LA MORT DU MAIRE / P3C1E21
P3C1E21 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 21)
N°166 / LA MORT DE FÉLICIEN BELCOUCOU / P3C1E21
C’est l’histoire où le Conseiller tue le Maire au cours d’une cérémonie torride de la Nouvelle Réna. On propose une Épitaphe.
Vendredi 10 juin
17 heures
C’est tout naturel
Ils n’étaient que trois ce soir-là dans le narthex, et tous les trois Initiés. Varochaix était de la fête. Entre notables, sinon entre amis.
On leur a offert le cocktail de bienvenue (réservé aux Initiés !), délicieuse boisson légèrement alcoolisée, mais pas plus que ça, juste de quoi leur permettre de s’habiller sans gène dans le narthex des hommes (il y a un narthex des femmes, c’est une innovation qui a été rendue nécessaire par le développement du nombre des adhérents), et d’enfiler leur tunique blanche à lyre noire.
Première règle : on ne porte que la tunique pour entrer dans la Grande Salle du Putier. Exclusivement. C’est d’ailleurs bien pratique.
Et lorsque tous les vêtements sont enfermés dans leurs casiers étanches, commence la Fumigation purificatoire, qui vous envoie au Ciel.
C’est à ce moment là qu’on signe la feuille de présence du Protocole des Sages du Fion, avec de l’encre sympathique, faite (on leur a expliqué) avec de l’Esprit de Sel Attique. Ça ne laisse pas de traces et les blagues sous lesquelles on vous demande de signer sont toujours du meilleur goût. C’est réservé aux Initiés, comme les blagues des émissions politiques à la télé.
Après seulement, s’ouvrent en grand les portes de la Grande Salle du Putier, et on entre :
Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue,
Et les filles, qui sont entrées de leur côté, répondent :
C’est-tout na-tu-rel…
Le tout sous la direction bienveillante du Maître de Cérémonie (à la Lyre rouge), qui, lui, n’a pas du tout l’air vague et ravi des Initiés.
Logiquement, tout cela dure un petit moment et se termine par des exercices au sol où se mêlent les unes et les autres, à leur satisfaction mutuelle.
Tout au moins dans ce groupe des notables, les autres se contentant de Baisers de Paix plus ou moins appuyés selon la tronche des partenaires, et uniquement après le rituel d’exécration du Grand Putois !
Mais les Initiés notables bénéficient du privilège de disposer (sans jamais se demander pourquoi ni comment, puisqu’ils s’empressent d’oublier les détails) de partenaires aussi agréables que compétentes périodiquement renouvelées, avec lesquelles ils conversent rarement plus de cinq minutes au cours de la collation de saucisses qui précède le retour au vestiaire.
D’ailleurs, hein, elles ont joué leur rôle, non ?
Alors, pourquoi cette grande blonde ((magnifique ! se dit le maire), (somptueuse ! se dit Hilarion-Jovial), (canon ! se dit Varochaix)) se dresse-t-elle devant le Putier, juste au moment où les tuniques de ces messieurs se mettent à prendre des airs de tente de bédouin ?
Et pourquoi lève-t-elle ainsi les bras, alors que cesse la musique ?
- Ce soir, amis fidèles, amis consacrés et bénis des Élus, Initiés au Grand Œuvre qui se poursuit ici, Notre Amie Merry, envoyée de l’Élue, nous a rejoints pour enrichir notre Rite de sa Science Sacrée. Révélation majeure, qui fera de vous tous de Profonds Initiés du Second Grade, et à la Lyre Rouge…
Ayant dit, il se retire dans l’ombre.
Merry lève les bras (tiens, elle porte une lyre rouge, remarque Hilarion-Jovial) sa tunique remonte sur ses cuisses dorées par la lumière et ses cheveux coulent, or brun épais, dans son dos, dénoués. Puis, elle baisse les bras, détache sa ceinture argentée et la tunique glisse, lente, de ses épaules, jusqu’à la découvrir, nue, superbe, souriante et les yeux éclatants d’un regard dévorant qu’elle promène un temps bref sur ses trois vis-à-vis.
En retrait derrière elle, ses compagnes sont nues, ayant elles aussi laissé glisser leur voile, mais la splendeur de Merry les éclipse entièrement.
La musique a repris, gracile, acide, agaçante ritournelle tissée d’ornements excessifs, de trilles dans l’aigre, guitares et violons, avec des grinceries… Une bouffée légère de fumée aussi douce que celle du narthex se glisse au ras du sol moelleux, remonte presque aux genoux et reste là, comme un nuage épais et lourd qui couvre une vallée un matin de septembre…
S’y détache la voix de la fille qui danse, lente, lascive, agaçante, elle aussi, le geste provocant, offerte et refusée, distante et puis livrée, garce et puis fiancée, qui danse et puis qui chante, susurre, fluette, dure, chaude, balancée dans le nuage qui court au ras du sol et que ses mains recueillent, comme des paquets de mousse dont elle se caresse, les yeux clos et la langue pointée, avec des bruits de gorge, des roulements de hanches, des tremblements des seins qu’elle presse au passage :
On nourrira le Ventre à partir des deux Voies
Celle des Vaches froides, montera vers le ciel et puis redescendra pour bientôt disparaître,
Celle des Inférieurs viendra de l’horizon et bientôt sera seule…
Le chant s’est précisé et la fille s’approche maintenant de Varochaix, en transes, qui doit cambrer les reins pour supporter sa queue sur le point d’éclater sous sa panse. Et Merry le caresse, de loin, sans le toucher, lui frotte le visage, de loin, sans le toucher, avec ces gros paquets cotonneux qu’elle prend au nuage, lui dénoue la ceinture, fait glisser sa tunique…
Les carcasses gelées, vidées de leurs viscères, monteront vers le ciel, sous son ample Putier, et s’y réchaufferont, pénétrées par les ondes qui mollissent les chairs pétrifiées par le gel
Et tomberont alors sous les lames rapides qui éclatent les os et qui tranchent les chairs
Elles seront réduites en dés d’os et de chair
Un regard sans paupières rejettera les os, les plus gros, les plus durs qui seront digérés dans un ventre d’acide et transformés en peau
Le reste sera pulpe, bouillie rouge et très froide
C’est la Voie d’aujourd’hui.
La voix s’est faite rauque lorsqu’elle se tourne vers Hilarion-Jovial, délaissant Varochaix qu’elle laisse aussi dur et dressé qu’obélisque en Egypte :
Les âmes inférieures, alors, seront bien nettoyées, lavées par le dehors et purgées du dedans de toutes leurs souillures et de toute amertume. Le temps d’une journée, comme sacs qu’on retourne, sans angoisse ni peur
Puis elles dormiront
Une vapeur très chaude arrachera leur poil, source d’impureté, Grand Putois Putassier, Purulent, Pellagreux
Et tomberont alors sous les lames rapides qui éclatent les os et qui tranchent les chairs
Elles seront réduites en dés d’os et de chair
Un regard sans paupières rejettera les os, les plus gros, les plus durs qui seront digérés dans un ventre d’acide et transformés en peau
Le reste sera pulpe, bouillie rouge encore chaude
C’est la Voie de demain.
Hilarion-Jovial, tout nu, bandé comme un ressort, tire une langue baveuse et esquisse le geste de la saisir aux hanches… Elle est déjà partie, s’est tournée vers le maire :
Le boyau dans lequel ont fusionné leurs os sera leur Peau Sacrée
Et c’est là le Mystère
Il est oint du dedans d’Huile Sainte et Secrète
Elles s’y mouleront avant d’être rangées dans
La musique est si forte, rythmée de halètements sourds, que les dernières paroles en sont indiscernables, et le maire empoigne Merry lorsqu’elle se colle à lui, la bouscule, la renverse, disparaît avec elle dans le nuage bas qui recouvre le sol, tandis que se rapprochent les deux autres témoins, frustrés, tremblants des mains, et hochant de la queue comme bergeronnettes affairées sur un tapis de mouches, et que sortent les deux autres filles.
Un vent léger dégage les traces opaques du nuage, découvrant le corps renversé de Merry, écartelée, couverte par le maire qui besogne ardemment avec des soupirs rauques, et dont le cul, aux poils noirs et touffus, tressaute vivement au rythme de ses coups.
Edgar Maupuis recule alors, comme effrayé, prenant Hilarion-Jovial à témoin :
- Le Grand Putois !!! C’est le Grand Putois Putassier !!!
Le Conseiller en matière d’économie électorale, pris d’une rage sauvage se saisit en aveugle de la batte de base-ball que lui tend Edgar Maupuis, la lève en écumant et fauche d’un seul coup avec un cri furieux la nuque redressée du maire, au bord de l’explosion. C’est son crâne qui explose, projetant devant lui un mélange confus d’os, de cervelle et de sang.
Et l’édile s’effondre, foudroyé sur le coup.
Ainsi mourut
Félicien Belcoucou,
qui fut Maire
et sombra corps et reins dans
R.I.P.
Passant, aies pour lui un regard attendri :
il ne fut que désir d’être un homme établi.
Lui qui naquit tout nu,
de sa mère engendré par un coup de passage,
eut soin de sa grandeur plutôt que d’être sage
mais sut être cocu sans en faire un fromage.
Il mourut, nu encore,
au bord de l’épectase,
en ayant tout raté de ce dernier exploit.
Et son âme ambiguë a glissé aux Enfers, dans ce cercle curieux où s’entassent pêle-mêle les plus vaillants champions de la pensée bifide, les jésuites en civil, blancs hier, noirs demain, commerciaux avisés, politiques habiles, philosophes versatiles. Et des diables sceptiques leur brûlent le pied droit, et glacent leur pied gauche, générant de la sorte un fort couple électrique qui les secoue de spasmes que l’on prend pour des rires. Et dans la nuit du Styx, leur nez rouge clignote, appel de leur détresse, phare désespéré…
Amen.
(Epitaphe improbable pour un élu défunt)

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