LE RETOUR À BIARRITZ / P3C1E12
P3C1E12 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 12)
N°157 / LE RETOUR À BIARRITZ / P3C1E12
C’est l’histoire où nous apprenons qu’Arthur a été libéré à Biarritz.
Jeudi 9 juin
22 heures
Capitainerie de La Marée au Grand Port
- J’ai fait placer un émetteur GPS identifié dans chacune des palettes qui vont être chargées à bord. Cela permettra de suivre le Mélanippé par satellite et de repérer facilement sa route. Il est censé partir en Afrique, déposer une première cargaison à Dakhla, et continuer en cabotant tout au long de la côte d’Afrique : Nouakchott, Dakar, Conakry, Freetown, Monrovia, Abidjan, Accra, Lomé, Lagos… Plus de mille palettes à livrer. Mais je voudrais bien savoir où les Amazones et Daniel Forpris vont descendre à terre…
Rébéquée reste un temps songeuse…
- Ôoumloc va suivre le navire, mais il n’interviendra pas… Pas encore, réaffirme Ouâniahoua…
Celle qui a capturé Tomie la Louve a revêtu la combinaison bleue des dockers du port. Depuis le meurtre d’Ouaniahou, sa sœur, Amaïa l’a désignée comme garde du corps de Rébéquée, et elle applique scrupuleusement ses consignes : ne jamais laisser Ouôtâne[1] seule.
Bien sûr, c’est agaçant, et Rébéquée aimerait bien un peu plus d’intimité, surtout lorsqu’elle souhaite rejoindre Hélène dans leur appartement au-dessus de la boulangerie, mais elle se résigne à la présence, le plus souvent silencieuse, mais toujours attentive, de sa « gardienne ».
D’ailleurs, elle a fini par convaincre son amie de venir s’installer dans l’une des chambres du Bureau N°1… Par sécurité… Ça n’a pas été facile : elle ne voulait pas laisser sa maman, la Bonne Marie, ou Marie Bon Pain, comme tout le monde l’appelle ici. Mais il faut protéger le futur bébé… Et Marie elle-même a convaincu Hélène d’aller se mettre à l’abri.
Toutes les heures, la gardienne goum appelle Nouye pour prendre et donner des nouvelles, sauf en cas d’urgence où la petite radio grésille…
- Il est tard, Ouâniahoua. On va rentrer. Les gardiennes et les gardiens de service surveillent. Personne ne peut monter ou descendre sans donner l’alerte…
C’est alors que Ravot a appelé :
- Pas encore couché commissaire ? répond Rébéquée qui reconnaît instantanément sa voix.
- J’espérais bien que vous seriez encore au port, Rébéquée… Je n’ai pas voulu appeler au bureau N°1 pour éviter les réactions trop impulsives et irréfléchies. Je sais que vous êtes de sang-froid…
- Mais qu’est-ce qui se passe ? Encore une catastrophe ?
- Non, enfin, je ne crois pas… Ecoutez, je viens de recevoir un appel de la PAF,
- Oui, et que dit votre paf (Rébéquée ne peut s’empêcher de rire) ? Excusez-moi, c’est idiot…
Ravot ne relève même pas :
- Arthur Malfort est à l’aéroport de Biarritz !
- QUOI ?
- Vous m’avez bien entendu : ARTHUR EST À BIARRITZ. Mais d’après l’officier que j’ai eu au bout du fil, il semble éveillé, mais inconscient, dans une sorte « d’état second ». Il est très affaibli, ne parle pas, ne bouge pas de lui-même, reste inerte… Ils l’ont trouvé, assez légèrement vêtu, assis par terre derrière un hangar, et il semblait y être depuis un certain temps. Ils l’ont pris pour une sorte de SDF, sauf qu’il est rare qu’on en trouve dans le périmètre fermé et protégé de l’aéroport. Le médecin de garde a parlé de catatonie… Ils l’ont identifié par les papiers qu’il avait sur lui, et ils m’ont appelé au commissariat. Ils vont le ramener en hélico : leur plan des sites accessibles indique une aire d’atterrissage possible sur le toit du journal…
- C’est exact ; il faudra allumer le balisage. Il faut prévenir, y aller… Il arrive dans combien de temps ?
- Il devrait être là dans une petite heure, mais je ne sais pas trop dans quel état il se trouve : il a eu froid et d’après eux, il est certainement drogué. Ils voulaient l’hospitaliser, mais j’ai refusé, en avançant des raisons de sécurité… Je n’ai aucune envie de voir se répandre la nouvelle. J’ai bien insisté pour qu’ils gardent tout cela strictement secret…
Rébéquée réalise petit à petit l’énormité de la nouvelle :
- S’il s’est évadé, c’est extraordinaire, presque incroyable. S’ils l’ont relâché, c’est à coup sûr un piège… Dans tous les cas, il faut d’abord le protéger, ensuite comprendre… Et là, je ne comprends pas… Il faudrait le montrer à Amaïa, j’ai peur des réactions de Béatrace. Elle est facilement excessive… Et la protéger, elle aussi… Comment est-il arrivé là ?
- D’après la PAF, un Falcon 7X, un gros avion d’affaire, s’est posé à Biarritz pour se ravitailler en carburant, et il est reparti tout de suite : il semblait venir de New York et disait être attendu à Stockholm. Il avait l’air d’être très pressé. Le carburant a été payé en espèces. Cela nous rappelle des choses, non ? Je leur ai demandé de vérifier s’il y avait un rapport avec celui qui est aussi parti de Biarritz après le meurtre de Luis, le 3 mai, j’ai vérifié la date, cela fait un peu plus d’un mois. Mais ce n’était pas la même immatriculation. Je leur ai demandé de vérifier et j’attends leur réponse… On a trouvé Arthur une demi-heure après le départ du Falcon : un mécano qui passait par-là.
- Je préviens nos amis. Essayez d’être présent au moment où l’hélico arrivera au journal…
Elle raccroche, prise de vertige. Le sang-froid qu’elle a affiché jusque-là en répondant à Ravot s’évapore, et elle a l’impression de nager dans un irréel absolu… Alors, elle prend Ouâniahoua dans ses bras et l’embrasse sur les deux joues :
- Yahooouuuuuuu !!!!!! Arthur est vivant ma vieille ! Tu te rends compte ?
Ouâniahoua se dégage doucement de l’étreinte de Rébéquée :
- Et qu’est-ce que tu feras quand tout le monde sera tiré d’affaire si tu étouffes tes amies à la première bonne nouvelle ?
- Allez, en route, mon bonhomme…
(N’oublie pas… n’oublie pas… n’oublie pas, chuchote la petite voix…)
Arthur éprouve quelque difficulté à redresser la tête. Pourtant, il reconnaît bien Arnaud Boufigue, et il sait pertinemment qu’il n’a rien de bon à attendre de cet individu.
- On va faire un petit voyage, on va même rentrer à la maison… On est content ?
Boufigue, lui, semble particulièrement ravi, comme s’il préparait une bonne farce. Arthur se trouve toujours englué dans les profondeurs de la camisole chimique qui lui empâte l’esprit et lui interdit tout mouvement.
Sa grande carcasse amaigrie étendue sur le lit d’hôpital de la chambre qu’il occupe en Harpie lui laisse une désespérante sensation d’impuissance. Boufigue approche une seringue de la ligne de perfusion reliée à son bras :
- Un ptit shoot, camarade ? Allez, juste de quoi te faire tenir tranquille pendant le voyage… Et surtout de quoi oublier ce que tu dois oublier… Faudrait pas que tu racontes trop de choses à tes amis, pas vrai ? C’est fou, les progrès de la science ! Il est carrément très fort, hein, le Mentor ? Le Mentor !!! Qu’est-ce qu’ils ne vont pas chercher… Mais c’est vrai que plus c’est gros et mieux ça marche…
Arthur se sent couler dans un lac d’eau sombre…
Cependant la petite voix chuchote toujours à son oreille : n’oublie pas… n’oublie pas…
Arnaud Boufigue est parti.
La perfusion est débranchée. On (qui ?) l’aide à se lever. Il était nu, il est maintenant vêtu d’une chemise et du même pantalon blancs qu’il portait à l’arrivée du Hai II (où est-il passé, celui-là ?) et il se trouve conduit dans un ascenseur. Vertige de la montée où ses bras pèsent plus fort sur les épaules qui le soutiennent tandis que ses jambes fléchissent… Dieu qu’il se sent faible… Une lourde porte courbe s’ouvre devant lui… Un hangar semblable à celui d’Omphalie. Un avion… Là-bas, un groupe d’hommes et de femmes. Pouacre… Finette. Ce jeune élégant, ce doit être celui qu’ils appellent l’Élu… Deux ou trois Amazones… L’Élue, la Patronne, n’est pas là, avec ses chiens et son oiseau… Il y voit un peu plus clair. On ne s’occupe pas de lui, comme si on le croyait totalement inconscient…
Seuls, les deux « infirmiers » le soutiennent.
Les « officiels » retournent dans l’ascenseur dont la porte se referme. Ne restent là que les Amazones et ses « infirmiers ». Un ronflement : le hangar remonte vers la surface… Le temps est imprécis, sujet à dilatations et à compressions successives et imprévues… n’oublie pas… n’oublie pas…
Un choc : les grandes portes s’ouvrent sur une énorme bouffée d’air marin, toute pleine du souffle profond de la houle…
L’avion a été tourné face à la porte et le crochet du treuil attaché à sa roue avant. Il est tiré sur la petite plate-forme qui précède le hangar, au tout début de la longue piste qui surplombe le halètement sourd de la houle. La porte escalier est ouverte. Les Amazones montent à bord. Les pilotes sont déjà à leur poste dans le poste de pilotage, il les voit s’affairer sur leur check-list. Il est installé et sanglé dans un profond fauteuil, les infirmiers face à lui ; les Amazones sont là, il le sent, mais il ne les voit plus. Il ne sait pas comment il est monté, il a vu des panneaux métalliques se dresser derrière l’avion, sans doute pour protéger le hangar et la piste des jets brûlants des réacteurs, et puis, il s’est retrouvé assis…
Dans les nuages… Sous les nuages… On est très bas… Une côte, l’avion prend de l’altitude…
Il a dû dormir…
L’avion est posé… On le fait descendre… Il fait froid… Il est emmené derrière un hangar. Il est à terre… Tout est si vague…
On lui parle… Il est dans un bureau… En France…
Il s’endort, une fois de plus… Se réveille parce qu’il est transporté, soulevé… Non, il est capable de marcher ! Un effort, et le voilà debout.
Des voix admiratives… On l’encourage amicalement… Des lumières… Floues, puis plus nettes : sa vision s’éclaircit… On l’a couvert d’une grande couverture et il sort dans la fraîcheur de la nuit, poussé, guidé, par des mains et des voix amicales. A quelques dizaines de pas, (son pas s’affermit), un hélico attend, turbine en marche :
- Vous rentrez chez vous, Monsieur Malfort, on vous reconduit… Vos amis, votre femme…
Arthur s’est imperceptiblement raidi.
On lui a posé un casque antibruit sur la tête… On l’a sanglé sur son siège. Il est assis à l’arrière et le copilote le regarde et lui sourit en lui faisant signe du pouce. Machinalement, il répond en faisant tourner verticalement son index droit pour dire qu’il peut décoller, ce qui entraîne en réponse un autre geste approbateur du pouce levé du copilote ravi de voir que le passager, qui paraissait si mal en point, se porte mieux.
Il n’a pas une notion bien précise du temps : c’est une matière mouvante, fuyante, tantôt épaisse et lourde, tantôt fluide et… gazeuse, voilà, c’est cela : le temps est un gaz compressible et élastique, une… flatulence de l’esprit, qui fuit parfois, indispose, se comprime en malaise, se libère comme un prout incongru lorsqu’on l’attend le moins. Le temps est malséant, déplacé, grotesque. Infantile. Combustible. Obscène…
Arthur laisse tourner cette idée dans son esprit, comme une image virtuelle, fascinante dans sa philosophie pétomane…
Il a dû s’endormir.
[1] «
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