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STUPÉFIANTE RÉVÉLATION / P3C1E17

P3C1E17 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 17)

 
N°162 / STUPÉFIANTE RÉVÉLATION / P3C1E17

 
C’est l’histoire où Lepif et Amélie découvrent le Peuple Goum et sont entraînés dans une surprenante partie de pêche.
 
 
Vendredi 10 juin
11 heures
Agotchilho

  Un battement sourd et lent, toutes les deux secondes.

  Le bruit, lointain, semble venir de partout émaner des murs mêmes de la caverne, où Lepif et Amélie ont abouti, effarés, après les révélations que Ravot, Eusèbe Malfort et Victor Bourriqué leur ont faites dans la salle de direction de la Lanterne du Fort. 

  Bien sûr, ils connaissaient le journal, où Lepif était déjà venu, il y a deux ans, au moment de la découverte du corps de Luis.

  Bien sûr, comme tout le monde, il se doutait qu’il y avait eu « des choses bizarres » dans le règlement de l’histoire des Écolocroques !

 
Mais de là à imaginer l’intervention d’un peuple oublié qui vivait et qui vit toujours sous leurs pieds ! 

  L’instauration de l’extraterritorialité des anciennes bases de ceux qui avaient tenté de s’approprier le monde avait soulevé beaucoup de questions.
 
Mais de là à imaginer cette usine souterraine dans laquelle travaillent des gens aussi étranges ! 

  Non, Lepif ne s’y fait pas. 

 
Il a beau chercher le réconfort du regard d’Amélie, qui, elle, bée d’admiration, questionne, touche, et prélève à tour de flacons les « poudres » que cette… incroyable géante (Amaïa, ils l’appellent Amaïa) met ainsi à sa disposition… Cette géante à poil ! Incroyable. Et tout le monde, même Ravot, trouve cela normal !

  La fille qui surveille les écrans de radar et de je ne sais quoi, est dans le même « costume » ! 

 
Et lorsqu’ils ont « visité » la « cité » des Goums, comme ils se désignent dans leur langue étrange, ils en ont croisé bien d’autres. Très aimables, par ailleurs, mais… à poil.

  Plus de femmes que d’hommes, et les hommes vêtus d’une sorte de sac noué à la taille, avec un trou pour la tête et ouvert sur les côtés. Avec ce front bas et ce bourrelet au-dessus des yeux, comme des sourcils à casquette…

 
Il a solennellement juré le secret, mais pourquoi ? Personne ne le croirait, de toutes façons ! 

  Et ce tambour… Tiens, ça lui rappelle… Il était enfant lorsqu’on avait installé un lotissement sur un terrain sablonneux voisin, et des pieux avaient été battus dans le sol, très profondément. Il se souvenait de la machine qui les enfonçait : on appelait cela un mouton, et il avait demandé pourquoi. On lui avait répondu que c’était un bélier qui fait du sur-place. Il avait haussé les épaules en pensant que celui qui lui répondait (un ouvrier du chantier), se moquait de lui, comme les adultes un peu bébêtes le font aux enfants curieux qui posent des questions auxquelles ils ne savent pas répondre. C’était le même bruit lourd d’une masse qui retombe avec un choc profond, obscur, qui ébranle tout, obstinément, imperturbablement, jour et nuit. Sans arrêt, parce que deux machines travaillaient en alternance, l’une relayant l’autre à chaque changement de poteau, pour ne pas perdre de temps, jour et nuit.
 
Et ici, il n’y a ni jour ni nuit, dans cette ambiance de caverne tiède.

  On leur a servi un grand bol de soupe chaude et parfumée, agréable ma foi, et puis une fille un peu boulotte (qui a dû enfiler une combinaison bleue pour la circonstance), les a conduits au bord de la grande écluse qui ferme le port de la Marée au Grand Port. Ils sont sortis de l’usine souterraine par la grande porte où passent des petits trains très semblables au « métro » qu’ils ont emprunté pour aller de la cave du journal jusqu’à cette impossible cité. 

  Ravot les suit, mais reste effacé. Il a l’air d’être bien connu. 

  Ici, tout le monde se tutoie. 

 
Tiens, il ne me serait pas venu à l’idée de l’appeler Jules…

  On est ressortis au jour.

 
Lepif observe avec un certain soulagement que le battement oppressant ne s’entend plus.

  Amélie est magnifique, le teint vif, le sourire éclatant, la toison flamboyante…

 
Lepif est heureux.

  Ouâniahoua leur dit de monter sur le petit bateau, en train d’écluser, avec plusieurs autres, pour se trouver dans l’avant-port au moment de la marée haute, et puis d’attendre que la marée commence à redescendre : si « quelque chose » (mais on ne leur a pas dit quoi) remonte à la surface, il faudra le repêcher, avec l’aide des pêcheurs goums présents sur leur bateau.
 
Les autres embarcations prêteront main forte, bien sûr, mais c’est leur bateau qui devra prendre à son bord ce qui sera repêché, pour qu’Amélie puisse effectuer tous les prélèvements possibles… 

  Ravot est resté sur le quai de l’écluse, les mains dans les poches de son vieux trench-coat déboutonné… Pourquoi regarde-t-il la surface lisse de l’eau profonde avec une attention aussi concentrée, avec autant d’inquiétude ? On dirait qu’il sait ce qui va se passer…

 
Tout cela tourne un peu dans la tête de Lepif qui voudrait bien être simplement heureux de regarder Amélie, de se trouver un peu seul avec elle (un peu, pour commencer, au début). Même s’il sait qu’il se sentirait gêné, après tout ce qui s’est dit, après ce qu’a dit cet imbécile de Zézette, cette andouille de Mado…

  Amélie se retourne vers lui, et il n’a plus peur… Quelle extraordinaire promenade…

 
Les grandes portes de l’écluse s’ouvrent vers le chenal maritime et le moteur tousse au démarrage.

Ça sent le goudron et le large, les algues et le crabe, s’il a bien compris ce qui lui a été expliqué. Mais les panneaux de cale sont fermés : on n’est pas partis pêcher…

On glisse vers l’avant-port. 

  Les petits bateaux se disposent en large cercle tout autour de l’espace face au barrage, où s’ouvre l’écluse. 

 
Le leur au centre…

  La marée est à son plus haut et va commencer à refluer…

 
Il fait presque chaud…

  Des bandes d’oiseaux noirs volent de rive en rive en croassant très fort.
 

LE RETOUR D’ARTHUR / P3C1E24

P3C1E24 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 24)

  N°169 /  LE RETOUR D’ARTHUR / P3C1E24

  C’est l’histoire où Lepif et Amélie repêchent le corps d’Arthur Malfort dans l’avant-port de

la Marée aux Ports et où ils le suivent dans la grande salle du Temple qu’ils découvrent avec effarement. C’est aussi le moment où il s’avère qu’Arthur est toujours vivant.

  Vendredi 10 juin
16 heures
Agotchilho, avant-port.

  Debout en haut du quai, Ravot scrute l’eau de l’avant-port avec les vieilles jumelles Zeiss que lui a données Victor avant de le quitter pour suivre Amaïa.
 Dans leur bateau de pêche, Lepif et Amélie, assis contre la proue, regardent la surface du bassin en parlant à mi-voix, sous le regard absent de leur pilote goum qui reste à la barre et fait décrire des cercles à son embarcation.
 

A distance, les autres petits bateaux de pêche, immobiles, guettent on ne sait quoi.
  La marée redescend : un espace plus sombre est nettement visible sur les portes d’écluse, marquant le niveau de la marée haute.

On regarde. On attend… 

  La surface luisante, très calme, est presque lisse, et Ravot se demande ce qu’il doit surveiller : le Crabe ? Ce monstre énorme qu’il a vu une fois dans le « temple » archaïque où il est arrivé à l’appel d’Amaïa ? C’était invraisemblable, impossible, incroyable… Et pourtant…

 
Et puis… Mais… Qu’est-ce que c’est ? Une épave ? Il règle ses jumelles… Un gros paquet remonte, flotte plus ou moins bien, là… Entre le bateau qui se trouve au plus près de la falaise et celui de Lepif et d’Amélie (leur tête, lorsque Victor leur a expliqué ce qu’il allait leur montrer, alors qu’ils se trouvaient au journal !!! leur tête, quand il les a fait descendre dans le « métro » !!! leur tête, quand ils ont rencontré Amaïa !!!) un paquet flottant, dans une sorte de sac en plastique, semble-t-il… Il crie, agite les bras… Ces imbéciles sont en train de roucouler, il les voit bien, la main dans la main à l’avant du bateau. Je te vais me leur passer un de ces savons :
- Eh Lepif !!! Oh !!! Oh, oh….!!!!

  Ils ne sont pas très loin, et le moteur du bateau tourne au ralenti, si bien que Lepif finit par entendre… Par lever les yeux, par voir le commissaire et par réagir : Ravot tend le bras, désigne, là… Oui, d’accord, un paquet… Bof, sans doute un sac poubelle qui remonte… Il fait signe au Goum qui les pilote, lui montre le paquet flottant, tandis qu’Amélie lui explique le plaisir de trouver « la » bonne molécule, ou d’extraire l’ADN de la molaire d’un cadavre… 

 
Le moteur accélère ses pout-pouts somnolents, l’embarcation manœuvre, s’approche, met en panne, un coup en arrière brise l’erre, et le bateau dérive bord à bord contre le paquet flottant. 

  Merde, on dirait un corps… 

 
Lepif saisit une gaffe accrochée au plat-bord, croche dans le paquet… Un bras… Tire… Amélie et le Goum sont venus en renfort. Il est lourd l’animal, et englué d’une sorte de mucus bulleux, comme ces feuilles de plastique d’emballage que les gamins s’amusent à faire claquer sous leurs doigts. Celui-ci est glissant, les bulles sont plus grosses, et grasses… 

  Lepif le reconnaît immédiatement lorsque le corps bascule sur le pont : c’est bien Arthur Malfort.

 
Il est inerte. Il est resté longtemps dans l’eau à ce qu’il semble, et il a dû absorber ce mélange d’air et de mucus qui l’enveloppe comme un manteau gluant (prélèvements, vite, prélèvements, dit Amélie). La bouche et le nez en sont remplis. Colmatés. Son pouls est imperceptible, et le mucus empêche tout contact direct avec sa peau. 

  Ravot, du haut du quai, téléphone au journal où il sait que Mouchoir assure une veille active et pourra relayer l’information au bureau N°1 : ils ont trouvé le corps d’Arthur et ils le ramènent.
 
A peine se sont-ils amarrés au quai du port, que des Goums en combinaisons blanches, hommes et femmes, entourés de gardiennes et de gardes, se pressent  en troupe silencieuse, comme s’ils les attendaient.

  Le corps d’Arthur Malfort est chargé sur une civière. Non, « on » refuse de le déshabiller. Il reste donc couvert de ses vêtements mouillés, englués de mucus, et la civière part, portée par quatre Goums, des femmes, en uniforme de gardiennes, pèlerine et bâton, qui descendent la rue en tournant le dos à l’usine, la rue de La Marée au Petit Port qui longe la falaise, ses maisons troglodytes. 

  Ravot arrive derrière eux, fait signe à Lepif et à Amélie…

Ils sautent à quai, suivent, incrédules… 

  Un perron de hautes marches au pied d’une façade monumentale, deux grandes portes, épaisses, noires, lourdement sculptées de figures grotesques, à la Lovecraft, portail grand ouvert. 

  On escalade les marches pour entrer dans la pénombre d’une salle hypostyle assez basse, piliers taillés en réserve dans la pierre, on s’y enfonce… Lueur au fond, autre portail grand ouvert. Bruit sourd : il se referme derrière eux… Sol de dalles d’ardoise… Il fait chaud… Amélie vient placer sa main dans celle de Lepif… Salle, non, nef immense, immenses torchères blanches, flammes vives qui ronflent derrière la silhouette de trois trônes de pierre taillés dans un seul bloc, et là… oh, nom de dieu !!! Tous les Malfort à poil encadrent Amaïa ! S’ils s’attendaient à ça ! Lepif et Amélie se regardent, effarés de se sentir « déplacés », non pas d’être ici, mais bien d’être habillés !

 
Quatre Goums, des gardiennes, sont entrées, portant une civière, suivies d’une petite troupe, au milieu de laquelle sont les trois policiers. 

  Béa, sans un mot, s’est dressée. Elle a tendu Tijules à Amaïa, et elle s’est levée…
 
Les porteuses franchissent le jubé de pierres basses et posent la civière là où voici une heure… une heure, sous l’eau, une heure… Une heure !!!

  Elle s’approche, livide, vacillante… 

 
Elle est tout près d’Arthur, de son visage inerte barbouillé de mucus… 

  Elle tente de voir, dans le flou de ses larmes… 

 
Elle tombe à genoux, et s’effondre sur lui avec un hurlement…

  C’est alors qu’il frémit…

  … et qu’il ouvre les yeux…
 

LE MÉTRO / P2C2E16

P2C2E16 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 16)

 
N° 117 / LE MÉTRO / P2C2E16

 
C’est l’histoire où Clèm, Béatrace et Rébéquée se font des confidences. On y parle aussi du métro. Et une flèche fait une nouvelle victime.

 
Mercredi 4 mai
9 heures
Le métro.

  Au retour de Thulé, Clèm autant que Victor avaient souffert de claustrophobie. Les efforts patients de leurs amis, le travail intensif nécessité par la fusion entre

La Lanterne du Fort et le Petit Matois Subreptice, la nouvelle organisation de leur vie, avaient eu raison de la panique irraisonnée qui saisissait Clèm lorsqu’elle entrait dans une pièce obscure et la faisait alors reculer en hurlant, ainsi que des sueurs froides qui inondaient soudain Victor lorsqu’il abordait un sous-sol. La nuit, ils dormaient toutes lumières allumées, serrés l’un contre l’autre et s’épuisaient l’un dans l’autre en étreintes désespérées… Le jour, ils étaient incapables de rester enfermés et de se séparer plus de cinq minutes.

  C’est la nécessité de remplacer Arthur qui les avait fait revenir au travail. 

  Ils savaient quelle urgence représentait son engagement auprès de l’ONU : un mois après leur retour, dès la fin juin, ils avaient pu observer les effets induits par l’arrêt de la circulation du Gulf Stream, entre tempêtes, inondations, et tornades de neige, et puis les premières récoltes gâchées, les communications coupées, les pannes d’électricité à répétition, et les risques de famine qui s’en suivaient.

 
Eusèbe et Arthur leur avaient confié la conduite du journal, leur faisant confiance malgré leur état.

  Et puis il y avait eu Béatrace, qui s’était très vite trouvée enceinte (voilà ce que c’est d’abuser des OGM, lui disait Clèm dans ses moments de forme, et avec une pointe de jalousie rétrospective qui se terminait en fous rires de gamines complices), et qui, souvent seule, avait demandé à sa copine[1] (autres fous rires) de l’aider à décorer la petite maison où Arthur et elle avaient aménagé, et où, le soir, ils se retrouvaient souvent avec Rébéquée et Hélène dont Clèm et Vic avaient fait la connaissance.

 
Et là, ils parlaient longuement des nouvelles du monde torturé par la météo bouleversée. 

  Ils parlaient du journal, qui rencontrait les difficultés de toute la presse écrite confrontée aux problèmes logistiques posés par ce foutu temps et qui, peu à peu, se convertissait aux nécessités d’une « mise en ligne » radicale et exclusive, via un Internet envahissant.

  Ils échafaudaient avec Rébéquée les plans du « nouvel » Agotchilho, entre l’agrandissement de la conserverie des Goums, et ceux du port de la Marée au Grand Port où devraient arriver les bateaux qu’Arthur allait très bientôt faire venir des  réserves retrouvées des Écolocroques, ou de l’usine des Chonos, et qu’il s’agirait de stocker, et transformer, et de redistribuer sur d’autres bateaux à destination des pays en détresse, après que les unités de transformation à concevoir et installer les auraient mise en état d’être consommées agréablement par leurs destinataires.

  Tout cela, vite et bien, hors des pressions sournoises que commençaient à exercer toutes sortes de lobbies et de groupements.

  Un jour, Rébéquée et Clèm étaient seules à

la Marée au Grand Port : Béatrace et Hélène étaient « descendues » à Agotchilho pour voir Amaïa et les Goums avec le petit groupe de biologistes et de gynécologues effarés qui étudiaient la physiologie incroyable de ces fossiles vivants en vue de résoudre les difficultés qu’ils rencontraient à se reproduire.

  Et qui étudiaient aussi les produits qu’ils utilisaient pour lutter contre cette inappétence et leurs autres « poudres de sommeil et de bien-être », qui s’avéraient être aussi efficaces pour les homo sapiens ! Une pharmacopée magnifique à explorer, à découvrir…

  Elles étaient allées en voiture jusqu’au phare du haut, là où Victor et Clémentine s’étaient arrêtés lorsqu’ils étaient venus, la première fois.

 
Au pied de la falaise, trois petits bateaux de pêche au crabe goums attendaient dans le chenal devant l’écluse qu’un cargo ait libéré le sas.

Il faisait presque beau, avec juste un petit vent de mer. Les montagnes, visibles au loin, restaient enneigées, bien que l’on fût au début du mois de juillet…

Elles marchaient, bras dessus, bras dessous sans rien dire depuis quelques minutes, seulement attentives à la paix du moment.

Et Rébéquée avait parlé. 

 
Pour la première fois, elle avait raconté à « sa plus belle amie », comment s’était vraiment passée la disparition de Jules, la libération d’Hélène, leur capture par les Écolocroques qui les avaient livrés aux Goums. 

  Et puis tout avait été dit : comment ils avaient été drogués par les Goums, comment Jules était mort, décapité par Ôoumloc, le crabe géant, mystérieux totem des Goums, et comment Hélène et elle avaient été violées… 

 
Cela s’était terminé par des sanglots partagés, des embrassades, des explications…

  Elles étaient revenues à la vieille DS21 de Rébéquée et c’est dans la tiédeur de ses vieux cuirs qu’elle avait expliqué comment Amaïa lui avait permis de dépasser sa révolte, lui avait promis de protéger Hélène, de faire cesser ces pratiques ancestrales rendues nécessaires par une inappétence sexuelle dégénérative liées à la physiologie particulière de leur espèce, et ces tentatives absurdes d’hybridation cultivées par les Écolocroques qui les utilisaient ainsi pour produire une main d’œuvre facile d’idiots stériles et pour distraire leurs troupes. 

 
Et accessoirement, pour humilier leurs victimes avant de les liquider…

  Clèm à son tour lui avait raconté ce qu’elle pensait devoir rester définitivement irracontable : la mort horrible d’Hector, l’ancien petit ami d’Hélène, leur enlèvement, la menace constante et le chantage ignoble dont elle avait fait l’objet au cours de l’interminable périple du Hai II, le désespoir absolu du commencement de la fin, à Thulé, lorsque les Numéros l’avaient « entreprise », et le coup de théâtre de l’arrivée miraculeuse de Mouye qui avait mis fin au cauchemar…
 

Et curieusement, les confidences et les larmes partagées les avaient libérées de cette oppression des évènements passés, et c’est de ce jour-là que Clèm avait vu régresser sa claustrophobie.

  Peu à peu, par un effet de contagion bien compréhensible, son affranchissement avait libéré Victor de ses propres cauchemars et un jour ils étaient parvenus à « descendre » rencontrer Amaïa, découvrir les Goums, ils avaient pris le « métro », alors en pleins travaux d’aménagement et d’agrandissement, et ils avaient découvert l’incroyable richesse de cette civilisation de

la Mémoire qui vivait sous leurs pieds.

  Rébéquée, qui entretenait des liens privilégiés avec Amaïa et s’était engagée auprès de l’ONU pour rendre le site « efficace », avait fait réaménager le bureau N°1 de manière à ce qu’il devienne utilisable, puisqu’il disposait toujours des moyens de communication des Écolocroques, mais en le dépouillant de tout son caractère odieux de centre de domination et de lieu de complot. Et en gommant les mauvais souvenirs. 

  Il était devenu le Quartier Général mondial de la redistribution alimentaire, en liaison avec Thulé, qui conservait (jusqu’à il y a peu) le Hai II en état de marche pour certaines livraisons d’urgence (Arthur avait estimé qu’il pourrait présenter une certaine utilité si les glaces gagnaient du terrain), et où se trouvaient certaines usines de transformation liées à des pêcheries goums de la base d’Andøya, en Norvège (où Mouye venait d’être tuée).

 
Il était aussi en relation directe avec la base des Chonos où Arthur devait se trouver avant de revenir.

  Il servait, le cas échéant, de salle de réunion, et à cette fin, avait été équipé d’une grande table ovale et d’un système de vidéo conférence qui pouvait servir très simplement de système d’enregistrement, ce qui simplifiait le secrétariat.

 
C’est là, dans l’un des deux grands appartements récemment aménagés, que Vic et Clèm doivent s’installer en attendant que les meurtres de Luis, de Mouye, et maintenant de Daouj, se trouvent tirées au clair.

  A huit heures et demie, encore secoués par l’annonce que Béatrace leur a faite de l’appel d’Arthur qui vient de leur apprendre la mort de son ami Daouj, et de la preuve qu’elle apporte du lien entre le meurtre de Mouye et celui de Luis, Vic et Clèm descendent leurs valises jusqu’au métro par le nouvel ascenseur direct. Plus besoin de pérégriner de cave en tunnel, plus besoin de calbombe… au grand regret d’Eusèbe, qui leur a raconté son « initiation » passée, lorsque son propre grand-père lui avait montré le secret de famille, qu’il avait ensuite si brillamment exploité contre les nazis de l’ancien château de Saint Tignous sur Nivette, en 1945…
 
Mais on n’en est plus là, et il s’agit cette fois de se mettre à l’abri d’agresseurs abominablement pervers.

  Lors de leur première descente, Béatrace leur a raconté l’épopée qu’a constitué la conquête des lieux, avec Arthur : l’emballement du locotracteur lancé à toute vitesse dans le tunnel, leur « distraction », leur bain forcé dans le bassin où ils se sont trouvés projetés « parce qu’on avait la tête ailleurs », tandis que leur petit train fou percutait le sous-marin qui émergeait à ce moment-là ! Touché-coulé net ! Et eux qui sortent de l’eau, main dans la main et fesses à l’air, sous les yeux ahuris d’une troupe de Goums. 

 
Des Goums, qui, les prenant pour des Numéros, les conduisent jusqu’au Numéro Deux qu’Arthur capture « aussi sec ». 

  Au grand plaisir de Clèm qui ne manque pas une occasion de lui faire répéter son récit, jusqu’à en connaître les plus intimes détails (ceux que Béatrace ne raconte pas devant Victor…).

 
Aujourd’hui Béatrace n’est pas descendue : elle reste avec Tijules qu’il faut consoler d’avoir été malheureux de la détresse de mama Béa, et elle ne veut pas quitter le téléphone des yeux pour le cas où Arthur rappellerait.

  C’est Rébéquée qui les attend à l’arrivée de l’ascenseur et qui les fait monter dans le métro qu’elle a conduit jusqu’ici et dont elle programme la destination de retour.

 
Le tunnel est toujours obscur, mais le petit train est éclairé et on s’y tient confortablement assis. Il traverse toujours le grand hall où avaient été stockées les ogives nucléaires et où ne subsiste plus, dans l’ombre, que l’ancien locotracteur de Béa et Arthur, le frère de celui qui a « touché-coulé net » le sous-marin en compagnie duquel il repose encore au fond du bassin d’eau noire où l’on ne s’arrête plus. 

  Maintenant le métro comporte trois lignes et quatre stations fixes agrémentées de quelques arrêts facultatifs (dont un devant le bureau des archives secrètes d’Eusèbe, et un autre dans le hangar aux ogives) : la première ligne va de Saint Tignous au Bureau N°1. C’est celle qu’ils empruntent maintenant. Elle est raccordée « discrètement » à l’usine et fonctionne grâce à un système de rail électrique.

  Une deuxième ligne « diesel » réunit celle-ci à l’extérieur. Elle a été prolongée jusqu’à la Marée au Grand Port et à la boulangerie du Pain d’Algues, avec ses unités de transformation et ses hangars de stockage situés sur le port de mer où viennent s’amarrer les cargos. 

  Une troisième ligne « électrique », comme la première, rejoint l’antique « entrée de secours » du réseau des Goums, à Marinoval, réaménagée en point de livraison discret. Cette entrée se trouve constamment gardée par les trois Itzals qui vivent là en permanence : un artisan ébéniste solitaire et farouche, quoique de bonne réputation, mais qui entretient très peu de contacts avec la population du village pour qui il fabrique, à petits prix, des meubles « typiques » traditionnels, son « épouse » (Itzal elle aussi, et qui dirige l’affaire), et son « apprenti » aussi farouche et bizarre que son « patron », en fait un autre Itzal, encore en formation, et plutôt chargé de l’entretien des installations souterraines du métro et du monte-charge par où transitent les quelques livraisons qui y parviennent. Aucun d’eux ne dépasse jamais le périmètre du village et il y a toujours quelqu’un dans la grande maison accolée de deux vastes granges-ateliers, située au centre d’un terrain isolé de plusieurs hectares bordé de bois et de rochers du côté le plus accidenté de Marinoval, tout près de la pisciculture abandonnée.
 
Les premières et troisièmes lignes se rejoignent dans une salle souterraine, à mi-chemin de la ligne numéro un, récemment creusée, où sont logés les aiguillages nécessaires et leurs mécanismes automatiques. Une voie d’attente y est prévue pour permettre le croisement éventuel de convois. Il faut bien dire qu’elle a rarement l’occasion de servir, la voie la plus employée restant la première, mise à part la voie extérieure utilisée par l’usine.  

  Il faut toujours un moment à Clèm pour s’habituer à l’obscurité du tunnel dans lequel roule le petit locotracteur éclairé, et elle laisse Rébéquée discuter avec Vic des évènements récents :
- C’est quand même bizarre que Luis soit allé se promener à minuit jusqu’au Matois ! Qu’est-ce qu’il pouvait bien y faire ?

Rébéquée n’a jamais apprécié ce garçon qu’elle a rencontré une fois ou deux au journal alors qu’elle allait voir Clèm.

- Ce que je ne comprends pas, moi, poursuit Victor en redressant une pointe de moustache qui a tendance à friser, c’est pourquoi il n’y était pas seul. A la rigueur, qu’il soit passé rédiger son compte rendu de l’inauguration pour l’édition du lendemain, soit. Mais là…

 
Clèm est restée en dehors de la conversation qui s’étire lentement, dans le bruit sourd du roulement, rythmé du tac-tac des rails. Elle regarde le noir extérieur, la roche nue qui défile, éclairée vaguement par la cabine du métro, la perspective des rails au-delà du long capot qui couvre les moteurs à l’avant, dans la lumière des phares.

- Vous savez ce qu’il faudrait ? demande-t-elle à Vic et à Rébéquée, qui du coup se réjouissent de la sentir les rejoindre (ils savent qu’il vaut mieux la laisser tranquille pendant cette période de réadaptation au monde souterrain). Pour qu’on se croie vraiment dans le métro, poursuit-elle, il faudrait écrire « Dubo-Dubon-Dubonnet » sur le mur du tunnel… 

  Vic et Rébéquée se regardent et éclatent de rire :
- Tu as raison, ma Clèm ! Proposition adoptée ! Demain on achètera de la peinture et des pinceaux !
 
C’est à ce moment-là que le téléphone intérieur a sonné (chaque métro est relié à un réseau vocal d’information centralisé au bureau N°1, via les rails).

- Rébéquée ? C’est Nouye. Il faut que vous alliez à Marinoval. L’apprenti a appelé, il semble qu’il se soit passé quelque chose, je n’ai pas très bien compris quoi. Il avait l’air perturbé.
- On y va, tu nous appelles juste à temps, on arrivait à la salle d’aiguillage. On te tiendra au courant.
- Qu’est-ce qui se passe ? demande Clèm, maintenant tout à fait remise de sa petite crise d’adaptation.
- Je n’en sais rien, on verra bien. C’est un jeune Goum, cet Itzal, je le connais un peu. Il est bon électricien mais pas très dégourdi. Ce qui est étonnant c’est que ce soit lui qui ait appelé.

  Vingt minutes plus tard, à neuf heures, le métro s’arrête au terminus de Marinoval, plus vaste que celui de Saint Tignous sur Nivette puisqu’il permet de charger des marchandises.

Sur le quai, le jeune Itzal, au nez épaté et aux bourrelets orbitaires très marqués, leur fait de grands signes :
- Enéené… Yaeuunmaheu… Euagonéué[2]… (cela d’une seule coulée en mouillant bien les syllabes, dans une bouillie de sons incompréhensibles).

- Qu’est-ce qu’il raconte ? demande Vic à Rébéquée.
- J’en sais rien, venez, on le suit…

L’Itzal se précipite vers l’ascenseur resté ouvert derrière lui, en répétant toujours, les yeux écarquillés, l’air affolé :
- Euagonéué, euagonéué…

Dès qu’elle est à portée, il saisit Rébéquée par le bras en répétant toujours :
- Euagonéué, euagonéué…
- Calme-toi, lui dit Rébéquée en prenant dans ses bras le jeune Itzal totalement affolé, nous sommes quatre maintenant, ça va aller !

 
L’ascenseur s’arrête et s’ouvre. Il débouche au fond d’une grange utilisée pour le stockage de la menuiserie, derrière une double porte camouflée par des piles de bois qui coulissent sur des rails noyés dans le ciment du sol.

Les portes sont ouvertes. De plus en plus agité, le jeune homme les attire vers l’extérieur, jusqu’à la maison sur le perron de laquelle la femme Goum est accroupie auprès d’une forme étendue sur le sol.

  C’est le menuisier.

Il est mort.

Sa gorge est transpercée d’une flèche.
 


[1] les copains étant, bien sûr, censés partager le même pain…

[2] Je vous donne une traduction si vous jurez de ne pas la lire avant d’être arrivé à la fin du chapitre. Et puis non. Je la donnerai dans ‘épisode suivant pour le cas où vous auriez l’intention de tricher. On ne sait jamais à qui on a affaire.

LA MISSION DE TIJULES / P2C3E5

P2C3E5 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 5)

  N° 128 / LA MISSION DE TIJULES / P2C3E5

  C’est l’histoire où Tijules fait l’éloge de la boulange et se trouve chargé d’une importante mission par Nouye.

  Dimanche 05 juin
Minuit
Agotchilho.

 
Tijules est très content d’être « descendu » chez tata Maïa avec mama Béa : ici, il a des copains de son âge avec qui jouer autant qu’il veut dans l’eau tiède du grand bain, plein de mamans toutes nues. Il y a tous ses tontons et tatas, sauf tonton Victor qui est rarement là, et ça gazouille tout le temps. Tout le temps, parce qu’ici il ne fait pas souvent jour. 

  Sauf quand il va travailler à la boulangerie, avec tata Lène, avec Marie, la maman de tata Lène, et avec tata Béquée.
 
C’est chouette, la boulangerie. Ça sent bon. Il y a plein de farine et de gens qui s’amusent à en vider des grands sacs dans des pétrins énormes. Après ça, tout le monde est tout blanc avec des yeux qui brillent ! Tijules a essayé une fois de monter dans un pétrin, pour voir comment c’est dedans, mais il n’a pas réussi, et même qu’il s’est fait gronder par tata Béquée ! 

  Il aime bien aussi quand on ouvre les fours pour sortir le pain, dans une grande bouffée de chaleur, sur des grandes pelles en bois : on pose le manche sur des tréteaux en fer, très hauts, et ça fait gzzziiiiii quand on les fait glisser en les lançant dans le four, pour ramener un, ou deux, ou trois pains chauds comme tout, et qui craquent en se refroidissant…

C’est vraiment chouette, la boulangerie…

 
Ce serait parfait si Papatur était là et si tout le monde n’avait pas du chagrin, sans que Tijules sache bien pourquoi…

  Alors Tijules reste discret quand il est très content, comme le jour où Marie lui a donné un croissant tout chaud et que c’était tellement bon, et qu’il a réussi à dire tout seul que c’était « un croissant chaud », même que Marie l’a répété à tata Béquée et qu’elles étaient tellement contentes qu’elles ont pleuré de joie avec tata Lène… Pour une fois que c’était pas du chagrin…
 

Et aujourd’hui, tout le monde dort dans les chambres du N°1, comme ils disent. Sauf Nouye qui surveille les écrans comme elle fait tout le temps, assise toute nue dans le grand fauteuil.

  Comme il ne dort pas, Tijules est venu sans faire de bruit pour ne pas réveiller mama Béa qui dort dans le grand lit à côté du sien.

 
C’est comme ça qu’il a entendu sonner le téléphone et qu’il a dû le donner à Nouye. 

  Il aime bien Nouye, Tijules : elle ne parle pas beaucoup, mais elle le laisse l’aider dans son travail parce qu’elle comprend ce qu’il dit même quand il « articule mal » comme dit pépé Zèbe (qui comprend le tijules aussi bien que Papatur, mais qui fait semblant de ne pas, pour le faire enrager). C’est vrai que pour aller plus vite, il n’arrive pas toujours à dire « un croissant chaud » (une fois, il a même dit « une dynamo ». Il se promenait avec tata Béquée dans un coin de l’usine, derrière l’écluse. Mais personne ne l’a entendu). Ça, c’est surtout quand il y a deux ou trois, ou quatre, ou cinq idées qui arrivent en même temps, et que ça se mélange un peu. Des fois. Enfin, presque tout le temps. Faut reconnaître. Mais Nouye, elle, elle comprend. Même avec cinq idées en même temps. Si, c’est vrai !

Comme tata Maïa d’ailleurs.
 
Mais là, c’est Nouye, et il lui a donné le téléphone après avoir fait « allo » pour le monsieur qui était dans le téléphone et qu’il a bien reconnu même s’il n’a pas réussi à lui dire qu’il l’avait reconnu et que Nouye lui a enlevé le téléphone des mains pendant qu’il essayait de lui expliquer qu’il l’avait bien reconnu.

  Alors Nouye a parlé au monsieur qui est dans le téléphone et elle a demandé à Tijules d’aller chercher pépé Zèbe, même s’il dort et qu’il faut le réveiller.

 
Et Tijules est très fier de travailler avec Nouye et d’aller dire à pépé Zèbe que le monsieur veut lui parler dans le téléphone : il trotte jusqu’à la porte de la chambre de pépé Zèbe et de tata Jeanne et il entre sans même frapper, pas comme lui dit toujours mama Béa, mais là c’est pas pareil parce que c’est Nouye qui lui a dit d’aller le chercher pour parler au monsieur du téléphone, et Tijules ne s’est pas trompé de côté quand il est monté sur le lit (même que c’est pas facile, avec sa couche pour la nuit), le lit où il entend que pépé Zèbe fait du bruit avec sa bouche et son nez en dormant, c’est rigolo, et il lui explique dans son oreille, pour pas réveiller tata Jeanne, que le monsieur dans le téléphone il veut lui parler et que Nouye lui a dit, à lui, Tijules, qu’il doit aller chercher pépé Zèbe, et que c’est pour ça qu’avec ses petites mains il secoue la grosse tête de pépé Zèbe qui grogne plus fort en se réveillant :
- Mais qu’est-ce que tu fais là, toi, mon petit bonhomme ?

  Et Tijules lui dit que c’est Nouye qui…, et il allait lui expliquer encore, parce que pépé Zèbe n’a pas l’air d’avoir tout compris, mais en fait, il a compris « Nouye » et Tijules lui dit que, tu vois, quand tu veux tu comprends, et pépé Zèbe se lève en repoussant délicatement Tijules qui reste assis sur l’oreiller en expliquant à tata Jeanne, que pépé Zèbe a réveillée en parlant, parce que lui, Tijules, il a bien fait attention de pas faire du bruit pour pas la réveiller, qu’il est venu chercher pépé Zèbe parce que Nouye lui a dit que le monsieur dans le téléphone voulait lui parler, mais tata Jeanne l’a fait se coucher sur l’oreiller en le recouvrant avec la couverture et en lui faisant plein de bisatijules, et alors Tijules s’est endormi. 
 
Décidément, Eusèbe ne se fera jamais à cette habitude qu’ont les Goums de se promener à poil, et même s’il sait bien qu’aucun d’entre eux ne se formalisera de le voir adopter la même tenue, il prend le temps d’enfiler sa robe de chambre et d’en nouer la ceinture.
 

Nouye lui tend le combiné :
- Le commissaire Ravot…
- Allo, Ravot ? Bonjour Jules, vous savez quelle heure il est ?
- Minuit, ou à peu près, vous vous couchez avec les poules, mon cher… Je viens de recevoir une information qui pourrait être importante. Il serait bon que nous nous voyions pour en discuter.
- Et ça ne peut pas attendre demain ?
- Si, mais nous devrons nous rencontrer à la première heure : je risque d’avoir besoin de vous. Alors, nous dirons que nous nous rencontrerons par hasard demain matin chez Mado. A sept heures. L’un de nos amis devrait s’y trouver… Je ne vous en dis pas plus…
- J’y serai…

  Ravot a coupé la communication. 

  Il est vrai que depuis quelque temps, il semble prudent de multiplier les précautions : la Nouvelle Réna a le vent en poupe et recrute à tour de bras, on voit de plus en plus de monde se promener dans les rues en grignotant des saucisses, et la campagne publicitaire s’intensifie. Un « récent sondage » révèle que vingt pour cents de la population serait « initié » et participerait régulièrement aux « Mystères » maintenant bien connus où l’on tourne en rond autour du Putier central (le putier ! se dit Eusèbe, mais où sont-ils allés chercher ça !) en chantant la gloire de ces fameux Élus que personne ne connaît et qui sont censés apporter le bonheur universel sans que personne soit capable de dire comment. 

  Sauf que tout le monde finit par bouffer des saucisses fabriquées à Saint Tignous sur Nivette… Au fond, c’est peut-être une bonne chose ? Ah, oui… Et tout le monde finit par se défouler en donnant des coups de bâton à une grosse peluche tombée de l’arbre, le « Grand Putois Putassier »…

Grotesque.

  Il n’empêche que l’on approche des élections et que pas un homme politique n’oserait se dresser contre ce qui n’est peut-être que la forme commerciale de récupération d’un mouvement sectaire, ou, comme le dit Daniel Forpris, le brillant directeur du Super Troc de Saint Tignous, une sorte de « marketing mystique »…

 
Et surtout, que personne n’a, à ce jour, réussi à établir de lien concret entre ce « mouvement », les crimes signés « Hybris », et une résurgence des Écolocroques…

  La presse écrite se fait discrète, son tirage en chute libre ne lui laisse plus qu’un champ de manœuvre réduit, et Eusèbe est bien placé pour le savoir : les messageries qui la distribuent sont frappées de plein fouet par les bouleversements météo. Radio et télévision sont bridés par leurs annonceurs publicitaires, qui semblent tous avoir fait allégeance à la Nouvelle Réna depuis que

la Distribution (pardon, le Troc) se trouve entre ses mains via la métamorphose de Super Troc qui avait déjà réuni les enseignes… Internet et les autres « médias » sauvages se trouvent coiffés de la même manière… Et les lignes téléphoniques sont souvent endommagées.

  Et puis :

  Disparus sans laisser de traces, les cinq personnages de la soirée du meurtre de Luis, qui constitueraient ce lien. Avec voitures et avion… Recherchés dans le monde entier, en vain…

Volatilisés. 

 
Disparu, le Hai II…

  Et surtout, disparu, Arthur…

 
Arthur…

  Eusèbe soupire, hausse tristement les épaules et retourne se coucher en se faisant tout petit pour ne pas réveiller Tijules sur lequel Jeanne veille avec un grand sourire plein de larmes…
 

UNE HISTOIRE DE SORCIÈRES ? / P2C3E13

P2C3E13 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 13)

 
N° 136 / UNE HISTOIRE DE SORCIÈRES ? / P2C3E13

 
C’est l’histoire où Béatrace exulte d’avoir des nouvelles d’Arthur et où l’on analyse les déclarations de l’Amazone : une histoire de Sorcières ?

  Mardi 7 juin
11 heures
Agotchilho

  Béatrace est parvenue à rejoindre le bureau N°1.

 
Comment ? Mystère.

  Au passage, elle a bousculé Ouâniahoua, perdu le drap dans lequel elle était camouflée, et s’est cognée trois ou quatre fois aux voûtes surbaissées des couloirs, et puis, elle est arrivée…
 
Clèm est assise lourdement dans un fauteuil, somnolente ; Nouye veille, hiératique.
 
Au bruit de son arrivée fracassante, Eusèbe et Jeanne, qui se reposaient dans leur chambre, sortent en coup de vent :
- Il est vivant ! Il est vivant !!!

 
Elle embarque Eusèbe dans une valse folle pour le relâcher devant un fauteuil où il s’effondre étourdi :
- Arthur est vivant, elle vient de le dire !
  Eusèbe se redresse en reprenant son souffle (cette fille est folle) :
- Mais, comment ?
- Elle a dit qu’ils le transportaient vers son « destin ». Il est vivant et ils vont le tuer, j’en suis sûre, vite, Eusèbe, il faut faire quelque chose !!!

 
Jeanne la prend par le bras et la tire en arrière pour permettre à Eusèbe de respirer :
- Ce n’est pas une raison pour étouffer Zèbe. Calme-toi, compte jusqu’à trois et raconte…
- Oui, tu as raison, excuse-moi… Oh mon dieu !! Un mois sans nouvelles en sachant qu’il a été enlevé, et… Tu te rends compte, il est vivant !!! On va le sauver, hein, dis, Zèbe, on va le sauver… 

  Et elle s’effondre en larmes entre les bras de Jeanne…

 
Lorsque, dix minutes plus tard, Tijules revient de son bain dans les bras d’Amaïa (tata Maïa aime beaucoup porter Tijules, et lui, il adore s’installer contre ses seins immenses qui roulent quand elle marche et dans lesquels il s’enfonce avec délices), il trouve mama Béa entre rire et larmes, mais son regard, plus vif qu’il ne l’a été depuis très très longtemps, le fait rire, lui aussi, et il lui tend les bras en gazouillant pour lui expliquer que, bien sûr, ses seins sont moins confortables que ceux d’Amaïa, mais que c’est ceux de sa mama Béa et que c’est là qu’il préfère se trouver, et il lui montre aussitôt en enfouissant son museau dans le creux de son corsage, là où il sait que se trouve l’accès au juteux délice.

  Et mama Béa ronronne de bonheur…
 

- Elles ont fini l’interrogatoire, déclare Nouye, qui surveille l’enregistrement depuis sa console. On va pouvoir repasser la bande pour en tirer les informations. Je crois que vous en serez satisfaits.

  Béatrace redresse la tête dont elle couvait Tijules en pleine tétée :
- Oui, je me souviens d’avoir repéré des informations, mais quand elle a parlé d’Arthur, je n’ai pas pu rester.
- Oh, il ne s’est pas passé beaucoup d’autres choses, résume Nouye, mais on va tout reprendre ensemble pour bien l’analyser.

 
Grand bruit de rires et de course : Rébéquée arrive, portant dans ses bras une Hélène triomphante qui agite les jambes en criant « je veux descendre ! pose-moi ! arrête ! tu es folle », ravie d’être ainsi enlevée, ravie de son succès, ravie de vivre et de s’être montrée à la hauteur.

   Ouâniahoua les suit de loin. Elle s’est assurée que l’Amazone s’est bien endormie après leur départ (« Repose-toi, Birke, repose-toi. Tu l’as bien mérité », lui a dit Hélène d’un ton solennel en la quittant.
Et la fille a fermé les yeux). Par sécurité, Ouâniahoua l’a piquée avec le dard de son bâton : cela va lui procurer quelques heures de sommeil profond… Et elle a verrouillé la porte.

 
- Tu as vu comme elle s’est précipitée à mes genoux ? s’étonne Hélène que Rébéquée a remise sur ses jambes et qui tente vainement de rallonger la jupette de sa tunique dans un vague réflexe qui tient plus à la coquetterie qu’à la pudeur (il est vrai qu’ici, tout le monde « connaît » tout le monde)…

Rébéquée s’agenouille vivement devant elle et embrasse son petit ventre à peine rebondi :
- C’est que tu es la reine, ma chérie !!
- Tu es folle !!! s’écrie Hélène sous les rires, arrête, tu me chatouilles !!!
 
- Alors ? du nouveau ?
C’est Victor qui descend du journal. Ils avaient prévu de se revoir à onze heures pour une première synthèse, les potions ne permettant pas des interrogatoires très longs.

  Ravot est reparti au commissariat poursuivre son enquête après la perquisition Lartigo.

 
Mais à part lui, tout le monde est là. L’enregistrement est lancé, dans le silence et l’attention générale…

  Murmure d’approbation devant l’attitude d’Hélène dont la main tremble un peu dans celle de Rébéquée.
 
«  Merci, Patronne, votre générosité égale votre beauté… »
- Les soirées doivent être torrides chez les Amazones, grince Rébéquée (ce qui fait sourire Béatrace qui berce Tijules) (s’en fout, y tète).

  « D’après ce qui m’a été rapporté de ce que tu as dit, tu serais restée un moment sans surveillance, ce qui ne m’étonne pas, de la part de ces Chochos, et tu serais parvenue à t’échapper, malgré… »
- Bravo Hélène, murmure Victor… C’est très fort, cette insinuation, bien mené, et tout… (Elle biche, Hélène !)
 
« … rejoindre… sans doute le bateau, où mes sœurs seraient parvenues à me cacher… »
- Stop, crie Rébéquée ! (Arrêt sur l’image instantané de Nouye) Voilà. A partir de là, on est tranquilles : on a vu juste. Il faut bloquer le port !

  Elle décroche le téléphone et confirme ce qu’elle a déjà commandé : tous les postes de garde sont doublés, l’écluse fermée, les barrières baissées. Personne n’entre ni ne sort. Y compris par Marinoval. L’ennemi connaît les lieux et les accès. Mais il ignore quels travaux ont été entrepris depuis deux ans. Donc, on confine !

 
Et Eusèbe ajoute :
- On prévient Ravot qu’il bloque de l’extérieur, s’il le peut…
- Continue, Nouye…

Le défilement de l’enregistrement reprend…
  « J’avais déjà repéré quatre de mes cibles, dont la mère des Chochos, et mes sœurs auraient pu achever de détruire ce repaire des Malfort… »

Amaïa redresse la tête et regarde Rébéquée dans les yeux :
- La guerre sera totale… Je vais revoir Ôoumloc…
- On l’a échappé belle, souffle Jeanne…

 
« Vous n’êtes plus en Omphalie ? Vous êtes venue voir votre Frère Élu ? »
- Elle se croit en Harpie, observe Rébéquée, et elle le voit « aux murs sombres ». Et il semble que l’Élue n’y soit pas à sa place naturelle, mais que ce soit la base de l’Élu. Intéressant. Ils sont frère et sœur et se déplacent d’un lieu à l’autre. Sans doute en avion, et sans doute dans ce jet qui a enlevé Arthur. Il faut trouver une base aérienne près des côtes d’Amérique du Sud, où Arthur a été enlevé, pour l’Omphalie. Mais l’autre ?

  « …j’ai rejoint le Mélanippé avant son départ… »
- Le Mélanippé ! s’écrie Hélène, j’ai failli réagir quand elle en a parlé. C’est un bateau qui est à quai au Grand Port !!!
- Qui était, précise Rébéquée, il est parti hier soir…

  « Nous étions trois membres de la Brigade du Balai à nous être dissimulées sur le Mélanippé lorsqu’il est venu charger de la marchandise en Harpie :
Esche, Weide, et moi-même, Birke. (Hélène-Élue hoche la tête pour lui montrer qu’elle l’avait reconnue) Il devait décharger des farines « officielles » à Agotchilho et des matières « spéciales » à Bordeaux, et puis, à son retour, il devait passer reprendre des soupes à Agotchilho, et nous embarquer, comme nous l’a expliqué le capitaine Allan ».

- Stop, crie Victor. On les tient.
- La brigade du balai ! s’écrie Jeanne. Une troupe de sorcières.
- Esche, Weide, Birke : Frêne, Saule, Bouleau, en allemand, l’interrompt Eusèbe.
- Les arbres sacrés qui servaient à fabriquer le balai de sorcière avant son vol chamanique, continue Jeanne. Croyez-moi, on est dans le même ordre légendaire nordique que celui qu’ont utilisé nos affreux de Thulé !

Rébéquée semble prise d’une illumination subite :
- Oui, mais attention ! Le Mélanippé est parti pour Bordeaux. Il doit y être arrivé.
- On pourrait l’intercepter, remarque Victor…
- Il vaut mieux lui laisser croire qu’il est toujours « dans le coup », objecte Hélène, et le « récupérer » ici…
- C’est très juste, appuie Amaïa. Ici, nous pourrons intervenir…
- Mais si le port reste fermé, il ne pourra plus rentrer… Je donne des instructions pour le laisser passer, approuve Rébéquée.
- Il n’en aura pas pour très longtemps à Bordeaux, il devrait être de retour demain ou après-demain, et si les Amazones restantes…
- Esche et Weide précise Nouye, dont la mémoire goum est sans faille…
- … si Esche et Weide sont toujours dans la nature, on les coincera quand elles essaieront d’embarquer…
- Tu as raison, approuve Amaïa. Je lui réserve une surprise, s’il ose revenir…

  C’est simplement dit. 

  Mais si durement que ça jette un froid.

 
Après quelques secondes de silence lourd et sur un signe d’Amaïa, Nouye a relancé l’enregistrement :

« Le Hai II est-il arrivé, Patronne ? »

  Elle l’interrompt de nouveau, sur un signe de Victor, cette fois :
- Le Hai II doit aller en Harpie… Si nous savions où cela se trouve…

On hoche la tête… Si…

  « J’étais déjà partie en mission avec mon groupe, quelque temps après celles de la Brigade du Loup dont faisait partie Tomie, lorsque vous avez capturé Arthur Malfort. Nous l’avons appris par le Réseau. Je voulais me porter volontaire pour l’escorter avec le Mentor vers son destin, pour me faire pardonner mon échec… »

On entend le cri que pousse Béatrace au moment où elle part en courant, le silence qui a suivi, on voit Hélène qui se retourne, immergée dans son rôle, et fait un signe à la silhouette de Rébéquée en demandant :
« - Eh bien ?
- Ce n’est rien Patronne. Un message urgent à porter… »

  Hélène-Élue hausse les épaules et reprend sa conversation apaisante avec Birke qui dodeline de la tête sous l’effet des drogues, puis elle la quitte, suivie de Rébéquée.

  L’Amazone a fermé les yeux. La silhouette nue d’Ouâniahoua se glisse auprès de la forme assoupie et la pique du bout de son bâton d’ivoire. La prisonnière se détend complètement…

 Nouye revient en arrière sur la dernière phrase importante de l’enregistrement :
- Arthur a été conduit dans ce qu’ils appellent l’Omphalie, commente Victor, comme pour lui-même. De là, il est emmené en Harpie. Le problème, c’est que nous ne savons pas exactement quand il est arrivé en Omphalie, mais il est très probable que cet endroit est situé dans le Pacifique, au large du Chili. Or, le Hai II est parti de Thulé…
- … le 3 mai, précise Nouye en le voyant chercher dans sa mémoire.
- … le 3 mai. Nous sommes le 7 juin. Cela fait 32 jours de navigation. Comptons deux jours d’escale en Omphalie : les arrêts lui sont dangereux. Je doute qu’ils disposent de bases sous-marines secrètes capables d’héberger longtemps un engin de cette taille. Il navigue à vingt cinq ou trente nœuds. Disons vingt cinq. Nous sommes bien placés pour le savoir. Il a donc pu parcourir… 32 x 24 x 25…
- … 19 200 miles, lui renvoie Hélène qui a toujours été forte en calcul.
- … sachant qu’un mile nautique fait 1,852 km, cela fait…
- … 35 558,4 kilomètres, déclare froidement Nouye qui a eu le temps de taper les chiffres sur sa calculette.
- … presque le tour du monde. Il peut se trouver n’importe où.
- Spéculations sans intérêt pour le moment, objecte Eusèbe. Nous manquons d’éléments.
- D’autant plus qu’il a pu passer sous le Pôle Nord, depuis Thulé, remarque Rébéquée, et gagner le Pacifique, au lieu de l’Atlantique où il a été recherché.
- C’est très probable, approuve Clèm. Il allait en Omphalie. Ce qui a pu donner l’idée de capturer Arthur pour profiter du voyage… Mais l’agression était programmée depuis bien longtemps… Il y a des coïncidences surprenantes.
- Je crois que tu as raison, insiste Jeanne : tout cela a été préparé de longue date, le plan a été mûri…
- Ils disposent même d’un « Réseau » d’information. Quel « Réseau » ? se demande Rébéquée…
- Et qui est ce Mentor ? demande Jeanne. Une sorte de… guide pour les Élus, peut-être ? Ils sont si jeunes…
- Une chose, ajoute Victor. Ils doivent certainement disposer d’une base technique pour le Hai II. Il est inconcevable qu’il navigue sans arrières…
- Mais nous n’en connaissons que deux qui soient capables de l’accueillir, et nous les maîtrisons : Thulé et les Chonos… C’est très important. Je ne pense pas qu’ils aient pu en dissimuler une troisième, poursuit Clèm… Ou alors, c’est qu’Omphalie et Harpie sont énormes…

- Autre chose, remarque Rébéquée, je sais qu’ils ont débarqué ici de la farine et qu’ils vont embarquer des soupes déshydratées pour l’Afrique, pour Dakhla, exactement. J’ai vérifié, et je m’en souviens parce que j’ai lu que du temps de Mermoz, l’endroit s’appelait Villa Cisneros. Il serait intéressant de savoir ce qu’ils ont débarqué à Bordeaux. Qu’est-ce que c’est que ces « matières spéciales » ? Souvenez-vous de ce que disait Tomie, et de ce qu’elle a trouvé normal de prendre de la poudre de repos. Le produit l’a d’autant moins étonnée qu’elle a parlé de « matières précieuses » produites en Harpie et qui lui ressemblent…
- D’ici à ce que les « matières spéciales » et les « matières précieuses » soient les mêmes et viennent tout droit de Harpie… Des sortes de drogues… On a peut-être une piste, si le Mélanippé vient de Dakhla et s’apprête à y retourner, reprend Victor…

  Le téléphone interrompt leurs spéculations :