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ARNAUD BOUFIGUE ET SUPER TROC / P2C1E11

P2C1E11 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 11)

  N°90 / ARNAUD BOUFIGUE ET SUPER TROC / P2C1E11

 
C’est l’histoire où, après que nous ayons appris comment Arnaud Boufigue a lancé le SUPER TROC, nous le retrouvons à la soirée du Tapas’Embal’.

 
Lundi 2 mai
24 heures
Saint Tignous sur Nivette

  En fin de compte, c’est grâce à Aloïs Guétotrou-Kifumsec qu’Arnaud Boufigue a pu proposer puis imposer le concept de Super Troc. 

  Faut dire qu’après le flottement consécutif à l’ultime émission de Thulé où les Malfort avaient révélé ce que les journaux  avaient par la suite appelé les « dessous sanglants » des Écolocroques, et après qu’Arthur Malfort l’ait expédié d’un coup de pied au bas du dos dont il gardait le souvenir cuisant (je me vengerai, pensait-il parfois en boucle) (Arthur Malfort qui lui botte les fesses devant toute la rédaction assemblée dans le hall d’entrée et, sous les applaudissements, Toto qui lui fait la révérence en tenant la porte grande ouverte), Arnaud s’était réfugié chez Gertrude Pilon qui lui vouait un culte indéfectible.

Elle admirait et adorait Sri Mardouk Shankara, grand initié, qui avait daigné s’intéresser à elle, s’occuper de ses chakras perturbés et s’était penché sur son destin de vermicelle (féminin de vermisseau, Gertrude était partisane d’une féminisation absolue des titres, objettes (fém. d’objets) et qualificatives, dès lors qu’elles s’adressaient à une Femme ou la concernaient) exposée aux tempêtes astrales. Elle croyait en lui, en Lui, était prête à se ruiner pour baigner des huiles précieuses de son Vase de Parfums ses petons sacrés qu’elle parait des saints stigmates du martyre.

Et en attendant mieux, elle lui prêtait un grand appart dans sa grande maison. Il était parvenu à la convaincre, moyennant quelques intenses et  expertes prestations intimes, de disparaître de la circulation pour se consacrer entièrement à Son Service, l’assurant du retour prochain des Écolocroques, momentanément repoussés par le complot des Malfort.

Et qui remettraient de l’Ordre dans
La Maison, et la Terre par-dessus Tout. Mais chut ! Pour l’instant leur affreux Complot triomphait.

  En attendant, elle faisait son ménage.

  Bref, elle lui avait été fort utile. Et elle le restait. Elle lui servait d’intermédiaire discret. 

  Entre autres, avec Varochaix, du groupe local des Naris, qui s’était montré aussi intéressé qu’elle au destin d’Arnaud Boufigue. Pour d’autres motifs, bien sûr, puisque l’écologie n’intéressait Varochaix que lorsqu’elle maintenait les « valeurs du pays ». Mais il appréciait la « démarche politique lucide des Écolocroques », comme il l’avait écrit en béarnais dans le Bulletin régional des Langues et Traditions Régionales de

la Région d’Ici, opuscule dont il était directeur, rédacteur en chef et promoteur-distributeur auprès des vingt adhérents officiellement membres du Parti (qui recevaient gratuitement le Burlatrri) et des quelques dix sympathisants qu’ils convainquent périodiquement de l’acheter pour « soutenir

la Cause ». 

  Écolocroques avec lesquels il avait discrètement collaboré dans ce qui s’était révélé être l’enlèvement d’Eusèbe Malfort. Cela, personne ne l’avait su ou du moins, personne n’en avait rien dit, et il n’y avait pas eu de représailles, ce qui confortait un sentiment d’impunité qui devait bien constituer une justification du bien-fondé de l’opération, quelque part. Parce que, quelque part, si, ni le Maire, ni Arnaud Boufigue, ni Gertrude, ni lui, n’étaient inquiétés, c’est bien que, quelque part, ils avaient raison, non ? Quelque part… 

  Sans parler de cette fille, Finette de Sainte Fouillouse, cousine du Conseiller en matière d’économie électorale (Conseiller en matière d’économie électorale que l’on disait favorable à tout ce qui rapporte des voix, ce en quoi il rejoignait le Maire, mais il était plus jeune en politique, même s’il s’était déjà beaucoup « affairé », et n’avait pas encore dû trouver le temps de solliciter des accords que Varochaix savait inévitables lorsque toutes les voix comptent, ce qui est toujours le cas en élection indécise, et toutes le sont. Il irait alors au mieux-disant), jolie fille, ma fois, qui revenait en triomphe alors que, hein, ce n’était qu’une petite boutiquière quand il l’avait connue, non ? 

 
Le problème restait de savoir qui tirait les ficelles. Et Varochaix pensait que les Malfort et les autres étaient copains, quelque part, prêts à se partager le gâteau s’il n’y avait pas moyen de le croquer tout seul.

Parce qu’il y avait forcément un gâteau, on ne l’en ferait pas démordre. Il le voyait bien, tiens, ne serait-ce qu’avec le lotissement des Six Mille. Et il comptait bien en obtenir une part, de ce gâteau. Pour lui et pour les Naris. Bien sûr. Pas pour lui tout seul. Enfin, pas forcément. Et il restait donc en contact avec Arnaud Boufigue, via Gertrude.

  Arnaud, donc, avait bénéficié de ces appuis locaux qui lui avaient permis de se faire oublier quelque temps. Pas trop, parce qu’en bon commercial, il savait que se faire oublier trop longtemps revenait à se laisser enterrer. Pas question. Il n’avait attendu que le temps nécessaire pour voir évoluer le temps.
Le climat, s’entend, puisque les actions « terroristes » entreprises par les Écolocroques étaient censées le modifier. Et comprendre alors certaines des dispositions qu’il avait toujours trouvées étranges dans le dispositif commercial qu’il avait été chargé de mettre en place pour eux. Par exemple, ils rejetaient pour l’approvisionnement de leurs boutiques la notion de flux tendu, pourtant généralisée dans toute la distribution ; ils basaient leur logistique sur le chemin de fer plutôt que sur la route ; ils excluaient presque systématiquement les voies maritimes (sauf pour les gros échanges, et encore les ports étaient-ils choisis en eau très profonde et dans des régions chaudes alors qu’il existait des installations portuaires plus proches, plus accessibles et mieux équipées), et totalement les voies aériennes. Tout cela dans un souci écologique, disaient les argumentaires fournis par l’école d’Andøya, en Norvège, où il avait suivi sa formation. Et il n’était pas question de discuter si peu que ce soit de ce qui constituait un véritable dogme.

La préméditation devenait évidente : placées et organisées de la sorte, les boutiques échapperaient aux conséquences de la glaciation qui risquait de survenir. 

 
Et Arnaud avait conçu Super Troc, qui s’inspirait, en le généralisant, du principe des enchères internet. 

  Mais il restait à convaincre les entreprises de grande distribution en place. Et pour cela, il fallait une introduction. Et c’est là qu’Aloïs Guétotrou-Kifumsec était intervenu. 

 
Il l’avait donc rencontré à Andøya au cours de sa dernière année d’études. 

  Très peu d’élèves étaient admis dans ce « Stage Particulièrement Spécial (SPS) » où étaient préparés les « super-cadres » qui devraient organiser le lancement du « système », comme il était dit alors d’une manière assez vague. Mais on leur avait expliqué qu’il n’était pas encore temps pour eux d’accéder à la stratégie. Ils devaient donc se contenter de la tactique d’implantation et de recrutement. Plus tard leur seraient ouvertes les portes du ciel…

En attendant, ils devaient être prêts à tout, « À TOUT », et ils recevaient une véritable formation de commandos en communication commerciale, bâtie sur le modèle des commandos militaires d’infiltration les plus durs. Ce qui, bien sûr incluait sabotage et coups tordus, et sur le plan physique, demandait une volonté et une capacité de séduction « jusqu’au boutiste », sans réserve ni limite.
 
C’est là qu’était intervenu Aloïs Guétotrou-Kifumsec qui les avait présentés à l’Imporium, allié potentiel, fournisseur de main d’œuvre et détenteur de savoir-faire. Quelques experts de cet organisme, hommes et femmes (dont une certaine Eléonore Fentasou, Requiescat In Pace), l’avaient accompagné pour assurer (et assumer) des cours très particuliers et très poussés durant une période épuisante. Aloïs Guétotrou-Kifumsec lui-même n’hésitait pas à mettre la main à certaines bonnes pâtes. 

  Les dix étudiants et étudiantes de la promotion (dont faisait également partie Finette, qui, en l’occurrence, avait acquis le statut de bonne pâte entre les dures mains d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec) avaient ensuite suivi un stage d’un mois dans différents organismes et établissements de l’Imporium où ils avaient été confrontés aux pratiques intensives du bordel, toutes catégories, du « calling » ou de « l’escorting » selon les appellations, avec les diverses tendances et spécialités ou pratiques qu’ils devaient tous être capables d’y assumer intégralement. 

 
Arnaud se souvenait avec des frissons d’horreur rétrospectifs de la période Drag Queen qu’il avait dû effectuer à Hambourg. Huit jours de strass et de paillettes dans un « cabaret-montant » homo où il avait dû assumer le succès de la « petite nouvelle von Parisss ». On se battait pour ses faveurs tarifées sous l’œil glauque et impassible de son maître de stage qui observait à l’écart, déguisé en motard à clous. 

  Et, à égalité, de la période « Escort Boy » de Miami où il devait satisfaire à la chaîne des mémères emperlousées pourries d’arthrite et au dentier bancal. L’un d’eux, monté sur ressorts par dieu sait quel délire odontologique, lui avait d’ailleurs laissé une cicatrice profonde en se refermant avec un claquement sec sur son instrument de travail. Il n’avait été sauvé de l’amputation que par sa capote en kevlar. Bref. 

 
Ils avaient aussi abordé la gestion très particulière des ressources financières et humaines de ce secteur. 

Et ses connexions avec d’autres réseaux, clandestins ou officiels qui leur avaient été présentés comme susceptibles d’appuyer l’action des Écolocroques.

Dont la grande distribution, qui avait l’avantage de manier une masse importante de liquidités.

  Leurs revenus professionnels devaient être pratiquement illimités. C’était promis et ce qu’ils avaient vu les confortait dans cette certitude.

 
Cependant, on les avait très sérieusement mis en garde contre toute tentation de captation personnelle et incontrôlée de bénéfices (sic), ou de pouvoir, par le biais de l’un de ces organismes, et on leur avait montré l’enregistrement intégral de ce qu’il était advenu d’une dame d’âge mûr qui avait trahi « l’un des éléments du réseau confidentiel dans lequel ils étaient maintenant admis, réseau où elle avait rempli des fonctions importantes » comme l’avait déclaré solennellement le professeur Pouacre, directeur en titre de l’école.

L’enregistrement de la « punition » durait trois heures. On n’avait pas expliqué où il avait été réalisé. Mais ni Arnaud ni aucun de ses condisciples, pourtant solides et entraînés, n’avait plus jamais mangé de crabe après l’avoir vu. 

  Arnaud avait, incidemment, reconnu le cadavre empoisonné au cyanure du professeur Pouacre dans « l’émission finale » de Thulé. Comme, au cours de son stage SPS, il avait appris à utiliser le cyanure, et bien d’autres moyens radicaux de résolution définitive de problèmes ultimes, il avait pu constater l’authenticité de l’empoisonnement, sinon de l’émission.
 
Lorsque son idée de Super Troc lui avait paru être au point, il avait contacté Monsieur Guétotrou-Kifumsec par une filière habituelle du réseau de l’Imporium qui lui avait été révélée à Andøya : il suffisait d’appeler un certain numéro de téléphone rose à une heure bien précise, de demander Falbala et de lui dire « Je te tiens, tu me tiens par la zigounette » pour être mis en relation avec le correspondant de service. 

  Les choses s’étaient ensuite très vite enchaînées et huit jours plus tard, Arnaud rencontrait Aloïs Guétotrou-Kifumsec à Paris, le convainquait de l’intérêt de son idée, obtenait son appui, et il était mis en relation avec les dirigeants de la Grande Distribution. 

  Il leur avait alors exposé les perspectives qu’il prévoyait pour les années à venir : ruptures constantes d’approvisionnement, problèmes logistiques multipliés jusqu’à en devenir insolubles du fait de l’interruption des liaisons aériennes, de certains transports maritimes et des aléas ferroviaires et surtout routiers, concurrence imparable de fournitures alimentaires gratuites par les organismes de secours de l’ONU confrontés à des perspectives de famines et alimentés par les réserves secrètes des Écolocroques que l’on commençait à diffuser, pillage de stocks par des populations affamées ou révoltées, risques d’émeutes, de conflits multiples, etc… Tout cela, bien sûr, devrait se révéler catastrophique en terme de chiffre d’affaires. 

  Certaines de ces difficultés étaient déjà apparues, quelques mois après les « Évènements » : récoltes perdues, routes bloquées jusqu’en juillet, transports aériens aléatoires…

 
Certains magasins avaient été pillés par des « consommateurs excédés », comme ça, par hasard, la veille de réunions de travail… 

  Le système de Super Troc devenait crédible. 

 
Il impliquait une conversion drastique. Ce qui demandait des capitaux. 

  L’Imporium était là.
 
Il imposait comme préalable une union radicale des enseignes sous sa tutelle exclusive. 

  Ça avait grogné un peu au nom de la vertu : cette intrusion de « l’économie souterraine » dans le « Grand Commerce » surprenait. 

 
Guétotrou-Kifumsec avait fait répondre qu’un édifice nouveau exigeait de solides fondations et qu’on n’avait jamais vu de fondations qui ne fussent pas souterraines !

  Comme d’aucuns, au nom de la « Bonne Conscience », grommelaient encore, « on » avait mis le feu à quelques hypermarchés, comme ça, au hasard, un jour où l’état des routes empêchait l’arrivée des secours…

« On » était devenu totalement crédible.

  Mais
la Bonne Conscience avait encore grogné.

  L’Imporium avait approuvé ces protestations de la vertu, en déclarant qu’elles lui permettaient de justifier les marges exorbitantes qu’il réalisait « sur ses autres marchés » par un facteur de risque important. Risque largement surévalué par les séries policières américaines et les communiqués triomphants des douanes lorsqu’ils saisissaient quelques paquets de cigarettes ou de cocaïne clandestins : il fallait maintenir l’illusion de ce risque pour maintenir un taux de rentabilité satisfaisant.
  D’ailleurs, qui parlait d’« économie souterraine » ? Cela ne se voyait pas, par définition. Donc, cela n’existait pas. Personne ne pense aux fondations de l’immeuble où il habite. C’est affaire de techniciens ou d’experts. C’est sans intérêt.

 
Et s’il se trouve que ces fondations génèrent de plantureux bénéfices, cela reste l’affaire de ces techniciens-experts. Le reste est affaire de recyclage.

  Et la Grande Distribution constituait une passerelle économico-financière idéale pour ce recyclage.
  Il avait fallu expliquer que tout cela serait porté par un Idéal sous-jacent, une Campagne Vertueuse, un marketing harmonieusement supporté par de Grandes Causes et quelques Bénédictions bien placées.

  Le Concept avait été admis. 

 
Saint Tignous sur Nivette constituerait un champ d’expérimentation parfait. 

  Un mois plus tard, les équipes marketing de toutes les enseignes avaient finalisé un projet commun et deux mois plus tard, les premiers « Super Troc » étaient installés à Saint Tignous, sous la direction d’Arnaud Boufigue, qui ressortait au grand jour entre

la Maire et le Conseiller en matière d’économie électorale, qui avaient béni cet « intelligent » projet pour des raisons politiquement opposées, en y apportant chacun simplement l’habillage rhétorique, phraséologique, syntaxique et lexical issu de

la Communication de son propre parti, mais avec le même enthousiasme : pour chacun, « c’était clair ».
 Certains avaient alors remarqué le « silence critique » de la Lanterne du Fort, qui avait cependant dû se résigner à éditer les publicités « Super Troc » imposées par l’agence qui gérait sa pub. Ces publicités étaient payées en sous-main par l’Imporium. Mais comment le savoir…
 
 La même agence s’occupait d’ailleurs de

la Communication des partis opposés qui soutenaient chacun l’un des deux édiles de Saint Tignous sur Nivette. Mais

la Communication n’est, c’est bien connu, qu’un support technique chargé d’exalter les idéaux.

  Ce n’est pas que Victor Bourriqué ou Eusèbe Malfort aient apprécié cette initiative, ni que la réapparition de Boufigue les ait laissés indifférents, mais ils avaient alors fort à faire pour appuyer l’action d’Arthur qui, à New York, travaillait à organiser la distribution des stocks de vivre des Écolocroques via les Nations Unies. Et puis toutes ces transactions et ces grandes manœuvres avaient su rester très discrètes. Et surtout on avait voulu à tout prix préserver la paix sociale.

Et puis, il fallait protéger le secret de l’existence des Goums…

  Le Président (de

la République) avait déclaré (très officieusement mais assez fort pour être entendu de tous) que l’amnésie constituait un puissant ressort politique en cas de crise, qu’elle évitait de devoir recourir à l’amnistie, toujours lourde à instaurer puisqu’elle sous-entendait une condamnation préalable et donc des cascades de procès qui risquaient de créer « des fractures sociales nuisibles à l’Union nécessaire dans

la Lutte pour

la Sauvegarde du Monde dans cette période de grand danger pour tous et pour chacun ». 

  Non. Il n’y avait pas eu de chasse aux sorcières. Pour chacun, les Écolocroques avaient disparu avec les Kuhhirt, seuls coupables aux yeux du monde entier. 

  On avait craint quelque temps que le Ministre du Confort n’exige des éclaircissements, mais une fugue de son épouse, survenue à point nommé, avait distrait son attention de manière tellement judicieuse que des hypothèses ironiques avaient couru dans « des milieux bien informés » quant à l’implication de certains… membres… « experts »… de l’Imporium… Des menaces de procès en diffamation avaient très vite rétabli le Silence. Donc

la Vérité.

  Arnaud Boufigue est bien content de retrouver Finette à l’occasion de cette inauguration. Bien sûr, ils ne s’étaient jamais totalement perdus de vue : un appel téléphonique rapide, après la dernière et, pour eux, catastrophique émission de Thulé, leur avait permis d’échanger des points de vue convergents. Il fallait disparaître de la circulation. Elle lui avait parlé de sa maman, Flora, qui vivait dans les Ardennes, il lui avait parlé de son projet d’utiliser le filon de Gertrude. Et silence radio pour deux mois. Et puis un appel ici et là pour fixer les choses et, pour Arnaud, un conseil technique de gestion (Finette était très forte en la matière). Et puis, un appel reçu d’un notaire parisien qui se recommande d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec, et la chaîne qui se reboucle. 

  Et le soir de l’inauguration du Tapas’Embal’, chacun triomphe dans sa partie, lui comme concepteur dirigeant des premiers Super Troc, elle, à la tête des Tapas’Embal’, et de diverses autres entreprises, appuyée sur l’Imporium représenté par Aloïs Guétotrou-Kifumsec en personne. 

 
Les pros qu’ils sont n’ont pas eu besoin de longs discours pour se retrouver instantanément en phase : il s’agit de marquer leur territoire au sein de l’Organisation, quelle qu’elle soit, qui les a ainsi recrutés et dont ils ont tout à fait conscience de constituer la surface visible.

  Arnaud sait parfaitement que l’ensemble des distributeurs qui se sont regroupés pour constituer Super Troc tout en maintenant une autonomie de façade, forme un trust colossal, mais s’appuie en fait sur l’Imporium, qui n’est lui-même que l’un des éléments du monde économique souterrain dont chacun soupçonne l’existence, mais que personne ne pénètre.

UNE BREVE GENEALOGIE

TONTON RASPOUTINE


 

Une brève généalogie.

Où l’on dénonce un faux grossier.

 

Je n’ai pas connu mon arrière grand-père, sinon par diverses traces et souvenirs : une photo


                                                                                                

Grand-Popa


 
et quelques reliques, signalées ici ou là, mais qu’il faut considérer avec prudence :

En 2004, Igor Knyazkin, le directeur du centre de recherches sur la prostate de l’Académie des Sciences Naturelles de Russie, annonça l’ouverture d’un musée russe de l’érotisme à Saint Pétersbourg. Parmi les objets présentés, Knyazkin prétendit que se trouvait le « pénis conservé » de Grigori Raspoutine, long de 29 centimètres, ainsi que plusieurs lettres du moine. Il dit avoir acheté ces objets à un collectionneur d’antiquités français pour 6 600 euros. On ignore si ce pénis est effectivement celui de Raspoutine.  (Wikipédia dixit).

Je dois dire que l’hérédité, en ses manifestations actuelles, m’incite à croire qu’il s’agit d’un faux. Je n’ai pas eu le loisir de voir l’objet évoqué, mais il me semble peu probable que Grand-Popa, comme il est appelé dans la tradition familiale, ait ainsi disposé d’un aussi médiocre attribut alors que les choses sont réputées aller en se dégradant au fil des générations.

Quant aux 6600 euros, je ne les commenterai pas, mais j’y vois la sournoise influence de
la MÉTHODE À 6000 développée par Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, ainsi que je l’expose(rai) dans l’Épisode 2 du Chapitre 1 de la Deuxième Partie, qui reprend les suites de la tragique disparition de la pauvre Éléonore Fentasou, racontée en préambule du présent feuilleton.

Je n’ai pas connu Grand-Popa, et c’est dommage.

Je n’en parlerai donc pas.

En revanche je vous renvoie à la Page consacrée à la biographie d’Hilarion Jovial de Sainte Fouillouse, Conseiller en matière d’économie électorale (cliquez sur le nom-lien).

Grand-Popa a engendré un certain Grand-papa, que je n’ai pas connu non plus.


Il l’a engendré avec la collaboration je présume complice de mon arrière-grand-mère qui avait accompagné son mari, négociant en vins, à Saint-Pétersbourg. Leur union était restée jusque là stérile, et mon arrière-grand-père officiel, le mari de mon arrière-grand-mère, a sans doute commis l’imprudence de consulter à ce sujet le « staretz », réputé par ses dons de guérisseur.

  Il paraîtrait que mon arrière-grand-mère n’évoquait jamais son voyage en Russie sans ouvrir de grands yeux rêveurs. Ce qui faisait bougonner mon arrière-grand-père officiel : Raspoutine ne s’était certes pas contenté d’une imposition des mains. Mais mon arrière-grand-père officiel a reconnu l’enfant, qui est né en France peu après leur retour.

 
Mon arrière-grand-mère avait été une grande et belle blonde, et mon arrière-grand-père officiel aurait fait un viking très acceptable, si j’en crois les quelques photos que j’ai pu voir. Ils n’eurent pas d’autre enfant.

  Mon grand-père était plutôt de petite taille, trapu et fort et faisait aussi dans le pinard.

Il engendra une ribambelle d’enfants de petite taille, trapus et forts, dont beaucoup moururent pendant la guerre de 1939-1945. 

 
Mon père survécut. 

  Ma mère ne m’a jamais fait de confidences, mais elle n’a jamais été surprise par ma « constitution » particulière, qui la faisait m’appeler « Raspoutine » en riant, sans m’expliquer pourquoi. Mais je voyais bien dans son regard que ce n’était pas seulement à cause de la légende familiale, discrète mais amusée, qui attribuait la paternité de mon grand-père à l’imposition miraculeuse des mains du moine débauché.

A ce sujet, je me souviens (si !) de la tête de la sage-femme, lorsque je suis né : elle croyait que j’avais DEUX cordons ombilicaux ! Mon père a dû lui prouver de visu et de tactu que c’était une « constitution » héréditaire, et ma mère a été obligée de finir toute seule le travail. Heureusement : la sage-femme se serait peut-être trompée en coupant le « cordon ».

Elle n’était d’ailleurs plus en état de faire quoi que ce soit de raisonnable : elle criait si fort que les voisins ont cru qu’il y avait DEUX accouchements.

  Ce qu’on a pu rigoler !

  Cette « constitution » qui me semblait normale, a commencé à me paraître « étrange » lorsque j’ai disposé des points de comparaison qu’apporte la puberté et lorsque mes premières amies m’ont fait part de certaines craintes. Très exagérées. On sait en effet, depuis que l’Âne d’Or d’Apulée a parlé, et cela fait un moment, que la capacité féminine est très sous-évaluée.

  Mais je ne développerai pas ce point plus outre, de crainte d’être taxé de fanfaronnade.

  Et puis ça ne regarde personne.

C’était simplement pour dire que je ne crois pas à l’authenticité de la médiocre « relique » de Saint-Pétersbourg, qui ne peut être que le fruit d’un trafic douteux, ainsi que l’on démontré les trois documents qui suivent, qui nous sont parvenus après la publication de cet article:

DOCUMENT N°1

DOCUMENT N°2

DOCUMENT N°3

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DE DRÔLES DE NUMÉROS / P1C1E10

P1C1E10 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 10)

  DE DRÔLES DE NUMÉROS / P1C1E10

  C’est l’histoire où Victor et Clémentine, au sortir de l’horreur, font la connaissance des Numéros et découvrent l’existence des « Chochos ».
 

Mercredi 13 avril
11 heures
Agotchilho

  Au sortir de l’horreur.

 
Un couloir, une coursive, qui s’élargit en galerie taillée dans l’ardoise brute et verticale. Les pas sont moins assurés sur le sol bosselé par l’usure… 

  Ils marchent le regard vidé, suivent le dos du garde qui les précède en ignorant celui qui les suit. Ils se tiennent désespérément par la main. Une sensation glacée, déterminée, qui blanchit l’âme sans la fissurer.
 
Une porte. Le garde qui les précède leur ouvre et ils se retrouvent dans le bureau qu’ils ont quitté hier, alors bravaches et fiers de l’être.
Hier.
Avant…

  L’homme leur désigne du canon de son arme les sièges où ils étaient assis.
Hier.
Ils s’assoient, une nausée de défaite aux lèvres, une dureté nouvelle au ventre, comme un nœud rageur qui bouillonne en silence, mêlé de révolte, de dégoût et d’impuissance.
 
Les gardes se sont placés en faction devant les deux portes du bureau, celle qu’ils ont empruntée hier, et celle par où ils viennent d’entrer.
Leur est si totalement dissuasif et si lourd d’indifférence que Clémentine elle-même ne tente pas de le rompre. Elle regarde Victor, avec la même expression de désespoir qui ne l’a pas quittée, depuis… après…
Après.
Il vivent maintenant dans l’après.
Ils ont basculé dans l’après.

  Victor observe, regarde, apprend la pièce par cœur. Les trois fauteuils égaux en demi-cercle derrière le large bureau, les murs tendus de tissu soyeux, vert Empire, les tapis superposés, les deux tableaux, tiens, ce ne sont plus les mêmes… On dirait… Oui, Corot pour ce paysage de ciel et d’arbres aériens, un maître flamand, peut-être même Rubens, dans ces chairs riches… Les reliures luisantes des livres. Illisibles à cette distance. Quelques titres brochés posés sur le bureau. On dirait de l’allemand ?

Une tenture à demi tirée sur sa tringle, celle qui dissimulait la porte par où ils sont venus, laisse entrevoir un prolongement plus moderne, plus technique. Quelques écrans obscurs, éteints ou en veille, une table chargée de papiers colorés, des cartes sans doute, mais il faudrait se retourner, se lever pour voir vraiment, et la présence lourde des gardes…
 
Un bruit derrière la porte, l’homme armé s’écarte.

  Ils sont entrés à trois, celui qui les avait reçus dans ce même bureau et qui les a capturés ensuite auprès du sous-marin, l’affreux Vieux Balafré borgne, et un autre encore, plus jeune, en uniforme d’officier de marine, portant sous le bras sa casquette ornée d’une ancre et de multiples galons. Ils ont pris place derrière le bureau, sur les trois fauteuils.
 
On se fixe sans rien dire. Victor et Clémentine ont le regard perdu. Les trois autres, ironiques, sourient.
- Eh bien, nous voici revenus au point de départ semble-t-il ? commence celui qui les a reçus à leur arrivée (comme c’est loin !).
Il est assis au centre et semble présider ce triumvirat sinistre.
Il enchaîne :
- Et nous avons tenu notre promesse, vous avez retrouvé votre « ami » Hector !
Clémentine pâlit :
- Vous êtes un monstre !!!
Victor, qui la sent sur le point de bondir, pose sa main sur la sienne et la regarde bien en face en tournant le buste vers elle.
 Elle lui voit un regard qu’elle ne connaît pas, elle qui le connaît si bien. Disparues la vivacité et la pointe ironique qui y restaient toujours latentes. Subsiste un brouillard terne, un voile boueux et opaque qui la fige et qui tarit instantanément la fulgurance de la colère qui montait en elle. Elle retrouve ce moment indicible où ils s’étaient soudés lorsque enfin libérés et seuls ils avaient pu se regarder, après…
Après…
Cela n’a duré qu’une seconde, mais elle sait, comme lui, que quoi qu’il arrive, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, ils « dominent » la situation. Parce qu’ils se dominent. Malgré la situation. Apaisée, elle reprend ses distances et regarde les trois individus dont le rictus s’est élargi à sa réaction.

  Le Vieux Borgne reprend :
- Je vous l’ai dit, cette… démonstration était à la fois l’expression d’une sanction et un exercice pédagogique. Mais je conçois que cela vous ait choquée, ma chère Clémentine (elle a sursauté mais s’est abstenue de répondre), si vous me permettez cette familiarité (non, en aucun cas, jamais elle ne lui permettra. Elle ne fait que supporter. Parce qu’elle ne peut pas faire autrement. Avec le courage monumental que lui donne sa force nouvelle). Après tout, de partager la mort ne rend-il pas aussi intime que de partager l’amour ?
Et il éclate d’un rire glacé qui lui renverse la tête et que personne, pas même les deux autres, ne partage.
Elle domine sa nausée pour rester « dans le ton » et sent la pression réconfortante de la main de Victor sur la sienne.

  Le plus jeune s’adresse alors à celui du milieu. Tous les trois présentent une curieuse ressemblance, comme un air de famille. Oui, on dirait les trois générations d’une même famille…
- Mais nous ne savons toujours pas exactement ce qu’ils savent ni comment ils l’ont su…
- Oh, nous savons qu’ils ont entendu parler des Écolocroques et qu’ils connaissaient Bichy et Hélène Miravarre. Nous savons qu’Hélène leur a donné le téléphone du bureau d’affrètement d’Hector et certains documents (il a un sourire vorace). Il nous l’a dit… Nous savons qu’Hector et Hélène ont fait une fugue et sont partis au Venezuela sur l’un de nos navires et qu’ils ont écrit à

la Boulangerie qui recevra la lettre demain (Clémentine esquisse un geste), et que Madame Miravarre recevra du Venezuela un colis plein de billets de banque qui devrait l’aider à attendre le retour de sa fille dans quelques mois… Mais nous ne savons pas s’ils ont laissé des traces derrière eux, achève-t-il en se penchant vers Victor et Clémentine.

  - Vous nous aviez promis des explications, remarque froidement Victor.
- Bien ! Bravo, Monsieur Bourriqué (le sourire ironique). Votre sang-froid est digne de respect, observe celui du milieu. Et vous avez raison… Je vais donc répondre à votre attente. Ensuite, vous répondrez aux nôtres. Voyons… Que voulez-vous savoir ?
- Nous voudrions d’abord savoir qui vous êtes et ce que vous nous voulez…
- Vous avez raison ! Mais comment me faire pardonner cette incorrection ? Bien sûr… Je ne me suis pas présenté !!! Je suis le Numéro Un. Mon père, ici présent (il désigne le Vieux Borgne), qui était Numéro Un est devenu du fait de ma promotion, le Numéro Deux, une sorte, pardon père, de préretraite qu’il a choisie lui-même… Mon fils (il montre le jeune officier de marine), qui commande entre autres le sous-marin que vous avez vu, est le Numéro Trois et tout porte à croire qu’il deviendra Numéro Deux lorsque le Numéro Deux  actuel se retirera, puis qu’il me succèdera. Quant à ce qui est de nos patronymes, ils n’ont ici aucune importance : vous voyez qu’il s’agit d’une affaire de famille (rire). Ici, on nous appelle Monsieur Un, Monsieur Deux et Monsieur Trois. Je vous invite à imiter cette pratique. Est-ce là tout ce qui vous… intriguait ?
- Non (Victor répond d’une voix calme, naturelle, nette, et il pose ses questions de manière presque factuelle). Où sommes-nous exactement, et que fait ici ce sous-marin ?
- Voilà deux questions. Voyons Monsieur Deux, Père, pouvez-vous répondre à la première ?

  - Je pourrais vous en parler des heures durant, mais je pense que nos amis (bref rire glacé) que nos amis préfèreront des indications générales… Lorsque en juillet 1940 fut décidée la construction de Betasom, la base sous-marine germano-italienne de Bordeaux, à Bacalan, le Führer, qui se méfiait des Italiens, décida de la doubler d’une base secrète de repli. L’emplacement choisi fut celui-ci, pour des raisons qu’il serait trop long de vous expliquer en détail. Sachez seulement qu’elles étaient liées aux travaux de certains de nos anthropologues qui y avaient repéré une population particulièrement intéressante. Peut-être avez-vous entendu parler d’Otto Rahn[1] ? Bref. Je laisserai de côté la base de Bordeaux. Ici, l’endroit fut déclaré stratégique et la population séparée entre ceux qui restaient, que nous appelons les « Chochos », ou les cascarots, pour reprendre les noms que la population locale leur donnait, et les autres qui furent écartés et pour la plupart déportés sans retour. Cela concernait quelques dizaines de paysans du haut des falaises, et les quelques pêcheurs de la plage de ce dont nous ferons le Grand Port, et leur disparition est passée inaperçue (rire) dans la masse. Nous y avons gagné la reconnaissance des Chochos, marginalisés et méprisés par les autres habitants de la région depuis des siècles. Ces « autres » ont été remplacés en tant que main d’oeuvre par quelques trains de prisonniers russes, polonais et hongrois, hommes et femmes, prélevés discrètement au milieu des prisonniers utilisés pour la construction de Betasom.
Ici, ils étaient censés bâtir un port de ravitaillement, avec son barrage-écluse destiné à stabiliser le cours de la Soue, mais cela vous le saviez… (Victor approuve de la tête, impassible). Ce que vous ignorez en revanche, c’est que sous la conduite des Chochos, traditionnellement mineurs et qui ont longtemps vécu de l’exploitation des ardoises et des pierres de la falaise, les prisonniers ont creusé et agrandi les cavernes naturelles et artificielles où vivaient ces Chochos, pour en faire cette base sous-marine secrète dont l’entrée se situe devant le barrage, à trente mètres sous l’eau, qui est maintenue à niveau par un système hydraulique lié à l’écluse et au port et dont je suis modestement l’auteur (inclinaison du buste et sourire attendri de Un et de Trois). Les travaux ont été achevés à la fin de 1942, avant Bacalan, le plus gros de l’ouvrage concernant le barrage-écluse, clé de l’ensemble. Les installations secondaires du Grand Port, qui constituaient en fait une couverture, ont traîné volontairement en longueur jusqu’en fin 1943 et n’ont servi qu’à apporter quelques matériaux secondaires et à justifier certains va-et-vient. 

  - Qui sont ces Chochos ? ne peut s’empêcher de demander Clémentine qui s’était pourtant promis de ne jamais adresser la parole au Vieux Borgne.
C’est le Numéro Un qui répond :
- Eux-mêmes s’appellent des Goums. Ils possèdent un langage étrange que bien peu ont entendu. Mais vous les connaissez, vous les avez rencontrés partout au Petit Port et ici même. Pensez à notre concierge, à qui vous avez d’ailleurs fait une très forte impression… (et les trois d’éclater de rire, à la grande colère de Clémentine) (contenue par la pression de main de Victor). 
Manifestement content de lui, le Numéro Deux enchaîne :
- C’étaient surtout des sous-marins mouilleurs de mines qui venaient se ravitailler en munitions dans notre base, base que j’avais l’honneur de commander.
- Mon U118 est d’ailleurs l’un d’eux, remarque au passage le Numéro Trois. Mais il y en a d’autres… Et pas seulement des submersibles…
- C’est un grand avantage, observe le Numéro Un qui lui coupe abruptement la parole, ce que le Numéro Trois approuve d’un hochement de tête.
- Un grand avantage ? interroge Victor.
- Un grand avantage en terme de transport, précise sans plus le Trois.
  Mais le Deux reprend :
- Nous avons ainsi bénéficié d’un statut spécial, puisque notre existence était ignorée de tous et de notre état-major lui-même. C’est ainsi que nous avons été pratiquement oubliés, sauf par nos proches, qui étaient aussi très écoutés du Führer. Nous l’avons d’ailleurs supplié de venir se réfugier ici en 1945, mais il était trop tard et le message ne lui est pas parvenu… J’ai pu, par privilège exceptionnel, faire venir mon épouse et mon fils, exposés à l’avance des troupes russes. Des archives et de nombreuses prises de guerre du Reich ont été repliées dans ces lieux où elles se trouvent encore…
- Ce qui nous permet entre autres de varier la décoration de ce bureau, fait remarquer le Numéro Un en montrant  avec un sourire satisfait les deux tableaux qui l’ornent.
- Et qui nous a permis de vivre sans trop de problèmes de revenus avant que soit organisée la flottille de pêche de Chochos, la conserverie, la farine aux algues et tout ce qui constitue une couverture officielle, ajoute le Numéro Trois. Nous, nous n’existons pas. Ou plutôt, nous menons chacun une existence extérieure et lointaine, sauf mon grand-père, qui a bien sûr disparu à la fin de la guerre…
- Il est essentiel que nous restions pour l’instant honorablement connus d’organismes aussi indiscrets que la police ou le fisc, précise le Numéro Un.
- Sans parler de la presse… enchaîne le Numéro Trois avec un sourire d’ange à destination de Clémentine qui ne peut retenir un frisson.
 
- Au fait, remarque Victor… Les prisonniers russes…
Le Vieux Borgne le regarde en face :
- Les travaux ont été définitivement achevés fin 44. Cette main d’œuvre est devenue inutile. Les salles d’élimination que vous avez vu opérer sont très efficaces, même sans les crabes, qui ne constituent qu’un… raffinement. Il suffit de les inonder entièrement. Aucun corps n’a jamais été retrouvé. J’ajoute, pour être juste et complet que selon les instructions constantes en matière de secret, tous ceux qui savaient et n’avaient pas ou n’avaient plus à savoir ont aussi disparu. Nous n’avons conservé que le… noyau familial et le personnel strictement nécessaire qui lui était personnellement dévoué.
- La mémoire de nos camarades ainsi sacrifiés est respectée et vénérée enchaîne le Numéro Un.
Les trois se lèvent d’un seul mouvement et restent un moment au garde-à-vous, le regard fixe, sous les yeux effarés de Victor et de Clémentine. Puis ils se rassoient.
- Cent vingt Allemands dont cinq officiers sont morts ici, continue le Numéro Deux, le regard durci. Ils ont été sacrifiés à la survie de notre base, comme tout soldat peut l’être.
- Et combien de Russes ? demande Victor comme incidemment.
- Je ne sais plus. Entre mille cinq cents et deux mille je pense… Les Chochos qui les gardaient comptent mal, mais on ne leur échappe pas. Et ils nous sont définitivement soumis.
Victor ferme les yeux une seconde. Dans un vertige, il voit les prisonniers entassés dans la cellule, l’eau qui monte. La panique, la noyade dans un affolement des gestes, la vidange ignoble qui aspire les corps inertes et les rejette loin sous l’eau du chenal dont le courant les emporte vers dieu sait quelles pinces avides…
- C’est cela que voulait dire le vieux pêcheur quand il parlait des crabes bien nourris après la guerre murmure Clémentine d’une voix blanche…
- Humour Chocho… commente le Numéro Un avec un petit rire.

  - Et le sous-marin ? demande Victor imperturbable et qui poursuit son idée, à quoi sert le sous-marin ?
- Vous ne perdez décidément pas facilement le nord, Monsieur Bourriqué ! répond le Numéro Un avec le même petit rire, eh bien le sous-marin constitue un parfait moyen de transport.
- Et que transportez-vous ?
Le Numéro Un a un grand rire :
- Mon cher, tout dépend des temps et des circonstances, ainsi, mon père a surtout transporté des biens et des personnes qui avaient été impliqués dans nos activités de guerre, ce qui a ouvert d’importantes relations avec l’Amérique du Sud où nous maintenons une base semblable à celle-ci. Relations que j’ai exploitées en tant que transporteur de marchandises disons prohibées, encore que très lucratives. Nous avons besoin d’argent, savez-vous ? Le marché clandestin est beaucoup plus onéreux que le marché officiel, pour ce qui est des armements et des équipements de pointe. Sans parler du renouvellement du matériel. Nous aurions d’ailleurs pu vous en proposer, de l’argent, pour nous rejoindre, mais je pense que vous serez plus facilement influencés par une pression d’ordre… psychologique. Actuellement, notre action est assez proche de votre tendance, disons, écologique…
- Où est Hélène Miravarre ? demande abruptement Clémentine.
- Oh, Hélène… Charmante enfant… Vous savez qu’elle vogue avec son ami Hector et que…
- Cessez ce jeu. Où est-elle ?
- Je crains qu’il ne soit guère souhaitable pour l’heure que vous la rencontriez… Surtout vous, ma chère… Nous l’avons confiée aux Chochos et… Nous en reparlerons… Mais je voudrais d’abord évoquer les Écolocroques… Nous savons… ce que vous en savez. Hector s’est montré très bavard lorsque nous avons usé de pédagogie… A ce sujet, mon cher Victor, je voudrais vous raconter une petite histoire… Nos relations commerciales, en particulier avec l’Amérique du Sud, sont parfois difficiles, et il nous arrive de devoir redresser certains… écarts ou égarements, ou corriger certains oublis. C’est ainsi que l’une de nos clientes, pour qui nous avions effectué un certain nombre de transports discrets, a oublié de régler la facture correspondant à ces prestations. Nous avons dû la sanctionner, n’est-ce pas. Nos… huissiers, se sont donc emparés de cette personne, par ailleurs digne dame d’âge mûr, qui se croyait à l’abri dans son fief, près de Medellin, en Colombie. Bref. Ces affaires se règlent d’ordinaire très simplement, par un abandon au large sous quelques dizaines de mètres d’eau, ce qui se fait facilement à partir d’un sous-marin mouilleur de mines. Mais là, nous avons décidé d’user de pédagogie. Toujours la pédagogie !!! Cette personne, après avoir été amenée ici, a donc été placée dans la situation délicate où vous avez pu voir notre regretté Hector (un sourire gourmand le fait grimacer), qui pour l’occasion occupait la place d’observateur qui a été la vôtre hier. La pédagogie s’appliquant aussi aux amis, collaborateurs, concurrents de cette dame, clients eux-mêmes de nos services, nous avons enregistré la scène. Nous pourrions vous montrer cette vidéo, mais je pense que cela ne sera pas utile. Je dois préciser que pour insister sur l’aspect encore une fois pédagogique de cette petite mise en scène, nous n’avons fait entrer qu’un seul crabe…
Le Numéro Deux l’interrompt :
- « Duos habet et bene pendentes » vous ai-je dit à propos de notre ami Hector. Il faut que vous sachiez que cela ne constitue pas qu’un avantage machiste : l’amputation des « bene pendentes » et de tout ce qui s’y rattache de viril entraîne une hémorragie abondante et rapidement fatale.
Victor et Clémentine écoutent sans broncher, livides, et Clémentine a enfoncé ses ongles dans la main de Victor qui serre les dents autant qu’il le peut.
Mais ils ne bougent pas.
- Ce qui n’est pas le cas pour une dame… Par ailleurs plus… creuse, si je puis me permettre cette expression. Et un seul crabe, même affamé, et c’est fou ce que ces animaux sont voraces, un seul crabe creuse forcément moins vite que les dix ou vingt qui ont entrepris ce pauvre Hector…
Clémentine ferme les yeux et vacille sur son siège. Victor lui broie les phalanges pour prévenir un évanouissement dont il sait qu’il réjouirait les trois individus qui les fixent en ricanant.
- Je suis personnellement chargé de toutes les techniques modernes, reprend le Numéro Trois avec son sourire angélique, et j’ai donc été chargé de la vidéo. Eh bien je dois dire qu’il m’a fallu changer deux fois la cassette de la caméra ! Trois heures de cris et de tortillements ! J’ai cru que cela ne finirait jamais. J’ai dû me faire remplacer par Kurt pour pouvoir préparer l’armement du sous-marin avec son équipage.
- Et donc, notre ami Hector est devenu très bavard lorsque nous lui avons dit que son amie Hélène était dans son bureau de l’usine où elle était venue l’attendre, et que nous serions au regret de devoir lui faire subir le même sort s’il tardait à se confier à nous.
- Vous êtes ignobles… Clémentine ne peut se retenir. Elle bondit de son siège, mais Victor  se lève sans lâcher sa main, la retient, la prend dans ses bras sans un mot. Elle se calme instantanément et ils se rassoient.
- Tsss…. siffle le Numéro Un… Les femmes manquent de sang-froid… Je conçois que cette perspective vous angoisse, ma chère, mais les affaires sont les affaires et sans un minimum de discipline, nous en serions vite réduits à un libéralisme sauvage que nous autres, écologistes, ne pouvons que condamner… Nous reparlerons de ces Écolocroques qui vous préoccupent tant… Mais trêve de plaisanteries, mon cher Victor, je voudrais que vous nous disiez où sont les documents qu’Hector a si imprudemment subtilisés et qu’Hélène vous a si bêtement communiqués. Clémentine est plus que jolie, ce qui n’était pas le cas de cette dame imprudente, et je m’en voudrais de devoir…
- Les documents sont chez moi, sur mon bureau. Les clés sont dans la BM…
- Que nous avons mise à l’abri dans nos locaux. Les rues ne sont pas sûres… Pas de copies ?
- Si, je les ai scannés sur le disque de mon ordinateur portable. Je n’ai rien dit de précis à mes collègues…
- Réjouissez-vous, ils vous sont fidèles et ils sont sur le point de nous rejoindre…
- Quoi ? Ils sont ??? Mais ils ignoraient…
- Ce sont de bons journalistes, mais soyez tranquilles, ils sont seulement en train d’étudier les Chochos (rire). Je crois qu’ils rencontreront quelque difficulté à aller plus loin dans leurs investigations ! Au mieux pourront-ils retrouver notre amie Hélène !!! Au mieux pour nous, s’entend… Mais voilà beaucoup de bavardages et notre temps est mesuré par les impératifs des marées… Kurt, conduisez donc nos amis à leur appartement, ils ont subi beaucoup d’émotions et ont grand besoin d’une collation. Vous serez mieux logés maintenant que vous êtes… informés… Je suis persuadé que vous ne commettrez pas l’imprudence de tenter une évasion absurde et dangereuse…
  Kurt, qui gardait la porte par laquelle ils étaient entrés, sorte de géant blond au crâne presque rasé et au regard vide d’un bleu délavé, avance d’un pas :
- Si vous voulez bien me suivre…
- Ah, interrompt le Numéro Trois ironique, je dois vous informer, mais vous vous en seriez sans doute aperçus, que l’appartement est sous surveillance vidéo. J’en suis navré pour votre intimité, mais vous comprendrez le souci que nous avons de votre sécurité…
Victor se lève en tenant étroitement la main de Clémentine et sans un regard pour les trois individus, ils sortent du bureau.

  Les sanglots de Clémentine se calment. La secousse nerveuse a été rude. Pour eux deux. L’inquiétude taraudante continue de les angoisser. Ils se serrent l’un contre l’autre, tout entiers à se réconforter pour revivre… Et maintenant cette autre inquiétude : Rébéquée et Jules sont ici ! Bien sûr, ils savent se débrouiller, mais ils ignorent à quelle monstruosité ils se trouvent confrontés… Et ces Chochos ? Qui sont-ils vraiment ?
On frappe à la porte du studio où ils ont été conduits et enfermés, et Kurt entre en poussant un chariot chargé de nourriture. Il dresse la table, sans un mot. Vaisselle luxueuse, argenterie précieuse, soliflores garnis, plats couverts de cloches d’argent… Pas de crabe cette fois !  Kurt salue d’une inclinaison du buste et sort sans avoir ouvert la bouche. 

  Victor, sans relâcher Clémentine blottie contre lui et qui reprend doucement son calme, observe attentivement les murs, les angles, les meubles, sommaires mais suffisants, presque élégants de simplicité, pour tenter de distinguer les caméras et micros qui ne peuvent manquer de s’y trouver comme l’a laissé entendre le Numéro Trois. Une horloge ancienne fixée au mur indique dix neuf heures. Sous terre, le temps est devenu flou. Il ne pensait pas qu’il était aussi tard.
- Allons, il faut reprendre des forces. Nous ne pouvons rien faire pour l’instant. Viens manger, et reposons-nous…  Son regard est plus éloquent que ses paroles et les yeux noyés et rougis de Clémentine lui répondent sans qu’il soit besoin de plus de mots. Simplement, elle lui souffle à l’oreille aussi discrètement que possible et en mimant un baiser destiné à distraire l’attention des observateurs qu’ils sentent présents derrière un écran :
- Pourvu que Rébéquée ait pu contacter Arthur…

Ce à quoi Victor répond par un long et tendre baiser au creux de son épaule.


[1] Ecrivain et archéologue allemand, est né le 18 février 1904, Rahn entra dans la SS comme archéologue en 1934 pour pouvoir effectuer ses recherches sur le catharisme, après être devenu un intime d’Himmler. Il disparaît en 1939, dans des conditions mal définies.

A BORD DU HAI II (fin) / P1C1E13(2)


 
P1C1E13(2) (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 13(2))

 
A BORD DU HAI II  / P1C1E13(2)

 
C’est l’histoire où Victor et Clémentine, prisonniers à bord du Hai II, se trouvent menacés des pires extrémités (fin).



Le Numéro Un est resté souriant et le regard du Numéro Trois s’est allumé lorsque Clèm s’est échauffée :
- La colère vous va bien ma chère…
- Je ne suis pas « votre chère » !!!
- Allons, allons jeunes gens, pardonnez cette familiarité déplacée à mon fils, mais nous sommes fougueux dans la famille, et je crois que vous lui plaisez… (Vic a un geste de colère contenue), en tout bien tout honneur, mon cher, en tout bien tout honneur… Voyons, ce petit déjeuner… Vous devez être affamés, la « poudre de paix » des Chochos fait toujours cet effet. Il m’arrive d’en user lorsque j’ai besoin de repos, elle est inoffensive. Et nous ne l’avons utilisée que pour éviter d’avoir recours à la contrainte.

 
L’un des serveurs pousse devant lui une petite table roulante chargée de pains divers, de boissons fumantes et fraîches, d’un réchaud…
- Nous autres Allemands sommes fervents des petits déjeuners copieux : si vous souhaitez des œufs, du lard, ou autre chose, tenez, prenez une louche de caviar, cela éveille somptueusement l’appétit. Igor, servez cela à nos invités…
Le serveur présente les couverts en argent, garnit la fine porcelaine de Chine d’une louche volumineuse de petits œufs gris…
- Nos collaborateurs sont Russes pour la plupart. Voyez-vous, la débâcle de l’empire soviétique, de nos ennemis, n’est-ce pas, a permis certains… rachats fort intéressants. Notre flotte s’est constituée à partir de là. Il est certain que nos vieux U-Boote, aussi émouvants fussent-ils, auraient été bien vite réduits à néant par les moyens de détection modernes, ne serait-ce que par les satellites omniprésents. Ce n’étaient que des submersibles. Nous ne les utilisons plus que comme moyen de transbordement lorsque les côtes sont difficiles à approcher. Mais notre vraie puissance sous-marine est ici : vous êtes à bord d’un Typhoon, sous-marin nucléaire lanceur d’engins de feu la marine soviétique, que nous avons racheté, comme son frère jumeau, à son capitaine. Avec le capitaine et la majeure partie de son équipage d’ailleurs, équipage que nous avons largement doublé depuis pour le laisser opérationnel. Vous savez, l’élément fragile d’un engin de cet ordre, c’est l’équipage. On peut difficilement le garder plus de deux mois en mer. Et nous avons acquis son armement en prime ! Ces gens sont pragmatiques. Plutôt que de travailler pour rien et au péril de leur vie sur un bâtiment mal entretenu, ils ont préféré naviguer pour beaucoup sur un navire en bon état. C’est du simple bon sens. Et c’est ainsi que tant de sous-marins russes se sont perdus corps et biens… 

 
Le Numéro Trois hoche la tête, approbateur, un mince sourire sur ses lèvres minces. Il s’est fait servir une tasse de thé noir que le serveur a tirée au gros samovar d’argent ouvragé qui trône sur une console dans un angle de la pièce.
- Je vais tout vous dire, Monsieur Bourriqué, poursuit le Numéro Un. Nous possédons deux Typhoons et tout leur arsenal, outre les quatre U-Boote qui desservent nos bases. Plus une foule de petits bateaux de « pêche », comme ceux d’Agotchilho. Vous avez pu voir l’une de ces bases. Ne croyez pas que nous soyons de simples plaisantins. Vous pouvez juger des moyens de notre puissance d’après la puissance de nos moyens. Et vous êtes là pour le faire savoir. Lorsque nous parlons « écologie », croyez-moi, c’est sérieux.

- L’armement d’un seul Typhoon, avec ses vingt missiles nucléaires armés chacun de dix ogives représente cinq mille fois Hiroshima, enchaîne le Numéro Trois avec un large sourire. Paris, Monsieur Bourriqué, Paris se trouve constamment exposé à notre feu nucléaire. De même que Washington, Moscou, Londres, Berlin, Pékin, Dehli, Camberra, Tokyo, Rome, La Mecque, même… Vingt villes majeures en tout.

Machinalement, Clèm se sert une biscotte et la grignote avec des bruits de souris, ce qui paradoxalement agace Vic qui, les moustaches en désordre, pioche mécaniquement dans son caviar, sans quitter le Numéro Trois de ses yeux ronds. Et puis il semble réaliser, s’éveiller de sa torpeur et il se brûle en vidant d’un trait la tasse de thé qui se trouve devant lui. Du coup il se redresse sur son siège, crachant le feu aussi bien au propre qu’au figuré :
- Mais c’est monstrueux ! Vous menacez le monde !!!
- Avec votre aide, mes amis, avec votre aide… enchaîne ironiquement le Numéro Un.
- Jamais, crie Clèm qui s’est redressée d’un bond en renversant sa tasse de thé. Jamais !!!
Les serveurs se sont rapprochés derrière eux et appuyant des deux mains sur ses épaules, celui qui se trouve derrière Clèm la plaque à son siège.
Le Numéro Trois rit doucement :
- Allons, ma chère, je suis sûr que vous allez collaborer. D’autant plus que votre rôle sera purement passif. C’est votre ami Victor Bourriqué (il le montre d’un large geste à l’emphase moqueuse), Victor Bourrrrriqué (il fait rouler les « r » en roulant des yeux), comme diraient nos amis Russes, qui sera notre agent de communication. Vous ne serez que la collaboratrice et… l’incitatrice : voyez-vous, il n’est pas un seul des cent vingt hommes de cet équipage qui n’apprécierait quelques instants de… d’intense intimité avec vous. Et j’avoue que je me placerais bien en tête, quoique nous n’ayons pas la réputation des troupes soviétiques à cet égard… Je suis certain que cette perspective vous rendra très docile…
Clèm reste paralysée sur sa chaise, clouée par les mains lourdes qui pèsent toujours sur ses épaules.
- N’est-ce pas Piotr ? demande le Numéro Trois au serveur
- Da !!! Capitaine !! répond celui-ci avec un large sourire. Et l’une de ses mains vient s’égarer sur la poitrine de Clèm.
- Espèce de… Victor a bondi, mais il est à son tour cloué sur son siège par la poigne brutale d’Igor qui s’est placé derrière lui, tandis que le premier poursuit ses explorations mammaires… Le Numéro Un éclate de rire :
- Allons, allons mes bons amis !!! Voyons Piotr, cette dame est notre invitée, il faut la traiter avec égards…
- Piotr beaucoup d’égards Capitaine, tout prêt à montrer beaucoup, encore beaucoup plus d’égards envers une aussi jolie dame….
- Et ça le fait rire l’animal !! Victor furieux tente de se dégager tandis que Clèm plante d’un seul coup la pointe du petit couteau à beurre dans la main baladeuse.
- Allons, on arrête ça… ordonne le Numéro Un, bonhomme.
La main du serveur saigne un peu et il vient la reposer sur l’épaule de Clèm, la figure toujours fendue d’un large sourire.
- Je vais tuer ce butor ! Victor furieux a saisi un doigt d’une des mains qui l’emprisonnent pour le tordre, mais de l’autre main, le serveur qui le maîtrise et qui doit bien être deux fois plus lourd que lui, plaque un pistolet sur sa tempe.
- Halt !
Le Numéro Un a élevé la voix. Tout se fige.
- Bon. Restons-en là voulez-vous, et pardonnez à ce jeune homme que deux mois de mer ont rendu un peu trop sensible aux charmes de votre amie. Cela ne se produira plus. Sauf… Mais je suis persuadé que cela n’aura plus à se produire. Relâchez donc nos hôtes, je suis certain qu’ils ne tenteront plus rien de violent : ils ont compris que leur survie et leur intégrité physique et mentale courraient de trop grands risques (sa voix est glacée). Pour vous mettre une fois pour toutes les points sur les « i », je précise qu’en cas d’incartade, mon cher Victor, vous a-ssis-te-rez (il détache les syllabes) aux ébats de tout l’équipage en compagnie de votre amie, qui sera après cet usage… intensif et dépréciateur… revendue à quelque maquereau de ma connaissance, à Rio ou à Quito. Pour votre part, vous serez ramené à Agotchilho pour y engraisser UN crabe. Je suis certain que ce genre de… débordement ne se produira plus. Vous avez ma parole que le premier geste déplacé en direction de Madame sera puni d’une balle dans la tête du coupable quel qu’il soit. Tant que vous jouerez le jeu. Mon jeu. Des questions ?
 
Les deux serveurs se sont reculés, celui que Clèm a blessé ignorant le sang qui perle au dos de sa main.
Tremblant de rage contenue, Victor serre des deux poings le bord de la table.
Livide, les yeux flamboyants, Clèm se tient à sa chaise, droite et résolue.
- Pas de questions ? poursuit le Numéro Un. Très bien. Nous sommes donc d’accord.
  Un silence lourd s’est installé, que Victor rompt d’une voix blanche :
- Que voulez-vous exactement ?
- Bien, vous voilà raisonnable. Vous verrez que nous serons finalement d’accord.
- Jamais ! siffle Clèm entre ses dents serrées.
Le Numéro Un  sourit avec indulgence :
- Allons, ma chère, pardonnez au pêcheur… Eh bien voilà : les peuples du monde, vous en conviendrez, ont fait preuve d’une grande indiscipline depuis la dernière guerre. Le développement a été a-nar-chique (il détache les syllabes), de grands potentiels ont été gâchés, des richesses gaspillées, et l’humanité, mes amis, l’humanité…
- Ce mot vous va comme des gants de dentelle aux pieds d’un gorille siffle Clèm.
Le Numéro Un éclate de rire :
- L’intention est blessante, mais l’image m’amuse, je vous pardonne, mais n’abusez pas de l’irrespect (sa voix se glace tandis que son regard la parcourt), nous sommes experts en la matière…

 
Silence…

  - L’humanité donc, et vous le savez, refuse de se discipliner comme il le faudrait, de réduire ses émanations de gaz divers et échauffants ou perturbants, l’effet de serre, l’ozone et tout ça, n’est-ce pas, et refuse de traiter les races qui la composent selon leur mérite et leur valeur intrinsèque, et non plus selon leurs richesses ou l’influence de leurs lobbies, refuse de partager le travail, refuse de se discipliner enfin, c’est le mot qui convient.
Les populaces prétendent gouverner, et si certaines « idéologies » néfastes, comme le communisme, ont disparu ou sont en voie de disparition, des religions nuisibles et les races qui leurs sont affiliées relèvent la tête. Le noyau fort et dur de l’humanité est rejeté dans son expression la plus pure. Le métèque pullule et pollue. Il faut nettoyer. Au karcher.
C’est l’un de nos objectifs. Nous en avons les moyens…

  - Vous voulez exterminer l’humanité ? C’est à cela qu’aboutirait une hécatombe nucléaire, et vous le savez bien, l’interrompt Victor, la voix rauque de rage rentrée.
- Mais non mon cher, nous ne sommes pas stupides. Nous voulons nettoyer la terre, pas la détruire. L’expérience historique nous a montré que les dirigeants de ce monde, ceux qui prétendent représenter leurs peuples, se tiennent tranquilles quand ils ont peur. Ils appellent cela l’équilibre de la terreur… Nous allons donc leur faire peur. Pour pouvoir remodeler la planète comme nous le voulons : un air sain, pas de pollution,

la Nature respectée et chérie en tout et partout. Plein de petits oiseaux. Les dauphins, les phoques et les otaries qui s’ébattent au bord de plages où l’on peut se baigner sans marcher dans le fioul. Je parle de l’élite bien sûr. Les peuples, protégés de l’oisiveté néfaste où les a plongés la démagogie, seront remis au travail. Ils travailleront plus ! L’élite est là pour les guider. La grandeur des Seigneurs sera reconnue et louée par tous et partout. Vous pourrez en être, bien sûr, de ces élites. Quoique vos… pesanteurs sociologiques soient fortes et que je préfère pour l’instant vous garder à l’œil… Après tout, la conscience vertueuse que nous avons d’un monde propre mérite bien qu’on lui donne les moyens de s’imposer, ou alors ce n’est plus une juste conscience de la réalité des choses mais une opinion, banale et relative…

  - Pourquoi nous ? demande Clèm d’une voix blanche.
- Mais, parce que vous êtes les meilleurs, ironise le Numéro Trois.
- Allons, ne te moque pas, enchaîne le Numéro Un, ils ne nous croiraient plus. Non, c’est simplement que vous êtes des professionnels comme nous en avons besoin : jeunes, beaux, intelligents, en dehors des grandes structures lourdes à manier qui posent des questions et des problèmes, et que vous avez été entraînés entre nos mains par le hasard de l’indiscrétion de ce petit affréteur que vous avez pu… voir à Agotchilho (frisson de Clèm) et de sa petite amie. Vous êtes écologistes de surcroît, et connus comme tels, ce qui rejoint nos préoccupations. De plus, « cerise sur le gâteau », comme vous dites, vous êtes proches des Malfort, ce qui intéresse beaucoup mon père, pour des raisons qui lui sont personnelles…
- Que voulez-vous, concrètement ? Victor a fini par retrouver le ton neutre qu’il avait pris avant leur embarquement et q