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RÉSUMÉ DE LA DEUXIÈME PARTIE

RÉSUMÉ DE LA DEUXIÈME PARTIE

 
Les Écolocroques ont perdu la première manche.

  Deux ans ont passé.

 
Il y a eu un sacré bordel lié à la glaciation que ces mal élevés ont provoquée. Changement climatique ! Tu parles, Charles !

Le Tapas’Embal’ de Saint Tignous sur Nivette recherche des saucisses au Super Troc.

  Et on fait l’inventaire de la famille de Sainte Fouillouse (lien).

Et ici aussi.
 
Finette, qui s’est réfugiée chez sa maman, Flora, est recrutée par deux étranges notaires, ( P2C1E3) et placée à la tête des affaires de son cousin, feu Déodat de Sainte Fouillouse, atomisé à Gibraltar alors qu’il honorait Éléonore Fentasou (P1C3E26)

  Elle vient inaugurer le Tapas’Embal’. Au grand espoir du jeune Luis, journaliste stagiaire qui cherche à éclaircir les points obscurs des « évènements ». 

 
Victor le retrouve le lendemain horriblement assassiné. Écorché. Peut-être bien écorché vif… 

  Chez Mado, Jo et Ted racontent au commissaire Ravot, à Eusèbe, et à Victor, la soirée du Tapas’Embal’, à laquelle ils ont assisté.
 

Les policiers découvrent comment est mort Luis. C’est l’horreur. Il a bel et bien été écorché vif… 

  Et ils découvrent l’étrange inscription « HYBRIS » sur un miroir.

 
Petit à petit, nous apprenons ce qui s’est réellement passé. 

  Par ce qu’a fait Boufigue.
 
Par ce qu’a fait Finette…

  Et par le travail des policiers, de Ravot, de son assistant, l’inspecteur Lepif, et de la police scientifique où nous rencontrons une certaine Amélie…

 
Et voilà maintenant que le Hai II, le sous-marin atomique des Écolocroques, a disparu de Thulé où il était resté basé sous le commandement de Vladimir !

  Peut-être le commissaire Ravot comprendra-t-il mieux ces sombres évènements, maintenant qu’il est introduit chez les Goums ?
 

Mais pourquoi un attentat clôt-il d’une douche de sang le premier chapitre, alors que Jeanne tentait d’expliquer les métaphores ?

  Le deuxième chapitre commence en Patagonie où Arthur recherche en compagnie de Daouj, un ami goum, des réserves de nourriture qu’y ont cachées les Écolocroques avant leur déconfiture. 

 
Daouj est tué d’une flèche… 

  Arthur est tout triste.
 
Il ramène son corps à la base des Chonos avant de rejoindre en urgence Saint Tignous sur Nivette. 

  L’indicateur qu’il devait y interroger a été écorché vif. Lui aussi. Après Luis.

 
A chaque fois, l’inscription « HYBRIS » figure sur les lieux des crimes. 

  Comme elle figure sur la pointe de la flèche qui a tué Daouj.
 

Mais la mystérieuse « Patronne » l’enlève et le conduit dans son repaire secret d’Omphalie.

  A Saint Tignous, Super Troc se transforme en Nouvelle Réna, et développe un étrange (et obscène) rituel auquel Gertrude Pilon, téléguidée par Arnaud Boufigue et son successeur, Daniel Forpris initie le Maire et le Conseiller en économie électorale…

 
Et tandis qu’à Saint Tignous sur Nivette le commissaire Ravot (à qui l’on a dévoilé l’existence des Goums) poursuit son enquête, Arthur est donc enlevé par la « Patronne » qui a tué Daouj.

  Commence le troisième chapitre : Arthur s’éveille, terriblement affaibli d’avoir subi les lubriques assauts des 120 Amazones de la base de l’Élu, appelée Harpie, où il est emprisonné…
 
À Saint Tignous et à Agotchilho, c’est la consternation depuis la disparition d’Arthur : Béatrace déprime malgré les efforts de Tijules qui tente de la réconforter. 

  On en apprend de belles sur les saucisses de chez Lartigo destinées à la Nouvelle Réna : Gertrude Pilon (qui a disparu) ferait partie des ingrédients ! 

  Ravot perquisitionne l’usine et poursuit son enquête. 

  Et puis une Amazone est capturée alors qu’elle cherche à s’introduire dans la base d’Agotchilho pour y assassiner du monde. Elle ricane, mais Ôoumloc, le Crabe géant que vénèrent les Goums, brise sa résistance. 

 
Hélas, lorsqu’elle commence à parler, une autre l’exécute, que Nouye capture à son tour…

  Hélène se déguise en Élue pour la faire parler, et l’on apprend ainsi qu’Arthur est toujours vivant ! Imaginez la joie ! Béatrace en est foldingue.
 
Parallèlement, Vladimir, le traître Vladimir, révèle à Arthur, convalescent en Harpie, quelques uns des dessous de l’affaire… 

  Et nous apprenons que la professeur Pouacre est toujours vivant. Hélas… Et qu’il tire de bien vilaines ficelles…

 
Mais à Saint Tignous deux méchants enlèvent Jo et Ted, les jeunes qui renseignaient le commissaire Ravot et Lepif sur les secrets de Lartigo. 

  Incidemment, nous apprenons que Varochaix, le chef du parti Nari (National-Régionaliste), entreprend de faire chanter Daniel Forpris, le nouveau patron de C’est tout Naturel ! 

  Et nous nous sommes amenés à nous livrer à quelques réflexions sur la Gastronomie et à quelques observations sur Hémi, la secrétaire de Varochaix, adepte du mouvement proana.

 
Que va-t-il se passer après que le commissaire Ravot a libéré Edmonde de la Vorme Séchée, la patronne de Lartigo, qu’il avait arrêtée sous l’accusation de meurtre, alors que les cadavres de Jo et de Ted, assassinés, sont retrouvés sur l’aire de Cestas carbonisés dans le camion contenant le stock des saucisses confectionnées à partir de la viande de Gertrude Pilon ?

  Eusèbe Malfort révèle ce qu’il sait dans un article de la Lanterne du Fort…

 ET LA SUITE, C’EST DANS LA TROISIÈME PARTIE !

COUIC L’INDIC / P3C2E12

P3C2E12 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 12)

 
N°201 / COUIC L’INDIC / P3C2E12

 
C’est l’histoire où les Amazones investissent la base de Guamblin et égorgent leur indicateur.

 Jeudi 16 juin
7 heures
Île de Guamblin
(12 heures 30 en France)

(Suite directe de P3C2E11 : lien)


Les trois filles se séparent, deux d’entre elles longent la côte, chacune dans une direction, pour « nettoyer » les environs, tandis que la troisième reste sur place pour le cas où quelqu’un sortirait par la porte métallique qui aurait dû être gardée.

 
C’est inquiétant, mais, bon…

  L’affaire n’a pas pris plus d’une heure. C’est ce qui était prévu.
 

Alors tant pis pour les anomalies, elle détache le petit émetteur qu’elle porte à la ceinture, près de son poignard, et, en deux phrases brèves, elle confirme le succès de leur commando : la surface de l’île est dégagée.

  Un quart d’heure plus tard, les deux autres reviennent : elle n’ont trouvé personne. Des postes de garde vides.

 
Les trois acolytes se gaussent de ces foutus Chochos qui n’ont pas de suite dans les idées. C’est vrai, quoi… Avec un front et un nez pareils, faut pas s’attendre à des génies… Sans parler de leur gros cul !

  Rapidement, elles balisent un terrain plat à l’aide de lampes torches, car la nuit est encore profonde.
 
Un bourdonnement : leur hélico revient, dépose cinq nouvelles Amazones et repart.

  S’il l’avait pu, leur contact serait venu leur ouvrir la porte, mais il a dû être retenu. Il travaille aux transmissions. A l’entretien, bien sûr : les prisonniers (c’est comme cela que se définissent les anciens occupants de la base qui s’y sont trouvés « coincés » après la défaite des Numéros) ne travaillent pas comme opérateurs ! Les Chochos sont cons, mais quand même pas à ce point. Enfin, de temps en temps, il peut passer un message. Mais là, pas un mot depuis mardi minuit. 

 
Heureusement qu’il a pu transmettre les informations utiles dimanche dernier…

  Encore deux rotations… Dix Amazones de plus.
 

Elles sont dix huit en tout.

  Celle qui commande ouvre la porte métallique. 

 
Elle s’attendait à trouver une certaine résistance, une serrure verrouillée, des gardes là-derrière… 

  Rien, tout est ouvert ! La porte était simplement poussée contre son chambranle. Entr’ouverte, en fait.
 
L’obscurité est totale et le silence complet. On n’entend même pas le bourdonnement de l’usine, qui pourtant reste toujours présent, aux dires des correspondants.

  Le désert.

 
On allume des torches électriques et on s’enfonce dans la galerie obscure…

  Tout est donc éteint dans ce monde souterrain ? Inerte ? Mort ?

Voilà qui arrangerait bien le commando, où l’une éclaire l’autre qui garde l’arc à-demi tendu… Ce n’est certes pas l’arme idéale pour cet endroit clos et renfermé, sauf dans ces vastes salles où l’on débouche au milieu de machines silencieuses…

  Elles ont même pu prendre le temps d’ôter les combinaisons de plongée qui les protégeaient du froid et de l’eau, et de remettre leurs tuniques, pour retrouver leur apparence de chasseresses sacrées, confortées d’ainsi redevenir la Première Garde de l’Élue…

  …de l’Élue dont le Falcon a décollé juste avant le dernier retour de l’hélico, après que toute la piste a été déployée et orientée : elle part en Harpie rejoindre son Frère. 

  Il y a de grandes chasses dans l’air !
 

À Guamblin, les nerfs sont tendus comme les cordes des arcs… Celles qui tiennent les puissantes torches électriques et qui éclairent la progression ont gardé le leur en bandoulière et sorti leur poignard, mais les autres sont prêtes à tirer…

  Un mouvement… Les faisceaux convergent vers une silhouette furtive…

- Rendez-vous ! s’écrie celle qui dirige le commando, rendez-vous ou bien nous irons vous chercher et vous le paierez de votre peau !
- C’est vous ? répond une voix dans l’ombre, ne tirez pas, je suis celui qui vous a envoyé les messages… Votre indicateur… Votre allié…

 
Un homme sort de la pénombre, en combinaison bleue, les bras levés.

Ébloui par les torches, il avance prudemment, lentement…

  Une Amazone se détache du groupe et passe derrière lui, profitant de son éblouissement pour rester invisible dans la vaste salle encombrée d’écrans et d’ordinateurs éteints où ils se trouvent, la salle de communication, manifestement.
 
Elle lui tire les bras en arrière et lui plante un genou au creux des reins, le forçant à s’agenouiller. Et puis, tandis qu’il couine un peu, affolé d’être ainsi surpris, elle lui lie les coudes derrière le dos, à l’ancienne…

  La troupe entoure le prisonnier :
- Que se passe-t-il ?
- Je ne sais pas. Depuis hier matin, plus rien ne fonctionne et les Chochos ne se parlent plus que dans leur langue. Tous les moyens de communication ont été débranchés. Je n’ai donc pas pu vous prévenir. Et puis ils ont arrêté les machines et les autres prisonniers ont été attachés et emmenés vers la gare. J’ai pu me dissimuler pour vous attendre, et d’un seul coup, tout s’est éteint, la centrale électrique s’est arrêtée et les portes étanches de la gare ont été fermées. Comme s’ils avaient tout abandonné…
- Tu nous racontes des histoires, l’interrompt celle qui commande. Si la centrale est coupée, ils ne peuvent pas fermer les portes et le train ne roule pas…
- Si : le train peut être alimenté par la base ONU de Puerto Cisnès… Mais je ne sais pas s’ils sont partis… Quand je vous ai entendues, j’ai eu peur que ce soit les Chochos, qui peuvent avoir remarqué mon absence… Il faut me prendre avec vous…
- Ils n’ont pas abandonné leur usine comme ça… Tu nous as trahis, c’est cela la vérité !!

 
Le groupe des Amazones qui l’entoure s’est de lui-même mis en défense, formant un cercle hérissé de flèches prêtes à partir…

  - Tu seras écorché vif pour ça ! Tu n’as pas compris quand on a liquidé le traître précédent ?
- Non, je vous en supplie ! Je n’ai pas trahi, je dis la vérité !
 
Un coup de botte le pousse à terre et un poignard se lève au-dessus de son visage révulsé dans la lumière brutale des torches…

  - Noonnn !!!

 
Trop tard : couic…

  Il est exactement 8 heures.

LA FIN TERRIBLE DE LUIS / P2C1E5

P2C1E5 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 5)

  N°84 / LA FIN TERRIBLE DE LUIS / P2C1E5

C’est l’histoire où Victor, dit le Boulet, découvre le cadavre de Luis, écorché, horriblement assassiné. 
 
Mardi 3 mai
8 heures
Le Matois

 
Vic se trouve bien ennuyé.

  Bien sûr, c’est lui le directeur du journal, enfin, le directeur effectif, quoi. Tant qu’Arthur, directeur en titre, se trouve en Patagonie où il recherche les entrepôts clandestins des Écolocroques qu’il doit redistribuer en fonction des besoins de l’un ou l’autre pays. Un travail pas commode : la neige est là et il faut déménager des tas de tonnes de céréales et de viande congelée. C’est le boulot qu’il a accepté auprès des Nations Unies. 

  Et ça laisse Victor tout seul aux commandes de la Lanterne Matoise du Fort Subreptice. Pas commode non plus.

  Et ce petit con de Luis qui disparaît juste quand on a besoin de lui.

Il aurait dû rendre son papier hier soir, après le pince-fesses de Tapas’Embal’. Et on n’a pas encore de nouvelles. Bien sûr, il doit être au Matois. Mais l’intranet du journal fonctionne, bon sang de bonsoir. Il aurait pu envoyer son article. Il ne boit pas, ça, c’est sûr. Il n’est donc pas resté en tas dans un petit coin à cuver un excès du champagne douteux plus ou moins espagnol qui a certainement été servi pour l’occasion. A moins qu’il n’ait prolongé la fête dans l’une des boîtes de Saint Tignous sur Nivette. Avec l’un ou l’autre de ses copains. L’ennui d’avoir recruté un stagiaire local. Enfin…
 
Vic a encore essayé de le joindre, mais le Matois ne répond toujours pas. Après tout, c’est le travail de Mouchoir de récupérer la copie ! Mais Mouchoir a demandé à Clèm si elle ne pouvait pas lui demander, à lui, Vic, d’essayer d’appeler, parce que lui n’y arrivait pas, qu’il avait l’édition à préparer, et que ce jeune Luis ne lui plaisait pas beaucoup, ne lui inspirait pas confiance, à farfouiller partout. Et qu’il serait bon de le recadrer, de lui « remonter un peu les moustaches », ce qui a bien fait rire Clèm, ronronnante comme une grosse chatte depuis qu’elle est enceinte et tellement heureuse de l’être… Et qu’elle lui teint de nouveau les moustaches, justement… Et qu’ils occupent l’appartement de direction au-dessus des locaux du journal dans l’immeuble de la Lanterne. Et qu’ils oublient tendrement ce qu’il vaut mieux oublier de leur périple sous-marin…

  Bon. 

  On n’est pas bousculés. 

 
Mais il est vrai que depuis leurs aventures d’il y a deux ans, Vic et Clèm ne se sentent pas facilement « bousculés ». 

  J’y vais.
 
Il n’a pas souvent l’occasion de revenir ici. Ça lui fait tout drôle. Il s’attend presque à retrouver Béatrace, moustache en bataille, fulminant derrière sa photocopieuse de compétition et râlant après la copie qui n’arrive pas. Le tout après son quatrième café. Béatrace ne boit plus de café depuis qu’elle est maman ! 

  Et Jules… Jules, dont personne ne parle jamais.

 
Le premier fils d’Arthur et de Béatrace, né l’an dernier dans la petite « maison d’artisan » des Malfort où ils ont emménagé, déjà fort comme un Turc, s’appelle Jules… Tijules pour les intimes…

  C’est à tout ça qu’il pense, Victor, quand il ouvre la porte… (tiens, elle n’est pas verrouillée), et qu’il s’avance… (tiens, l’éclairage ne fonctionne pas), l’interrupteur cliquette sans que les tubes néons fixés au plafond s’allument. 

 
Mais une lumière violente, là, au fond de la pièce…

  Tout d’abord, dans cette lumière, c’est seulement une silhouette à contre-jour entre les piliers. Doublée d’un reflet rougeoyant qui lui fait face… Curieux contre-jour. Normalement, la lumière parcimonieuse qui entre lorsque l’on ouvre la porte diminue à mesure que l’on s’avance. Mais un projecteur posé à terre a été allumé près de son ancien bureau. Et la silhouette se trouve placée entre les deux derniers piliers. 

 
Le projecteur est puissant et l’aveugle suffisamment pour rendre imprécis les contours de la silhouette…

  Vic s’approche, de moins en moins vite…

Nom de dieu…
 
Se précipite… s’arrête…

  Contourne le pilier de gauche, devant ce qui était le bureau de Béatrace…

 
S’assied. Non. Tombe assis sur le coin du meuble…

  Luis. 

 
Luis, suspendu écartelé aux piliers par des cordes attachées à ses poignets et à ses chevilles. La tête maintenue bien droite par une autre corde nouée dans ses cheveux épais et fixée à un anneau de la voûte. Les yeux ouverts rivés à sa propre image renvoyée par le grand miroir que l’on a disposé derrière le projecteur posé devant lui et qui l’éclaire crûment… 

  Nu…

 
Double vision pour qui entre : à contre-jour, la silhouette sombre vue de dos, et derrière cette silhouette, face à cette silhouette, son image illuminée dans le miroir, comme si cette image importait plus que sa chair. 

  Sa chair…
 
Les yeux grands ouverts et brillants. Comme s’ils étaient vivants.

Mais à voir sa poitrine immobile, sans souffle, et son immobilité absolue, il est évident que Luis est mort. 

  Luis est mort…

 
D’ailleurs, avec cette immense plaie…
Un étrange rictus aux lèvres…
Nu et souriant, avec un regard de ravissement horrifié largement écarquillé…
Un regard bordé de rouge…
Un regard sans paupières…

  Luis écarlate dans le miroir qui renvoie sa chair à vif…

Luis, écorché, du cou aux poignets et aux chevilles.

 
Mort.

  Souriant.

 
Suspendu à son cou par un cordon de laine rouge, il y a un petit pipeau de bois.

  Vic a surmonté sa nausée, fasciné d’horreur.
 
Il est ressorti, sans rien toucher, sans marcher dans la flaque sombre étalée sur le sol sous le cadavre.

  Il aurait voulu, là, tout de suite, en parler à Rébéquée, pas à Clèm, dont il veut protéger la grossesse, mais, à Rébéquée. Ou à Arthur, ou à Eusèbe, ou à Béatrace. Il ne sait pas. 

  Il est ressorti sur la place, vite, et puis là, dans le frais soleil du petit matin, il s’est assis dans sa voiture, a appelé Rébéquée, mais son portable ne répond pas, elle n’est ni à la boulangerie ni à l’usine de

la Marée aux Ports…

  Alors il a appelé Eusèbe chez lui, pas très loin de la ville, dans la maison qu’il occupe maintenant avec Jeanne.

  Eusèbe a compris, à demi-mot, parce que ce que Victor raconte ne peut s’exprimer qu’à demi-mot, et il a dit qu’il arrivait.

Et Vic attend… Assis dans sa voiture. 

 
Au soleil.

  Eusèbe reste ce grand bonhomme qu’il semble avoir toujours été. L’image ambiguë que les Écolocroques ont essayé de lui donner n’a pas laissé beaucoup de traces, en tout cas auprès des gens un tant soit peu informés, et ne l’a pas affecté. Il a repris la rédaction de ses mémoires, avec l’aide de Jeanne qui a quitté le journal pour, enfin, partager sa vie…

 
En dix minutes, il arrive en trombe et se gare dans un grand crissement des freins de son antique Mercedes.

  Vic est descendu de sa voiture et l’entraîne sans un mot auprès des restes de Luis.
 
Eusèbe siffle entre ses dents :
- Jamais vu ça… On l’a… écorché…

  Il s’approche prudemment pour ne rien toucher et pour éviter la flaque sombre à ses pieds.

-         C’est tout frais, regarde, le sang n’est pas encore totalement coagulé et… Oui, il goutte encore.         
Vic, qui a retrouvé son sang-froid tend la main pour frôler le cou du cadavre, au-dessus de la blessure :
- Il est froid. Tu penses qu’il faut appeler la police ?
- Je ne vois pas comment on pourrait faire autrement, mais…
- Mais c’est monstrueusement bizarre, non ? Et les monstruosités, on connaît. C’est très suspect. Ce qui serait simplement horrible ailleurs devient inquiétant ici dans la mesure où justement, cela rappelle trop de choses.
- Voyons, s’insurge Eusèbe en reculant d’un pas, ça ne peut pas être les Kuhhirt, on les a laissés aux Goums, comme promis, et Amaïa nous a dit qu’ils les avaient donnés à  Ôoumloc. On ne doit pas pouvoir les retrouver de sitôt ! Ils ont été bouffés par les crabes, les affreux. Alors ???
- On devrait vérifier auprès d’Amaïa, insiste Vic.
- J’avertis le Président, et j’appelle les flics, grogne Eusèbe…
- Et moi, j’appelle Béatrace, conclut Vic.

  Une demi-heure et quelques coups de téléphone plus tard, tout le monde est réuni dans le salon de la « maison d’artisan » qu’habitent Arthur (quand il est là) et Béatrace :
- Célaksavapu. Ksavapudutou, zazize Béatrace que tout ça rend furax.
Elle poursuit :
- C’est vrai quoi. Jusque-là ça s’est plutôt bien passé, on s’en est plutôt bien remis de toute cette catastrophe qu’on a prise de plein fouet. Entre Tijules et le reste, on est plutôt bien je trouve.

Elle arpente son salon en berçant vigoureusement Tijules, son petit garçon d’un an qui n’a pas l’air de s’émouvoir de l’agitation de sa mère et reste accroché d’une bouche avide au sein gonflé qui s’échappe de son corsage ouvert.

Eusèbe, Victor et Clèm sont assis dans les confortables fauteuils qui entourent la table basse.
- Si vous avez soif, vous vous servez, continue-t-elle, soudain consciente de ses devoirs de maîtresse de maison.

Et puis elle reprend son va-et-vient en berçant à pleins bras Tijules qui n’en tête pas moins sérieusement avec pour objectif l’assèchement temporaire du sein maternel, le museau plongé entre les douze poils frisés de l’aréole sur laquelle il s’acharne (poils qui provoquent parfois des crises d’éternuements qui se terminent en explosions de fous rires).
- … on s’en est bien sortis et je pense que le Monde l’a échappé belle. Grâce à nous et aux Goums, n’ayons pas peur de le dire et au diable la modestie (elle redresse la tête, moustaches frémissantes)… Grâce à nous ! Et c’est bien grâce aux Goums, à Rébéquée et à Arthur si les gens mangent à peu près normalement. Et…

Mais à force de le bercer, elle en vient à « débrancher » Tijules de son téton, et ce avec un flop marqué qui lui laisse le mamelon emperlé de lait.

Tijules déglutit et manifeste aussitôt son mécontentement par un « Ouin !! » bien senti que Béatrace, qui connaît son petit bonhomme, traduit in petto par « C’est bien gentil tes histoires, mais si tu arrêtais de me baratter le laitage, je pourrais finir mon casse-croûte ! ».

Confuse, Béatrace s’assied sur le bord du quatrième fauteuil, permettant ainsi à son chéri de se rebrancher d’un geste aussi décidé que précis pour reprendre son ouvrage là où il l’a laissé.

  Vic profite de l’interruption pour couper court à la tirade qu’ils connaissent par cœur et qui les fait d’habitude sourire avec attendrissement. Mais la situation est grave et on n’a pas le temps de sacrifier aux rituels.

Il enchaîne :
- … et quelqu’un nous en veut, ou plutôt, quelqu’un en a suffisamment voulu à ce pauvre Luis pour l’écorcher vif !
- Vif ? s’enquiert Béatrace que cette précision fait frémir.
- Vif, ou du moins je le suppose. L’autopsie confirmera certainement, précise Vic.
- Qu’est-ce que le Président vous a dit ? demande Clèm à Eusèbe.
- Il m’a dit d’informer le commissaire de police local à qui il envoie un fax confidentiel confirmant

la Priorité Défense du dossier. Je connais le commissaire Ravot, de Saint Tignous sur Nivette. Il est compétent et discret, mais bien sûr, il ne maîtrise pas intégralement ses collaborateurs. On est bien placés pour savoir comment ils communiquent avec la presse. Ravot va essayer de limiter les fuites de ce côté là, mais ce sera difficile. Pour ce qui concerne

la Lanterne, on va titrer sur l’assassinat d’un collaborateur dans nos locaux, sans en préciser les circonstances.

   - J’ai pu téléphoner à Arthur avant votre arrivée, reprend Béatrace. Il va se presser de terminer son chantier en Patagonie pour revenir rapidement. Il a eu l’air de trouver ça inquiétant pour nous. Il m’a parlé de nostalgiques qui chercheraient une vengeance…
- C’est vrai que ça fait penser à un crime rituel, approuve Clèm qui croise les bras sur son gros ventre en regardant Victor.
- Le Président va faire avertir Interpol pour recouper tous les crimes bizarres du même style, s’il en existe, et il contacte personnellement les Nations Unies pour alerter leur vigilance. Il ne faudrait pas que ces nostalgiques des Écolocroques dont parle Arthur se réveillent…
- Moi, je retourne voir où en est la police, et puis je vais creuser un peu pour savoir dans quoi Luis mettait son nez ces derniers temps, conclut Victor.
- Et vous revenez ici pour me tenir au courant. Je vais tenter de joindre Rébéquée. Elle pourra venir par le « métro » si besoin…

Le « métro », c’est la ligne de locotracteur souterrain qui joint Saint Tignous sur Nivette et Agotchilho et que les Goums ont prolongée jusque dans la cave de la petite maison des Malfort. Ce qui facilite bien des choses.

- Moi je fais la liaison au journal, poursuit Clèm en se relevant, lourde de ses six mois de grossesse.
- Tu fais surtout attention à toi, lui souffle Vic à l’oreille en l’embrassant dans le cou.
- Aies pas peur, on est deux à veiller ! et elle se presse le ventre à deux mains en lui rendant son baiser.
- Au fait, poursuit Vic, demande à Mouchoir ce que faisait Luis, qu’il nous prépare un topo. Je gagnerai du temps en revenant du Matois…

  Parce que Vic aussi dit toujours « le Matois »…
 

HYBRIS / P2C1E8

P2C1E8 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 8)

 
N°87 / HYBRIS / P2C1E8

 
C’est l’histoire où l’on commence à comprendre l’horrible  mort de Luis.

 
Mardi 3 mai
10 heures
Le Matois

  Les trois spécialistes de police scientifique sont encore un peu secoués par le voyage mouvementé qu’ils ont fait dans la neige et le vent lorsqu’ils descendent de voiture.

- Je pense que vous resterez chez nous un certain temps si vous devez rentrer par le même chemin !
 
Le ton jovial du commissaire les détend un peu. Le plus grand d’entre eux, stature d’ours, visage ingrat dissimulé sous une barbe irrégulière, petites lunettes à monture d’acier qui couvrent un regard flou et cheveux aussi rares que gris, répond avec un sourire surprenant de gentillesse :
- Nous prendrons le train si ce temps continue. Nous avons roulé derrière le chasse-neige sur la moitié du chemin. Je suis le commissaire Lucien Catachrèse, physicien, spécialiste des traces, et voici mes collègues, l’inspecteur Amélie Fouad, chimiste toxicologiste et le docteur Milou Panosier, légiste et biologiste. Donc, nous sommes spécialistes polyvalents de tout, ce qui devrait répondre à vos questions. Nous allons effectuer mesures et prélèvements que nous traiterons au labo en rentrant à Pau et que nous enverrons à Bordeaux si besoin. Mais vous avez une morgue sur place pour l’autopsie, je crois…
- Nos techniciens locaux vous assisteront, reprend le commissaire Ravot, avant de leur présenter Vic et Eusèbe.
- J’ai suivi de très près vos aventures d’il y a deux ans, observe le commissaire Catachrèse, et je dois dire qu’en tant que physicien, j’ai été très impressionné par ce qui s’est produit. Par les moyens qu’ont déployé ces individus, autant que par la… facilité avec laquelle vous avez déjoué leurs plans…
- Facilité apparente, croyez-le bien, objecte Victor qui ne tient pas à se laisser entraîner dans une discussion sur ce thème…
- Nos amis ont lourdement payé de leur personne, appuie le commissaire Ravot qui sent bien, surtout après la promesse de discrétion qui lui a été arrachée par Victor et Eusèbe, que l’on est en train de s’aventurer sur un terrain dangereux… Et d’ailleurs, poursuit-il, c’est pour être bien certains que le drame qui s’est déroulé ici ne relève pas du même style de complot que nous avons fait appel à vous : il s’agit d’aller aussi loin que possible dans les investigations… Mais allons sur les lieux nous mettre à l’abri, ce temps est infect…

  Cinq minutes plus tard, leur matériel installé dans l’entrée du Matois, les trois spécialistes revêtus de combinaisons blanches, masqués, gantés et charlotte en tête, assistés de quatre techniciens locaux de l’identité judiciaire harnachés de la même manière, s’approchent de la silhouette suspendue en croix de Saint André qui se détache à contre-jour dans la lumière brutale du projecteur. Son image à l’étrange regard écarquillé fixe le vide du fond du miroir qui lui fait face.

Ils parlent peu et à voix basse, photographient, prélèvent ici et là poussières, fragments et brimborions divers, qu’ils placent dans des tubes ou dans des pochettes du bout de pinces, pincettes ou seringues, ignorant les autres assistants de la scène restés en retrait.

Et ça flashe à tout va.

 
De son côté, le commissaire Ravot se fait expliquer par Victor la destination des locaux, leur disposition, l’attribution de tel ou tel bureau, de telle ou telle chaise, affiche ou machine, ordinateur ou imprimante… Il dessine sur le carnet quadrillé qu’il a sorti d’une large poche de son ample pardessus, annote, corrige, précise. Mais il ne prend aucune note concernant les réponses à ses questions. Seulement les lieux, les formes… Eusèbe remarque d’ailleurs que le commissaire fait preuve d’un réel talent de dessinateur.
- C’est que les formes sont souvent plus synthétiques que les mots, et que la solution d’un problème réside souvent dans sa synthèse, lui répond Ravot avec un sourire en coin. Pour le reste, j’ai une bonne mémoire.

  Tous ont évité de regarder en face le cadavre de Luis dont les yeux ouverts restent brillants.

Aucun n’a pu éviter son reflet sanglant dans le grand miroir dressé, muscles à nu à peine suintants d’une humeur rougeâtre, tendons nacrés, sexe pelé, rouge, obscène comme une bite de chien qui bande…

Tous ont tourné de loin autour de la tragique statue crucifiée dans l’espace entre les piliers au bout de ses cordes tendues. Mais sans la regarder.

Seuls, les trois spécialistes l’ont observée de très près, en hochant la tête, chacun dans son domaine préoccupé de sa propre problématique, et évitant soigneusement dans un premier temps de commenter ses observations ou ses remarques.

Et puis, l’inspecteur Amélie Fouad, la toxicologiste, a discuté avec son collègue Milou Panosier, le médecin légiste (professeur de médecine légale, pardon). Et elle a rapporté leurs conclusions à Ravot :
- Cet homme a été écorché vif, cela, c’est certain, et cependant, l’impression première est qu’il ne semble pas avoir souffert : les muscles sont détendus, et, bizarrement, la rigidité cadavérique n’est pas intervenue… Il ne présente pas les terribles contractures que l’on pourrait s’attendre à rencontrer sur un corps aussi abominablement supplicié. Il n’y a pas eu de « sidération », pour employer le terme technique qui constate la tétanisation qui peut survenir lors d’une décapitation où d’un foudroiement par exemple, d’un choc en tout cas.[1]
- C’est impossible, voyons, proteste Eusèbe qui, soixante ans plus tard, se souvient encore de
la Gestapo, même si lui-même a eu la chance d’y échapper.
- Tant que l’autopsie et les analyses, toxicologiques en particulier, n’auront rien confirmé, il est bien sûr difficile d’être totalement affirmatif, mais je suis presque certaine, et Milou est de mon avis, que la mort n’a pas suivi l’écorchement ou du moins qu’il a survécu assez longtemps… Par ailleurs, nous n’avons pas retrouvé sa peau. L’assassin, ou les assassins, parce qu’ils devaient être plusieurs, l’ont très soigneusement découpée autour du cou, en évitant de toucher aux vaisseaux sous-jacents, ce qui dénote un bonne compétence chirurgicale, fendue dans le dos tout au long de l’échine, puis sur l’arrière des bras et des jambes, au-dessus des poignets et des chevilles où sont nouées les cordes de suspension, et ils lui ont ôtée, comme une couverture, en découpant soigneusement les points d’adhérence. Il était bien vivant et l’est resté un bon moment après cette opération… Il ne s’est pas débattu, ce qui tendrait à confirmer qu’il était drogué… Il a paradoxalement peu saigné… Il aurait dû y avoir une hémorragie importante, mais non.

- C’est très étrange, ajoute le légiste… Cela me rappelle certains supplices chinois, en beaucoup moins brutal toutefois…
- Moins brutal ! ne peut s’empêcher de s’exclamer Victor.
- Oui, au début du siècle dernier encore, les Chinois découpaient en morceaux certains condamnés de droit commun et s’arrangeaient pour que cela dure. Ils droguaient les victimes avec de l’opium, et suivaient un protocole assez précis. Mais ils enlevaient de gros morceaux de chair et finissaient par un démembrement en règle. Ils appelaient cela le supplice des Cent Morceaux… Cela se pratiquait en place publique et le spectacle se voulait exemplaire. C’est pourquoi il devait durer. Ici… C’est plus subtil… Et le plus étrange, c’est que je ne sais pas vraiment de quoi il est mort… L’écorchement l’aurait certainement tué assez rapidement, mais, encore une fois, il ne semble pas avoir souffert et n’a pas perdu tout le sang qu’il aurait dû, compte tenu de l’immensité de la blessure… Il y a très peu de sang sur le sol. En revanche, de la lymphe, ce qui était à prévoir, et peut-être, à terre, des traces de sperme… à confirmer par les prélèvements. Et l’on a voulu qu’il assiste à son propre supplice : ses paupières ont été proprement découpées. Je dirais que toute l’opération, a été pratiquée à l’aide d’un bistouri électrique pour éviter tout saignement, et que ses yeux ont été lubrifiés, peut-être à la glycérine, ce qui en a préservé l’éclat et lui a sans doute permis de continuer à voir sans la lubrification naturelle des larmes qui, faute de paupières, ont coulé sur ses joues, comme vous en voyez la trace. Mais nous attendrons la vérification de notre amie chimiste…

- Il est sans aucun doute mort cette nuit, observe le commissaire Ravot. Pouvez-vous préciser vers quelle heure ?

  Derrière les experts, les techniciens s’affairent à décrocher le corps… Un brancard est amené, les cordes sont tranchées près des chevilles puis des poignets. Le corps, soutenu par deux hommes au teint verdâtre qui se demandent pourquoi ils ont choisi ce métier, s’effondre lentement, mollement semble-t-il. Il est disposé tant bien que mal sur une civière et emmené, recouvert d’un drap.

- C’est encore l’une des étrangetés que j’ai relevées : vous voyez, il est à peine rigide… Et cependant, sa température est égale à celle de la salle : il y fait 20°, et sa température rectale est de 20°. Vous me dites qu’il est mort cette nuit… Sa température devrait être supérieure à 25°… Je serai pour l’instant incapable de vous donner l’heure du décès.

- Mettez-moi de côté les cordes et ce petit pipeau qu’il porte au cou, intervient le physicien… Et éteignez-moi ce fichu projecteur !

L’un des policiers présents trouve la prise et la débranche… Soupir de soulagement lorsque la lumière brutale est interrompue. Par contraste, la salle semble maintenant plongée dans une sorte de pénombre où se dresse le miroir vide. 

  Les techniciens continuent de travailler, dans les éclairs des flashes. Ils échangent des informations à voix basse, prennent des notes, brossent, soufflent…

- Commissaire ! Regardez !!

L’un d’eux s’est tourné vers les assistants, restés confinés dans l’entrée pour ne pas gêner les spécialistes et il désigne le miroir. Rendue clairement lisible par la poudre qu’il vient d’y souffler pour révéler les traces d’empreintes, une inscription ressort, dessinée du bout d’un doigt nerveux :
 

HYBRIS

 


[1] Dct François Paysant : La mort et les formes légales de la mort (Internet)

L’ENQUÊTE COMMENCE / P2C1E9

P2C1E9 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 9)

  N°88 / L’ENQUÊTE COMMENCE / P2C1E9

 
C’est l’histoire où, après avoir annoncé à ses parents le décès de Luis, le commissaire Ravot entame son enquête.

 
Mardi 3 mai
10 heures 30
Saint Tignous sur Nivette

  - Je dois aller annoncer le décès de ce pauvre garçon à ses parents, grommelle le commissaire Ravot en sortant sur la place, dans les tourbillons de la neige qui tombe maintenant en tempête. C’est le côté affreux de mon métier. Je ne m’y ferai jamais…

Victor et Eusèbe se regardent…

- Nous vous accompagnons, décide Eusèbe. Il travaillait pour nous, après tout, et plus on est nombreux, moins c’est difficile…
- Peut-être pourront-ils nous donner des indications, enchaîne Victor.
- Peut-être, mais je ne vais pas vraiment les interroger tout de suite… conclut le commissaire renfrogné par la perspective de ce qui les attend.

 
Les parents, la cinquantaine bien conservée de ceux qui font du sport pendant les vacances, ont réagi courageusement. Pas de cris, pas d’effondrement. Une sorte d’abattement massif, de silence compact qui serait tombé d’un coup sur leur vie avec tout le poids de l’absurde. Plus d’avenir. Plus d’espoir. La torpeur. Alors, pourquoi se révolter… Peut-être chercher à comprendre… Peut-être… C’est ce qu’a tenté de suggérer le commissaire tandis qu’Eusèbe et Victor disaient, affirmaient, proposaient, offraient, sympathie, soutien, aide au besoin… Peut-être, plus tard, plus tard… 

  Mais ce poids soudain…
 
Ils sont entrés dans le séjour meublé CAMIF avec l’espace de travail et ses deux ordinateurs, chacun le sien, ses étagères de cours, bouquins, dossiers… des copies d’élève que l’on corrige ouvertes sur les deux bureaux… Toujours cette pesanteur. Oui, bien sûr, Monsieur le commissaire, sa chambre…
Cela, c’est Monsieur Ottouadla qui l’a dit, parce que Madame, elle, reste assise sur le bord du divan, le buste droit, avec des larmes qui coulent silencieusement de ses yeux grand ouverts sans rien voir, ouverts sur l’infini du vide, posée là où Monsieur Ottouadla l’a délicatement assise lorsqu’ils sont entrés : attends-moi, je reviens tout de suite, venez, Monsieur le commissaire, et Victor et Eusèbe silencieux, parce qu’il n’y a rien à dire à cette dame qui n’entend plus rien, qui n’attend plus rien de ce vide qui la cerne désormais.

  Ils n’ont rien dit en repartant. Ravot a emmené l’ordinateur portable de Luis, avec l’accord de son père qui était déjà bien loin d’eux lorsqu’ils sont sortis et que la porte s’est lentement refermée derrière eux…

- Terrible, reprend Eusèbe… Ça me rappelle les pires moments de la guerre. Pire que le sang et que le triste spectacle de ce pauvre garçon écorché vif… Pour lui, au moins, c’est fini…
 
Ils sont tous revenus au journal, dans le bureau de la direction qu’occupait Arthur et qui est maintenant celui de Victor, qui y a fait installer une grande table pour que tous puissent s’y réunir au besoin.

Mouchoir est assis devant l’ordinateur portable de Luis et s’efforce d’en percer les secrets, si secrets il y a, mais non, rien de confidentiel, des cours, des brouillons d’articles, des articles archivés, et…

Si, un dossier peut-être, intitulé :

  « Les mystères de Saint Tignous sur Nivette »…

Voyons… 

  « Les Écolocroques, le Matois et la Lanterne… Le dossier secret des Écolocroques… Un hasard bien organisé… La bonne affaire des Écolocroques… A qui profite le Crime ? (« Petit con », remarque Victor)… Les suites d’une « victoire » (« Petit con », remarque Victor derechef)… Que dit la Mairie et que font les autorités ?… L’Oberst Kuhhirt : un allié encombrant… Les de Sainte Fouillouse, une Famille, des Parrains ?… Que se passe-t-il à

La Marée aux Ports ?… Le pain d’algues : un fromage juteux… Tapas’Embal’, ça s’arrose et ça arrose… L’ONU va se rhabiller… »

 - A boire et à manger, remarque Victor, rien de bien important, mais des pistes qui pourraient devenir indiscrètes et importunes pour nos… « amis ».
- Il voulait envoyer un dossier au journaliste américain qui a été à moitié roussi par le missile de Washington, ajoute Jules Mouchoir qui effectue une copie intégrale du disque avant d’en effacer le dossier gênant.
- Vous pourrez le rendre aux parents, mon cher Ravot, annonce Eusèbe au commissaire en lui tendant l’ordinateur que Mouchoir vient de ranger dans sa housse.
- J’en profiterai pour leur demander si « HYBRIS » leur dit quelque chose…

- Hybris ? demande Clèm qui écoutait tout cela depuis le fauteuil où elle trône avec son gros ventre.
- Oui, c’est ce qui était écrit sur le miroir qui se trouvait devant le cadavre.
- Un miroir ?
- On ne t’a pas donné de détails parce qu’on était trop bouleversés par ce qu’on a vu, mais face au cadavre suspendu de Luis se trouvait un miroir. C’est celui que Béatrace avait installé dans le vestiaire, tu sais la glace sur pied, la psyché de sa grand’mère. Et sur le miroir les techniciens de l’identité judiciaire ont trouvé que l’on avait écrit « hybris » avec le doigt. Et Luis portait aussi autour du cou un petit pipeau en bois suspendu par un brin de laine rouge…
- Hybris… Ça me rappelle quelque chose… C’est du grec… il faudrait chercher par là…
- Jeanne est très fière d’avoir fait ses « humanités », reprend Eusèbe. Attends, je vais l’appeler…
- Les enquêteurs le trouveront sans doute, remarque le commissaire, mais pendant que nous en sommes aux détails matériels, ce projecteur était-il à sa place dans vos bureaux ?
- Sûrement pas, mais étant donné les circonstances, je ne l’avais pas noté, avoue Victor…
- Moi je sais d’où il vient, coupe Eusèbe : le studio de télé de

la Mairie se trouve juste au-dessus, j’y suis allé…
- Mais la porte de communication, près de mon bureau, est toujours fermée, objecte Victor…
- On va vérifier, j’appelle les enquêteurs sur place, reprend Ravot en ouvrant son portable.

  De son côté, Eusèbe résume les évènements pour Jeanne qui, habituée à réagir vite, a immédiatement répondu à son appel :
- Oui, c’est une histoire horrible… Suspendu, écorché vif entre les piliers, les paupières découpées, devant un miroir. Et sur le miroir, un mot écrit du bout du doigt : « Hybris ». Est-ce que cela te dit quelque chose ? Ah… oui… Je vois… En traduction, bien sûr, qu’est-ce que tu veux qu’on fasse avec du grec ? Aussi : on lui avait suspendu au cou un petit pipeau en bois… Qu’en penses-tu ? Que tu vas regarder… Ça te dit aussi quelque chose… C’est ça, rappelle-moi…

  Ravot de son côté vient de refermer son portable :
- La porte de communication intérieure avec la mairie est fermée, ils vérifient si le projecteur vient bien de là.
- Ils ont un studio de télévision et je me souviens de projecteurs comme celui-là, confirme Eusèbe. Et Jeanne a une idée au sujet de l’hybris et de la flûte… Elle va nous rappeler.

 
Un silence. On s’assied. On se regarde…

On baisse la tête.

  Pauvre garçon…
 

LUIS EST ÉCORCHÉ VIF / P2C1E16

P2C1E16 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 16)

 
N° 95 / LUIS EST ÉCORCHÉ VIF / P2C1E16

 
C’est l’histoire où Luis est sacrifié alors que Finette est livrée à l’Élu au cours de ce qui semble être un étrange et horrible rituel.

 
Lundi 2 mai
24 heures
Le Matois

 
Un tourbillon descendant… Un vortex qui lui aspire l’âme. Au point de ne pas pouvoir reposer le verre de cette liqueur que dans son enthousiasme initial il a vidé d’un trait. Et il se retrouve ainsi suspendu dans un impossible espace où tout est perçu depuis l’extérieur, « derrière » son esprit instantanément vitrifié, tous gestes abolis, jusqu’à son cœur dont il a cessé de percevoir le rythme, tout entier réduit à une stase infinie, un effondrement intérieur glacé sans remède… Un bloc plein contre lequel viennent battre des sensations, des visions, des contacts, des sons, des odeurs… des marées de sensations, avec des vagues…

 
Il y a la vague de la lumière jaune du plafonnier, la vague du rire d’Arnaud Boufigue dont il perçoit le visage, là, devant lui, derrière ce qui doit être sa propre main dans laquelle se trouve toujours, encore levé, le verre qu’il vient de vider, avec la vague du goût sucré qui s’y rattache, et puis la vague irradiante de la cuisse de Finette contre la sienne, vague rouge et pulsante qui génère des ondes de chaleur jusque dans sa gorge au travers de son ventre et de ses reins, de sa masse à lui, qu’il situe ainsi sans parvenir à la dissocier de la conscience de ce qu’il est, de qui il est, de Luis…
 
Il y a des vagues mouvantes quand on le déplace, quand on lui prend le verre de la main, quand on le fait lever (dans le ronflement silencieux de son bloc intérieur, il perçoit ces mouvements qu’il exécute en suivant la main qui le guide, automate impuissant et docile, qui se sait tel), quand on le fait descendre de la voiture arrêtée, quand on lui dit d’ouvrir la porte, et il sait que la clé concernée se trouve dans telle poche, quand on lui dit d’aller là, entre les piliers de la salle. « Il » y va. « Il » y reste… « Il » respire insensiblement. « Il » « est » froid, regarde le vide mais voit bouger autour de lui, Arnaud Boufigue qui (mais il ne sait pas quand) a descendu un projecteur de l’étage (mais il ne sait pas ce qu’est l’étage), les autres hommes présents il y a peu (il les connaît, les reconnaît plutôt) à la table où il était (« il » était ?) avec Finette qu’« il » voit marcher, qu’« il » sait être devant lui (les vagues de chaleur, sa cuisse, un pendentif de rubis au creux de sa gorge, ses yeux, les vagues bleu pervenche de ses yeux : le centre du vortex). « Il » est froid. « Il » est.

 
L’étrange exaltation de Finette lorsque Arnaud lui a fait signe de ne pas boire, cette exaltation qu’elle suppose induite par les derniers tapas… Finette est habituée à ces pièges des drogues qu’elle-même a appris à manipuler. Mais elle a aussi appris à les maîtriser lorsque le besoin s’en fait sentir. Aidée par le Pain de Couleuvre de sa maman Flora, le plus souvent. Tout en y cédant, comme à l’ivresse d’un alcool précieux, avec le sourire, comme à un plaisir délicat voire même violent, pourquoi pas… Elle n’a pas bu la liqueur, laissant Luis vider son verre d’un trait, exalté par la pression encourageante de sa cuisse contre la sienne, par le sourire débonnaire d’Arnaud. 

 
Elle l’a vu se figer en une catatonie instantanée. 

 
Elle a reposé son verre sans le boire.

 
L’exaltation est toujours là, mais elle a changé de nature : Finette sourit de toutes ses dents en regardant Arnaud, qui a, lui aussi, reposé son verre. Elle sent la crispation tétanique des muscles de Luis contre elle…

Doucement, elle lui prend le verre des mains. Il se laisse guider dans ses gestes, et sa main ouverte qu’elle guide, vient se reposer devant lui sur ses genoux sans que son expression figée et son regard vide aient changé.

 
La voiture arrêtée, il en descend lorsqu’elle le lui demande, sans aucun faux mouvement, puis il ouvre la porte du bureau du Matois, entre, tête droite, regard fixe, se place là où elle le conduit et y reste, sans un geste superflu.

 
Il fait bon dans la vaste salle où six piliers massifs dégagent un large espace central, les bureaux se trouvant disposés dans les travées latérales. Finette n’est jamais entrée ici, et elle apprécie la pierre nue du sol, des murs et des voûtes de l’ancien réfectoire du couvent des Marmoréens où étaient logés les bureaux du Matois. Elle avait bien entendu parler de l’intérêt architectural du lieu, mais n’avait guère eu le loisir de s’y attarder…

 
Aloïs Guétotrou-Kifumsec est entré à son tour, une cape blanche pliée au creux de son bras, suivi des deux notaires toujours aussi sérieux et indifférents dans leur costume sombre.
 
Et puis de deux autres hommes. 

 
Le premier, petit et sec, le crâne rasé, porte une longue cape noire serrée à la taille par une chaînette d’or, qui laisse découverts ses bras velus. Dans sa main droite, une mallette de cuir. Cet homme, Finette l’a déjà croisé à Andøya où il n’a pas daigné lui adresser la parole. On le regardait alors de loin et avec crainte. On l’appelait le Professeur Pouacre. On disait qu’il dirigeait l’école… Il paraît qu’il « s’occupait » de ceux qui échouaient…

 
L’autre… 

 
On ne voit pas l’autre : il est entièrement couvert d’une longue cape blanche finement brodée d’or, fermée à la hauteur de son épaule gauche par une fibule de diamants en forme de lyre et ceinturée d’une cordelière d’or tressé nouée. Un ample capuchon dissimule son visage. N’était la somptuosité des matières, on jurerait un moine. 

 
Finette pense, qu’ils devaient se trouver dans la Rolls et qu’ils sont de toute évidence puissants parmi les puissants, ce qui fait naître un frisson au creux de ses reins.

 
Arnaud, sans doute prévenu des évènements par Aloïs Guétotrou-Kifumsec, est allé chercher un projecteur à l’étage où elle sait que se trouve le studio de télévision qu’il occupait il y a deux ans, lors de la tentative manquée des Écolocroques. 

 
Elle a déjà travaillé en duo et sait bien que, pour gagner du temps, les instructions ne sont pas forcément communiquées aux deux membres de l’équipe. Elle ne se formalise donc pas d’avoir été ainsi laissée dans l’ignorance du programme de la soirée, mais sa curiosité se trouve prodigieusement excitée : qui est ce curieux personnage ? Qui est vraiment le Professeur Pouacre qui l’accompagne ?

 
Aloïs Guétotrou-Kifumsec est allé les rejoindre et ils se parlent bas. Trop bas pour qu’elle puisse entendre.

 
Arnaud a sorti un grand miroir sur pied qu’il a trouvé dans un coin du vestiaire, et il l’a disposé à trois mètres devant Luis, toujours immobile, figé dans sa catatonie. Il l’a placé de telle sorte que, violemment éclairé de face par le puissant projecteur posé à terre à côté du piètement de bois de la psyché, il puisse s’y voir en pied et soit donc aussi visible par quiconque franchirait l’unique porte d’entrée de la salle, près de laquelle sont restés les deux grands personnages nouvellement arrivés. Qui le voient donc à contre-jour, de dos, mais aussi éclairé de face dans le miroir.

 
Puis il est ressorti, accompagné des deux notaires, et ils sont revenus, portant un grand et lourd chaudron de bronze par les trois poignées disposées en relief sur sa panse.

 
Ce chaudron semble énorme à Finette : il fait près d’un mètre de diamètre. A en juger par les efforts que déploient ses trois porteurs, il doit contenir quelque chose de lourd ou alors être très massif. Il est enfin posé, entre Luis et la psyché. Ventru, il est supporté par trois pieds assez hauts qui sont fixés à l’aplomb des poignées. Il est fermé par un couvercle plat, poli, sans poignée, et ses flancs sont entièrement couverts de figures en léger relief qu’elle ne distingue pas très clairement dans cet éclairage violemment contrasté que procure le projecteur placé de côté derrière lui. Et puis, même si l’état d’exaltation dans lequel elle se trouve aiguise ses perceptions, elle n’a pas le temps de s’y attarder.
 
Aloïs Guétotrou-Kifumsec s’est drapé jusqu’aux pieds dans l’ample cape blanche qu’il portait sur son bras.  Il la ferme au cou par une large agrafe d’or en forme de lyre, que l’on dirait calquée sur la fibule de diamants du personnage encapuchonné.

 
Les notaires ont accroché chacun un insigne similaire, en argent, sur la poitrine de leur veste, et Finette remarque alors que le Professeur Pouacre porte la même lyre discrètement brodée en mince fil d’or sur la poitrine. C’est presque un filigrane qui aurait été tissé dans la matière même du tissu, plutôt que brodé, mais Finette