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VERS L’ÉLYSÉE / P3C2E3

P3C2E3 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 3)

 
N°192 / VERS L’ÉLYSÉE / P3C2E3

 
C’est l’histoire où Eusèbe et Jeanne quittent l’aéroport et traversent Paris où il se passe de drôles de choses au sein des Enfants de Dieu. Ils arrivent à l’Élysée.

  Mercredi 15 juin
11 heures
Paris

 
Ni Eusèbe ni Jeanne ne sont passés par l’aérogare. 

  Une voiture noire aux vitres fumées est venue les accueillir au pied de la passerelle et le commandant de bord en personne, à leur descente, leur a signifié, non sans une certaine curiosité, qu’une voiture de la Présidence les attendait sur la piste.

  Le moine a encore remercié Jeanne pour son intervention, remarquant au passage qu’il éprouvait une curieuse sensation « de lucidité ». 

  Et puis il s’est éloigné, guidé par la petite hôtesse, l’air rêveur.
 
Le chauffeur de la grosse voiture noire s’est incliné en leur ouvrant la portière, et ils sont partis en direction de l’Elysée.

  A la sortie de l’aéroport, devant la grille qui ferme cet accès discret réservé aux Officiels, gardé par des gendarmes lourdement armés jusques aux dents d’engins offensifs et de dispositifs défensifs, deux jeunes filles chaudement vêtues d’épaisses doudounes matelassées et souriantes jusques aux dents elles aussi, distribuent des tracts aux passants en dansant devant eux, manifestant ainsi une euphorie plus grande que nature en ce lieu écarté et livré à la méfiance policière où ne passent que des Importants discrets.
 
Le chauffeur s’étant arrêté pour montrer quelque prestigieux laissez-passer au pandore de service, lourdement armé jusques aux dents d’engins offensifs et de dispositifs défensifs, ainsi que je l’ai indiqué, Eusèbe fait descendre sa glace en pressant le bouton ad hoc qu’il a repéré sur l’accoudoir rembourré de cuir fauve de la portière, et hèle discrètement la fille qui chante en s’approchant :

  Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue,
 
C’est-tout na-tu-rel…

  La force de son chant
La tension de son arc
 
C’est-tout na-tu-rel…

  Sans s’arrêter de chanter et tout en tapant du pied pour bien marteler le rituel « C’est tout na-tu-rel», elle tend une brochure publicitaire à la main qui émerge de cette grosse voiture noire dont la vitre reste ouverte tandis qu’elle poursuit sa chanson :
 
Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue

  C’est-tout na-tu-rel…
 

Elle s’éloigne de quelques pas, pour prendre du champ, et revient en ondulant de la croupe et entrouvrant sa doudoune sur un tee shirt transparent où tressautent deux petits seins tendrement dodus et sombrement fleuris, tandis que sa compagne lui enlace la taille avec un sourire éclatant destiné aux inconnus de la grosse voiture officielle, sans cesser de chanter :

  La vigueur de son bras
Et son œil infaillible
 
C’est-tout na-tu-rel…

  Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue
 
C’est-tout na-tu-rel…

  Là, elles continuent peut-être, mais la voiture démarre et Eusèbe referme sa glace parce qu’il ne fait point chaud.

  Jeanne hoche la tête avec commisération :
- Pauvres filles… Elles me rappellent ces gamines qui « militaient » pour les Enfants de Dieu, tu te souviens de cette secte ? Tu avais fait une série d’articles là-dessus…
- Ils appelaient ça le Flirty Fishing, à la fin des années 70. Une sorte de prostitution « sacrée » qui rapportait de l’argent et des protections à la secte. Qui a été dissoute, mais s’est bien sûr reconstituée sous un autre nom… Attends, oui, ça me revient : on les appelle maintenant
la Famille, mais il y a quelque temps, c’étaient les « Singing Arrows », les Flèches Chantantes…
- Les Flèches chantantes… Elles semblent avoir été récupérées par les Flèches d’argent, non ?

  Autoroute, circulation fluide… 

  Jeanne et Eusèbe lisent le prospectus :


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Jeanne tend le prospectus à Eusèbe, sans un mot.
 
Porte de Saint Ouen… On arrive sur les Boulevards…
 
Arrêts aux feux. 
 
Rue d’Amsterdam. Une supérette à l’enseigne de la lyre. La queue devant la porte… Un peu plus loin, autre magasin à la lyre, autre queue. Il semble à Eusèbe, qui en fait la remarque, que cette queue soit « encadrée » de vigiles…
 
Très peu de circulation, peu d’animation. Des magasins fermés.
  - On est mercredi, remarque Jeanne, tout cela me semble bien calme. Il est près de midi, non ?
 
On entre dans la cour de l’Elysée à l’instant où les ministres descendent le grand perron, suivis du Président qui les salue l’un après l’autre. 
 
Huissiers, gardes républicains au garde-à-vous… Journalistes qui se pressent, caméras…
 
Les voitures officielles se succèdent emportant le ministre de ceci cela…
 
Le chauffeur conseille à Eusèbe et à Jeanne d’attendre que le cirque soit terminé et que les journalistes soient partis…
 
Eusèbe, qui a « couvert » pour son journal de nombreuses périodes de crise politique, connaît bien les lieux et la musique qui règle ce genre de ballet, et tout le monde attend patiemment…

GERTRUDE EN SAUCISSES / P2C3E17

P2C3E17 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 17)

 
N° 141 / GERTRUDE EN SAUCISSES / P2C3E17

 
C’est l’histoire où Lepif et le commissaire Ravot retrouvent la trace de Gertrude et arrêtent Madame de la Vorme Séchée, directrice de l’usine de fabrication des saucisses Lartigo. 

  Mardi 7 juin
11 heures 40
Chez Mado

  - Pélot ! C’est Pélot qui a vendu la mèche ! Il les a vus ici, à notre table, lorsqu’ils nous ont apporté les implants. Et comme il connaît tout le monde à Saint Tignous…

 
Lepif s’est redressé comme s’il avait reçu une révélation soudaine, comme si le Saint-Esprit lui était descendu sur la tête, en une soudaine Pentecôte policière…

  - Mais, oui, vous avez raison, enchaîne Ravot. Pélot… Mais à qui… ?

  Lepif lui coupe la parole :
- Au maire, bien sûr, au maire ! Il était là lorsque nous sommes arrivés pour la perquisition, et ils avaient eu le temps de tout planquer…
- S’il y avait quelque chose à planquer, tempère Eusèbe.
- Du calme, reprend Ravot. Eusèbe a raison. Rien ne prouve que nous trouverons quelque chose…
- Mais nous avons quelque chose, l’interrompt Victor : les implants ! Ils étaient bel et bien dans l’incinérateur, et c’est nous qui les y avons découverts. N’est-ce pas, commissaire ?
- … Oui, bien sûr… C’est pour cela que Lepif a demandé au dentiste « d’oublier » momentanément qu’il lui en avait montré un…
- Pas de problème, dit Lepif : c’est moi qui les ai trouvés dans l’incinérateur  numéro deux. Personnellement. Amélie le confirmera sans peine, et la patronne a signé le PV. Le dentiste se fera un plaisir de les expertiser officiellement : jusqu’ici, il n’a fait que me donner un avis…
- Et pour mes deux clients, vous faites quoi ? demande Mado qui s’approche en s’appuyant lourdement à son comptoir.
- Ce qu’on fait ? Une descente ! Lepif, appelez Martial. Qu’il emmène Pélot, mais sans lui dire pourquoi, et qu’ils prennent tout le monde disponible ! Mado, vous nous accompagnez, pour identifier éventuellement vos agresseurs !
- Et mon bar ? Vous imaginez que j’ai les moyens de rester sans travailler ?
- Mado, Mado, lui déclare Ravot en la prenant par les épaules, vous n’allez pas nous laisser seuls pour sauver le monde ?

Mado soupire lourdement :
- Qu’est-ce que vous voulez répondre à ça ?

 
Et elle décroche sa clé derrière le comptoir.

  - Pélot, vous accompagnez Lepif…
- Mais, où va-t-on commissaire ?
- Pas le temps de vous expliquer, montez !
 
- Mais… On revient ici ?
- Eh oui, Pélot… Suis-moi, tu vas voir…

  La barrière est grande ouverte et Lepif arrête sa voiture en travers du chemin, barrant le passage au camion qui se prépare à sortir. Et puis il se précipite dans la cahute du gardien :
- Coucou, c’est encore nous. Mais cette fois, on est très pressés. 

 
Il repousse le vigile (un autre, le premier, embastillé hier, est toujours en garde à vue) avant qu’il ait eu le temps de réagir.

  - Tu le tiens à l’œil, Pélot, il serait capable de prévenir de notre visite ! Et c’est pas bien ça, hein, Pélot, de prévenir les prévenus ! Tiens, passe-lui les menottes. Et on va l’emmener pour qu’il nous guide jusqu’aux bureaux de la direction. Toi, tu restes ici pour surveiller que personne n’appelle de l’intérieur ou de l’extérieur : tu as un poste téléphonique devant toi, si une lumière s’allume, tu essaies d’intercepter…
- Vite, Lepif, suivez-moi, nous devons une petite visite à Madame de la Vorme Séchée et à ses assistants !
- J’arrive, commissaire, j’arrive ! 

  Et Lepif entraîne par les menottes un vigile effaré tandis que Pélot, ahuri, se laisse tomber dans son siège encore chaud.

  - Martial, vous bloquez le trafic et vérifiez les chargements avec quatre hommes armés. Quatre hommes avec nous !

 
La cour de l’usine n’est pas très grande et le bâtiment administratif, construit par Lartigo dans les années 1960, a tout du béton fonctionnel de cette époque où il s’agissait de faire efficace au moindre coût. En fait, les choses n’ont pas beaucoup changé, dans ce type de bâtiment utilitaire, sauf que le béton est souvent remplacé par de la tôle nervurée… Seule concession au modernisme, les climatiseurs, qui traduisent en façade une certaine aspiration au confort de travail. Du temps où il faisait chaud…

  Dans le hall d’entrée, une secrétaire, réceptionniste à l’occasion, et la cinquantaine revêche à souhait, extrait son nez considérable d’un mouchoir immense qu’elle rassemble en boule à gestes nerveux.

Elle bafouille d’une voix enchifrenée en se dressant  derrière un bureau métallique contemporain de la construction du bâtiment, où trônent un écran d’ordinateur et la console compliquée d’un petit standard téléphonique :
- Mais… Messieurs !!! Enfin, que… qui…
- Mais oui, vous nous reconnaissez. Commissaire Ravot, nous sommes venus hier et ce que nous avons trouvé nous a plu. Alors, nous revenons.

 
La secrétaire renifle bruyamment et tend la main vers le téléphone :
- Non, non, et non, l’interrompt Lepif en lui prenant le poignet. Pas de téléphone et pas de bruit, ou bien… 

  Il exhibe une deuxième paire de menottes en montrant celles du vigile dont les yeux ronds semblent définitivement bloqués sur la position « Surprise ! ». La secrétaire retombe assise, les mains à plat sur un clavier qui couine sous cet assaut inhabituel. Du coup, elle relève les deux mains, comme Karajan au début de la cinquième, et il est probable qu’elle en eût entonné (mais dans l’aigu de l’hystérie) (transposition hasardeuse) les quatre « Pom, pom, pom, pom, » du début, si Lepif, décidément en forme (ouf, se dit Beethoven), ne lui avait pas saisi les poignets et dédié son sourire le plus charmeur :
- Vous êtes charmante, ma chère. Mouchez-vous et guidez-nous. Madame de la Vorme Séchée appréciera certainement que vous nous annonciez de vive voix.
- Mais on ne peut pas la déranger, elle est en conférence…
- Tsss, insiste Lepif en fronçant les sourcils… et il fait signe à un policier en uniforme de rester en faction à la place de la secrétaire qui, fascinée par le regard envoûtant de l’inspecteur (c’est ainsi que Ravot (qui pouffe in petto) racontera la scène à Mado), se lève et précède les policiers dans un couloir éclairé de tubes au néon poussiéreux. 

  A droite et à gauche, des portes ouvertes dévoilent des bureaux où s’affairent des employés des deux sexes qui brassent du papier et tapent sur des claviers devant des écrans manifestement ennuyeux, à en juger par leurs regards mornes.

  Au fond du couloir, la porte marquée « Direction ».
 
La secrétaire s’apprête à en heurter du doigt le battant, mais Lepif l’en dissuade d’un « tsss » définitif, et elle recule comme si la porte était électrifiée, ou comme si les clappements de langue de Lepif la perçaient jusques au cœur d’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle.

  Et Ravot en tête, ils entrent sans frapper dans l’antre directorial. Un policier reste de garde devant la porte refermée, en compagnie de la secrétaire, frustrée de ne pas voir la suite.

 
Bien sûr, la directrice n’aime pas. Mais alors pas du tout. 

  Glacée au point que sa salive gelée en crisse entre ses molaires tandis qu’elle siffle des incisives, (ça fait « cccrrrrrrrrsssssss » !!!!!)debout derrière son bureau, et le regard affûté comme une dague de Tolède, elle tend un bras maigre prolongé d’un doigt aigu terminé par un ongle rougi du sang des yeux qu’il aspire férocement à leur arracher, pour leur signifier d’avoir à sortir plus vite encore qu’ils sont entrés, en un geste furieusement vengeur.

 
Impassible, Ravot saisit ce poignet rageur et d’un mouvement rapide y fait claquer l’anneau des menottes qu’il tient dans la main droite.

  Les deux hommes, qui jusque là sont restés assis sur les sièges étroits réservés aux visiteurs, se dressent pour protester, et se trouvent opposés à Lepif et aux deux policiers en uniforme qui le suivent.

 
Un geste de l’inspecteur les convainc de se rasseoir, et leur sourcil à peine froncé donne mesure de leur maîtrise de soi. Ce n’est pas « n’importe qui ».

  - Madame Edmonde de la Vorme Séchée, je vous prierai de me suivre, vous faites l’objet d’un mandat d’amener délivré dans le cadre de l’action engagée par Monsieur le Procureur de la République à la suite de la disparition de Madame Gertrude Pilon. Vous êtes mise en examen. Je vous prierai de me présenter ces Messieurs…

  Elle a du chien, la garce, dira plus tard Lepif, lorsque lui-même racontera la scène à la même Mado (qui pour l’heure attend dans une voiture de police) : un poignet menotté, arrêtée officiellement par le commissaire, et en plus avec moi et deux flics dans son bureau qui en paraît tout encombré, et elle crâne encore !

  - Je ne connais pas de Gertrude Pilon. Ces messieurs sont des collaborateurs, et…

 
- Patron, patron !!!
Pourticol, tout essoufflé, déboule dans le bureau et interpelle Ravot :
- Eh bien, Pourticol ? Qu’est-ce qui vous arrive ?
- L’usine, commissaire, l’usine…
- Oui, l’usine, quelle usine ?
- L’usine de saucisses, commissaire, celle qu’on a perquisitionnée hier, ils sont en train de la déménager !!!
- Qu’est-ce que vous me racontez là, Pourticol ?
- Ben, on a trouvé plein de machines dans le camion qui sortait, et du coup, on est allé voir dans le bâtiment. C’est presque tout vide, commissaire ! Ils se font la malle !

  Ravot tourne un regard interrogateur vers sa prisonnière qui lui retourne un regard hautain :
- Le site est devenu trop petit, nous développons une usine plus importante à Bordeaux. Mais je ne sache pas que cela concerne la police. Le personnel spécifique de cette production suit l’outil mais le siège administratif ainsi que la production traditionnelle restent à Saint Tignous sur Nivette. Ce sont des mouvements internes qui ne vous regardent en rien.
- Eh bien nous demanderons ce qu’il en pense au juge qui sera chargé de l’instruction, mais pour ce qui me concerne et par mesure conservatoire, je vous interdis de toucher à quoi que ce soit…
- Enfin, commissaire, nous avons besoin de produire, remarque l’un des deux hommes en croisant les jambes avec désinvolture.
- Sans doute, Monsieur… Monsieur comment, au fait ?
- Dupond, je suis l’homologue de Madame de la Vorme Séchée sur notre site de Bordeaux, dans la zone portuaire, et ce matériel m’est destiné… Ah, (il désigne son vis-à-vis, toujours silencieux) Monsieur Lemol, mon bras droit…
- Enchanté, mais des restes humains, identifiés comme ayant vraisemblablement appartenu à Gertrude Pilon, ont été retrouvés dans ce même matériel et vous comprendrez que nous devions procéder à des recherches complémentaires…
- Et en quoi suis-je concernée ? grince Edmonde de la Vorme Séchée en montrant son poignet menotté.
 - Mais, vous dirigez ce lieu, chère Madame. Vous en êtes responsable. Vous avez d’ailleurs assisté à la perquisition et en avez signé le procès-verbal. Et en outre, je crois me souvenir que vous avez tenté de l’entraver, cette perquisition, ce qui vous rend suspecte. Vous vous trouviez d’ailleurs en compagnie d’élus locaux qui semblaient, comme vous-même, en avoir été avertis, et qui, à ce titre, seront convoqués, soyez-en sûre. En attendant, je vous conseille de prendre contact avec un avocat : il pourra vous être utile à l’issue de votre garde-à-vue, si le juge relève des charges suffisantes contre vous.
- Parce que vous allez m’emmener, menottée, devant tout mon personnel ?
- Je ne suis pas une brute, Madame de
la Vorme Séchée. Nous serons discrets. Mais vous ne pourrez pas entrer en contact avec qui que ce soit hors de ma présence, et uniquement, tant que nous nous trouvons ici, pour des motifs de service. Quant à ces messieurs, je pense qu’ils sauront rester discrets… Pourticol, avez-vous pu contrôler les stocks ?
- Pas encore commissaire, pas encore…
- Je vais vous épargner du travail, commissaire : les stocks de produits finis ont déjà été déménagés, mais nous n’avons pas encore touché aux stocks de matières premières, intervient la patronne, toujours dressée derrière son bureau. Pourriez-vous libérer mon poignet ? Je ne vais pas m’évaporer par la fenêtre…

  Ravot la libère en haussant les épaules :
- Vous n’iriez pas loin et je suis convaincu que vous allez collaborer : vous vous trouvez sous le chef d’une accusation pour assassinat avec préméditation…
- C’est absurde, je vous ai déjà dit que je ne connaissais pas cette… Comment déjà ?
- Gertrude Pilon…
- Gertrude Pilon, et je ne vois vraiment pas…
- Quand avez-vous déménagé ces stocks ?
- Les camions sont partis hier soir, intervient le nommé Dupond. Ils doivent être arrivés à destination…
- C’est-à-dire ?
- Dans notre usine de Bordeaux où se trouve centralisée la logistique, précise-t-il.
- Lepif, vous demanderez à Pau quels sont les codes des lots concernés par notre trouvaille, vous les noterez et les ferez transmettre à Bordeaux pour qu’ils saisissent ce qu’il en reste.
- De suite, commissaire…
  Lepif fait grésiller sa radio portative en s’isolant dans un coin du bureau.

- Vous aviez beaucoup de stock de produits finis ? demande le commissaire.
- Un stock courant, une semaine de production sans doute…
- Nous avons utilisé deux camions frigorifiques, Madame de

la Vorme Séchée, intervient Lemol, déférent. Une quarantaine de palettes…
- Eh bien voilà, mais je ne vois pas ce que cela peut avoir comme rapport avec cette…
- Gertrude Pilon…
- Gertrude Pilon. 
- Des traces d’ADN dans les saucisses, chère Madame. Mais c’est le juge qui vous interrogera, maintenant. Je pense que la perquisition va se poursuivre. Vous allez donc nous accompagner pour y assister. Nous constaterons la disparition de votre stock de saucisses, le démontage de vos machines, que nous inventorierons. Nous allons également perquisitionner dans vos bureaux et chercher à remonter toute votre filière d’approvisionnement, pour voir si les quantités fournies correspondent aux quantités produites, et nous inquiéter de voir s’il n’y aurait pas ici des traces d’autres personnes qui ont hélas disparu dans la région…
- Vous délirez, commissaire, vous délirez !
- Avez-vous encore besoin de nous ? demande froidement Dupond.
- Pas précisément. Je pense que vous allez retourner à Bordeaux (acquiescements muets). Ne quittez pas la région et laissez toujours à l’un de vos collaborateurs le moyen de vous joindre, si vous ne tenez pas à être interpellés pour complicité…
- Nous devrons rester sur le site de Bordeaux pour lancer cette nouvelle ligne de production. Mais ne retenez pas trop longtemps nos machines…
- Nous ferons au plus vite, Messieurs. Sauf imprévu, elles pourront partir ce soir. Merci pour votre collaboration.
- Chère amie, soyez assurée que le groupe Tapas’Embal’ déploiera le talent de tous ses juristes pour vous soutenir contre cette cabale imbécile…
- Merci, Paul, merci…
- Allons, Lepif, au travail ! A vous les bureaux, à Martial les installations concernées, mais il visitera en urgence la totalité des bâtiments. J’emmène cette dame pour lui parler d’ADN. A ce soir. Ah, la voiture 3 reste à l’entrée pour contrôler la sortie du personnel.

  La voiture 3, c’est celle où se trouve Mado dissimulée derrière des vitres fumées.

  Martial n’a rien trouvé de nouveau. Nulle part. Personne. Ni Jo ni Ted.

 
Lepif a vérifié les matières premières utilisées pour le lot 16598a-38, qui contient des traces d’ADN humain et a été produit à partir de 2150 kg de viandes et d’additifs. La perte en fabrication, déterminée d’après dix autres lots, est de 4%, ±0,5%. Mais si les fiches « matières » étaient bien « remontées » au bureau, il n’en était pas de même des « fiches fabrication » finales « toujours à l’atelier d’où elles ne sortent qu’après écoulement du stock correspondant », selon l’employée aux grands yeux humides qui en assure le suivi. Quelques coups de fil plus tard, joyeusement échangés avec Amélie Fouad à Pau, la conclusion est la suivante : cette matière aurait dû produire 2064 kg de saucisses, avec une marge d’erreur de ±0,5%, soit environ 10 kg en plus ou en moins. Et plutôt en moins qu’en plus. Le poids total du lot avait été, d’après les fiches de fabrication enfin récupérées à Pau dans l’ordinateur saisi à l’atelier, de 2120 kg… 56 kg en trop… 

  Pauvre Gertrude…

 
A quatorze heures, perquisition achevée, tout le monde est reparti, la patronne, avant d’être conduite entre deux policiers jusqu’au panier à salade, a donné comme consigne l’arrêt de la production et « la mise en chômage technique de l’entreprise », l’usine restant sous la garde d’une équipe de sécurité.
  Pélot, que tout le monde semblait avoir oublié, est ressorti en bougonnant de la cahute du garde en disant que « ce n’était pas des manières, de lui faire sauter son repas pour jouer les vigiles » ! 

 
Tout le personnel a défilé devant les vitres fumées de la voiture 3. Mado n’a reconnu personne, et a confirmé que Pélot, devant qui sa voiture-observatoire était garée, n’avait pas touché au téléphone. Et puis elle est rentrée préparer un casse-croûte.

  A quatorze heures trente, le commissaire, Mado, Lepif, Martial, Eusèbe et Victor se retrouvent devant ledit casse-croûte : un énorme plateau de charcuterie, de larges tranches de pain bis, et de grandes chopes de Saint Landelin…

  - Vous n’avez vraiment reconnu personne, Mado ?
- Eh, non, commissaire. Et je le regrette bien pour ces petits jeunes…
- On fait la synthèse, Lepif, à vous…
- Gertrude a certainement été transformée en saucisses… Il y en a 56 kg de trop dans ce lot identifié comme contenant de l’ADN humain… Je l’ai trouvé en comparant la quantité d’entrants et de produits finis. D’habitude, la perte est de 4%, à ±0,5% près. D’après ce calcul, on obtient 56 kg de produits en trop… Mais il faudrait retrouver le lot en entier pour pouvoir prouver ce que j’avance. Et ce sera très difficile : une partie a pu être distribuée aux magasins, je ne sais pas si on pourra les récupérer…
- Ces lots sont exclusivement destinés aux initiés Nouvelle Réna, approuve Ravot, et ils ne sont vendus qu’à l’issue des « cérémonies » qui leur sont réservées. Il faudrait perquisitionner tous les centres Super Troc devenus « C’est tout naturel »…
- … et provoquer des émeutes ! objecte Eusèbe.
- N’exagérez pas…
- Il a raison, appuie Victor : vous ne vous rendez pas compte du développement du phénomène, commissaire, mais, rien qu’à Saint Tignous sur Nivette, ils ont recruté toutes les « élites », depuis le maire jusqu’au Conseiller en matière d’économie électorale, et la plupart des chômeurs, qui ont cru trouver là une source de revenu, puisque la présence aux « cérémonies » est « payée » (mais de moins en moins payée). Maintenant, ils se retrouvent accrocs à la saucisse (de plus en plus chère), et achèvent en fait de se ruiner. On y trouve aussi beaucoup de ménagères qui ont sauté sur les 10 ou 20% de réduction accordées sur les commissions de troc et qui se retrouvent « coincées » dans le système pour les mêmes raisons…
- Les Naris et les écolos y sont tous, ajoute Martial qui traîne parfois du côté de

la MJC…
- Ça représente une masse de monde, conclut Mado qui pour une fois se mêle à la conversation. J’en entends, allez, à l’heure de l’apéro : tu m’offres une saucisse ? Allez, une petite pour la route. A croire que ça remplace la mominette…
- Et tout ça en un mois ? s’effare Ravot qui prend soudain conscience du problème dans son ampleur.
- Et bien sûr, le Tapas’Embal’, a l’air, mine de rien, de recruter pour eux. D’ailleurs les patronnes sont en pleine forme : je les ai croisées hier : Harley Davidson d’origine et tout… Même la saucisse ordinaire, ça marche ! Ah, on peut dire que la dame de la Vorme Sèche fait de bonnes affaires !
- Séchée, le reprend Mado. De

la Vorme Séchée. Le participe étant plus dynamique que la plate épithète, le patronyme de la dame s’en trouve onomastiquement[1] plus attrayant.
- Ah, dit Lepif, mouché.
- J’ai essayé d’appeler le Président, ajoute Eusèbe. Il n’a pas voulu me répondre…
- Les élections, sans doute ? demande Ravot
- Non, c’est autre chose… Je vais préparer un article… Tu viens Victor, on va étudier ça…
- Nous, nous retournons interviewer cette dame et voir ce qu’ils ont trouvé à Bordeaux… Venez, Lepif. On vous laisse, Mado. Inutile de vous dire de rester discrète et… prudente ! Nous tenons beaucoup à vous…
- Soyez tranquille, commissaire, je vais sortir mon nerf de boeuf.
 


[1] En tant que nom propre de personne. Si.

LE PETIT MATOIS SUBREPTICE / P1C1E1

P1C1E1 (Partie 1/Chapitre 1/ Épisode 1)
 

C’est vous la chanteuse, Madame ?
Enchanté !

Dupont,
Les Bijoux de la Castafiore
Hergé


C’est l’histoire où Victor cherche vainement ses petites affaires.

  Mardi 12 avril
8 heures
Le Petit Matois Subreptice
 


- On a piqué mes Écolocroques ! le Boulet

Enervé, Victor Bourriqué bouscule tout ce matin-là dans la salle de rédaction du Petit Matois Subreptice, le journal régional d’inspiration « Verte » de Saint Tignous sur Nivette, dont il est rédac-chef. Petit journal, bon, c’est pas Le Monde, mais comme dit Jules, Jules Tefigue, rédacteur au même, qui aime bien citer son ancêtre ou approprié tel, vaut mieux être le premier du village que le second à Rome !

  Petit et vif, Victor, que ses collègues appellent entre eux Vic, ou le Boulet, parce qu’il est toujours pressé, qu’il a une tête ronde de vieux Gaulois et qu’il est facilement en pétard, a fait la découverte du siècle, comme il le dit lui-même, lorsqu’il a mis au jour le mouvement clandestin des Écolocroques. Il prépare d’ailleurs à ce sujet une série d’articles retentissants qu’il se propose de sortir sous la forme d’un quasi feuilleton au début de la saison touristique, lorsque le tirage remontera du fait de la fréquentation accrue de l’Office de Tourisme. Parce que l’OT promeut activement le Petit Matois Subreptice (le Matois tout court pour les initiés).
 

Et voilà qu’il a perdu les informations soigneusement collectées depuis un mois et qu’il classait, il en est sûr, enfin, quoi, dans le tiroir du haut de son bureau !

  Faut dire que rien ne va ce jour-là. Un vrai jour OGM[1]. A éradiquer avant la naissance ou à noyer dès que.

Ça a commencé par une panne de café qui l’a contraint à faire une halte au bistrot chez Mado. Mal réveillé et avec les bavardages des pas encore couchés de la veille qui lui ont collé la migraine.
  De ces jours dont raffole par esprit de contradiction Clémentine (Clémentine-Esméraldine Kaligourian), Clèm, sa compagne attitrée, qui ne boit que du thé et que même qu’elle commence à se demander ce qu’elle fait avec ce Boulet qui devient pesant alors qu’elle, courriériste au quotidien à fort tirage régional « La Lanterne du Fort », 100 000 exemplaires quotidiens, éprouve un attrait de plus en plus sensible pour les OGM[2] qu’elle côtoie quotidiennement à La Lanterne. Pour dire si le tirage de

La Lanterne déborde dans le ménage ! C’est vrai qu’au début, il y a… pffff … sais plus… elle avait craqué pour les crocs de la moustache cirée et le têtu poilu du petit bonhomme marrant et vif, actif, volontaire, « sans concessions » (enfin…).
L’usure de la réalité quotidienne…

 Victor a tout retourné sur et dans son bureau, installé dans le coin le plus reculé de l’ancien réfectoire du couvent des Marmoréens, qui est devenu

la Mairie, où

la Municipalité héberge la rédaction du Matois.

Coincé juste devant le débouché de l’escalier condamné par une lourde porte cloutée qui mène à l’étage et qui jadis reliait le réfectoire à la bibliothèque du couvent. Ce qui l’hiver ne manque pas d’ajouter l’inconfort de vents coulis à l’inconfort du lieu, mais, comme dit le Maire, Félicien Belcoucou, à local prêté, on ne regarde pas les joints !
  Six piliers massifs en soutiennent les voûtes séculaires. Couverts d’affiches et de notes, post-it et autres signes et signaux destinés à servir de pense-bête, de pense droit et de pense fort aux usagers du lieu, ils ponctuent cet espace laborieux et bruyant où les quatre rédacteurs du Matois s’activent à longueur de jour, de semaine et même parfois de nuit. 

  Les deux autres notables spécimens de cette rédaction, Jules Tefigue, originaire du Sud (le Sud, c’est le Sud-Est, quand on est dans le Sud-Ouest), et Rébéquée Taritournelle, originaire du Québec, courent présentement les commerces de proximité du centre-ville pour enquêter sur l’opportunité de l’implantation d’une Grande Surface supplémentaire dans l’immédiate périphérie urbaine. Comme dit le Maire, c’est pas parce qu’on sait ce qu’ils pensent qu’il ne faut pas leur demander leur avis. De toute façon ça ne change rien, mais ils ont l’impression qu’on s’intéresse à eux et donc qu’on les soutient. C’est la foi qui sauve. Après on a les mains libres. Et c’est bon pour les Elections. Ça c’est le quotidien de Rébéquée et de Jules. Le « local ».

 
Restent donc au Matois Victor et Béatrace, lui, chef pensant, chargé de l’Investigation, elle plutôt spécialisée dans les labeurs d’impression, voire dans l’impression de labeur, parce qu’elle a toujours l’impression que c’est elle qui fait tout ici. Elle ne déteste rien tant que de devoir s’occuper des « bilboquets » qu’on lui refile régulièrement sous la forme de petites annonces ou de tracts à intercaler dans son planning. Ça la met grognon.
Elle est souvent grognon.

  Les quatre téléphones sonnent en même temps sans que personne y réponde (on prendra les messages plus tard) et l’imprimante gros calibre ronronne dans son coin en attendant que Béatrace, sa conductrice attitrée en ait fini avec son troisième petit café matinal. Du Nes, imbuvable pour Victor. L’édition sort vers dix-huit heures et il faut pour ça « boucler » à midi pour « virer » les fichiers vers l’imprimerie qui édite la nuit

La Lanterne du Fort, et en complément sort leur édition[3]  le soir. C’est toujours la bourre. Pour aujourd’hui, c’est bon, et l’équipe prépare demain. Mais ce sera chaud.

  Entre papiers, stylos, écran, clavier, tasses vides, trieurs, dossiers, classeurs et tasses pleines mais oubliées, refroidies et abandonnées avant d’être transformées en tasses vides via la cuvette des chiottes, Victor rame à grands gestes en farfouillant dans tout ça comme un hamster dans sa cage. Les mâchoires (qu’il a fortes) serrées, les lunettes glissées au bout du nez (des demi-lunes, il n’a jamais supporté autre chose, a essayé le pince-nez mais ça fait vraiment snob et même con a dit Clémentine) (avec raison), les sourcils méphistophéliques (noirs de jais, Clémentine lui teint. C’est un secret conjugal, parmi d’autres que vous n’avez pas besoin de connaître) froncés et en bataille, il grommelle dans sa moustache (noircie itou) aux pointes relevées en crocs. Cirées. Une coquetterie. Il cherche. Cherche ce fichu papier où il a noté, clac en passant, le téléphone de son indic sur ce coup-là, LE coup qui doit faire le scoop de sa carrière et le promouvoir au rang de phare de la presse différente (on ne dit plus alternative) et faire du Matois un Grand Quotidien d’Opinion d’Audience Nationale (Clèm dit un Grand QO(A)N, et prononce bien sûr Grand Con, ce qui met Victor dans des rages noires lorsqu’elle ose la plaisanterie). 

  Mais que, bon dieu de bordel de merde, où que j’ai pu foutre ce papier à la con.
 
Ah. Voilà ! Il l’a retrouvé : s’était camouflé sous les épreuves de la veille à éditer aujourd’hui que Béatrace cherche de son côté avec des gestes spasmodiques rendus encore plus gaffeux par l’abus de caféine, pour caler sa mise en page. 

  C’est très énervé, tout ça.

 
Béa, c’est gentiment que ses collègues (qui l’adorent) l’appellent entre eux Moustache, même si c’est pas de sa faute si à 32 balais et des poussières ses hormones et sa lointaine ascendance lusitanienne lui jouent des tours ! Par ailleurs, elle est plutôt gironde, mais ses convictions écologistes lui interdisent toute forme de dépilatoire assimilé à un désherbant chimique, donc honni beurk. Des expériences malheureuses lui ont fait renoncer au rasoir qui a pour conséquence un renforcement quasiment érectile de broussailles abrasives. Son amant secret, s’il a la peau fragile, ce qui exclut le rasoir, adore positivement les douze poils qui poussent autour de ses aréoles, comme des petits tire-bouchons. Mais ça bien sûr, c’est top secret. 

  Elle a déjà renversé trois bouteilles de Coca (de Rébéquée), la bouteille de whisky que Jules planque sous son bureau, la boîte de trombones qu’elle utilise pour ses exercices de sculpture administrative et une pile hectométrique de dossiers marqués « divers-urgents » sur le coin de son propre bureau. Que ça l’énerve pis que la caféine, Béatrace :
- On va encore être à la bourre, me manque encore le compte-rendu du Maire sur le Conseil Municipal… Pfff… Ça fait encore ses trois pages facile comme d’hab ! Personne ne le lit, Je vais y faire des coupures !
- Déconne pas, répond Victor sans même relever la tête. Il tend les cinq feuillets noircis des épreuves qu’il vient de retrouver par hasard et que Béatrace rafle au passage d’un geste grognon.
Il poursuit, toujours sans relever la tête :
- Il a dit que les coupures dans notre budget seraient proportionnelles aux coupures dans ses discours. Et laisse-moi travailler, tu veux, moi c’est du sérieux.
- Ben lui il trouve que le dégazage du monument aux Morts c’est aussi du sérieux ! Et l’enquête sur la grande surface aussi. Et qu’ils feraient bien de se magner parce que ça, je dois le boucler pour demain !
Victor hausse les épaules.

  C’est la grande discussion habituelle entre les nouvelles locales (qui irriguent le journal de fortes subventions municipales, même si on ne dit jamais que c’est un bulletin municipal par dignité éditoriale, le bulletin municipal, ça fait plouc), et les articles de fond, où Victor se défonce allègrement, même s’il doit parfois mettre une sourdine à ses opinions. Les dépêches d’agences, on les récupère via

la Lanterne. Y’a des accords comme ça, qui facilitent la vie, même si on conserve une saine émulation concurrentielle et que c’est chacun chez soi.
- C’est vrai quoi, poursuit Béatrace quelle idée aussi d’avoir recherché du radon sous le monument aux morts !

  En fait, le Maire, Félicien Belcoucou, élu sur une liste d’opinion personnelle, n’a pas d’opinions partisanes et estime devoir satisfaire les opinions diverses de ses administrés tels qu’ils sont représentés dans son Conseil Municipal. On l’a surnommé « Opinion sur rue ». Son élection a été le fruit d’un compromis balancé entre les sensibilités fluctuantes d’une majorité variable, liée au caractère naturellement hésitant qui prévaut dans la circonscription. Les extrémistes régionalistes « Nari » (présents au Conseil Municipal) tentent de valoriser cet aspect du comportement local comme constituant l’un des caractères culturels fondamentaux du Pays[4].

Monsieur le Maire bien sûr pratique le genre, mais comme Monsieur Jourdain la prose, sans en théoriser la quintessence ni en revendiquer une AOC (ce qui au fond, est plus proche de l’esprit de la chose, qui s’accommode mal d’une fixation normative : ici plus qu’ailleurs un référentiel régionaliste serait difficile à établir). 

  Et donc, la minorité écologiste agissante de ce Conseil Municipal composé en majorité de minorités, alertée par la présence d’un gaz sournois, délétère et radioactif, qui a de surcroît pu induire (peut-être) des pathologies lourdes sous forme de « longues maladies » dans un autre massif montagneux, à mille kilomètres de là, massif lui aussi fortement régionalisant, ce qui crée des liens[5], la minorité écologiste, donc, a insisté pour qu’une recherche de radon soit effectuée sur le territoire de la commune.
Personne n’y croyant, tout le monde a approuvé, pour pouvoir envoyer promener d’autres revendications éventuelles, qui pourraient se révéler plus gênantes.

Manque de bol, on a trouvé un poil plus de radon qu’il n’est autorisé dans la norme européenne revue par les organismes indépendants reconnus par la tendance écologiste radicale représentée au Conseil Municipal.

 
Sous le Monument aux Morts.

Du radon.

Sous le Monument aux Morts.

  Il a donc fallu pousser les recherches (financées par la Communauté Européenne) de manière à ce que les enfants des écoles censés assister aux manifestations commémoratives du 11 novembre, du 8 mai et du 14 juillet ne risquent pas à cette occasion de se trouver exposés à des émanations délétères qui pourraient être rapprochées de l’action sournoise de quelque gaz de combat resté caché là, va savoir pourquoi et comment, dans ce lieu sacré où justement sont gravés les noms des victimes de gaz délétères, même si ce ne sont pas les mêmes gaz et même si ça fait presque un siècle de ça, victimes depuis longtemps oubliées, sauf ici où c’est écrit.

  Il est impératif que sa monumentale innocuité reste certaine pour ne pas ajouter des douleurs contemporaines aux douleurs historiques.

  Les experts dépêchés de Bruxelles par

la Préfecture, à la demande expresse du Maire, ont trouvé sous le socle de granit creux, en place depuis 1920, le débouché d’une faille profonde d’où suintent les molécules incriminées, et qu’il faudrait bien colmater si l’on voulait aboutir à un résultat sanitaire incontestable et garanti dans le cadre des procédures HACCP[6] généralisées vers lesquelles tendent les concepts presque unanimement admis de principe de précaution et de précautions de principe.
 Presque unanimement. D’où le débat au sein du Conseil Municipal dont les représentants ne sont pas tous convaincus, vu le coût exorbitant des travaux (qui ne seront pas entièrement pris en charge par

la CE), de l’intérêt majeur, en cette occurrence, d’une application stricte dudit principe de précaution : OK en ce qui concerne la cantine municipale, mais pas forcément pour ce qui est du monument aux morts.
 De débats, en discussions, en protestations, d’effets de manches en mains sur le cœur, on en est venu à un compromis provisoire en attendant : on va approfondir les recherches (de toutes façons payées par

la CE) et remettre à la prochaine réunion la prise d’une décision sur la suite à donner. Moyennant quoi les Conseillers écologistes, soutenus par les Naris[7], ont accepté de surseoir à leur manifestation de masse avec convocation de FR3, où ils prévoyaient de s’enchaîner aux obus de bronze verdis disposés aux quatre coins cardinaux du monument. Parce que ça tombe bien, ils sont quatre. Quatre élus.

  Trois pages. Et des problèmes éditoriaux dont la seule évocation envisagée fait frémir Béatrace : tribune libre incontournable, le Matois sera assailli de demandes partisanes contradictoires qui le placeront au cœur d’une tourmente municipale dont elle sent poindre les prémices avec une angoisse qui lui donne des sueurs froides qui la font frissonner jusqu’au creux des reins, qu’elle a joliment cambrés avec juste une petite ligne sombre de convergence pileuse dans le creux de la colonne vertébrale. Brrrr……..
  Alors quand Le Boulet vient les lui briser menu menu pour son scoop du siècle, ça lui donne envie de hurler, non, mais c’est vrai quoi ! 

 
Bon. Ce numéro de téléphone. C’est sur la côte.

  Béatrace édite les clichés et les découpe en grommelant pour visualiser sa maquette avant de l’assembler sur l’écran. Elle aime bien ça, ça lui rappelle le temps de l’offset, quand elle a commencé, il y a dix ans ou peut-être un peu plus. Et pendant ce temps-là, elle fiche la paix à Victor qui décroche son téléphone. Le vert. Il en a deux sur son bureau. L’un, relié à

la Mairie (il est mauve, et raccordé au central de

la Mairie, puisque

la Mairie se trouve dans le même bâtiment, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il y ait allégeance, attention, mais c’est

la Mairie qui paie les factures), l’autre (le vert, donc) indépendant du central, qu’il utilise lorsqu’une certaine confidentialité est requise. D’ailleurs il est sur liste rouge.
Un numéro sur la côte. C’est bizarre ça.

C’est le vert qu’il décroche, bien sûr. Sonnerie longue et attente longue… Pas de réponse… Il est sur le point de raccrocher lorsque la communication est prise. Voix d’homme un peu rauque, ou chargée, bizarre, glaireuse, voilà, glaireuse. Il s’attendait à une voix de femme… Victor a une hésitation :
- Je peux parler à Edgar ?
Un silence…
- Edgar ? Il est sorti… Qui le demande ?
Bizarre. Edgar c’est le nom de code de son interlocutrice, qu’il n’a rencontrée qu’une fois et qui lui avait dit de ne l’appeler qu’en cas d’extrême urgence. Mais là, dossier disparu et pas de nouvelles, il estime que ça mérite bien son appel, alors…
- Allo ? Vous avez demandé Edgar ? Qui le demande ?

Victor raccroche, songeur. Qu’est-ce qui se passe ?
Ce matin, pas de nouvelles contrairement à ce qu’il attendait, et maintenant, ce téléphone pas net… Alors ce n’est pas qu’on a piqué ses Écolocroques, comme il le pensait, un peu à la légère…

L’enveloppe du jour, celle qui, presque tous les matins, se trouve dans la boîte aux lettres du Matois, remplie d’informations précises sur les activités secrètes du groupe, n’a pas disparu : elle n’est pas arrivée. Le dossier, lui, celui qui était dans le tiroir de son bureau, en revanche, a disparu. Faudra demander à Jules et à Rébéquée. Mais ça m’étonnerait qu’ils y aient touché, ils savent que c’est la chasse gardée du Boulet et puis ils ont autre chose à faire. Heureusement, il en a conservé un double à la maison : il l’a enregistré sur son ordinateur portable. Et justement, ce matin, il ne l’a pas pris.
N’empêche… Inquiétant. Inquiétant…

Journée de merde en perspective.

 Songeur, Victor enfile son loden et sort. Un saut chez lui pour reprendre le portable.

Fait frisquet pour un matin d’avril.


[1] Organismes Génétiquement Modifiés, représentatifs de l’essence de l’exécration.

[2] Organismes à Gros Module.

[3] 5 000 exemplaires, diffusion gratuite à Saint Tignous sur Nivette et payante dans les kiosques des villes autour. Pour avis.

[4] Définition :
On entend par Pays le coin où tout le monde devrait parler la même langue régionale que parlent les régionalistes, enfin tous ceux qui constituent la Nation (d’où le nom de leur parti « Nari » pour National-Régionaliste), sinon c’est des traîtres ou des imbéciles ou de pauvres gens ravagés par des siècles de consanguinité. Les autres sont de méprisables colonisateurs, suppôts de l’Etat français (les Naris en sont restés à

la France de Pétain). Mais comme on n’est pas vraiment violents, ou qu’on se sent trop minoritaires, et que le fond de la tradition locale trop souriante et trop ambivalente ne permet pas l’expression du radicalisme absolu qu’on voudrait bien mais qui aliènerait une population dans son ensemble indifférente à ces arguties parce qu’elle n’en a rien à foutre, on se dispense de les faire péter au C4. Pour ce qui est des touristes, ça va bien tant qu’ils admirent le joli clocher, élément culturel de

la Nation, et qu’ils paient. Ce n’est pas le p’tet ben qu’oui, p’tet ben qu’non connu par ailleurs, c’est plus subtil, du genre « la vérité d’hier n’est pas celle d’aujourd’hui et encore moins celle de demain », directement hérité des Bons Pères très influents dans la région, ce qui permet d’allègres mouvements de veste, toujours avec un grand sourire, en fonction des besoins ou des intérêts du moment. Cela fonde, au moins chez les élites, une mentalité éminemment politique. Chez les élites, parce que les autres, hein, les autres, des paysans pour le plus grand nombre (au dire des élites), c’est comme partout, là où la pente moyenne des exploitations est comprise entre dix et trente pour cent, ça trime autant que ça peut, ça vote où on lui dit de faire, et ça paie.

[5] L’écologie par définition globale et donc mondialiste (mais alter) rejette la mondialisation (qui n’est pas alter) mais prône les expressions régionales comme base d’un mondialisme universel de type mille-pattes forcément équitable puisque différent. Et réciproquement.

[6]  Démarche dite H.A.C.C.P. (hazard analysis and control of critical points) : plan d’assurance qualité utilisé dans les industries agroalimentaires, qui implique des autocontrôles fondés sur la recherche des points critiques de contamination dans les procédés de fabrication.

[7] Qui contestent par principe la participation des morts du Pays aux guerres monumentalisées parce que ce n’était pas « leur » guerre (leur dernier combat à eux s’est (provisoirement, parce que, hein…) achevé à Muret sous les coups de Simon de Montfort en 1213) et que donc c’est en fait un monument aux victimes de l’Etat français.

A BORD DU HAI II (fin) / P1C1E13(2)


 
P1C1E13(2) (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 13(2))

 
A BORD DU HAI II  / P1C1E13(2)

 
C’est l’histoire où Victor et Clémentine, prisonniers à bord du Hai II, se trouvent menacés des pires extrémités (fin).



Le Numéro Un est resté souriant et le regard du Numéro Trois s’est allumé lorsque Clèm s’est échauffée :
- La colère vous va bien ma chère…
- Je ne suis pas « votre chère » !!!
- Allons, allons jeunes gens, pardonnez cette familiarité déplacée à mon fils, mais nous sommes fougueux dans la famille, et je crois que vous lui plaisez… (Vic a un geste de colère contenue), en tout bien tout honneur, mon cher, en tout bien tout honneur… Voyons, ce petit déjeuner… Vous devez être affamés, la « poudre de paix » des Chochos fait toujours cet effet. Il m’arrive d’en user lorsque j’ai besoin de repos, elle est inoffensive. Et nous ne l’avons utilisée que pour éviter d’avoir recours à la contrainte.

 
L’un des serveurs pousse devant lui une petite table roulante chargée de pains divers, de boissons fumantes et fraîches, d’un réchaud…
- Nous autres Allemands sommes fervents des petits déjeuners copieux : si vous souhaitez des œufs, du lard, ou autre chose, tenez, prenez une louche de caviar, cela éveille somptueusement l’appétit. Igor, servez cela à nos invités…
Le serveur présente les couverts en argent, garnit la fine porcelaine de Chine d’une louche volumineuse de petits œufs gris…
- Nos collaborateurs sont Russes pour la plupart. Voyez-vous, la débâcle de l’empire soviétique, de nos ennemis, n’est-ce pas, a permis certains… rachats fort intéressants. Notre flotte s’est constituée à partir de là. Il est certain que nos vieux U-Boote, aussi émouvants fussent-ils, auraient été bien vite réduits à néant par les moyens de détection modernes, ne serait-ce que par les satellites omniprésents. Ce n’étaient que des submersibles. Nous ne les utilisons plus que comme moyen de transbordement lorsque les côtes sont difficiles à approcher. Mais notre vraie puissance sous-marine est ici : vous êtes à bord d’un Typhoon, sous-marin nucléaire lanceur d’engins de feu la marine soviétique, que nous avons racheté, comme son frère jumeau, à son capitaine. Avec le capitaine et la majeure partie de son équipage d’ailleurs, équipage que nous avons largement doublé depuis pour le laisser opérationnel. Vous savez, l’élément fragile d’un engin de cet ordre, c’est l’équipage. On peut difficilement le garder plus de deux mois en mer. Et nous avons acquis son armement en prime ! Ces gens sont pragmatiques. Plutôt que de travailler pour rien et au péril de leur vie sur un bâtiment mal entretenu, ils ont préféré naviguer pour beaucoup sur un navire en bon état. C’est du simple bon sens. Et c’est ainsi que tant de sous-marins russes se sont perdus corps et biens… 

 
Le Numéro Trois hoche la tête, approbateur, un mince sourire sur ses lèvres minces. Il s’est fait servir une tasse de thé noir que le serveur a tirée au gros samovar d’argent ouvragé qui trône sur une console dans un angle de la pièce.
- Je vais tout vous dire, Monsieur Bourriqué, poursuit le Numéro Un. Nous possédons deux Typhoons et tout leur arsenal, outre les quatre U-Boote qui desservent nos bases. Plus une foule de petits bateaux de « pêche », comme ceux d’Agotchilho. Vous avez pu voir l’une de ces bases. Ne croyez pas que nous soyons de simples plaisantins. Vous pouvez juger des moyens de notre puissance d’après la puissance de nos moyens. Et vous êtes là pour le faire savoir. Lorsque nous parlons « écologie », croyez-moi, c’est sérieux.

- L’armement d’un seul Typhoon, avec ses vingt missiles nucléaires armés chacun de dix ogives représente cinq mille fois Hiroshima, enchaîne le Numéro Trois avec un large sourire. Paris, Monsieur Bourriqué, Paris se trouve constamment exposé à notre feu nucléaire. De même que Washington, Moscou, Londres, Berlin, Pékin, Dehli, Camberra, Tokyo, Rome, La Mecque, même… Vingt villes majeures en tout.

Machinalement, Clèm se sert une biscotte et la grignote avec des bruits de souris, ce qui paradoxalement agace Vic qui, les moustaches en désordre, pioche mécaniquement dans son caviar, sans quitter le Numéro Trois de ses yeux ronds. Et puis il semble réaliser, s’éveiller de sa torpeur et il se brûle en vidant d’un trait la tasse de thé qui se trouve devant lui. Du coup il se redresse sur son siège, crachant le feu aussi bien au propre qu’au figuré :
- Mais c’est monstrueux ! Vous menacez le monde !!!
- Avec votre aide, mes amis, avec votre aide… enchaîne ironiquement le Numéro Un.
- Jamais, crie Clèm qui s’est redressée d’un bond en renversant sa tasse de thé. Jamais !!!
Les serveurs se sont rapprochés derrière eux et appuyant des deux mains sur ses épaules, celui qui se trouve derrière Clèm la plaque à son siège.
Le Numéro Trois rit doucement :
- Allons, ma chère, je suis sûr que vous allez collaborer. D’autant plus que votre rôle sera purement passif. C’est votre ami Victor Bourriqué (il le montre d’un large geste à l’emphase moqueuse), Victor Bourrrrriqué (il fait rouler les « r » en roulant des yeux), comme diraient nos amis Russes, qui sera notre agent de communication. Vous ne serez que la collaboratrice et… l’incitatrice : voyez-vous, il n’est pas un seul des cent vingt hommes de cet équipage qui n’apprécierait quelques instants de… d’intense intimité avec vous. Et j’avoue que je me placerais bien en tête, quoique nous n’ayons pas la réputation des troupes soviétiques à cet égard… Je suis certain que cette perspective vous rendra très docile…
Clèm reste paralysée sur sa chaise, clouée par les mains lourdes qui pèsent toujours sur ses épaules.
- N’est-ce pas Piotr ? demande le Numéro Trois au serveur
- Da !!! Capitaine !! répond celui-ci avec un large sourire. Et l’une de ses mains vient s’égarer sur la poitrine de Clèm.
- Espèce de… Victor a bondi, mais il est à son tour cloué sur son siège par la poigne brutale d’Igor qui s’est placé derrière lui, tandis que le premier poursuit ses explorations mammaires… Le Numéro Un éclate de rire :