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ON LES TIENT / P3C1E4

P3C1E4 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 4)

  N°149 / ON LES TIENT / P3C1E4

  C’est l’histoire où l’analyse de l’enregistrement du meurtre d’Edmonde de l
a Vorme Séchée révèle qui sont les coupables.

 
Mercredi 8 juin
12 heure 30

La Lanterne

  La fouille du bâtiment qui fait face au journal et d’où la flèche est partie n’a rien donné.

  Alors, « on » s’est retrouvés, face au grand écran que Victor a fait installer dans le bureau directorial pour regarder le film : Ravot, bien sûr, mais aussi Lepif (j’ai confiance en son œil, a dit son chef pour obtenir qu’il soit là), Mouchoir, en grand technicien, est mis « aux manettes », et tous les Malfort, « y compris les dames » qui sont remontées d’Agotchilho avec Rébéquée. 

 
Lepif est le seul à ne pas être initié au secret des Goums. « On fera attention », a dit Béatrace. « Je te surveillerai, bavarde », lui a glissé Clèm à l’oreille, en se casant dans un fauteuil auprès d’elle, alors que Rébéquée s’assied près d’Hélène.

  Ce que le commissaire ignore, c’est qu’une ligne directe transmet les images au bureau N°1 et que Nouye et Amaïa regardent en même temps qu’eux et entendent ce qu’ils disent. Elles peuvent même intervenir sur le défilement des images et répondre directement en se mêlant à la discussion. Par souci de discrétion, on a remplacé l’interphone direct par un retour téléphonique discret. Non pas qu’on le cache à Ravot, mais allez lui expliquer cela devant Lepif !

 
Ce que lui, Lepif, ne comprend pas, c’est pourquoi toutes ces nanas sont là ! Est-ce qu’il emmène sa femme au bureau, lui ? C’est vrai qu’il n’a jamais eu le temps d’en avoir une très longtemps.

  - Le son ne sera pas très bon, précise Mouchoir avant de démarrer. J’ai filmé depuis cette fenêtre (il la montre) que Monsieur Malfort avait entrebâillée, mais si l’image doit être de bonne qualité, le micro ne pourra donner que des bruits d’ensemble…

Et il allume le grand écran plasma récemment installé dans le bureau. Il l’a raccordé au disque dur de la caméra électronique, par l’intermédiaire de l’ordinateur qui lui sert lorsqu’il veut réaliser un montage.

 
A ce moment, un appel de Nouye, pris par Victor, informe que le Mélanippé est annoncé pour demain matin… 

  La petite caméra est branchée. 

 
Images agitées : Mouchoir n’est pas encore calé.

On entend Victor hors champ :
 « - Cadre large… »
Zoom arrière qui découvre toute la place, puis le champ se resserre autour des seuls manifestants, et s’élargit de nouveau pour suivre à distance Daniel Forpris qui s’éloigne et remonte en voiture. La voiture démarre et tourne dans une petite rue, à l’angle du bâtiment d’en face qui reste visible dans le champ stabilisé, tout comme les petites rues qui l’encadrent et par où arrivent de petits groupes de manifestants.

  - Stop, demande Lepif en tendant le bras vers un point de l’écran…
- Oui, Lepif ? demande Ravot, alors que Mouchoir provoque l’arrêt sur image.
- Un peu en arrière… Non, trop… Image par image s’il vous plaît… Voilà…
- Et que voyez-vous inspecteur ? demande Eusèbe…
Lepif a toujours le bras tendu :
- Oui, stop ! Regardez, là, à l’angle de la rue…

En effet, à l’endroit précis où la voiture de Daniel Forpris a tourné apparaît maintenant l’arrière d’un véhicule, un coffre, et même une plaque… 

 
La façade du journal est exposée plein Sud, et bien que la luminosité soit médiocre, par ce temps couvert, la façade d’en face se trouve à contre-jour et il faut l’œil exercé du limier pour remarquer le léger mouvement dans l’ombre de la petite rue encaissée entre deux immeubles.

- Pouvez-vous zoomer sur le détail ? demande Lepif à Mouchoir
- Bien sûr…
L’arrière de la voiture se précise, reste net malgré le grossissement. À peine un léger flou. Mais la plaque est lisible :
- C’est la voiture de Forpris. Ce sera facile à prouver avec l’immatriculation.
- Mais il était parti !
- Pas bien loin ! Et il est revenu en marche arrière… Je serai curieux de voir ce qu’il attend… Reprenez, voulez-vous ?
- Vous voulez imprimer l’image ? demande Mouchoir…
- Et comment ! s’enthousiasme Ravot…

L’imprimante ronronne… La plaque est très lisible sur l’épreuve imprimée… Ravot branche la petite radio qui bourdonne discrètement dans sa poche et la porte à ses lèvres :
- Martial, identifiez ce numéro d’immatriculation, de suite, toutes affaires cessantes…
Il lui dicte ce qu’il lit sur son document.
- Je peux continuer ? demande Mouchoir en revenant au plan général initial.
- Allez-y, confirme Ravot.
  - Attendez, remarque à son tour Rébéquée, pouvez-vous revenir au début et recadrer le dialogue entre Forpris et la Vorme ?
- Voilà… répond Mouchoir ravi.

Le défilement s’inverse, silencieux, jusqu’au moment où Daniel Forpris, tout au début, entre dans le champ dont le cadre, encore changeant, mal défini par Mouchoir, reste limité aux manifestants, s’élargit, revient. On distingue nettement le directeur du C’est tout naturel, souriant face à la caméra, qui serre la main d’Edmonde de la Vorme Séchée, que l’on voit de dos, en lui disant quelques mots. Elle semble protester, tandis que Forpris accentue son sourire, retient manifestement sa main, et articule lentement un mot qui affole totalement son interlocutrice, soudain véhémente…
-  Serrez sur Forpris ! demande Ravot, je pense que nos spécialistes pourront lire ce qu’il dit sur ses lèvres… Revenez…

  Le téléphone spécial sonne. C’est Nouye :
- Victor ? Je crois comprendre ce qu’il dit. Le dernier mot, c’est Hybris… 

  Et elle raccroche, toujours aussi laconique…

 
Vic en reste comme les deux ronds de carotte déjà évoqués, et puis il répète tout haut :
- Hybris… « Elle » m’a dit qu’il a dit « Hybris » !!!
- Repasse encore ! ordonne Eusèbe…
- C’est bien ça, confirme Eusèbe, n’en dites rien à vos experts, laissez-les chercher. Les nôtres, qui suivent « en ligne » (précise-t-il en guise de vague explication devant le regard ahuri de Lepif), annoncent Hybris. Nous verrons s’ils confirment…

Ravot approuve du chef. Il a compris qui sont les « experts » en question et l’idée de la tête que ferait son inspecteur s’il voyait Nouye assise, à poil (elle l’est sans aucun doute) (elle l’est, bien sûr, et Amaïa est debout derrière elle, Tijules couché sur ses seins) devant l’écran du bureau N°1, le fait sourire…

  - Regardez la femme, observe Béatrace à son tour…

L’image se déplace jusqu’à cadrer la directrice de Lartigo qui, vue de trois quarts dos, semble s’être figée, totalement affolée…

- Forpris lui a donné la sentence… constate Clèm en croisant les mains sur son ventre… Mon dieu…
- Elle sait ce qui l’attend ! remarque Béa…
- C’est ce qu’elle craignait lorsque je l’ai libérée… souffle Ravot… Je l’ai tuée… Je ne pensais pas « qu’ils » iraient jusque là.
- Vous saviez ? demande Lepif les yeux ronds…
- Je savais que ses patrons n’accepteraient pas qu’elle soit mise en cause et qu’elle risque de parler… Poursuivez, ajoute-t-il à l’intention de Mouchoir.

 
L’enregistrement repart. 

  On observe l’arrivée de Varochaix et de ses Naris.

Leur groupe est armé des pancartes qu’ils sortent d’une camionnette qui s’est arrêtée au coin le plus éloigné de la place. Ils amorcent un mouvement giratoire autour des policiers en braillant les premiers slogans…

- Ils sont fous ces Naris, remarque Clèm. Varochaix s’est converti, lui aussi ? Avec troupes et bagages apparemment ! Décidément, « ils » ramassent tout ce qui traîne, ces nuisibles !

  Les mouvements se précipitent, les gestes se font plus brusques, agressifs, violents…

- Regardez la Vorme, souligne Jeanne, elle essaie de les calmer, c’est comme si elle prenait conscience du pétrin où elle est enfermée, elle…
- Elle me dit d’essayer de les calmer, enchaîne Ravot. Elle m’a dit textuellement, je m’en souviens très bien : « Faites quelque chose, commissaire, ils sont privés de saucisses depuis deux jours, ils peuvent devenir dangereux »… Comme si le fait d’être privés de saucisses signifiait quelque chose. Elle en parlait et les regardait comme des drogués en manque et capables de tout ! Elle était complètement affolée !
- Regardez le Maire et le Conseiller en matière d’économie électorale, ajoute Victor, ils ne sont pas nets d’habitude, mais là ! On dirait qu’ils se déchaînent ! Le Maire…
- … me file des coups, précise Lepif. J’ai failli lui en coller une, mais il a vite arrêté son cinéma : quand il s’approchait de moi, il prenait les coups de bâton que les autres me destinaient, et il est fragile, le minet !
- Ça s’organise, remarque Rébéquée, ils ont l’air de répéter une danse en chantant les exploits d’un certain Putois… Le son est mauvais, mais on comprend…

  En effet, au milieu des cris, le « Grand Putois putassier » est maintenant scandé par la foule et rythme les coups de bâton qu’elle distribue, creusant l’écart entre le centre défensif constitué des cinq policiers et le cercle tournoyant des agresseurs.
 
Edmonde de la Vorme Séchée, entre les deux, tente manifestement de les séparer, de faire quelque chose, comme elle le dit à Ravot, dérisoirement évitée par les uns et par les autres…

  On entend la voix d’Eusèbe, hors champ :
« - Ils vont se faire écharper !
- Il faut faire quelque chose ! répond Mouchoir…
- J’y vais, crie Victor, appelez Rébéquée et continuez de filmer ! »
  - Stop, arrière ! interrompt de nouveau Lepif…

Mouchoir arrête, revient en arrière lentement…
- Là, indique Lepif, regardez Pélot !
- Il perd la boule, confirme Ravot : il va sortir son arme… Continuez, Mouchoir, lentement… Je l’ai recadré.
On voit la baffe magistrale qui calme le gros inspecteur. A partir de cet instant, il va s’efforcer de se placer au centre des quatre autres policiers, pour échapper aux coups.
- C’est là que je vous ai dit qu’on aurait besoin de renforts, confirme Lepif, qui reconnaît ses propres mouvements à l’écran.
 
Et puis le silence : on devine que Victor, suivi de Toto, vient d’apparaître sur le perron du journal.
- Essayez d’avancer image par image, demande Ravot…

  La foule cesse son mouvement tourbillonnant, et se tourne vers le journal, comme un seul homme.
 

Le poids du silence semble peser sur les épaules des manifestants qui fléchissent les genoux dans un geste d’élan grondant, laissant les policiers les dominer de leur stature. Mais ils les ignorent maintenant, ils vont les contourner, cela se sent dans leurs regards concentrés sur la façade du journal, sur Victor et Toto, invisibles à l’image, puisque le perron est juste sous la fenêtre de l’étage d’où la scène est filmée.

Le geste d’élan est évident, manifeste, palpable…

  Tous, même les policiers, se sont tournés vers les nouveaux arrivants…

  Tous, sauf Edmonde de la Vorme Séchée, dont le bras se tend dans un geste ralenti, vers la façade opposée, sans que l’on puisse voir son visage,

la Vorme, comme on l’appelle, grande femme sèche, dressée entre les policiers debout et la foule aux genoux fléchis, détachée, visible, cible parfaite, dont le cri aigu, à l’analyse des sons maintenant coupés par le ralenti des images, sera nettement audible sur le fond sourd du grognement de gorge des assaillants…

  Edmonde de la Vorme Séchée sur qui Mouchoir zoome de sa propre initiative…

  Edmonde de la Vorme Séchée… 

  Une longue pointe rougie lui perce le cou, sous le chignon, là où l’image précédente ne montrait que quelques cheveux grisonnants…
 
Edmonde de la Vorme Séchée qui tourbillonne, bras levés, en montrant son regard horrifié, encore luisant d’une ombre de vie, tandis que de sa bouche grande ouverte émerge la hampe emplumée de noir de la flèche qui lui a cassé les dents avant de lui transpercer la gorge.  

  Edmonde de la Vorme Séchée, la bouche pleine de sang…

  Et qui tombe.

  Mouchoir arrête l’image sur le petit tas gris que forme le cadavre sur les pavés de la place. 

 
Un silence épais s’est installé dans la pièce…

  Hélène pleure, le visage caché sur l’épaule de Rébéquée. On l’entend lui demander :
- Tu crois qu’on pourra les arrêter ?
- J’en suis sûre, ma chérie, grâce à toi…

Lepif lève le nez sans oser rien dire…
 

- Revenez quelques images en arrière et élargissez le champ au maximum, demande Ravot qui est le premier à reprendre vraiment ses esprits.

  La main tendue de la Vorme désigne la façade d’en face. Une fenêtre ouverte. Mais le léger contre-jour, en effaçant les reflets des vitres, ne permet pas de la distinguer facilement des fenêtres voisines, aussi sombres qu’elle, sauf par l’absence du montant central du châssis, lorsque l’on y prête une attention soutenue…  

  - Vous avez vu la fenêtre ?
- Oui, ça y est… Je zoome…

  La fenêtre qui s’approche… Mouchoir tripote ses réglages : luminosité, contraste… Une silhouette fantomatique là-dedans… Contraste, luminosité, définition… On est en HD, je devrais l’avoir mieux que ça, grommelle Mouchoir en pianotant sur son clavier…

 
La fenêtre est assez haute et étroite. La silhouette se précise…

  - C’est une femme ! s’écrie Lepif…
- Une amazone, confirme Jeanne…
 
Le léger flou du grossissement poussé au maximum laisse deviner dans la pénombre du contre-jour, derrière la ligne courbe d’un arc tendu, un visage sensuel dont les lèvres frôlent la corde tirée par deux doigts couverts d’un gant et qui encadrent le talon d’une flèche encochée, le regard clair d’un œil figé sur sa cible, une épaisse chevelure blonde relevée en chignon… Le retrait de l’épaule, le profil de la position, le bras nu qui tend l’arc, le crispin plus sombre du gant qui protège la main gauche et l’avant-bras du claquement de la corde, la tunique serrée à la taille…

  L’imprimante ronronne…

 
Image suivante : la corde relâchée, l’arc écarté par le geste, qui découvre le visage , souriant, sûr de son fait…

  L’imprimante ronronne…
 

Image suivante : la fille s’avance un peu, dans l’élan de sa satisfaction, livre une silhouette un peu plus claire…

  L’imprimante ronronne…

 
Image suivante : la fenêtre refermée…

  - Elargissez au maximum et laissez filer, demande Ravot…
 
En bas, c’est le désordre, les manifestants s’échappent en courant, comme poursuivis par des diables…

- « Cadre large, filme ! » entend-on dire par Eusèbe…

  On voit aussi Ravot crier des ordres en montrant l’immeuble d’en face, la fenêtre refermée… Lepif courir vers sa voiture, les agents se précipiter vers la porte de l’immeuble… Les pimpons, l’arrivée des renforts, Pélot réconfortant le Maire… Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, ahuri, qui s’éloigne en hochant la tête, comme s’il se demandait ce qu’il peut bien faire là… Ravot qui fait signe à Victor de s’en aller…

 
- Reviens en arrière, reviens !!! crie Béatrace debout, je l’ai vue ! Je l’ai vue !!! Je jure que je l’ai vue !!! Ouais !!! On les tient ! On les tient !!

  L’œil flamboyant, elle court jusqu’à l’écran en faisant des grands signes « en arrière » à Mouchoir qui remonte lentement le temps en tapotant son clavier :
- Stop ! Regardez !
 
Triomphante, elle pose le doigt sur un point de l’écran que Mouchoir agrandit aussitôt.

  - Bravo Béatrace ! Bravo ! s’écrie Ravot enthousiasmé qui se lève et vient lui coller deux gros bécots sur les bouts des moustaches ! Tu as raison : on les tient !

 
Le coin de l’immeuble, la rue où est toujours garée la voiture de Daniel Forpris, que l’on voit mieux que tout à l’heure, dans la lumière qui maintenant se glisse entre les immeubles… 

  Une silhouette blanche en courte tunique, cuisses à demi-nues et espadrilles lacées sur les mollets, l’arc à la main, apparaît furtivement, ouvre la portière arrière et monte dans la grosse berline qui démarre aussitôt…

POUACRE / P3C1E7

P3C1E7 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 7)

  N°152 / POUACRE / P3C1E7

 
C’est l’histoire où Arthur se trouve confronté au professeur Pouacre, qui fut le Numéro 5 des Écolocroques. 

  Mercredi 8 juin
Le matin, sans doute.
Harpie

 
Il est difficile d’évaluer le temps qui passe lorsque rien ne bouge et que l’on se trouve réduit à une passivité de mannequin. Compter les battements de son cœur ? Les clignements réflexes de ses paupières ? Ses inspirations ? Mais bien vite, le décompte s’en trouve perturbé par les souvenirs qui bougent lentement au fond de l’esprit… Souvenirs proches, mêlés à l’angoisse de l’avenir proche, souvenirs lointains, nostalgies… Angoisse d’impuissance… Qu’est-ce qu’elle a voulu me dire ? Ce Luis ? Celui qui a été retrouvé écorché au Petit Matois ? Cette petite ordure d’Arnaud Boufigue semblait s’en réjouir… Et il a dit que mon sort serait plus… amusant ? Qu’est-ce qu’elle a bien pu me faire avaler ? Pourquoi ?

 
Il lui semble maintenant ressentir le fourmillement précurseur de sa libération : la drogue relâche ses effets… 

 
La porte s’ouvre derrière lui. 

 
Il peut tourner un peu la tête…
 
- Ah, bravo ! J’avais bien calculé la dose, se réjouit le personnage qui vient d’entrer. Petit et noir de poil, un long cou de vautour à la pomme d’Adam saillante, coiffé au bol largement au-dessus des oreilles, tout de noir vêtu, le petit bonhomme sec et nerveux s’avance en tordant le cou pour venir regarder Arthur par-dessous…

 
- Je me présente, Arthur Malfort, je suis le Professeur Pouacre… Je fus en mon temps  désigné par le Numéro Cinq, chez les Écolocroques, et je suis maintenant veuf du Numéro Quatre que les Chochos ont livrée à leurs damnés crabes… Je fus donc également le gendre du Numéro Un qui subit le même sort que sa fille, mon épouse, comme je l’ai dit. Et cela à cause de vous, de votre père et de tous ceux de votre bande, Arthur Malfort…

Il tourne autour d’Arthur en se frottant les mains et en ricanant, comme si tout cela le plongeait dans la joie la plus pure. Arthur, qui se libère de plus en plus de l’emprise de la drogue, le suit des yeux en tournant sur lui-même, dans une sorte de ballet comique où un « grand » regarderait de haut un « petit » qui paradoxalement dominerait une situation indéfinissable. 

 
Il découvre à cette occasion les deux malabars, armés de curieux pistolets en plastique jaune, qui encadrent la porte laquée par laquelle Pouacre est entré. Des fois qu’il lui prendrait l’envie de tordre le cou au vautour qui l’encercle dans sa danse. Et qui s’arrête, comme s’il prenait conscience du grotesque de la situation :
- Mais asseyez-vous, mon cher, nous serons plus à l’aise pour discuter…

  Arthur s’assied, encore flageolant, dans le profond fauteuil que lui désigne Pouacre, toujours debout, et qui enchaîne, sans cesser d’arpenter le tapis, comme s’il ne tenait pas en place :
- Comment va ce cher Vladimir ? Il vous a raconté… ?
- Raconté quoi ? La préméditation de son geste ?
 
Arthur a la voix rauque et ces efforts l’ont épuisé. Pouacre semble s’en apercevoir et il éclate de rire comme à une bonne plaisanterie :
- C’est vrai que vous avez vécu une épreuve redoutable ! Survécu serait plus juste… Bravo, mon cher ! J’avoue que vous m’avez épaté. J’ai réprimandé cette chère Élue que sa jeunesse pousse parfois à quelques excès de susceptibilité ! Elle se prend un peu trop à son personnage de vierge farouche. J’y ai quelque responsabilité, en tant que Mentor, mais j’aurais été très déçu de vous voir périr sous les assauts de ses Amazones !
 
Il éclate de rire, s’assied dans le fauteuil placé en vis-à-vis de celui d’Arthur et s’y renverse en se tapant sur les cuisses :
- Bitenor !! Ces filles vous ont baptisé Bitenor !!! Ah vous êtes un sacré morceau !!! Bravo !!! Le qualificatif n’est pas très subtil, mais il témoigne d’une admiration sincère, croyez-le bien. D’ordinaire, le fiancé que l’on donne en pâture à ces dames meurt en quelques heures, mais vous ! Encore bravo.
  Il s’essuie les yeux d’un revers de manche…
 
- Vous m’avez fait pleurer de rire mon cher… Vous êtes un cas… Les Malfort sont tous comme vous ? Votre papa est vieux maintenant. Je me suis laissé dire qu’il s’était remarié il y a peu… Pas de petit frère en vue ? Mais trêve de plaisanterie. Vous devez vous douter que vous ne sortirez pas vivant de l’aventure… Non pas que je vous en veuille le moins du monde pour ce que vous avez fait de ma belle famille : cela cadrait parfaitement avec mes projets… Eux-mêmes, ces fameux Numéros, avaient manqué de loyauté envers moi : Numéro Cinq disaient-ils, sans préciser qu’après moi restaient en attente deux autres enfants de la famille, discrètement planqués dans une institution suisse et dont j’ai été désigné comme étant le Mentor lorsque leur âge les a placés en lice ! Du coup, je n’étais plus le Numéro Cinq, mais le Numéro Sept !!! Je devenais le Septième dans l’ordre naturel de leur succession, derrière deux femmes, qui plus est… Non, je n’en veux pas aux Malfort ! Comme je vous l’ai dit, ils m’ont plutôt rendu service. Vous ne mourrez pas pour satisfaire ma rancune. Mais, que voulez-vous, mon meilleur ennemi n’en est pas moins mon ennemi. Et si je vous relâchais, je suis certain que vous chercheriez à me faire des misères, comme votre père et ses absurdes Chochos… Absurdes, mais bien utiles quand même. Vous savez que c’est eux qui m’ont appris tout ce que je sais en matière de drogues ? Ils sont très forts là-dessus ! Dame, plus de 100 000 ans de poisons de chasse et de pêche… C’est cela que les Numéros n’ont pas compris : ils ne croyaient qu’à la technologie lourde. Des parvenus… L’avenir est à la biochimie fine… Mais, je cause, je cause…  Mon associé souhaitait vous interroger pour savoir où vous en êtes vraiment de vos investigations, mais je lui ai dit que depuis le temps que l’Élue, ma pupille, vous a enlevé, vous aviez dû perdre le fil des évènements. D’autant que nous avons bien amorcé notre implantation et que l’opération de prise en main de la population semble réussir. Nous nous contenterons donc de vous « préparer » pour une autre mission, qui devrait nous débarrasser de toute opposition. Vous y serez notre allié secret, Arthur Malfort ! Réjouissez-vous, vous allez entrer dans l’histoire ! Dans Notre Histoire ! 

  Il se lève, les bras au ciel, soulevé d’enthousiasme. Arthur, étourdi par ce flot de paroles extravagantes s’apprête à se lever à son tour, mais se trouve cloué dans son siège par la poigne massive des deux malabars qu’il a oubliés dans l’histoire.
 
Il se débat, mais Pouacre, ricanant, s’approche une seringue à la main. 

  Les malabars l’immobilisent.

 
Pouacre enfonce l’aiguille dans son bras…

  Arthur grogne de rage impuissante…
 
Il retombe, inconscient.
 

TERRIBLE VENGEANCE / P3C1E14

P3C1E14 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 14)

  N°159 / TERRIBLE VENGEANCE / P3C1E14

 
C’est l’histoire où Amaïa explique qu’elle a « endormis » Arthur et Béatrace pour éviter la terrible vengeance de Pouacre. Elle propose de faire intervenir Ôoumloc. 

 
Vendredi 10 juin
8 heures 30
Chez Mado

 
- Eh bien, commissaire, on a de petits yeux ?

Mado apporte son café matinal à Ravot qui s’installe en bougonnant à sa table.
 
Il est rentré à 4 heures du matin, après avoir aidé au transport d’Arthur qui a été conduit dans la chambre qu’occupe Béatrace près du bureau N°1.

Ouâniahoua est restée près de lui, sur un lit de camp, mais armée de son bâton, pour veiller, défendre, protéger.

Béatrace, elle, a été placée dans la chambre voisine, sous la garde de Rébéquée.

 
Il faut dire que le geste d’Amaïa avait profondément bouleversé tout le monde, et qu’elle avait eu un peu de mal à expliquer ce que Tijules lui avait raconté dans son baragouin babillant.

Et aussi pourquoi elle avait également « endormi » Béatrace, pour éviter des réactions qui auraient dépassé la compréhension de l’enfant.
 
Et puis on a discuté pour tenter de comprendre ce qui se passe :
  - Arthur se trouve sous l’influence de nos ennemis, et je pense qu’ils utilisent nos armes, nos armes goums, a déclaré Amaïa. Leurs drogues sont dérivées des nôtres, la drogue d’inconscience qui a placé Arthur dans cet état ressemble à notre poudre de sommeil. Je crains qu’ils n’en utilisent d’autres, des drogues qu’ils ont fabriquées à l’imitation de notre poudre de pouvoir…
- Et cela expliquerait beaucoup de choses sur le développement de
la Nouvelle Réna, approuve Ravot…
- Ce que j’en ai vu et ce que vous m’en avez dit va dans ce sens, poursuit Amaïa, mais ce qui nous est traditionnel et utilitaire est devenu entre leurs mains un moyen d’oppression. Je ne peux l’admettre. Cependant, je n’ai pas reconnu de traces de drogues dans ce que vous m’avez apporté comme échantillons de ces saucisses que consomment leurs adeptes et qui semble générer chez eux un état de manque que ne provoquent jamais nos poudres… Je ne vois qu’une solution pour guérir Arthur… Mais il faut que vous me fassiez absolument confiance. Et ce ne sera pas sans risques pour lui…
- Si ce que tu nous dis est exact, il semble suivre une sorte de suggestion post hypnotique très forte, observe Clèm…
- Une suggestion sans doute ancrée par des drogues, mais aussi par les méthodes d’affaiblissement physique et psychologique qu’utilisent les sectes de tout poil : on fragilise, et on impose un schéma de pensée dont la victime ne peut plus se défaire… appuie Victor. Il suffit de le regarder : il a perdu au moins vingt kilos en un mois…
- Il a dit à Tijules qu’il doit tuer tout le monde ? demande Hélène qui ne parvient pas  plus à se faire à l’idée qu’Amaïa puisse comprendre son baragouin qu’à celle qu’Arthur puisse leur faire le moindre mal…
- Il sait où trouver tous les explosifs possibles dans mes « archives » (P1C2E5) (P1C2E9) (et je vais les mettre en sécurité dès demain), mais il peut aussi manipuler les ressources de gaz d’Agotchilho, empoisonner la nourriture, ou nous égorger la nuit, murmure Eusèbe en baissant la tête, oui, c’est possible, et c’est même leur meilleur moyen de nous détruire : utiliser l’un de nous contre nous… A plus forte raison Arthur… Ce serait une vengeance épouvantablement perverse… Epouvantable…

 
Jeanne lui prend la main et la porte à ses lèvres :
- Il n’y est pour rien…
- Je le sais… Je le sais… N’empêche…
- Il y a quand même un paradoxe dans cette histoire, observe Ravot en se prenant la tête entre les mains. Qu’il soit maintenu dans cet état de sujétion, implique qu’il en soit lui-même inconscient. Dans ce cas, il ne subit aucun conflit intérieur… Qu’il se trouve dans l’état de tension où nous l’avons vu et qui l’a amené, même si je ne comprends pas comment, à « parler » à Tijules qui a « expliqué » l’affaire à Amaïa est incompatible avec l’état post hypnotique dont parle Clèm. On alors, c’est que cet état est imparfait. Et je pense que ceux qui l’ont relâché n’auraient pas couru le risque de nous le « rendre » sans être sûrs de leur coup, c’est-à-dire de son absolue inconscience. Tout ce qu’ils ont accompli jusqu’ici montre une organisation parfaite et des moyens énormes déployés sans faille…
- C’est très juste, approuve Rébéquée, mais nous ne trouverons pas facilement la réponse à cette question : peut-être une psychanalyse… Mais nous n’en avons pas le temps…
- Il faudra me faire confiance, reprend Amaïa en posant la main sur la tête de Tijules, profondément endormi entre ses seins. Mais je répète que cela n’ira pas sans risques pour Arthur. Je dois ajouter une chose : si nos adversaires ont repris nos poudres au travers de leur chimie…
- Pouacre est aussi chimiste, glisse Clèm…
- Il est donc vraisemblable que c’est ce qui s’est passé : ils les ont reprises et transformées… Alors, nous aurons besoin de l’aide de l’un de vos chimistes pour débrouiller l’écheveau de leurs méthodes.
- Amélie Fouad, intervient Ravot. Elle est chimiste et toxicologue. Mais il serait bon de lui adjoindre Lepif…
- Il faudra les faire venir… Mais attention, Jules, je vais appeler Ôoumloc. Je n’ai pas besoin de te rappeler…
- … la discrétion… Ils en sont capables…
- …et ils devront faire preuve de sang-froid. La vie d’Arthur en dépendra. Et peut-être la leur… Et peut-être la nôtre… Il est toujours dangereux de solliciter Ôoumloc. Ne te trompe pas sur leur compte… Ce sera une épreuve très particulière. Je ne l’ai jamais tentée. Je préparerai moi-même Béatrace qui devra y assister en connaissance de cause. Maintenant, que chacun se repose. Nous ne pouvons laisser Arthur dans l’état où il se trouve. C’est impossible pour lui, il ne survivrait pas à sa tension intérieure. Mais c’est aussi impossible pour nous, qu’il menace directement.
- Le monde entier ignore encore l’amplitude de ce qui se prépare et que nous ne faisons qu’entrevoir, intervient Jeanne en serrant dans la sienne la main tremblante d’Eusèbe… Arthur détient sans doute une clé qui nous permettra d’y voir plus clair… Mais il est lui-même enfermé dans cet état second…
- Demain, je tenterai de le libérer. Rébéquée, prends Tijules avec toi, pour que Béatrace le trouve dans ses bras à son réveil. Je viendrai vers midi lui expliquer pourquoi je l’ai « endormie » aussi brutalement, et ce qui va se passer. Allez vous coucher : s’il le faut, prenez la poudre de sommeil que Nouye vous donnera… Il faudra que demain vous soyez forts. Jules, tu disposeras de toute la matinée pour prévenir tes amis et leur montrer notre cité si tu le souhaites. Vous pourrez manger en notre compagnie : je veillerai à ce que la soupe vous apaise. J’appellerai Ôoumloc à l’étale de la marée haute, vers 15 heures… Il sera très important pour Arthur que la marée descende… 

 
Ravot n’a pas pris de poudre de sommeil. Il est rentré par le métro avec Vic, qui voulait assurer l’édition, au journal, et expliquer un peu les évènements à Toto et à Mouchoir, et à 4 heures, il dormait, épuisé, dans sa chambre de chez Mado.

 
Et maintenant, après s’être éveillé en pestant contre son réveil, il attend Lepif à qui il a laissé un message au commissariat. 

 
Et Lepif n’est pas là. 

 
Et ça le rend grognon.

 
- Je lui ai pourtant dit d’être ici à 8 heures ! Et de faire venir Amélie ! Qu’est-ce qu’il fiche ?
- Il n’a peut-être plus envie de revoir sa copine Zézette, soupire Mado en levant au ciel des yeux désespérés…
 
Ravot hausse les épaules :
- Je crois que l’incident est définitivement clos, Mado. Lepif n’est pas à l’heure, mais il n’est pas de ces pâles individus qui oublient le lendemain ce qu’ils ont dit la veille, ou qui affirment le contraire…
- Ça existe, ça ? demande Mado, innocente…

 
Ravot soupire…
 

LA PRISE DE LA MAIRIE / P3C1E27

P3C1E27 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 27)

  N°172 / LA PRISE DE LA MAIRIE / P3C1E27

  C’est l’histoire où Varochaix, du Nari (parti National Régionaliste) (voir sa biographie succinte en suivant ce lien) profite de la vacance du Pouvoir pour s’en emparer. 

  Samedi 11 juin
9 heures
Garage Varochaix

 
Varochaix s’éveille, détendu, satisfait, léger, oui, léger… C’est toujours comme ça les lendemains de séance à la Nouvelle Réna, et en son temps, Arnaud Boufigue lui avait expliqué que c’était le propre (c’est le cas de le dire) des âmes pures. 

  Il baille largement, pète bruyamment et abondamment, agite le drap pour répartir dans la chambre ses flaveurs puissantes, et reste ainsi un temps, satisfait, heureux du bonheur simple et organique de se sentir bien dans sa peau, bien dans ses draps, bien dans son pieu, dans ses propriétés, dans ses œuvres… Bien, quoi.

  De son appartement, logé au-dessus du garage, il peut entendre, très étouffée, l’activité des quelques employés, qui, le samedi matin, travaillent hâtivement pour achever quelques réparations, préparer quelques véhicules, régler quelques moteurs… Terminer avant midi. On ne bosse pas l’après-midi.

 
La femme de ménage vient à dix heures (une Espagnole poil aux pattes intouchable mais efficace, discrète et de toute confiance). Elle travaille une heure ou deux et dégage le plancher, comme tous les matins de la semaine. Elle occupe un pavillon minuscule à l’entrée de la cour du garage, où elle vit avec son mari invalide et leurs deux enfants silencieux. Concierge, quoi. Et tellement heureuse d’être ainsi logée « gratuitement » qu’elle se ferait couper en rondelles pour « el Patronn’ ». Dévouée…

  A cette heure-là, Varochaix est descendu depuis un bon moment dans son bureau, juste dessous, et il prend quelques rendez-vous, ou bien il lit le journal, surtout le samedi.

 
Ce samedi là, il lit le journal, les pieds sur le bureau. 

  Bordel !!!

 
Et puis il repose le journal.

  Et puis il réfléchit…

 
Dix heures. 

  Il a réfléchi.

Il se lève, arpente une seconde le bureau et appelle :
- Hémi !!

La secrétaire translucide entre en serrant son bloc-notes sur la veste de son élégant tailleur fuchsia à boutonnage controversé (un bouton à droite et un à gauche. Un effet inventé par son amie Clara, dite Clarinette, des Créations Gigounette, qu’elle essaie pour le « roder » avant le défilé de demain soir à

la MJC, que sa calotine de copine écrit : «

J-C »). Ça tombe bien, la jupe est largement ouverte par-derrière, avec un effet de panty jaune vif et des mi-bas verts.

  Docile, elle s’accoude sur le bureau et prend la pose, croupe tendue.

  - Mais non, conne, prends mon répertoire et note d’appeler tous les adhérents disponibles du Parti. Rendez-vous dans un quart d’heure à la mairie.

 
Le Parti, et cela, Hémi le sait, c’est bien sûr le Nari. La liste se trouve dans le répertoire personnel de Varochaix, tiroir de droite de son bureau, auquel elle ne peut accéder qu’avec l’autorisation expresse du Patron. C’est le cas. 

  Elle se redresse. Ça craque un peu. Faut dire qu’elle a encore perdu deux kilos. Elle est descendue à 250 calories. Elle est contente : elle tend vers l’idéal. Elle a enfin mis sa photo en maillot sur son blog proana et elle reçoit des félicitations. Et on l’a rassurée : on lui a assuré que ce qu’elle « prend par là » n’apporte pas de calories en plus. Donc, elle peut travailler sans s’inquiéter. Un stress en moins. C’est bien : on dit que le stress fait grossir.

 
« Gardarem lou Mairie », déclare Varochaix à l’employée municipale qui se trouve à la réception. « Le Maire est mort, vive le Maire ! », ajoute-t-il pour expliquer à l’ignare le contenu implicite de sa déclamation liminaire. Encore une colonialiste planquée dans le système. Il va falloir un grand coup de balai de purification ethnique dans tout ça, dès que les choses seront calmées.

  Calmées, parce qu’ici, c’est un peu le soir après Waterloo, lorsque le petit caporal a capoté et que les chevaux démontés tournent en rond sur le champ couvert de morts sur qui tombe la nuit.

 
C’est tout à fait ça, se dit Varochaix : des bourrins qui hennissent en tournant en rond. Secrétaires de ceci, agents de cela, déboussolés, avec des phrases qui ressortent du brouhaha général, comme des étincelles sortiraient de la braise au vent de la déroute : « et il paraît que ceci », « et il paraît que cela », « tout nu », « avec le Conseiller en matière d’économie électorale », « vous auriez pu penser ça d’un homme aussi sérieux, vous ? », « de lui, sûrement pas, de sa femme, peut-être »… Et cetera.

  Et surtout, des guichets mal fermés qui battent au vent de la panique, et des portes qui claquent…

 
Un fayot a noué un crêpe noir à la poignée de la porte principale, on crie : « t’as trouvé le drapeau ? », et puis : « comment on fait pour le mettre en berne ? »…

  Varochaix a réuni les cinq affidés disponibles qui l’ont rejoint et les a disposés en fer de lance. Et il fonce dans la tempête, direction, le bureau du Maire.

 
Une petite secrétaire pâlichonne aux yeux bouffis de larmes tente de le retenir :
- Vous ne pouvez pas…

  Mais elle est écartée d’un revers de la main qui l’envoie se rasseoir sur son siège à roulettes, lequel, dépourvu de moyens de freinage, court sur son erre jusque dans la vitrine qui protège un drapeau broché d’or, témoin fameux d’une lointaine bataille gagnée on ne sait quand contre on ne sait qui par une confrérie dont le nom inconnu se perd dans ses plis glorieux, et une large et longue épée, certainement très lourde, quoique bouffée de rouille, et qui fut en usage pendant, dit-on, des siècles, à fin de justice décollatoire.

 
La chaise et son contenu secrétarial s’arrête là avec un léger bing, sans toutefois briser la glace, épaisse et verrouillée. Toutefois, le mouvement de pivot induit par la dissymétrie du choc précipite la petite secrétaire pâlichonne aux yeux bouffis de larmes les quatre fers en l’air, le coccyx sur la moquette bouclée de l’antichambre. 

  Elle couine parce qu’elle a mal.

 
Le fer de lance se consulte du regard, hésitant un instant entre l’ignorer, la passer par les armes (l’épée est là, incitatrice en diable) ou lui passer dessus (le champ se trouve libre, la pose, incitatrice), ainsi qu’il sied aux occupantes colonisatrices vaincues par les armées du peuple. 

  Varochaix remet de l’ordre dans leurs pensées en leur rappelant que la Nation ne saurait se comporter comme une bande sans feu ni lieu ni foi ni loi ni Dieu ni Diable ni maître ni ressources ni morale, enfin, comme une bande de soudards avinés débourrant un couvent de jeunes filles sans dessus ni dessous ni devant ni derrière. Comme un vulgaire Raspoutine !

  D’ailleurs, Dieu est avec Nous.

  Et puis on n’a rien bu.

 
P’tite saucisse ?

  On se fait une pyxide entre amis. Ça réconcilie tout le monde avec la pureté des grands vainqueurs. 

 
Vive le Béarn libre !

  La fille a filé sous son bureau, regrettant d’avoir mis sa mini bleue pour venir bosser. Et sa petite culotte rouge avec ses bas blancs. C’est vrai qu’avec le défunt maire (mon dieu… le défunt maire, quelle tristesse), elle ne risquait pas grand’chose. Juste une félicitation pour son patriotisme foncier. Mais là, elle a senti passer le vent de l’histoire et le souffle corrompu des hordes barbares remontées de la nuit des temps pour égorger nos filles et nos compagnes. Ça lui donne des frissons frisottants dans les frisous.

  Et puis, coach coachant son équipe avant l’épreuve et l’effort, Varochaix regroupe ses Hommes et leur souffle l’Ambition de la Victoire (en français, parce qu’ils n’ont pas tous dépassé les premières leçons de la Langue) :
  - Istrégoud ! Istrégoud ! s’exclame-t-il, lançant ainsi leur farouche cri de guerre, comme un défi au monde entier…
  - Istrégoud ! Istrégoud ! reprennent-ils en chœur, positivés à bloc…
 
- C’est notre chance ! J’étais le Numéro 3 de la cité et nous en souffrions tous, rabaissés par l’Etat français et sa domination humiliante, taillés et corvéés à merci par le monstre fiscalo-totalitaire qui nous brimait à quia jusqu’au fond de nos campagnes, traqués par ses hordes soldatesques et policières, niés par son école sournoise, dont les noirs hussards enrôlés sous la bannière de l’oppression linguistique arrachaient la langue de nos aïeux de la gorge de nos enfants innocents, pantelants, sanglotants, ruisselants…

  Un silence. L’émotion est palpable, On renifle virilement. Y cause bien, y’a pas.

 
Varochaix enchaîne, la main sur le cœur :
- Mais les Numéros 2 et le Numéro 1 de cet Etat dans l’Etat qu’est notre belle et antique ville se sont entre-tués, dans un spasme obscène où leur infamie se révèle à tous ! Le podium est libre ! Nous en occuperons, de plein droit, la plus haute marche. J’y monte, j’y suis, j’y règne !

  Et dans un geste large, il ouvre en grand la porte du bureau du Maire :
- Pas de vacance du Pouvoir. Nous veillons, nous gagnons !

DÉPART POUR L’ÉLYSÉE / P3C2E1

P3C2E1 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 1)

  N°190 / DÉPART POUR L’ÉLYSÉE / P3C2E1

C’est l’histoire où Eusèbe et Jeanne partent pour Paris, conduits (dangereusement) par Rébéquée.

  Mercredi 15 juin
Départ pour Paris
 
Et voilà. 

  A force de vivre si bien dans le cocon tout chaud de la Famille et de la Tribu, seulement torturés par la mort de l’un ou l’absence de l’autre, ils en avaient un peu oublié la vie quotidienne de tout un chacun. 

  Et de devoir rejoindre, si peu que ce fût, le centre élyséen de tout ce monde compliqué les contraint à renouer, à relier entre elles les ficelles multiples et quotidiennes de l’embrouillamini de la vie plate, comme elle vous fuit du tiède robinet de la banalité (ou comme un discours de député de la majorité, dirait le Président).

  Déjà, le trajet jusqu’à l’aéroport de Pau dans la DS de Rébéquée a constitué une épreuve. 

  Certes, Eusèbe et Jeanne ont continué de circuler depuis les « évènements », mais là, entre la route par endroits sinueuse et la conduite de Rébéquée, il ne s’agit plus de circuler mais de survivre. 

  Le chasse-neige est passé à l’aube aux endroits encore un peu blanchis par un saupoudrage nocturne.
Il reste des plaques blanches.
Ça glisse un peu.
Ce qui empêche les passagers de suivre le monologue de leur pilote.
 
Elle parle de la situation, bien sûr, et de ce qui les attend à Paris.
Et de ce qu’ils ont prévu de faire.
Oui, cela constituera « leur » première initiative.
Oui, c’est très important.
Oui, ils seront prudents.
Non, ils ne pensent pas que Weide, la secrétaire Amazone du Prédlarép (tout le monde l’appelle comme ça maintenant que Béatrace a lancé le mot) les agresse directement.
De toute façon, avec ta manière de conduire on va se casser la gueule et ils n’auront même plus à nous achever.
A moins que tu ne veuilles attraper l’avion au vol ?
Oh, Jeanne, faut pas t’affoler, d’ailleurs on arrive.
Allez, amusez-vous bien, soyez prudents, très prudents, bise, bise, et vroum, elle est repartie.

  Ouf.

LE TRAÎTRE VLADIMIR / P2C3E16

P2C3E16 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 16)

  N° 140 / LE TRAÎTRE VLADIMIR / P2C3E16

 
C’est l’histoire où Arthur reçoit les confidences du traître Vladimir qui lui dévoile les plans secrets du professeur Pouacre.
 
Mardi 7 juin
Sans doute à midi
Hai II

  D’un repas l’autre…

 
Beaucoup plus roborative se trouve être la cuisine de bord du Hai II. Russo-prussienne d’esprit, elle se fonde sur une déclinaison intensive de la pétote[1] et de la charcuterie, précédée d’un bortsch épais et odorant trempé de pain noir, et suivie de pâtisseries gluantes ou de laitages fluides. De quoi soutenir de robustes guerriers. De quoi retaper Arthur.

Qui justement partage la table de Vladimir.

  - Eh bien, mon cher Arthur, on récupère ? Vous avez eu beaucoup de chance… Et j’admire vraiment votre robustesse. Notre Patronne se montre parfois un peu… radicale dans l’application de ses sentences, lorsqu’elle s’estime offensée par un regard insolent, surtout lorsque ses filles deviennent nerveuses et qu’elle pense qu’une bonne détente leur assouplira le caractère ! On a beau être de race supérieure, il faut les tenir ces sauvageonnes ! Vous avez dû la regarder d’un peu trop près ou vous montrer un peu trop galant ! Ah, ces Français… Nous autres Slaves sommes beaucoup plus discrets à ce sujet. Bien sûr, nous violons à tour de queue lorsque la possibilité s’en fait jouir, mais notre romantisme foncier ajouté à des siècles de totalitarisme aristocratique, puis soviétique, nous a rendus prudents : nous troussons la servante, mais ne levons jamais les yeux sur la barinia ou la commissaire politique !
 
Arthur fixe tristement son assiette de patates à la crème de harengs.

- Vous ne dites rien ? Allons, mon cher, ne me laissez pas croire à une bouderie ? Nous arrivons demain et n’aurons peut-être plus d’autres occasions de nous parler. Vous m’êtes sympathique, et…
- Cette sympathie n’est pas partagée, Vladimir. Vous ne l’avez pas compris ? Vous incarnez pour moi le traître absolu, celui qui s’apprête à livrer à son pire ennemi l’univers pour lequel il a feint de combattre… Non, vous ne m’êtes vraiment pas sympathique…
- Allons, allons, voilà bien de ces jugements à l’emporte-pièce qui trahissent le simplisme politique de leurs auteurs. Je ne vous ai pas trahis, je vous ai utilisés. Ce n’est pas de la trahison, c’est de la stratégie.
- De la stratégie ! C’est le genre de sophisme que développent tous les politicaillons de la terre pour justifier leur ambition imbécile, quand elle n’est pas simplement criminelle !
- Mais non… Voyons, examinez calmement les faits : nous nous trouvions en face d’une sorte de pouvoir népotique qui tendait à se verrouiller en dynastie : les Numéros. Ils vous l’ont exposé eux-mêmes, non ? Et vous trouviez cela préférable à…
- … à quoi ? Le savez-vous seulement vous-même ? Nous avions réduit cette emprise monstrueuse et nous étions en train de tenter de réparer les dégâts que sa folie avait réalisés sur la planète lorsque…
- … lorsque nous sommes intervenus : n’alliez-vous pas retomber dans les impuissances politiques de votre « démocratie » molle ?
- Parce que ce que vous préparez sera préférable ? Et que préparez-vous, d’ailleurs ? Une « démocratie dure » ? Le savez-vous vous-même ?

  Un serveur apporte à Arthur une énorme jatte d’un flan rose tremblotant et se retire.

  - Mangez votre dessert, mon cher, vous avez encore besoin de forces. Je vais vous raconter le début d’une histoire…
Il était une fois un savant docteur comme seule semble-t-il
la Prusse peut en générer. A la fois physicien, biologiste et chimiste (mais les Allemands sont tous Doktor et chimistes), il cherchait vainement à trouver le moyen de réaliser quelques unes de ses idées, dans le monde circum-soviétique finissant, lorsque l’une de ses étudiantes retint son attention. Certes, elle était un peu plus âgée que ses consœurs, mais elle avait « quelque chose », une sorte de rigueur, de distance. Elle semblait vraiment appartenir à un autre monde. Rien de sentimental ni de sexuel dans cet attrait, non, mais une… reconnaissance.
De son côté, elle semblait s’intéresser de très près à ce que son professeur avait de meilleur : ses travaux.
Un jour, il fut invité dans sa famille. Il s’y plut. Leurs intérêts convergeant, ils s’épousèrent. Ils n’eurent pas d’enfants. Enfin, pas dans le sens où vous l’attendez, et où, peut-être vous-même…

  Arthur redresse la tête et le regard qu’il lance à Vladimir le fait battre en retraite :
- Oui, mes félicitations, je suis désolé pour votre famille, votre enlèvement est une épreuve, et tout ça, mais c’est la guerre… Bon. J’en reviens à notre histoire : vous n’avez pas rencontré cet homme. Vos amis Clémentine et Victor, eux, ont pu faire sa connaissance. Devenu le Numéro Cinq, le Professeur Pouacre s’est trouvé pris dans la même nasse que les autres Numéros. Mais pas par hasard : il trouvait tout à fait anormal qu’une telle puissance soit laissée entre les mains d’individus incapables de concevoir autre chose qu’une petite dictature familiale. D’autant que c’est grâce à ses travaux que cette dictature avait pu se mettre en place : c’est lui qui a conçu le plan de conquête météorologique de la planète, c’est grâce à ses relations qu’ont été « récupérés » les stocks d’armements atomiques et les sous-marins nucléaires soviétiques qui ont permis le coup de force que vous avez vécu. C’est lui qui a étudié les drogues subtiles des Chochos, dont vous avez pu apprécier les effets, cher ami, et enfin, c’est lui qui a assumé l’éducation des derniers enfants du Numéro Un, ces Élus, jumeaux destinés à une existence subalterne par les visées dynastiques absurdes de leur père et de leur grand-père ! C’est le Docteur Pouacre. Dont j’étais l’assistant et le correspondant russe…

  Arthur a reposé sa cuiller :
- Et donc, vous avez profité de notre action pour…
- … pour prendre le pouvoir, parfaitement. Nous attendions l’occasion et vous nous l’avez fournie. Nous savions que les Chochos réagiraient. Il y avait eu des mouvements précurseurs du séisme, des refus, des révoltes. Nous savions, nous, qu’ils n’étaient pas stupides et qu’ils disposaient de ces armes traditionnelles redoutables que sont leurs potions, élaborées au cours des millénaires, contrairement à ce que pensaient les Numéros du fond de leur racisme imbécile. Nous avons poussé à la roue, si je puis dire, lorsque le Numéro Deux s’est attaqué à vous, sachant quelles ressources vous pouviez mettre en œuvre. Je disposais de moyens de communication spécifiques, via le satellite « Réseau » lancé à l’insu des Numéros, et des bases ultra secrètes d’Omphalie et de Harpie, simples lieux de repli, dans l’esprit des Numéros, mais en fait, bases stratégiques équipées et noyautées par nos soins…
Maintenant, nous développons le concept parareligieux des Élus au travers du circuit commercial des Super Trocs en nous alliant à des spécialistes du commerce et de la finance, mais il y a plus de dix ans que le Professeur Pouacre éduque les Élus et les prépare dans ce sens : il a compris qu’il est plus facile de séduire que de combattre, et il séduit le Monde…
- Et donc, vous me dites que le professeur Pouacre s’est laissé capturer volontairement par les Goums ? Mais c’était suicidaire !
- Un risque calculé : il connaissait suffisamment les Chochos pour savoir où s’arrêterait leur vindicte.
- Et si les Goums n’avaient pas réagi à temps et n’étaient pas intervenus, à Thulé ?
- Ce n’était que partie remise…
- … et tant pis pour nous…
- Tout au moins, tant pis pour Victor et Clémentine. A mon grand regret… Mais je suis sûr que maîtrisant Agotchilho comme vous le faisiez, la rage d’avoir perdu vos amis vous aurait inspiré une solution de secours pour venir à bout de Thulé : j’étais prêt à vous informer de la situation, avec l’appui du Professeur, via le satellite « Réseau ». Mais nous ne tenions pas à ce que vous ayez connaissance de son existence…
- Votre objectif reste donc inchangé : conquérir le monde. Mais au profit de Pouacre !
- Oh, Pouacre n’est pas seul, il est aidé d’associés… Mais cela restera un pouvoir discret, qui unira la planète sous une houlette unique. Plus de guerres, mon ami, plus de désastres humanitaires. Réfléchissez à la chose : un pouvoir mondial. Unique. Incarné mystiquement par deux beaux jeunes gens partout célébrés, peoples absolus et indiscutables à l’instar des dieux antiques qu’ils incarnent et devant qui chaque adepte initié se prosterne d’ores et déjà…
- Ce que je ne comprends pas, c’est comment vous pouvez imaginer une seconde que le monde va se précipiter aux genoux de vos Élus de carnaval…

  Vladimir éclate de rire :
- Ecoutez moi bien, Arthur : nous sommes le 7 juin. Vous avez « disparu » le 6 mai. L’« offensive de séduction » a été lancée  à Saint Tignous sur Nivette le 3 mai. En France, nous comptons aujourd’hui officiellement huit millions d’initiés qui, selon leurs moyens, rendent hommage entre deux et trois fois par semaine aux Élus ; dans le monde, après que nous ayons lancé la même campagne, adaptée à chaque pays, et ce depuis une quinzaine de jours en moyenne, nous comptons cinquante millions d’adeptes. Dans un mois, la France comptera douze millions d’initiés, et le monde, un milliard… Dans deux mois, nous serons les maîtres… A moins que nous ne précipitions les choses…

  Arthur repousse les restes du flan qui tremblotent devant lui :
- C’est impossible !

Vladimir lui sourit :
- Demain, nous serons en Harpie. Vous verrez par vous-même…
 


[1] Localisme picardisant de « patate ».