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LES CHEMISES DE LA VEUVE / P3C1E28

P3C1E28 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 28)

  N°173 / LES CHEMISES DE LA VEUVE / P3C1E28

  C’est l’histoire où Varochaix, Maire autoproclamé, est séduit par la veuve Belcoucou avec qui il explore les chemises du Maire défunt. 

  Samedi 11 juin
10 heures 30
Mairie de Saint Tignous sur Nivette

 
Le grand bureau est désert, comme si l’ombre du défunt Maire rôdait dans les rideaux. 

  Non, pas désert. 

 
Varochaix a vu, derrière la tenture qui voile l’un des murs, comme une silhouette… Et ce n’est pas un fantôme !

  - Attendez-moi dehors et gardez bien la porte, souffle-t-il à ses héros, surpris, faut avouer, mais trop disciplinés pour le montrer à de potentiels témoins qui ne pourraient qu’être adverses.
 
Puis il entre.

  Il a fermé la porte.

 
Il écarte la tenture.

  C’est la femme du Maire. De l’ex-Maire. Le Feu. Le Défunt. 

 
Qui lui sourit, bien vivante. Elle n’a pas eu le temps de refermer le coffre qu’elle vient d’ouvrir avec difficultés. C’est vrai que son mari ne lui a pas montré comment on ouvre ce putain de coffre. Elle savait seulement où il en avait noté la combinaison. Et où se trouvait la clé. Alors, elle a un peu ramé pour trouver comment on fait, et puis la porte est vachement lourde. Et elle s’est pété un ongle, merde…

  - Bonjour… Vous êtes Monsieur… ?
- Varochaix, Monsieur Varochaix. J’étais Conseiller Municipal, mais… Je suis maintenant le Maire… Le Maire autoproclamé par la Volonté du Peuple d’Ici…
- Le Maire ? Mais mon mari…
- … est mort… Je vous connais Madame, pour vous avoir rencontrée à une réunion du POS[1], où vous conseilliez votre mari, avec beaucoup de clairvoyance, dois-je reconnaître…
- Ah, oui… Monsieur Varochaix, du Nari, je crois (il acquiesce de la tête), mon époux m’a parlé de vous… Feu mon époux… Mon dieu, quel drâââme épouvantable… 

  Elle sort un mouchoir de batiste bordé de dentelle de Calais et s’essuie les yeux, soupire, s’assied sur une chaise proche, placée juste auprès de l’entrebâillement de la lourde porte d’acier. 

  - Mon Dieu… Que vais-je devenir, moi, pauvre malheureuse, pauvre femme au désespoir, perdue, seule, sans amis, sans parents, frêle petite barque au sein de la tempête…
- Oh, Madame, vous avez bien…
- Personne, Monsieur, personne…
- Mais cependant…
- Personne, Monsieur, personne… Ô, quel terrible destin que celui d’une veuve…

 
Varochaix ne peut que tenter de réconforter ce noble désespoir, une main sur l’épaule de cette pauvre femme qui en glisse à ses pieds…

  - Vous avez des amis, pauvre âmette éperdue…
- Croyez-vous que l’on aime, que l’on soutienne celle que fut la plus fidèle, la plus tendre des épouses, celle qui de tout son cœur, de toute son énergie, soutint les combats d’un homme assassiné que les méchants, vous le verrez bientôt, ô, Monsieur Varochaix, d’un homme que les méchants diront indigne, par méchanceté pure, car ce sont des méchants, sûrs de l’impunité que leur laisse son âme égarée dans les Cieux. Ô, Monsieur Varochaix, je connais bien ce monde, ce monde impitoyable où les pires ambitions côtoient les jalousies les plus triviales et où la mort du Maître sera l’occasion des vengeances de ces valets, de ces monstres sordides qu’il tenait éloignés par son Glaive infrangible ! Par son Glaive brandi (elle lui entoure les genoux, et appuie à ses cuisses un front marmoréen de pleureuse crétoise[2])… Par son Glaive brûlant (elle se redresse un peu sur les genoux et le front marmoréen se retrouve à hauteur de sa taille) (la salope, se dit Varochaix)… Par son Glaive tendu, poignée ferme et solide, racine du bon droit, comme bruyère au vent et indéracinable, sauf à l’assassiner (elle tire sur la racine, pour l’éprouver, sans doute, d’une main vigoureuse) (la sâââlope, soupire Varochaix, les yeux levés au ciel)… Glurp, achève-t-elle enfin, lorsque la racine de bruyère se mue tout soudain en écume de mer (rhâââ lovely, reconnaît Varochaix, délaissant la critique)…
 

Et c’est ainsi que Varochaix a connu sa première extraction de racine carrément de bruyère.

 
Mais il se reprend vite, et retrouvant son souffle en regroupant ses forces, rajustant ses effets, il pose la question essentielle :
- Alors, ce coffre ?

 
Sans attendre une réponse fortement engluée, il écarte le lourd panneau d’acier et en explore la vaste cavité ainsi dévoilée, car c’était un grand coffre.

  La veuve Belcoucou, qui s’est relevée en s’essuyant la bouche de son mouchoir de batiste bordé de dentelle de Calais, se rapproche aussi : elle avait eu juste le temps d’ouvrir, pas d’explorer. Elle se doutait bien qu’il n’y avait pas d’argent là-dedans, juste une petite liasse tout juste suffisante pour les menus frais courants. Quelques chéquiers inutilisables, au nom de la commune, mais… des dossiers.

C’est cela qu’elle cherchait.

 
- Pensez-vous que nous soyons en droit de consulter ces documents, faux-cultise-t-elle ?
  Varochaix hausse les épaules :
- C’est ce que vous alliez faire, non ?

 
Elle baisse la tête tandis qu’une légère roseur lui colore les pommettes, qu’elle a hautes[3].

  Mais Varochaix a déjà sorti la pile et l’a portée sur le bureau d’acajou massif, parfaitement rangé, où œuvrait le défunt édile. Le coffre est vaste, la pile épaisse.

 
- Son stylo… renifle Madame veuve Belcoucou. Un Mont-Blanc que je lui avais offert à l’occasion de sa dernière érection[4].

Et elle l’enfouit dans le vaste sac Hermès qu’elle avait laissé auprès du coffre.

  Varochaix s’en retourne un temps vers la porte et prévient ses hommes qui montent une garde impassible : rassemblez-moi tout le personnel dans le hall d’entrée dans trente minutes. Et fermez la porte de la Mairie. Pas de visiteurs. Mettez un panneau « Fermé pour deuil ». Sous-titré en français !

  Puis il revient au bureau dont il tire les rideaux, se croûte une petite saucisse, en offre poliment une autre à la veuve Belcoucou qui non-mercise de la tête en achevant un raccord de rouge à lèvres, et revient s’asseoir devant le bureau. La veuve colonise sa cuisse droite où elle s’installe en tortillant du prose, avec un grand sourire :
- On regarde ? demande-t-elle les yeux brillants…  

  Et on a vu : chaque chemise, rouge pour les adversaires, verte pour les « amis », blanche pour les autres, établie à un nom, de personne ou même d’entreprise, contient trois sous-chemises, baptisées « Dossier de personnalité », « Fiche de collaboration », « Relevé de prestations »…

 
Dans le « Dossier de personnalité » on retrouve tout ce que l’on a pu découvrir sur les petites histoires personnelles de chacun, depuis les indiscrétions et ragots, manies, petits travers ou grandes fautes, obtenus par les indiscrétions policières et les écoutes de tout ordre, qui font que l’on sait que Truc trompe sa femme avec celle de Machin, que Machin court après les petites filles, que le fils Untel fume de l’herbe à chats ou que Tartempion a payé au noir Dugenou, ouvrier de l’artisan plombier Ducoin pour retaper sa salle de bains et la repeindre en rose. 

  Les irrégularités dont les entreprises ont pu se rendre impunément coupables sont bien sûr enregistrées avec le plus grand soin. Ne serait-ce que les pots-de-vin versés dans d’autres villes pour accéder à tel ou tel marché public… 

  Certaines des fiches les plus anciennes, datées de 1945, indiquent par exemple qu’une certaine Rachel est juive, mais qu’elle est trop comestible pour être dénoncée, du moins pas tout de suite, ou que certains journalistes de la Lanterne seraient tentés par la Résistance.

  Bien sûr, ces fiches anciennes datent du maire précédent, père (officiel) du défunt. Ce dossier est riche de photos, de notes téléphoniques, de documents de toutes sortes. 

 
Dans le dossier « Fiche de collaboration », souvent réduit à un simple bristol, sont relevés les domaines « d’exploitation possible » des informations énumérées dans le dossier précédent ou disponibles par ailleurs, avec les références. Ou les risques que les adversaires relevés peuvent faire courir à ce qui est pudiquement appelé « la Municipalité ».

  Le « Relevé de prestations » récapitule la balance des services rendus et reçus par chacun des individus fichés. C’est éloquent. Pots-de-vin, chantages, concussion, exactions, malversations, prévarications et extorsions de toutes sortes sont relevés, chiffrés, et leur mode de règlement indiqué.
  Bien sûr, « on » se garde bien de dire où ces fonds, considérables dans leur ensemble, se trouvent versés. Ce qui enrage la veuve qui n’est manifestement pas au courant du dixième de ce qui a circulé comme argent sous les lourdes tables de la mairie.

 Varochaix s’attarde sur quelques dossiers, à commencer par le sien dans lequel il trouve peu de choses qu’il ne connaisse déjà. Sauf qu’il se fait rouler par Tiburce Véhicule-Petit, directeur de

la MJC, qui met dans sa poche la plus grande partie des frais d’impression du bulletin du Parti, le Burlatrri, et que Gertrude n’a adhéré au Nari qu’à la demande de Boufigue. 

  Il apprend aussi qu’Iparretarak, le mouvement terroriste basque, a contacté le défunt maire pour obtenir le versement d’un impôt révolutionnaire, et que ce foireux a payé ! Sans qu’un seul centime soit reversé au Nari, légitimement local ! Un scandale !

  En revanche, personne n’a découvert la méthode que lui, Varochaix, a mise au point pour obtenir qu’un semblable impôt soit versé au Nari, via des surfacturations effectuées par une imprimerie de Pau amie de la Cause. 

  Il rit encore de la tête qu’un sous-traitant a tirée quand il lui a présenté, à prendre ou à chercher du boulot ailleurs, une facture de six mille euros pour mille étiquettes minuscules destinées à garnir des boîtes à clous ! C’était trois fois le prix de la boîte par étiquette. Mais c’était pour la Cause. Bien sûr, il ne lui a pas dit, il n’a fait que parler de « frais de promotion et de collaboration commerciale » !

  Quant à Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, son dossier est l’un des plus épais de la pile, avec l’histoire détaillée du lotissement des 6000, de l’hôtel, mais aussi avec d’obscures tentatives d’import-export de pâté à l’huile d’olive risquées à l’occasion de missions officielles dédiées au co-développement durable de lapin dans des pays très pauvres mais riches en terriers discrets et profonds, tentatives avortées, non rentables et foireuses autant que secrètes. Toujours cette ambition brouillonne, notait en marge Belcoucou qui comptait bien utiliser ces documents pour éliminer son concurrent le moment venu en l’accusant d’incompétence.

  Réjoui par ces découvertes, Varochaix se dit qu’il serait temps de penser aux choses sérieuses.

D’autant que la veuve toujours perchée sur sa cuisse droite s’agite en lui suggérant d’accepter sa collaboration, la main glissée entre deux boutons de sa chemise et la tête appuyée tendrement sur son épaule. 

 
C’est vrai que la greluche sait beaucoup de choses. De plus, elle est douée, tempérament de feu, le cul agréable (il en vérifie machinalement la consistance, ce qui provoque quelques gloussements qu’il stoppe d’une tape un peu plus rude), et tout ça. 

  Mais faut respecter un minimum de convenances. Et rester prudents. Bon. OK. On collabore. Viens me retrouver chez moi, tu pourras dépouiller les fiches, mais pas avant ce soir. Et tard. Tu diras que tu vas chez ta mère pour te remettre de ton chagrin, ou… Oui, je te fais confiance pour trouver une connerie crédible… 

 
En attendant, j’embarque tout ça avant que Ravot y mette son nez. 

  Celui-là, faudra trouver moyen de le bloquer une fois pour toutes. Oui, Maupuis m’a dit qu’il s’en occupait, mais ça n’avance pas vite. Passe-moi une saucisse. Mais non, salope, arrête ! Dans la pyxide que j’ai posée sur le bureau. Au fait, tu n’en manges pas ? Et dégage discrètement. Ah, tu as une entrée personnelle ? Mais arrête, salope, je parlais de la porte. Faudra que tu me montres. Je parle toujours de la porte, pour l’instant. 

  Moi, faut que je prenne en mains la mairie, mes gusses doivent avoir réuni le petit personnel…


[1] Plan d’Occupation des Sols, qui détermine la destination des terrains, constructibles ou non constructibles, intéressants ou pas, selon l’Intérêt Supérieur de l’Urbanisme et de celui qui s’en occupe.

[2] Pourquoi crétoise ?

[3] Crétoises ?

[4] Lapsus. La veuve a voulu dire élection.

LE TRIOMPHE D’AMÉLIE (3) / P3C1E34

P3C1E34 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 34)

 
N°179 / LE TRIOMPHE D’AMÉLIE (3) / P3C1E34

 
C’est l’histoire du triomphe d’Amélie qui annonce le résultat de ses investigations au commissaire Ravot, en présence de Lepif.
Ses découvertes chimico-toxicologiques à propos des drogues de

la Nouvelle Réna. Ravot, rêveur, manifeste toujours une jalousie larvée pour ces salauds de jeunes. Et une admiration croissante pour le travail de la belle.

  Lundi 13 juin
11 heures 30
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

  Après le début, c’est la suite de P3C1E32 et de P3C1E33 (liens).
 
… Amélie ménage une pause dramatique et reprend :
 
- Qui dit drogue dit absorption, manifestation croissante, acmé, puis dissipation progressive des effets, selon le schéma bien connu de la courbe en cloche. Il est probable que la métabolisation de cette drogue (ou de ces drogues, d’ailleurs, car je songe en fait à des cocktails de drogues, après ce que j’ai vu chez les Goums), en détruise les traces. D’où l’intérêt d’analyses croisées réalisées sur les deux cadavres, le premier, celui du maire, ayant vu interrompre brutalement cette métabolisation tandis que l’autre la poursuivait pour un temps indéterminé mais assez court. Vous voyez ?

  Ravot interpellé hoche la tête pour bien confirmer qu’il voit.
 

Lepif, qui a vu, ne se donne pas cette peine, se contentant d’attendre pour revoir.

  Amélie poursuit en se grattant le mollet, ce qui constitue pour elle une marque de grande concentration intellectuelle :
- J’ai d’abord recherché comment la drogue a pu être absorbée…
- Aucun des cadavres ne portait de trace de piqûre, intervient Lepif qui a assisté aussi aux autopsies…
- Non, confirme Amélie. Et pourtant nous avons cherché. J’avais exposé les prolégomènes à ma théorie aux deux légistes.
- Mais leurs estomacs, ceux des victimes, croit-il bon de préciser, contenaient des restes de saucisses, poursuit Lepif…
- Et j’avais retrouvé des traces suspectes de molécules bizarres dans les saucisses…
- De l’améline… susurre Ravot qui confirme ainsi toute l’attention qu’il porte aux travaux de la jeune femme…
- Bravo commissaire, se regorge celle-ci, flattée de voir à quel point Ravot suit son travail avec intérêt (intérêt accru par le rengorgement manifesté, mais chuttt)… Cependant celles que nous avons retrouvées dans l’estomac d’Hilarion-Jovial avaient été consommées après celles qu’avait mangées le maire, après la mort de celui-ci. Les légistes sont formels : température des corps, degré d’avancement de la digestion, etc… Je n’ai d’ailleurs retrouvé d’améline ni dans le contenu de son tube digestif, ni dans son sang, alors qu’il y en avait dans ceux d’Hilarion-Jovial.
- La drogue incriminée n’est donc pas l’améline…
- … que j’avais d’ailleurs en elle-même jugée inoffensive. Et je n’ai rien trouvé d’autre qui puisse être suspect dans le système digestif de nos cadavres.
- Mais alors ? demande Ravot…
- Les poumons, commissaire, les poumons ! La drogue a été absorbée sous forme de fumée !
- Ils n’ont pourtant pas mangé au restaurant de l’hôtel, ironise le commissaire dont la plaisanterie tombe à plat…
- J’ai effectué des prélèvements des tissus pulmonaires des deux victimes. Et j’ai trouvé.
  Pause dramatique, index gauche levé et grattage de mollet :
- Je ne vais pas vous faire un cours de chimie, commissaire…
- Ne me faites pas un cours de chimie, Amélie…
- … mais il faut que vous sachiez ce que nous appelons « aromatiques », parce que les chimistes donnent à ce mot un sens particulier, et que leurs « aromatiques » ne sentent pas toujours très bon. En fait, ce sont des substances extraites d’huiles naturelles qui possèdent toutes un système insaturé contenant six atomes de carbone, qui résiste aux transformations et aux dégradations chimiques, à condition qu’elles ne soient pas trop brutales. D’autre part, étant insaturé, ce système est capable de fixer d’autres molécules, ou de s’accroître et de varier de manière plus ou moins stable, et…
- Ne me faites pas un cours de chimie, Amélie…
- … cela pour dire qu’il est possible, à partir d’une de ces molécules « aromatiques », d’en composer d’autres. C’est ce que j’avais repéré avec l’améline, qui constitue une molécule de base potentielle d’un tel système, à l’instar du benzène, bien sûr…
- … bien sûr, appuie Lepif fasciné…
- … mais non classique puisque je ne l’ai trouvée décrite nulle part. Et biologiquement inactive, sauf peut-être à long terme, mais nous manquons du recul nécessaire. Or, les poumons, et je ne m’en étais pas aperçu auparavant, constituent un lieu de fixation métabolique de l’améline !
- Non ? s’étonne Ravot…
- Si ! confirme Amélie. Et, tilt (les deux index s’approchant d’un seul geste semblable à celui d’un manieur de Tique-Tique dans un bistro de 1965, banane en moins) ! Tilt ! Dans les poumons du maire, j’ai trouvé plein de choses très indiscutablement issues de fumées respirées en abondance. Mais bien qu’il ait succédé au maire dans le même lieu (le zigouigoui, complète Ravot résolument in petto), et que donc il ait respiré les mêmes fumées, les poumons d’Hilarion-Jovial étaient très différents, deux points (elle dit : deux points, démonstrative en diable) :

Petit Un : pas totalement différents pour ce qui est du « bouclage » de l’améline en une autre substance qui la transforme en un proche parent de la cocaïne. Cette substance doit présenter une assez forte propension à la création d’une dépendance marquée. Cette « améline dérivée » est présente à dose presque égale, dans les tissus pulmonaires et cérébraux des deux victimes. La dépendance est satisfaite (et renforcée) par l’absorption fréquente de saucisses, et périodique de fumée. Nous savons donc maintenant comment est fidélisée la clientèle de la Nouvelle Réna !

  - Poursuivez, Amélie, poursuivez, l’encourage Ravot enthousiaste…
  Ainsi encouragée, elle poursuit :

- Petit Deux : les poumons du maire renfermaient une dose importante d’un produit proche du Viagra, mâtiné d’un précurseur violent de l’adrénaline et de trois dopants divers, dont la cocaïne. Un vrai pot belge, capable de faire escalader l’Everest à un unijambiste égrotant, cacochyme et valétudinaire. Sur les mains et sur la…
 
- Poursuivez, Amélie, poursuivez, l’interrompt pour l’encourager un Ravot rêveur…
  Amélie soupire :

- Petit Trois : les poumons d’Hilarion-Jovial, qui ont dû se trouver aussi enfumés que ceux du maire ne contenaient plus que des traces résiduelles de cette intoxication, métabolisée naturellement, pratiquement sans traces, même dans le pipi, et, comme j’ai pu en faire la démonstration chimique…
- Ne me faites pas un cours de chimie, Amélie…
- … dont la dégradation se trouve accélérée par l’absorption d’améline !!! On obtient même très certainement un effet de sidération de la mémoire, et le drogué oublie ce qu’il a fait alors qu’il était sous l’emprise de la drogue !!! C’est génial !!!
- Tu es géniale ! confirme Lepif…
- Vous êtes géniale ! confirme Ravot… Poursuivez, Amélie, poursuivez, l’encourage-t-il épiphoriquement[1] enthousiaste…
 
Amélie rougit modestement :
- Oui, sans doute, constate-elle, discrètement approbative, mais que dire de celui qui a conçu ce système…
- … et a réalisé le rêve de tout marchand, de tout dealer et de tout dictateur réunis, grommelle Ravot qui semble redescendre sur terre. Il fidélise sa clientèle de manière indécrochable, il fourgue légalement une drogue inconnue et indétectable puisque sa synthèse se réalise dans l’organisme même du drogué, mais que chacun de ses éléments reste anodin, si j’ai bien compris…
- Vous avez bien compris…
- … et le dictateur enrôle les foules sous sa bannière de manière irréversible et fanatique, comme l’a montré la manifestation de l’autre jour.
- J’ajoute, ajoute Amélie, qu’il est même possible de jouer sur les composants de la fumée ou de la saucisse, tant dans leur qualité que dans leur quantité, pour en moduler les effets et obtenir de l’agression pure, ou de l’érection pure, ou de la stimulation pure, et même un hébètement total dans une sorte de nirvana, c’est le cas de le dire, fumeux. Sans traces, puisque la consommation de saucisses va effacer la mémoire du drogué.
- Reste à savoir : où, quand, comment, par qui ? synthétise Ravot.
- Et ce qu’on peut faire, prolonge Lepif…
- Et vite, appuie Amélie, parce qu’ils gagnent du terrain…
- Mais cela, mes jeunes amis, c’est du politique. Pas du policier. Notre travail consiste à éclaircir les faits, pas à proposer des solutions à un problème qui risque de devenir effectivement crucial… Il faut en parler avec les Malfort et les Goums, ce sont les seuls à pouvoir agir. Notre hiérarchie semble contaminée…
 



[1] On appelle épiphore la répétition d’un terme en fin de phrase. C’est un dessert rhétorique dont raffole Ravot qui y voit comme une ombre poétique ajoutée, en rime, à la pensée et à l’instant, auquel elle confère comme un retour, une poussière d’éternité.
 

CONSEILLER FINANCIER / P3C1E43

P3C1E43 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 43)

 
N°188 / CONSEILLER FINANCIER / P3C1E43

 
C’est l’histoire où le commissaire Ravot reçoit la plainte de Le Vacher Arsène, Conseiller en Matière de Finance, qui se juge trahi par Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, en sa mort.

 
Lundi 13 juin
19 heures
Chez Mado (suite)

 
(Le début est en P3C1E43).

  - Monsieur le commissaire ? Je souhaiterais me plaindre, manifester ma contrariété…

 
Ravot lève les yeux sur le nouvel arrivant qu’il n’a pas entendu venir. 

  Il pensait à Lepif, qui doit interroger la famille d’Hilarion-Jovial.
 
Bon courage. 

  Et en levant les yeux, il découvre un étrange personnage, qui le regarde avec un très curieux mélange de morgue hautaine, de certitude absolue et de crainte nerveuse, au travers de bésicles hérités d’un autre siècle et sans doute d’un brocanteur onéreux qui a dû bien rigoler en les fourguant au bonhomme. Le geste hautain qu’implique leur maintien tend les fanons de son cou rougeaud agités comme fraise de dindon au vent menu de ses paroles sèches. Veste, gilet et chaîne de montre tout comme les souliers soigneusement cirés où casse le pli du fendard : on est soigné sur soi…

 
- Le Vacher. Arsène Le Vacher, Conseiller en Matière de Finance… Monsieur le commissaire (le Commissaire, pardon), j’ai demandé à vous rencontrer en vos bureaux où il m’a été dit que j’aurai quelque fortune à vous trouver en ces lieux (regard qui montre que l’on dissimule une appréciation pour le moins mesurée pour le lieu en question) où vous auriez vos usages…
- J’ai, Monsieur, j’ai…
- Me permettrez-vous ? (du binocle, il désigne une chaise)…
- Faites, Monsieur, faites…
- Bien (il semble gêné, assis d’une fesse au bord de la chaise très ordinaire du type standard de celles dont Mado a banalement garni son estaminet)… Pittoresque, n’est-ce pas (il balaie les lieux d’un geste prolongé par l’inévitable binocle) ?

  Mado s’est approchée :
- Et pour Monsieur, ce sera (elle regarde Ravot comme pour s’excuser de n’avoir pu intercepter l’individu) ?
- Oui, oui… Un Fernet Branca, je vous prie…
- Un Fernet Branca, répète-t-elle, en loufiate avertie qui sait quelle purge employer les lendemains de cuite pour garantir sa basse-cour des renards sournois toujours prêts à jaillir de leur terrier nauséeux, et elle s’esbigne vers son rade pour concocter l’horreur.

 
- Eh bien, Monsieur le Vacher ? Au fait, je vous prie, au fait…

  Mado vient poser devant l’individu un verre dont le fond épais est destiné à limiter la quantité de contenu par l’ampleur du contenant : c’est la dose qui fait le poison, paraît-il. 

 
Elle se retire. 

  Ce qu’attend ostensiblement Le Vacher qui la toise au travers de ses bésicles.
 

- Charmante personne, n’est-ce pas ? Un peu frustre sans doute, manque de conversation, mais…
- Oh, ne vous y fiez pas, ne peut retenir Ravot, il est docteur en droit de formation et bistrotière par vocation…
- Que diable… se reprend Le Vacher qui semble du coup reculer sur sa chaise, comme s’il craignait de se trouver démasqué…
- Bref, Monsieur, bref, s’il vous plaît…
- Oui, bien sûr… 

  Il soupire et se tourne face à Ravot :
- A qui se fier, n’est-ce pas, Monsieur le Commissaire ? C’est un peu ce pourquoi j’ai souhaité vous rencontrer es fonctions…
- Ès… On dit ès fonctions. « Es » sans accent est le symbole chimique de l’einsteinium…
- Vous en êtes certain ?
- J’en suis certain, la petite Amélie me l’a confirmé hier encore…
- Mais les allégations de la petite Amélie…
- Elle est officier de police et s’exprimait ès fonctions…
- En ce cas, je m’incline devant l’Autorité de la fonction, qui prime la personne, la sous-tend et la transcende…
 
- Au fait, Monsieur, au fait…
- Pardonnez-moi, mais c’est vous-même qui soulevâtes ce point d’orthographe… D’un grand intérêt, je le reconnais… Encore que légèrement polémique… 

  Ravot manifeste une ombre d’impatience : Tsss…

 
- Oui. Bon. Voyez-vous, Monsieur le Commissaire, je me trouvais en affaire avec un Monsieur que vous devez connaître, puisqu’il s’agit de Monsieur Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, qui est mort…
- Toutes mes condoléances…
- Ah, mais non ! Si dol il y a, j’en suis victime ! Et je n’aurai point l’audace de vous demander de me condoléancer, ce qui serait abuser, mais bien plutôt de m’aider à en obtenir réparation ! En deux mots : je suis trahi !!!
- Pardon ?
- Positivement trahi ! Comment ! Voilà un Monsieur, et avec lui sa famille, dont le patronyme semblait garantir le sérieux, n’est-ce pas, ne sommes-nous conjointement particulaires, un Monsieur, donc, qui a fait appel à mes Conseils éclairés pour réaliser quelques opérations financières ou immobilières. Bon. Jusque là, rien que de très normal, puisque je suis Conseiller en Matière de Finance. Mais ce Monsieur, appuyé par sa sœur, qui se dit elle-même de si bon conseil (je vous demande un peu), et qui, quoique mariée à un certain Lebièvre (en un seul mot), a tenu à conserver son nom de famille originel, sans doute plus… particulaire que celui de son pauvre époux dont nous ne parlerons pas, ce Monsieur, donc, m’incite à participer à l’érection, si j’ose dire, d’un hôtel. Tout à fait respectable, l’hôtel, il va de soi. Il disposait à cette fin de fonds issus d’une opération immobilière qui cette fois concernait un lotissement que sa position lui avait permis de faire construire, ce en quoi je l’avais quelque peu conseillé préalablement, et il avait su se faire épauler par un autre de ses amis, excellent cuisinier, brillant professionnel de l’hôtellerie, pour l’aspect technique de la chose, les plans, les normes, les cuisines, la marche en avant, l’ache à CCP, et tout cela. Très beau concept, professionnalisme total. Je suis même allé jusqu’à y engager quelques menus picaillons, trois fois rien, par sympathie. La construction achevée, et sur mes Conseils, toujours, mais il faut bien dire qu’il en avait lui-même et dès le début prévu la nécessité, il se débarrasse du cuisinier initial, qui lui aurait coûté trop cher, pour un autre moins onéreux. Il avait bien sûr pris la précaution de ne signer aucun engagement écrit à cet ami qui avait effectué ce travail dans la perspective de diriger l’établissement, ainsi que de Sainte Fouillouse l’avait habilement laissé sous-entendre. Tout juste lui avait-il donc avancé des promesses verbales, de l’amitié, quelques flatteries bien placées, trois fois rien… Rien que de bonne gestion, n’est-ce pas, pourquoi payer 10 ce qu’on peut payer 5 ? Bref, un parfait gestionnaire. Je me réjouissais d’avoir ainsi gîté quelques piécettes. Tout cela pour vous dire quel tableau m’était présenté.
- Mais il est mort, et je ne vois pas…
- Mais justement ! Hic jacet lepus[1], comme dit le latiniste ! C’est de là que jaillissent les puces ! Il m’a trahi ! Doublement trahi, même… 

  Le Vacher trempe les lèvres dans son verre et relève la tête avec une grimace :
- Il n’est pas à 23°, comme il est préconisé dans le numéro 12 de la revue Gaule et Mignon qui me fait référence, ainsi que je l’ai trouvé confirmé sur un site Internet gratuit dont je vous confierai le nom si vous insistez. Je dois avouer (il décrit un geste circulaire du lorgnon) qu’au cours de fréquentes insomnies, où je mâchouille mes préoccupations, il m’arrive parfois d’explorer les ressources - gratuites - de la « Toile »…

 
Il lève le nez avec un sourire de connivence et un mouvement des caroncules…

  Puis il reprend, tandis que Ravot baille discrètement :
- Doublement ! Tout d’abord, il ne m’avait pas avoué ses tendances… douteuses. Dont je ne me suis pas méfié, quoiqu’il ait parlé de « l’érection » d’un hôtel… Or, on l’aurait retrouvé dans une position… équivoque… dans la compagnie… douteuse… d’un cadavre… masculin… dénudé (Ravot sursaute : comment sait-il cela ?) qui serait celui d’un autre édile ! Tous pourris comme dirait Jean-Marie… Peu importe… Je le sais, c’est sa sœur, Ordegale-Junie, qui me l’a dit. Avant de le nier, selon son habitude : elle se dit de bon conseil, mais elle ne peut s’empêcher de mentir, ça lui est consubstantiel. Elle appelle cela de la stratégie. Bref. Or, je ne me serais pas engagé, financièrement, s’entend, avec un partenaire… douteux ! Ergo[2], il m’a trompé !
- Mais…
- Attendez… Pour vous dire ma confiance : j’étais allé jusqu’à accepter qu’il engage un immigré en cuisine, s’il restait discret. Pour peler patates. Un crouille qui sache se tenir… Il avait insisté, pour afficher une certaine largesse d’idées… On peut toujours soupçonner des mœurs… chez ces gens… Si, si, je vous assure, je l’ai observé souvent… Mais que lui-même en fût ! Et avec de telles gens… Parce que, hein, que serait-il sans mes Conseils en Finance avisés ? Qu’aurait-il pu réaliser ? Ce n’est pas tellement pour l’argent, n’est-ce pas, j’ai les moyens (geste rond du binocle) et cette petite perte, qui n’en sera d’ailleurs peut-être pas une, ne me gène pas beaucoup, mais c’est une trahison, pour, pardon, contre le principe, le Principe !!! Et n’apprenai-je pas, plus outre encore, que le voilà maqué avec cet immonde PPN qui nous bradera à l’étranger, ce qui expliquait son insistance à embaucher ce peleur de patates maghrébin… et que de ce fait je serais devenu infréquentable ? In-fré-quen-table !!! C’est sa sœur, encore une fois, qui me l’a dit, il n’a pas osé me le dire lui-même !!! Moi qui suis Membre Fondateur de leur projet ! Fondateur !!! Ils ne seraient rien sans moi ! Rien !!! Ah, Monsieur le Commissaire, «Res est perniciosa labor [3] », comme dit le latiniste : Régner est un travail épuisant…
- Mais, il est mort…
- Justement ! Elle m’a demandé de ne pas assister aux obsèques !!! Qu’en fous-je, objectivement parlant ? Rien ! Mais sur le Principe !! Il m’a trahi !!! Je suis allé m’informer de ces obsèques ostracisantes à la Mairie, où je suis tombé sur une sorte de… machin qui ne parle même pas français et qui se prétend le Maire, alors que je le croyais mort, et qui m’interpelle en langue étrangère ! Dans une Mairie ! Une Mairie française !! J’ai fui, Monsieur le Commissaire, fui. Moi qui n’ai jamais reculé devant ma femme, cette conne ! Concevez-vous toute l’énormité des choses ? J’ai donc décidé de porter plainte, Monsieur le Commissaire. Pour abus de confiance, inféodation douteuse, manque de sérieux politique, escroquerie mentale, turpide turlupinade ! Je dis bien : Escroquerie, Monsieur le Commissaire ! Trahison ontologique ! Ontologique !! Canonique !!! Catholique !!! Apostolique !!! Je l’écrirai à Monseigneur Zeeman, qui est de mes relations !!!

  Le Vacher s’est soulevé de son siège, peu à peu, porté comme par cric au cul, tiré vers le haut par son lorgnon brandi, gonflé de rage, de haine pure et de peur bestiale, de la peur bombastique[4] du petit bonhomme qui se retrouve tout seul dans le noir, rejeté par son papa et qui en fait grosse colère…

  Et puis il se rassied, encore tremblant des fanons, pose ses lorgnons sur son nez et de l’autre main se jette le reste du Fernet-Branca derrière la cravate. Imprudence qui le plonge dans un accès de toux dont il ressort, larmes aux yeux, fanons et menton tremblants :
- Pardonnez mon émotion, Monsieur le Commissaire, mais avoir été ainsi trahi par qui vous croyiez un ami, c’est très dur…
 
Il s’essuie les yeux du coin d’un mouchoir finement brodé au petit fil d’une allégorie de la Culture aux seins nus tirant le char de l’Agriculture aux pieds boueux disposée de telle sorte que la morve y figurât inévitablement la boue agricole. Une Œuvre…

  Puis il reprend, après un ultime reniflement qui clôt la faiblesse de l’émotion entr’aperçue :
- Ma plainte ?
- Passez demain matin 8 heures au commissariat, l’inspecteur Pélot l’enregistrera.
- Merci, Monsieur le Commissaire, merci. Je savais pouvoir compter sur les Autorités de Mon Pays.

  Il se lève, se redresse, tire sur les pans de sa veste pour lui rendre sa forme, tortille du cul pour rendre du pli à son pantalon tout en remettant en place ses génitoires, se dirige vers Mado, semble hésiter, extrait, avec des petits gestes nerveux, un carnet couvert de cuir marron de sa poche de gousset, chausse son nez de ses bésicles, feuillette les pages d’un doigt préalablement humecté du bout de la langue, lève le majeur de la main droite, et déclame, le nez dans le calepin et en ouvrant les guillemets :

- « Iustius egregiis vini potoribus ullum
In terris hominum non reor esse genus[5]»,
comme dit Caton l’Ancien, car, étant catholique, je suis aussi catonique. Ce que je traduirais, non point à votre docte intention, mais à celle du commissaire, par :
« Le juste mêle l’ail, le potiron et le vin,
Sur terre, l’homme ne doit pas s’encombrer des choses ».

 
Puis il range calepin et bésicles, les fanons tremblants d’émotion mal contenue, et salue Mado d’une inclinaison de la tête et du buste :
- Mes hommages, Docteur…

  Puis il sort, d’une démarche noble.

 
Ravot soupire…

  Le téléphone pleure en un mélo gluant…

 
La déprime…

  C’est de pire en pire…
 
- Commissaire !!! 

  Mado le secoue : il vient de s’endormir sur place. L’effet Le Vacher sans doute… 

 
- Oui, Mado ?
- Eusèbe Malfort au téléphone… 

  Elle lui tend le combiné, c’est quand même bien pratique ces systèmes sans fils…
 
- Oui, Eusèbe… Demain matin ? Joindre Lepif et sa copine, Mais elle est dans son labo, à Pau… Oui… Oui, bien sûr… Je crois avoir compris que Varochaix a annexé la mairie, en effet… Bon. Je tente de les joindre…
- Je vous sers le mironton, faut vous soutenir !
- Merci, Mado, mais laisse-moi le téléphone…

  Il essaie d’appeler le commissariat, non Lepif n’est pas là, ni bien sûr l’inspecteur Amélie Fouad… Les numéros… Voilà, je note… 

 
Mado apporte le premier plat : salade de museau vinaigrette, avec un verre de Sancerre. Pourquoi du Sancerre ? Pourquoi pas du Sancerre ? Evidemment, vu comme ça : sers, Mado, sers le Sancerre…

  - Allo, Lepif ? Oui, c’est moi… Non, tu prendras des congés quand on aura fini. Quoi ? Fatigué ? Kékséksa ? Chez Hilarion-Jovial ? Tu me raconteras. Non, pas de nouvelles de Pélot… Tu peux joindre Amélie ? Pas « Rejoindre », joindre… Oui. Tu l’appelles, rendez-vous demain matin 8 heures à la Lanterne du Fort. Pas d’excuses. Important. Synthèse et tout. N’en parle pas autour de toi. Y’a personne ? Ta vie est un désert ? Je te persécute ? Eh bien en attendant, tu obéis. C’est ça… Je t’emmerde.

  Il raccroche en souriant : ah, ces Jeunes…
 


[1] Ci-gît le lièvre, comme dit Queneau dans (pardon, in) Le Vol d’Icare, au chapitre LII. Mais Le Vacher fréquente plus assidûment les Pages Roses. Le Vacher traduit très approximativement et de mémoire.

[2] Donc… (Pages Roses).

[3] « Le travail est une chose funeste » Grobianus I, 6 (Amis du moindre effort).

[4] Je l’aime bien celui-là, merci Queneau. C’est un style de musique psycho-acoustique qui a un caractère d’enflure et de redondance.

[5] « Je ne pense pas qu’il y ait sur terre une race d’hommes plus juste que celle des ivrognes », Grobianus I,7 (Gâcher une soirée en 15 leçons). Le Vacher s’est trompé de page.

ARTHUR CHEZ LES AMAZONES / P2C3E1


CHAPITRE 3

  P2C3E1 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 1)

 
N° 124 / ARTHUR CHEZ LES AMAZONES / P2C3E1

  C’est l’histoire où Arthur, capturé par

la Patronne, est livré aux désirs impurs de ses Amazones. 

  Mardi 31 mai
Quelque part dans l’Atlantique.


Après une longue période de torpeur inconsciente… 

 
Arthur se redresse sur sa couchette… 

 
La tête lui tourne et il retombe en arrière. Il se sent aussi faible que l’enfant qui va naître… qui vient de naître. Et même bien plus faible, puisqu’il n’a pas la force de crier, d’appeler ou de protester. Qui ne sait même pas qui il est… Qu’il est… Qu’il pourrait être (s’il est ?)…

  Il fait nuit noire, mais il lui semble percevoir une faible trépidation.
Il fait chaud.

Il est nu. Cette faiblesse terrible…
 
Où est-il ? Que fait-il dans cet endroit inconnu ? C’est tout juste s’il sait encore qu’il est… Qui il est… Cette question lancinante…

  La couchette où il est allongé est couverte d’une… moleskine. Le mot, ardu, âpre, lui revient, de très loin, avec de vagues souvenirs, phosphènes soudains dans l’obscurité absolue qui l’entoure.
 
Il tente à nouveau de se redresser, mais l’immense faiblesse qui l’accable le renverse dans un vertige éclaboussé d’éclairs lumineux.

  L’effort l’a épuisé et il halète pour reprendre souffle.
 
D’une main, il parcourt son corps, sa poitrine aux côtes saillantes, son ventre creux, ses cuisses maigres…

  Les yeux ouverts dans le noir, il tente de se souvenir…

 
Arthur. Il s’appelle Arthur. 

  Arthur Malfort.
 
Il est né à… à Saint Tignous sur Nivette et il est journaliste… Jeanne : le Dragon… Sa secrétaire-gardienne après avoir été celle de son père, Eusèbe… Eusèbe… Le journal,  son journal, les journalistes… Des femmes… Sa femme… Béatrace… Clèm… Hélène…
 
Des ombres dans son esprit…

 
Une érection brutale le fait se cambrer avant qu’il ne retombe haletant, le front trempé de sueur, les mains moites plaquées à la moleskine de sa couchette…
 
Mais qu’est-ce qu’il m’arrive ?
 
Son sexe reste tendu tandis que des images déferlent devant ses yeux, sans ordre ni raison, des images violemment érotiques, ventres, seins, culs, chattes, poils, tourbillonnant dans un désordre inouï, incontrôlables, imparables…
 
Inconscience…

 
La conscience qui revient, vague, douloureuse…
 
Il est toujours allongé sur cette couchette dure, dans le noir…
 
Prudemment, il frôle du bout de l’esprit ce point où l’épuisante et douloureuse réaction se manifeste… Béatrace… Sa douceur, son sourire… Tijules… Si tu savais, mon bonhomme, ce que ton raconte-à-papa me serait précieux… « Me » serait précieux… C’est bien. Je « me » réapproprie… « Je » ne suis plus « il », mais cela ne me dit pas ce que « je » fais ici.
 
Béatrace… qui lui dit « tu me manques » lorsqu’il l’appelle, fondante, tendre, chaude…

 
La vague de feu le transperce de nouveau et le maelstrom d’images rugit dans son esprit tandis qu’il bande brutalement en voyant Clèm se trousser devant lui, et que s’ensuit une foule de cons béants qu’il enfile d’un coup de reins qui le tend en arc dans l’élan d’un rut foudroyant avant de retomber le cœur au bord des lèvres dans une nausée d’épuisement absolu.
 
Calme-toi, mon vieux… calme-toi…
 
Son cœur bat comme un marteau-pilon frénétique dans sa cage osseuse…
 
Ses mains tremblent de faiblesse lorsqu’il tente de soulever un bras pour prendre un appui et se redresser…

 
Calme-toi…
 
Il faut que je me calme…
 

J’étais avec Daouj…

La flèche, l’avion, l’Omphalie…
 
Les souvenirs reviennent peu à peu, petit à petit…
La flèche d’argent,
la Flèche d’Argent… La fille blonde, l’Omphalie… Cette immense géode étincelante de cristaux… La fille de l’Oberst Kuhhirt. Non, sa petite fille… La tueuse,

la Patronne, les Goums, Mnouay, l’écorché sur l’île…

  Les souvenirs affluent, comme le sang revient dans un membre engourdi, chassant le fourmillement qui l’accaparait sous une vague de douleur brûlante.

  Arthur se redresse, lutte contre le vertige de faiblesse qui le traverse et le pousse à s’abandonner sur le dos, inerte et passif. 

 
Dans un effort immense, le souffle court, il réussit à pivoter sur ses fesses amaigries jusqu’à ce que ses jambes trouvent le vide et qu’il parvienne à s’asseoir, tête pendante et claquant des dents…

Il reste ainsi un long moment, baigné de sueur acre, jusqu’à ce que le monde tourbillonnant qui semble vouloir l’entraîner dans une chute infinie se stabilise et qu’il puisse redresser la tête.

  Prudemment, il se force alors à glisser petit à petit, jusqu’à ce que ses orteils touchent le sol…

 
Un sol métallique qui lui transmet, plus nettement, la légère, très légère, trépidation qu’il a perçue lors de son réveil et qui n’a pas cessé depuis.

  Il s’est retourné pour conserver sous ses deux mains l’appui ferme de la moleskine sur laquelle il était allongé.

Il attend que son souffle se calme, que les battements de son cœur s’apaisent…

En glissant les pieds, il parcourt la totalité de l’espace qui lui est accessible sans quitter l’appui de la couchette, et parvient ainsi jusqu’à une cloison, un mur métallique…
 
La « Patronne » l’a conduit dans la géode, escortée de ses chiens et deux jeunes femmes vêtues d’une courte tunique blanche, armées chacune d’un petit arc sur la corde duquel est encochée une flèche à pointe d’argent.

  La lumière ruisselle de la voûte jusqu’au sol, en éclats colorés, en étincelles vives, en facettes vivantes. Elle court sur le sol, comme un ruisseau fondu de métal laminé, comme une nappe claire, mouvante, légère sous les pas qu’elle absorbe en silence…
 
Ils sont arrivés devant une porte.

  Cette porte, qui s’est ouverte sur la nuit…
 
- Vous voici arrivé. Vous attendrez ici en vous rendant utile. Et si vous survivez, vous rentrerez chez vous où vous nous servirez si cela nous convient, comme cela nous conviendra. En mémoire de mon grand-père…

  La pièce est exiguë, la porte s’est refermée derrière elles avec le claquement d’un lourd loquet.
 
Une veilleuse au mur.
Une table garnie : une carafe d’eau et un pain.
Une étroite banquette de cuir noir, très basse, au ras du sol.
Cuvette de toilettes.
Dans un coin, une douche.
Une cellule sombre aux murs de lave noire.
Prisonnier.

  Il a bu.
 
Et le temps s’est figé.

  Il n’est pas inconscient, il est paralysé, inerte, vitrifié : la catalepsie a été immédiate.
 
Il se souvient :
Les deux « gardes » de tantôt sont entrées, suivies de
la Patronne.
Il est figé, dans une stase absolue.
Les gardes l’ont dévêtu sous le regard ironique de

la Patronne. Passif, il s’est laissé faire, bougeant bras et jambes selon leurs sollicitations. Puis elles l’ont allongé, le dos sur la banquette basse.

L’une des deux lui a versé une fiole de liquide amer entre les dents et il est entré immédiatement en érection :
- Tu seras puni par où ton insolence s’est manifestée, Arthur Malfort ! a déclaré

la Patronne.
Et elle a ajouté en sortant :
- Et tu distrairas mes filles !
  Et puis elle a refermé la porte, sans un regard.

  A partir de là, elles l’ont chevauché, l’une après l’autre, jusqu’à chacune se satisfaire en l’épuisant sans qu’il puisse esquisser un geste, désespérément priapique, heure après heure, jour après jour, ne le libérant que quelques instants pour le nourrir en le gavant de bouillie, comme un gros canard, pour le laver sommairement, soulager rapidement ses besoins, marionnette docile, mais sans jamais lui rendre le libre usage de ses gestes ou de ses facultés, conscient, mais de moins en moins, rongé par l’épuisement, de plus en plus, mais toujours brandi, raidi par ce réflexe distillé par la drogue, et qu’elles ont entretenu, deux, dix, cent d’entre elles peut-être, sans qu’il en ait le compte, chevauché constamment, épuisé, épuisé, vidé de sa substance, jusqu’à ce qu’il sombre dans une inconscience grise transpercée d’éclairs rouges, jusqu’à ce qu’elles ne chevauchent plus qu’un fantôme bandé, aux bras déplacés selon leur fantaisie, aux jambes manipulées, parmi leurs fous rires, leurs cris de défi et de plaisir, dans l’étourdissante tension continue, continue, continue, qui se réduit en des spasmes réflexes accompagnés de quolibets ou de cris de satisfaction, de déception ou de dérision… 

 
Et il s’éveille enfin dans ce lieu inconnu qu’il explore en tremblant, effrayé par la résurgence possible du réflexe qui lui creusera les reins en lui dressant la queue, jambes molles, le cœur affolé, au bord d’un effondrement définitif, mortel…

  Le souffle court, il tend le bras, plaqué contre cette paroi de métal nu qu’il a découverte. Ses doigts tâtonnent, au plus loin, mais il n’ose, de l’autre main, relâcher le bord de la couchette qui constitue son unique point de repère…

La paroi est tiède et vibre comme le plancher. Epuisé par l’effort, il hésite, et puis, il se lance et abandonne la certitude de repos que lui apportait la couchette, plaqué, front, ventre, bras en croix, contre le métal… Il glisse ainsi centimètre par centimètre, atteint un angle, s’y… entasse…

 
Il se déplace vers la gauche et c’est sa main gauche qui reprend une lente progression… une lente reptation…

La tête lui tourne, d’angoisse et d’épuisement…

  Lentement, il avance, reste plaqué, plaqué au plus près de la cloison, au point d’inscrire son visage dans l’angle et d’en avoir les bras écartés vers l’arrière pour ne pas quitter la certitude de l’appui…
Phosphènes, en lueurs descendantes soutenues par d’étranges fumées pyramidales…
 
Une ligne verticale marque un creux dans la cloison, sa main la suit en tremblant…
C’est une porte métallique…
Une poignée…

  Il hésite longuement, conscient de sa faiblesse, de son épuisement aussi bien physique que nerveux, et tout ensemble incertain, englué encore dans ce vague qui l’emprisonne depuis des jours, qui le rend étranger à ses propres réactions, à ses propres réflexes, qui le maintient au fond d’il ne sait quel vortex, aspiré encore vers il ne sait quel abîme…

 
Et puis l’effort est grand pour faire pivoter la poignée autour de son axe, sa main, moite, glisse sur le métal lisse…

  Il ne sait plus si ses yeux sont ouverts ou fermés, tant ils sont traversés des lueurs qu’y fait naître l’effort…
 
Il se rapproche encore, la main droite dans l’angle, la gauche en appui sur la poignée glissante qui lui échappe et sur laquelle il revient…
 
La poignée pivote…

  Claquement net du pêne qui sort de sa gâche avec un bruit net qui résonne en jaune clair au bout de ses doigts…

 
La porte s’entrouvre à peine, laissant juste paraître une ligne lumineuse verticale, brûlante, terminée par deux courbes, en haut et en bas, à quelques centimètres du sol…

  Arthur appuie le front sur le chambranle, au bord de la fente apparue ainsi dans sa prison noire. Il reprend souffle, une fois de plus, attend, une fois de plus, que les battements désespérés de son cœur se soient calmés… Que ses pupilles se soient adaptées à ce renouveau de la lumière… Et puis il insinue un ongle, un doigt, encore hésitant, dans l’espace qui s’est ouvert, il tire sur la porte pour se libérer, tout en essuyant d’un revers de main les larmes de douleur qui brouillent sa vision éblouie, perd ainsi une partie de son équilibre précaire et bascule dans l’ouverture de la porte, bascule, trébuche sur le seuil étroit que la porte métallique laisse dans le bas de la cloison d’acier et roule avec un gémissement d’angoisse dans l’étroite coursive qu’elle a découverte.
 
La trépidation est plus forte, et Arthur s’est d’instinct roulé en boule, les mains sur les yeux, le dos contre la cloison qui fait face à la porte qu’il a entendue claquer derrière lui lorsqu’il l’a lâchée pour plonger dans le vide de la coursive, à demi assommé par le choc de sa chute, désorienté, perdu…
 
Il a entendu des frôlements, peut-être des pas…

Il a posé les mains en appui, par terre, découvrant ses yeux ; il a ouvert les yeux.