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LA MAREE AUX PORTS / P1C1E4

P1/C1/E4 (Partie 1/Chapitre 1/ Épisode 4)

 

LA MARÉE AUX PORTS / P1C1E4

C’est l’histoire où nos Héros arrivent en vue de La Marée aux Ports et où Victor en explique les origines à Clémentine admirative.


  Mardi 12 avril
14 heures 30

La Marée aux Ports


 La route de la corniche suit la falaise qui domine

La Marée aux Ports, dans l’estuaire de

la Soue. Sombre et luisante, cette falaise abrupte semble issue d’une strate d’ardoise pratiquement verticale et glissante.
Vue d’en haut, elle semble vouloir vous précipiter sournoisement quarante mètres plus bas dans les tourbillons obscurs de l’Océan.

On arrive.

C’est étrange d’ailleurs qu’il ait été aussi facile de retrouver le lieu d’appel d’Edgar depuis un simple numéro identifié au premier annuaire inversé d’Internet venu. C’est celui d’Hector Picoriau, affréteur, à

la Marée au Petit Port (anciennement Agotchilho).
C’est à une heure à peine de Saint Tignous sur Nivette, malgré les petites routes tortueuses.

Clémentine somnole, lovée contre la portière, dans la tiédeur et le ronron de la voiture.
 Tout en conduisant, Victor pense. Intensément. Retourne toute l’histoire dans sa tête, depuis la rencontre d’ « Edgar », le mois précédent, à une réunion de coopérative bio, jusqu’à ses plus récents courriers.
 
En fait, la fille lui a plu à la fois par son physique de petite brune (plus petite que lui pour une fois) d’une vingtaine d’années, aux yeux effrayés de myope timide qui aurait oublié ses hublots, et par son aspect fragile et pâle dans sa longue robe de gitane à petites fleurs bleues, avec de lourds cheveux coiffés en bandeaux et des espadrilles humides lacées sur les chevilles.
  Elle avait retiré son gros manteau bleu marine et l’avait ajouté au tas qui occupait une table de

la MJC où se tenait la réunion au cours de laquelle chacun vendait ou achetait ses produits bio d’épicerie. On y trouvait de tout, aussi bien comme marchandises que comme clients-fournisseurs-producteurs-militants, chacun s’efforçant, dans une démarche responsable et solidaire, de court-circuiter les réseaux traditionnels qui s’engraissent sur le dos du Consommateur au détriment du Producteur, surtout lointain et pauvre, parce que ceux d’ici c’est tous des empoisonneurs, pollueurs et compagnie (on n’aurait même pas osé évoquer les grandes surfaces aussi honnies que les OGM, même si chacun en tirait l’essentiel de ses approvisionnements courants). Moyennant quoi, à tour de rôle, chacun son tour une fois tous les mois, on jouait à la marchande, stockant vaille que vaille cinquante kilos de patates et dix savons de Marseille sur son palier, avec les lentilles et les fèves de soja certifiées « Les Habits de

la Terre » (Ecobert est rejeté pour compromission avec les grandes surfaces) gros comme ça ou en provenance directe du jardin de Popaul, ce qui constitue une garantie en soi pour les carottes (il rate toujours ses melons).

  Il s’était donc assis à côté d’elle en lorgnant ses mains fines quoique légèrement crevassées, va savoir par quel travail manuel. Il l’avait su lorsqu’elle s’était présentée :
- Bonjour, je suis Hélène et je suis écologiste.
- Bonjour Hélène, avait rituellement répondu l’Assemblée.
- Je récolte des algues sauvages pour faire du pain d’algues et je suis venue vous en proposer.
Grand silence interrogateur et trois commandes de politesse, après lesquelles Victor avait cru intéressant de faire état de sa qualité de journaliste au Matois pour tenter une approche :
- C’est original le pain d’algues. Je pourrais faire un reportage…
Mais elle avait déjà remis son manteau, l’air traqué :
- Vous êtes le journaliste du Petit Matois Subreptice ? Je vous ferai parvenir un document demain matin. Laissez-moi partir, je suis pressée. Je vous contacterai sous le nom d’Edgar…
  Et elle avait disparu comme une ombre dans la légèreté d’une course d’elfe…
 
Le lendemain, il trouvait une enveloppe de papier recyclé à son nom dans la boîte du Matois.
  Tout commençait.
  Dans l’enveloppe, un mot avec un numéro de téléphone « à joindre en extrême urgence seulement », et la photocopie d’un compte-rendu de réunion à l’en-tête des Écolocroques. En-tête sans adresse ni téléphone, en quelque sorte anonyme. Inconnue de Victor qui en avait levé le sourcil. Avec seulement la devise « La Terre par-dessus tout », sous-titrée en allemand « Die Erde über alles ». Mais beaucoup de mouvements verts viennent d’Allemagne. Daté du mois précédent (début mars donc), il faisait état de la destruction d’un hangar de

la SOPAPI,  dans le port de Bayonne, où étaient stockées cent tonnes d’un soja importé des Etats-Unis et soupçonné d’être OGM. La revendication était implicite, même si l’incendie avait été  officiellement considéré comme accidentel, Victor s’en était assuré.

  Et puis il y avait eu d’autres enveloppes : ça avait été la glissade du président de la section locale des Jeunes Pisciculteurs de Marinoval qui était tombé dans un bassin de truites à l’engraissement après avoir marché sur un morceau de savon de Marseille dont on se demandait bien ce qu’il faisait là. Assommé, il n’avait dû son salut qu’à l’intervention du Conseiller en matière d’économie électorale du coin, Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, venu lui apporter son aide dans le montage d’un dossier de subvention destiné à financer le détournement d’un cours d’eau revendiqué par les Écolocroques, dans le compte-rendu en question, mais aussi par toutes les organisations écologistes (et Victor avait même rédigé un article (modéré) à ce sujet), comme lieu de reproduction d’une variété rare de libellule. Le Jeune Pisciculteur serait mort sans l’intervention de l’édile, louangé par la presse (qu’il avait appelée depuis son portable : il visait la députation) pour son courage héroïque à la suite de ce haut fait. Mais le Jeune Pisciculteur y avait quand même laissé les deux oreilles, dont les pavillons avaient été bouffés par les truites voraces. Heureusement que sa combinaison était solide. Le document des Écolocroques revendiquait les deux oreilles avec une ostentation de matador et accusait le tissu ignoblement synthétique de la combinaison de l’avoir privé du trophée intégral.
  Et puis il y avait eu l’explosion d’un silo de grain (OGM ?), la « fuite » dans un chais du Bordelais où était stocké du vin bio certifié Ecobert (qualifié d’écolotraître dans le document des Écolocroques), qui avait envoyé mille hectos de pinard dans la Garonne où les poissons se sont retrouvés le ventre en l’air sur cinq kilomètres, l’incendie d’une pépinière de pins parce qu’il faudrait planter des feuillus, l’infarctus d’un notaire de Bournefol dont le médicament pour le cœur avait été remplacé par un autre d’origine naturelle et le pillage-vandalisation de la pharmacie qui l’approvisionnait, attribué officiellement à une bande de drogués alors que les murs avaient été couverts d’inscriptions « Phyto vaincra !

La Terre par-dessus tout !», ce qui avait passé pour une diversion loufoque. 

  Un tractopelle avait aussi été incendié alors qu’il s’apprêtait à ouvrir en montagne une piste destinée à permettre à deux troupeaux de moutons de passer en camion plutôt qu’à pattes et aux bergers de se ravitailler en quatre-quatre plutôt qu’à dos de bourricot ou en hélico.
  Enfin, un directeur de supermarché avait été retrouvé mort, étouffé, la tête enfermée dans un sac plastique à l’enseigne de son magasin et serrant dans ses bras entravés un dauphin gonflable. C’était la semaine dernière, et le document des Écolocroques ne faisait que reprendre en photocopie un article de la Lanterne sur le « meurtre hideux » (c’est vrai qu’avec ses yeux exorbités et sa grosse langue bleue il était particulièrement pas beau), mais sans ajouter de commentaires.
  Clémentine dort sur son épaule avec un sourire de petite fille. Elle ouvre les yeux lorsqu’il s’arrête au-dessus de la baie de la Marée aux Ports, près du Phare Haut comme on l’appelle ici, par opposition au Phare Bas qui balise l’entrée du chenal qui conduit à l’écluse. C’est vrai qu’il connaît les lieux, puisqu’il a fait une série de reportages sur l’endroit, les histoires, les mystères, l’Histoire, tout ça…

Elle se réveille et se redresse, l’œil encore vague…
 
Histoire de prendre l’air, il descend, un peu engourdi par son heure de volant, et elle le rejoint, encore brumeuse, pour bien regarder et se faire expliquer le paysage :
- Tu vois, la rivière coule vers l’Ouest, tout droit vers l’Océan, et elle longe le Nord de la falaise qui se termine brusquement et descend en pente douce vers la terre. T’approche pas trop du bord, c’est à pic. C’est comme un bloc, le dessus d’un cube incliné qui pencherait vers l’intérieur des terres avec une arête vive vers l’Ouest et l’Océan, et une autre, à 90°, qui s’incline en s’enfonçant dans la terre, avec entre les deux une arête verticale très arrondie. Et la Soue longe ce bloc.
En fait, il y a eu un cataclysme voici quelques millions d’années, et côté mer, cette falaise c’est une faille qui plonge directement du sommet jusqu’à cinquante mètres sous l’eau. Un décrochement d’une pièce de cent mètres et un fossé d’effondrement de cent à trois cents mètres de large à la base. C’est tout le côté de l’Océan qui a plongé tandis que ce côté-ci se soulevait ! Et il paraît que ça s’est fait très vite, quelques années au maximum. Et que ça se prolonge loin sous la mer, comme un canyon sous-marin. Ça a dû chahuter, crois-moi !
- Bouf ! fait Clémentine qui se doit de paraître impressionnée autant par la science de son mentor que par l’ampleur de la catastrophe évoquée.
- T’approche pas je te dis, le bord s’effrite, poursuit le mentor. Et l’autre côté du fossé d’effondrement a laissé une ligne de récifs sur un bon kilomètre parallèlement à la côte, depuis en face de la rivière jusqu’en dessous du phare. Le dernier très gros rocher, c’est celui où est bâti le fanal, là, en bas, qu’on appelle ici le Phare Bas. Entre le pied de la falaise et les récifs ça laisse un chenal où coulent les eaux de la rivière que le courant marin qui longe la côte rabat vers le Sud. Entre les deux, c’est comme une digue naturelle où les courants ont colmaté avec du sable les intervalles entre les récifs et qu’on a renforcée avec du béton. Ce qui fait que les bateaux qui échappent aux récifs extérieurs, un peu dispersés vers le large, doivent remonter ce courant sans accrocher ces fichus récifs par l’intérieur pour arriver dans le port. Et ça coule fort ! Plus de mille kilomètres carrés de bassin versant si je me souviens bien, plus les fontes de neige sur les Pyrénées au printemps… Au Nord de l’estuaire, les courants marins déposent un cordon de sable. C’est là-dessus que s’est bâtie

la Marée au Grand Port. Comme de ce côté-ci la falaise tourne en quart de cercle avant de se mettre d’équerre et former la vallée de

la Soue, ça laisse en bas une sorte de triangle concave où est bâti le village de

la Marée au Petit Port  qu’on appelait Agotchilho dans le temps.
  - Je sais pas si j’ai tout compris, mais je vois un peu mieux la chose (ce serait bien que quelqu’un fasse un dessin). Ça a du bon les reportages ! Regarde les deux petits bateaux noirs qui entrent dans l’écluse…
- Oui, ce sont des bateaux de pêche de la Marée au Petit Port, mais te penche pas… C’est la grande écluse qui ferme l’entrée. Elle est ouverte dans un véritable barrage, vu la profondeur et la largeur du chenal, et elle maintient le port à son niveau constant malgré des marées de 5 à 6 mètres, tout en laissant couler les eaux de

la Soue qui passent sous l’écluse. Et regarde la hauteur : le port est à plus de dix mètres au-dessus du chenal ! C’est tout un truc. Ce sont les Allemands qui ont bâti ça pendant la guerre, en même temps que la base sous-marine de Bacalan à Bordeaux. Bien sûr, c’est beaucoup moins important, ça devait être un port de secours pour leurs approvisionnements, mais ils ont quand même viré toute la population et ils l’ont remplacée par des prisonniers russes pour le construire. Ils n’ont gardé que les cascarots pour extraire de la pierre des falaises, comme ils le font depuis des siècles. Un vrai travail d’esclaves. Ils ont construit le barrage d’entrée avec l’écluse et creusé les deux darses de

la Marée au Grand Port. Ce qui est bizarre c’est qu’à

la Libération l’endroit était vide : ni Allemands ni Russes. Evaporés. Ne restaient que quelques cascarots. Alors les gens sont revenus et se sont approprié les installations. On y fait un peu de cabotage, à

la Marée au Grand Port, et les cascarots se sont reconvertis à la pêche, à

la Marée au Petit Port, parce que les carrières se sont arrêtées…
- Mais… Regarde : le barrage a l’air d’être bâti à l’endroit le plus large du chenal… C’est pas très malin…
- C’est vrai, admet Victor. Il paraît que c’est pour faire un avant port de marée et laisser le temps aux bateaux qui attendent pour passer l’écluse. C’est ce qu’on m’a dit. Pas très convaincant vu le trafic, mais les Allemands pensaient peut-être qu’ils auraient des besoins plus importants.
- J’ai lu un truc sur les gens d’ici…
- Oui, en fait, le nom jumeau des deux villages date de la construction de

la Marée au Grand Port, après la guerre. Avant cela, il n’y avait pas de port du tout, parce que la navigation était impossible sans le barrage. Le village s’appelait Agotchilho, comme je te disais. C’était une carrière de pierre et d’ardoise qu’on extrayait de la falaise. On appelait ses habitants les cagots de mer ou les cascarots. C’est un monde un peu fermé. Avec des légendes bizarres. Viens, on va descendre voir ça de près.

Clémentine s’étire dans le vent humide de la falaise :
- La vie est belle, non ?