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L’EXPLOSION / P3C2E13

P3C2E13 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 13)

 
N°202 / L’EXPLOSION / P3C2E13

C’est l’histoire où l’île de Guamblin explose. Avec un plan du réseau d’exploitation de clathrates qui alimente la base de Guamblin, et des explications techniques.

  Jeudi 16 juin
8 heures
Île de Guamblin
(13 heures 30 en France)

  (Suite directe de P3C2E11 et de P3C2E12 : liens)

 
C’est alors qu’il y a eu l’explosion…

 
Evidemment, pour l’indicateur, c’était fichu.

  Pour les Amazones aussi…
 
Mais elles ne le savent pas encore.

  Et lui ne le sait plus…

  V
ous, si, parce que je vous le dis. 

  Mais faut quand même que j’explique.
 

Tout au fond de la base se trouvent les salles de détente des gaz issus des deux réseaux de captage, là où le méthane se sépare de l’eau qu’il entraîne dans la décomposition des clathrates[1] d’où il provient. C’est de là que ces eaux de décantation sont pompées vers l’extérieur pour être éliminées.

  Les Goums (entre nous, on dit les Goums ; ce sont les Méchants qui disent les Chochos) se sont repliés dans la « gare » qui a été installée derrière les portes massives qui fermaient jadis la base du Hai I (celui qu’a coulé Ôoumloc en P1C3E24), et ils sont partis, Mnouay en tête, sur un convoi à destination de la base ONU de Puerto Cisnès qu’Arthur a prévenue d’avoir à leur faire de la place. Les responsables de la base connaissent l’existence des Goums, mais pas le « petit personnel » qui a été éloigné. Les « prisonniers », soigneusement encadrés sont du voyage. Et pour ne pas perdre de temps, on a laissé ceux qui voulaient jouer à cache-cache se dissimuler comme ils le veulent. Tant pis pour eux. Si c’est pour un besoin pressant, ils n’avaient qu’à prendre leurs précautions plus tôt. Voilà.

 
C’est pour cela qu’il n’y a personne dans la base où tous les feux ont été éteints. N’y reste en fait que le « correspondant » des Élus qui s’était planqué dans les toilettes… 

  Mais non, il n’avait pas prévenu de l’attaque des Amazones. Pas lui…

Ça s’est trouvé comme ça. Et il est vrai qu’il n’a pas trahi les Amazones ! N’empêche que le type s’est fait égorger vite fait. On ne plaisante pas en Omphalie. Et surtout pas avec les lampistes.
 
En fait, ça marche comme ça :

  De l’île Guamblin à l’île Tenquehuén, au Sud, se dessine un vaste arc de cercle, une baie sous-marine qui creuse le large plateau continental sous lequel sont accumulées les ressources de clathrates qui alimentent en méthane la base des Goums et leur usine de fabrication de soupe. Un bassin symétrique se retrouve au Nord. 

 
Le méthane circule dans deux réseaux de captage séparés, formés de galeries sous-marines interconnectées qui passent sous les gisements de clathrates dans lesquels elles débouchent. Le réseau Nord (environ 300 kilomètres de galeries) n’est utilisé que lorsque la production du réseau Sud (même extension, mais captages plus proches) est interrompue pour des opérations de maintenance ou de vérification. Le débit du gaz est réglé par la dépression qu’implique la demande dans le collecteur principal (de dix mètres de diamètre) lorsqu’il débouche dans la base.

Dans les bases d’Europe, plus anciennes (Agotchilho a près de cent mille ans), ce réglage est déterminé par la dimension des petits conduits qui partent de l’arrivée du collecteur jusqu’à chacun des points d’utilisation. Et le collecteur principal y est, bien sûr, moins important et permet juste le passage d’un mineur à genoux. Mais la base de Guamblin est très récente et lorsqu’elle a été réaménagée et agrandie pour recevoir les sous-marins nucléaires, tout cela a été démesurément développé[2] sous les ordres du Professeur Pouacre, avec le même objectif et le même matériel tunnelier qu’à Thulé. Et c’est ce même matériel qui sera réutilisé pour creuser les mines sous le détroit de Gibraltar…

  Une carte permet de mieux comprendre :



carte Guamblin

Où les lignes rouges représentent les galeries d’exploitation du gisement de clathrates de méthane, les points rouges les puits d’extraction verticaux, et le tracé bleu la ligne de chemin de fer qui relie la base de Guamblin à Puerto Cisnès et à la base de l’ONU.

 

Ici, ce sont des vannes qui règlent l’alimentation des chaudières de la centrale électrique et les divers points d’utilisation du méthane. Les gaz brûlés sont refoulés sous pression sous l’eau à une profondeur suffisante pour s’y dissoudre en grande partie et pour que le bouillonnement que produit ceux qui remontent en surface passe inaperçu.

  A cinquante kilomètres au large, juste en face de l’ouverture de la baie Sud, se trouvent l’Omphalie et l’îlot volcanique sur lequel elle s’appuie.
 
C’est au sortir de la salle de détente du réseau Sud qu’a eu lieu l’explosion programmée de pains de plastic collés autour de la vanne principale…

  Dans un premier temps, la plaque d’acier sur laquelle la vanne est montée a volé d’un seul morceau, arrachée de son logement. C’est une grosse plaque de blindage en acier au manganèse, un acier très dur, de celui dont on fait les tourelles des fortifications et les rails de chemin de fer. Deux mètres de diamètre. C’est une forte explosion.
 
Le résultat, c’est que la salle de détente du méthane (dont la pression n’est qu’à peine inférieure à celle de son gisement, soit deux cents mètres d’eau (20 bars) plus cent mètres de sédiments (22 bars) et autant de clathrates (disons 10 bars), tout cela en moyenne, ce qui fait au total une grosse cinquantaine de bars) s’est trouvée d’un seul coup d’un seul ramenée à la pression atmosphérique, et que le gaz en quantité et en pression énormes a jailli, d’un seul coup d’un seul, boum, dans la base. 

  À la louche, pour un trou de deux mètres de diamètre, donc de 31 400 cm² en ne comptant que 50 bars, ça fait un coup de bélier de 1 600 tonnes, augmenté de la brutale expansion du gaz ramené à la pression atmosphérique, que je suis infoutu de calculer. J’offre une prime d’un Carambar à qui donnera la bonne réponse…

 
Et pschitt ! 

  Comme un bouchon de champagne, tout le sommet de l’île s’est retrouvé projeté dans l’atmosphère avec une partie des installations. 

  Faut quand même reconnaître que la Mémoire Goum a du bon : depuis qu’un accident du même genre a fait sauter tout un secteur de la côte de Finlande, à Storegga, 8000 ans avant notre ère, ils se méfient. Et donc, la vanne principale est placée juste dans le prolongement du « toit » qui est prévu pour jouer le rôle de soupape. Les installations « sensibles », comme leur salle de Mémoire, leurs locaux d’hébergement ou l’usine, c’est-à-dire l’ex-base sous-marine, sont à l’abri du coup du champagne. En revanche, ils n’ont pas hésité à placer la salle de communication en plein courant d’air… ou plutôt, de méthane ! Faut reconnaître que la communication n’est pas le fort d’une civilisation qui se dissimule depuis tellement de millénaires… 

  C’est pour ça que les Amazones et leur agonisant acolyte se sont trouvés expédiés dans la nature lorsque, vroum, tout a pété… 

  Même pas eu mal. Pas eu le temps : pulvérisées les minettes !
 
Sauf une, la chef justement, celle qui venait d’égorger le correspondant. C’est d’ailleurs lui qui l’a protégée du souffle : il était gros et mou et il a absorbé l’impact. La voilà expédiée en l’air comme une balle de ping-pong sur un jet d’eau dans un stand de tir à la carabine ! Et roulez jeunesse !  

  L’Amazone volante s’agite dans l’espace, dénudée par le souffle qui la porte et la soutient.

 
- Tiens, une Amazone ! remarque le condor qui passe, l’œil indifférent… 

  Car si le concerto en sol mineur, le condor en sol andin[3], comme dit la Sagesse des Nations.

  Il est vrai que les condors ne sont pas très malins. Ils ne s’étonnent pas facilement : vous trouveriez ça normal, vous, en regagnant votre aire, de voir danser une Amazone à poil sur un jet d’eau et de méthane, à quatre cents mètres d’altitude ? Et le pire c’est que le geyser est de plus en plus fort, rendu opaque par l’eau pulvérisée que le gaz entraîne dans son rugissant jaillissement, avec des pierres et tout ! C’est que le mur de contention dans lequel est installée la vanne a été emporté et que la galerie de dix mètres de diamètre crache plein pot ! Un sacré gazoduc…

  Le gisement se vide depuis les multiples points de captages percés du fond de l’océan jusqu’au cœur de la couche des clathrates qui se déstructurent en bouillonnant et se ruent dans les larges conduits, fondus en eau et en gaz mêlés, précipités vers l’extérieur par la pression de l’eau et des sédiments de la plate-forme continentale qui les contient et les écrase du poids des résidus de l’érosion millénaire de toute la Cordillère des Andes, chassés dans les tuyaux soigneusement ouverts dans la roche par l’art tunnelier des Goums que le puissant matériel des Numéros avait mis en oeuvre… 

  Le gisement se VIDE !

  Et l’Amazone furieuse danse là-dessus, en engueulant le condor qui passe et qui, entre nous, n’en a strictement rien à faire…

 
C’est un ahurissant volcan d’eau et de gaz qui monte très haut dans le soleil de l’aube qui perce au-dessus de l’horizon andin, un volcan froid, si froid que l’eau s’y transforme en glace pour retomber en geyser de neige sur toute la région, un volcan qui monte d’un seul élan, de plus en plus volumineux, de plus en plus violent, incontrôlable, de plus en plus haut, et le condor perd de vue l’Amazone qui monte toujours, poussée par la vidange de 1300 kilomètres carrés de gisement, par les dizaines de milliers de kilomètres cubes de gaz et d’eau gelée issus de la détente de quelques cent trente kilomètres cubes de clathrates sous haute pression qui partent vers le ciel dans le grondement volcanique de leur détente brutale, c’est un nuage rougi par le soleil levant qui s’étale en une vaste flaque de sang céleste…

  Et le condor ricane, le mépris au bec, lorsqu’en passant la fille lui montre le poing, puis les fesses, menaces en l’air d’une chatte enragée à l’oiseau qui rentre, lui, à l’aire, tout peinard, au petit matin, après une nuit sur laquelle nous tirerons un voile pudique, car le condor, mais pas toujours.

  C’est ainsi qu’échoua la conquête de l’île Guamblin par les Amazones.


[1] Je rappelle, pour ceux qui ne suivent pas, que les clathrates de méthane (il s’agit toujours ici de clathrates de méthane) sont un assemblage chimique solide d’eau et de méthane qui se forme dans certaines conditions de température et de pression. Un peu de sérieux au fond de la classe, SVP ! Interro à la fin du chapitre.

[2] Voir « Le creusement des galeries », la note des Numéros, qui sera bientôt reproduite. C’est le souvenir de cette note qui a donné à Arthur l’idée de cette opération.

[3] Il est à noter qu’il existe des sols mineurs dans les Andes, mais cette convergence brusquée s’y est révélée historiquement dramatique, comme au Potosi par exemple… Il ne fait pas bon éveiller le con qui dort.

L’USINE / P3C2E31

P3C2E31 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 31)

 
N°220 / L’USINE / P3C2E31

 
C’est l’histoire où l’on entre dans l’usine apparemment déserte, guidés par la voix de Gaston Brunières, l’un des deux « notaires » de Pétony. 
 
Jeudi 16 juin
6 heures
Bordeaux

 
C’est la suite de P3C2E30 (lien)
 
L’usine, entourée de hauts murs de brique, est située dans une vaste zone de friche industrielle, derrière l’ancienne base sous-marine de Bacalan. Un portail aveugle, en fer, à double battant, en barre l’accès… 

 
L’aube point à peine, et les lampes au sodium déversent là-devant une lueur orange qui vous donne un air de cadavre…

  Le juge, décidé, frappe du poing sur la porte qui sonne lugubrement :
- Ouvrez, au nom de la loi !
 
Il ne se passe rien.

  Ravot distingue le bouton lumineux d’une sonnette dans un creux du mur et y enfonce un doigt décidé.

 
Le juge frappe de nouveau du poing, dressé sur la pointe des pieds, sanglé dans son trench Burberry qu’il a entr’ouvert pour y glisser le pistolet Manurhin P38 que lui a tendu Martial.

  Une caméra, à laquelle ils n’avaient pas prêté attention jusque là, pivote en haut de l’un des piliers qui soutiennent le large portail.

 
Silencieusement, les deux battants pivotent vers l’intérieur, sur leurs gonds à l’huile.

  Une vaste cour silencieuse. 

 
Des lampes sont suspendues à des câbles qui la traversent de part en part, tendus sur des pylônes de béton. 

  Un peu de vent les fait se balancer avec de légers grincements…
 

Ombres oscillantes…

  - Entrez, monsieur le commissaire…

 
La voix sort d’un haut-parleur invisible.

  - Messieurs Dupont et Lemol ne seront pas là avant neuf heures… Vous arrivez bien tôt… Entrez, avec vos amis… Le café est prêt…
- Il se fout de nous, rage sourdement le juge…
 
Le commissaire élève la voix :
- Nous avons un mandat de perquisition. Et nous souhaiterions parler à Monsieur Gaston Brunières…
  - Je suis Gaston Brunières… Entrez, il fait un peu frais, vous me pardonnerez de ne pas venir à votre rencontre…

 
Une porte s’ouvre dans le mur du grand bâtiment obscur que l’on distingue sur la droite, dessinant un carré de lumière jaune sur le bitume noir de la vaste cour qui se perd dans la nuit. 

  Pas d’autres ouvertures visibles.
 
Les cinq hommes se regardent, le juge hausse les épaules et s’avance, suivi du procureur et des policiers réticents. 

  Ravot se retourne lorsqu’il entend le bruit sourd des vantaux du portail qui se referment et se verrouillent derrière eux, puis le claquement d’un pêne qui vient s’enclencher dans sa gâche.

 
- Coincés… murmure-t-il à l’intention de Lepif et de Martial qui l’encadrent… Le juge est très imprudent mais on ne pouvait pas le laisser y aller seul…
  - Entrez, messieurs, entrez donc…

 
L’endroit, est vaste et vide. 

  Murs de brique nue noircis par le temps et ses fumées…

 
Sans doute un ancien hangar industriel.

  Le fond leur est invisible : deux projecteurs les aveuglent. 

 
La voix provient de là-derrière… 

  En tournant la tête, Ravot distingue une passerelle métallique qui court le long du mur, au-dessus de la porte qu’ils viennent de franchir. La salle (la halle ?) est très haute et il n’en voit pas le plafond. Peut-être se trouvent-ils directement sous la charpente métallique ? Peut-être ces vagues lueurs, là-haut, proviennent-elles de verrières éclairées des premières lueurs de l’aube ? 

  On s’attend à des cadavres de machines…
 

RAVOT CHEZ LES GOUMS / P2C1E14

P2C1E14 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 14)


 
N° 93 / RAVOT CHEZ LES GOUMS / P1C2E14

 
C’est l’histoire où le commissaire Ravot découvre les Goums et où tout le monde apprend la disparition du Hai II.

  Mardi 3 mai
11 heures 30
Métro

 
En fait, si Nouye n’a pas pu joindre Rébéquée, c’est parce que celle-ci se trouve déjà à l’arrivée du « métro » où Vic l’a prévenue de sa venue, accompagné de Clèm, d’Eusèbe et de Ravot.

Qui avaient quitté le journal sans croiser Mouchoir occupé en salle de rédaction, et donc sans pouvoir le prévenir de leur destination, comme ils le faisaient d’ordinaire lorsqu’ils se rendaient à Agotchilho.
Du journal, ils sont descendus directement par les archives dans la cave de la petite maison (tout cela communique depuis des temps très anciens : Saint Tignous est une très vieille ville), et de là dans le « métro », où attend toujours un locotracteur équipé de quelques sièges. Le confort s’est quelque peu amélioré.

Le feu vert indique que la voie unique est libre jusqu’à Agotchilho.

Vic a démarré en vitesse lente et a rejoint ses compagnons : le système marche tout seul.

  Les quarante minutes du voyage (à cette vitesse, mais en urgence on va deux fois plus vite !) (mais plus on va vite et plus ça secoue) ont été mises à profit par Victor, Clémentine et Eusèbe pour résumer la première partie à l’intention d’un Ravot ébahi qui a tenté de réunir les fils de ce qu’il savait, donc, de la version publique des évènements, et de ce qu’il découvre. Et qui patauge un peu entre les Numéros, les Chochos, les Goums (faut lui expliquer que ce sont les mêmes puisqu’il n’a pas eu le privilège de lire la première partie, lui), dont personne n’a entendu parler, les menaces nucléaires passées, la catastrophe climatique provoquée, la véritable raison de la défaite des Écolocroques, ses modalités, mais surtout, bon sang, qu’est-ce que c’est que ces Goums !

- Vous les connaîtrez bientôt. Rébéquée, qui a conservé, pour des raisons qui lui sont personnelles, des liens très étroits avec Amaïa, la « Mère » des Goums, lui a demandé de vous expliquer directement qui ils sont… Elle l’a prévenue de ce qui se passe et de la raison de votre présence.
 
Le métro est nettement plus confortable maintenant que les Goums ont adapté la voie après l’avoir prolongée jusque dans la cave de la petite maison. Des arrêts (facultatifs) (programmables, si !) sont possibles au bureau des archives secrètes d’Eusèbe, dans l’entrepôt dit des ogives (sous le monument aux morts de Saint Tignous sur Nivette), à l’aiguillage, qui a été remis en état à la bifurcation vers Marinoval (qu’il arrive que l’on utilise pour divers approvisionnements discrets). Le terminus a été rendu plus accueillant, à la base de sous-marins sous les eaux de laquelle gît toujours l’épave de l’U118 que l’on n’a pas pris la peine de renflouer : l’acide qui l’a inondé et les crabes qui l’ont visité, ont dû faire disparaître les restes de son équipage et ceux du Numéro 3 qui s’y trouvaient lorsque Arthur et Béatrace l’ont coulé d’un coup de locotracteur. 

  Un prolongement du tunnel a même été creusé jusque dans l’usine de transformation, où les unités de déshydratation d’algues et de conserve de crabe ont été enrichies par quelques lignes de fabrication de soupes diverses, selon des recettes basées sur celles des Goums. Cela a permis d’introduire « légitimement » un matériel roulant plus moderne et plus confortable (même si Béatrace et Arthur ont voulu, va savoir pourquoi, conserver l’ancien locotracteur survivant de leurs batailles et qui dort dans l’entrepôt des ogives. Il paraît qu’ils lui rendent visite de temps en temps, mais ils s’arrangent toujours pour y aller seuls, main dans la main, en chantant « Une poule sur un mur… »).

  Rébéquée les attend à l’arrêt de la base sous-marine : pour ce dont il sera question, elle préfère s’installer dans le bureau N°1. Pour le travail quotidien de l’usine, elle préfère celui qu’occupait Hector, qui a été agrandi et qui domine le hall d’arrivée des produits de la pêche : elle peut au besoin y recevoir des visiteurs professionnels, fournisseurs pour la plupart, qui n’ont rien à voir avec les secrets de la base. Pour ce qui concerne les clients, ils sont plutôt reçus à la Marée au Grand Port, dans l’ancienne boulangerie Pain d’Algues qui a été adaptée à son nouveau développement, puisqu’elle assume la distribution mondiale des produits d’Agotchilho, mais gère aussi la redistribution des stocks alimentaires des Écolocroques. Hélène semble avoir admis cet usage nouveau des lieux où elle a vécu avec son ami Hector, dont elle a fini par accepter la disparition. Sa tendresse croissante pour Rébéquée a remplacé sa mélancolie et elle retrouve peu à peu son rire. Sa récente grossesse la comble…

  Allez expliquer tout cela en moins d’une heure, vous…

  Rébéquée est seule sur le quai à les attendre, dans sa salopette blanche de travail. Ce n’est pas parce que l’extraterritorialité vous place hors normes qu’il faut saloper le boulot, n’est-ce pas, et devant l’extension prise par leur production, Rébéquée a voulu faire « tout propre » dans « son usine » où même les Goums ont dû s’habiller de blanc. Une vraie révolution pour eux, mais Amaïa a insisté : personne à poil dans les locaux de production…

 
Arrêt impeccable du locotracteur devant Rébéquée souriante.

On s’embrasse, on se congratule.

- Venez, nous serons mieux au bureau N°1.

  Vic met encore à profit le trajet à pied depuis la base jusqu’au bureau pour expliquer, raconter, combler des lacunes du récit, et il y en a : leur arrivée avec Clèm, leur capture, l’exécution atroce d’Hector (il ne l’aurait pas racontée devant Hélène, et il l’explique à Ravot pour prévenir tout impair éventuel de sa part), le fonctionnement de l’usine, avec les premiers Goums entrevus au travers des baies vitrées de la coursive qu’ils ont rejointe, leur enlèvement à bord du Hai II, les menaces, le chantage à l’encontre de Clèm… le retournement décisif d’alliance de la part des Goums…

 
Rébéquée, qui conduit le groupe, soutient discrètement Clèm qui commence à sentir peser son sixième mois de grossesse. Elle lui parle bas, un bras glissé sous le sien. 

  Eusèbe explique à Ravot comment il a pu feindre d’être captif et donc conforter les Numéros dans leur certitude de victoire. Il raconte leur séjour secret dans le bureau N°1, explique comment a pu être montée l’ultime émission, à partir d’éléments enregistrés, et Clèm, qui les entend dire, se joint à eux pour commenter « la tête qu’ils ont faite » quand on a projeté le montage aux « Numéros » capturés, la colère impuissante du Numéro Un, entravé devant l’écran, lorsqu’il a compris qu’ils avaient perdu la partie qu’ils étaient tellement sûrs de gagner, sa frénésie haineuse devant le sourire écrasant de Clèm tendant la clé de ses menottes à Mouye : « ils sont à vous, je crois que c’est ce qui vous a été promis ». Et Mouye qui annonce froidement au même Numéro Un, blême de rage cette fois, que son père a été bouffé par ses crabes préférés, et son fils dissous dans l’acide, avant de les pousser devant elle vers un destin qu’aucun d’eux n’a depuis cherché à connaître. 

 
Même s’ils ne se pressent pas, ils arrivent au bureau N°1 que Rébéquée ouvre en s’effaçant et en remarquant qu’il faudra songer à rechercher les propriétaires des tableaux…

  Nouye se lève à leur entrée et son visage encore plus froid que d’habitude fait taire immédiatement les bavardages et le brouhaha de l’arrivée :

- Le Hai II a disparu…

 

DES FUNÉRAILLES GOUMS / P2C1E18

P2C1E18 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 18)

 
N° 97 / DES FUNÉRAILLES GOUMS / P2C1E18

 
C’est l’histoire où nous assistons aux funérailles d’une vieille femme goum, et où nous apprenons que le Numéro Cinq, le docteur Pouacre, aurait été libéré. 

 
Mardi 3 mai
14 heures
Agotchilho

 
- Venez, leur enjoint Amaïa en se levant de son siège de pierre.
  Suivie des deux gardiennes et des Boules qui l’escortent, elle s’engage dans le déambulatoire qui prolonge l’espace situé derrière les grandes flammes et qui, découvrent-ils, se prolonge par un large couloir ouvert derrière l’ultime gros pilier sur lequel repose la voûte.
 

Rébéquée semble connaître les lieux et suit les Goums sans hésitation, malgré la pénombre. Elle explique à Ravot que la sensibilité de leurs yeux leur permet d’évoluer dans ces ambiances obscures où eux-mêmes ne se déplacent que difficilement. Elle explique aussi la présence des lampes électriques qui ont remplacé les torchères à gaz des temps anciens, en limitant les besoins en ventilation et en supprimant des risques d’explosion… 

  - Comment se fait-il que vous connaissiez si bien ces gens étranges ? ne peut s’empêcher de lui demander Ravot intrigué.
- C’est une longue et vieille histoire, commissaire…
- Jules…
Rébéquée a un petit sourire
- Jules… J’avais un ami, un confrère, qui s’appelait Jules et… il a disparu. Il est mort ici, de manière tragique. J’ai encore quelque peine à… Mais je vous l’ai déjà dit, je crois…
- Ne vous excusez pas…
- Cela fait partie de cette longue et vieille histoire. Vous la connaîtrez petit à petit, mais il serait trop long de tout vous raconter maintenant en détail… Sachez seulement qu’une confiance particulière me lie à Amaïa qui s’est sentie d’une certaine manière responsable de ce qui est arrivé à mon ami Jules, et de ce qui m’est arrivé…
- De ce qui vous est arrivé ?

Rébéquée s’aperçoit qu’elle n’a jamais été aussi près de livrer ce secret qu’elle a su préserver, des avanies qui lui ont été infligées et dont le souvenir l’éveille parfois encore la nuit (la tendresse alors d’Hélène à ses côtés, ses lèvres sur ses yeux brûlants de larmes…). Ce commissaire Ravot doit être redoutable lorsqu’il a décidé de faire parler quelqu’un.

 
- Toujours est-il, reprend-elle, que je lui ai promis de me charger des relations entre son peuple et… nous, de tenter d’enrayer leur déclin tout en préservant le secret de leur existence et leur mode de vie. En échange, lorsque c’est nécessaire, elle nous ouvre leur Mémoire. Et les Goums luttent avec nous contre le risque de famine provoqué par le froid : ils nous ont communiqué leurs manières de se nourrir, que nous diffusons par les produits de cette usine et de quelques autres, ils nous ont révélé les cachettes de nourriture des Écolocroques, qu’Arthur Malfort s’emploie à répartir avec la collaboration des Nations Unies, et… Nous arrivons, je crois.

  Depuis quelque temps, un vague écho de flûte semble résonner au loin.

Il se fait plus net et même Rébéquée s’en montre surprise :
- C’est curieux, je n’ai jamais entendu cela…
 
Amaïa s’est arrêtée à une bifurcation de la large galerie dans laquelle ils circulent :
- L’une de nos sœurs est morte il y a peu, et son corps va être préparé pour être remis à Ôoumloc. J’ai promis à Rébéquée de ne rien vous cacher. Venez…

  La galerie descend en suivant une pente accentuée, s’enfonce semble-t-il profondément dans la falaise. Le sol devient humide, luisant d’eau, alors que la pénombre s’accentue.
 
C’est maintenant un ruisseau qui s’étale en fine lame d’eau sur le sol de pierre. D’une eau chaude et fumante. Le chant de la flûte, monotone, répétitif, emplit toute la galerie, se mêle au bruissement de l’eau et au clapotement des pieds…
  La galerie s’est élargie, mais la quasi obscurité rend imprécis les contours de la salle.
 

Sur un geste d’Amaïa qui s’est rapprochée des visiteurs, l’intensité de la lumière remonte d’un cran, leur permettant de voir.

  Quatre Boules portent une civière au centre de la salle et la posent à terre, près d’une large mare d’eau noire. La salle est carrée et dans chacun de ses angles une femme joue de la flûte, assise en tailleur sur un siège surélevé.

  Amaïa prend la parole, solennelle :
- Ganaïa est morte hier. Elle portait

la Mémoire de

la Troisième Main et elle l’a portée tout au long de sa vie. Elle a aussi donné naissance à deux filles et à un fils. La première de ses filles est porteuse de Mémoire et s’est rattachée, selon son choix, à

la Quatrième Main, et en outre, elle a récemment donné naissance à un fils. Sa seconde fille a pris sa succession dans

la Troisième Main. Son fils, lui, pêche le crabe et les algues. Sa vie aura été féconde pour le peuple Goum qui lui rend hommage. Sa chair sera préservée par les Crabes noirs de toute corruption. Ses os seront confiés à Ôoumloc selon notre tradition, pour qu’il les restitue au Rocher d’où ils sont venus…

  Amaïa s’est mise à psalmodier dans le rythme de la flûte qui poursuit sa mélopée, et sur le même ton :

  - Ganaïa était notre sœur. Nous sommes Ganaïa. Le chant de sa parole est celui de la flûte et le chant de la flûte est désormais le chant de Ganaïa. La flûte est dans ma voix. Elle est le chant des morts qui sont tous retournés à Ôoumloc. Elle est le chant des morts qu’il a tous ramenés au Rocher. Au Rocher d’où procèdent la vie et la mort. Au Rocher sur lequel il dort et sur lequel il danse. Au Rocher où il s’accouple au monde dans l’abîme des eaux. Au Rocher où sont nés, où naissent et où naîtront la lune et le soleil, les Goums et les Goumyôs, les étoiles et la mer…

 
Des larmes coulent sur son visage, sa voix, nette et profonde, se déploie dans toute sa richesse, se conjugue à la flûte, lui tresse un contrepoint :

  - La flûte nous unit. La flûte nous unit à Ganaïa, notre mère, notre sœur et notre Mémoire, notre amie et notre fille. La flûte nous unit dans les temps et les lieux. Jusqu’à la fin des Goums. Jusqu’à la fin d’Ôoumloc. Jusqu’à la fin du Monde…

 
La lumière a baissé. Les flûtes se sont tues. Les flûtistes descendent de leurs sièges, et sortent, suivies des Boules qui portaient la civière. 

  Amaïa regarde le corps de la vieille femme, décharné, nu, pitoyable, étendu sur le sol auprès de la mare d’eau noire. L’eau qui coule à terre, et que chacun des visiteurs sentait chaude et fumante au travers de ses semelles, est maintenant très froide.
 
Un frémissement apparaît dans les eaux de la mare.

  - Venez, dit Amaïa.

 
Une heure plus tard, tous se retrouvent assis sur des pierres lisses autour d’un feu de gaz dont les flammes font briller la dentelle de pierre qui les entoure comme un manchon.

  La pièce est vaste, mais sans comparaison avec les salles destinées à une occupation commune d’où ils viennent. Pas de portes. Hommes et femmes, nus ou vêtus de la sorte de poncho noué à la taille qu’ils connaissent, passent sans s’occuper d’eux. Parfois, des enfants, seuls ou en groupes, viennent les regarder, écoutent, les touchent avec curiosité, souriants. Amaïa prend sur ses genoux une toute petite fille qui s’est collée à elle, et lui montre Rébéquée. La petite se lève en piaillant et se précipite vers elle. Rébéquée l’embrasse, ravie, en disant à Ravot :
 
                      Isoeu

- C’est Rébéquée, la fille d’Amaïa, ma filleule…
- Votre filleule ?

Amaïa reprend :
- Vous savez, nous n’avons pas les mêmes sentiments d’individualité que vous autres, Goumyôs. Mais nous conservons un profond sentiment filial. Comme nous les allaitons pendant leurs premières années, les enfants sont très liés à leur mère. Même s’il arrive souvent que l’une nourrisse l’enfant de l’autre ! Parce que nos enfants sont élevés par tous et éduqués par tous. Moi, comme je suis

la Mère, je me dois de donner naissance au plus grand nombre d’enfants possible. Pour pouvoir être de nouveau enceinte, j’ai donc cessé l’an dernier d’allaiter moi-même ma fille qui tête d’autres mères. (Elle a une sorte de sourire en direction de Rébéquée) Et je suis enceinte… En même temps qu’Hélène. Nous n’avons normalement qu’un enfant tous les deux ans et demi ou trois ans. Mais nous restons attachés à tous les enfants de tous… Et nous les traitons tous de la même manière. Il en sera ainsi pour l’enfant de Rébéquée et d’Hélène, comme il en est pour l’enfant de Béatrace, qui nous fait parfois le bonheur de venir parmi nous, et pour l’enfant que porte encore Clèm, tous ces enfants sont ou seront toujours chez eux parmi nous. Toujours.

  - Et nous en sommes reconnaissants à tous les Goums : nous savons que nous pouvons indéfiniment compter sur eux, enchaîne Victor, ce qui surprend quelque peu Ravot qui ne s’attendait pas à une telle adhésion de la part d’un homme, lui-même restant surpris et réservé devant ces déclarations. Après tout, il s’agit là d’un peuple étrange, étranger, faudrait-il dire, et leur mode de vie est tellement éloigné…

  Eusèbe, qui semblait fatigué par la longue promenade souterraine, se redresse alors et reprend à l’intention du commissaire :
- Mais vous n’êtes pas seulement venu faire la connaissance des Goums. Cela c’est nous qui l’avons voulu. Vous êtes chargé d’une mission, et vous l’avez dit vous-même, vous êtes venu enquêter sur le meurtre de Saint Tignous sur Nivette, et voir en quoi il pouvait être relié aux évènements qui se sont déroulés ici même il y a deux ans. Or, il fallait pour que vous puissiez comprendre ce qui s’est réellement passé, que nous vous présentions Amaïa et le peuple Goum dont le rôle a été capital en l’occurrence, puisque c’est eux qui ont finalement vaincu les Numéros, comme nous l’avons brièvement expliqué en venant. Nous vous donnerons d’ailleurs à ce sujet toutes les explications complémentaires que vous pourrez souhaiter, mais je crois qu’il serait bon que nous exposions à Amaïa le détail de ce qui s’est passé la nuit dernière. Et que, pour notre part, nous relions à la manière d’agir des Écolocroques.

 
Victor entreprend alors de raconter à l’intention d’Amaïa et de Rébéquée ce qu’il a découvert en entrant au Matois, ce matin même, et Ravot demande :
- Voyons, pouvez-vous me dire ce qui motive exactement vos soupçons à l’égard de ces Écolocroques ? 

  Clèm s’est levée, malgré la main de Victor qui tente de la retenir, de l’empêcher, de parler :
- Je vais vous dire… Je vais vous dire…

Amaïa a repris sa fille sur ses genoux. L’enfant pose la tête sur ses seins et s’endort. De la main, elle caresse doucement son front, les yeux fixés sur le visage de Clèm.

 
- Je vais vous dire, mais il faudra le garder pour vous : il est des détails que nous ne voulons pas faire connaître. Lorsque nous sommes arrivés, Victor et moi, nous avons été contraints d’assister au supplice et à la mort d’Hector, l’ami d’Hélène. Kuhhirt l’a fait dévorer vivant par des crabes. Sous nos yeux. Il s’est ensuite vanté d’avoir fait dévorer de la même manière une de leurs complices qui trafiquait avec eux de la drogue. Par un seul crabe, pour que cela dure. Ils ont « éliminé » a-t-il dit, tous les prisonniers qui sont intervenus pendant la guerre pour construire leur base sous-marine. De la même manière. Alors que nous étions prisonniers à bord de leur sous-marin, j’ai vécu sous la menace constante d’un viol de tout l’équipage avant un « recyclage » en bordel, et ce sous les yeux de Victor, avant que nous soyons éventuellement liquidés de l’une ou l’autre manière. Eusèbe devait être ramené ici pour y être bouffé vivant. Et nous n’avons été sauvés qu’in extremis : les joyeux Numéros Un, Quatre et Cinq allaient nous violer pour de bon, Victor et moi. Avant de nous « repasser à l’équipage » !!! Ils ont massacré un nombre indéfinissable d’adversaires ou présumés tels, et ils se proposaient d’asservir le monde en l’affamant après l’avoir plongé dans les glaces, ce qui est en passe d’ailleurs de se produire. Leurs agents, contre mon avis, mais la diplomatie l’exigeait paraît-il, leurs agents n’ont pas été inquiétés, ni cette Finette volatile qui n’est restée à Saint Tignous que le temps d’ouvrir leur bureau de recrutement, ni ce rat d’Arnaud Boufigue, ni ce collabo de maire. Ces trois-là et quelques autres que nous connaissons sans doute moins, se trouvaient présents à la même table que Luis hier soir. Dévorés vifs, écorché vif, l’horreur est du même ordre, non ?

  Clèm s’assied, se cache les yeux entre ses mains, se replie sur elle-même, secouée de sanglots silencieux. 

 
Victor l’entoure de ses bras… murmure près d’elle, la berce…

  Ravot hoche la tête, pensif :
- Et qu’est-il advenu de ces fameux Numéros dont je ne connais que ce que chacun croit savoir mais dont vous m’avez dit qu’ils ne se sont pas réellement suicidés comme je le pensais…
 
Amaïa se redresse, les mains posées en protection sur la tête de sa fille :
  - Nous avons peut-être commis une erreur.

 
Et d’une voix nette :
  - Nous avons commis une erreur, répète-t-elle.
 
Un silence…
  - Voici deux ans, lorsque, comme je vous l’avais demandé, vous nous avez remis les Numéros afin que nous punissions l’ignoble abus qu’ils avaient fait de notre confiance, nous les avons ramenés ici. Et leur Numéro Un, tout comme la femme qu’ils appelaient le Numéro Quatre, ont été livrés à la colère d’Ôoumloc. Et Ôoumloc les a punis dans ses chambres sous-marines et secrètes. Nous pensions avoir ainsi libéré le monde de cette engeance en éradiquant leur famille. Mais le Numéro Cinq n’était pas de leur famille, nous a-t-il dit. Et eux-mêmes l’ont présenté comme le directeur d’une de leurs bases, un professeur, un technicien en quelque sorte. Et nous l’avons laissé repartir dans son école d’Andøya… N’a-t-il pas pu reprendre à son compte les lambeaux de l’organisation des Écolocroques ? Par ailleurs, si je retiens la gravité de l’indice que constitue le crime de Saint Tignous, je n’oublie pas la disparition du sous-marin… Je vais placer en alerte tous les membres de notre peuple et demander à nos Itzals d’inventorier tout ce qu’ils auront pu relever d’étrange de par le monde, aussi bien à Thulé, où les nôtres vivaient séparés des techniciens Goumyôs qui y restaient qu’à Andøya ou aux îles Chonos, où subsiste un groupe important, et dans quelques autres endroits où nous sommes retournés depuis deux ans, à la demande d’Arthur. Comme à Punta Camarinal, par exemple… Mais d’abord, je vais m’informer de ce qu’est devenu le Numéro Cinq.

Ravot l’interrompt :
- Amaïa, les Écolocroques connaissaient-ils l’usage que vous faites de la flûte lors des funérailles des vôtres ?
- C’est possible, oui. Ônyà, qui était Mère avant moi, trompée par leurs discours, leur a fait confiance, ignorant quels étaient leurs buts suprêmes. Il est probable qu’elle leur a permis d’assister à des funérailles…
  - La flûte… La flûte, au cou de Luis… Mais qu’est-ce que cela pourrait signifier ? s’écrie Victor en se relevant.

  - Il faut retourner à Saint Tignous, grogne Eusèbe. Le journal devra en parler et évoquer nos craintes. Et cette fois, au diable la diplomatie, si c’est vraiment eux, on leur rentre dedans !
 

HARPIE ET NICHONS / P2C3E11

P2C3E11 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 11)

 
N° 134 / HARPIE ET NICHONS / P2C3E11

 
C’est l’histoire où l’Amazone capturée parle de Harpie avant d’être assassinée, et où Tijules nous révèle les réflexions que lui inspirent les nichons des gonzesses.

  Mardi 7 juin
9 heures.
Agotchilho
Bureau N°1

  - Vous avez repris des forces ?

 
Cette question, posée par un commissaire Ravot manifestement fatigué à une jeune femme captive mais bourrée d’énergie serait comique si la situation n’était pas aussi tragique.

  A part Hélène, que des petits malaises ont retenue dans le bain bienfaisant, tout le monde est là, réuni comme hier autour de la grande table ovale. Tout le monde a envie de parler et la question de Ravot, bien que directement adressée à la prisonnière semble posée à chacun des assistants, et, mises à part les Goums, uniformément impassibles, chacun semble disposé à y répondre par un « bof » vaseux.
 
Bien sûr, chacun s’est trouvé soulagé par la capture de Tomie. 

  Bien sûr.

 
Mais la pensée de Gertrude Pilon hachée menu dans les cutters de chez Lartigo et transformée en saucisses… Et qui sait si d’autres… On n’a toujours rien de neuf sur les assassins de Luis. Et Arthur…

  Alors, « bof »…

 
- Parlez-nous de cette mission qui vous a amenée ici. D’où êtes-vous partie ?
- Je suis partie de la base de l’Élu, en Harpie.
- Parlez-nous de cette base voulez-vous ?

  La fille baisse la tête, dans un effort de réflexion :
- Il m’est difficile d’en parler… J’ai été éduquée à me taire… (elle redresse la tête) quoique m’ait expliqué Amaïa hier, en me montrant
la Mémoire des Chochos…
- Nous préférons être désignés par notre nom de Goums, intervient Amaïa d’une voix neutre.
- Pardonnez-moi, l’habitude…
Amaïa efface l’excuse d’un geste de la main :
- Ce n’est rien, essayez seulement d’y penser… Poursuivez…
- Harpie… est une base de secours secrète, bâtie dans un ancien volcan sous-marin dont le cratère a été fermé et dont les galeries de lave ont été vidées de leur eau. Ne m’en demandez pas trop, ce n’est pas ma spécialité. Le lieu est assez vaste pour héberger 120 Amazones, l’Élu et sa suite, une pouponnière parce que les Amazones qu’honore l’Élu sont susceptible de produire des filles (les garçons ne sont pas conservés), des laboratoires, quelques petites unités de production de matières précieuses qui ressemblent à la poudre de repos que vous m’avez donnée pour que je dorme cette nuit, et je vous en remercie (elle s’incline vers les Goums), des espaces dédiés à notre entraînement, et un hangar d’aviation avec sa piste, escamotables sous l’eau. Ce hangar et sa piste peuvent aussi servir de port où viennent accoster des bateaux et de base sous-marine.
- Pourriez-vous la situer géographiquement ?
- Je sais que c’est en plein océan atlantique, mais j’ignore où exactement.
- Y avez-vous séjourné longtemps ?
- Cinq ans. En fait, à la fin de ma formation, j’ai été retenue pour l’Élu par une commission de sélection. J’avais dix-sept ans, j’en ai vingt-deux.
- Et vous êtes restée enfermée pendant cinq ans ?
- Oh, non, au début, nous avons voyagé, un peu en sous-marin, mais aussi…

  Bon, se dit Tijules, ça ne va pas recommencer comme hier ! 

  Hier, il s’est tenu tranquille parce qu’il venait de téter après avoir longtemps pataugé avec ses petits copains goums, mais là, ça va faire beaucoup. Elle est vraiment bavarde, cette dame (c’est mama Béa qui lui a appris à dire « cette dame », les copains goums disent « cette gonzesse[1] », mais mama Béa dit que c’est pas bien. Pas quand il le dit en goum, forcément, parce que là, il est sûr qu’elle ne comprend pas, mais elle l’a entendu attraper une fois tonton Totor parce que lui, il l’avait dit : « ne parle pas comme ça devant Tijules, Vic ! » (aujourd’hui il l’appelle tonton Totor, même s’il sait bien que ça l’agace et qu’il s’appelle tonton Vic. Mais aujourd’hui, aujourd’hui, eh bien il est taquin, voilà). Elle est bavarde, la « dame ». Et puis aussi, elle l’agace, parce que tata Béquée et tonton Totor (c’est pour ça qu’il l’appelle Totor : parce que lui aussi, il l’agace. Aujourd’hui, tout le monde l’agace), tata Béquée et tonton Totor passent leur temps à regarder ses nichons, à la « dame » (gonzesse, gonzesse, gonzesse, na !), et Tijules ne comprend vraiment pas pourquoi. Donc ça l’agace. Bien sûr, on dirait toujours qu’ils vont passer au travers de sa robe, mais ceux d’Amaïa sont beaucoup plus gros et ils ne les regardent même pas. Même que lui, Tijules, même lui, il pourrait leur dire qu’ils sont sans intérêt : ils sont secs.

C’est pas comme ceux de mama Béa tout fourrés avec du bon lait, tiens, je m’en reprendrai bien une ‘tite goutte, et Tijules cherche des mains et de la bouche jusqu’à se « brancher » avec un soupir de satisfaction. Mais qui ne dure pas longtemps, parce que Tijules est agacé et qu’il a plein de choses à dire. Et que, parler avec un nichon dans la bouche, hein ? T’as déjà essayé, toi ? Moi, oui. Ben c’est pas terrible pour l’élocution. 

 
Alors, il se « débranche », Tijules, il lèche d’un coup de langue la goutte de lait qui perle (faut pas perdre, que répète toujours mama Béa), et il se met à gazouiller, assez fort pour interrompre les conversations. Mais, comme d’habitude, ces choses qu’il a à dire, il les dit toutes en même temps, alors personne ne comprend rien, et d’abord, il veut dire que c’est pas la peine de regarder comme ça les nichons de la dame, tout secs, et même sans poils, c’est pas comme ceux de mama Béa et de beaucoup de mamans goums, qui vous chatouillent le nez quand on tète, c’est rigolo ; et ça, Tijules il veut le dire en français. Et en même temps, il a envie de dire qu’il a envie de faire pipi ; et ça, il le dit en tijules, qui est sa langue à lui tout seul. En général, mama Béa comprend, mais là, elle est trop occupée à regarder la dame (pas spécialement ses nichons, mais quand même), alors ça l’agace encore plus et il se tortille pour descendre de ses genoux tout en disant en goum qu’il irait bien retrouver ses petits copains dans le bain chaud, parce qu’ici, il s’ennuie. 

  Et ça, Ouâniahoua, qui a une petite fille de deux ans, ça, elle le comprend. 

 
Elle se lève, après une rapide explication approuvée par la table entière que les gesticulations et le gazouillis riche en décibels de Tijules commencent à indisposer, elle le prend par la main et le conduit vers le bain par la porte du fond du bureau.

  A peine cette porte s’est-elle refermée que l’autre porte, côté usine, s’ouvre à la volée, face à Tomie qui ouvre de grands yeux.

 
Un sifflement bref, un choc sec et net, et une flèche cloue au fond de sa bouche grande ouverte le cri qu’elle allait pousser.

Elle s’écroule, foudroyée, sur la table où cogne son front, tandis qu’apparaît au travers de sa chevelure dorée la pointe rougie de la flèche qui lui transperce la gorge et la nuque.

  Mais déjà, Nouye a saisi son bâton d’ivoire de Gardienne, posé sur la table devant elle, et l’a lancé à la volée par-dessus la tête de ses vis-à-vis sidérés !

 
Et paf ! KO entre les oeils. 

  L’immonde meurtrière s’effondre, assommée.
 
Boum par terre.

  Et de deux, se dit Ravot lorsqu’il réalise ce qui vient de se passer, en se penchant sur la jeune Amazone inconsciente. 

 
Car l’immonde meurtrière est aussi une jeune Amazone, très semblable à sa victime.

  - Je n’aurais pas cru que vous soyez capable d’une efficacité aussi foudroyante, remarque-t-il en regardant, les yeux ronds, Nouye, impassible, qui ramasse paisiblement son bâton, puis glisse deux doigts dans la bouche de l’intruse pour en ressortir la capsule de poison qui s’y cache.
- Elle nous aurait massacrés, répond-elle tranquillement en montrant les quatre flèches qui restent dans le carquois.
- À celle-là, dit Amaïa en s’approchant, nous lui donnerons de la potion de mémoire, et de la potion de pouvoir pour la contrôler, et elle nous racontera sa vie. Nous ne dérangerons pas deux fois Ôoumloc.
- Vous croyez que ce sera efficace ? lui demande Béatrace qui se souvient de la manière dont cette potion avait agi sur l’Oberst Kuhhirt…
- J’en suis sûre, mais après ce que nous a dit Tomie, ce sera plus facile si nous trouvons quelqu’un qui ressemble à l’Élu.
- Ou à l’Élue, remarque Rébéquée. Je pensais à Hélène, c’est elle qui est la plus jeune d’entre nous, et la plus mince. Sa grossesse reste encore discrète…
Amaïa approuve de la tête :
- Tu as raison. Mais Hélène pourra-t-elle se prêter au jeu ?
- J’en suis certaine. Je vais l’appeler et lui demander de venir… Elle doit être au bain : elle avait des nausées ce matin (et cette idée la fait sourire tendrement).
- Mais elle est brune, observe Clèm qui se souvient de la blonde image des affiches…
- Je pourrai fournir une perruque, dit Ravot. Nous en avons tout un lot au commissariat. Des postiches jadis confisqués par Lepif à des travelos et qu’il a ramenés de Paris comme des trophées ! Ils s’étaient payé sa tête pendant six mois et ils l’avaient rendu à moitié fou…

 
Des bruits de course dans le couloir d’accès au bureau N°1, la sirène d’alerte…

  Une gardienne extérieure arrive en courant, brandissant son bâton et s’arrête, essoufflée, lorsqu’elle distingue l’attroupement autour de la forme inconsciente de l’Amazone que Nouye est en train d’attacher par les coudes, comme l’avait été Tomie :
- Vous l’avez capturée ? Bien. Elle a tué d’une flèche mon collègue de l’entrée, et elle a égorgé la pointeuse du bureau de Rébéquée… J’ai couru lorsque je m’en suis aperçue, j’étais en patrouille…
- Il faut doubler tous les postes, constate Rébéquée dans l’approbation générale : c’est une attaque qui risque de se renouveler. Il doit y avoir une communication avec l’extérieur, et « on » s’est sans doute aperçu de la capture de Tomie. Il est probable que celle-ci sera remplacée à son tour. Prévenez tous les postes et envoyez-leur des renforts. Que personne ne reste seul près d’un accès…
- Ce que je me demande, remarque Ravot, c’est comment elles ont pu accéder à la porte de l’usine. La ville est pourtant interdite aux simples visiteurs…
- Oui, en principe, mais des camions y entrent et en sortent, des bateaux d’approvisionnement aussi, vous savez, nous sommes une unité de production et nous traitons une partie des céréales récupérées par Arthur, il est impossible d’être absolument « étanche » dans ces conditions. On a beau avoir entouré le site d’une clôture infranchissable, les postes de garde routiers ne peuvent pas fouiller tous les chargements de tous les camions. Quant aux navires…
- Il serait pourtant bon de savoir si d’autres Amazones sont entrées, observe Clèm en frissonnant.
- C’est à l’entrée de l’usine que le barrage doit être étanche, confirme Ravot. Il faut deux gardes armés en permanence au déchargement, à

la Marée au Grand Port… Je vais prévenir la gendarmerie de Marinoval pour qu’ils surveillent de plus près l’entrée de la maison Chrestia.
- En attendant, remarque Eusèbe, rien n’empêche de fouiller les derniers entrés, camions et navires, et de fermer momentanément les accès de la ville extérieure.
- C’est possible, confirme Rébéquée. Je m’occupe de faire bloquer les routes. J’avertis les fournisseurs et les clients qu’aucune livraison ne sera faite ni acceptée pendant une semaine et je bloque aussi tout ce qui se trouve au port.
- Il faut que la ville devienne une nasse, approuve Victor. Et nous allons tout fouiller.
- Et tout le monde reste en bas, conclut sombrement Jeanne en regardant Béatrace qui baisse la tête avec un gros soupir.
 


[1] En gros et en substance, « gonzesse » se traduit en goum par « nana qu’a fesses » (traduction littérale), ce qui d’une part, donne une idée du caractère aussi vague que général de l’expression, et d’autre part, indique l’orientation nettement pygidienne de la conscience érotique de ce peuple. Nous n’en dirons pas plus pour ne pas compromettre Tijules auprès de sa mère (qui ne lui soupçonne pas de telles compétences linguistiques). Nos lecteurs que la chose intéresse pourront consulter avec fruit « Le goum facile », traité de langue goum, (1907) du Pr. Grattépuss qui vécut à Agotchilho à la fin du XIXème siècle, où il effectua un travail de pionnier, tout en restant totalement ignoré du reste du monde savant, alors plutôt préoccupé d’aventures exploratoires ou de records de vitesse stériles et sans suites puisqu’il s’agissait rien moins que de faire le tour du monde en 80 jours ! Je vous demande un peu… C’est cet ouvrage (« Le goum facile », pas l’autre) qui, lui mettant la puce à l’oreille, a éveillé la curiosité d’Otto Rahn (voir plus haut), ce savant allemand aimé du IIIème Reich, dont les travaux ont à leur tour attiré l’attention de l’Oberst Kuhhirt sur le peuple Goum, avec ce qui s’en suit. 

LA MAREE AUX PORTS / P1C1E4

P1/C1/E4 (Partie 1/Chapitre 1/ Épisode 4)

 

LA MARÉE AUX PORTS / P1C1E4

C’est l’histoire où nos Héros arrivent en vue de La Marée aux Ports et où Victor en explique les origines à Clémentine admirative.


  Mardi 12 avril
14 heures 30

La Marée aux Ports


 La route de la corniche suit la falaise qui domine

La Marée aux Ports, dans l’estuaire de

la Soue. Sombre et luisante, cette falaise abrupte semble issue d’une strate d’ardoise pratiquement verticale et glissante.
Vue d’en haut, elle semble vouloir vous précipiter sournoisement quarante mètres plus bas dans les tourbillons obscurs de l’Océan.

On arrive.

C’est étrange d’ailleurs qu’il ait été aussi facile de retrouver le lieu d’appel d’Edgar depuis un simple numéro identifié au premier annuaire inversé d’Internet venu. C’est celui d’Hector Picoriau, affréteur, à

la Marée au Petit Port (anciennement Agotchilho).
C’est à une heure à peine de Saint Tignous sur Nivette, malgré les petites routes tortueuses.

Clémentine somnole, lovée contre la portière, dans la tiédeur et le ronron de la voiture.
 Tout en conduisant, Victor pense. Intensément. Retourne toute l’histoire dans sa tête, depuis la rencontre d’ « Edgar », le mois précédent, à une réunion de coopérative bio, jusqu’à ses plus récents courriers.
 
En fait, la fille lui a plu à la fois par son physique de petite brune (plus petite que lui pour une fois) d’une vingtaine d’années, aux yeux effrayés de myope timide qui aurait oublié ses hublots, et par son aspect fragile et pâle dans sa longue robe de gitane à petites fleurs bleues, avec de lourds cheveux coiffés en bandeaux et des espadrilles humides lacées sur les chevilles.
  Elle avait retiré son gros manteau bleu marine et l’avait ajouté au tas qui occupait une table de

la MJC où se tenait la réunion au cours de laquelle chacun vendait ou achetait ses produits bio d’épicerie. On y trouvait de tout, aussi bien comme marchandises que comme clients-fournisseurs-producteurs-militants, chacun s’efforçant, dans une démarche responsable et solidaire, de court-circuiter les réseaux traditionnels qui s’engraissent sur le dos du Consommateur au détriment du Producteur, surtout lointain et pauvre, parce que ceux d’ici c’est tous des empoisonneurs, pollueurs et compagnie (on n’aurait même pas osé évoquer les grandes surfaces aussi honnies que les OGM, même si chacun en tirait l’essentiel de ses approvisionnements courants). Moyennant quoi, à tour de rôle, chacun son tour une fois tous les mois, on jouait à la marchande, stockant vaille que vaille cinquante kilos de patates et dix savons de Marseille sur son palier, avec les lentilles et les fèves de soja certifiées « Les Habits de

la Terre » (Ecobert est rejeté pour compromission avec les grandes surfaces) gros comme ça ou en provenance directe du jardin de Popaul, ce qui constitue une garantie en soi pour les carottes (il rate toujours ses melons).

  Il s’était donc assis à côté d’elle en lorgnant ses mains fines quoique légèrement crevassées, va savoir par quel travail manuel. Il l’avait su lorsqu’elle s’était présentée :
- Bonjour, je suis Hélène et je suis écologiste.
- Bonjour Hélène, avait rituellement répondu l’Assemblée.
- Je récolte des algues sauvages pour faire du pain d’algues et je suis venue vous en proposer.
Grand silence interrogateur et trois commandes de politesse, après lesquelles Victor avait cru intéressant de faire état de sa qualité de journaliste au Matois pour tenter une approche :
- C’est original le pain d’algues. Je pourrais faire un reportage…
Mais elle avait déjà remis son manteau, l’air traqué :
- Vous êtes le journaliste du Petit Matois Subreptice ? Je vous ferai parvenir un document demain matin. Laissez-moi partir, je suis pressée. Je vous contacterai sous le nom d’Edgar…
  Et elle avait disparu comme une ombre dans la légèreté d’une course d’elfe…
 
Le lendemain, il trouvait une enveloppe de papier recyclé à son nom dans la boîte du Matois.
  Tout commençait.
  Dans l’enveloppe, un mot avec un numéro de téléphone « à joindre en extrême urgence seulement », et la photocopie d’un compte-rendu de réunion à l’en-tête des Écolocroques. En-tête sans adresse ni téléphone, en quelque sorte anonyme. Inconnue de Victor qui en avait levé le sourcil. Avec seulement la devise « La Terre par-dessus tout », sous-titrée en allemand « Die Erde über alles ». Mais beaucoup de mouvements verts viennent d’Allemagne. Daté du mois précédent (début mars donc), il faisait état de la destruction d’un hangar de

la SOPAPI,  dans le port de Bayonne, où étaient stockées cent tonnes d’un soja importé des Etats-Unis et soupçonné d’être OGM. La revendication était implicite, même si l’incendie avait été  officiellement considéré comme accidentel, Victor s’en était assuré.

  Et puis il y avait eu d’autres enveloppes : ça avait été la glissade du président de la section locale des Jeunes Pisciculteurs de Marinoval qui était tombé dans un bassin de truites à l’engraissement après avoir marché sur un morceau de savon de Marseille dont on se demandait bien ce qu’il faisait là. Assommé, il n’avait dû son salut qu’à l’intervention du Conseiller en matière d’économie électorale du coin,