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LE MÉTRO / P2C2E16

P2C2E16 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 16)

 
N° 117 / LE MÉTRO / P2C2E16

 
C’est l’histoire où Clèm, Béatrace et Rébéquée se font des confidences. On y parle aussi du métro. Et une flèche fait une nouvelle victime.

 
Mercredi 4 mai
9 heures
Le métro.

  Au retour de Thulé, Clèm autant que Victor avaient souffert de claustrophobie. Les efforts patients de leurs amis, le travail intensif nécessité par la fusion entre

La Lanterne du Fort et le Petit Matois Subreptice, la nouvelle organisation de leur vie, avaient eu raison de la panique irraisonnée qui saisissait Clèm lorsqu’elle entrait dans une pièce obscure et la faisait alors reculer en hurlant, ainsi que des sueurs froides qui inondaient soudain Victor lorsqu’il abordait un sous-sol. La nuit, ils dormaient toutes lumières allumées, serrés l’un contre l’autre et s’épuisaient l’un dans l’autre en étreintes désespérées… Le jour, ils étaient incapables de rester enfermés et de se séparer plus de cinq minutes.

  C’est la nécessité de remplacer Arthur qui les avait fait revenir au travail. 

  Ils savaient quelle urgence représentait son engagement auprès de l’ONU : un mois après leur retour, dès la fin juin, ils avaient pu observer les effets induits par l’arrêt de la circulation du Gulf Stream, entre tempêtes, inondations, et tornades de neige, et puis les premières récoltes gâchées, les communications coupées, les pannes d’électricité à répétition, et les risques de famine qui s’en suivaient.

 
Eusèbe et Arthur leur avaient confié la conduite du journal, leur faisant confiance malgré leur état.

  Et puis il y avait eu Béatrace, qui s’était très vite trouvée enceinte (voilà ce que c’est d’abuser des OGM, lui disait Clèm dans ses moments de forme, et avec une pointe de jalousie rétrospective qui se terminait en fous rires de gamines complices), et qui, souvent seule, avait demandé à sa copine[1] (autres fous rires) de l’aider à décorer la petite maison où Arthur et elle avaient aménagé, et où, le soir, ils se retrouvaient souvent avec Rébéquée et Hélène dont Clèm et Vic avaient fait la connaissance.

 
Et là, ils parlaient longuement des nouvelles du monde torturé par la météo bouleversée. 

  Ils parlaient du journal, qui rencontrait les difficultés de toute la presse écrite confrontée aux problèmes logistiques posés par ce foutu temps et qui, peu à peu, se convertissait aux nécessités d’une « mise en ligne » radicale et exclusive, via un Internet envahissant.

  Ils échafaudaient avec Rébéquée les plans du « nouvel » Agotchilho, entre l’agrandissement de la conserverie des Goums, et ceux du port de la Marée au Grand Port où devraient arriver les bateaux qu’Arthur allait très bientôt faire venir des  réserves retrouvées des Écolocroques, ou de l’usine des Chonos, et qu’il s’agirait de stocker, et transformer, et de redistribuer sur d’autres bateaux à destination des pays en détresse, après que les unités de transformation à concevoir et installer les auraient mise en état d’être consommées agréablement par leurs destinataires.

  Tout cela, vite et bien, hors des pressions sournoises que commençaient à exercer toutes sortes de lobbies et de groupements.

  Un jour, Rébéquée et Clèm étaient seules à

la Marée au Grand Port : Béatrace et Hélène étaient « descendues » à Agotchilho pour voir Amaïa et les Goums avec le petit groupe de biologistes et de gynécologues effarés qui étudiaient la physiologie incroyable de ces fossiles vivants en vue de résoudre les difficultés qu’ils rencontraient à se reproduire.

  Et qui étudiaient aussi les produits qu’ils utilisaient pour lutter contre cette inappétence et leurs autres « poudres de sommeil et de bien-être », qui s’avéraient être aussi efficaces pour les homo sapiens ! Une pharmacopée magnifique à explorer, à découvrir…

  Elles étaient allées en voiture jusqu’au phare du haut, là où Victor et Clémentine s’étaient arrêtés lorsqu’ils étaient venus, la première fois.

 
Au pied de la falaise, trois petits bateaux de pêche au crabe goums attendaient dans le chenal devant l’écluse qu’un cargo ait libéré le sas.

Il faisait presque beau, avec juste un petit vent de mer. Les montagnes, visibles au loin, restaient enneigées, bien que l’on fût au début du mois de juillet…

Elles marchaient, bras dessus, bras dessous sans rien dire depuis quelques minutes, seulement attentives à la paix du moment.

Et Rébéquée avait parlé. 

 
Pour la première fois, elle avait raconté à « sa plus belle amie », comment s’était vraiment passée la disparition de Jules, la libération d’Hélène, leur capture par les Écolocroques qui les avaient livrés aux Goums. 

  Et puis tout avait été dit : comment ils avaient été drogués par les Goums, comment Jules était mort, décapité par Ôoumloc, le crabe géant, mystérieux totem des Goums, et comment Hélène et elle avaient été violées… 

 
Cela s’était terminé par des sanglots partagés, des embrassades, des explications…

  Elles étaient revenues à la vieille DS21 de Rébéquée et c’est dans la tiédeur de ses vieux cuirs qu’elle avait expliqué comment Amaïa lui avait permis de dépasser sa révolte, lui avait promis de protéger Hélène, de faire cesser ces pratiques ancestrales rendues nécessaires par une inappétence sexuelle dégénérative liées à la physiologie particulière de leur espèce, et ces tentatives absurdes d’hybridation cultivées par les Écolocroques qui les utilisaient ainsi pour produire une main d’œuvre facile d’idiots stériles et pour distraire leurs troupes. 

 
Et accessoirement, pour humilier leurs victimes avant de les liquider…

  Clèm à son tour lui avait raconté ce qu’elle pensait devoir rester définitivement irracontable : la mort horrible d’Hector, l’ancien petit ami d’Hélène, leur enlèvement, la menace constante et le chantage ignoble dont elle avait fait l’objet au cours de l’interminable périple du Hai II, le désespoir absolu du commencement de la fin, à Thulé, lorsque les Numéros l’avaient « entreprise », et le coup de théâtre de l’arrivée miraculeuse de Mouye qui avait mis fin au cauchemar…
 

Et curieusement, les confidences et les larmes partagées les avaient libérées de cette oppression des évènements passés, et c’est de ce jour-là que Clèm avait vu régresser sa claustrophobie.

  Peu à peu, par un effet de contagion bien compréhensible, son affranchissement avait libéré Victor de ses propres cauchemars et un jour ils étaient parvenus à « descendre » rencontrer Amaïa, découvrir les Goums, ils avaient pris le « métro », alors en pleins travaux d’aménagement et d’agrandissement, et ils avaient découvert l’incroyable richesse de cette civilisation de

la Mémoire qui vivait sous leurs pieds.

  Rébéquée, qui entretenait des liens privilégiés avec Amaïa et s’était engagée auprès de l’ONU pour rendre le site « efficace », avait fait réaménager le bureau N°1 de manière à ce qu’il devienne utilisable, puisqu’il disposait toujours des moyens de communication des Écolocroques, mais en le dépouillant de tout son caractère odieux de centre de domination et de lieu de complot. Et en gommant les mauvais souvenirs. 

  Il était devenu le Quartier Général mondial de la redistribution alimentaire, en liaison avec Thulé, qui conservait (jusqu’à il y a peu) le Hai II en état de marche pour certaines livraisons d’urgence (Arthur avait estimé qu’il pourrait présenter une certaine utilité si les glaces gagnaient du terrain), et où se trouvaient certaines usines de transformation liées à des pêcheries goums de la base d’Andøya, en Norvège (où Mouye venait d’être tuée).

 
Il était aussi en relation directe avec la base des Chonos où Arthur devait se trouver avant de revenir.

  Il servait, le cas échéant, de salle de réunion, et à cette fin, avait été équipé d’une grande table ovale et d’un système de vidéo conférence qui pouvait servir très simplement de système d’enregistrement, ce qui simplifiait le secrétariat.

 
C’est là, dans l’un des deux grands appartements récemment aménagés, que Vic et Clèm doivent s’installer en attendant que les meurtres de Luis, de Mouye, et maintenant de Daouj, se trouvent tirées au clair.

  A huit heures et demie, encore secoués par l’annonce que Béatrace leur a faite de l’appel d’Arthur qui vient de leur apprendre la mort de son ami Daouj, et de la preuve qu’elle apporte du lien entre le meurtre de Mouye et celui de Luis, Vic et Clèm descendent leurs valises jusqu’au métro par le nouvel ascenseur direct. Plus besoin de pérégriner de cave en tunnel, plus besoin de calbombe… au grand regret d’Eusèbe, qui leur a raconté son « initiation » passée, lorsque son propre grand-père lui avait montré le secret de famille, qu’il avait ensuite si brillamment exploité contre les nazis de l’ancien château de Saint Tignous sur Nivette, en 1945…
 
Mais on n’en est plus là, et il s’agit cette fois de se mettre à l’abri d’agresseurs abominablement pervers.

  Lors de leur première descente, Béatrace leur a raconté l’épopée qu’a constitué la conquête des lieux, avec Arthur : l’emballement du locotracteur lancé à toute vitesse dans le tunnel, leur « distraction », leur bain forcé dans le bassin où ils se sont trouvés projetés « parce qu’on avait la tête ailleurs », tandis que leur petit train fou percutait le sous-marin qui émergeait à ce moment-là ! Touché-coulé net ! Et eux qui sortent de l’eau, main dans la main et fesses à l’air, sous les yeux ahuris d’une troupe de Goums. 

 
Des Goums, qui, les prenant pour des Numéros, les conduisent jusqu’au Numéro Deux qu’Arthur capture « aussi sec ». 

  Au grand plaisir de Clèm qui ne manque pas une occasion de lui faire répéter son récit, jusqu’à en connaître les plus intimes détails (ceux que Béatrace ne raconte pas devant Victor…).

 
Aujourd’hui Béatrace n’est pas descendue : elle reste avec Tijules qu’il faut consoler d’avoir été malheureux de la détresse de mama Béa, et elle ne veut pas quitter le téléphone des yeux pour le cas où Arthur rappellerait.

  C’est Rébéquée qui les attend à l’arrivée de l’ascenseur et qui les fait monter dans le métro qu’elle a conduit jusqu’ici et dont elle programme la destination de retour.

 
Le tunnel est toujours obscur, mais le petit train est éclairé et on s’y tient confortablement assis. Il traverse toujours le grand hall où avaient été stockées les ogives nucléaires et où ne subsiste plus, dans l’ombre, que l’ancien locotracteur de Béa et Arthur, le frère de celui qui a « touché-coulé net » le sous-marin en compagnie duquel il repose encore au fond du bassin d’eau noire où l’on ne s’arrête plus. 

  Maintenant le métro comporte trois lignes et quatre stations fixes agrémentées de quelques arrêts facultatifs (dont un devant le bureau des archives secrètes d’Eusèbe, et un autre dans le hangar aux ogives) : la première ligne va de Saint Tignous au Bureau N°1. C’est celle qu’ils empruntent maintenant. Elle est raccordée « discrètement » à l’usine et fonctionne grâce à un système de rail électrique.

  Une deuxième ligne « diesel » réunit celle-ci à l’extérieur. Elle a été prolongée jusqu’à la Marée au Grand Port et à la boulangerie du Pain d’Algues, avec ses unités de transformation et ses hangars de stockage situés sur le port de mer où viennent s’amarrer les cargos. 

  Une troisième ligne « électrique », comme la première, rejoint l’antique « entrée de secours » du réseau des Goums, à Marinoval, réaménagée en point de livraison discret. Cette entrée se trouve constamment gardée par les trois Itzals qui vivent là en permanence : un artisan ébéniste solitaire et farouche, quoique de bonne réputation, mais qui entretient très peu de contacts avec la population du village pour qui il fabrique, à petits prix, des meubles « typiques » traditionnels, son « épouse » (Itzal elle aussi, et qui dirige l’affaire), et son « apprenti » aussi farouche et bizarre que son « patron », en fait un autre Itzal, encore en formation, et plutôt chargé de l’entretien des installations souterraines du métro et du monte-charge par où transitent les quelques livraisons qui y parviennent. Aucun d’eux ne dépasse jamais le périmètre du village et il y a toujours quelqu’un dans la grande maison accolée de deux vastes granges-ateliers, située au centre d’un terrain isolé de plusieurs hectares bordé de bois et de rochers du côté le plus accidenté de Marinoval, tout près de la pisciculture abandonnée.
 
Les premières et troisièmes lignes se rejoignent dans une salle souterraine, à mi-chemin de la ligne numéro un, récemment creusée, où sont logés les aiguillages nécessaires et leurs mécanismes automatiques. Une voie d’attente y est prévue pour permettre le croisement éventuel de convois. Il faut bien dire qu’elle a rarement l’occasion de servir, la voie la plus employée restant la première, mise à part la voie extérieure utilisée par l’usine.  

  Il faut toujours un moment à Clèm pour s’habituer à l’obscurité du tunnel dans lequel roule le petit locotracteur éclairé, et elle laisse Rébéquée discuter avec Vic des évènements récents :
- C’est quand même bizarre que Luis soit allé se promener à minuit jusqu’au Matois ! Qu’est-ce qu’il pouvait bien y faire ?

Rébéquée n’a jamais apprécié ce garçon qu’elle a rencontré une fois ou deux au journal alors qu’elle allait voir Clèm.

- Ce que je ne comprends pas, moi, poursuit Victor en redressant une pointe de moustache qui a tendance à friser, c’est pourquoi il n’y était pas seul. A la rigueur, qu’il soit passé rédiger son compte rendu de l’inauguration pour l’édition du lendemain, soit. Mais là…

 
Clèm est restée en dehors de la conversation qui s’étire lentement, dans le bruit sourd du roulement, rythmé du tac-tac des rails. Elle regarde le noir extérieur, la roche nue qui défile, éclairée vaguement par la cabine du métro, la perspective des rails au-delà du long capot qui couvre les moteurs à l’avant, dans la lumière des phares.

- Vous savez ce qu’il faudrait ? demande-t-elle à Vic et à Rébéquée, qui du coup se réjouissent de la sentir les rejoindre (ils savent qu’il vaut mieux la laisser tranquille pendant cette période de réadaptation au monde souterrain). Pour qu’on se croie vraiment dans le métro, poursuit-elle, il faudrait écrire « Dubo-Dubon-Dubonnet » sur le mur du tunnel… 

  Vic et Rébéquée se regardent et éclatent de rire :
- Tu as raison, ma Clèm ! Proposition adoptée ! Demain on achètera de la peinture et des pinceaux !
 
C’est à ce moment-là que le téléphone intérieur a sonné (chaque métro est relié à un réseau vocal d’information centralisé au bureau N°1, via les rails).

- Rébéquée ? C’est Nouye. Il faut que vous alliez à Marinoval. L’apprenti a appelé, il semble qu’il se soit passé quelque chose, je n’ai pas très bien compris quoi. Il avait l’air perturbé.
- On y va, tu nous appelles juste à temps, on arrivait à la salle d’aiguillage. On te tiendra au courant.
- Qu’est-ce qui se passe ? demande Clèm, maintenant tout à fait remise de sa petite crise d’adaptation.
- Je n’en sais rien, on verra bien. C’est un jeune Goum, cet Itzal, je le connais un peu. Il est bon électricien mais pas très dégourdi. Ce qui est étonnant c’est que ce soit lui qui ait appelé.

  Vingt minutes plus tard, à neuf heures, le métro s’arrête au terminus de Marinoval, plus vaste que celui de Saint Tignous sur Nivette puisqu’il permet de charger des marchandises.

Sur le quai, le jeune Itzal, au nez épaté et aux bourrelets orbitaires très marqués, leur fait de grands signes :
- Enéené… Yaeuunmaheu… Euagonéué[2]… (cela d’une seule coulée en mouillant bien les syllabes, dans une bouillie de sons incompréhensibles).

- Qu’est-ce qu’il raconte ? demande Vic à Rébéquée.
- J’en sais rien, venez, on le suit…

L’Itzal se précipite vers l’ascenseur resté ouvert derrière lui, en répétant toujours, les yeux écarquillés, l’air affolé :
- Euagonéué, euagonéué…

Dès qu’elle est à portée, il saisit Rébéquée par le bras en répétant toujours :
- Euagonéué, euagonéué…
- Calme-toi, lui dit Rébéquée en prenant dans ses bras le jeune Itzal totalement affolé, nous sommes quatre maintenant, ça va aller !

 
L’ascenseur s’arrête et s’ouvre. Il débouche au fond d’une grange utilisée pour le stockage de la menuiserie, derrière une double porte camouflée par des piles de bois qui coulissent sur des rails noyés dans le ciment du sol.

Les portes sont ouvertes. De plus en plus agité, le jeune homme les attire vers l’extérieur, jusqu’à la maison sur le perron de laquelle la femme Goum est accroupie auprès d’une forme étendue sur le sol.

  C’est le menuisier.

Il est mort.

Sa gorge est transpercée d’une flèche.
 


[1] les copains étant, bien sûr, censés partager le même pain…

[2] Je vous donne une traduction si vous jurez de ne pas la lire avant d’être arrivé à la fin du chapitre. Et puis non. Je la donnerai dans ‘épisode suivant pour le cas où vous auriez l’intention de tricher. On ne sait jamais à qui on a affaire.

A LA RESCOUSSE ! / P1C1E9

P1C1E9 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 9)

  À LA RESCOUSSE ! / P1C1E9

  C’est l’histoire où Rébéquée et Jules, inquiets, viennent au secours de Clémentine et de Victor.
 

Mercredi 13 avril
14 heures

La Marée au Grand Port

  Conduite par Rébéquée, la vieille DS 21 ne craint personne sur la route.
En moins d’une heure ils sont rendus à La Marée au Grand Port.

  Z’ont eu le temps de discuter un peu, même si Jules a dû fermer les yeux plus souvent qu’à son tour à l’approche de virages chuintants. Faut rechercher les traces d’Hélène Miravarre, celle dont a parlé cette cinglée de Gertrude. C’est apparemment la seule qui peut être en relation avec les Écolocroques. Ou alors ils ont tout faux, et dans ce cas… 

  Ils ont contourné les bassins du port où deux cargos sont amarrés cales ouvertes tandis que deux grues s’affairent à y charger des palanquées de sacs de farine. De farine marquée « Pain d’algues », qu’une équipe de dockers décharge de deux gros semi-remorques.

Z ‘ont demandé à un chauffeur, assis et passionnément occupé à se curer les dents dans sa cabine, où est la Boulangerie Pain d’Algues.

L’a répondu que c’est en ville, mais que l’usine est au Petit Port, de l’autre côté. Ici, on dit Agotchilho. Lui, l’est pas d’ici mais de Marinoval, plus haut (avec un geste fatigué de la main vers le Sud et la montagne qu’on distingue un peu dans la brume). 

  Place carrée, ville des années cinquante, immeubles de béton cubique sur trois ou quatre étages avec entrée commune sur hall, boîtes aux lettres et escaliers derrière la double porte de verre. Enthousiasmant. Mais quand même l’air du large en libre service. 

 
Vite trouvé la Boulangerie écologique de la Mer, une boutique assez plate d’aspect sous une enseigne vert pastel qui aurait bien mérité un ravalement. Dans la cour de l’immeuble, deux camions, à la même enseigne, en cours de déchargement. Qui auraient aussi mérité une remise en état. Ça ne respire pas la prospérité tout ça.

  Ils se sont partagé le travail : Jules se promène, regarde, interroge…
Rébéquée se charge de la boulangerie.
  La porte vitrée est étroite, et donne accès, avec un tintement de clochette, à une boutique vieillotte, quoique propre. L’odeur tendre, faite de farine et de pain chaud, s’enrichit agréablement de senteurs marines discrètes. Les miches et les baguettes alignées sur les étagères présentent un bon aspect de croûte dorée bien fendue d’un coup de lame manifestement donné par une main sûre.
 
Mais pourquoi cette petite femme blonde derrière le comptoir semble-t-elle tellement inquiète ?
  - Bonjour, je suis Rébéquée Taritournelle, de la Lanterne (après tout, on est associés, non ?). Nous nous proposons de réaliser des reportages sur des artisans qui fabriquent des produits originaux, et votre pain d’algues…
- Oh, c’est bien aimable à vous mais je crains…
- Nous avons eu un contact avec Hélène Miravarre, à Saint Tignous sur Nivette et…
- Vous avez vu Hélène ?
L’inquiétude est palpable, sur ce visage agréable quoique mûrissant.
(Me plaît bien pense Rébéquée pas du tout désintéressée).
- Moi, non, mais mon collègue Victor Bourriqué du Petit Matois, et il m’a conseillé de la contacter. Il l’a rencontrée à la MJC…
- Ah oui, elle y est allée pour… vendre (regard fuyant, un peu traqué)… Mais il y a quelque temps déjà et…
- Vous la connaissez bien ? Peut-être vous en a-t-elle parlé… ?
Un pâle sourire…
- C’est ma fille….
- Oh, vous êtes Madame Miravarre ?
- Oui, je… Mais peu importe, vous avez de ses nouvelles ?
- Ah, non, je ne pense pas que Victor l’ait rencontrée de nouveau, mais…. Vous semblez préoccupée… ?
- C’est qu’elle a disparu depuis vendredi dernier, avec son ami Bichy, qui travaille ici et qui…
- Allons, peut-être ont-ils fait une fugue ?
- Mais pourquoi une fugue ? Ils étaient libres et ils vivaient ensemble, je leur prêtais un appartement et ils allaient se marier… Pardonnez-moi, je vous accable de mes préoccupations et…
  Rébéquée hésite à peine. Ce doit être cette bonne odeur qui la convainc d’être franche. Ou le regard vacillant d’angoisse de cette boulangère blonde et fondante comme mie. Ou sa sensibilité exacerbée par la disparition de Clémentine…
- Bon, je vais vous dire toute la vérité. Nos inquiétudes se rencontrent : je ne suis pas venue ici pour le pain d’algues. Mon collègue Victor et son amie Clémentine ont disparu, eux aussi. Et nous pensons qu’Hélène leur servait d’indicatrice… Ils enquêtaient sur un groupe aussi mystérieux qu’inquiétant… Avez-vous entendu parler des Écolocroques ?

  La femme pâlit :
- C’est donc ça… Ecoutez, je n’ai jamais entendu parler des Écolocroques, mais, depuis quelques semaines, j’ai remarqué un changement en eux. Ils parlent bas, Hélène est tracassée et Bichy, enfin, Hector, son ami, est tout excité, comme s’il avait trouvé quelque chose… Je ne sais pas quoi, je ne sais pas… Oh mon dieu, pourvu qu’il ne leur soit rien arrivé ! Qui c’est ces Écolo machins ?
- On ne sait pas exactement et je le cherche aussi, puisque cela semble lié à la disparition de Victor et de Clémentine, mais qu’est-ce qu’il fait … Bichy ?
- Il fait un peu de tout, je le forme à tout faire et tout savoir pour qu’il puisse reprendre l’entreprise, plus tard. C’est mon beau-père qui a fondé cette boulangerie après la guerre lorsque la ville s’est créée autour du port. Et les gens de l’usine en face, à Agotchilho nous ont proposé de nous fournir la farine d’algues à bon compte pour développer sa commercialisation. Quand mon mari a disparu, il y a dix ans, j’ai continué, pour élever Hélène. Parce que, vous voyez, mon mari, eh bien, il a disparu, lui aussi… Il aimait sortir en mer et un jour… Mais Bichy, lui, il fait le transport, de l’usine jusqu’au port, un peu d’affrètement aussi. Il a un bureau là-bas. Il se débrouille bien. Il a appris à faire le pain, mais ça c’est surtout les ouvriers qui travaillaient avec mon mari et qui sont restés. Il fait de la vente, il circule, ça lui plaît bien. C’est un gentil garçon et ils s’aiment beaucoup avec Hélène. Mais cinq jours sans nouvelles !!!

 
La porte s’ouvre à la volée :
- Rébéquée, viens voir !!
C’est Jules qui entre en coup de vent, excité comme un pou,  et que Rébéquée attrape par une aile :
- Jules Tefigue, mon collègue. Madame Miravarre, la maman d’Hélène qui…
- Bonjour Madame, pardonnez mon agitation, viens voir je te dis !
Il en bafouille au point que Rébéquée le regarde avec méfiance en lui reniflant sous le nez, ce qui le fait réagir par réflexe en victime accablée par la médisance malveillante et l’incompréhension visqueuse : il tend la main droite en un serment silencieux tout en relevant le front offensé et le regard blessé jusques au cœur d’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle du Martyr que l’on immole sur l’autel de la calomnie.
- Viens !
Péremptoire.
Elle vient avec un regard d’excuses pour la boulangère : je reviens…

  Il l’entraîne sans souffler jusqu’au bord du bassin d’évolution du port, à deux rues de là, par où on voit le quai du Petit Port. Tend le bras, montre, de l’autre côté.
- Tu ne vois pas ?
- ??????
- La voiture !!!!!!
Bon sang. Cette vieille BM noire !! La voiture de Victor, garée, là devant un hangar !
 
Jules triomphe. Elle le regarde. Elle est presque plus grande que lui. Lui prend la tête entre ses deux mains et le baise au front avec le chmac des grands jours.
- Jules, tu es génial !! Viens, on va revoir la boulangère.
  - Ils sont ici, enfin, là-bas (avec un grand geste du bras). Leur voiture est garée sur le quai. On est sûrs maintenant d’avoir trouvé la piste, et Hélène y est  mêlée.
La boulangère les regarde sans rien dire, tendue, dans sa blouse blanche, ses yeux noirs grands ouverts, avec des larmes tout plein qui ne coulent pas.
- Vous n’avez rien remarqué, rien entendu ? Jules s’en mêle, pressant, anxieux lui aussi, d’autant plus que ses mains tremblent : à pas loin de six heures, faudrait penser à l’apéro…
- Bichy va souvent à Agotchilho, vous savez, c’est de l’autre côté, mais les gens d’Agotchilho sont spéciaux, on ne les connaît pas vraiment. Ils se ressemblent tous. On dirait qu’ils ont quelque chose à part. Ils vivent entre eux, pas accueillants. Ils sont comme sur une île au Petit Port : la pêche au crabe et aux algues, la conserverie, ça se passe entre eux. On ne les voit jamais. C’est Bichy qui leur livre le pain en camion pour la semaine. Il livre le vendredi, justement. Il dit qu’ils mangent tous ensemble. C’est comme une communauté. Tiens, oui, c’est depuis vendredi… Il a ramené le camion de livraison et il est reparti, et plus rien. Et puis Hélène a répondu au téléphone et elle est partie à son tour sans rien dire, mais je ne fais pas attention à leurs va-et-vient, bien sûr. Moi je gardais la boutique et je faisais les comptes de la semaine….
Les larmes coulent, lentes, silencieuses, sur un visage lisse et fatigué. Elle se tord les mains qu’elle presse sur son tablier…
 
- S’il vous plaît, Madame Miravarre, essayez de vous souvenir, un détail, quelque chose…
Les larmes coulent plus fort et la boulangère hoche la tête, serre son tablier dans ses mains blanches, désespérée de ne pas pouvoir, de ne pas savoir…
- Il disait quelquefois qu’ils sortaient tous du même moule, qu’ils étaient différents, que… Je ne sais pas… Je ne sais plus… Si ! Il a parlé une fois d’un temple, mais Hélène l’a fait taire… Et de trafics, mais elle ne voulait pas m’inquiéter et elle le faisait taire quand il parlait, lui disait de ne pas laisser les racontars…
Elle s’effondre sur un tabouret derrière le comptoir, le visage  entre les mains.
  Du coup, Rébéquée passe derrière le comptoir et vient s’agenouiller près d’elle pour lui entourer les épaules :
- Courage… On se fait peut-être des idées, mais s’il se passe quelque chose d’anormal, il faut rester prudent et ne pas montrer que l’on a des soupçons. Restez ici, travaillez normalement et récupérez toutes les informations possibles. Surtout les rumeurs qui courent sur le port. Nous, nous allons enquêter au Petit Port. A Agotchilho, comme vous dites…
 
Une bise sur le front (ce qu’elle sent bon !), elles se relèvent, la boulangère sèche ses larmes en bredouillant un merci ému, et Rébéquée toute attendrie mais guerrière jusqu’au bout des ongles pousse Jules fondant d’émotion avec un geste viril :
- A l’assaut !
  - Va doucement, tu vas nous faire remarquer !

Jules se trouve plaqué au dossier de son siège par le départ fulgurant de la DS.
- T’as raison, faisons dans le discret.
Et Rébéquée lève le pied, ce à quoi la suspension réagit par un lent balancement d’arrière en avant qui succède au cabrage amorti du départ. Cette voiture donne décidément mal au cœur à Jules. Surtout conduite par Rébéquée.
  Le pont Bailey sonne de toutes ses planches sous les roues, et ils glissent dans le velours hydrostatique sur le quai où ils ont vu la BM.

  Plus de BM !!!

  On va jusqu’au bout, jusqu’au barrage et à l’écluse, on revient.
- On n’a pas rêvé, grince Rébéquée en regardant Jules qui papillonne des paupières.
- Tu l’as vue comme moi, je suis sûr qu’elle était devant ce hangar. Ils sont peut-être partis ? Attends. J’essaie de les appeler…
Et c’est un festival téléphonique :
Un coup de portable. Rien.
De son côté, Rébéquée parvient à joindre Béatrace. Rien de neuf, elle se débrouille pour l’édition. Malfort, qu’elle a appelé pour avoir des nouvelles, lui a promis de l’aide éditoriale. L’est bien ce mec. Oui. Il lui a dit de l’appeler Arthur. Tu te rends compte, le patron de la concurrence !
- Bon, j’essaie de le contacter directement…
Réponse à la deuxième sonnerie :
- Allo, Arthur ? Oui, c’est Rébéquée. On a retrouvé leur voiture au Petit Port, mais le temps d’arriver sur les lieux et elle avait disparu. Oui, on l’a vue depuis le Grand Port, il y a un détour de deux ou trois kilomètres. Oui. Cinq minutes, dix au maximum. On continue d’enquêter et on vous tient au courant. Oui. Si pas de nouvelles avant ce soir, disons dans trois heures, vous pourrez vous préparer à intervenir. Oui, d’accord. En cas d’urgence, téléphonez de ma part à Madame Miravarre, Boulangerie de la Mer, au Grand Port. Oui, elle sait en gros de quoi il retourne. Et vous nous faites signe si vous avez quelque chose de votre côté. A bientôt.
Et à Jules :
- Il va venir en renfort si on n’a rien de neuf ou si on ne donne pas signe de vie d’ici demain. Viens on ne peut pas circuler en voiture dans ce bled, les rues sont trop étroites.

  Forcément, ils ont trouvé le bistrot puisque c’est le seul. Forcément, ils sont entrés.
Forcément, Jules avait soif…
  Le vieux est parti, mais derrière le comptoir, la bistrotière est là, les yeux perdus dans le vide à regarder passer le temps.
Non, elle n’a pas de whisky. Juste du schnaps et de la bière (Jules prend les deux, et Rébéquée se contente de la bière). Non, elle n’a vu personne. Non, elle ne connaît pas Hélène Miravarre. Oui, elle connaît Hector « Bichy » Picoriau, puisqu’il travaille ici, mais il ne vient jamais boire un coup. Elle sait qu’il passe en bas (depuis le quai, la rue du bistrot monte légèrement vers la falaise) avec son camion pour la farine et pour le pain.

Découragés par cette masse impassible à la voix grasse et au regard terne dont le fichu écrase encore le front bas bosselé sous d’épais sourcils, ils paient et sortent.
 
Et sans le savoir, ils prennent le même chemin que celui qu’avaient emprunté Victor et Clémentine : ils longent la falaise, eux aussi, vers le barrage. Et ils remarquent eux aussi cette étrange façade plaquée contre le rocher et son portail noir derrière les colonnes de porphyre rouge.

  Et Rébéquée, comme Clémentine, escalade les marches du perron.

Et Rébéquée comme Clémentine tente d’ouvrir.

  Mais cette fois, le portail s’ouvre.

TABLE DES MATIÈRES / DEUXIEME PARTIE / CHAPITRE 2

TABLE DES MATIÈRES / DEUXIEME PARTIE / CHAPITRE 2




CHAPITRE 2


Avec des cartes de géographie.


 


  N° 102 / LA MORT DE DAOUJ / P2C2E1
C’est l’histoire où Arthur et Daouj sont interrompus dans leur travail de recherche, en Terre de Feu, et où Daouj est tué d’une flèche.

N° 103 / HYBRIS ENCORE / P2C2E2

C’est l’histoire où la flèche qui a tué Daouj révèle une marque étrange.

N° 104 / L’ARCHIPEL DES CHONOS / P2C2E3

C’est l’histoire où Arthur ramène la dépouille de Daouj à Guamblin, assiste à ses obsèques, et découvre le cadavre écorchéde celui qu’il venait interroger.

N° 105 / LA FLÈCHE D’ARGENT/ P2C2E4

C’est l’histoire où Arthur part pour l’Europe et se retrouve à bord de

la Flèche d’Argent en compagnie de la Patronne.

N° 106 / L’ARRIVÉE EN OMPHALIE / P2C2E5

C’est l’histoire où Arthur Malfort et la « Patronne », qui l’a enlevé, atterrissent en Omphalie, en plein océan Pacifique.

N° 107 / L’OMPHALIE / P2C2E6

C’est l’histoire où la « Patronne » présente l’Omphalie à Arthur Malfort.

N° 108 / SUPER TROC ET LES ÉLUS / P2C2E7

C’est l’histoire où Arnaud Boufigue lance Super Troc et prépare la venue des Élus en instruisant Gertrude de

la Nouvelle Réalité Naturelle.


N° 109 / LA BARBE DE FILOCHARD / P2C2E8
C’est l’histoire où nous suivons le parcours militant de Gertrude, et où nous apprenons de subtiles informations au sujet du fonctionnement de SUPER TROC, des rites de

la NOUVELLE RÉNA,  et sur la barbe de Filochard.

N° 110 / LE PARTI NATIONAL RÉGIONALISTE / P2C2E9

C’est l’histoire où nous apprenons à mieux connaître Varochaix, chef du Parti National Régionaliste (Parti NARI) de Saint Tignous sur Nivette, que Gertrude invite à

la Nouvelle Réna.  


N° 111 / HOMMES POLITIQUES / P2C2E10
C’est l’histoire où les édiles se concertent.

N° 112 / L’INITIATION DES POLITIQUES / P2C2E11

C’est l’histoire où Daniel Forpris initie Gertrude Pilon, le Maire et le Conseiller en matière d’économie électorale à la Nouvelle Réna. Dont nous découvrons le Rituel d’Intronisation par la même occasion.


REMARQUE : On peut intervertir les n° 113 et 114 (erreur de publication). Mais l’ordre utilisé reste très admissible.