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Frère Jean des Entonnoirs

Frère Jean des Entonnoirs

  Ce moine franciscain est rencontré par le plus grand des hasards et par Jeanne et Eusèbe Malfort dans l’avion Pau-Paris en P3C2E2 (lien).
 
Il se montre fort en gueule et grand amateur de Chablis, qu’il délaissera plus tard au profit du Jurançon. Mais c’est une autre histoire.

  Retour de Paris, ils retrouvent Frère Jean et l’aimable hôtesse Cloclo Chatapus avec qui ils voyagent de nouveau. Un vol assez mouvementé d’ailleurs P3C2E6 (lien). Au cours de ces rencontres, Jeanne expérimente sur l’homme de robe les effets de l’annihiline d’Amélie.
 
Ce qui entraîne quelque désarroi métaphysique chez le saint homme, qui vient s’en étonner, sinon s’en plaindre à Saint Tignous sur Nivette, en compagnie de sa tendre Cloclo Chatapus : P3C2E18, P3C2E19, P3C2E20 (liens).
 

Présenté à Amaïa, mère des Goums, il révèle sa vraie nature : le peuple dont il est issu n’est autre que l’ancien clan goum des Ours !

Les retrouvailles sont chaudes : P3C2E34, (lien).
 Et en P3C2E35
, alors !
  Et c’est pas fini…
 
 

17 novembre 2008 - Aucun commentaire
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CAUCHEMAR ET DÉSESPOIR / P3C2E10

P3C2E10 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 10)

N°199 / CAUCHEMAR ET DÉSESPOIR / P3C2E10

 
C’est l’histoire où Arthur rêve sa vie, cauchemarde sa vie, ses souvenirs… (Sur : La Broyeuse de Tête à Manivelle, de Jean Raine).  
 

broyeuse de tête à manivelle


  Mercredi 15 juin
17 heures
Agotchilho

  Il est parti à grands pas dans son sommeil, furieux d’y être ainsi poussé malgré lui quand il y a tant à faire.
 
Poussé, jeté à grands bras, à grands patatras, bousculé, basculé dans la grande trappe de la broyeuse de tête à manivelle[1] qui l’attend là où il ne s’y attend pas et où il entre en montrant les crocs.

  Elle a dit « Il faut que tu voies ! », avec son air de savoir mieux que les autres.
 

M’agace.

   Une vraie gouroute.
 
Lui dirai.

  Essaie de voir !
 

Essaie de voir, toi, avec des yeux vides comme des œufs gobés. Pire ! Parce qu’un œuf, même gobé, c’est une forme, un moule, tu peux le remplir, ne serait-ce que d’air ou de l’idée que c’est un œuf. 

  Mais là. Dégonflés, flasques, avec des images n’importe comment que tu ne sais plus où est le devant du derrière, le cosmique et le comique, le conique et le cramique, le fond et la forme, comme dirait l’autre.
 
Tu ne peux pas savoir, humeur foutue, humour fouteur, humeur noire émise, molle, et qui coule en flaque flasque étale, plate… 

  La marée basse du sommeil vaseux, visqueux…
 

C’est pas pour dire du mal, mais, tiens, les yeux, par exemple, c’est pas pour dire, mais va leur faire confiance, toi. Un jour pleins, un jour vides, mais vides, dégonflés total… 

  Une sorte de silence creux…
 
On n’est rien là-dedans. On n’est rien. 

  Parce que ça passe tellement vite du jaune au rouge, entre les arbres couchés la tête en bas dans leur bleu-vert, qu’il ne reste plus qu’une sorte d’orangé brûlant…
 

Avec du noir.

  Ça fait que l’univers en somme varie de l’orange au noir, en passant un peu par le bleu-vert, pour le souvenir. En couches. Sur le vert. Sur le bleu.

Couleur un peu sale du souvenir…
 
Cosmique, tout autour. Drôle aussi, bien sûr, mais plutôt, à y réfléchir à tête reposée, comme ça, sur le billot, plutôt cosmique que comique. 

  Non. Pas drôle. Pasque on ne sait pas si le noir, c’est des trous, des points, des éclats, des virgules, des interpellations, des véhémences, que c’est terrible vous savez, cette broyeuse de tête à manivelle, avec ses engrenages qui grincent, ses cliquets qui cliquettent, ses cames qui shootent, ses croix de pur malt qui vous saoulent par à-coups à la bière noire de Chine, ses voltes, ses clips, ses claques, ses loques laquées qui luttent et qui claquent, claquent, claquent, qui fusent et qui retombent dans leur rail avec un chuintement pneumatique, c’est terrible…
 

C’est terrible. 

  On ne sait pas si le noir, c’est des trous dans le fond orange (enfin, rouge et jaune, mais ça change si vite, ça bouge pas, ça change pas, ça orange), des trous noirs qui seraient bien des planètes ou des machins, tiens, je ne sais pas, moi, ou si, à l’inverse, c’est le noir qui est derrière et qui montre les restes du fond noir du cosmos, et que les planètes, ce serait tout l’orange, comme un rideau qui cache le vrai fond noir dans ses lambeaux de couleur ou de feu, ou bien que c’est l’inverse et que la dentelle noire du rideau découvre l’incendie, au fond ?
 
Ça m’énerve, ce mitage cosmique indiscernable où les étoiles noires se baladent dans le feu d’une grande toile de fond, de camouflage, ou d’emballage, sac poubelle qui protège tout ça, dans quoi on fermente, se déchire un peu plus, craque, et crac ! le grand feu de derrière apparaît, à moins que…

  Parce que tout ça, ça tourne, avec des grands secteurs en rotation vague et en vagues de rotation, avec derrière, la toile rouge du fond, au travers du grand rideau rouge de la scène, c’est tout le noir qui perce, toute l’humeur cachée là-derrière qui perce, avec ses girations, ses glissements, ses chuintements, tout l’espace vide et noir qui perce, perce et suinte, c’est la mélancolie, la mélancolie, la mélancolie des fuites minuscules qui cheminent au travers du rugissement de l’orange soutaché de vert, ensaché de bleu, qui s’égarent, s’insinuent, les reflets noirs à la pointe des dents des engrenages qui activent, actionnent, avivent le cosmos, le cosmique, les reflets en noir, en creux, en vide, en appels, en silences, en errances.
 

L’agrippent…

  L’œil est vide. Privé de ses humeurs, se dégonfle.
 
L’œil faseye au vent noir du cosmos.

  Le rideau reste tiré, pudique et délicat sur le grand carnaval bruissant et cliquetant d’élytres et de pinces, de rires et d’ahans, de sables et de sources, des dieux qui s’y déchirent, masqués de gros nez rouges et coiffés d’entonnoirs, et s’étirent, et baillent, dans l’oubli poussiéreux du sommeil et du temps.
 

Jusqu’au silence plat.
  Et il s’éveille.

  Et il pleure, le visage au creux des seins de Béatrace.
 
Après, ça va mieux…
 


[1] « La broyeuse de tête à manivelle », de Jean Raine (1975), acrylique et encre de Chine, 239 x 310 cm, Musée d’art moderne d’Ostende.

L’OURS ET DIEU / P3C2E20

P3C2E20 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 20)
 
N°209 / L’OURS ET DIEU / P3C2E20
 
C’est l’histoire où Frère Jean confie son désarroi et apprend comment et pourquoi il a été désintoxiqué.
 
Jeudi 16 juin
11 heures et quelques

La Lanterne du Fort

  Cet épisode fait suite aux précédents : P3C2E18 et  P3C2E19 (liens).
 
- Le Maire de Marinoval ne m’a pas parlé de vous, observe à son tour Eusèbe…

- C’est très possible, l’Ordre nous a donné pour consigne de « relever

la Maison » et d’y créer un « foyer de prière ». Pas de nous comporter en missionnaires. C’est pour cela que j’étais allé à Paris : nous devions discuter d’une nouvelle orientation de notre fonction au cours d’un chapitre général pour lequel mes Frères m’avaient désigné. J’ai doublement failli, puisque je suis ici au lieu d’y assister, et… 

  Il baisse la tête, regarde Cloclo avec consternation, joint les mains, les disjoint, croise les bras, se redresse…

  - … et que j’ai failli à mes vœux, parce que, hein, pour ce qui est de la chasteté (il rougit)… Je ne comprends pas… Jamais je n’avais éprouvé de telles pulsions…

 
Cloclo (qu’il évite toujours aussi soigneusement de regarder) l’interrompt avec un sourire ravageur :

- Je prends tout le péché sur moi, aussi pesant soit-il, et suis prête à récidiver mon cher Frère, prête à assumer de nouveau votre poids et celui de votre faute, de vos fautes…
- Mais ce sont MES vœux, et cela vous ne pouvez faire que je les aie rompus…
- Vous ne serez ni le premier ni le dernier, le console Eusèbe. Pensez au Père Dupanloup et à sa gloire posthume… 

  Frère Jean secoue sa grosse tête :

 
- Ce n’est pas une consolation… Mais je dirai que ce n’est pas cela le plus grave : j’ai l’impression que depuis ce voyage et votre… rencontre, la rupture est totale entre ce que je vois, ce que je vis et ce que je voudrais toujours pouvoir dire que je crois… Ce que j’ai vu à Paris, au cours de ce chapitre m’a semblé tellement… Alors il faut que vous m’expliquiez ce que vous m’avez fait… En plus de tout ça j’ai des réactions incontrôlables, comme avec Cloclo…
- Qui n’a pas l’air de s’en plaindre, remarque Jeanne…
- Oh, non, je ne m’en plains pas, rougit la tendre Cloclo avec un immense sourire, même si j’en ai gardé quelques bleus sur ma blanche peau, regardez, précise-t-elle en relevant sa jupette pour montrer sa cuissette, à la surprise de Mouchoir qui en laisse passer une fote d’ortografe…
  - N’empêche, reprend Frère Jean pensif, en détournant les yeux… Quand j’y repense… Mon enfance était sans Dieu… Par la suite, au séminaire, j’ai mis cet état de choses sur le compte de l’environnement communiste, dont nos pays de l’Est de l’Europe émergeaient à peine à l’époque… Mais non… C’est surprenant, mais les charbonniers n’avaient pas de Dieu ! Ils vivaient une sorte d’étrange symbiose avec la nature sauvage, dans laquelle les ours, les loups, les sangliers, les cerfs, les renards, les blaireaux, abondants dans ces forêts, et jusqu’aux araignées, aux grillons et aux fourmis, tenez, jouaient un rôle que je n’ai pas élucidé… N’oubliez pas que j’en suis parti lorsque j’avais dix ans… 

 
Il semble se concentrer sur une image du passé :

  - Un hiver… Je me souviens… C’était pendant le dernier hiver que j’ai passé avec mes parents… Nous vivions, ainsi que je vous l’ai dit, dans une petite maison troglodytique. J’aimais beaucoup ça. La maison communiquait par une trappe cachée au fond du placard de ma chambre, avec tout un réseau de grottes anciennes où je me promenais en m’éclairant d’une bougie. En cachette ! Mon père me l’interdisait… Il savait que la maison communiquait avec ces cavernes, et sans doute par de multiples autres passages que celui de ma chambre. Il disait : « Si tu y vas, tu vas réveiller le Grand-Père et il va se fâcher et te manger tout cru » ! Mais je me disais qu’un grand-père ne mange pas ses petits enfants et je n’avais pas peur. Je voulais voir ce grand-père que je ne connaissais pas, ce mystérieux Grand-Père… J’ai cru le trouver : il y avait un ours énorme qui hibernait là, dans une petite salle isolée, tout près, et qui dormait en boule sur une litière de branches et de foin… Et lorsque je parvenais à m’échapper, la nuit, je venais dormir contre lui, dans sa fourrure épaisse et soyeuse, entre ses énormes pattes. C’était doux et chaud… Quelquefois, il bougeait un peu, une sorte de lent ronflement, très profond… Mon père ne m’a jamais rien dit à ce sujet, mais je suis sûr qu’il s’en était aperçu. Il me regardait d’un drôle d’air lorsque je revenais le matin. Je sortais de ma chambre que je venais de regagner, pour me laver à la source souterraine qui murmurait dans la cuisine, près du foyer, avant le petit déjeuner de pain bis cuit par ma mère à partir de notre stock de farine, et de « café » de faînes grillées. Et il me regardait. Mais il ne disait rien…
 
Il frappe la table de son poing fermé :

  - Mais il n’y avait pas de Dieu, non. Il n’y avait pas cette perspective lumineuse d’une éternité ouverte que j’ai trouvée au séminaire. Il n’y avait pas de… vie éternelle, pas de résurrection des morts, pas de… Mais je ne vais pas vous réciter le Credo… Pas de Péché Originel… Pas de Rédemption… Il n’y avait rien d’autre qu’un monde au jour le jour, seulement tissé de petites joies et de grandes peines, avec, au bout du compte, l’infinie dissolution dans le sable des siècles… Et la solidarité fusionnelle et chaleureuse des charbonniers entre eux, des générations entre elles. Leur solidarité… trapue, ai-je envie de dire, à leur image, à l’image de leurs grosses faces noires dans l’odeur des bois, de la forêt et des feux. Mais il n’y avait pas de Dieu pour vous guider, donner un sens à votre vie… Les morts étaient morts. Ils étaient le terreau, la litière des feuilles qui nourrit l’arbre qui les a engendrées, de saison en saison, de génération en génération, et lui permet de grandir au-delà des frémissements de chacune d’entre elles, et qui ne survit que dans la dentelle de ses nervures, elle-même dissoute, mais dont la structure d’année en année, et de génération en génération, renaît, jeune et fraîche, et à son tour frissonne dans le vent qui l’emportera…

 
Le moine se tait, tête basse, et puis il reprend, dans le silence de son auditoire :

  - Alors il faut m’expliquer ce que vous m’avez fait. Parce qu’il n’y a plus de Dieu. Et que maintenant, à cause de vous, j’ai peur… Je sens qu’il y a là une histoire qui va, et dont les fils s’accrochent aux aspérités de ma vie, cassent, s’embrouillent, et dont je dois débrouiller l’écheveau, carder l’étoupe, et chasser la poussière…

  Jeanne lui a expliqué : les drogues, la Nouvelle Réna, les Numéros, Les Écolocroques, les assassinats, l’enlèvement d’Arthur, le Prédlarép intoxiqué, comme lui… Sans parler des Goums, bien sûr…

  Elle a expliqué…

  Mais pas tout.
 
Parce qu’il y a des choses qu’on ne peut comprendre que tout seul.

  - Je vais encore réfléchir, et puis je rentrerai au prieuré… Mais je voudrais vous remercier, ou vous maudire, je ne sais pas encore… Je vous le dirai…
- Je suis en congé pour la semaine, a dit Cloclo Chatapus. Je veillerai sur lui… Voici mon numéro de portable…
- Distrayez-le, lui a répondu Jeanne. Et n’hésitez pas à nous rappeler ou à revenir. Frère Jean a été gravement intoxiqué et brutalement désintoxiqué… Nous n’avons aucune expérience de ce que cela peut induire comme effets, mais sa personnalité est riche et généreuse… J’ai confiance…

 
Et puis on les a raccompagnés jusqu’à la petite voiture de sport rouge de Cloclo…
 

LES CONS / P3C2E24

P3C2E24 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 24)

 
N°213 / LES CONS / P3C2E24

 
C’est l’histoire où les Amazones viennent « contrôler » le « travail » d’Arthur Malfort. Alors que se prépare un obscur marquage des Putois Putassiers.
 

Jeudi 16 juin
19 heures
La Marée au Petit Port
 

C’est la suite de P3C2E23 (lien).


  - Alors, c’est prêt ?
- Les Amazones sont parties. J’envoie la première équipe de marquage…

  Une heure plus tard, des petits groupes aux regards égarés pulvérisent une marque incolore, mais qu’un certain éclairage rendra fluorescente, sur les portes des maisons dont la liste leur a été communiquée à la fin d’une séance particulièrement intense de la Nouvelle Réna : la liste des Putois Putassiers…

  Parallèlement, une liste similaire est établie sous le regard bienveillant et doux du Chanoine Onésiphore Biroton qui dirige un groupe de catéchèse :
- Voyons, mes enfants, quels sont ceux qui, à votre avis, devraient être convertis ? Qui donc vous paraît faire souffrir le Petit Jésus en agitant ses clous ? Toi, Jean, remets un peu d’encens, et puis tu distribueras un biscuit à ceux qui auront bien répondu… J’enverrai cette liste à Monseigneur l’Archevêque pour qu’il recommande leur âme à Dieu…

 
Deux heures plus tard, à dix neuf heures, Arthur, prévenu par Mouchoir d’un appel de Maupuis, attend tranquillement devant l’entrée de la Marée aux Ports

  La route y pénètre par une chicane fermée d’une barrière commandée depuis le poste de garde aux vitres fumées. Elle s’ouvre dans la triple clôture, très haute, et surmontée de rouleaux de barbelés, qui entoure le site. L’ensemble a été construit par les militaires de l’ONU pour décourager les curieux autant que les improbables voleurs. Il n’y avait pas d’autres risques, à l’époque de sa construction…

  La fourgonnette ralentit : de grands panneaux signalent que l’on approche d’une zone extraterritoriale interdite aux visiteurs et aux véhicules non spécifiquement autorisés.
 
La barrière est abaissée, une silhouette, debout, s’y appuie nonchalamment. 

  C’est Arthur Malfort. 

 
Merry arrête la camionnette et baisse la glace de sa portière. Arthur pénètre dans le poste de garde où l’on distingue très vaguement deux silhouettes effondrées sur un bureau. Il presse un bouton et la barrière se lève.

  - Je monte avec vous, déclare-t-il lorsque la camionnette est entrée et qu’il a refermé la barrière : j’ai fini le travail.

 
Merry acquiesce de la tête et fait un signe derrière elle. 

  La porte latérale du fourgon coulisse et il monte à l’arrière où se trouve une autre Amazone en tunique. Les arcs et les carquois sont accrochés contre la carrosserie.

 
- Attendez, je reviens…

  Il redescend, entre dans le poste de garde où les silhouettes n’ont pas bougé, et en ressort en brandissant les bâtons blancs qu’il leur a pris, un grand sourire sur le visage.
 
- Le con, marmonne Merry à l’intention de sa camarade. Il prend des trophées !

  Mais Arthur est déjà remonté et l’Amazone referme la portière à glissière derrière lui.

 
- Avancez jusqu’à l’usine. Vous vous arrêterez devant. J’ai laissé les portes fermées au cas où il resterait des survivants. Mais cela m’étonnerait…
- Beau travail, complimente Merry, un peu surprise cependant de voir les choses aussi avancées…
- Oh, c’était facile… Ils étaient tellement sûrs d’eux et de moi…

  - Les cons, jubile Merry.

  Guidés par Arthur, ils ont vite parcouru les quelques kilomètres qui les séparent du quai désert de La Marée au Petit Port. Quelques corps sont étendus devant les portes noires fermées.

  On s’arrête. Arthur ouvre la portière et saute sur le quai, un bâton blanc à la main.

  Les Amazones passent leur carquois en bandoulière et en bouclent la ceinture de maintien, où se trouve suspendu leur poignard, puis elles descendent, l’arc à la main.

 
- Le Mentor est un génie, constate Esche, mais il y aura un peu d’avance, non ? Enfin, c’est un travail sans bavures ! Bravo, Arthur Malfort, vous aurez bien gagné votre récompense…

  Elle s’approche de l’un des corps étendus sur le ventre, suivie à deux pas de Merry qui a encoché une flèche sur la corde de son arc, attentive…

 
… suivie à deux pas d’Arthur qui dégage l’aiguillon du bâton d’une torsion de la poignée, comme lui a montré Nouye…

  - Quelle race de dégénérés, ricane Esche en retournant du pied le cadavre de femme en combinaison blanche sur lequel elle se penche, regardez-moi ce front…

 
Un bruit étrange, comme un froissement de tissu, la fait se retourner : Arthur la regarde, souriant, le bâton négligemment balancé dans sa main droite. A ses pieds, le corps effondré de sa camarade.

  - Mais…

 
Un autre bruit : le « cadavre » à ses pieds se relève.

  - Beau travail, complimente Nouye en époussetant sa combinaison.
- Oh, c’était facile… Elles étaient tellement sûres d’elles et de moi…

  - Les connes, lâche Nouye, méprisante.

AVANT L’ASSAUT / P3C2E30

P3C2E30 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 30)

  N°219 / AVANT L’ASSAUT / P3C2E30

 
C’est l’histoire où le juge Foutral harangue les membres de l’expédition qui, à Bordeaux, va s’attaquer aux Méchants.
 
Jeudi 16 juin
6 heures
Bordeaux
 
Le juge Foutral ne décolère pas. 

  Ce qui l’a enragé c’est d’apprendre par le commissaire principal de Bordeaux, l’inénarrable Basile Croitou-Espérandieu, le plus pistonné des lèche-culs ministériels de la République, que lui, Foutral, honorablement connu en ville depuis l’Ecole de la Magistrature d’où il est sorti major, s’il vous plaît, d’apprendre donc de la bouche de ce crétin en uniforme chamarré, plus cul-bénit que son nom même ne le laisse à penser (Foutral est franc-maçon), qu’il était, lui, Foutral, persona non grata à Bordeaux, qu’il allait incessamment se trouver dessaisi de toutes les affaires dont il est en charge et que son « petit copain » (sic) Ravot faisait l’objet d’une procédure de l’Inspection des Services qui le relèguerait au fond de la cocotte des bœufs-carottes, sous trois tonnes d’emmerdements et autant de procédures, c’est une question de jours, sinon d’heures. 

  Et dégagez le parquet, a conclu Basile Croitou-Espérandieu !

  Alors, furax il est Foutral. 

 
- Ça confirme ce que je craignais, dit Ravot pour tenter de le calmer…
- Inadmissible ! Mais qui a nommé ce triple crétin à ce poste ?
- Vous le demandez, Monsieur le Juge ? demande ironiquement le procureur…
- Le ministre, bien sûr. C’est un copain du maire de la ville… Il veut des gens sûrs. Mais de là à protéger des criminels…

  Car le juge Foutral croit en sa Mission. 

 
Il y croit même dur comme le fer dont étaient forgés ces vieux protestants du Désert dont il est issu. 

  Le Crime est une hydre dont il faut trancher les têtes au fur et à mesure de leur réémergence. 

 
Et cela, c’est Sérieux, nom d’un petit bonhomme ! 

  Alors, si le Crime prend le dessus, il faut agir. 

  Ce n’est pas la Loi qui est en cause mais ses représentants actuels.


- Mes amis ! (le juge Foutral n’est pas familier, il faut qu’il soit bouleversé pour s’adresser ainsi à ses collaborateurs) Mes amis, nous devons poursuivre. C’est un fait de Résistance. Notre honneur, celui de

la Magistrature (il enveloppe le procureur Kératine d’un chaud regard), et celui de

la Police et de l’Ordre (il adresse à Ravot et à ses deux inspecteurs, Lepif et Martial, un regard de tribun haranguant le SPQR[1] tout entier) (il aimerait pouvoir rejeter d’un geste noble le pan de sa toge sur son bras), notre Honneur à tous est en jeu, cicérone-t-il. Sus ! Sus au crime ! 


 
Il reste ainsi un temps, le menton levé par-dessus son épaule droite et le regard perdu vers le soleil levant à qui, d’une main vibrante, il fait l’offrande de sa Foi.
 
Puis il poursuit:
- Commissaire Ravot, je vous propose d’aller traquer le Mal en son antre. Ils n’oseront pas s’en prendre à Nous, qui représentons la Loi ! Pour ma part, j’ai été ceinture noire de judo dans ma jeunesse point encore si lointaine. Et je sais me servir d’une arme, ayant achevé mon service militaire avec le grade de lieutenant dans le Train.

  - Vous avez des armes dans le fourgon, Lepif ?
- Oui commissaire. Vous voyez qu’on a bien fait de l’emmener, ce fourgon. Je n’avais aucune confiance dans les collègues de Bordeaux : je me souviens de leur inefficacité… On a pris trois pistolets mitrailleurs et deux flingues d’avance avec des munitions…
- Je ne suis pas très guerrier, pour ma part, avoue le procureur. Ce n’est pas dans mes attributions… Mais s’il faut aider…
- Très bien mon cher, le conforte le juge. Vous prendrez une arme de poing, et vous pourrez toujours menacer si le besoin s’en fait sentir… Tenir en respect ! Le Respect ! Y’a que ça !

  - Ne jouons pas les cow-boys, messieurs, le tempère Ravot. Si nous avons affaire aux seuls Humevesne et Suceprout, ce sera facile, mais si ce sont les clients à qui je pense, nous risquons de nous heurter à des individus sans scrupules… Le Brunières en question a participé au meurtre de Luis Ottouadla… Cela vous donne une petite idée du personnage…


[1] Senatus populusque romanus, comme on disait dans l’ancien temps.

LE TRÔNE / P3C2E43

 P3C2E43 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 43)

  N°232 / LE TRÔNE / P3C2E43

  C’est l’histoire où l’on découvree l’Élu sur son trône.

  C’est la suite de P3C2E42 

  Jeudi 16 juin
20 heures

La Lanterne du Fort

  L’émission se poursuit :

 
Le point se fait sur une voûte extraordinaire, rutilante de cristaux variés, en zones violettes, vertes, jaunes, étincelantes, des améthystes aux gabbros, en passant par les quartz, les escarboucles et les micas, éclatants sous d’invisibles et changeants projecteurs qui en accentuent le scintillement. 

  Puis le champ s’élargit, s’approfondit, et l’on distingue un socle de pierre sombre sur lequel est posé un trône doré[1] [2].
 
Sur le trône est assis l’Élu, le visage grave, beau comme un dieu, dans une tunique blanche gansée d’or. Il garde une main (la droite) sur l’accoudoir du trône. 

  L’autre est posée négligemment sur l’épaule de l’Épouse, assise sur le socle de pierre à ses pieds, drapée dans une lourde étoffe de soie pourpre brochée d’or.
 
Elle est coiffée de son diadème de diamants en forme de lyre, et elle le fixe avec une adoration teintée de nostalgie.

  Le champ s’approfondit, et devant le trône, debout à l’avant du socle de pierre, sur ce qui pourrait en être la proue, apparaît l’Élue, bras nus dans sa courte tunique ceinturée d’or, appuyée sur son arc d’argent, légèrement déhanchée. La sangle du carquois qu’elle porte en bandoulière, passe entre ses seins qu’elle fait ressortir. Sur son épaule gauche, protégée par un cuir blanc, le harfang est posé, comme un fantôme blanc, et il dévisage le spectateur de ses immenses yeux d’or, immobiles.
 
A ses pieds sont couchés deux grands chiens noirs, indifférents.

  L’Élu lève la main droite.
 
Le silence se fait, à peine souligné d’un très léger fond de ressac et de  violons lointains…

  Une voix s’élève.
 
C’est celle de l’Élu. 

  Mais ses lèvres ne bougent pas…


[1] Comme celui de « Les Pirates » de Polanski.

[2] Une information de dernière minute nous le confirme : c’est le trône de « Les Pirates » de Polanski : il a été récupéré par le C’est tout naturel de Beverley Hills et envoyé en hommage au Mentor.

LE DIT DE L’ÉLU / P3C2E44

 P3C2E44 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 44)

  N°233 / LE DIT DE L’ÉLU / P3C2E44

 
C’est l’histoire où l’Élu prend la parole pour annoncer le Jour du Jugement.

  C’est la suite de P3C2E42 et de P3C2E43



Jeudi 16 juin

20 heures et quelques

La Lanterne du Fort
  Une voix s’élève.
 

C’est celle de l’Élu.
  Mais ses lèvres ne bougent pas

 
« Habitants de ce Monde, qui vivez dans ma main, qui vivez par ma main, je vous salue depuis mon Palais de la Mer.

  « Les temps sont arrivés de me manifester, de me montrer à vous.
 
« Dans toute la splendeur de mon amour pour vous.  

  La diction est lente, la voix grave, solennelle. Chaque phrase, encadrée de silences, s’impose, sans lourdeur mais sans légèreté.

 
« Vous qui nous contemplez (cette fois, c’est l’Élue qui parle, soprano dramatique, presque contralto) (elle s’est redressée, ses chiens tournent la tête et la regardent) (on sait que c’est elle qui parle, mais ses lèvres ne bougent pas), vous qui nous êtes fidèles, soyez les bienvenus parmi nous, dans l’intime de nos jours. 

  « C’est d’ici que nous pensons à vous, d’ici que nous guidons et, plus que jamais, que nous guiderons vos destins et vos vies, ainsi liés aux Nôtres. 

 
« C’est d’ici que partiront les messages bienveillants que nous vous adresserons désormais. 

  « C’est d’ici que mon Frère et Moi (les majuscules sont flagrantes dans sa diction), vous verserons le bonheur d’être des Nôtres…

 
Les voix enfantines reprennent, soutenues par la rumeur du ressac :

 
Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue
 
C’est-tout na-tu-rel…

  Et l’Élu reprend la parole, toujours impassible, le regard toujours aussi clair et distant :

  « Amis chrétiens, juifs, musulmans ou bouddhistes, amis de tous les dieux que tous vous révérez, votre Dieu nous soutient et nous aide.
 
« Vos Dieux sont nos Amis, votre Dieu nous approuve.
 
« Je suis l’Élu. 

    « Sous mon Égide qu’ils renforcent et fondent (il tend la paume de sa main droite et, protecteur, pose la main gauche sur la tête de l’Épouse), tous les Dieux vous approuvent, tous les Dieux vous accueillent, chacun en sa Maison, chacun dans son sacré ministère, chacun dans la Vérité de ses Croyants. 

  « Nous sommes leurs Éons. 

  « Leurs Élus. 

 
« Nous sommes les Élus.

  « Parce que tel est le triomphe de notre Volonté.
 
« Parce que vous le valez bien.

  « Parce que, et vous le savez bien : « C’est tout naturel ».
 
Le scintillement de la voûte se fait plus éclatant et l’épaisse tignasse blonde de l’Élu, éclairé d’un soudain contre-jour, flamboie comme un or lumineux.

 
L’Élue reprend :

 
«  Rejoignez-le dans sa lumière, l’Élu vous aime, tous et toutes, rejoignez-nous…

  « Demain sera le premier Jugement.
 
« Demain nos Amis se réjouiront dans l’intime de leur Foi, dans la joie du Putier, dans la gloire des Élus, dans Notre Gloire.

  « Et demain…

 
Le ressac est plus âpre, le fond sonore s’aigrit et monte, en mineur, un autre chant, sourd, obscur, profond, à peine perceptible dessous, mais qui monte crescendo :
 

Sous le Putier putéal,
Que de sa flèche d’argent,
Te putipharde, peinarde,
Ignoble Grand Putois,
La polaire clarté poliade que nous vénérons,
À ton encontre pouilleuse.


 

 « … demain, reprend l’Élu, demain…

  « … demain, reprend l’Élue, demain…

 
Et elle enchaîne :

  « … demain, vous rejoindrez tous la Nouvelle Réalité Naturelle, car demain sera le Jugement. 

  « Demain sera jour de joie pour Nos Amis. 

  Elle s’est redressée, plus grande, plus svelte, et son mouvement a fait bouger le harfang qui entrouvre les ailes, comme s’il allait s’envoler de l’épaule à laquelle il s’agrippe de ses fortes serres. Les chiens aussi se sont levés et se placent à ses côtés d’un mouvement souple et silencieux, échine tendue, queue basse et crocs sortis.

 
« Mais demain, celui qui refusera Notre sourire, Nous le rejetterons. 

  « Demain, ceux qui Nous refuseront, Nous et Nos Amis, seront rejetés. 

 
« Ils seront tous réduits dans le silence de Notre Face et seront rejetés.

  « Les inutiles seront rejetés.
 
« Les indiscrets seront rejetés.

  « Ceux qui se servent de Nous tout en prétendant Nous servir seront rejetés.


 
L’Élu enchaîne :

  « Je combattrai l’Hybris.

 
« Je combattrai ceux qui se mettront en travers de Notre route, leur prétention démente à s’opposer à Nous : ils seront rejetés…

  L’Élue enchaîne à son tour, sortant une flèche de son carquois d’un geste vif et l’encoche dans son arc :

 
« Et Je les détruirai.

  L’Élu ajoute :
 
« Dans la douleur ou dans l’extase, tous, ils seront détruits !

  « Aimez-Nous, ou quittez-Nous, c’est la règle de Notre Vie…

 
« Aimez-Nous, ou quittez-Nous !

  « C’est la clé de votre vie !

 
Et l’Élue reprend :

«  Rejoignez-Le dans sa lumière, l’Élu vous aime, tous et toutes, rejoignez-Nous :

  « Demain sera le premier Jugement.

 
« Demain nos Amis se réjouiront dans l’intime de leur Foi, 

  « Dans la joie du Putier,
 
« Dans la gloire de l’Élu.

  « Demain, Nous viendrons parmi vous.

 
Et elle précise, incisive, le regard dur :

  « Demain matin, tous, vous vous retrouverez, tous (silence, puis elle reprend et enchaîne après cette pause dramatique), tous, tous ensemble, tous ensemble, au C’est tout naturel le plus proche de votre domicile. 

 
« Toutes affaires cessantes. 

  « Votre Mission vous sera communiquée.

 
« N’oubliez pas :

  « Nous vomissons les tièdes.
 
« Aimez-Nous, ou quittez-Nous.

  « Amis ou ennemis, il n’est pas de milieu. 

 
« Ce seront vos Mots d’Ordre.

  Le chœur reprend, solennel :
 

Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue
  C’est-tout na-tu-rel…


  L’image se focalise peu à peu sur la pointe d’argent de la flèche encochée sur l’arc à-demi tendu, où l’on distingue nettement, gravé en noir sur le blanc du métal :
 

Hybris


 

Et puis, de trois-quarts arrière, on voit de nouveau l’Épouse, en modèle de contemplation, le visage adorateur tourné vers l’Élu, qu’un effet de contre-plongée montre rayonnant dans la gloire de ses cheveux d’or, les yeux perdus au loin…

  Le ressac s’est fait plus doux, aux violons se sont substitués quelques violoncelles…

 
L’image recadre les Élus groupés autour du trône, sous la voûte en géode, puis revient vers l’Épouse qui se tourne vers nous, dévoilant un regard perdu où brille comme une larme…

  Eusèbe coupe le contact :

- Il faut rappeler les autres : c’est pour demain !
 

FREAKCOLAA NAARCOFIIE : LE DISCOURS / P3C2E59

P3C2E59 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 59)

 
N°248/ Freakcolaa Naarcofiie : LE DISCOURS / P3C2E59

 
C’est l’histoire où Freakcolaa Naarcofiie, dit « Zwarte Freak », dit « Narco », enflamme les foules télévisuelles pour devenir le Guide Naturel de l’Opération Pureté.


 
C’est la suite de P3C2E58.
 

Vendredi 17 juin
9 heures 30
Bureau N°1


 
Il est donc salué par une ovation franche de tous ces partisans que l’on a réunis, au moment où, dans un clignotement, s’allume la devise de sa famille, disposée sous la lyre que l’on a installée derrière son pupitre et qu’il a détournée (avec son accord souriant) de l’un de ses copains, PDG d’un grand groupe industriel cosméticien : « Parce que je le veux bien », au-dessus de son blason « au léopard de gueules, passant sur fond d’argent ».
 
Blazer, pantalon blanc, baskets, sourire pro, fulgurant, aussi vite apparu que disparu, qui témoigne d’un entraînement de fond des zygomatiques mais n’altère jamais la froideur du regard, l’orateur lève les bras, en V de la victoire. 

    Les clameurs se déchaînent.
 
Il repose les mains sur son pupitre, lève les petits doigts et fronce les sourcils teints qui lui barrent le front.
 

Le silence retombe sur la salle domptée.
  - Mais pourquoi avoir interrompu tous les programmes pour cet individu ? demande Arthur, qui vient d’arriver et baille lamentablement, les yeux bouffis de sommeil.
 
« Mes amis (Applaudissements) (La voix est grave, sombre, mélodieuse, travaillée dans les basses, lente, mesurée, comme violoncelle sur fond de velours noir)
« Mes chers amis (Inflexion sur le « chers »… Bravos ! Applaudissements)…
«  Mes très chers amis (Acclamations, hourras ! On tape des pieds ! L’ovation se prolonge un temps, il lève les petits doigts et fronce les sourcils. Silence)…
« En ce jour naît un nouvel espoir (Frémissements de la salle contenus du bout des petits doigts)…
« Les pouvoirs du passé sont partis (les zygomatiques soudain crispés découvrent les dents en un sourire de sanglantes gencives, peut-être ironique, à moins qu’il ne soit que carnassier)… (un temps, pour accentuer l’ironie, la souligner de silence, avant d’enchaîner) en vacances !
La salle explose et trépigne tout en huant cet irresponsable pouvoir du passé. L’orateur laisse monter les huées qu’il accompagne de hochements de tête accablés, sourire, cette fois pincé de lèvres serrées…Et puis il lève les petits doigts, on se tait, il enchaîne :
« Il est parti (geste vague de la main gauche) vers l’Est, me dit-on…
Il maintient le silence du bout des doigts et poursuit, hochant la tête :
« Alors là, je m’interroge (on se regarde et, de fait, on s’interroge)… Je m’interroge (le ton « se fait plus abrupt, dans la salle, ça grogne) ! Je m’interroge vraiment (on s’interroge « vraiment, en hochant la tête)…
« Et je réponds (aahhhhh, quel soulagement…), je réponds qu’un pouvoir qui (hésitation, une main à demi-levée, les yeux au plafond pour y trouver le mot juste)… qui déserte, disons le mot, mes chers amis, qui déserte (houle d’applaudissements) ! Qui déserte (bravos pour le diagnostic, huées pour le déserteur) !
« Qu’un pouvoir qui déserte est un pouvoir mort ! Est un pouvoir vacant et qui laisse orphelin le peuple abandonné !
  La salle trépigne et hue. Sans se donner la peine de la faire taire (le régisseur a simplement augmenté la puissance de la sono), il poursuit, hachant son discours de reprises haletantes :
« Alors, moi je vous dis, ici (cris)… Alors, ici (hurlements)… Ici (Ouaiiiis !!!) Ici, mes amis (on hurle, la sono monte d’un cran)… Ici, mes chers amis (délire) (il lève peu à peu les bras, poings fermés)… Moi je vous dis qu’ici, maintenant, là, qu’ici, naît, devant vous (Ouaiiiis !!!) et pour vous (on se monte sur les épaules)… un espoir (Ouaiiiis !!!) « NOUVEAU (ça pleure un peu partout) !!!
 

Il laisse la salle délirer quelques instants avant de lever les petits doigts et de froncer les sourcils. Silence haletant.
  « Nous avons tous souffert. Vous avez souffert (hochements de tête, entre accablement et compassion).
« J’ai souffert (tête basse, l’accablement est surmonté lorsque les yeux se relèvent, mais ils restent noyés de tristesse) (geste des deux bras qui englobent la salle dans la même souffrance courageusement assumée)…
« Nous avons souffert (conclusion logique qui se résume en un sourire un peu forcé qui dit la volonté de dépasser toutes ces petites misères)… «  Le froid, né des errances du pouvoir du passé (Houu ! petits doigts. Chuuuuttt !), le froid nous a frappés, sanctionnant bien des fautes, mes chers amis. Je vous le dis solennellement : bien des fautes !
 
La salle gronde sourdement tandis que l’orateur hoche la tête en appuyant un regard entendu d’un sourire de connivence. On discute un peu, ici et là, commentant ces fautes, les relevant, tu te souviens de… et de… Petits doigts…
« Le froid nous a frappés, et, qui dans notre chair, qui dans notre travail, il nous a limités, enfermés, étourdis de l’angoisse des lendemains de doute nés des cieux assombris…
« Nous avons tous souffert… (silence appuyé) J’ai souffert… Comme vous…
  Silence, on rentre en soi pour examiner sa propre souffrance, remâcher ses petites amertumes et les fondre dans celles de l’Orateur. L’Orateur, qui, les mains sur le pupitre, tête basse, médite semble-t-il à l’unisson de la salle. Après un temps, il redresse la tête, le regard lointain, comme dans une vision :
« Aujourd’hui, au printemps, se lève un autre espoir (on redresse la tête) (silence d’attente collective).
« J’attendais, comme vous tous, que nous guide celui que les institutions nous avaient désigné comme guide naturel !
« J’attendais, comme nous tous, que notre Président (sourd « grondement), que notre Président à tous (sourd grondement), que notre Président nous parle sans détours, relève le flambeau que vous aviez placé, mes amis, mes très chers amis (grondement) entre ses mains ins-ti-tu-tion-nelles (en détachant bien les syllabes) !
 

La salle est agitée de courants divers, le chaudron va bouillir…
« J’attendais !!!
Des bulles commencent à crever sous forme de huées, de vagues noms d’oiseau, mais confus, indistincts…
« Et puis ce matin, j’ai appris qu’il s’était « absenté » (Houuuuu !!!!), qu’il était en « vacances » (Hooouuuuuu !!!!), qu’il avait… déserté (le chaudron déborde, on lève le « poing, les invectives giclent en hurlements rageurs) !!! DÉSERTÉ (c’est frénétique) ! J’ai bien dit : DÉ-SER-TÉ (il lève les petits doigts et attend le silence) !!!
« Plus personne