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MÉTÉO / P3C1E44

P3C1E44 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 44)

  N°189 / MÉTÉO / P3C1E44
 

C’est l’histoire où l’on fait appel à Elasque-Jean Kronobian, météorologue.


Mardi 14 juin
8 heures
Bureau N°1

 
Elasque-Jean Kronobian dodeline du chef sous le casque orange qui protège ses pauvres oreilles du bruit infernal de l’hélico.

  Il y a deux ans, Arthur Malfort l’avait appelé en lui demandant de se tenir prêt à une « entrée en résistance clandestine » (P1C3E19). 

  Et puis il y avait eu les « évènements », et, bien qu’il ait continué à collaborer à la rubrique météo de la Lanterne du Fort, il n’avait plus été question de clandestinité, puisque le problème semblait  avoir été résolu par la chute des Numéros, même si la catastrophe écologique due au refroidissement terrestre continuait de sévir.

  Et voilà que le même Arthur Malfort le rappelait, pratiquement dans les mêmes termes, lui enjoignant la même discrétion, mais cette fois-ci dans une urgence telle qu’il envoyait un hélico à sa recherche !

  A Saint Tignous sur Nivette, l’hélico « ONU » se pose sur le toit du journal et Arthur Malfort, accompagné d’une jeune femme à l’air dynamique lui tend la main :
- Je vous présente Rébéquée Taritournelle. Ici, nous travaillons tous dans le même but et sans hiérarchie particulière. Je sais pouvoir compter sur votre discrétion, quoi qu’il arrive, mais je vous demande cependant, solennellement, le secret le plus absolu sur tout ce que vous verrez, entendrez ou apprendrez, aussi étrange, invraisemblable ou anormal que cela puisse vous paraître.
 
Elasque-Jean Kronobian, encore abruti par une heure d’hélico qui lui laisse l’impression d’être passé dans un moulin à café, confirme sa confiance, sa discrétion et sa disponibilité pour toute action nécessaire. Encore faudra-t-il lui expliquer ce que l’on attend de lui et pourquoi : sa barbe de prophète grisonnant ne s’engage pas dans des machins douteux.

  Il avait bien compris ce qui s’était produit lorsque les Numéros avaient tenté de conquérir la Terre, comment ils s’y étaient pris, et ce qu’ils avaient vraiment recherché : issu d’une famille arménienne qui avait fui le génocide turc de 1915, il connaissait le poids de l’histoire et savait par expérience vers où allaient ceux qui tentaient de la confisquer à leur profit. 

  Le météorologue était déjà venu au journal, mais sa surprise est sans bornes lorsqu’il est conduit dans le « métro » et qu’ils arrivent ainsi à Agotchilho, dont Arthur et Rébéquée lui montrent les activités.

  Il découvre avec effarement le peuple secret des Goums et lorsqu’il est placé en face d’Amaïa, il a le sentiment que « la boucle de son destin s’est refermée ».

 
Même si l’expression (c’est celle qui lui vient à l’esprit) est à la fois pompeuse et stéréotypée, c’est elle qui s’impose à lui : sa famille avait fui vers l’Ouest, clandestinement, dans l’Europe en Guerre, traversant à grands risques la Turquie pour rejoindre la Grèce, l’Italie, toujours vers l’Ouest, poursuivant le soleil et les étoiles dans leur course, plus loin, plus outre. 

  Il était bien fatal que lui, Elasque-Jean, après deux générations, arrive à la station météo du Pic du Midi, au cœur d’un champ d’étoiles, par-delà les nuages… 

  Il concevait cela comme un aboutissement logique. 

 
Mais depuis que ceux qu’il appelait les Voraces avaient tenté de mettre la main sur le Monde, ses hauteurs s’étaient glacées. Et les mêmes Voraces, lui explique Arthur Malfort, renouvellent leur tentative… 

  En lui faisant quitter son île stellaire pour descendre sous la terre, Arthur Malfort referme la boucle de son destin. 

 
On lui avait dit un jour que « les peuples qui n’ont pas d’histoire sont condamnés à périr de froid ». 

  Et maintenant, on lui demande comment réchauffer la planète…
 
A l’évidence, il faut rendre du sens à l’histoire. 

  Il faut raviver sa Mémoire… 

  Or, « les Goums vivent sous la terre, a dit Amaïa en lui présentant son peuple, et ils y cultivent la Mémoire »…

  Il est donc arrivé à destination.

  Ils se sont assis, tous les quatre autour de la grande table du Bureau N°1.
 
 
Il a suffi de deux heures pour exposer la situation et montrer un peu les lieux au météorologue : l’usine de production de soupe, le métro, la ville souterraine, et tous les lieux alimentés en énergie, la centrale électrique, et les cuisines aux feux éternels. 

  Mais, pour faire vite, ils ne l’ont pas conduit au « temple » et à ses grandes torchères…
 
Amaïa reprend :
- Jadis, la libération accidentelle d’une grande quantité du gaz sous-marin que nous employons, comme tu l’as vu, a accéléré, sinon provoqué, un réchauffement. Ce gaz est présent sur beaucoup de régions littorales. Il peut générer, nous a-t-on dit, un effet de serre important. Nous sommes en mesure de provoquer de nouveau cette libération rapide en certains lieux… Nous voudrions savoir quelles conséquences cela pourrait entraîner…

  Le météorologue hésite devant cette femme aussi impressionnante par sa stature que par sa nudité :
- Vous êtes certaine de ce que vous avancez ? Il s’agit de clathrates ?
- Il s’agit de clathrates. Il y a… environ huit mille ans, mais je pourrais le dater à dix ans près si vous le voulez, il faudra seulement que j’interroge celle qui se souvient plus précisément de ce chapitre de notre Mémoire, certaines de nos dernières tribus, déjà clandestines, ont voulu mettre en exploitation un tel gisement, sur la côte de Norvège. Ils  n’étaient pas assez nombreux pour maîtriser un tel chantier. Ils ont fait preuve d’imprudence et ont provoqué la brusque libération de tout le gisement, et un gigantesque glissement de terrain sous-marin s’en est suivi, qui a ravagé toutes les côtes occidentales de l’Europe, l’Islande et le Groenland, et qui les a détruits, eux, avec beaucoup d’autres hommes…
- Le glissement de terrain de Storegga… murmure Kronobian incrédule.
- C’est cela.

 
Le météorologue réfléchit un moment, en hochant la tête…
  - Et vous pourriez renouveler cet… exploit ?
- Nous le pouvons, d’une manière plus ou moins régulée…
- Il est toujours dangereux de tenter de manipuler l’atmosphère… Vous proposez rien moins que déclencher ce que l’un de mes correspondants, James P. Kennett, de l’Université de Santa-Barbara, en Californie, a appelé « l’hydrate gun », capable selon lui et en substance, de flinguer l’atmosphère… Il faudrait que je puisse calculer… Mais je n’ai pas mes ordinateurs…
- Nous pouvons nous y connecter à distance, intervient Arthur.
- Vous pouvez…
- Mais oui, soit d’ici, soit du journal. Vos stations doivent être interconnectées, il suffira de pénétrer votre réseau, vous devez en connaître les codes d’accès…

 
Kronobian hoche la tête :
  - C’est faisable…
  - Alors, au boulot !
 

MOUYE / P1C3E3

P1C3E2 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 2)

  N°50 / MOUYE / P1C3E2

  C’est l’histoire où l’on fait la connaissance de Mouye, alias Bertille de la Roche Affairée.


Mercredi 20 avril
14 heures
Agotchilho

 
Béatrace est revenue de son bain rapide somptueusement vêtue d’une robe longue de soie bleue, chaussée d’escarpins de bal assortis, un collier étincelant autour du cou, la moustache soigneusement peignée, le regard fardé de vert et les cils alourdis de kohol, un gros nœud rouge dans les cheveux.
- Comment vous me trouvez ? Il y a là une garde-robe fabuleuse, tu devrais aller voir, Rébéquée… Ils ont de quoi habiller toute une équipe…
- Ou tout un harem… la reprend Rébéquée. Ce doit être les dépouilles des petites amies temporaires de l’un des Numéros…
Défrisée, ce qui est beaucoup dans son cas, Béatrace baisse la tête…

  - Il a parlé, lui annonce Arthur. Rébéquée va te raconter, moi, il faut que je remonte pour contacter mon père depuis ses archives…
- Je t’accompagne…
- Non, reste avec Rébéquée, elle aura peut-être besoin de l’aide du chef de Monsieur, celui qui fait Führer,  et il te prend pour lui… Dès que les Chochos…

La porte s’ouvre et Amaïa entre, silencieuse et hautaine dans sa nudité, suivie des deux Gardiennes et des trois porteurs de nourriture.
- Nous sommes là. Mais, s’il vous plaît, appelez-nous par notre nom, celui que nous nous donnons : nous sommes les Goums. C’est eux (elle désigne le Numéro Deux d’un geste) qui nous appelaient les Chochos.
- Je vous demande pardon…
- Il n’y a pas d’offense, c’est seulement une préférence. Nous ne sommes pas susceptibles.

Elle a une sorte de vague sourire :
- La seule chose que nous n’aimons pas, c’est d’être trompés et utilisés malgré nous. Bref. (Elle désigne l’une des Gardiennes) Mouye, qui est Itzal, parle trois de vos langues et sait voyager chez vous. Elle va se rendre à Thulé pour prévenir les Goums de se tenir prêts à réagir comme nous en déciderons.
- Il faut que je rejoigne Saint Tignous sur Nivette, Amaïa, l’interrompt Arthur. Je dois établir des liaisons sûres. Ici, tout est piégé et espionné. Je dois retourner par le locotracteur de la base sous-marine. De là je peux très vite communiquer avec mon père et…
- Mouye remontera avec toi, mais chez vous (elle la désigne du geste), sa tenue se ferait remarquer…
- C’est sûr qu’à poil et bien foutue comme elle est, elle ne passera pas inaperçue, approuve Béatrace, assise sur le coin du bureau et qui balance un pied négligent, mais j’ai trouvé toute une garde robe dans les réserves de ces messieurs, viens avec moi, Mouye…
Elle l’entraîne par la main, ravie de lui faire découvrir « ses » trésors.

- N’oubliez pas de le faire manger et de lui donner ses gouttes. Vous devez le maintenir dans son état, recommande Amaïa à Rébéquée en désignant le Numéro Deux d’un coup de menton, Hélène se porte de mieux en mieux, et bientôt, elle…
- Il nous a dit, pour Hector, l’ami d’Hélène, l’interrompt Rébéquée. Ils l’ont donné au crabe. Je croyais que c’était vous qui…
- Ce n’est pas Ôoumloc qu’ils font venir. Ils en ignorent l’existence. Non. Ils font dévorer leurs victimes par ceux des crabes qu’ils nous font pêcher pour en faire des conserves. Ce sont les crabes noirs que vous avez peut-être vus dans les bateaux des pêcheurs de la Marée au Petit Port. Ces crabes sont voraces quand ils sont affamés. Nous n’avons rien à voir avec ces pratiques. Nous, nous nous contentons de les manger, ces crabes là. Ils sont pour une bonne part dans notre nourriture (elle montre la marmite que les porteurs viennent de poser à terre en remplacement de celle qu’ils remportent), et pour une grande part dans cette soupe. Nous ne sommes pour rien dans le meurtre d’Hector, mais il constitue pour nous une offense de plus, puisqu’ils ont utilisé ceux qu’Ôoumloc envoie pour nous nourrir…

- Ne dis rien à Hélène… souffle Rébéquée tête basse.
Amaïa pose sa main libre (l’autre soutient son enfant) sur son épaule :
- N’aie crainte, Hélène est sous ma protection. Je t’ai promis. Nous n’oublions rien. Et surtout nous n’oublions ni les offenses qui nous ont été faites ni les promesses que nous faisons.

  Béatrace, toujours somptueuse, revient, poussant devant elle une jeune femme méconnaissable, élégante et discrètement vêtue d’un tailleur clair. La frange de ses cheveux lissés est ramenée sur son front et en cache partiellement les bourrelets orbitaires tout en affinant son visage.
- Et voilà le travail, M’sieur Dames, je vous présente Bertille de la Roche Affairée dont en plus j’ai trouvé les papiers dans un tiroir !
- Et où est l’original, demande Arthur incidemment
- L’original ?

La Bertille des papiers ? Faudrait demander au Monsieur qui roupille sur son bureau…
- Mais la réponse risquerait de déplaire, enchaîne Arthur. On éclaircira ça plus tard. En attendant, elle va me conduire au locotracteur, et je l’enverrai à mon père.
- Allez-y, mais cette fois, c’est toi qui conduiras, lui souffle Béatrace en lui chatouillant l’oreille du bout des moustaches.
Arthur lui sourit et l’embrasse discrètement…
- Prends ça, ajoute-t-elle en lui tendant un pistolet, on ne sait jamais…
 

PRÉPARATIFS DE DÉPART / P1C3E3

P1C3E3 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 3)

  N°51 / PRÉPARATIFS DE DÉPART / P1C3E3

 
C’est l’histoire où Eusèbe Malfort rencontre Mouye et découvre Neandertal tout en préparant son voyage vers le Groenland.

 
Mercredi 20 avril
14 heures 30
Agotchilho

  Ils sont très vite arrivés au quai de la base sous-marine. Mouye a bien proposé de passer par Marinoval, ou même de sortir par Agotchilho, mais Arthur lui a expliqué qu’il serait beaucoup plus discret d’arriver directement par le journal, à Saint Tignous sur Nivette. On ne sait pas ce qui se passe vraiment à l’usine de la Marée au Petit Port, et le Numéro Deux a évoqué la présence de cadres qui lui seraient dévoués. Peut-être a-il simplement bluffé ? Mais la prudence commande d’éviter les lieux pour l’instant.

Et puis Arthur est connu et il est probable qu’il se trouve des masses de journalistes aux abords de

la Marée aux Ports.

  Mouye s’est donc laissée convaincre. Elle a ôté ses escarpins pour courir plus vite : c’est au petit trot qu’ils ont rejoint le locotracteur de réserve. Il était branché, donc chargé, et il a été très facile de le démarrer. Seul problème, il était tourné dans le mauvais sens. Et l’aiguillage qui aurait permis la manœuvre avait été faussé par le déraillement de la glorieuse torpille ferroviaire qui avait « goulé le zoumarin »… C’est donc à reculons, sans éclairage direct qu’ils se sont engagés dans le tunnel, et Arthur, prudent, a conservé une allure plus lente que celle que Béatrace, soulevée d’enthousiasme, avait imprimée à l’aller. Il s’est aussi montré plus attentif. Mais Mouye, placée devant lui (enfin, derrière, puisqu’il était au poste de conduite, mais devant par rapport à la marche inversée de l’engin, vous suivez ?), avec la vue perçante des Chochos, pardon, des Goums, aurait pu le prévenir en cas de danger. Il n’y a pas eu de surprise et à l’arrivée, Arthur a rebranché le locotracteur, pour recharger les batteries en prévision du retour. Et puis ils sont repartis à pied vers la sortie.

  Mouye connaissait le bureau des archives secrètes d’Eusèbe et elle a donc pu expliquer que les Goums qui avaient effectué les travaux de camouflage de la salle de stockage et qui avaient fait s’effondrer les voûtes du tunnel d’accès n’y avaient pas touché pour la simple raison qu’ils y avaient vu un local des Pouyagoumyôs, et « qu’ils ne se mêlaient pas de leurs affaires », se contentant d’exécuter les travaux qu’ils leur demandaient, selon l’accord qu’ils avaient passé avec Ônyà il y a longtemps.

 
Arthur a donc pu, en toute tranquillité, décrocher le téléphone secret :
- Allo, Madame Marty ? Jeanne ? C’est Arthur….
- Arthur ? Mais…
- Ecoutez-moi : je suis aux archives secrètes avec quelqu’un… Dites à mon père de descendre au plus vite, je dois lui parler…
- Arthur ? C’est moi… Qu’est-ce que tu fabriques ? Pouvons-nous parler ?
- Oui, cette ligne est sûre, c’est celle de tes archives. Mais le mieux serait que tu descendes, je préfère ne pas me montrer et il faut que je reparte au plus vite…
- J’arrive…

  C’est ça, Eusèbe : pas de discours inutiles… J’arrive… Arthur se sent tout ému. Mouye, assise de biais sur le coin de la table bureau, très droite dans son tailleur clair et toujours pieds nus et les chaussures à la main, le regarde de ses yeux noirs et durs, presque aussi minéraux que ceux d’Amaïa. Presque : elle est plus jeune, elle n’est pas Mère. Elle a emporté un petit sac de voyage. Elle a expliqué : mon bâton et quelques fioles de mes produits préférés, quelques vêtements que m’a fait prendre Béatrace…
- De l’argent ? a demandé Arthur.
- Un peu, mais nous n’en utilisons pas…
- Tu as vécu parmi nous, tu sais combien c’est important pour voyager. Tu vas…
- Je vais à Andøya, en Norvège, et puis à Haystack qu’ils appellent Thulé, je prendrai l’avion…
- Des papiers ?
- J’ai ceux de Bertille de

la Roche Affairée, que m’a donnés Béatrace.
- Elle est peut-être recherchée… Il faudra voir avec mon père s’il ne peut pas faire mieux.
- Je passe assez facilement les frontières…
- Mais avec ces histoires d’attentats et de menaces, les contrôles risquent d’être plus rigoureux, et, qui sait, les Écolocroques ont peut-être infiltré certains services…

  Un bruit au dehors… Arthur fait signe à Mouye de se taire, et puis il réalise l’absurdité de sa réaction : ce ne peut être que son père qui traverse les déblais d’éboulis… il n’en a pas moins sorti et armé son pistolet…

  Soufflant comme un phoque, Eusèbe se précipite sur Arthur en laissant tomber le grand sac qu’il porte à la main. Arthur n’a que le temps de poser son arme : son père le prend à pleins bras et le serre contre lui…
- Bravo, fils, bravo !!!
Et il se recule, regarde Mouye, surpris de ne pas reconnaître Béatrace :
- Je te savais changeant, mais…
Arthur éclate de rire et aussi vite que possible lui explique ce qui s’est passé. Enfin, presque tout. Ce qui est racontable.
- Bon, résume Eusèbe. Je vais m’occuper de cette dame.

Il regarde Mouye avec une stupéfaction qu’il ne cherche pas à dissimuler :
- Néandertal… (il siffle entre ses dents) Mes compliments, ma chère. Vous êtes le plus superbe fossile vivant que j’aie jamais pu rêver de voir un jour, soit dit sans vous offenser. Lorsque tout ceci sera terminé, nous aurons de très longues conversations. Et je vous promets, à vous et à vos frères et sœurs, à tous ces cousins qui nous arrivent de la nuit des temps, toute ma sympathie et toute l’aide qui sera en mon pouvoir, si tant est que vous en ayez besoin. Parce qu’il semble, pour l’instant, que ce soit plutôt nous qui ayons besoin de vous ! En attendant, je vais m’occuper de vous fournir discrètement papiers et argent pour faciliter votre voyage. J’ai encore quelques amis qui savent manier le tampon et manipuler le passeport…
Mouye lui répond par ce qui s’approche le plus d’un sourire et, gagnée aux coutumes des Goumyôs, l’embrasse sur les deux joues :
- Merci. Nous serons amis. Je vais prévenir mes sœurs et mes frères du Nord de se méfier des Pouyagoumyôs et d’être prêts à agir contre eux lorsque ce sera utile.
- Mais ne faites rien qui les alarme pour l’instant, répète Arthur qui l’avait déjà avertie des risques d’une opposition incontrôlée.
- Nous agirons ensemble. Amaïa nous donnera les signaux.
- Comment seront-ils transmis ? Comment sauront-ils en Norvège qu’il faut cesser d’aider les Écolocroques ?
- Ôoumloc les préviendra…
Ce qui laisse Eusèbe perplexe.

- On n’a pas le temps de t’expliquer. J’avoue ne pas saisir toute l’histoire, coupe Arthur qui sent venir un flot de questions. Mais on peut leur faire confiance. J’en suis sûr. Dans l’immédiat, il faut pouvoir communiquer rapidement sans passer par les réseaux ordinaires… C’est notre priorité.
- Justement, le Président m’a envoyé des techniciens de la DST pour qu’ils établissent des lignes sécurisées entre le journal et l’Elysée. Mais je m’en méfie. Cependant, j’ai récupéré du matériel (il ouvre le grand  sac qu’il a posé en arrivant). Ce sont des relais à placer tous les cent mètres dans la galerie d’arrivée. Le dernier est raccordé à la ligne directe d’ici et à l’autre extrémité, tu as un combiné qui te permet d’appeler en toute sécurité. Il y a là quelques centaines de relais, il suffit de les poser à terre. Ils s’activent tout seuls lorsque tu appelles par l’un ou l’autre bout de la ligne.
- Je les placerai entre les rails à mon retour…
- Oui, mais ne pourrais-tu rester un peu pour…
- Non, je dois y retourner : il ne reste là-bas que Béatrace et Rébéquée pour contrôler le Numéro Deux… Tiens, au fait, tu savais que c’est lui le père du Maire actuel ?
Eusèbe ne peut s’empêcher de rire :
- Alors c’était vrai ? Il y a eu des rumeurs… Et ton Numéro Deux serait l’Oberst Kuhhirt ? Je ne sais pas si ça nous avance beaucoup, mais le personnage était sinistre. C’est lui qui aurait fait passer l’or des nazis en Espagne via le col du Somport. Il traînait souvent par ici. On l’a aussi soupçonné d’avoir réalisé quelques déportations dans des villages de la côte. Je vais poursuivre mes investigations de ce côté. Et puis franchement, je ne sais pas quoi faire de cette fonction de plénipotentiaire que me lance l’ONU à l’instigation du Président, comme on se débarrasse d’un problème sur un bouc émissaire. Surtout si l’Oberst Kuhhirt m’a choisi pour se venger… J’avoue ne pas très bien suivre leurs raisonnements. Je me sens tout à fait entre marteau et enclume, alibi, prétexte, et si je ne craignais pas ton ironie, victime expiatoire…
- Bref, tu la joues Iphigénie ? ne peut s’empêcher de rire Arthur. N’aie pas peur, jeune vierge farouche, on est là et on les aura.
- Oui, mais il faudra être très prudents : je ne sais pas ce qu’ils magouillent, mais ils sont très forts…
- J’y vais, mon vieux père, mon cher papa, j’y vais… J’appelle en arrivant.
Ils s’embrassent, fortement, tendrement… Et Arthur tourne les talons, chargé de son sac de relais. 

  Il n’a pas parlé de sa mère…
Il n’a pas pu parler de sa mère…

  Eusèbe le regarde partir, le cœur serré, entre angoisse et fierté, et puis il entraîne Mouye :
- Venez ma chère, ne me laissez pas pleurer sur notre sort…
 

CONFÉRENCE DE PRESSE À L’ÉLYSÉE / P1C3E4

P1C3E4 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 4)
 

N°52 / CONFÉRENCE DE PRESSE À L’ÉLYSÉE / P1C3E4


C’est l’histoire où le Président de
la République fait une conférence de presse presse et nomme Eusèbe Malfort ambassadeur plénipotentiaire auprès des Écolocroques.

 

CONFERENCE DE PRESSE




20 avril.

 

Salle de Conférences de l’Elysée, retransmission directe, toutes chaînes d’information.

  Prévenues par fax, les rédactions de toutes les télés, radios, et les envoyés spéciaux de tous les journaux de la presse écrite et de la presse internationale, sensibilisés par les éditions spéciales de la Lanterne relayées par les agences du monde entier se trouvent représentées.

 Toute la matinée, les conseillers de tout bord se sont activés frénétiquement. Les services des Affaires étrangères, du Confort, de la Défense, les Services Secrets, et Renseignements Généraux, tous se sont mis en quête d’informations, de coordination, de projets.

  Le Président a dormi trois heures cette nuit là. Et mal.

  En se rasant, le matin, il s’est bien demandé pourquoi il fait ce métier, mais cet instant de doute n’a pas duré. Après tout, il suffit de regarder son Ministre du Confort pour savoir « pourquoi » on veut être Président : c’est parce qu’avant lui il y a eu un autre Président et qu’alors, il voulait être, lui, Président à la place du Président qui était Président quand lui-même ne l’était pas…. Et après, il faut rester Président face aux ministres qui veulent devenir Président à sa place de Président. Simple, non ?

 
Et puis il a réfléchi et préparé ses interventions : questions ouvertes ? questions limitées ?
Faute de temps et malgré le risque, il s’est résolu aux questions ouvertes. Ses conseillers lui ont signalé quelques journalistes à éviter : ceux-là chercheront à le mettre en difficulté. D’autres seront plus responsables, c’est-à-dire qu’ils feront tout pour conforter ses positions… Bref, on en est venu au schéma classique du bref exposé suivi des questions.

  Il est entré dans la salle, suivi du ministre des Affaires étrangères et du Ministre du Confort, le premier pommadé et portant beau, le second renfrogné à son habitude lorsqu’il n’y a pas, a priori, de public à sa botte exclusive. 

  Installés devant les drapeaux de la France, de l’Europe et des Nations Unies plantés dans un porte-parapluies recyclé, assis derrière la grande table qui les sépare de la salle où se presse la foule bourdonnante des journalistes, ils ont laissé les caméras régler leurs éclairages, leurs mises au point…

Essais de micro :
- Quelques mots, Monsieur le Président, pour les réglages…
Dans ce cas, il a pour habitude de débiter les premiers vers d’une fable de

La Fontaine ou d’une tirade classique… Là, tout ce qui lui est venu à l’esprit c’est :

- Que j’aime à faire connaître un nombre utile aux sages, ô sublime Archimède, artiste, ingénieur…
- Merci, Monsieur le Président… C’est bon pour le son…

  Le silence se fait. Les derniers projecteurs s’allument. Des points rouges apparaissent au-dessus des caméras, générant instantanément le sourire réflexe du Ministre du Confort (sa femme parle de ses zygomélastiques).

  - Mesdames et Messieurs les journalistes, chers concitoyens, je tiens, avant tout à vous remercier d’avoir répondu à mon invitation, en ces moments de crise, disons-le d’emblée, où une vraie menace pèse sur notre monde et sur nos façons de vivre.
J’ai convié deux des membres du Gouvernement à participer à cette Conférence de Presse pour qu’ils apportent au besoin des précisions d’ordre technique aux questions que vous pourrez nous poser.
 
Je vais tout d’abord, si vous le permettez, récapituler brièvement les événements qui se sont déroulés à un rythme accéléré ces derniers jours, et vous informer de leurs derniers développements. Puis je tenterai, nous tenterons, de répondre à vos questions. 

  Voici huit jours, le 12 exactement, deux journalistes se sont lancés à la recherche de deux disparus, deux jeunes gens dont il semblerait qu’ils aient  en fin de compte fait une fugue… Rien que de banal, d’autant que ces jeunes gens étaient majeurs. Rien qui, en tout cas, justifie de rassembler en cette salle la fine fleur de la presse nationale et mondiale, et de mobiliser les principaux responsables de l’Etat !

 
Seulement voilà. Ces journalistes, au travers de cette disparition, enquêtaient sur un groupuscule écologiste alors si mystérieux que, le Ministre du Confort pourra le confirmer (le Ministre du Confort confirme d’un hochement de tête en regardant le Président, le visage d’un seul coup redevenu grave, puis retrouve instantanément son sourire « caméra » en se tournant vers le public), personne n’en avait entendu parler, noyé qu’il était dans le foisonnement des groupuscules de ce type. Ce sont bien ces journalistes qui, les premiers, ont prononcé le nom des Écolocroques. Et ce sont bien ces journalistes qui ont disparu.
  Tout comme après eux ont disparu tous les membres de la rédaction du (il consulte une fiche) Petit Matois Subreptice, le journal local de la ville de Saint Tignous sur Nivette pour lequel ils travaillaient.
  Tout comme ont aussi disparu deux membres de la rédaction de
la Lanterne du Fort, le grand quotidien régional qui se trouve basé dans la même ville : une journaliste et le directeur lui-même de la Lanterne, Arthur Malfort, fils de son fondateur, Eusèbe Malfort, par ailleurs grand résistant de la dernière guerre et bien connu des milieux de la Politique et de l’Information !

  Mais ces disparitions, aussi mystérieuses fussent-elles, n’auraient pu engendrer tous ces bouleversements, si elles n’avaient révélé l’existence des Écolocroques, qui se sont alors dévoilés. 

  Et de la manière la plus brutale qui soit :
 
Une première proclamation, du 15 avril, montrait les journalistes disparus sur le pont d’un sous-marin nucléaire lanceur d’engins d’origine ex-soviétique, que tous les états-majors de la planète croyaient ferraillé ou englouti depuis longtemps. Cette proclamation se trouvait accompagnée de menaces précises, confirmées par deux attaques de missiles, l’une sur Moscou et l’autre sur Lourdes.

  Hier, le 19 avril donc, un autre message, dont vous avez pu lire le texte dans le journal d’Eusèbe Malfort, précisait les prétentions des Écolocroques et les solutions écologiques qu’ils proposent.

  Cette nuit même, hier soir à l’heure de Washington, un missile s’abattait près de la Maison Blanche, et confirmait ainsi les menaces directes exprimées dans la deuxième proclamation qui venait d’être publiée.

  Les armes brandies sont des armes nucléaires, même si elles n’ont jamais été activées. Le risque est avéré : elle auraient pu l’être. Et le sous-marin menaçant est en parfait état de nuire.

  Voilà, en deux mots, la situation dans laquelle nous nous trouvons.

  Mesdames et Messieurs de la Presse, nous sommes prêts à répondre à vos questions.

 Le Président balaie la salle d’un regard de tribun, sûr de sa force, la nuque légèrement renversée, la mâchoire tendue, le regard durci… Quelques mains se lèvent, il désigne une personne, un homme au centre de la salle :

- Monsieur Talon, je crois, du Picaro.
- Oui, Monsieur le Président, Hector Talon, du Picaro. Monsieur le Président, je pense que tous les citoyens du monde sont inquiets devant ces menaces, mais, à votre avis, les demandes de ce groupement ne sont-elles pas la conséquence directe de l’incapacité dont ont fait preuve les gouvernements successifs des grands Etats à gérer les ressources de la planète ?
- Monsieur Talon, c’est après avoir éteint l’incendie qu’on en recherche les causes. Pour l’heure, il s’agit de résoudre la crise. C’est là notre priorité et notre préoccupation… Oui ? Madame ?…

- Hélène Passekeu, de l’Hibernation. Monsieur le Président, quelles nouvelles avez-vous de nos confrères journalistes ?
- Eh bien Madame Passekeu, comme vous le savez sans doute, nous recevons régulièrement des nouvelles de Victor Bourriqué et de Clémentine-Esméraldine Kaligourian, qui sont à bord du sous-marin et servent en quelque sorte, et j’en suis convaincu, à leur corps défendant, de porte-parole aux Écolocroques. Vous en savez donc autant que moi puisque les informations qu’ils nous transmettent passent intégralement par l’intermédiaire des journaux pour lesquels ils travaillent, qui se sont d’ailleurs regroupés sous un seul titre.
Quant aux autres personnes disparues, nous n’en avons reçu aucune nouvelle. Les seules indications dont je dispose les situeraient près de la petite ville côtière de la Marée aux Ports, qui est justement la ville française dont les Écolocroques revendiquent le territoire dans leur dernière déclaration.

  Une foule de mains se lèvent.
  - Oui, Monsieur Lambret, je pense, de TF1 ?
- Oui, Monsieur le Président, et à propos de ces territoires… Comment
la France et les divers Etats concernés comptent-ils répondre à ces demandes ?
- C’est là une question fort délicate : d’une part, nous comprenons qu’une… organisation… aussi importante que celle à laquelle nous nous trouvons confrontés revendique un territoire, un espace de vie et de sécurité. D’autant plus que, même si elle a recours à des méthodes que nous ne pouvons que réprouver et que nous réprouvons, j’insiste sur ce point, ses objectifs, la sauvegarde de l’écologie mondiale, la reconnaissance des opprimés, et toutes ces choses dont se réclament les Écolocroques, ces objectifs, donc, rejoignent d’une certaine manière les idéaux qui sont les nôtres, qui sont ceux de tous les hommes conscients et dignes de ce nom…
D’autre part, nous vivons dans un état de droit et aussi bien pour nous Français, que pour les autres pays concernés, il n’est pas possible de déroger aux règles qui régissent la propriété et à plus forte raison la souveraineté nationale. Je suis personnellement garant de par la Constitution, de l’intégrité nationale, et sous peine de haute trahison, je ne peux d’un simple trait de plume, abandonner ne serait-ce qu’une parcelle de notre territoire. Cela demanderait, cela demandera, le respect de procédures longues et complexes, pour lesquelles la nation devra être consultée. Je… (le journaliste a levé la main). Oui, Monsieur Lambret, vous souhaitez intervenir de nouveau ?

- Pardon, Monsieur le Président, pour la liberté que je prends de vous interrompre…
- Mais je vous en prie…
- Vous ne semblez donc pas exclure la possibilité de céder à cette exigence des Écolocroques ?
- Céder… Le terme est abusif, souscrire à cette demande ne paraît pas exclu. Il y aurait là un geste d’apaisement, un moyen de détendre la situation. Les Écolocroques constituent un groupe qui dispose de moyens puissants qui s’est constitué de manière totalement opaque et imprévue pour nous, mais qui semble bien correspondre à une sorte de nécessité historique, qui semble bien être issu de la cristallisation d’inquiétudes profondes et qui de ce fait présente une certaine légitimité que nous nous devons de respecter. Je répète, Monsieur Lambret, que nous n’aurons pas l’impression de céder à une pression, mais d’avancer un élément positif de négociation en concédant aux Écolocroques la jouissance du territoire qu’ils réclament… Après consultation des autres pays directement concernés, et Monsieur le ministre des Affaires Etrangères ne pourra que le confirmer (le ministre confirme d’un mouvement solennel de la tête qui laisse en place les boucles soigneusement ordonnées de sa coiffure teintée « Noir Aile de Corbeau » de l’Oréal) (il possède un gros paquet d’actions de l’Oréal), il semblerait que ce soit l’attitude générale de nos partenaires… Oui, Monsieur… ?

- John Deelock de la chaîne Fox News (avec un accent américain  bien écrasé). Mon collègue William B. Mac Faithfull du Washington Post, a été blessé par le missile qui a été envoyé sur la Maison Blanche, et qui a par ailleurs tué l’un de nos vaillants soldats. Notre gouvernement s’est jusqu’ici montré incapable de répondre aux questions que cet attentat a soulevées dans mon pays. Ces questions vous concernent autant que nous. Pouvez-vous y répondre ?

- Mais, cher Monsieur, d’une part je ne connais pas ces questions, et d’autre part, je ne peux répondre pour votre Président, avec qui j’ai eu l’occasion de converser très très récemment et avec qui nous sommes en complète harmonie… Je…
Le journaliste debout dans son costume jaune à grands carreaux noirs l’interrompt sans plus de façons :
- Ces questions que toute la Presse américaine se pose et qui ont été énoncées publiquement sur notre chaîne sont :
« - Est-il vrai que les Etats-Unis se trouveraient exposés à une menace nucléaire brandie par des écolo-terroristes qui disposeraient de deux sous-marins nucléaires lanceurs d’engins d’origine soviétique ?
« - Est-il vrai que l’explosion qui a secoué la Maison Blanche, tué un marine et blessé notre confrère provient de l’un de ces engins heureusement non chargé ?
« - Est-il vrai que les écolo-terroristes exigent le démantèlement immédiat des bases américaines du Groenland et du Nord de l’Europe ?
Nous avons demandé des réponses claires à ces trois questions.
Et bien sûr :
« - Qui nous menace ?
« - Qui sont les Écolocroques ?
Le personnage se rassied.

- Cher Monsieur, les réponses à vos questions sont publiques depuis le début, et je dois dire que si vous aviez pris la peine de lire les publications de vos collègues français reprises par les agences du monde entier, vous vous seriez évité la peine de les poser… (rires étouffés dans la salle, John Deelock rougit et grommelle puis se tait) Question suivante ?

 - Marcel Champignon, Le Ponte, grand quotidien du soir…
- Nous connaissons tous Monsieur Champignon…
- Merci Monsieur le Président… Je voulais demander quelle place tenait le fait que les Écolocroques possèdent un armement nucléaire dans les prises de décision des grands Etats, d’une part, et d’autre part, pouvez-vous nous préciser si l’origine de cet armement a été éclaircie ?
- Oui. Bon. Eh bien sachez, Monsieur Champignon que si la possession de cet armement apporte évidemment une grande crédibilité aux Écolocroques, en ce qu’elle traduit une importante maîtrise scientifique et militaire, elle ne constitue pas le seul critère de nos positions à leur égard. Les grandes nations du monde ne se laissent pas aussi aisément impressionner. Nous-mêmes, pour ne parler que de la France, mais également les Etats-Unis ou la Russie, disposons largement des moyens nécessaires pour prévenir de telles attaques et bien sûr pour y répondre…

Vous m’avez également demandé si nous connaissions l’origine de leurs armes… Eh bien il est manifeste que cet armement très important, je le répète, en puissance et en quantité, provient de l’ex-URSS et qu’il a été « récupéré » au moment de la débâcle de cet Empire, avant que l’actuelle Russie ne se reconstitue et reprenne le contrôle de ses arsenaux qui, il faut bien le dire, partaient à la dérive. C’est ainsi que plusieurs sous-marins, déclarés perdus ont certainement pu être détournés avec leurs équipages, que des ogives nucléaires en grand nombre ont été « démilitarisées », en fait perdues, « égarées » et sans aucun doute, ont donné lieu à un trafic important. Nous voulons croire, étant donné l’orientation idéologique des Écolocroques, que certains personnages que nous ne connaissons que par l’anonyme désignation des Numéros Un, Deux ou Trois, ont pu, par idéal évidemment, récupérer si je puis dire ces armes et se donner les objectifs qu’ils révèlent maintenant…
Autre question, Madame… ?

 - Geneviève Tapouis, de Radio  France Aquitaine… Monsieur le Président, une question simple : pourquoi Saint Tignous sur Nivette, pourquoi les deux journaux installés dans cette petite ville ont-ils été choisis par les Écolocroques comme organes de liaison ?
- Eh bien chère Madame (elle est bien mignonne se dit le Président qui ne connaissait pas Geneviève Tapouis), c’est là une question pour laquelle nous n’avons pas de réponses, mais qui nous interpelle intensément au niveau de la diplomatie internationale que nous vivons au jour le jour avec beaucoup d’attention, ainsi que pourra vous le confirmer Monsieur Le Ministre ici présent (le ministre désigné confirme d’un mouvement solennel de la tête qui laisse en place les boucles soigneusement ordonnées de sa coiffure teintée « Noir Aile de Corbeau » de l’Oréal) (il possède toujours un gros paquet d’actions de l’Oréal) (l’autre ministre boude). Nous avons envisagé une convergence idéologique entre les Écolocroques et le Petit Matois Subreptice de Victor Bourriqué, qui ne cachait pas une certaine sensibilité écologiste, ainsi que nous l’a confirmé le maire de Saint Tignous sur Nivette. Mais cette sensibilité n’était pas celle de la
Lanterne du Fort d’Arthur Malfort, et Victor Bourriqué lui-même semblait être assez critique vis-à-vis des mouvances écolo-bios diverses qui se croisaient dans sa zone de chalandise. Nous avons également pensé à une proximité géographique entre ces journaux et le site de la Marée aux Ports… Mais aucune réponse concrète ne pourrait vous être donnée, et Eusèbe Malfort lui-même, qui n’a pas pu venir parmi nous aujourd’hui mais avec qui je me suis entretenu très récemment, s’interroge activement sur cette problématique. Pour l’heure, c’est un mystère d’autant plus opaque que ceux de vos confrères qui ont été victimes d’enlèvement ou de disparition appartiennent à ces deux journaux et que les Écolocroques refusent tout autre contact.
- Et, Monsieur le Président, si je puis me permettre une autre question…
- Mais je vous en prie, chère Madame… (il faudra songer à faire inscrire cette petite sur les listes du service de presse agréé)
- Que comptez-vous faire ?

  Un silence… Le Président baisse la tête, comme s’il se plongeait dans des réflexions profondes… Le Ministre du Confort le regarde un sourire carnassier découvrant ses dents (hésite encore, que je te bouffe)…
  - Eh bien, notre action va se dérouler sur plusieurs plans :
Tout d’abord, le problème soulevé est d’ordre écologique, c’est-à-dire global. Notre réponse devra donc être globale. C’est pourquoi nous, les principaux chefs d’Etat membres permanents du Conseil de Sécurité de Nations Unies, avons décidé de convoquer ce Conseil pour fournir une réponse cohérente et coordonnée, aux… défis… qui nous sont lancés. Le Conseil se réunira dès demain et Monsieur le Ministre des Affaires Etrangères ici présent (le ministre confirme d’un mouvement solennel de la tête) (la bourse risquant une baisse rapide, il vient, d’un rapide a parte au portable, de vendre ses actions de l’Oréal), partira tout à l’heure pour New York.

Ensuite, pour faire face aux premières urgences et dans l’attente d’une confirmation des Nations Unies, j’ai demandé à Eusèbe Malfort d’accepter la charge d’ambassadeur plénipotentiaire auprès des Écolocroques. Il représentera la France, et, si comme je le souhaite, les Nations Unies confirment mon intention, il représentera les Nations Unies.

Voyez-vous, mes chers amis, et ce sera ma conclusion, nous nous trouvons dans une situation totalement inédite où un groupement, sans doute honorable quant au fond, se trouve en mesure de dialoguer à égalité de puissance militaire avec le reste du monde.
Il faut donc que nous trouvions des solutions inédites à ce problème… Oui, Monsieur… ?

 - Gédéon Soury, de la Tribune de Liège… Monsieur le Président, il y a un aspect des… demandes… des Écolocroques qui n’a pas été abordé : il s’agit des exigences à caractère eugénique, n’ayons pas peur des mots, qui figurent dans leur proclamation, même si nous n’en avons pas encore le détail. Pensez-vous qu’elles soient acceptables ? Ne rappellent-elles pas de sinistres souvenirs ?
- Monsieur Soury, ce point est sans doute capital. Toutefois, comme vous l’avez dit, nous manquons d’informations précises à ce sujet. Nous ne manquerons pas d’en débattre le moment venu.
Le temps nous est cependant très compté, et j’espère que vous pourrez le comprendre. Je vous demande donc de regagner vos rédactions et de pardonner notre départ. Je vous remercie pour votre présence.

  Le Président se lève, suivi des ministres…

  La salle s’emplit de brouhaha, chaque journaliste retrouvant son cadreur et sa caméra pour émettre ses premiers commentaires…

  Le Président retourne à son bureau.

Il appelle Eusèbe Malfort…

Eusèbe Malfort est sorti…
 

ARNAUD BOUFIGUE CONTINUE DE PARLER / P1C3E15

P1C3E15 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 15)

  N°63 / ARNAUD BOUFIGUE CONTINUE DE PARLER / P1C3E15

 
C’est l’histoire où Arnaud Boufigue continue de parler et où il annonce l’intervention de Finette de Sainte Fouillouse tandis que Mouchoir fait preuve d’initiative.
 
Jeudi 21 avril
22 heures

La Lanterne

  Bien sûr, Arnaud Boufigue n’a pas fait beaucoup de difficultés pour « se mettre à table ». Pourquoi en aurait-il fait ? Il est plutôt fier de son action, il a rempli son contrat, n’était cette opposition brutale (armée !!! vous vous rendez compte ?) des Malfort, mais il n’avait pas prévu qu’un Arthur resterait en réserve, et là, il n’a pas de consignes et il doit improviser. Or, il n’a pas été « formé » à l’improvisation poussée à ce point, et il propose d’en référer à ses supérieurs, de prendre des instructions pour…
Arthur hausse les épaules et le laisse à la garde de Mouchoir, le temps d’aller téléphoner à la « base Chocho ».

  Alors, Arnaud Boufigue a bien essayé de convaincre Mouchoir de…, mais il s’est attiré une réplique méprisante et acerbe. Écœurant.

  - Un petit travail pour vous, Mouchoir, lui annonce Arthur en a parte à son retour : il va falloir accueillir la « collègue » de notre ami, qui va venir ouvrir son bureau de recrutement. Je n’apparaîtrai nulle part et ce cher Arnaud restera ici avec nous. Il sera « rédacteur en chef » officiel, chargé bien sûr de fermer sa grande bouche sous mon contrôle absolu, et je promets de le découper en rondelles fines s’il ne joue pas le rôle que je lui ai attribué, mais il devra, et j’insiste sur le mot, nous conseiller sur ce qu’il faut dire ou taire pour ne pas attirer excessivement l’attention de ses commanditaires. Et cela jusqu’à ce que nous y voyions clair dans leur jeu.
J’ai communiqué les renseignements qu’il nous a fournis si aimablement à nos amies et à mon père. De leur côté, elles nous transmettront toute information nouvelle qu’elles recueilleront et nous en ferons la synthèse. Il ne semble pas que cela doive durer très longtemps. Les commanditaires de ce monsieur préparent quelque chose et…

  Il est interrompu par le téléphone… s’éclipse, revient en lisant à Arnaud Boufigue les notes qu’il a prises pendant la nouvelle communication de Rébéquée :
- « Deux sous-marins US coulés par Hai II. Lancement fusée opération Alu prévu demain 18 heures Thulé et Chonos. Annonce télé sera faite par Malfort demain 13 heures. Retransmettre  rapport Arnaud Boufigue sur résultats obtenus. » J’attends des explications.

- Je ne peux pas tout expliquer, vous savez, je ne suis qu’un technico-commercial. Chargé d’une mission précise et qui d’ailleurs n’a rien de secret, c’est pour cela que je vous réponds volontiers. Bien sûr, mes actions peuvent paraître sortir de la légalité. Mais de la légalité actuelle. Bientôt, lorsque nous dirigerons le monde, elles apparaîtront comme tout à fait normales. Et vous devriez en tenir compte dans votre comportement à mon égard. Votre père a été écarté pour que sa présence n’interfère pas avec le rôle qui lui est dévolu, mais il n’a subi aucun préjudice physique, il a seulement été endormi. Il avait besoin de repos d’ailleurs, ces tensions opératives ne sont plus de son âge, vous le savez, Arthur, si je peux me permettre cette familiarité…
- Vous ne pouvez pas.
- Excusez-moi… Arnaud Boufigue lui lance son sourire le plus sympathique et le plus professionnellement ouvert.

- J’attends toujours vos explications. Il y a quatre éléments dans le message de votre centre :
Deux sous-marins coulés ? Qu’en savez-vous ?
- J’en ignore tout. En revanche, je suis très étonné : d’où tenez-vous ces informations, et où sont ces amis et votre père, qui …
- Ne nous faites pas perdre de temps : c’est moi qui interroge et vous répondez. Profitez de ce que nous avons encore besoin de vous, mon vieux, collaborez, mais avec nous et surtout pas avec les Écolocroques, ou vous ne connaîtrez jamais la fin de l’histoire. Vous ne m’inspirez aucune compassion et encore moins de sympathie.  Je ne parle même pas de confiance. Vous êtes un opportuniste intéressé qui devrait bien penser que c’est nous qui vaincrons vos… patrons, quoique vous en pensiez. Et nous sommes de toutes façons du bon côté de la mitraillette. Alors, répondez à mes questions, un point c’est tout. Donc vous ignorez tout des sous-marins coulés.
- Absolument tout. Je suis « agent de surface ». C’est la qualification qui m’a été donnée et en tant que tel, je ne connais que les instructions qui me concernent. Bien sûr, je sais que notre force de conviction, qui correspond à votre force de dissuasion, repose sur deux sous-marins nucléaires à bord de l’un desquels se trouvent d’ailleurs deux de vos collègues, mais je n’en sais pas plus que vous. Je vous ai parlé du centre de formation que j’ai fréquenté en Finlande, à Andøya, près de l’une de nos bases que je n’ai jamais vue. Je sais qu’il existe une autre base près d’ici et que la base principale est au Groenland. Mais je n’y suis jamais allé. Et ces bases sont maintenant reconnues internationalement, si j’en crois la déclaration des Nations Unies. A part ce que je connais d’Andøya, qui ressemble à n’importe quelle école finlandaise isolée dans la nature, je n’en sais pas plus que vous. Je peux seulement imaginer que deux sous-marins US sont venus chatouiller l’un des nôtres et qu’ils ont été coulés, mais c’est tout.

- Soit. L’opération « fusée Alu »?
- Jamais entendu parler.

- L’annonce télé de demain 13 heures ?
- Je ne suis pas dans le secret des dieux, mais je pense qu’une intervention de votre père aura lieu demain. Nous n’avons plus besoin de lui pour le faire parler, vous le savez. Peut-être cela concerne-t-il les deux points précédents ?

- Votre rapport sur les résultats obtenus ?
- Cela me concerne : je dois envoyer un compte-rendu quotidien de mes actions. Cela rejoint l’ouverture de la cellule de recrutement. Ma collègue Finette de Sainte Fouillouse doit arriver demain matin à la première heure et je dois l’accueillir et la présenter au Maire qui met le local à sa disposition. Elle vient dans un fourgon chargé de matériel pédagogique, affiches, livrets de présentation, cartes d’adhérent, ordinateurs, imprimantes, etc.… Si je n’y suis pas…
  Arthur hoche la tête. Il est vrai qu’il y a là un problème : il n’est pas question de laisser filer le bonhomme, mais l’impératif majeur reste de ne pas inquiéter les Écolocroques.

- J’irai l’accueillir de sa part, intervient Mouchoir. Et Arnaud Boufigue sera retenu par son travail ici même. Il pourra téléphoner (sous notre contrôle étroit), à ses complices (Arnaud Boufigue a un geste de protestation devant le mot) : au maire d’abord, et aussi à cette Gertrude et à Varochaix, pour mettre les choses en place, il « écrira » ses articles et ses comptes-rendus qu’il transmettra comme il le voudra (toujours sous notre surveillance, bien sûr), et comme si tout se passait bien pour lui, jusqu’à ce que la situation soit assez clair pour que nous sachions quoi faire…

- Bravo, Jules, c’est LA solution, s’écrie Arthur. C’est bien vu, on fait comme ça. A quelle heure arrive cette jeune personne ?
- Elle devrait être là vers huit heures demain matin devant la mairie et m’appeler au portable, répond Arnaud Boufigue.
- Vous lui direz que vous êtes retenu et que vous lui envoyez un agent recruté sur place. Après tout, ils devraient vous connaître, Jules.
Qui rougit en baissant la tête…
- Votre erreur passée se révèle précieuse, lui souffle Jeanne qui sent bien que la moindre allusion à sa faute le blesse profondément.
- Vous nous êtes indispensable maintenant. Assumez, Jules, nous avons besoin de vous. Il faudra savoir jouer au traître avec assurance.
Jules redresse la tête :
- Vous ne craignez pas qu’avec ma patte folle…
- C’est de votre tête que nous avons besoin. Votre patte suivra, j’en suis sûre, lui dit Jeanne en lui tapant sur l’épaule.

Et Jules rougit cette fois de plaisir en grimaçant un peu : c’est vrai que ce fichu Dragon a de la poigne !
Et il a encore une idée :
- Pourquoi Boufigue ne téléphonerait-il pas au maire pour qu’il prévienne cette personne ? Il va sûrement la rencontrer… Comme ça, je pourrai rester travailler ici…
- Et on a besoin de vous, conclut Arthur. Continuez à trouver des solutions et je vais pouvoir prendre des vacances…
 

UNE NOUVELLE « ÉMISSION » DU FAUX EUSÈBE / P1C3E19

P1C3E19 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 19)

 

N°67 / UNE NOUVELLE « ÉMISSION » DU FAUX EUSÈBE / P1C3E19

C’est l’histoire où les Écolocroques font dire au faux Eusèbe qu’ils vont faire quelque chose pour lutter contre le réchauffement climatique.


  Vendredi 22 avril
13 heures
Saint Tignous sur Nivette 

  Sur le large écran de la vitrine, mais aussi sur celui du poste de télévision du bureau de la Lanterne devant lequel se pressent Arthur, Jeanne, Mouchoir, les trois rédacteurs habituels et Boufigue, relégué dans un coin sur une chaise, et également sur l’un des écrans du bureau du Numéro Deux que regardent Béatrace et Eusèbe, qu’a prévenus Arthur, apparaît un paysage de glaces tourmentées qui plongent dans la mer sous un ciel sombre : 

  Des rayons de soleil percent les nuages et viennent frapper ici ou là des pans de glacier qui fulgurent d’éclats blanc bleu jaillis de la grisaille. Cris des oiseaux de mer, rêches comme râpes sur métal. Vols sombres aux silhouettes abstraites. Reflets plombés des eaux lourdes.

Un pan de glace s’effondre dans un grondement sourd…

En fond sonore, un orgue profond…

  Retrait du champ : nous sommes sur une île, non, plutôt sur un cap, de l’autre côté d’une anse, polaire à coup sûr, les pieds dans la neige. Et le froid y est hostile. Le paysage du début est celui que l’on découvre de l’autre côté de l’anse, là où plonge un large front de glaces.

 
Voix off d’Eusèbe Malfort :

  « Concitoyens du Monde 

  « Nous nous trouvons près de la Nouvelle Thulé, la base centrale des Écolocroques qui nous accueillent aujourd’hui.

« Nous sommes le 22  avril et il est midi GMT, treize heures en France. 

  « Il y a de cela quinze ans, l’anse que vous découvrez aurait été couverte de plusieurs mètres de glace… Aujourd’hui, c’est à peine si l’hiver boréal a encore le pouvoir de la geler assez solidement pour que les chasseurs de la région puissent s’y aventurer l’hiver.

« Vous me direz qu’à Saint Tignous sur Nivette, cela vous est bien égal ! Ou à Paris d’ailleurs… Et que tout compte fait, c’est peut-être mieux comme ça. Bien sûr, c’est ennuyeux pour les chasseurs du coin, ou pour les ours blancs, mais au moins on se gèlera moins dans les rues de Paris. Et de toute façon, hein, on n’y peut rien !

  Temps de silence, panoramique lent…

 
« Et vous serez doublement dans l’erreur… Une erreur d’ailleurs tellement commune que je défie quiconque de ne pas l’avoir commise à un moment ou à un autre. Tout comme je l’ai moi-même commise…

  Un pan de glacier s’effondre au loin, la caméra zoome sur le majestueux basculement de la falaise blanche, Eusèbe se tait pour laisser gronder l’orage des glaces qui plongent lourdement dans une écume rendue encore plus épaisse par le téléobjectif et un discret effet de ralenti. Puis les gigantesques glaçons s’immobilisent dans une position stable, au ras des eaux, et dérivent lentement alors qu’un rayon de soleil les éclaire de facettes éblouissantes et ruisselantes d’eau.

 
Eusèbe reprend la parole :

  « Double erreur donc.

« La première est d’ignorer les conséquences planétaires de ce réchauffement. Je n’en énumérerai que quelques unes, parce que je ne suis pas venu vous détailler une catastrophe annoncée que tous les scientifiques sérieux qui étudient le phénomène décrivent de la même façon :

« Nous observerons une montée du niveau de la mer. Dix mètres ? Vingt mètres ? Cinquante mètres ? Bien malin qui quantifiera la montée des eaux… Mais il ne fera pas bon vivre dans les îles ou dans les zones littorales inondables.

« Des espèces vivantes vont disparaître, et pas seulement des ours blancs : de nombreuses variétés de poissons, à commencer par les harengs, ont besoin d’eaux froides pour vivre et se reproduire, et ils constituent une importante ressource alimentaire pour l’humanité.

« D’autres espèces vont proliférer, des moustiques, par exemple, qui remonteront d’Afrique, ce réservoir d’immigrations pestilentielles, vers l’Europe et le Nord d’une manière générale. Malaria, fièvre jaune, bilharziose, typhus, peste, choléra, amibes et parasites de toutes sortes frapperont nos régions tempérées.

« Plus grave. Oui, il peut y avoir plus grave.

« D’énormes quantités de méthane peuvent se trouver libérées du jour au lendemain depuis les tourbières du permafrost sibérien, ou, encore plus soudainement, depuis les gisements mal connus d’hydrates de méthane du plateau sous-marin qui borde tous les continents. Cela peut provoquer la déstabilisation instantanée de millions de tonnes de terres côtières qui en s’effondrant amèneront de gigantesques raz-de-marée aux effets dévastateurs…

« Scénarios catastrophes, penserez-vous. Élucubrations hollywoodiennes.

« Cela s’est déjà produit. Cela peut très bien se reproduire.

« Et encore n’ai-je pas parlé des sécheresses qui désertifieront toute l’Europe, ni de tarissement définitif des nappes phréatiques, ni de…

 
« J’arrête là.

  « Non, cette catastrophe n’a rien d’un cauchemar. C’est notre perspective. Et moi qui suis un vieil homme, même moi, il se pourrait que j’y assiste !
 
« Vous trouverez bientôt dans toutes les grandes villes, tous les documents nécessaires à votre information dans les bureaux que les Écolocroques vont y ouvrir. 

  « Le premier d’entre eux s’ouvrira près de la MJC de Saint Tignous sur Nivette.

  La caméra a pivoté. Eusèbe Malfort, vêtu d’une épaisse doudoune vert clair apparaît dans le champ, devant une colline blanche où une brise légère fait voleter de légers panaches neigeux.

  « La seconde erreur serait liée à l’ignorance, volontaire ou non, des causes d’une telle catastrophe programmée.

« Parce que ces causes sont connues !

« Et elles ne sont pas liées à une fatalité cosmique sans recours qui nous précipiterait à genoux dans nos chapelles favorites pour y trouver le sempiternel, ultime, et illusoire recours des hommes vaincus par l’angoisse de leur destin ! 

 
« Non, vous le savez, il n’y a là aucune fatalité : c’est nous qui sommes responsables. Nous, c’est-à-dire, notre humanité dispendieuse, gaspilleuse, dilapidatrice… Nous. Nous qui renvoyons dans l’atmosphère tout ce carbone que l’histoire de la terre a sagement stocké pendant des centaines de millions d’années et qui a fondé et développé la vie… Jusqu’à dérouler à rebours le fil de cette vie au point de l’amener à une presque rupture !

  « C’est nous qui sommes responsables.

 
« Ce qui implique que nous disposons du remède, puisque nous connaissons la cause du mal !

  « Ce remède, les Écolocroques nous proposent de l’appliquer avec toute la force et toute la rigueur que rend nécessaire l’urgence de la situation et son aspect critique.

  « Cependant, certains rêvent de s’opposer à leur action !
 
« Ainsi, pour préserver les privilèges des lobbies qui l’ont porté au pouvoir, le Président des Etats-Unis n’a-t-il pas hésité à lancer deux sous-marins nucléaires d’attaque aux trousses de l’un des navires des Écolocroques ! Deux ! Vous vous rendez compte ? Il porte bien sûr la responsabilité des représailles qui s’en sont suivies. Ses deux sous-marins ont été coulés.

« J’insiste sur le fait que cette réaction est restée très mesurée : nous aurions pu raser Washington… Comme le savait le Président américain, qui a quitté la Maison Blanche pour se cacher dans un trou des Rocheuses. 

 « Attention : nous serons moins modérés si la base américaine du Groenland dite de Thulé n’a pas fini son déménagement ce soir…

  Un léger décrochement dans l’image : Eusèbe disparaît et ne subsiste que le fond du paysage, puis il revient et s’y intègre instantanément, ce qui provoque un petit rire de Boufigue :
- Il y a un technicien de Thulé qui va se faire engueuler !

  Eusèbe reprend :

  « Mais c’est un détail, dans l’histoire qui nous préoccupe et qui est celle de notre survie à tous.

« Pour en revenir au grave problème du réchauffement dont je parlais, un premier remède sera appliqué aujourd’hui même : pour refroidir
la Terre, les Écolocroques m’ont demandé de vous annoncer qu’ils vont expédier quatre fusées dans la haute atmosphère, deux depuis Thulé, et deux autres depuis les îles Chonos, au large du Chili.

« Ces fusées sont chargées de nanopoudre d’alumine qu’elles vont disperser à très haute altitude. Impalpable, la poudre va rapidement s’étaler en un voile léger qui réduira l’échauffement de la planète en réfléchissant une partie du rayonnement solaire. Ce sera une première action. Un remède d’urgence…

« Et cet été sera moins chaud…

  « Les Écolocroques ont déjà proposé aux Nations Unies de prendre en charge les mesures radicales de limitation des émissions de gaz. Je ne les rappelle pas, mon journal le fera dans sa prochaine édition. 

  « Mais chacun de vous devrait les avoir en mémoire, car si rien n’est fait, d’autres mesures seront très vite mises en œuvre.

 
« Concitoyens du Monde, il y va de notre survie !

  « Agissons !

 
Musique doucement présente, printanière, qui croît tandis que la caméra quitte le visage en gros plan d’Eusèbe pour zoomer sur un point de terre noire qui perce la couche de neige et où fleurit un bouquet de primevères jaunes…

  Sur les écrans, un panneau annonce :
 

Dès aujourd’hui !
 
Dans notre bureau de Saint Tignous sur Nivette
Adhérez au Mouvement des Écolocroques
Postulez pour le Passeport de Citoyen du Monde.

  Dès demain !