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BONNES NOUVELLES / P3C2E7

P3C2E7 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 7)

  N°196 / BONNES NOUVELLES / P3C2E7
 
C’est l’histoire où le météorologue donne de bonnes nouvelles, où Arthur raconte une histoire à Tijules, et où tout cela s’avère crevant.
 

Mercredi 15 juin
9 heures
Bureau N°1

  Le météorologue ronfle sur son divan comme cyclone aux Caraïbes.
 
Chaque expiration chuintante soulève des touffes de la barbe qu’il a laissée par-dessus la couverture sous laquelle il s’est endormi[1], épuisé par vingt heures de recherches et de calculs effectués sur le terminal d’ordinateur qu’Arthur à mis à sa disposition dans un coin du Bureau N°1 et par lequel il a piraté ceux de sa station météo.

  Une seule distraction : lorsque Nouye a annoncé, hier soir, vers 20 heures, que le Mélanippé était arrivé à Dakhla, après un voyage direct qui a déjoué toutes leurs prévisions. Ainsi, il « faisait » bien la Côte d’Afrique…

  Avant de s’endormir, vers 3 heures du matin, il a prévenu Arthur…

  (Arthur venait, lui, de s’endormir entre les bras de Béatrace après avoir raconté à Tijules l’histoire de Daouj, le chasseur de guanacos, une histoire pleine de bruit et de fureur, où Daouj le Grand sort vainqueur de combats épiques contre le Démon des Neiges et ses méchantes Amazones : tu sais, elles tirent des rafales de flèches empoisonnées avec leurs arcs mitrailleuses et elles chassent les Goums en compagnie de grands chiens silencieux et de grands oiseaux blancs au bec crochu qui volent dans un silence de ventouse.
- Et il a gagné Daouj ? a demandé Tijules dans un tijules assez clair pour que Papatur le comprenne…
- Non, mon Tijules… Non… Pas encore…

Et puis il a dû raconter une autre histoire à Béatrace, pour lui prouver que longtemps, longtemps, longtemps après que les baisers sont revenus, leurs sourires courent encore sur les nues… Alors, ils ont souri en chœur. En cœur. Chanté aussi.
 

Et ça, c’est crevant.)

  … il (le météorologue, faut suivre) a prévenu Arthur que c’était tout bon, qu’il (Arthur, je ne le répèterai plus) pouvait expédier quelques milliers de tonnes de méthane dans l’atmosphère sans trop risquer de faire péter la planète, et même que ça pouvait arranger la situation climatique en donnant un coup de chaud : le méthane se dégradera assez vite en CO², beaucoup moins actif en matière d’effet de serre. Comme on circule moins en auto qu’avant, la production humaine a diminué et ça compensera. On a même une chance de réamorcer les courants marins, le Gulf Stream, qui sait ?
 
Là-dessus, il s’est endormi.

  Arthur, lui, ne s’est pas rendormi.

Il a d’abord fouillé dans les documents qu’il a ramenés des Chonos quand il y est allé pour la première fois, ces « Notes » que les Numéros s’adressaient et qu’il a saisies… Pour vérifier des trucs… Il en garde une sous la main, parce qu’il en a justement repéré un, de « Truc » ! Et puis il est entré en communication avec Mnouay, la « Mère » de Guamblin.
 

A quatre heures, il lui parle, à côté de Nouye, via le satellite. 

  A cinq heures, le plan est établi.
 
On confirmera lorsque les dispositions définitives seront prises, mais les Goums doivent se préparer… 

  Selon le Plan. Il a ensuite appelé la base de l’ONU, à Puerto Cisnès…
 
Et puis il est retourné se coucher. Béatrace lui a raconté l’histoire de la fourrure à fleurs et de pan dans la flûte, et il s’est rendormi. 

  Crevé. 

  Positivement crevé.


[1] Le météorologue a ainsi, pour ce qui le concerne, tranché le terrible dilemme haddokien.

LE TAPAS’EMBAL’ / P2C1E1

P2C1E1 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 1)

  N°80 / LE TAPAS’EMBAL’ / P2C1E1

C’est l’histoire où Begoña-Conception et sa soeur, Gerañum-Assomption recherchent des saucisses. On découvre le système Super-Troc.



Deux ans ont passé..
.




Lundi 2 mai
Saint Tignous sur Nivette 
Le Tapas’Embal’

- Je ne sais pas si on aura assez de saucisses.


Begoña-Conception s’inquiète toujours pour son approvisionnement.

Au début, c’était facile : sa sœur jumelle
et elle-même avaient repris l’établissement ouvert en franchise depuis quelques années dans l’ancien presbytère, face à l’abbatiale. Leur prédécesseur avait dû quitter Saint Tignous sur Nivette à la suite de sombres histoires avec la Mairie, ou avec le bar de Mado, ou avec les deux.

  Begoña-Conception n’a pas tout compris, mais il devait s’agir de pots de vin qui auraient été versés à contretemps pour évincer Mado, qui n’aurait pas apprécié la méthode, l’aurait fait savoir haut et fort, et… bref, le Maire aurait suggéré discrètement au prédécesseur en question d’aller planter ses vignes ailleurs pour ne pas être éclaboussé. Parce que le Maire n’aime pas les éclaboussures.

  Et la franchise s’est trouvée libre. Les sœurs, déjà insérées dans le circuit Tapas’Embal’, y ont été envoyées par le PDG lui-même, en mission de redressement, en quelque sorte. Elles ont fait amie-amie avec Mado (il y a de la place pour tout le monde, on serait plutôt complémentaires, on n’est pas sur le même créneau, on ne se fait pas concurrence, etc…) et se sont montrées à la fois plus discrètes et plus généreuses avec le Maire, ce qui leur a valu l’estime de tous.
 
Mais maintenant, avec tout ce mauvais temps et toutes ces tensions politiques, on ne sait plus très bien à quoi se raccrocher.
 
Et on manque de saucisses. 
 
Il faut dire que jusqu’aux « évènements », qui ont conduit à la disparition du Gulf Stream et de Tanger, la marchandise leur était fournie quotidiennement depuis l’Espagne. C’était le règne heureux du « flux tendu » où la commande du lendemain partait le soir et où l’essentiel des tapas vendus étaient froids et « à emporter », en préemballé.
 
Le PDG avait conçu son marketing à la façon des distributeurs de pizzas ou de produits asiatiques, avec une salle de restaurant du genre « restauration rapide » et un comptoir de vente. Bien sûr, le cadre était très différent et se trouvait agrémenté d’un coin toros et castagnettes.

Les serveuses (on les appelait comme ça), déclarées et payées au minimum, remboursaient leur salaire officiel sur leurs gains occultes la balayette[1] et se trouvaient ainsi autofinancées. Largement décolletées, elles balançaient d’amples jupes entre les petites tables et se devaient d’être gitanes et complaisantes. Elles versaient à l’établissement qui les recevait un large pourcentage sur ces gains occultes la balayette. Les serveurs, tous à petit cul[2] moulé dans un pantalon noir et en chaussures à talons hauts et larges, devaient savoir danser le flamenco en fin de soirée-guitare-ay-ay-ay-ma-mère-qué-y’ai-mal-à-mon’-corazon’. Le tout noyé de jerez ou de vino tinto selon les moyens du client.
 
Mais maintenant tout est plus compliqué. Les camions d’approvisionnement qui faisaient la tournée des boutiques depuis les entrepôts-relais ou même directement depuis l’usine ne passent plus la barrière enneigée des Pyrénées, les caboteurs qui les ont relayés restent lents et soumis aux intempéries. Certains petits ports ont dû être abandonnés : le niveau de l’Atlantique a baissé de près de trois mètres en deux ans à cause de la glaciation et de tout ça…
 
Alors, il faut se débrouiller avec les moyens du bord. 
 
Et en plus, le PDG a disparu, atomisé avec son yacht en plein détroit de Gibraltar.
 
Begoña-Conception s’est retrouvée à la tête d’une entreprise en perdition. Qu’elle a brillamment sauvée puis développée. Sa solution : fabriquer les tapas, que jusque-là elle se contentait de déballer et de mettre à température. Simple mais fallait y penser. Et oser. Mado l’a aidée. Et bien sûr Gerañum-Assomption, sa sœur jumelle puînée et de ce fait naturellement subordonnée. Là où Begoña-Conception gère, prévoit, conçoit, commande, Gerañum-Assomption exécute avec la grâce le charme et l’enthousiasme de sa tendre jeunesse (elle est née vingt minutes après sa sœur et dès le départ, sa mère l’a trouvée plus facile à vivre). Il a bien sûr fallu embaucher, mais dans le contexte de débandade générale consécutif aux « évènements », ce n’est pas d’une grande difficulté.
 
Dans l’immédiat, le problème est celui de la saucisse. D’autant qu’elles attendent des visiteurs de marque : le Maire a annoncé qu’il « passerait grignoter quelques bricoles » sur les quatre heures, avec la nouvelle pédégette du groupe, qui, en plus, vient de racheter la conserverie Lartigo. Conserverie de saucisses installée depuis deux générations à Saint Tignous sur Nivette et à l’arrêt depuis deux mois pour défaut d’approvisionnement en matière première. D’où le problème.
 
Et Begoña-Conception tient à prouver qu’elle est capable de toujours trouver une solution. Bien sûr, personne, et surtout pas la nouvelle pédégette, ne pourrait lui reprocher de manquer de saucisses pour ses tapas, mais c’est un point d’honneur. Na.
 
Déjà l’appro en canapés est assuré, via la Boulangerie Verte de

la Marée au Grand Port qui dessert toute la région, et pas seulement en pain d’algues, mais aussi en pain ordinaire et en conserves de crabes. Depuis peu, on trouve aussi dans leur gamme des soupes de la mer de toutes sortes fabriquées avec des produits bizarres, mais c’est plutôt bon, et Begoña-Conception les a ajoutées au gaspacho qu’elle proposait déjà sur sa carte. 

Mais ils n’ont pas de saucisses. 
 
Alors elle se décide à décrocher son téléphone. Qui fonctionne, pour une fois.
 
- Allo, Super Troc ? (les enseignes de grande distribution, hier ennemies entre elles, ont eu vite fait de se regrouper dans l’adversité en un seul Super Troc) Oui, bonjour, je suis une cliente-recycleuse fidèle et privilégiée (bien obligée, tout le monde l’est). J’aurais besoin de deux kilos de saucisses du genre chipolatas pour dans une heure. Est-ce que vous avez ça dans vos fichiers ?
 
Ça l’agace Begoña-Conception de devoir recourir au « système » de récup’échange généralisé qui fait la fortune de Super Troc et occupe de manière quasiment forcée les loisirs et l’espace de vie de la majorité des citoyens du monde développé. Surtout les chômeurs, parce que les indemnités suivent une tendance inverse de celle de la météo : elles fondent quand la neige s’installe. Elle, elle serait plutôt restée du genre consommatrice dans l’âme : tu vas au magasin, t’achètes, et basta. 
 
L’idée de devoir stocker tout ce qui lui tombe sous la main d’utile et d’accessoire pour engraisser une centrale de troc qui n’aura rien d’autre à faire que de mettre en relation un fichier d’offre à un fichier de demande lui colle des boutons. Le Tapas’Embal’ dispose bien sûr d’une pièce de réserve (surtout riche en savon d’ailleurs, dont elle a trouvé un lot important dans un entrepôt de la chaîne lorsqu’elles se sont installées. Il était destiné à des « établissements spéciaux » de Tanger, mais après les « évènements », Tanger…), mais elle a autre chose à faire qu’à passer son temps à racler les clapiers de campagne ou les serres de balcon pour chasser le lapin d’élevage à la maison ou le poireau d’occasion. 
 
Alors, elle a créé son réseau de fournisseurs, artisans pour la plupart, et tant pis pour la Grande Redistribution. Bon. La cote des saucisses est au plus haut et la cote du savon au plus bas. Bien sûr. Et Super Troc devient propriétaire de cinquante kilos de son savon contre deux kilos de saucisses qui lui seront livrées dans l’heure. Et le livreur apposera les scellés sur le savon en apportant les saucisses. D’ailleurs, il a un passe pour la réserve. Parce que, bien sûr, Super Troc ne stocke rien. Coût de la transaction et de la livraison : cinq euros… Il viendra chercher le savon sans avoir rien à demander lorsqu’un autre client-recycleur en fera la demande. Begoña-Conception est persuadée qu’à ce moment-là, la cote du savon aura grimpé, et que s’il propose des saucisses, celles-ci seront au plus bas. Comme ça, au hasard. Bon. L’essentiel, c’est qu’elle aura ses chipolatas.

En cuisine, on s’active et les plateaux sont prêts dès trois heures. Pas de coupure d’électricité pour l’instant. Croise les doigts, Begoña-Conception, croise les doigts…
 


[1] Car la balayette est toujours occulte, et réciproquement.

[2] Parce que ce sont des Espagnols. L’ethnologue Pierre Desproges a démontré qu’il s’agit là d’une spécificité ethnique.

LE PARTI NATIONAL RÉGIONALISTE / P2C2E9

P2C2E9 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 9)

 
N° 110 / LE PARTI NATIONAL RÉGIONALISTE / P2C2E9

C’est l’histoire où nous apprenons à mieux connaître Varochaix, chef du Parti National Régionaliste (ou NARI) de Saint Tignous sur Nivette, que Gertrude invite à

la Nouvelle Réna.  

Mardi 3 mai
10 heures trente
Garage Varochaix

  [Cet épisode sera largement consacré à Varochaix. Dans un souci (pris dans le sens naturel de « préoccupation » et non dans le néo-sens euphémistique de « grave problème qui va vous tomber sur la gueule ») de clarté, d’intelligibilité, voire de simple et évidente lisibilité, l’Hauteur (ainsi appelé parce qu’il voit les choses de Haut) (c’est Tonton Raspoutine) a consenti (laissez venir à moi les Petits Lecteurs…) à ne livrer les propos et pensées de Varochaix que dans une traduction simultanée et instantanée : métis de Basque et de Béarnais (ici, on appelle ça un charnégou, mais on a, depuis quelques temps, cessé de tondre les filles basques qui épousent un Béarnais. Et réciproquement…), Varochaix a découvert sur le tard sa langue paternelle (sa mère est Basque) (mais c’est l’Homme qui prédomine, bien sûr) (et puis elle parle peu et personne n’y comprend rien). En effet, à la maison, comme à l’école, chez les Pères, où Varochaix a subi un début d’études secondaires avortées (non pas par incapacité (il est vraiment intelligent), mais par distraction, dissipation et agitation de polisson), jamais Varochaix n’a parlé d’autre langue que le français. Toutefois, il a conservé une foi catholique, apostolique et romaine bien ancrée qui l’a laissé en contact étroit avec les Pères (qui pratiquent le pardon au mouflet qu’ils ont viré en tant que tel lorsqu’il est devenu adulte et rentable). Pères qui, dans ces contrées comme dans d’autres, ont su encourager des fibres national-régionalistes latentes, allant bien souvent jusqu’à abriter les brebis égarées dans un extrémisme meurtrier au sein de leurs structures conventuelles, de manière à se garder, sur le coin du feu, quelques fers à eux favorables pour le cas où l’exécrable république, d’abord régicide, puis mil neuf cent cinquiste et donc ignoblement laïciste, se trouverait enfin en difficulté. Les ennemis de nos ennemis sont nos amis, comme le disait Saint Pie X, et

la Sainte Politique est une longue patience. Ménage ton cierge. Amen
[1].

Donc, Varochaix s’était peu à peu imprégné, de retraite en pèlerinage, de l’importance toute paysanne de ses très lointaines racines béarnaises. Lui, dont la famille vivait, dans le calme cossu d’un immeuble du centre de Pau, une existence confortable de commerçants bourgeois chaudement fourrés de petit gris (sans imaginer pouvoir se donner le ridicule de parler patois), s’était senti  pousser du foin dans les sabots. Bien sûr, il continuait à vivre en ville (la campagne le déprimait : on ne vit pas les pieds dans l’eau de

la Source, voyons, on se contente d’en savourer le gazouillis), mais il s’était senti le besoin d’une langue aux charmes rocailleux de comice agricole (ah, l’odeur de la bergerie…). Et il appréciait plus que tout la complicité, la chaleur communautaire qui s’exaltait jusqu’à l’extase lors de tonitruantes soirées entre amis aux mêmes préoccupations, où l’on chantait a capella en maniant le contre-chant (comme chez les Pères), de ces interminables chants d’Hommes qui sont la sève du Pays, tandis que les femmes sont aux fourneaux. D’ailleurs, sa femme, lassée de n’être jamais invitée à ces agapes « entre Hommes » avait fini par fiche le camp. Pas étonnant : c’était une étrangère. De Bordeaux…

  Tout cela pour expliquer que Varochaix pensait en béarnais, ou plutôt, qu’il avait tendance à traduire en béarnais sa pensée spontanée, qui, hélas, se manifestait en français, pour la rendre conforme à son Idéal. Le résultat était souvent assez compliqué, sinon confus, et en tout cas, se manifestait par une sorte de sabir mental assez peu accessible pour tout autre que lui-même, Varochaix (et parfois, il faut bien le reconnaître, pour Varochaix lui-même).

  Donc, et pour en finir avec ce préambule, l’Hauteur, qui, lui, se doit de rester clair autant que, laborieusement, ses moyens le permettent, a décidé de traduire systématiquement en français ce qu’il perçoit des pensées interprétables de ce personnage.]


 
Les repas d’affaires sont à l’homme du même nom ce que sont les séances de chimiothérapie aux cancéreux : un mal nécessaire. C’est très exactement ce que pense Varochaix en regagnant son bureau après un (fructueux, mais trop copieux) repas au restaurant de l’hôtel Marengro où il avait invité un client potentiel soucieux de se lancer dans le taxi et l’ambulance. Un petit jeune dont l’avenir professionnel lui semblait des plus minces mais qui voulait croquer sa prime de licenciement (il avait travaillé dix ans chez Lartigo avant la « restructuration ») et sa prime de création d’entreprise, dans l’achat de trois véhicules neufs équipés. Impressionné par l’hôtel Marengro, le petit jeune, et parce que Varochaix y était traité en homme important. Du coup, il avait signé.

  En fait, Varochaix avait dû mettre quelques billes dans l’hôtel quand il avait monté son garage dans la zone des Six Mille. C’est la condition qu’imposait Hilarion-Jovial pour vous faire obtenir les permis de construire : tu prends une part dans l’hôtel et tu la paies dix fois son prix sous la table. Moyennant quoi, tu peux bâtir ce que tu veux là où tu veux. Je sais bien que c’est du terrain agricole, mais il m’appartient. Je te le vends comme terrain agricole au prix du terrain agricole, et quand tu m’as payé (sous la table) la différence du prix constructible, j’obtiens sa mutation en zone constructible et tu as ton permis de construire. La différence de valeur, ça se règle entre nous, comme on a dit… Et tu gardes un traitement de faveur à l’hôtel… En prime… C’est-à-dire que tu peux entrer dans les cuisines avec ton client, ce qui « fait bien », que le chef vient te voir à table pour t’expliquer ses nouveautés (le nouveau chef : celui qui a fait l’étude de la construction (Alain, un copain) a été viré quand il a voulu se faire payer (l’insolent)). Et tu paies ta note, bien sûr. A la limite, s’il y a beaucoup de monde, tu paies en liquide et on te fait sauter la TVA. Mais ça, tu connais : tu fais la même chose avec les réparations aux voitures des copains, pas vrai ? Enfin, t’as intérêt à le faire avec les voitures d’Hilarion-Jovial, qui ne roule qu’en d’ignobles caisses qu’il faut faire durer, par discrétion fiscale. Mais tout ça, c’est du très ordinaire.

  Et ce n’est pas ça qui gène la digestion de Varochaix : c’est plutôt le foie gras suivi du magret aux haricots tarbais, du fromage, et de l’omelette norvégienne.

Varochaix est accroc à l’omelette norvégienne. Bien sûr, un Nari se doit de manger une grosse tranche de pur brebis à la confiture de cerises noires entre le magret et l’omelette, et la raison lui imposerait d’abandonner l’omelette, surtout que, hein, norvégienne ! En Béarn… Mais c’est à ce genre de vice que Varochaix ne peut renoncer. Ça et France Info qu’il écoute non stop… Parce que de toute façon Radio Pau-Béarn parle en français. Aucun intérêt. La meilleure source d’infos locales, pour lui, c’est le Burlatrri (Bulletin régional des Langues et Traditions Régionales de la Région d’Ici) dont il est le fondateur-rédacteur-distributeur-lecteur. C’est pour ça qu’il s’intéresse à l’actualité, bien sûr : il écrit des « synthèses ». Et puis, hein, la Lanterne du Fort, ou plutôt du Malfort (ça le fait rire, ce petit jeu de mots, Varochaix, même s’il ne le chante pas sur les toits : il craint les retours de bâton),

la Lanterne est très « orientée » et il n’approuve pas tout ce qui s’y passe (ça, c’est ce qu’il dit quand la conversation vient sur le sujet). 

  Mais Varochaix ne discute pas de n’importe quoi avec n’importe qui : il est prudent et il sépare les genres. Le militant Nari parle aux militants Naris. Le garagiste vend et répare des voitures. À tous ceux qui veulent faire réparer, vendre ou acheter des voitures. Le bizenessman fait du bizeness avec tous ceux qui en sont capables (comme Hilarion-Jovial), ou qui s’y risquent (comme le jeune de tout à l’heure). Et tout ça marche pas trop mal, merci. 

 
N’empêche : l’omelette norvégienne, ça pèse sur l’estomac, burp…

  Ah, oui, il y a aussi la MJC, pratique pour imprimer le Journal, avec sa bonne vieille ronéo et la réunion hebdomadaire des militants : on discute des nouvelles, on approuve les articles de Varochaix, on les tape, on les tire et on les encarte, dans une saine ambiance béarnaise, avec un plateau de charcuteries (boudin, andouille, chingare et pâtés divers) et de fromage (que du brebis) à la confiture de cerises noires, de pastèque ou de figue, depuis que Varochaix en a trouvé chez un grand cuisinier (on est grand cuisinier quand on affiche un menu à 150 euros dans un cadre chicos, avec pas grand’chose dans de très grandes assiettes), chez qui il avait emmené un client, du côté de Biarritz, histoire de changer un peu. Et tout ça arrosé de rouge de Béarn ou de Jurançon, en chantant les chansons d’Hommes habituelles. Ces soirs là,

la MJC est fermée à toute autre activité : non pas que l’accès en ait été limité, mais personne ne s’est montré capable de supporter trois heures de chant béarnais ininterrompu… Ce qui assure la discrétion des débats qui préparent ses interventions au Conseil Municipal où il est Conseiller Nari. Mais depuis deux ans et les « évènements », il est souvent d’accord avec le Maire, face à l’innommé adversaire commun qui a réussi à faire plonger les Écolocroques. 

  Mais c’est une autre histoire.

  Tout comme sa « fonction » de formateur en enseignement de langue régionale au sein de la même MJC (qui décidément se trouve être très mamelue), fonction à laquelle il consacre trois soirées hebdomadaires au cours desquelles il développe et approfondit sa conscience politique en de fructueux échanges avec des (entre deux et trois) interlocuteurs (déjà) convaincus.

 
C’est tout ça la vie de Varochaix. Pas de femme depuis son divorce. Une secrétaire tirée par-ci par-là pour l’hygiène. De celles qui veulent garder leur boulot. Rien de suivi. Il en a toujours au moins trois en ligne. Et il les change périodiquement…

  Et la digestion lourde quand l’omelette norvégienne fait des siennes… blurp…

 
Et c’est là-dessus que sa secrétaire (Emmy, la dernière, une conne, qu’il n’a pas encore tirée mais qui va y passer vite fait, comme les autres, si elle ne veut pas se faire virer, avec ce qu’elle fait comme conneries) lui annonce « Gertrude Pilon qui veut le voir au sujet d’Arnaud Boufigue »…
  Gertrude Pilon… qui c’est ça ? Ah oui… et ça le ramène deux ans en arrière…

 
De son côté, on a beau dire : Gertrude se sent péteuse. Chaque fois qu’elle croise Varochaix, elle se sent péteuse. Pourtant c’est un petit mec pas impressionnant pour deux sous (un mètre cinquante trois et demi, chausse du 36), ça n’empêche… C’est à cause de cette histoire d’enlèvement d’Eusèbe Malfort dans son combi, il y a deux ans.

  Alors, elle l’évite. Le croise le moins possible. D’ailleurs, elle ne va plus à la MJC. Mais quand elle le croise, eh bien elle se sent péteuse, voilà. 

  Elle a fait un gros effort pour venir.

Elle ne l’a jamais rencontré chez lui, enfin, dans son bureau : petit bonhomme, grand bureau, grand garage, les affaires marchent, on dirait. Gertrude n’aime pas l’automobile : ça pue, ça pollue, ça coûte cher. D’ailleurs, elle n’a plus d’auto depuis qu’elle a liquidé son combi VW. Et maintenant, avec les problèmes de réchauffement de la planète et tout ça, même s’il gèle quelquefois à la mi-juillet (le réchauffement, c’est à cause des autos, le gel, c’est les bombes atomiques qu’il a fallu faire péter à cause des Malfort, comme lui a expliqué Sri Mardouk Shankara), les routes sont toujours à moitié bloquées. Entre le réchauffement de la planète qu’il faudrait éviter en supprimant les gaz à effet de serre (Gertrude a débranché son frigo qui fait des trous dans l’ozone et supprimé les haricots blancs de son alimentation, et pourtant, elle adore, mais ça fait péter du méthane et ça c’est un terrible gaz à effet de serre, pire que le CO2, comme l’a dit René dans une réunion du collectif du 18 août, et là, pour une fois, il avait raison), et le refroidissement du Gulf Stream qui fait neiger, tiens, je plains ceux qui vont devoir aller à Pau cette semaine !!! Mais c’est de leur faute aussi, et ils vont encore pleurnicher qu’ils perdent leur boulot à cause du mauvais temps. Non !!! C’est à cause de leur imprévoyance et du manque de courage des hommes politiques qui n’ont pas su conserver la ligne de chemin de fer. D’ailleurs, le Maire l’a dit lui-même : tant qu’il n’y aura pas de vraie ligne de chemin de fer entre Saint Tignous sur Nivette et la capitale régionale, il sera difficile de valoriser la renommée mondiale qu’il a apportée à la ville !!! 

  Ah oui, aussi, elle a demandé un rendez-vous au Maire, après Varochaix.

 
En attendant, elle doit reconnaître qu’il est bien, son bureau. Pas d’odeurs de cambouis ni de gaz d’échappement, comme on aurait pu croire, un grand bureau en bois, sol plastique ciré, du plastique, c’est pas très écolo, mais ça se nettoie plus facilement que le bois et ici, hein, avec la crasse…

  Bien sûr, la situation a changé, elle apporte autre chose que ces vieilles histoires de souvenirs malheureux, elle apporte une invitation, voilà, elle explique, quoi, que c’est Arnaud Boufigue qui l’envoie, le patron de Super Troc, son locataire (alors c’est vrai ce qu’on racontait, pense Varochaix), qu’elle aussi est bien contente de revoir Varochaix, après tout ce temps (mais oui, ma cocotte, mais oui, vide ton sac) et qu’il y a du nouveau, qu’après Super Troc (m’en fous, l’automobile n’a pas été touchée par la mode troquiste) (parce que Varochaix y voit une mode plutôt sympathique, dans la mesure où elle rétablit des relations de proximité, et donc une « intensité dans les échanges régionaux favorable au retour des valeurs traditionnelles »), qu’après Super Troc, donc, et en son sein (Varochaix ne peut retenir un sourire en regardant Gertrude, très fournie de ce côté-là, tout en se posant quelques questions relatives à certaines consistances : ça doit être mou-mou-flop-flop) va se développer le « concept » de la Nouvelle Réalité Naturelle, ou Nouvelle Réna, qui ne pourra pas le laisser indifférent. Parce que c’est vrai, quoi, il avait su s’engager avec les Écolocroques, comme moi, hein, on est entre nous, et maintenant, ça ressemble, mais en mieux parce que ça va parler aux gens et les aider dans leurs difficultés tout en les rapprochant de leurs racines, puisqu’ils ne peuvent plus autant circuler (ça, c’est un argument à double tirage que lui a conseillé Daniel. A double tirage lui aussi. Au moins. Elle pouffe). 

  Varochaix n’a rien compris à son histoire de racines, de Réna, qu’est-ce que c’est que cette Réna ? Et qu’est-ce qui la fait rire ? Il savait qu’elle était un peu bébête et allumée pour l’avoir croisée au cours de réunions à la MJC, mais là…

 
Alors elle lui explique : « C’est tout naturel », ce sera une grande campagne de pub pour recruter des gens et les faire venir dans les Super Trocs devenir des Initiés qui vont gagner 20 % en soutenant les Élus.

Mais il est un élu, lui Varochaix, puisqu’il est conseiller municipal…

Non, c’est pas ça. Les Élus, avec une majuscule, c’est eux qui vont guider le monde, un peu comme du temps des Écolocroques, quoi, sauf qu’ils promettent seulement la Nouvelle Réna, et que tout le monde va venir s’initier pendant les séances d’initiation… Et que les autres seront punis avec le Grand Putois. C’est pour ça qu’elle ne peut pas en dire plus, vous comprenez ?

  Elle est devenue complètement cinglée, délire-grave, se dit Varochaix.
  Et c’est à ce moment-là qu’elle regarde par la fenêtre du bureau qui donne sur la grand-route, et qu’elle voit un grand panneau de pub avec une affiche gigantesque cinq sur sept toute fraîche : «C’est tout naturel », à l’entrée du lotissement des Six Mille.

 
Elle tend le bras :
- Vous voyez, ce que je disais ? C’est eux, les Élus ! Et ce sera pareil à la radio et à la télé !!! Arnaud l’a promis, et il ne raconte pas d’histoires !!! Alors, vous viendrez ? Daniel Forpris, l’Executive Manager d’Arnaud, son bras droit, (elle dit « son bras droit » avec gourmandise) vous montrera tout ce qui a été préparé. Vous êtes invité avec le Maire, le Conseiller en matière d’économie électorale et tout, je vais passer les voir… Mais vous, comme vous étiez déjà sur le coup des Écolocroques, j’ai pensé que vous pourriez faire venir votre groupe régionaliste : Réna, Nari, ça se ressemble, non ?… 

  Et puis il lui vient une idée, un souvenir de Tino (elle adôôôôre Tino, presque autant que Brigitte Bardot, mais elle, c’est pour ses robes en vichy rose et ses bébés phoques en peluche), et elle chante, la main sur le cœur et les yeux au ciel devant Varochaix ahuri :

 
- Nari Rénaaaaa,
Ah…, reste encore dans mes bras,
Avec toi je veux jusqu’au jour
Danser cette rumba d’amour….
[2]

  Vous voyez, c’est le destin qui veut nous rapprocher : vous devez participer, vous mettre dans le coup… (là-dessus, elle est soulevée par l’enthousiasme, Gertrude, elle pense à la manière dont Sri Mardouk Shankara lui a expliqué sa Mission, à elle, Gertrude, comment elle devra parler des Élus qui vont sauver la Nature en ramenant
la Nouvelle Réna et en faisant que tout le monde doit venir à

la Nouvelle Réna. Et tout ça. Et voilà. Si !).

  Varochaix la regarde avec les yeux ronds… Oui, bien sûr, je viendrai, mais…

- Pas de « mais », vous viendrez. Ce soir. Sept heures à Super Troc. Vous demanderez Daniel Forpris, mais je serai là. Réunion secrète. Importante ! (La réunion « secrète », c’est une idée de Daniel) Faut que je voie le Maire, d’abord. J’ai rendez-vous. Alors, c’est d’accord ?
Varochaix entend une ritournelle incroyable sur France Info qui bourdonnait en fond sonore : « C’est-tout na-tu-rel… » Comme un départ de manif de la CGT… En pub sur France Info !

- C’est d’accord…

D’accord. Mais il ne sait toujours pas pour quoi…

 
De toute façon, elle est pressée, son rendez-vous à la Mairie, et elle n’a pas trop le temps de discuter, de s’étaler (ouf, se dit Varochaix), alors à ce soir et …

  … Nari Rénaaaaa,
Ah…, reste encore dans mes bras,
Avec toi je veux jusqu’au jour
Danser cette rumba d’amour…


  Elle sort en chantant à tue-tête, sous les regards ahuris de Varochaix et de la secrétaire qui écoutait derrière la porte et laisse du coup tomber le dossier qu’elle apporte à la signature :
- Quelle conne, s’écrie Varochaix ! Je vais l’écrire dans votre Cahier ! (il tient à jour un grand cahier où il note ostensiblement toutes ses conneries) (Faut de l’Ordre, et un Chef, non ?). Et la prochaine fois, vous passerez à la caisse !

 
Gertrude n’a rien entendu de ce petit drame ni des couinements de souris de la secrétaire affolée par la perspective que ses collègues lui ont déjà exposée (quand le Cahier est plein, c’est ton cul ou la porte !). Elle sort du garage qui jouxte le Bureau du Patron en dansant, tralala, tout en rythmant ses pas à grandes beuglées de « C’est-tout na-tu-rel… », sous l’oeil perplexe des mécanos qui se demandent ce que le patron a bien pu lui faire pour la mettre dans cet état : il n’a pourtant pas l’air, comme ça…
 


[1] On trouve une convergence de fait entre ce raisonnement et celui d’édilocrates économico-financiéro-capitalisto-européens qui favorisent les « cultures régionales » en se disant qu’il est plus facile de tenir à l’œil cinq ou six « petites Nations » qu’une seule. C’est le principe du chacun pour soi qui prévaut à tout coup, qui se retrouve encore au boulot où chacun discute « librement » de ses conditions de travail avec son patron, « d’égal à égal » (liberté-égalité). Sans être emmerdé par des lois sociales dépassées, réactionnaires, immobilistes, ou des 35 heures criminogènes et affairicides ! Vive le Progrès ! Et vive l’égalité entre le loup et l’agneau, comme disait William Blake quand il voulait définir la tyrannie…

[2] Sur l’air de Marinella, bien sûr…

LE MÉTRO / P2C2E16

P2C2E16 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 16)

 
N° 117 / LE MÉTRO / P2C2E16

 
C’est l’histoire où Clèm, Béatrace et Rébéquée se font des confidences. On y parle aussi du métro. Et une flèche fait une nouvelle victime.

 
Mercredi 4 mai
9 heures
Le métro.

  Au retour de Thulé, Clèm autant que Victor avaient souffert de claustrophobie. Les efforts patients de leurs amis, le travail intensif nécessité par la fusion entre

La Lanterne du Fort et le Petit Matois Subreptice, la nouvelle organisation de leur vie, avaient eu raison de la panique irraisonnée qui saisissait Clèm lorsqu’elle entrait dans une pièce obscure et la faisait alors reculer en hurlant, ainsi que des sueurs froides qui inondaient soudain Victor lorsqu’il abordait un sous-sol. La nuit, ils dormaient toutes lumières allumées, serrés l’un contre l’autre et s’épuisaient l’un dans l’autre en étreintes désespérées… Le jour, ils étaient incapables de rester enfermés et de se séparer plus de cinq minutes.

  C’est la nécessité de remplacer Arthur qui les avait fait revenir au travail. 

  Ils savaient quelle urgence représentait son engagement auprès de l’ONU : un mois après leur retour, dès la fin juin, ils avaient pu observer les effets induits par l’arrêt de la circulation du Gulf Stream, entre tempêtes, inondations, et tornades de neige, et puis les premières récoltes gâchées, les communications coupées, les pannes d’électricité à répétition, et les risques de famine qui s’en suivaient.

 
Eusèbe et Arthur leur avaient confié la conduite du journal, leur faisant confiance malgré leur état.

  Et puis il y avait eu Béatrace, qui s’était très vite trouvée enceinte (voilà ce que c’est d’abuser des OGM, lui disait Clèm dans ses moments de forme, et avec une pointe de jalousie rétrospective qui se terminait en fous rires de gamines complices), et qui, souvent seule, avait demandé à sa copine[1] (autres fous rires) de l’aider à décorer la petite maison où Arthur et elle avaient aménagé, et où, le soir, ils se retrouvaient souvent avec Rébéquée et Hélène dont Clèm et Vic avaient fait la connaissance.

 
Et là, ils parlaient longuement des nouvelles du monde torturé par la météo bouleversée. 

  Ils parlaient du journal, qui rencontrait les difficultés de toute la presse écrite confrontée aux problèmes logistiques posés par ce foutu temps et qui, peu à peu, se convertissait aux nécessités d’une « mise en ligne » radicale et exclusive, via un Internet envahissant.

  Ils échafaudaient avec Rébéquée les plans du « nouvel » Agotchilho, entre l’agrandissement de la conserverie des Goums, et ceux du port de la Marée au Grand Port où devraient arriver les bateaux qu’Arthur allait très bientôt faire venir des  réserves retrouvées des Écolocroques, ou de l’usine des Chonos, et qu’il s’agirait de stocker, et transformer, et de redistribuer sur d’autres bateaux à destination des pays en détresse, après que les unités de transformation à concevoir et installer les auraient mise en état d’être consommées agréablement par leurs destinataires.

  Tout cela, vite et bien, hors des pressions sournoises que commençaient à exercer toutes sortes de lobbies et de groupements.

  Un jour, Rébéquée et Clèm étaient seules à

la Marée au Grand Port : Béatrace et Hélène étaient « descendues » à Agotchilho pour voir Amaïa et les Goums avec le petit groupe de biologistes et de gynécologues effarés qui étudiaient la physiologie incroyable de ces fossiles vivants en vue de résoudre les difficultés qu’ils rencontraient à se reproduire.

  Et qui étudiaient aussi les produits qu’ils utilisaient pour lutter contre cette inappétence et leurs autres « poudres de sommeil et de bien-être », qui s’avéraient être aussi efficaces pour les homo sapiens ! Une pharmacopée magnifique à explorer, à découvrir…

  Elles étaient allées en voiture jusqu’au phare du haut, là où Victor et Clémentine s’étaient arrêtés lorsqu’ils étaient venus, la première fois.

 
Au pied de la falaise, trois petits bateaux de pêche au crabe goums attendaient dans le chenal devant l’écluse qu’un cargo ait libéré le sas.

Il faisait presque beau, avec juste un petit vent de mer. Les montagnes, visibles au loin, restaient enneigées, bien que l’on fût au début du mois de juillet…

Elles marchaient, bras dessus, bras dessous sans rien dire depuis quelques minutes, seulement attentives à la paix du moment.

Et Rébéquée avait parlé. 

 
Pour la première fois, elle avait raconté à « sa plus belle amie », comment s’était vraiment passée la disparition de Jules, la libération d’Hélène, leur capture par les Écolocroques qui les avaient livrés aux Goums. 

  Et puis tout avait été dit : comment ils avaient été drogués par les Goums, comment Jules était mort, décapité par Ôoumloc, le crabe géant, mystérieux totem des Goums, et comment Hélène et elle avaient été violées… 

 
Cela s’était terminé par des sanglots partagés, des embrassades, des explications…

  Elles étaient revenues à la vieille DS21 de Rébéquée et c’est dans la tiédeur de ses vieux cuirs qu’elle avait expliqué comment Amaïa lui avait permis de dépasser sa révolte, lui avait promis de protéger Hélène, de faire cesser ces pratiques ancestrales rendues nécessaires par une inappétence sexuelle dégénérative liées à la physiologie particulière de leur espèce, et ces tentatives absurdes d’hybridation cultivées par les Écolocroques qui les utilisaient ainsi pour produire une main d’œuvre facile d’idiots stériles et pour distraire leurs troupes. 

 
Et accessoirement, pour humilier leurs victimes avant de les liquider…

  Clèm à son tour lui avait raconté ce qu’elle pensait devoir rester définitivement irracontable : la mort horrible d’Hector, l’ancien petit ami d’Hélène, leur enlèvement, la menace constante et le chantage ignoble dont elle avait fait l’objet au cours de l’interminable périple du Hai II, le désespoir absolu du commencement de la fin, à Thulé, lorsque les Numéros l’avaient « entreprise », et le coup de théâtre de l’arrivée miraculeuse de Mouye qui avait mis fin au cauchemar…
 

Et curieusement, les confidences et les larmes partagées les avaient libérées de cette oppression des évènements passés, et c’est de ce jour-là que Clèm avait vu régresser sa claustrophobie.

  Peu à peu, par un effet de contagion bien compréhensible, son affranchissement avait libéré Victor de ses propres cauchemars et un jour ils étaient parvenus à « descendre » rencontrer Amaïa, découvrir les Goums, ils avaient pris le « métro », alors en pleins travaux d’aménagement et d’agrandissement, et ils avaient découvert l’incroyable richesse de cette civilisation de

la Mémoire qui vivait sous leurs pieds.

  Rébéquée, qui entretenait des liens privilégiés avec Amaïa et s’était engagée auprès de l’ONU pour rendre le site « efficace », avait fait réaménager le bureau N°1 de manière à ce qu’il devienne utilisable, puisqu’il disposait toujours des moyens de communication des Écolocroques, mais en le dépouillant de tout son caractère odieux de centre de domination et de lieu de complot. Et en gommant les mauvais souvenirs. 

  Il était devenu le Quartier Général mondial de la redistribution alimentaire, en liaison avec Thulé, qui conservait (jusqu’à il y a peu) le Hai II en état de marche pour certaines livraisons d’urgence (Arthur avait estimé qu’il pourrait présenter une certaine utilité si les glaces gagnaient du terrain), et où se trouvaient certaines usines de transformation liées à des pêcheries goums de la base d’Andøya, en Norvège (où Mouye venait d’être tuée).

 
Il était aussi en relation directe avec la base des Chonos où Arthur devait se trouver avant de revenir.

  Il servait, le cas échéant, de salle de réunion, et à cette fin, avait été équipé d’une grande table ovale et d’un système de vidéo conférence qui pouvait servir très simplement de système d’enregistrement, ce qui simplifiait le secrétariat.

 
C’est là, dans l’un des deux grands appartements récemment aménagés, que Vic et Clèm doivent s’installer en attendant que les meurtres de Luis, de Mouye, et maintenant de Daouj, se trouvent tirées au clair.

  A huit heures et demie, encore secoués par l’annonce que Béatrace leur a faite de l’appel d’Arthur qui vient de leur apprendre la mort de son ami Daouj, et de la preuve qu’elle apporte du lien entre le meurtre de Mouye et celui de Luis, Vic et Clèm descendent leurs valises jusqu’au métro par le nouvel ascenseur direct. Plus besoin de pérégriner de cave en tunnel, plus besoin de calbombe… au grand regret d’Eusèbe, qui leur a raconté son « initiation » passée, lorsque son propre grand-père lui avait montré le secret de famille, qu’il avait ensuite si brillamment exploité contre les nazis de l’ancien château de Saint Tignous sur Nivette, en 1945…
 
Mais on n’en est plus là, et il s’agit cette fois de se mettre à l’abri d’agresseurs abominablement pervers.

  Lors de leur première descente, Béatrace leur a raconté l’épopée qu’a constitué la conquête des lieux, avec Arthur : l’emballement du locotracteur lancé à toute vitesse dans le tunnel, leur « distraction », leur bain forcé dans le bassin où ils se sont trouvés projetés « parce qu’on avait la tête ailleurs », tandis que leur petit train fou percutait le sous-marin qui émergeait à ce moment-là ! Touché-coulé net ! Et eux qui sortent de l’eau, main dans la main et fesses à l’air, sous les yeux ahuris d’une troupe de Goums. 

 
Des Goums, qui, les prenant pour des Numéros, les conduisent jusqu’au Numéro Deux qu’Arthur capture « aussi sec ». 

  Au grand plaisir de Clèm qui ne manque pas une occasion de lui faire répéter son récit, jusqu’à en connaître les plus intimes détails (ceux que Béatrace ne raconte pas devant Victor…).

 
Aujourd’hui Béatrace n’est pas descendue : elle reste avec Tijules qu’il faut consoler d’avoir été malheureux de la détresse de mama Béa, et elle ne veut pas quitter le téléphone des yeux pour le cas où Arthur rappellerait.

  C’est Rébéquée qui les attend à l’arrivée de l’ascenseur et qui les fait monter dans le métro qu’elle a conduit jusqu’ici et dont elle programme la destination de retour.

 
Le tunnel est toujours obscur, mais le petit train est éclairé et on s’y tient confortablement assis. Il traverse toujours le grand hall où avaient été stockées les ogives nucléaires et où ne subsiste plus, dans l’ombre, que l’ancien locotracteur de Béa et Arthur, le frère de celui qui a « touché-coulé net » le sous-marin en compagnie duquel il repose encore au fond du bassin d’eau noire où l’on ne s’arrête plus. 

  Maintenant le métro comporte trois lignes et quatre stations fixes agrémentées de quelques arrêts facultatifs (dont un devant le bureau des archives secrètes d’Eusèbe, et un autre dans le hangar aux ogives) : la première ligne va de Saint Tignous au Bureau N°1. C’est celle qu’ils empruntent maintenant. Elle est raccordée « discrètement » à l’usine et fonctionne grâce à un système de rail électrique.

  Une deuxième ligne « diesel » réunit celle-ci à l’extérieur. Elle a été prolongée jusqu’à la Marée au Grand Port et à la boulangerie du Pain d’Algues, avec ses unités de transformation et ses hangars de stockage situés sur le port de mer où viennent s’amarrer les cargos. 

  Une troisième ligne « électrique », comme la première, rejoint l’antique « entrée de secours » du réseau des Goums, à Marinoval, réaménagée en point de livraison discret. Cette entrée se trouve constamment gardée par les trois Itzals qui vivent là en permanence : un artisan ébéniste solitaire et farouche, quoique de bonne réputation, mais qui entretient très peu de contacts avec la population du village pour qui il fabrique, à petits prix, des meubles « typiques » traditionnels, son « épouse » (Itzal elle aussi, et qui dirige l’affaire), et son « apprenti » aussi farouche et bizarre que son « patron », en fait un autre Itzal, encore en formation, et plutôt chargé de l’entretien des installations souterraines du métro et du monte-charge par où transitent les quelques livraisons qui y parviennent. Aucun d’eux ne dépasse jamais le périmètre du village et il y a toujours quelqu’un dans la grande maison accolée de deux vastes granges-ateliers, située au centre d’un terrain isolé de plusieurs hectares bordé de bois et de rochers du côté le plus accidenté de Marinoval, tout près de la pisciculture abandonnée.
 
Les premières et troisièmes lignes se rejoignent dans une salle souterraine, à mi-chemin de la ligne numéro un, récemment creusée, où sont logés les aiguillages nécessaires et leurs mécanismes automatiques. Une voie d’attente y est prévue pour permettre le croisement éventuel de convois. Il faut bien dire qu’elle a rarement l’occasion de servir, la voie la plus employée restant la première, mise à part la voie extérieure utilisée par l’usine.  

  Il faut toujours un moment à Clèm pour s’habituer à l’obscurité du tunnel dans lequel roule le petit locotracteur éclairé, et elle laisse Rébéquée discuter avec Vic des évènements récents :
- C’est quand même bizarre que Luis soit allé se promener à minuit jusqu’au Matois ! Qu’est-ce qu’il pouvait bien y faire ?

Rébéquée n’a jamais apprécié ce garçon qu’elle a rencontré une fois ou deux au journal alors qu’elle allait voir Clèm.

- Ce que je ne comprends pas, moi, poursuit Victor en redressant une pointe de moustache qui a tendance à friser, c’est pourquoi il n’y était pas seul. A la rigueur, qu’il soit passé rédiger son compte rendu de l’inauguration pour l’édition du lendemain, soit. Mais là…

 
Clèm est restée en dehors de la conversation qui s’étire lentement, dans le bruit sourd du roulement, rythmé du tac-tac des rails. Elle regarde le noir extérieur, la roche nue qui défile, éclairée vaguement par la cabine du métro, la perspective des rails au-delà du long capot qui couvre les moteurs à l’avant, dans la lumière des phares.

- Vous savez ce qu’il faudrait ? demande-t-elle à Vic et à Rébéquée, qui du coup se réjouissent de la sentir les rejoindre (ils savent qu’il vaut mieux la laisser tranquille pendant cette période de réadaptation au monde souterrain). Pour qu’on se croie vraiment dans le métro, poursuit-elle, il faudrait écrire « Dubo-Dubon-Dubonnet » sur le mur du tunnel… 

  Vic et Rébéquée se regardent et éclatent de rire :
- Tu as raison, ma Clèm ! Proposition adoptée ! Demain on achètera de la peinture et des pinceaux !
 
C’est à ce moment-là que le téléphone intérieur a sonné (chaque métro est relié à un réseau vocal d’information centralisé au bureau N°1, via les rails).

- Rébéquée ? C’est Nouye. Il faut que vous alliez à Marinoval. L’apprenti a appelé, il semble qu’il se soit passé quelque chose, je n’ai pas très bien compris quoi. Il avait l’air perturbé.
- On y va, tu nous appelles juste à temps, on arrivait à la salle d’aiguillage. On te tiendra au courant.
- Qu’est-ce qui se passe ? demande Clèm, maintenant tout à fait remise de sa petite crise d’adaptation.
- Je n’en sais rien, on verra bien. C’est un jeune Goum, cet Itzal, je le connais un peu. Il est bon électricien mais pas très dégourdi. Ce qui est étonnant c’est que ce soit lui qui ait appelé.

  Vingt minutes plus tard, à neuf heures, le métro s’arrête au terminus de Marinoval, plus vaste que celui de Saint Tignous sur Nivette puisqu’il permet de charger des marchandises.

Sur le quai, le jeune Itzal, au nez épaté et aux bourrelets orbitaires très marqués, leur fait de grands signes :
- Enéené… Yaeuunmaheu… Euagonéué[2]… (cela d’une seule coulée en mouillant bien les syllabes, dans une bouillie de sons incompréhensibles).

- Qu’est-ce qu’il raconte ? demande Vic à Rébéquée.
- J’en sais rien, venez, on le suit…

L’Itzal se précipite vers l’ascenseur resté ouvert derrière lui, en répétant toujours, les yeux écarquillés, l’air affolé :
- Euagonéué, euagonéué…

Dès qu’elle est à portée, il saisit Rébéquée par le bras en répétant toujours :
- Euagonéué, euagonéué…
- Calme-toi, lui dit Rébéquée en prenant dans ses bras le jeune Itzal totalement affolé, nous sommes quatre maintenant, ça va aller !

 
L’ascenseur s’arrête et s’ouvre. Il débouche au fond d’une grange utilisée pour le stockage de la menuiserie, derrière une double porte camouflée par des piles de bois qui coulissent sur des rails noyés dans le ciment du sol.

Les portes sont ouvertes. De plus en plus agité, le jeune homme les attire vers l’extérieur, jusqu’à la maison sur le perron de laquelle la femme Goum est accroupie auprès d’une forme étendue sur le sol.

  C’est le menuisier.

Il est mort.

Sa gorge est transpercée d’une flèche.
 


[1] les copains étant, bien sûr, censés partager le même pain…

[2] Je vous donne une traduction si vous jurez de ne pas la lire avant d’être arrivé à la fin du chapitre. Et puis non. Je la donnerai dans ‘épisode suivant pour le cas où vous auriez l’intention de tricher. On ne sait jamais à qui on a affaire.

LES ÉCOLOCROQUES FONT TOUT PÉTER / P1C3E27

P1C3E27 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 27)

 
N°75 / LES ÉCOLOCROQUES FONT TOUT PÉTER / P1C3E27

 
C’est l’histoire où Victor et Clémentine assistent, depuis Thulé, à la diffusion de l’émission où le faux Eusèbe explique pourquoi les Écolocroques font péter le détroit de Gibraltar.
 
Vendredi 22 avril
19 heures et quelques minutes)
18 heures  (et quelques minutes) GMT
Thulé

  - Voyons, Monsieur Bourriqué, connaissez-vous le messinien ?

Le docteur Pouacre, debout les mains croisées dans le dos, se balance d’avant en arrière, le cou tendu comme Snoopi sur sa branche quand il fait le vautour, en regardant Victor et Clèm assis côte à côte le dos à la table de conférences du laboratoire 5. Victor pense en le voyant à l’un des ses anciens profs de maths qu’il avait baptisé le colopathogène parce qu’il lui fichait la colique (Victor était nul en maths), fâché par son silence ignare à un oral, ou même à un gestapiste en interrogatoire lançant son classique : « Nous afons les moyens te fous vaire barler !!! ».

Le Numéro Un et sa fille observent cette scène, négligemment appuyés d’une fesse sur un coin de la table. Le planisphère lumineux occupe une grande partie du mur qui leur fait face.

 
Pouacre reprend :
- Non, vous ne semblez guère être inspiré par le messinien, et vous non plus, mademoiselle Kaligourian… (il ménage une pause dramatique) Et cependant, le mes-si-nien (syllabes martelées) recèle une partie de la réponse à la remarque – judicieuse au demeurant - que vous vous êtes permise tout à l’heure, lorsque nous avons quitté ce lieu, je veux parler de la remarque que vous avez faite à propos de l’insuffisance de nos dix tonnes de nanopoudre d’alumine. Je vous la rappelle, parce qu’il semble que d’autres préoccupations vous aient envahi l’esprit, à propos de votre… utilité, en particulier (petit rire de connivence avec les Numéros Un et Quatre).

  Victor profite de la pause pour glisser :
- Je n’ai pas oublié ma remarque… Vos quatre petites fusées me semblaient un peu… légères, face à l’ambition que vous sembliez afficher de modifier le climat de
la Terre, et si j’ai bien compris, d’utiliser l’hiver comme « arme de guerre » ! Et je me demandais quelle poudre de perlimpinpin vous alliez bien pouvoir employer pour les renforcer. Je découvre avec émerveillement que cette poudre est messinienne ! Messine… Haut lieu de la pêche à la sardine, si ma mémoire des chansons estudiantines est bonne. Nous sommes assez loin de Marseille ; l’ambition des sardines se serait-elle accrue aux proportions d’un détroit ?

- Allons, Monsieur Bourriqué, allons, votre tentative de persiflage est louable, quoique laborieuse, et dénote un courage que nous apprécions, aussi dérisoire soit-il, mais elle ne fait que traduire votre ignorance…
Le messinien, Monsieur Bourriqué, est un curieux étage géologique du miocène, et donc, situé au milieu de l’ère tertiaire, qui a vu se manifester quelques événements absolument remarquables. En particulier en Méditerranée où a eu lieu ce qui a été appelé par les géologues la « crise de salinité messinienne ». En deux mots, au cours de cette période en fin de compte assez courte à l’échelle des temps géologiques, puisque les spécialistes la datent de 5,33 à 5,96 millions d’années avant nous, la Méditerranée s’est fermée et s’est comportée comme un gigantesque marais salant où se sont formés des dépôts de sels divers, mais surtout de « 
halite », de sel de cuisine si vous préférez, dont l’épaisseur par endroits dépasse les mille mètres !!!
- Et vous comptez en assaisonner votre soupe ? remarque Clèm aigrement. Elle est déjà imbuvable…
- Notre amie récupère, reprend du souffle, c’est bien, cela, c’est très bien… s’écrie le Numéro Un réjoui…
- Elle en aura peut-être besoin, ironise sournoisement sa fille.

- Ce ne sera que l’accompagnement du potage, enchaîne Pouacre avec un petit sourire en coin. En fait, ce sel, couvert de quelques mètres de sédiments, dort paisiblement sur le fond des plaines abyssales de la Méditerranée depuis l’ouverture du détroit de Gibraltar, à la fin du messinien, justement. Et depuis, la Méditerranée continue d’échanger ses eaux avec celles de l’Atlantique, à raison de 35 000 km³ par an. D’échanger : une partie en ressort, chargée lourdement de sel, et c’est un courant qui coule au fond du détroit, alors qu’en surface, un courant plus important d’eau atlantique moins salée et donc plus légère vient compenser les évaporations méditerranéennes de surface… Mais c’est ce courant des profondeurs qui nous intéresse. Gardez-le en mémoire : il coule au moins jusqu’à l’île de Madère, et reste collé par son poids au fond de l’Océan.
Et maintenant, regardez cette carte…

Il tend le bras vers le planisphère lumineux qui couvre le mur et actionne la télécommande qu’il tient dans la main. Les courants se matérialisent sur la carte, en rubans rouges et bleus qui ondulent doucement :

- Vous voyez ici ce que nous appelons la circulation thermohaline, c’est-à-dire la circulation des courants générés par les différences de température et de salinité au sein des océans. De salinité, mes chers amis… Et vous voyez cette branche chaude, en rouge, qui remonte les côtes de l’Europe ? (un point lumineux rouge suit ses indications : la télécommande s’est enrichie d’un pointeur laser) C’est le Gulf Stream. Vous connaissez au moins ce nom, je pense… C’est un énorme déplacement d’eau chaude qui vient des tropiques et qui lèche nos côtes européennes. Et les réchauffe, Monsieur Bourriqué. Les réchauffe.
Mais voyez-vous, le Gulf Stream se trouve un peu en perte de vitesse ces derniers temps. Trop de chaleur, de CO², trop de diverses choses vilaines vilainement provoquées par cette vilaine humanité frivole que nous avons entrepris de mettre au pas. Regardez bien cet endroit (il indique un point entre l’Islande et le Groenland). Vous vous y trouviez hier, mes amis. C’est l’un des endroits, nous disons une « cheminée », où les eaux de surface plongent dans les abîmes océaniques : refroidies d’avoir réchauffé nos côtes, alourdies de sel par l’évaporation qu’elles subissent depuis les tropiques, elles coulent littéralement à pic. Vous en avez perçu les remous. Elles forment alors un courant de fond, froid, que l’imagination des scientifiques a baptisé le « tapis roulant », qui repart vers l’extrême Sud de l’Atlantique, et dont vous suivez ici la boucle. Au sud, là où les eaux froides qui cernent le continent antarctique circulent sous l’effet des vents et de la rotation de la Terre, des engloutissements semblables ont lieu, à cet endroit précis de la mer de Weddell.
Eh bien, mes chers amis, je vais vous dire ce que nous allons faire pour assaisonner notre soupe :
Dans un premier temps, nous allons ouvrir plus profondément le Détroit de Gibraltar et remuer le fond de la Méditerranée. Cela libèrera une grande quantité de sel et un courant salé, plus salé, plus abondant que celui qui coule de Gibraltar vers l’Atlantique, viendra repousser vers le large notre Gulf Stream côtier européen.
Presque simultanément, nous couperons les cheminées plongeantes, en donnant deux puissants hoquets à la circulation thermohaline des océans, de manière à les figer, momentanément sans doute, puisque le Gulf Stream déplace cent trente millions de mètres cubes à chaque seconde (nous disons 130 Sverdrups, je vous fais grâce du vocabulaire technique), mais l’interruption sera suffisante pour que nos océans prennent un coup de frais. Accentué par nos dix tonnes d’aluminium stratosphérique ; Monsieur Bourriqué, nos dix petites tonnes et leur ombre légère.
Fin du Gulf Stream. Il devrait s’arrêter au niveau des Açores. Et pour un bon moment. Nous escomptons au moins un arrêt de mille ans. Nous aurons notre Empire de mille ans, Monsieur Bourriqué ! Notre Dynastie de mille ans.
La dernière fois que cela a eu lieu, c’était il y a huit mille ans sous l’effet d’une invasion brutale d’eau douce en provenance d’un lac sous glaciaire du Canada. La banquise est descendue très bas, Monsieur Bourriqué, jusqu’en Allemagne et en Angleterre… En quelques années. Mais nous pouvons faire mieux…

Il repose sa télécommande et s’assied sur un coin de table, l’air satisfait.

 - Vous êtes complètement fous…
- Mais bien sûr, Monsieur Bourriqué, reprend le Numéro Un. Vous allez nous ressortir l’histoire du docteur Folamour… Ne confondez pas, Monsieur Bourriqué. Je vous ai déjà dit au moins deux fois que nous ne souhaitons pas détruire la planète. Ne nous sommes-nous pas placés sous l’égide de l’écologie ? Un petit coup de froid suffira pour mettre à genoux tous les gouvernements actuels : imaginez comment les pays développés vont s’y prendre pour déneiger les rues de leurs villes en juillet ? Comment ils vont s’éclairer lorsque leurs réseaux électriques chargés de glace seront par terre en plein mois d’août, pendant les congés ? Comment les avions décolleront d’aérodromes verglacés et couverts de neige ? Comment le ravitaillement sera distribué et comment les navires affronteront les icebergs qui circuleront devant Bordeaux ? Quatre-vingt-dix pour cent du commerce mondial voyagent par voie maritime, Monsieur Bourriqué. Et je ne parle pas des poireaux récoltés au marteau-piqueur ni des porcs allemands ou hollandais engraissés toute l’année par moins vingt degrés Celsius, et avec quels aliments ? Quant aux greniers à blé de la Beauce et aux vignobles de Bourgogne et de Champagne…
Il y aura famine, Monsieur Bourriqué. Ça tombe bien, la Terre est trop peuplée. Et c’est nous qui tiendrons la gamelle et le chauffage, parce que tout cela, nous le savions d’avance et que nous avons pris des précautions. Nous l’avons prévu, Monsieur Bourriqué. Depuis cinq ans, nous stockons d’énormes réserves de céréales et de nourritures diverses dans nos entrepôts de Patagonie, de l’Antarctique, et de divers autres lieux discrètement aménagés et remplis jusqu’à la gueule. Officiellement pour soutenir les cours. Personne ne s’inquiète lorsqu’il s’agit de vendre, n’est-ce pas ? Or, nous achetons, et nous payons. Nous serons, nous sommes les maîtres ! Tenez, montrez-leur, Pouacre…

  Avec un grand sourire, le Numéro Cinq tend sa télécommande vers l’écran.

Le planisphère s’efface et se trouve remplacé par la vue d’un horizon maritime au coucher du soleil. Au premier plan, quelques mètres d’un pré paisible, brusquement interrompus par le vide.

- Cette image a été prise il y a une heure depuis le sommet de la falaise à l’intérieur de laquelle se trouve notre base de Punta Camarinal, à la sortie du détroit de Gibraltar, commente Pouacre… Par temps clair, les côtes du Maroc sont visibles et la nuit on distingue les lumières de Tanger. Le point que vous distinguez au centre est en fait un yacht qui se trouve à une quinzaine de kilomètres de notre point de vue.

Le Numéro Quatre l’interrompt :
- Je pense que l’émission est prête maintenant…
- A vous l’honneur, ma chère …

Pouacre tend la télécommande à sa femme.
- Nous allons retrouver l’un de vos amis. Vous allez voir quelque chose d’unique, dit-elle en tendant la commande vers l’écran…

  Un court passage au noir… Les lumières baissent dans la salle et chacun s’assied, comme au spectacle, encadrant Victor et Clèm.

 
La même image. Exactement.

Mais un personnage, vu de dos, est debout au bord de la falaise et regarde vers l’horizon, re