P1C3E27 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 27)
N°75 / LES ÉCOLOCROQUES FONT TOUT PÉTER / P1C3E27
C’est l’histoire où Victor et Clémentine assistent, depuis Thulé, à la diffusion de l’émission où le faux Eusèbe explique pourquoi les Écolocroques font péter le détroit de Gibraltar.
Vendredi 22 avril
19 heures et quelques minutes)
18 heures (et quelques minutes) GMT
Thulé
- Voyons, Monsieur Bourriqué, connaissez-vous le messinien ?
Le docteur Pouacre, debout les mains croisées dans le dos, se balance d’avant en arrière, le cou tendu comme Snoopi sur sa branche quand il fait le vautour, en regardant Victor et Clèm assis côte à côte le dos à la table de conférences du laboratoire 5. Victor pense en le voyant à l’un des ses anciens profs de maths qu’il avait baptisé le colopathogène parce qu’il lui fichait la colique (Victor était nul en maths), fâché par son silence ignare à un oral, ou même à un gestapiste en interrogatoire lançant son classique : « Nous afons les moyens te fous vaire barler !!! ».
Le Numéro Un et sa fille observent cette scène, négligemment appuyés d’une fesse sur un coin de la table. Le planisphère lumineux occupe une grande partie du mur qui leur fait face.
Pouacre reprend :
- Non, vous ne semblez guère être inspiré par le messinien, et vous non plus, mademoiselle Kaligourian… (il ménage une pause dramatique) Et cependant, le mes-si-nien (syllabes martelées) recèle une partie de la réponse à la remarque – judicieuse au demeurant - que vous vous êtes permise tout à l’heure, lorsque nous avons quitté ce lieu, je veux parler de la remarque que vous avez faite à propos de l’insuffisance de nos dix tonnes de nanopoudre d’alumine. Je vous la rappelle, parce qu’il semble que d’autres préoccupations vous aient envahi l’esprit, à propos de votre… utilité, en particulier (petit rire de connivence avec les Numéros Un et Quatre).
Victor profite de la pause pour glisser :
- Je n’ai pas oublié ma remarque… Vos quatre petites fusées me semblaient un peu… légères, face à l’ambition que vous sembliez afficher de modifier le climat de la Terre, et si j’ai bien compris, d’utiliser l’hiver comme « arme de guerre » ! Et je me demandais quelle poudre de perlimpinpin vous alliez bien pouvoir employer pour les renforcer. Je découvre avec émerveillement que cette poudre est messinienne ! Messine… Haut lieu de la pêche à la sardine, si ma mémoire des chansons estudiantines est bonne. Nous sommes assez loin de Marseille ; l’ambition des sardines se serait-elle accrue aux proportions d’un détroit ?
- Allons, Monsieur Bourriqué, allons, votre tentative de persiflage est louable, quoique laborieuse, et dénote un courage que nous apprécions, aussi dérisoire soit-il, mais elle ne fait que traduire votre ignorance…
Le messinien, Monsieur Bourriqué, est un curieux étage géologique du miocène, et donc, situé au milieu de l’ère tertiaire, qui a vu se manifester quelques événements absolument remarquables. En particulier en Méditerranée où a eu lieu ce qui a été appelé par les géologues la « crise de salinité messinienne ». En deux mots, au cours de cette période en fin de compte assez courte à l’échelle des temps géologiques, puisque les spécialistes la datent de 5,33 à 5,96 millions d’années avant nous, la Méditerranée s’est fermée et s’est comportée comme un gigantesque marais salant où se sont formés des dépôts de sels divers, mais surtout de « halite », de sel de cuisine si vous préférez, dont l’épaisseur par endroits dépasse les mille mètres !!!
- Et vous comptez en assaisonner votre soupe ? remarque Clèm aigrement. Elle est déjà imbuvable…
- Notre amie récupère, reprend du souffle, c’est bien, cela, c’est très bien… s’écrie le Numéro Un réjoui…
- Elle en aura peut-être besoin, ironise sournoisement sa fille.
- Ce ne sera que l’accompagnement du potage, enchaîne Pouacre avec un petit sourire en coin. En fait, ce sel, couvert de quelques mètres de sédiments, dort paisiblement sur le fond des plaines abyssales de la Méditerranée depuis l’ouverture du détroit de Gibraltar, à la fin du messinien, justement. Et depuis, la Méditerranée continue d’échanger ses eaux avec celles de l’Atlantique, à raison de 35 000 km³ par an. D’échanger : une partie en ressort, chargée lourdement de sel, et c’est un courant qui coule au fond du détroit, alors qu’en surface, un courant plus important d’eau atlantique moins salée et donc plus légère vient compenser les évaporations méditerranéennes de surface… Mais c’est ce courant des profondeurs qui nous intéresse. Gardez-le en mémoire : il coule au moins jusqu’à l’île de Madère, et reste collé par son poids au fond de l’Océan.
Et maintenant, regardez cette carte…
Il tend le bras vers le planisphère lumineux qui couvre le mur et actionne la télécommande qu’il tient dans la main. Les courants se matérialisent sur la carte, en rubans rouges et bleus qui ondulent doucement :
- Vous voyez ici ce que nous appelons la circulation thermohaline, c’est-à-dire la circulation des courants générés par les différences de température et de salinité au sein des océans. De salinité, mes chers amis… Et vous voyez cette branche chaude, en rouge, qui remonte les côtes de l’Europe ? (un point lumineux rouge suit ses indications : la télécommande s’est enrichie d’un pointeur laser) C’est le Gulf Stream. Vous connaissez au moins ce nom, je pense… C’est un énorme déplacement d’eau chaude qui vient des tropiques et qui lèche nos côtes européennes. Et les réchauffe, Monsieur Bourriqué. Les réchauffe.
Mais voyez-vous, le Gulf Stream se trouve un peu en perte de vitesse ces derniers temps. Trop de chaleur, de CO², trop de diverses choses vilaines vilainement provoquées par cette vilaine humanité frivole que nous avons entrepris de mettre au pas. Regardez bien cet endroit (il indique un point entre l’Islande et le Groenland). Vous vous y trouviez hier, mes amis. C’est l’un des endroits, nous disons une « cheminée », où les eaux de surface plongent dans les abîmes océaniques : refroidies d’avoir réchauffé nos côtes, alourdies de sel par l’évaporation qu’elles subissent depuis les tropiques, elles coulent littéralement à pic. Vous en avez perçu les remous. Elles forment alors un courant de fond, froid, que l’imagination des scientifiques a baptisé le « tapis roulant », qui repart vers l’extrême Sud de l’Atlantique, et dont vous suivez ici la boucle. Au sud, là où les eaux froides qui cernent le continent antarctique circulent sous l’effet des vents et de la rotation de la Terre, des engloutissements semblables ont lieu, à cet endroit précis de la mer de Weddell.
Eh bien, mes chers amis, je vais vous dire ce que nous allons faire pour assaisonner notre soupe :
Dans un premier temps, nous allons ouvrir plus profondément le Détroit de Gibraltar et remuer le fond de la Méditerranée. Cela libèrera une grande quantité de sel et un courant salé, plus salé, plus abondant que celui qui coule de Gibraltar vers l’Atlantique, viendra repousser vers le large notre Gulf Stream côtier européen.
Presque simultanément, nous couperons les cheminées plongeantes, en donnant deux puissants hoquets à la circulation thermohaline des océans, de manière à les figer, momentanément sans doute, puisque le Gulf Stream déplace cent trente millions de mètres cubes à chaque seconde (nous disons 130 Sverdrups, je vous fais grâce du vocabulaire technique), mais l’interruption sera suffisante pour que nos océans prennent un coup de frais. Accentué par nos dix tonnes d’aluminium stratosphérique ; Monsieur Bourriqué, nos dix petites tonnes et leur ombre légère.
Fin du Gulf Stream. Il devrait s’arrêter au niveau des Açores. Et pour un bon moment. Nous escomptons au moins un arrêt de mille ans. Nous aurons notre Empire de mille ans, Monsieur Bourriqué ! Notre Dynastie de mille ans.
La dernière fois que cela a eu lieu, c’était il y a huit mille ans sous l’effet d’une invasion brutale d’eau douce en provenance d’un lac sous glaciaire du Canada. La banquise est descendue très bas, Monsieur Bourriqué, jusqu’en Allemagne et en Angleterre… En quelques années. Mais nous pouvons faire mieux…
Il repose sa télécommande et s’assied sur un coin de table, l’air satisfait.
- Vous êtes complètement fous…
- Mais bien sûr, Monsieur Bourriqué, reprend le Numéro Un. Vous allez nous ressortir l’histoire du docteur Folamour… Ne confondez pas, Monsieur Bourriqué. Je vous ai déjà dit au moins deux fois que nous ne souhaitons pas détruire la planète. Ne nous sommes-nous pas placés sous l’égide de l’écologie ? Un petit coup de froid suffira pour mettre à genoux tous les gouvernements actuels : imaginez comment les pays développés vont s’y prendre pour déneiger les rues de leurs villes en juillet ? Comment ils vont s’éclairer lorsque leurs réseaux électriques chargés de glace seront par terre en plein mois d’août, pendant les congés ? Comment les avions décolleront d’aérodromes verglacés et couverts de neige ? Comment le ravitaillement sera distribué et comment les navires affronteront les icebergs qui circuleront devant Bordeaux ? Quatre-vingt-dix pour cent du commerce mondial voyagent par voie maritime, Monsieur Bourriqué. Et je ne parle pas des poireaux récoltés au marteau-piqueur ni des porcs allemands ou hollandais engraissés toute l’année par moins vingt degrés Celsius, et avec quels aliments ? Quant aux greniers à blé de la Beauce et aux vignobles de Bourgogne et de Champagne…
Il y aura famine, Monsieur Bourriqué. Ça tombe bien, la Terre est trop peuplée. Et c’est nous qui tiendrons la gamelle et le chauffage, parce que tout cela, nous le savions d’avance et que nous avons pris des précautions. Nous l’avons prévu, Monsieur Bourriqué. Depuis cinq ans, nous stockons d’énormes réserves de céréales et de nourritures diverses dans nos entrepôts de Patagonie, de l’Antarctique, et de divers autres lieux discrètement aménagés et remplis jusqu’à la gueule. Officiellement pour soutenir les cours. Personne ne s’inquiète lorsqu’il s’agit de vendre, n’est-ce pas ? Or, nous achetons, et nous payons. Nous serons, nous sommes les maîtres ! Tenez, montrez-leur, Pouacre…
Avec un grand sourire, le Numéro Cinq tend sa télécommande vers l’écran.
Le planisphère s’efface et se trouve remplacé par la vue d’un horizon maritime au coucher du soleil. Au premier plan, quelques mètres d’un pré paisible, brusquement interrompus par le vide.
- Cette image a été prise il y a une heure depuis le sommet de la falaise à l’intérieur de laquelle se trouve notre base de Punta Camarinal, à la sortie du détroit de Gibraltar, commente Pouacre… Par temps clair, les côtes du Maroc sont visibles et la nuit on distingue les lumières de Tanger. Le point que vous distinguez au centre est en fait un yacht qui se trouve à une quinzaine de kilomètres de notre point de vue.
Le Numéro Quatre l’interrompt :
- Je pense que l’émission est prête maintenant…
- A vous l’honneur, ma chère …
Pouacre tend la télécommande à sa femme.
- Nous allons retrouver l’un de vos amis. Vous allez voir quelque chose d’unique, dit-elle en tendant la commande vers l’écran…
Un court passage au noir… Les lumières baissent dans la salle et chacun s’assied, comme au spectacle, encadrant Victor et Clèm.
La même image. Exactement.
Mais un personnage, vu de dos, est debout au bord de la falaise et regarde vers l’horizon, re