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LES SAUCISSES DE CHEZ LARTIGO / P2C2E22


P2C2E22 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 22)

 
N° 123 / LES SAUCISSES DE CHEZ LARTIGO / P2C2E22

C’est l’histoire où l’on apprend que Lartigo projette de construire une étonnante ligne de fabrication de saucisses et où la disparition d’Arthur est annoncée.

  Mercredi 4 mai
18 heures 30
Chez Mado

 
- Je sais pas ce qu’ils préparent, mais c’est gros !
- Tu l’as dit : c’est gros !
- Et personne n’est au courant, même le chef. Il m’a dit hier, texto : « Je sais pas ce que c’est, mais c’est gros ! »…
- Le chef ?
- Oui, le chef ! Le gros Léon, tu sais, celui qui planque son litre de gros rouge…
- Ah, oui, Léon… Le gros Léon… Celui qui a un pif comme une patate germée… Et il t’a dit que c’est gros ?
- Texto…
 
Un silence. Ted remâche les paroles de son copain Jo, tout en grignotant des cacahouètes sur le comptoir de chez Mado.
- C’est depuis que la patronne est passée, tu vois, enchaîne Ted. Ça s’est décidé ce soir-là, que je te dis.
- Ah oui, tu crois ça toi ? Le lendemain, enfin, hier, ils ont monté le bâtiment, et aujourd’hui ils livrent les machines ! C’est impossible que ce soit fait si vite. C’était prévu, calculé d’avance. Elle est juste venue voir comme ça, mais c’est pas en deux jours qu’on monte un atelier !!! C’est pré-mé-di-té !!!
- Tu crois ?
- Je veux mon n’veu !
 
Autre silence…
- Et qu’est-ce qu’ils vont y faire ? demande Ted
- Vu la taille des cutters, et ce qu’il y a comme matos, d’après le gros Léon, ça ressemble bien à une ligne de fabrication et de conditionnement de saucisses, mais du genre saucisses à hot dog en petit calibre, chipolatas ou…
- …ou chihuahua, embraye Mado qui s’est approchée des deux compères tout en essuyant des verres avec le torchon blanc (enfin…) passé dans la ceinture nouée devant son grand tablier bleu.
- Chihuahua ? Qu’est-ce c’est qu’ça ? demande Ted qui la regarde avec des yeux ronds.
- Rigole pas, Mado, rigole pas… reprend Jo sincèrement inquiet. Une chaîne haute cadence montée en deux jours et qui va tourner dès la semaine prochaine, sans que personne soit prévenu ni embauché, tu trouves ça normal ? Paraît qu’il va rentrer un train de viande congelée d’Argentine ce week-end, et que les ouvriers qui vont y travailler seront logés dans des algécos installés dans l’usine-même. Tu crois que la viande est arrivée en une nuit, comme ça (il claque des doigts), toi ?
- C’est le gros Léon qui te l’a dit ? demande Ted en vidant sa bière et en faisant signe à Mado de remplir son verre.
- C’est plutôt bien, non, reprend Mado, décidément optimiste. C’est que les affaires tournent !
- Sauf que personne n’a jamais vu les saucisses qu’ils vont fabriquer. Le gros Léon m’a montré l’emballage, une sorte de distributeur de poche, comme une boîte de cigares. Tu l’ouvres et il sort une saucisse prête à croquer ! C’est fait pour les manger comme ça, crues… Moi, ça ne m’inspire pas confiance… Et je te répète : le bâtiment est préfabriqué complètement, fermé et réservé. Personne n’approche. Alors, ils te racontent des conneries sur l’hygiène, l’HACCP et tout ça, mais nous aussi, on fonctionne comme ça dans notre atelier. Et on n’est pas protégés par des gardes avec des chiens…
 
- Des gardes avec des chiens ? Bonjour jeunes gens, bonjour, Mado…
Ravot vient d’entrer et il a saisi au vol la dernière réplique de Jo, qui, tout à son histoire, n’a pas prêté attention au bruit de la porte.

- Bonjour Commissaire. C’est comme je vous dis : des gardes avec des chiens autour du nouveau bâtiment, chez Lartigo… Tout ça pour des saucisses…
- Cela semble en effet quelque peu excessif, admet le commissaire. Racontez-moi ça…
 
Et Jo de répéter son histoire, appuyé par Ted et soutenu par Mado qui vient servir un demi de Saint-Landelin sans faux-col posé sur carton buvard au commissaire.

- En effet. Deux jours pour bâtir un atelier, cela sous-entend une solide préparation en amont… Et, si je peux dire dans mon langage, une sérieuse préméditation, ou bien, dans celui des industriels, un prévisionnel solide, aussi bien en matière de marketing, que de finance et d’ingénierie… Cela recoupe curieusement l’énorme campagne publicitaire que vous avez dû voir sur « c’est tout naturel »… Mais je vois arriver Lepif… Excusez-moi, j’ai des choses à lui dire. On en reparlera, je vous ferai signe… Mado, vous nous servez à ma table ?
 
Le commissaire Ravot s’est annexé une petite table discrète, au fond du bar et c’est devenu « sa » table… Comme la Saint-Landelin est devenue « sa » bière.
- Bien sûr, commissaire. Laissez, je vous porterai votre verre en servant Lepif…
  - Eh bien, mon cher Lepif, qu’avez-vous découvert ?
  Lepif s’effondre sur la banquette couverte de moleskine vert foncé qui fait l’angle derrière la table en faux marbre…
- J’ai besoin de souffler, commissaire, et j’ai soif…

Mado dépose devant lui une chope embuée.

Ravot le laisse slurper mousse et bière, qu’il descend avec délices, avant d’avec un rot discret, en reposer le verre asséché sur le carton buvard destiné à en absorber d’éventuels exsudats, puis de s’étirer avec un soupir d’aise.

- Bon, vous voilà requinqué, opérationnel et de nouveau frétillant. J’attends.
- Un jour, je vous poursuivrai pour harcèlement moral…
- C’est cela. En attendant, au rapport !

 
Lepif sourit, ravi de l’impatience de Ravot. L’idée d’un Ravot-ravi l’amuse, et il en rit, ce qui accroît ladite impatience. Et comme il sait jusqu’où il peut titiller son chef, et qu’au-delà ce ne sera plus drôle, il commence :
  - Eh bien voilà. D’abord petit un, la flèche. Le commissaire Catachrèse a trouvé curieux que je lui apporte une flèche ensanglantée sans lui dire pourquoi ni comment. Je pense que vous devrez vous expliquer avec lui, mais j’ai tenu bon et je n’ai rien dit…
- Et comme de toutes façons vous ne saviez rien…
- Il a mis ses gants, l’a regardée de près, et vous savez quoi ?
- Non, mais je devine : il est écrit Hybris sur la virole de la pointe, et la pointe elle-même est en argent…
- …
- Ça vous la coupe ? Normal. C’est pour ça que je suis commissaire et vous inspecteur….
- Alors, pourquoi demander à Catachrèse si vous savez déjà ?
- Je sais cela, mais pas le reste : les empreintes, et toutes les traces possibles et imaginables, la nature et l’origine du bois et des plumes, l’origine de l’argent lui-même… C’est fou ce qu’on peut tirer comme indications à partir d’un objet… Et je fais confiance à Catachrèse pour en tirer le maximum… Ensuite ? 

 
Lepif, relancé, allait aborder le petit deux, mais Ravot tend la main pour couper son élan et d’un geste, appelle Mado à remplir les verres vides : lui aussi, il a soif.
  - Ensuite, petit deux, il m’a donné ceci à votre intention.

Et il tend une photo en gros plan de la flûte qui était suspendue au cou de Luis. Ravot l’empoche sans un mot en hochant la tête :
- C’est bien, il n’a pas oublié…
 
- Et puis petit trois, je suis allé à Super Troc. Et là, grande surprise, le magasin a totalement changé d’aspect, faudra que vous y alliez, c’est spectaculaire. L’enseigne « Super Troc » est devenue C’est tout naturel, en « Italiques Rageuses », la salle de troc, que vous avez déjà vue (Ravot hoche la tête), est couverte d’affiches immenses, de celles qu’on voit en effet partout en ville, avec un couple de jeunes gens, mais qui font plutôt frère et sœur, beaux et blonds aux yeux bleus, soulignés du message « suivez les Élus », comme a dit Gertrude si je me souviens bien… Une autre affiche montre la photo dont elle parlait aussi, avec le gros plan du visage chaviré de Finette renversé sous celui de l’ « Élu ». Il est vrai que le résultat est assez équivoque…
- Et vous avez rencontré ce Daniel ?
- Daniel Forpris, « Executive Manager » ! Et fier de l’être. Un cadre commercial HEC pur jus en pleine ascension, carrière prometteuse et large sourire avec de grandes dents bien blanches. Tout ce que j’aime. C’est lui, le « bras droit » de Boufigue. Il a expliqué la mise en place d’un « vaste plan marketing » fondé sur « les besoins exprimés par le troqueur » qui souhaite « être rassuré » sur les finalités profondes de son existence tout autant que sur la « naturalité absolue et durable » de ses « actes de troc ». Ce plan marketing « révolutionnaire » va faire du troqueur nouveau un être accompli, prêt à s’insérer dans une Nouvelle Réalité Naturelle, avec, comme idéal, en ligne de mire, à l’horizon radieux d’une espérance renouvelée, les Élus, inaccessibles étoiles incarnées en chair, en os, en poils et en perfection, qui se présenteront à lui partout où il ira, dans tous les médias, dans tous les Super Trocs devenus C’est tout naturel, au cours de séances d’intégration destinées à le débarrasser de ses angoisses et de ses craintes. Mieux encore : chacun sera « initié » dans une structure privilégiée où il se verra traité comme un individu exceptionnel, au sein d’un super-club réservé à une élite pour tous, avec ses rites et ses secrets ! Valorisé au maximum, il disposera de produits exclusifs fabriqués spécialement à son intention… A commencer par des saucisses… Une clientèle de troqueurs fixée, au moment où risque de se constituer une concurrence internationale sauvage.
Voilà ce qu’il m’a dit en substance.
 
Silence…

Slurp, émet Ravot en vidant son demi.
Slurp, avale Lepif à son tour.
 
Tout cela donne à penser…
 
Et Ravot pense tout haut :
- Boufigue et Finette ont disparu. On parle d’ « Élus », de « Nouvelle Réalité Naturelle », des finalités profondes de l’existence… Et de plan marketing axé sur « C’est tout naturel ». On construit en deux jours une usine de saucisses, Gertrude, allumée mystique végétarienne notoire, se met à en bouffer comme si c’était des bonbons à la citrouille… On écorche tout vif un journaliste… On douche la rédaction de son journal (et moi-même au passage) avec son sang frais… On tue l’assistant d’Arthur Malfort en Patagonie (ah bon, observe par-devers soi Lepif qui écoute le soliloque méditatif de Ravot en pleine récapitulation), on y écorche l’un des ses indicateurs (ah bon !!! s’étonne Lepif toujours par-devers soi, pour ne pas le déranger), on y tue six de ses alliés à coups de flèches semblables. Et tout cela sous-titré « Hybris » sans autre explication. Et maintenant, et de la même manière, avec les mêmes sous-titres, on tue l’une de ses amies en Finlande et l’un de ses correspondants à Marinoval !
- Ah bon ! remarque enfin Lepif à haute voix, parce que ce dernier meurtre les concerne directement.
- Et vous garderez tout cela pour vous. J’ai de très bonnes raisons pour vous demander cela…
- Mais…
- Il n’y a pas de mais.
Le regard de Ravot est en effet sans réplique :
- Je ne peux pas vous en dire plus. Plus tard, peut-être… Bientôt, sans doute…
Lepif faisant absolument confiance au commissaire ne peut rien ajouter : si Ravot lui cache quelque chose, ce n’est pas qu’il n’a pas confiance en lui mais que le secret ne lui appartient pas.
Il hoche la tête :
- OK. Vous devez avoir de bonnes raisons…
- J’ai de bonnes raisons, et vous savez que ce n’est pas par manque de confiance en vous mais parce que le secret n’est pas le mien… (c’est bien ce que je pensais, se dit et se répète Lepif rassuré par cette confirmation).
  - Quant à nos amis du bar…

Ravot fait un signe en direction de Jo et de Fred, qui leur tournent ostensiblement le dos, pour montrer que leur discrétion est sans faille, mais qui, aussitôt se retournent, ravis d’être ainsi appelés à « collaborer avec les autorités », ce qui démontre aux dites autorités (qui s’en doutaient quelque peu) que la discrétion affichée n’empêche pas l’œil gauche de glisser furtivement dans un recoin du miroir du bar ni l’oreille droite de ramper subrepticement sous les langueurs défaillantes d’une conversation simulée…

Au deuxième signe, ils accourent et s’assoient directement à la table de Ravot, haletants de bonne volonté et d’impatience, comme des chiens de chasse le jour de l’ouverture. Tout juste s’ils ne remuent pas la queue…

 
- Cette histoire de fabrication de saucisses m’intrigue, leur dit Ravot. Tout de go. Ça m’intrigue. Je dirai même plus : ça nous intrigue, n’est-ce pas Lepif ?
Lepif acquiesce d’un hochement de tête, qui pour être silencieux, n’en marque pas moins un accord profond et une connivence absolue.

Ravot baisse à la fois la tête et la voix, et les quatre têtes se rapprochent du centre de la table et des deux verres vides qui y reposent. Ce qu’aussitôt remarque Ravot qui redresse momentanément le chef pour émettre en direction de Mado (qui les regarde,  elle aussi, de loin et dans le miroir, amusée par tout ce cinéma), un signe circulaire tracé dans l’air du bout du doigt avant de replonger dans le mystère de cette conversation secrète en diable :
- Il faut vous renseigner. Très discrètement et très prudemment.
 
Mado livre les quatre chopes sur un plateau rond :
- Et quatre Saint-Landelins pour ces messieurs, quatre, tonitrue-t-elle à la cantonade, histoire de bien montrer qu’elle n’a rien remarqué de spécial.
 
- Prudemment, reprend Lepif lorsqu’elle s’est éloignée. C’est certainement dangereux…

Il a un doute, Lepif, joue-t-il la comédie de la conspiration pour deux limiers de pacotille ? Ou bien, au fond, ne fait-il que traduire l’inquiétude que cette histoire absurde de saucisses lui inspire, accolée aux drames voisins ?
  - C’est dangereux… souligne Ravot. Et cette fois, oui, malgré eux, il apparaît clairement aux policiers que quelque chose, dans tout cela n’est pas clair et que cette affaire de saucisses n’est pas « naturelle », même si elle leur a semblé relever de la galéjade, entre Gertrude, le marketing de Daniel Forpris et… Il manque quelque chose.
 
- Surveillez, mais de loin. Et lorsque vous venez ici et que j’y suis, vous me racontez, comme ça, en passant. N’attirez pas l’attention. Surtout.
  - Et si on voit quelque chose d’anormal, on vous le dit.
- Non, vous racontez même ce qui est normal, essayez de connaître les quantités de viande qui arrivent, la manière dont les saucisses sont fabriquées… les lieux de livraison… les quantités produites et les quantités livrées. Essayez d’obtenir des échantillons… Mais, je le répète, n’attirez pas l’attention, pas de questions, même à des collègues que vous connaissez, n’allez pas où vous n’avez rien de particulier à faire. Soyez juste attentifs.
 
Il se redresse avec un clin d’œil et vide son verre :
- A la vôtre ! Et que cela vous fasse du bien !
 
C’est là que le téléphone a sonné :
- Commissaire, c’est pour vous ! appelle Mado.
  - Allo ? Béatrace ? Mais… Attendez… Calmez-vous… Quoi ? Arthur ? Disparu ?
 

Fin du Chapitre 2


LE PETIT MATOIS SUBREPTICE / P1C1E1

P1C1E1 (Partie 1/Chapitre 1/ Épisode 1)
 

C’est vous la chanteuse, Madame ?
Enchanté !

Dupont,
Les Bijoux de la Castafiore
Hergé


C’est l’histoire où Victor cherche vainement ses petites affaires.

  Mardi 12 avril
8 heures
Le Petit Matois Subreptice
 


- On a piqué mes Écolocroques ! le Boulet

Enervé, Victor Bourriqué bouscule tout ce matin-là dans la salle de rédaction du Petit Matois Subreptice, le journal régional d’inspiration « Verte » de Saint Tignous sur Nivette, dont il est rédac-chef. Petit journal, bon, c’est pas Le Monde, mais comme dit Jules, Jules Tefigue, rédacteur au même, qui aime bien citer son ancêtre ou approprié tel, vaut mieux être le premier du village que le second à Rome !

  Petit et vif, Victor, que ses collègues appellent entre eux Vic, ou le Boulet, parce qu’il est toujours pressé, qu’il a une tête ronde de vieux Gaulois et qu’il est facilement en pétard, a fait la découverte du siècle, comme il le dit lui-même, lorsqu’il a mis au jour le mouvement clandestin des Écolocroques. Il prépare d’ailleurs à ce sujet une série d’articles retentissants qu’il se propose de sortir sous la forme d’un quasi feuilleton au début de la saison touristique, lorsque le tirage remontera du fait de la fréquentation accrue de l’Office de Tourisme. Parce que l’OT promeut activement le Petit Matois Subreptice (le Matois tout court pour les initiés).
 

Et voilà qu’il a perdu les informations soigneusement collectées depuis un mois et qu’il classait, il en est sûr, enfin, quoi, dans le tiroir du haut de son bureau !

  Faut dire que rien ne va ce jour-là. Un vrai jour OGM[1]. A éradiquer avant la naissance ou à noyer dès que.

Ça a commencé par une panne de café qui l’a contraint à faire une halte au bistrot chez Mado. Mal réveillé et avec les bavardages des pas encore couchés de la veille qui lui ont collé la migraine.
  De ces jours dont raffole par esprit de contradiction Clémentine (Clémentine-Esméraldine Kaligourian), Clèm, sa compagne attitrée, qui ne boit que du thé et que même qu’elle commence à se demander ce qu’elle fait avec ce Boulet qui devient pesant alors qu’elle, courriériste au quotidien à fort tirage régional « La Lanterne du Fort », 100 000 exemplaires quotidiens, éprouve un attrait de plus en plus sensible pour les OGM[2] qu’elle côtoie quotidiennement à La Lanterne. Pour dire si le tirage de

La Lanterne déborde dans le ménage ! C’est vrai qu’au début, il y a… pffff … sais plus… elle avait craqué pour les crocs de la moustache cirée et le têtu poilu du petit bonhomme marrant et vif, actif, volontaire, « sans concessions » (enfin…).
L’usure de la réalité quotidienne…

 Victor a tout retourné sur et dans son bureau, installé dans le coin le plus reculé de l’ancien réfectoire du couvent des Marmoréens, qui est devenu

la Mairie, où

la Municipalité héberge la rédaction du Matois.

Coincé juste devant le débouché de l’escalier condamné par une lourde porte cloutée qui mène à l’étage et qui jadis reliait le réfectoire à la bibliothèque du couvent. Ce qui l’hiver ne manque pas d’ajouter l’inconfort de vents coulis à l’inconfort du lieu, mais, comme dit le Maire, Félicien Belcoucou, à local prêté, on ne regarde pas les joints !
  Six piliers massifs en soutiennent les voûtes séculaires. Couverts d’affiches et de notes, post-it et autres signes et signaux destinés à servir de pense-bête, de pense droit et de pense fort aux usagers du lieu, ils ponctuent cet espace laborieux et bruyant où les quatre rédacteurs du Matois s’activent à longueur de jour, de semaine et même parfois de nuit. 

  Les deux autres notables spécimens de cette rédaction, Jules Tefigue, originaire du Sud (le Sud, c’est le Sud-Est, quand on est dans le Sud-Ouest), et Rébéquée Taritournelle, originaire du Québec, courent présentement les commerces de proximité du centre-ville pour enquêter sur l’opportunité de l’implantation d’une Grande Surface supplémentaire dans l’immédiate périphérie urbaine. Comme dit le Maire, c’est pas parce qu’on sait ce qu’ils pensent qu’il ne faut pas leur demander leur avis. De toute façon ça ne change rien, mais ils ont l’impression qu’on s’intéresse à eux et donc qu’on les soutient. C’est la foi qui sauve. Après on a les mains libres. Et c’est bon pour les Elections. Ça c’est le quotidien de Rébéquée et de Jules. Le « local ».

 
Restent donc au Matois Victor et Béatrace, lui, chef pensant, chargé de l’Investigation, elle plutôt spécialisée dans les labeurs d’impression, voire dans l’impression de labeur, parce qu’elle a toujours l’impression que c’est elle qui fait tout ici. Elle ne déteste rien tant que de devoir s’occuper des « bilboquets » qu’on lui refile régulièrement sous la forme de petites annonces ou de tracts à intercaler dans son planning. Ça la met grognon.
Elle est souvent grognon.

  Les quatre téléphones sonnent en même temps sans que personne y réponde (on prendra les messages plus tard) et l’imprimante gros calibre ronronne dans son coin en attendant que Béatrace, sa conductrice attitrée en ait fini avec son troisième petit café matinal. Du Nes, imbuvable pour Victor. L’édition sort vers dix-huit heures et il faut pour ça « boucler » à midi pour « virer » les fichiers vers l’imprimerie qui édite la nuit

La Lanterne du Fort, et en complément sort leur édition[3]  le soir. C’est toujours la bourre. Pour aujourd’hui, c’est bon, et l’équipe prépare demain. Mais ce sera chaud.

  Entre papiers, stylos, écran, clavier, tasses vides, trieurs, dossiers, classeurs et tasses pleines mais oubliées, refroidies et abandonnées avant d’être transformées en tasses vides via la cuvette des chiottes, Victor rame à grands gestes en farfouillant dans tout ça comme un hamster dans sa cage. Les mâchoires (qu’il a fortes) serrées, les lunettes glissées au bout du nez (des demi-lunes, il n’a jamais supporté autre chose, a essayé le pince-nez mais ça fait vraiment snob et même con a dit Clémentine) (avec raison), les sourcils méphistophéliques (noirs de jais, Clémentine lui teint. C’est un secret conjugal, parmi d’autres que vous n’avez pas besoin de connaître) froncés et en bataille, il grommelle dans sa moustache (noircie itou) aux pointes relevées en crocs. Cirées. Une coquetterie. Il cherche. Cherche ce fichu papier où il a noté, clac en passant, le téléphone de son indic sur ce coup-là, LE coup qui doit faire le scoop de sa carrière et le promouvoir au rang de phare de la presse différente (on ne dit plus alternative) et faire du Matois un Grand Quotidien d’Opinion d’Audience Nationale (Clèm dit un Grand QO(A)N, et prononce bien sûr Grand Con, ce qui met Victor dans des rages noires lorsqu’elle ose la plaisanterie). 

  Mais que, bon dieu de bordel de merde, où que j’ai pu foutre ce papier à la con.
 
Ah. Voilà ! Il l’a retrouvé : s’était camouflé sous les épreuves de la veille à éditer aujourd’hui que Béatrace cherche de son côté avec des gestes spasmodiques rendus encore plus gaffeux par l’abus de caféine, pour caler sa mise en page. 

  C’est très énervé, tout ça.

 
Béa, c’est gentiment que ses collègues (qui l’adorent) l’appellent entre eux Moustache, même si c’est pas de sa faute si à 32 balais et des poussières ses hormones et sa lointaine ascendance lusitanienne lui jouent des tours ! Par ailleurs, elle est plutôt gironde, mais ses convictions écologistes lui interdisent toute forme de dépilatoire assimilé à un désherbant chimique, donc honni beurk. Des expériences malheureuses lui ont fait renoncer au rasoir qui a pour conséquence un renforcement quasiment érectile de broussailles abrasives. Son amant secret, s’il a la peau fragile, ce qui exclut le rasoir, adore positivement les douze poils qui poussent autour de ses aréoles, comme des petits tire-bouchons. Mais ça bien sûr, c’est top secret. 

  Elle a déjà renversé trois bouteilles de Coca (de Rébéquée), la bouteille de whisky que Jules planque sous son bureau, la boîte de trombones qu’elle utilise pour ses exercices de sculpture administrative et une pile hectométrique de dossiers marqués « divers-urgents » sur le coin de son propre bureau. Que ça l’énerve pis que la caféine, Béatrace :
- On va encore être à la bourre, me manque encore le compte-rendu du Maire sur le Conseil Municipal… Pfff… Ça fait encore ses trois pages facile comme d’hab ! Personne ne le lit, Je vais y faire des coupures !
- Déconne pas, répond Victor sans même relever la tête. Il tend les cinq feuillets noircis des épreuves qu’il vient de retrouver par hasard et que Béatrace rafle au passage d’un geste grognon.
Il poursuit, toujours sans relever la tête :
- Il a dit que les coupures dans notre budget seraient proportionnelles aux coupures dans ses discours. Et laisse-moi travailler, tu veux, moi c’est du sérieux.
- Ben lui il trouve que le dégazage du monument aux Morts c’est aussi du sérieux ! Et l’enquête sur la grande surface aussi. Et qu’ils feraient bien de se magner parce que ça, je dois le boucler pour demain !
Victor hausse les épaules.

  C’est la grande discussion habituelle entre les nouvelles locales (qui irriguent le journal de fortes subventions municipales, même si on ne dit jamais que c’est un bulletin municipal par dignité éditoriale, le bulletin municipal, ça fait plouc), et les articles de fond, où Victor se défonce allègrement, même s’il doit parfois mettre une sourdine à ses opinions. Les dépêches d’agences, on les récupère via

la Lanterne. Y’a des accords comme ça, qui facilitent la vie, même si on conserve une saine émulation concurrentielle et que c’est chacun chez soi.
- C’est vrai quoi, poursuit Béatrace quelle idée aussi d’avoir recherché du radon sous le monument aux morts !

  En fait, le Maire, Félicien Belcoucou, élu sur une liste d’opinion personnelle, n’a pas d’opinions partisanes et estime devoir satisfaire les opinions diverses de ses administrés tels qu’ils sont représentés dans son Conseil Municipal. On l’a surnommé « Opinion sur rue ». Son élection a été le fruit d’un compromis balancé entre les sensibilités fluctuantes d’une majorité variable, liée au caractère naturellement hésitant qui prévaut dans la circonscription. Les extrémistes régionalistes « Nari » (présents au Conseil Municipal) tentent de valoriser cet aspect du comportement local comme constituant l’un des caractères culturels fondamentaux du Pays[4].

Monsieur le Maire bien sûr pratique le genre, mais comme Monsieur Jourdain la prose, sans en théoriser la quintessence ni en revendiquer une AOC (ce qui au fond, est plus proche de l’esprit de la chose, qui s’accommode mal d’une fixation normative : ici plus qu’ailleurs un référentiel régionaliste serait difficile à établir). 

  Et donc, la minorité écologiste agissante de ce Conseil Municipal composé en majorité de minorités, alertée par la présence d’un gaz sournois, délétère et radioactif, qui a de surcroît pu induire (peut-être) des pathologies lourdes sous forme de « longues maladies » dans un autre massif montagneux, à mille kilomètres de là, massif lui aussi fortement régionalisant, ce qui crée des liens[5], la minorité écologiste, donc, a insisté pour qu’une recherche de radon soit effectuée sur le territoire de la commune.
Personne n’y croyant, tout le monde a approuvé, pour pouvoir envoyer promener d’autres revendications éventuelles, qui pourraient se révéler plus gênantes.

Manque de bol, on a trouvé un poil plus de radon qu’il n’est autorisé dans la norme européenne revue par les organismes indépendants reconnus par la tendance écologiste radicale représentée au Conseil Municipal.

 
Sous le Monument aux Morts.

Du radon.

Sous le Monument aux Morts.

  Il a donc fallu pousser les recherches (financées par la Communauté Européenne) de manière à ce que les enfants des écoles censés assister aux manifestations commémoratives du 11 novembre, du 8 mai et du 14 juillet ne risquent pas à cette occasion de se trouver exposés à des émanations délétères qui pourraient être rapprochées de l’action sournoise de quelque gaz de combat resté caché là, va savoir pourquoi et comment, dans ce lieu sacré où justement sont gravés les noms des victimes de gaz délétères, même si ce ne sont pas les mêmes gaz et même si ça fait presque un siècle de ça, victimes depuis longtemps oubliées, sauf ici où c’est écrit.

  Il est impératif que sa monumentale innocuité reste certaine pour ne pas ajouter des douleurs contemporaines aux douleurs historiques.

  Les experts dépêchés de Bruxelles par

la Préfecture, à la demande expresse du Maire, ont trouvé sous le socle de granit creux, en place depuis 1920, le débouché d’une faille profonde d’où suintent les molécules incriminées, et qu’il faudrait bien colmater si l’on voulait aboutir à un résultat sanitaire incontestable et garanti dans le cadre des procédures HACCP[6] généralisées vers lesquelles tendent les concepts presque unanimement admis de principe de précaution et de précautions de principe.
 Presque unanimement. D’où le débat au sein du Conseil Municipal dont les représentants ne sont pas tous convaincus, vu le coût exorbitant des travaux (qui ne seront pas entièrement pris en charge par

la CE), de l’intérêt majeur, en cette occurrence, d’une application stricte dudit principe de précaution : OK en ce qui concerne la cantine municipale, mais pas forcément pour ce qui est du monument aux morts.
 De débats, en discussions, en protestations, d’effets de manches en mains sur le cœur, on en est venu à un compromis provisoire en attendant : on va approfondir les recherches (de toutes façons payées par

la CE) et remettre à la prochaine réunion la prise d’une décision sur la suite à donner. Moyennant quoi les Conseillers écologistes, soutenus par les Naris[7], ont accepté de surseoir à leur manifestation de masse avec convocation de FR3, où ils prévoyaient de s’enchaîner aux obus de bronze verdis disposés aux quatre coins cardinaux du monument. Parce que ça tombe bien, ils sont quatre. Quatre élus.

  Trois pages. Et des problèmes éditoriaux dont la seule évocation envisagée fait frémir Béatrace : tribune libre incontournable, le Matois sera assailli de demandes partisanes contradictoires qui le placeront au cœur d’une tourmente municipale dont elle sent poindre les prémices avec une angoisse qui lui donne des sueurs froides qui la font frissonner jusqu’au creux des reins, qu’elle a joliment cambrés avec juste une petite ligne sombre de convergence pileuse dans le creux de la colonne vertébrale. Brrrr……..
  Alors quand Le Boulet vient les lui briser menu menu pour son scoop du siècle, ça lui donne envie de hurler, non, mais c’est vrai quoi ! 

 
Bon. Ce numéro de téléphone. C’est sur la côte.

  Béatrace édite les clichés et les découpe en grommelant pour visualiser sa maquette avant de l’assembler sur l’écran. Elle aime bien ça, ça lui rappelle le temps de l’offset, quand elle a commencé, il y a dix ans ou peut-être un peu plus. Et pendant ce temps-là, elle fiche la paix à Victor qui décroche son téléphone. Le vert. Il en a deux sur son bureau. L’un, relié à

la Mairie (il est mauve, et raccordé au central de

la Mairie, puisque

la Mairie se trouve dans le même bâtiment, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il y ait allégeance, attention, mais c’est

la Mairie qui paie les factures), l’autre (le vert, donc) indépendant du central, qu’il utilise lorsqu’une certaine confidentialité est requise. D’ailleurs il est sur liste rouge.
Un numéro sur la côte. C’est bizarre ça.

C’est le vert qu’il décroche, bien sûr. Sonnerie longue et attente longue… Pas de réponse… Il est sur le point de raccrocher lorsque la communication est prise. Voix d’homme un peu rauque, ou chargée, bizarre, glaireuse, voilà, glaireuse. Il s’attendait à une voix de femme… Victor a une hésitation :
- Je peux parler à Edgar ?
Un silence…
- Edgar ? Il est sorti… Qui le demande ?
Bizarre. Edgar c’est le nom de code de son interlocutrice, qu’il n’a rencontrée qu’une fois et qui lui avait dit de ne l’appeler qu’en cas d’extrême urgence. Mais là, dossier disparu et pas de nouvelles, il estime que ça mérite bien son appel, alors…
- Allo ? Vous avez demandé Edgar ? Qui le demande ?

Victor raccroche, songeur. Qu’est-ce qui se passe ?
Ce matin, pas de nouvelles contrairement à ce qu’il attendait, et maintenant, ce téléphone pas net… Alors ce n’est pas qu’on a piqué ses Écolocroques, comme il le pensait, un peu à la légère…

L’enveloppe du jour, celle qui, presque tous les matins, se trouve dans la boîte aux lettres du Matois, remplie d’informations précises sur les activités secrètes du groupe, n’a pas disparu : elle n’est pas arrivée. Le dossier, lui, celui qui était dans le tiroir de son bureau, en revanche, a disparu. Faudra demander à Jules et à Rébéquée. Mais ça m’étonnerait qu’ils y aient touché, ils savent que c’est la chasse gardée du Boulet et puis ils ont autre chose à faire. Heureusement, il en a conservé un double à la maison : il l’a enregistré sur son ordinateur portable. Et justement, ce matin, il ne l’a pas pris.
N’empêche… Inquiétant. Inquiétant…

Journée de merde en perspective.

 Songeur, Victor enfile son loden et sort. Un saut chez lui pour reprendre le portable.

Fait frisquet pour un matin d’avril.


[1] Organismes Génétiquement Modifiés, représentatifs de l’essence de l’exécration.

[2] Organismes à Gros Module.

[3] 5 000 exemplaires, diffusion gratuite à Saint Tignous sur Nivette et payante dans les kiosques des villes autour. Pour avis.

[4] Définition :
On entend par Pays le coin où tout le monde devrait parler la même langue régionale que parlent les régionalistes, enfin tous ceux qui constituent la Nation (d’où le nom de leur parti « Nari » pour National-Régionaliste), sinon c’est des traîtres ou des imbéciles ou de pauvres gens ravagés par des siècles de consanguinité. Les autres sont de méprisables colonisateurs, suppôts de l’Etat français (les Naris en sont restés à

la France de Pétain). Mais comme on n’est pas vraiment violents, ou qu’on se sent trop minoritaires, et que le fond de la tradition locale trop souriante et trop ambivalente ne permet pas l’expression du radicalisme absolu qu’on voudrait bien mais qui aliènerait une population dans son ensemble indifférente à ces arguties parce qu’elle n’en a rien à foutre, on se dispense de les faire péter au C4. Pour ce qui est des touristes, ça va bien tant qu’ils admirent le joli clocher, élément culturel de

la Nation, et qu’ils paient. Ce n’est pas le p’tet ben qu’oui, p’tet ben qu’non connu par ailleurs, c’est plus subtil, du genre « la vérité d’hier n’est pas celle d’aujourd’hui et encore moins celle de demain », directement hérité des Bons Pères très influents dans la région, ce qui permet d’allègres mouvements de veste, toujours avec un grand sourire, en fonction des besoins ou des intérêts du moment. Cela fonde, au moins chez les élites, une mentalité éminemment politique. Chez les élites, parce que les autres, hein, les autres, des paysans pour le plus grand nombre (au dire des élites), c’est comme partout, là où la pente moyenne des exploitations est comprise entre dix et trente pour cent, ça trime autant que ça peut, ça vote où on lui dit de faire, et ça paie.

[5] L’écologie par définition globale et donc mondialiste (mais alter) rejette la mondialisation (qui n’est pas alter) mais prône les expressions régionales comme base d’un mondialisme universel de type mille-pattes forcément équitable puisque différent. Et réciproquement.

[6]  Démarche dite H.A.C.C.P. (hazard analysis and control of critical points) : plan d’assurance qualité utilisé dans les industries agroalimentaires, qui implique des autocontrôles fondés sur la recherche des points critiques de contamination dans les procédés de fabrication.

[7] Qui contestent par principe la participation des morts du Pays aux guerres monumentalisées parce que ce n’était pas « leur » guerre (leur dernier combat à eux s’est (provisoirement, parce que, hein…) achevé à Muret sous les coups de Simon de Montfort en 1213) et que donc c’est en fait un monument aux victimes de l’Etat français.