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LES MORTS AIMENT LA SOUPE / P2C3E9

P2C3E9 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 9)

  N° 132 / LES MORTS AIMENT LA SOUPE / P2C3E9

  C’est l’histoire où Tomie, l’Amazone capturée, se montre coopérative. 

  Lundi 6 juin
11 heures
Bureau N°1

  - Je m’appelle Tomie. Je fais partie de la Brigade du Loup, attachée à la personne de l’Élu. Je… je vous remercie de m’avoir laissé la vie…

  L’Amazone blonde est assise devant la grande table ovale du bureau N°1, hagarde, les traits tirés, le teint crayeux… Plus d’ironie dans ses yeux clairs, mais comme une ombre terne…

  Derrière sa chaise, deux Boules restent debout, les bras croisés. Devant elle, Amaïa, Ouâniahoua et Nouye, impassibles et nues, qui la fixent de leurs regards froids.

 
Les Malfort les encadrent, et Ravot se demande si Maigret s’est jamais trouvé dans une telle situation.

  - Tu n’as pas à nous remercier, répond Amaïa, c’est Ôoumloc qui t’a fait grâce… Mais nous avons des questions à te poser. Beaucoup. Et tu devras y répondre.
- J’y répondrai : celle que j’étais est morte puisque vous m’avez capturée. Celle que je suis encore ne survit que par vous.

 
Nouye tend la main par-dessus la table, montrant, un petit cylindre de verre blanc au creux de sa paume, une sorte de dent :
- J’ai pu lui arracher ceci de la bouche pendant qu’elle était inconsciente. C’est certainement du poison…
- C’est du poison, en effet, et je l’aurais croqué comme j’en avais le devoir… Les Amazones ne peuvent pas être capturées… Je ne sortirai jamais d’ici : je ne peux que répéter que je suis morte. Et si je vous échappais et que… l’on me capture… mon destin serait pire que ce que j’ai… frôlé…

Elle baisse la tête. Un frisson la parcourt. 

  - Ainsi, vous êtes une Amazone… Voilà qui me semble curieux au vingt et unième siècle, remarque Ravot qui semble enfin émerger de l’hébétude dans laquelle l’a plongé l’incroyable spectacle auquel il vient d’assister. Mais je dois avouer, pour être le dernier admis en ce lieu, que rien ne me paraît désormais impossible…
- Nous en sommes tous là, bougonne Eusèbe…
- Toutefois, poursuit Ravot, cette « Amazone » que vous êtes doit bien posséder une identité, une origine, un domicile, disposer de ressources, vivre, enfin, dans notre siècle ! Pardonnez-moi, mais nous sommes au début d’un mois de juin encore fort neigeux et votre costume… succinct… ne saurait vous permettre d’évoluer normalement dans notre monde prosaïque…
 
 Elle est pourtant mignonne dans sa tunique sans manches, mais ouverte sous les aisselles (ce qui laisse deviner des globes généreux et libres), serrée à la taille par une cordelière nouée sur la hanche gauche, qui s’arrête à mi-cuisses, avec des sandales lacées jusqu’en haut des mollets.

  - Très sexy, remarque Béatrace en fronçant la moustache, mais c’est la grippe garantie si tu te balades en campagne, et la main au panier à la messe du dimanche !
 
- Ce costume est celui de l’Élue. C’est mon habit de chasse. Il est rituel. Comme mon arc et mes flèches. Ils me sont imposés. Lorsque je me rends sur le lieu d’une mission, je m’habille comme tout le monde, je me fonds dans la foule et je deviens une fille quelconque. Pour frapper, je m’habille…
- Tu allais donc frapper, observe Rébéquée. Qui ?
- Vous…

  On a beau être prêt à tout, ça fait quand même une drôle d’impression…
 
- Moi… Pourquoi moi ?
- Je l’ignore. J’obéis. Je remplis ma mission.
- Eh bien vous allez nous l’expliquer, cette mission…
- Un instant, intervient Ravot. Je suis d’accord avec toi Rébéquée, mais il serait bon d’ordonner notre audience. Pardonnez-moi, ajoute-t-il à l’intention de l’assemblée, mais j’ai une longue pratique des interrogatoires, et je sais que si nous partons dans tous les sens…
- Tu as raison, Jules, admet Rébéquée (qui n’a pu s’empêcher d’insister légèrement sur le « Jules », au passage). C’est toi le spécialiste…
- Je vous propose d’intervenir à chaque fois qu’une question vous viendra à l’esprit, mais de ne pas interrompre… Tomie… C’est bien Tomie ? (elle acquiesce d’un hochement de tête) en exigeant une réponse. Il est manifeste qu’elle souhaite collaborer, mais si nous la dispersons, elle risque de perdre le fil des informations qu’elle s’apprête à livrer. Je reprendrai donc vos questions pour les poser au moment opportun, si vous le permettez. Notez-les sur un morceau de papier, et faites-les moi passer. Ce sera le plus efficace, étant donné notre nombre…

  Un bourdonnement d’approbation lui montre qu’il est suivi par l’assemblée, mais Victor intervient :
- Il y a une urgence préalable en trois questions : agit-elle seule, y a-t-il d’autres attentats en préparation, ici ou ailleurs, et que sait-elle d’Arthur ?
- Je peux répondre très vite à vos trois questions : ma mission est solitaire et comportait six flèches pour quatre cibles identifiées : la Chocho que j’ai tuée en Norvège (brouhaha de colère contenu par un geste de Ravot ; les Goums n’ont pas bronché), vous (elle désigne Rébéquée), vous (elle désigne Amaïa), et vous (elle désigne Victor). Les deux autres flèches devaient m’ouvrir des accès. S’il m’en restait une, elle vous était destinée (elle montre Béatrace). J’ai essayé d’entrer en tuant le gardien de Marinoval, mais j’ai échoué parce que les lieux ont été modifiés, et j’aurais sans doute dû tuer une autre Chocho pour m’approcher de vous (elle montre Amaïa). Mais j’ignore pourquoi vous m’avez été désignés et si d’autres Amazones se trouvent en chasse dans d’autres Brigades. Et je ne sais rien de cet Arthur dont vous me parlez.
  - Bien, reprend Ravot lorsque les commentaires qui suivent cette déclaration se sont apaisés. Il semble donc que le danger immédiat soit conjuré, tout au moins dans ce secteur. Nous allons donc reprendre les choses au début et je vous demanderai de ne pas interrompre Tomie lorsqu’elle répondra : qui êtes-vous, c’est-à-dire, où êtes-vous née, qui sont vos parents ?
- On m’a dit que j’étais née en Autriche où j’aurais vécu jusqu’à l’âge de trois ou quatre ans chez mon grand-père paternel, jusqu’à ce qu’il soit tué par des Juifs de Simon Wiesenthal[1]. Mon père a été sauvé par Stille Hilfe[2] qui nous a transférés en Argentine. Mon père a disparu peu après sans que j’en conserve aucun souvenir. J’ai été élevée dans un orphelinat spécialisé qui regroupait des fillettes de mon âge et d’autres, plus âgées, toutes de pure race aryenne. Nous étions destinées à servir de réserve génétique pour sauver la pureté de la race (elle relève fièrement le menton). Les plus douées d’entre nous, dont j’étais, sont devenues des Amazones. Nous avons été sélectionnées sur des critères esthétiques, athlétiques et sur notre capacité à parler plusieurs langues ou à maîtriser une technique ou une science. Nous étions destinées à être les épouses de nos chefs, et lorsqu’Ils se sont manifestés, nous avons constitué la garde rapprochée de l’Élu et de l’Élue qui nous confient parfois des missions lointaines.
- Eh bien, va y avoir du boulot pour réécrire l’histoire ! observe Clémentine…
- Etes-vous nombreuses ? poursuit Ravot…
- Nous sommes deux cent quarante Amazones, cent vingt en Omphalie, et cent vingt en Harpie…
- Toutes capables d’agir comme vous, de tuer ?
- Non, certaines sont des techniciennes, des mécaniciennes, quelques pilotes, des navigatrices… En principe, toutes savent se servir de l’arc, qui est notre arme sacrée. Mais en fait, nous ne sommes qu’une cinquantaine à le manier assez bien pour partir en mission.
- Assez bien, cela veut dire…
- Que nous sommes capables de transpercer une pièce de monnaie à cent mètres.

  Victor fait passer à Ravot un papier où il a écrit : « Omphalie ? Harpie ? », Béatrace, un autre : « Arthur ??? » (souligné trois fois), Jeanne : « Que sait-elle des Élus ? », Clèm : « et le Hai II ? », et Eusèbe est encore en train d’écrire « Comment communiquent-ils ? » lorsque le téléphone sonne.

 
Nouye se lève et va répondre :
- Oui, Mouchoir ? Qui le demande ? Lepif ?
Elle fait signe à Ravot qui vient prendre le combiné :
- Lepif ? Des problèmes ? Avec le Maire et le Conseiller en matière d’économie électorale ? (un long silence) J’arrive. Dans une heure je serai là. Ne bougez pas…

  Il raccroche :
- Mes amis, il semblerait que la Nouvelle Réna se réveille et se soit acquis des alliés : le Maire et le Conseiller en matière d’économie électorale s’opposent à la perquisition de l’usine Lartigo ! Je dois vous laisser poursuivre sans moi…
- Attendez, je viens avec vous… Nous reverrons plus tard cette jeune personne. D’ici-là, il serait bon que vous la placiez en sûreté, ma chère Amaïa. Non que je craigne qu’elle ne s’échappe, mais plutôt qu’on ne découvre son… ralliement… 

  Amaïa se lève et fait signe aux Boules qui encadrent la captive :
- Je vais la conduire dans notre lieu de Mémoire, et je pense que nous pourrons commencer à lui expliquer un certain nombre de réalités qui concernent sa parenté et ses « amis »… Va, Tomie, suis-les, tu vas te reposer un moment, tu en as besoin…

  Nouye retourne à sa console… Amaïa reste un instant après le départ des Boules et de Ouâniahoua qui guident la prisonnière :
- Nous allons lui donner un peu de poudre de repos. Elle a subi beaucoup de chocs nerveux. Ses idées seront plus claires à son réveil. Et demain, nous l’interrogerons de nouveau…
- Et nous, nous allons retourner à nos occupations habituelles, puisque la tueuse est hors d’état de nuire, enchaîne Rébéquée.
- Tu as raison. Je remonte !! s’écrie Béatrace en entraînant Tijules dans un tourbillon en forme de valse…
- Soyez quand même très prudents, les tempère Ravot. Elle n’est certainement pas la seule à être dangereuse !
- Mais d’abord, les arrête Amaïa, vous allez partager notre bref repas, en hommage à Ouaniahou, car «les morts aiment la soupe et la faim des vivants ».
 


[1] Le Centre Simon Wiesenthal est une organisation internationale juive, comportant 440.000 adhérents, qui lutte pour les droits de l’homme. Fondé en 1977 à Los Angeles, où se trouve son siège, il tire des leçons de l’holocauste pour combattre les discriminations contemporaines. Le Centre est une ONG avec statut consultatif auprès des Nations Unies, de l’UNESCO, de l’Organisation des Etats Américains, et du Conseil de l’Europe (Source : CSW Europe). Le Centre Simon Wiesenthal a lancé en 2003 « l’opération de la dernière chance », destinée à retrouver les derniers dirigeants nazis encore en fuite actuellement pour les faire traduire en justice. Il est évident que la « vision » de l’histoire qu’exprime Tomie est largement déformée.

[2] Aujourd’hui encore, lassociation secrète baptisée « Stille Hilfe », basée en Allemagne, apporte son aide aux anciens criminels nazis. La fille de Himmler, l’ancien chef des SS d’Adolf Hitler, dirige cette organisation.

ACH SO ! / P1C2E20

P1C2E20 (Partie 1 / Chapitre 2 / Episode 20)

  N046 / ACH SO ! / P1C2E20
 
C’est l’histoire où Béatrace se découvre de surprenants dons d’acteur.


Mercredi 20 avril
1 heure 30
Agotchilho

 
Béatrace a pour habitude, lorsque la perplexité est trop forte, de se cacher la bouche, lèvres serrées, derrière sa main droite, le pouce sous le menton et le nez entre majeur et annulaire, ce qui dissimule les côtés de sa moustache. Par ailleurs et depuis qu’elle est sortie de son bain forcé, une mèche lui est restée collée en travers du front.

Et la manière dont la Gardienne a neutralisé le Numéro Deux l’a plongée dans une perplexité profonde qui la fait se pencher sur lui avec une totale incompréhension : Quoi, cette petite piqûre au cou ? Mais qui sont ces nanas qui se baladent à poil dans les souterrains ? Fait chaud, mais quand même !!! Elles ressemblent aux gagas de la base sous marine, sauf qu’elles n’ont pas du tout l’air d’être gagas, et en plus, elles semblent copines avec Rébéquée, mais elles ont tué Jules !!! Béatrace n’y comprend rien…

 
Elle se penche sur le Numéro Deux, toujours inconscient, mais qui semble réagir un peu.
Il s’agite tourne la tête, allongé qu’il est sur le côté à cause de ses poignets liés derrière le dos par Arthur…

- La grande femme au bébé a dit qu’il serait docile… remarque-t-elle à l’intention d’Arthur.
- Délie-le, de toute façon, il ne pourra pas faire grand-chose contre nous trois, lui répond Arthur.
Elle le libère donc en se penchant sur lui, et puis, elle reste accroupie pour le surveiller.
 
Rébéquée est très occupée à regarder l’écran et à lire les informations qui s’y affichent depuis le journal, comme lui explique Arthur.
- Alors comme ça, ils nous espionnent en direct ?
Ils découvrent ensemble la deuxième proclamation des Écolocroques, la photo de Vic et Clèm dans la bibliothèque du sous-marin, le délire des revendications…
- Ces gens sont fous… ne peut s’empêcher de dire Arthur
- Je crois que notre prisonnier va devoir s’expliquer… grince Rébéquée avec un sourire féroce… C’est à lui maintenant qu’elle attribue la mort, l’impardonnable mort de Jules, et ses propres avanies…
 
- Il s’éveille, il s’éveille, chuinte Béatrace entre les doigts qu’elle maintient crispés devant sa bouche… A cause de sa perplexité, justement…

En effet, le Numéro Deux, qui a roulé sur le dos, écarte les bras, entrouvre des paupières papillonnantes, redresse légèrement la nuque, et puis se redresse, si vivement assis que Béatrace n’a que le temps de se reculer pour éviter d’être bousculée… Mais il n’y a pas d’agressivité dans le mouvement, juste une sorte de précipitation fascinée, de… oui, d’adoration avide :
- Was ??? Mein Führer ? mein liebe Führer ??? Ich bin… Che zuis… Che Zuis zau Ziel ?
Che Zuis zau Ziel ???
Et il tend les bras devant lui pour saisir Béatrace, l’étreindre peut-être… avant de retomber sur le dos, terrassé par l’émotion.
 
Arthur et Rébéquée, qui s’étaient rapprochés pour affronter une tentative violente se regardent, médusés, et puis regardent Béatrace qui les regarde, toujours perplexe, et ils se regardent de nouveau… éclatent de rire…
- Tu as fait une touche ! lui lance Rébéquée entre deux hoquets.
- Et une fameuse, confirme Arthur…
 
Désorientée, perdue, Béatrace se lève, les yeux agrandis  par une incompréhension absolue.
Arthur et Rébéquée, pliés en deux, hurlent de rire devant son air éperdu, jusqu’à ce qu’elle se fâche, tape du pied et vienne tirer Arthur par l’oreille pour le forcer à lui répondre :
- Xplique-moi !!! Z’êtes fous vous aussi, c’est contagieux ou quoi ?
- Pardon ma chérie (ma chérie ? Béatrace en frissonne dans son rideau et ses yeux s’inondent d’émotion), pardon, ce… ce doit être nerveux, mais ce vieux con… ce vieux con… (il explose de rire et vient l’enlacer sous le regard surpris de Rébéquée), ce vieux con t’a prise pour… (il ne parvient pas à achever, la prend par la main et l’entraîne devant le miroir où un peu plus tôt il se regardait essayer les vêtements du Numéro Un, lui reprend la main et la replace comme elle le faisait, devant son visage) t’a prise pour… Hitler !!!
- Et il s’est cru au ciel, enchaîne Rébéquée qui les a rejoints et se calme peu à peu après cet accès de rire où elle voit maintenant plus une détente nerveuse qu’une joie véritable.

 
Un gémissement les fait se retourner vers le Numéro Deux qui secoue la tête, encore étourdi…
Le doigt sur les lèvres, Arthur leur fait signe de se taire et revient devant lui :
- Eh bien, Numéro Deux, on s’éveille ?
- Ach… Je ne sais pas ce qui m’arrive… Je me sens tout… tout drôle… Je ne vous connais pas, dîtes-moi… dîtes-moi si je suis au Ciel… ? (Zi che zuis zau Ziel… ?)
- Pas encore, mon cher, pas encore… Le Walhalla vous attend, mais vous n’y êtes pas encore…
 - Le Walhalla ?? Ach… Le Ziel des Guerriers !! Je vais aller au Walhalla ?
- Vous y êtes attendu…
- Mais alors, c’est bien… C’est bien… Lui, LUI, que j’ai vu ?
Arthur hoche la tête d’un air entendu :
- D’ailleurs, nous avons convoqué les Walkyries…
Et il lui montre Rébéquée et Béatrace, qui a repoussé sa mèche, et qui le regardent, bras croisés, l’une dans son rideau, l’autre dans sa tunique.
- Les Walkyries… Il s’approche, craintif, tend une main respectueuse vers Rébéquée qui réagit spontanément par un gifle vigoureuse. Le bonhomme, étourdi, recule en titubant, la main sur sa joue enflammée…
- On ne touche pas aux Walkyries, lui souffle Arthur qui l’a rattrapé par le coude. Attention, la prochaine fois vous serez foudroyé.
- Voutroyé !!! Ach!!! Che fous temante bardon…
 
En fait, ce vieux bonhomme ridicule a perdu son aspect odieux depuis qu’il n’est plus qu’un clown ballotté comme un valet de comédie, de gifles en coups de bâtons. On en oublierait presque…

On n’oublie pas.

- Mais avant de monter au Walhalla, il va falloir passer l’épreuve… enchaîne Arthur, sérieux, maintenant, parce que la gifle de Rébéquée, violente, sèche, brutale, était chargée de toute l’horreur de la situation, de toute l’horreur du monstrueux complot qu’il incarne et qu’il a construit.
- L’ébreufe ?
- L’épreuve : il va falloir tout nous expliquer. C’est un oral de passage. Un Grand Oral qui fera de vous un héros et pendant lequel Il vous écoutera. Le … Führer vous écoutera.
L’œil de Béatrace s’éclaire, elle replace sa mèche, sa main devant sa bouche pour se faire la petite moustache ad hoc et grommelle derrière lui d’une voix assourdie, dans un coin de pénombre :
- Ch’écouterai !!
Du coup, il tourne la tête, ses yeux s’emplissent de larmes, et il tend le bras en claquant les talons :
- Heil Hitler !!
Béatrace répond au salut d’une torsion de poignet négligente et lui montre Arthur d’un index impérieux :
- L’épreuve !

RÉVÉLATIONS ET DÉCOUVERTES / P1C3E1


CHAPITRE 3




 

             Thulé



49 / RÉVÉLATIONS ET DÉCOUVERTES / P1C3E1


 

C’est l’histoire où l’on en apprend de belles sur l’or nazi et sur le Maire de Saint Tignous sur Nivette, et où Béatrace confirme ses exceptionnels talents de comédienne.

  Mercredi 20 avril
13 heures
Agotchilho

  Les Chochos se déplacent dans un silence surprenant. Rébéquée l’a déjà remarqué, mais là, elle a presque sursauté lorsqu’elle s’est aperçue du retour de la Gardienne qui tout à l’heure avait piqué le Numéro Deux au cou. En fait, ils sont revenus à quatre, trois hommes et la Gardienne, les hommes chargés d’une marmite suspendue à un bâton que deux d’entre eux portent sur l’épaule, le troisième chargé d’un sac de toile, et la Gardienne armée de son bâton d’ivoire. Parce que c’est plutôt de l’ivoire que de l’os. Un très vieil ivoire.

Ils sont entrés sans s’annoncer, à la mode Chocho pour qui l’intimité n’existe pas, et ils attendent, impassibles.

A leur tour, les autres occupants du bureau (qui commence à être très peuplé), se tournent vers les nouveaux arrivants, dans un silence interrogateur.
- Nous vous apportons de la nourriture, déclare la Gardienne au visage impassible.
D’un geste, elle fait signe à celui des Chochos qui porte le sac, et il en sort quatre bols de faïence ordinaire, trois bleus et un rouge, qu’il dispose sur un coin du bureau. Les deux autres ont posé la marmite et l’un d’eux, armé d’une louche, puise une soupe épaisse, d’odeur appétissante dont il remplit les bols.

La Gardienne fait alors remarquer que le bol rouge devra être réservé au Numéro Deux, puis elle déboîte la deuxième extrémité de son bâton et en sort un petit flacon :

- Deux gouttes dans son repas l’aideront à se souvenir : c’est de la potion de mémoire. Nous l’utilisons beaucoup car la mémoire constitue notre essence. C’est une potion très puissante. J’ai préparé celle-ci à son intention. J’y ai mêlé une potion de pouvoir qui le placera sous votre dépendance Nous n’usons jamais de ce type de potion, pour nous sans signification. Mais ces Pouyagoumyôs ont abusé de nous et Amaïa souhaite que nous les combattions désormais. Nous sommes vos alliés. Elle vous rejoindra dès que possible. Hélène se porte bien, Rébéquée. Je l’éveille petit à petit et lui rends force et souplesse par des exercices légers. Elle vous rejoindra aussi.

La Gardienne a reculé d’un pas :
- Nous vous laissons cette marmite. Nous vous en apporterons d’autre. N’oubliez pas : deux gouttes… Ne confondez pas les bols… Et quand il parlera, ne l’interrompez pas : la mémoire est un fil qu’il ne faut pas rompre. S’il s’endort, attendez son éveil, il ne faut pas le forcer. Cela risquerait de bloquer sa mémoire ou de provoquer sa méfiance. Il ne tentera rien contre vous et ne vous reconnaîtra pas. Vous serez pour lui ce que vous voudrez qu’il croie que vous êtes…

Les Chochos sont repartis dans le frôlement discret de leurs pieds nus.

  - C’est vrai qu’il fait faim et que ça sent bon, remarque Béatrace-Walkyrie (elle a repoussé sa mèche et repris sa voix naturelle) en s’approchant du bureau où sont posés les bols fumants.
Elle tend le rouge au Numéro Deux :
- Prenez et mangez, c’est tout droit sorti des cuisines du Walhalla.
L’œil brillant, il lape sa soupe sans un mot, après un salut tout pétri d’émotion.
- Arthur, tu as faim ?
- Oui, mais je reste ici pour surveiller les écrans, apporte-moi de quoi manger…
Elle s’exécute avec un large sourire.

  Le Numéro Deux a reposé son bol :
- Ach, ce chargement… Quel souci…
Ils se regardent, perplexes, et Arthur, un doigt sur les lèvres, leur fait signe de le laisser parler.
- Déjà pour l’amener à la frontière… Cent tonnes d’or de prises de guerre… Vous vous rendez compte ?
- Il régresse, il revient à la fin de la guerre, souffle Arthur.
- Cent tonnes d’or. Que les Juifs avaient caché, partout, dans leurs vêtements, jusque dans leurs dents ! (rire). Cent tonnes qui devaient arriver à Agotchilho par sous-marin, mais avec tous ces bombardements sur la base de Bacalan à Bordeaux, l’état-major a préféré le train. Un convoi déguisé en train sanitaire jusqu’à Paris, et puis en train de voyageurs régulier jusqu’à Pau, et renvoyé sur le réseau secondaire. Ach… Il avait fallu faire disparaître les deux convois  réguliers pour les remplacer sans laisser de traces. Gros travail… Charger mille caisses de munitions de cent kilos chacune, cinq barres de vingt kilos, dans des compartiments de voyageurs, jusqu’à cette gare espagnole pleine de chats… Et liquider les convoyeurs, qui croyaient transporter des munitions, pour charger dix camions accompagnés chacun d’une automitrailleuse. Dix camions, dix itinéraires différents jusqu’à Punta Camarinal… Et là, attendre un an pour tout rapatrier par sous-marin à Agotchilho… Vingt voyages… Une sacrée aventure ! Une sacrée aventure, Messieurs !!

Le Numéro Deux pérore devant ses trois auditeurs médusés.

- Je l’avais bien gagné mon petit repos à Saint Tignous sur Nivette après le transbordement ! J’avais bien gagné de retrouver cette salope (zââlôôôpe…) de femme du maire et son gros cul tout blanc. Un bon repas, des bons vins, une bonne chatte, ach, il me soignait le Maire ! Il me disait « Colonel, rien n’est trop bon pour mon ami le Colonel ! » en me servant lui-même son vin pendant que je pelotais sa femme. « Ma femme vous aime beaucoup, et moi aussi vous savez… » Et trois jours après, il tournait casaque ! Cochon de Français. Enfin, heureusement que j’étais là. C’est cette nuit-là que Malfort a empoisonné la garnison du Fort où j’aurais dû me trouver ! Cochon de Malfort !!! Mais nous serons vengés ! Croyez-moi, Messieurs, nous serons VENGÉS !!! (Il s’échauffe et s’énerve, tourne en rond dans le bureau, sous le regard des trois amis) Vengés !! Ach. Malfort !! J’ai essayé de me venger. Il a échappé ce cochon ! Echappé. C’est sa femme qui était dans la voiture que j’ai fait saboter ! Cochon de Malfort ! Il a échappé ! Ach ! (Arthur, livide, s’est redressé sur son siège et Béatrace a toutes les peines du monde à le contenir) Bref, quand le Maire nous a éveillés, sa femme et moi, c’était quoi son nom au fait, à cette zalope ? Mais on dormait bien (rire satisfait), j’étais redoutablement vigoureux à l’époque et je me souviens de l’avoir baisée toute la nuit… Bref, quand il nous a réveillés pour me dire de partir au plus vite, que le Fort était tombé aux mains de la bande de Malfort, j’ai dû me cacher ! ME CACHER !! Vous entendez, Messieurs, moi, MOI, Oberst Kuhhirt, me cacher à l’arrière de la Traction du Maire jusqu’à Marinoval, jusqu’à l’entrée que les Chochos avaient préparée pour accueillir discrètement les voyageurs et qui était reliée à Agotchilho par un petit train. Et dire que je n’ai même pas pu tuer ce Malfort !!! Mais ma vengeance sera bien pire ! Mon fils a eu là une idée géniale ! Géniale ! Au fait, je vais vous dire, entre nous, c’est tellement drôle… Cette nuit là, j’avais engrossé la mairesse ! On dit comme ça, non, la mairesse ? Ya ? Je l’ai engrossée cette zalope ! Cette grosse cochonne ! (il éclate d’un rire tonitruant) Le Maire de Saint Tignous sur Nivette aujourd’hui, z’est mon fils !!!
Le Numéro Deux rit à gorge déployée, tête renversée et bras levés, se tape sur les cuisses, et puis il s’assied d’un coup sur le siège qu’il a quitté, croise les bras sur le bureau et s’endort.

  Un lourd silence…

- C’était ma mère…
Arthur, le regard dans le vide, les larmes aux yeux…
Béatrace lui pose la main sur l’épaule…
- Cette ordure s’est vanté d’avoir fait assassiner ma mère…
Rébéquée se relève, sentant monter une rage meurtrière dans le ton glacé d’Arthur :
- Il en a fait beaucoup d’autres, Arthur. Contiens-toi, pour Clèm et Victor, pour le monde entier, je t’en supplie. Moi aussi j’aimerais le démolir petit bout par petit bout. Je t’en prie Arthur…

Arthur se rassied.
- Il faut dormir, tout le monde. Dormez, je veillerai, reprend Rébéquée…
- Viens, viens Arthur, viens dormir avec moi, souffle Béatrace, viens…
Et elle l’entraîne par la main et s’allonge près de lui sur le tas des rideaux accumulés dans un coin d’ombre. On entend quelques soupirs, quelques gémissements…

 
La tête sur le pupitre, devant les trois écrans du bureau, Rébéquée somnole… C’est tout autant la sensation d’une présence derrière elle qu’une sonnerie discrète qui l’ont éveillée, d’un coup lucide, comme elle en a coutume :
- C’est un message du Hai II, il faut que je réponde… marmonne le Numéro Deux debout derrière elle.
L’écran de droite s’est éclairé et un message s’affiche : « Sous-marins d’attaque détectés. Les prenons en charge. Communiquer réactions missile sur Washington. Réception dans une heure ».

- Qu’est-ce que cela veut dire ? demande Arthur qui s’est levé à son tour après s’être délicatement désemboîté de Béatrace, et qui, les traits tirés, se penche sur l’épaule du Numéro Deux.

Le Numéro Deux le regarde avec la déférence de son délire et lui répond qu’il s’agit d’un des messages compactés, « flash », que le sous-marin émet sans émerger via son antenne filaire à destination de l’un des satellites de transmission qu’ils utilisent, pour ne pas être détectés. L’antenne flottante est déroulée quelques minutes et sera redéployée dans une heure pour recueillir la réponse. Je devrai aussi annoncer ce qui est arrivé à l’U118 et à mon petit-fils, ajoute le Numéro Deux…

- Il n’en est pas question, votre devoir est de ne pas les perturber dans leur tâche. Je vous donnerai le contenu du communiqué, vous le mettrez en forme, lui indique Arthur avec un sourire féroce.
- Mais cependant…
Béatrace s’est approchée à son tour et pose ses deux mains sur les épaules du Numéro Deux en reprenant le « ton Hitler » :
- Faites ce qu’il vous dit ! C’est mon envoyé direct ! Dites que votre sous-marin et son équipage sont bien arrivés, pour ne pas les inquiéter : leur mission est capitale !

Avec un large sourire, le Numéro Deux s’assied derrière la console et appuie sur une touche :
- C’est l’accusé de réception, annonce-t-il. Cela indique que le message est bien arrivé et que tout est normal à la base.
Puis il compose le message, y ajoute codes et procédures et appuie sur la touche du début :
- Voilà, ils le recevront en une seconde dès qu’ils seront connectés au satellite. Ach, la technique facilite bien des choses. Mais l’objectif reste le même. Nous vaincrons !
- C’est bien, soldat, maintenant, allez vous reposer, lui intime Béatrace avec un sérieux absolu.
Elle lui désigne le siège du Numéro Un où, zombifié, il va s’effondrer avec un soupir de satisfaction.

- J’ai noté la procédure, remarque Arthur.
- Moi aussi, confirme Rébéquée.
- Moi itou, assure Béatrace. Et puis elle recule d’un pas et demande au Numéro Deux qui la regarde encore d’un œil trouble :
- La salle de bains ?
Il se redresse à demi pour répondre :
- Porte du fond à droite et première à gauche…
- Merci
- Che fous en prie…
Et il se redresse encore pour saluer d’une inclinaison prussienne du buste lorsqu’elle sort avec un petit geste à l’intention d’Arthur et de Rébéquée.

  A ce moment, l’écran du milieu affiche la dernière édition de la Lanterne :
« Les Écolocroques à Washington : un missile devant

la Maison Blanche…. »
Arthur et Rébéquée lisent rapidement et :
« Eusèbe Malfort nommé plénipotentiaire »
Et puis la nouvelle :
« Réunion du Conseil de Sécurité de l’ONU »
- Décidément, il faut trouver le moyen de communiquer, déclare Arthur.

- Ach ! Malfort est dans la nasse !!! s’écrie le Numéro Deux manifestement réjoui et tout éveillé par la nouvelle.
- Mais… Quelle nasse ? demande Arthur.
- C’est comme… Tenez, en 1942, je commandais l’U114 qui devait combattre les convois Alliés dans l’Atlantique Nord, et j’avais été pris en chasse par un destroyer anglais. Je l’ai entraîné là où je voulais… Je me suis comporté comme un appât, un  lièvre, qu’il a poursuivi jusqu’à portée de torpille de mon frère de chasse qui l’attendait au détour d’un fjord. Il était tellement occupé à me pourchasser qu’il n’a rien vu venir ! Boum !!! Il doit encore se demander ce qui lui est arrivé !!! C’est une stratégie élémentaire, mais ça marche à tous les coups.
- Mais alors, quel est votre véritable objectif  si les Écolocroques sont un leurre ?

- Il a coulé à pic, sans avoir le temps de lancer un appel radio… Juste quelques dizaines de rescapés qu’on a laissés là à barboter ! Ach… Très drôle… C’est là que j’ai vu pour la première fois à quel point les crabes sont efficaces : la mer s’est mise à grouiller… J’ai cru que c’étaient des requins… Non ! Des crabes noirs, comme ceux qui sont ici pour faire le ménage, comme ceux qui ont bouffé ce petit con … Comment il s’appelait déjà ? Oui, Hector, c’est ça… Ach ! Vous auriez dû voir la tête des journalistes qui étaient venus le chercher ici, devant le spectacle !!! Ça les a rendus dociles tout de suite !!!
Le Numéro Deux s’esclaffe, rit aux éclats, se tape sur les cuisses…
- Hector ? demande Rébéquée dangereusement calme.
- Hector, le petit bonhomme qui avait voulu nous faire chanter, avec sa gamine boulangère, celle qu’on a donnée aux Chochos pour amuser le concierge, Hector, quoi. Ici, on ne dit plus « c’est un con », on dit « C’est Hector ». Il a gobé l’appât, l’hameçon et la ligne ! On lui a fait « découvrir » les Écolocroques, et transmettre le dossier au petit journal local pour qu’il enquête comme un grand. Malfort n’aurait jamais marché dans une histoire comme ça, mais si c’était un autre journaliste qui lui apportait, ça devenait assez crédible pour son crétin de fils !!! Ahhh ! Ahhh ! Ahhh ! Et moi je suivais tout ça à la piste !!! Mais on a commencé les choses sérieuses maintenant…

  Rébéquée et Arthur se regardent pour ne pas le voir, ne pas réagir, le laisser parler, l’écouter, comprendre sans bouger, n’offrir qu’un visage impassible.

Hector, le petit ami d’Hélène… Rébéquée ne comprend que trop bien, ou plutôt, croit ne comprendre que trop bien. Elle revoit l’image affolante de la pince qui se dresse derrière Jules… Elle comprend que Vic et Clèm ont dû assister à une horreur du même ordre, elle perçoit le chantage qu’ils subissent… Les communiqués qu’ils relaient s’ensanglantent… Où sommes-nous ? Qui sont ces gens ?
  Le Numéro Deux se pavane dans le fauteuil du Numéro Un, épanoui, ravi, heureux…
- Et le bonheur d’avoir retrouvé mon Führer ! Ach…
Il se renverse sur le dossier, paisible comme un vieux bébé.
- Il faut joindre mon père, souffle Arthur précipitamment, le prévenir, établir une communication sûre… Je vais remonter. Il y a un locotracteur disponible à la base de sous-marins. Je vais y aller. Dès que les Chochos reviendront… Je leur demanderai de me guider jusque là. De là je pourrai communiquer avec lui… En attendant, où est passée Béatrace ?
- Pipi, lui indique Rébéquée.
- Il faut envoyer le message au Hai II s’écrie le Numéro Deux soudain réveillé… Il faut…
Il se lève d’un bond et rejoint Arthur et Rébéquée dans le bureau technique, devant la console.

Arthur hésite regarde Rébéquée, surpris, et s’écarte du pupitre pour lui laisser la place tout en se plaçant derrière lui pour pouvoir l’assommer au besoin, on ne sait jamais :
- Transmettre les informations. Ach ! Eusèbe Malfort, on te tient ! Et il tape le message :
« Titres de la Lanterne :
« Les Écolocroques à Washington : un missile devant

la Maison Blanche…. »
« Eusèbe Malfort nommé plénipotentiaire »
Et le Numéro Deux retourne s’installer dans le fauteuil du Numéro Un, toujours aussi épanoui, dodeline un peu de la tête, la pose entre ses bras croisés, et s’endort.
 

OPÉRATION ALU / P1C3E23

P1C3E23 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 23)

  N°71 / OPÉRATION ALU / P1C3E23

 
C’est l’histoire où Pouacre expose sa théorie du Pouvoir et commence à exposer ses plans.

 
Vendredi 22 avril
18 heures (et quelques minutes)
17 heures (et quelques minutes) GMT
Thulé

 
Le couloir assez étroit laisse entendre les cris et les rires qui sortent par giclées des chambres qui le bordent :
- Il faut bien que ces pauvres marins s’expriment, n’est-ce pas, ma chère ? Deux mois de mer et ces derniers jours en votre compagnie les ont quelque peu mis sous pression ! Heureusement, les Chochos nous ont envoyé quelques femelles fraîches à saillir. Et puis quelques filles vénales ou curieuses répondent toujours à nos invitations pour l’occasion et pour la détente des cadres !!!

  Il fait chaud dans ce que le Numéro Un a appelé
la Base. Ils ont laissé leurs fourrures aux mains des deux gardes venus à cette fin lorsqu’ils ont quitté le quai. Ils se retrouvent donc tous uniformément vêtus de leur combinaison de travail, sans autres insignes ou distinctions. Manifestement, ici, tout le monde connaît tout le monde pour ce qu’il est.

  Le large couloir d’entrée s’est réduit à ce passage étroit entre les chambres d’un bordel. Parfois ouvertes.
- Vous pouvez regarder, vous savez, ironise le Numéro Un à l’intention de Clèm et de Victor. Et même consommer !
Son rire gras reste sans échos.

 
La promenade est interminable. Clèm se raccroche à la main de Victor, lui enfonçant les ongles dans la paume sans qu’il bronche.
 

Enfin, ils arrivent dans un couloir plus large, qui semble d’ailleurs être celui qu’ils avaient emprunté au début de leur promenade, et dont ils soupçonnent sans même avoir à se concerter que le Numéro Un ne les a détournés que pour leur offrir le spectacle du bordel en pleine action.

 
Et là, ils s’arrêtent devant une porte vitrée marquée d’un large 4 sous lequel se trouve un non moins large 5.

- Vous voici chez nous, annonce la fille du Numéro Un que l’on entend pour la première fois. Voix métallique, brève et sèche d’une petite blonde dure aux yeux d’un bleu délavé.

Elle reprend :
- Comme dans tous les laboratoires classés, il faut procéder à l’identification du personnel admis. Votre statut d’invités vous donne accès aux plus secrets des recoins de notre base, mais il faut vous identifier. J’ajoute qu’une intrusion illicite entraîne la mise à mort immédiate et automatique de l’intrus. Les gardes nous attendront dehors.

 
La première porte franchie, ils se retrouvent dans une pièce peinte en bleu séparée en deux par une cloison vitrée. Les Numéros Quatre et Cinq enfilent chacun une blouse blanche marquée à leur numéro. La fille du Numéro Un enchaîne :
- Vous allez passer derrière cette vitre, l’un après l’autre, Clémentine la première et Victor la suivra lorsqu’elle en aura fini. Nous, ajoute-t-elle avec un sourire froid, nous sommes déjà identifiés.

Ce qui fait rire le Numéro Un.

  Un peu désemparée, Clèm passe derrière la vitre dans la partie de la salle qu’elle isole et où se trouvent deux caméras. Surprise : la vitre est en fait une glace sans tain et elle se trouve bien plus isolée qu’elle ne l’aurait pensé.

- Vous allez lire à haute voix le texte qui se trouve écrit sur l’écran du prompteur au-dessus de la caméra, et vous marcherez de droite à gauche et de gauche à droite jusqu’à ce que je vous dise d’arrêter. Regardez devant vous.
 
Le texte n’est autre que la première proclamation que leur a fait transmettre le Numéro Un lorsqu’ils sont arrivés à bord du sous-marin.
Clèm s’exécute en arpentant machinalement l’espace laissé libre entre les caméras.

- C’est bien, merci, vous pouvez ressortir. Victor va vous remplacer.
  Victor, qui a assisté à la scène sans un mot, se livre à la même pantomime avant de ressortir à son tour.

- Très bien, approuve le Numéro Un. Il vous suffira maintenant de décliner à haute voix votre nom devant la borne d’entrée d’un endroit quelconque de la base pour que les portes vous en soient ouvertes. N’est-ce pas la preuve de notre transparence face à

la Presse ?

Ce qui, va savoir pourquoi, a le don de faire rire tout le monde.

Sauf Victor et Clèm, plus mal à l’aise que jamais devant cette hilarité.

  - Allons, détendez-vous mes bons amis ! Pouacre, mon cher gendre, montrez-leur d’abord votre labo, il les amusera plus que celui de votre épouse !

Deux portes au fond de la pièce, l’une bien sûr, marqué d’un 4, l’autre d’un 5.

Le Numéro Un se place devant la porte 5 et déclare fermement :
- Numéro Un.

La porte coulisse vivement de côté et s’ouvre sur ce qui leur semble être une antichambre. Le Numéro Un entre et la porte se referme si vite qu’ils n’ont pas le temps de voir clairement ce qu’elle cache.
- A vous, grogne Pouacre en poussant Victor.
- Que dois-je faire ?
- Vous énoncez « Victor », et vous entrez.

La porte s’ouvre en effet devant lui et se referme en claquant dès qu’il l’a franchie. Le Numéro Un l’accueille par un large sourire :
- Bravo mon cher, vous remarquez quelle est l’efficacité de ce matériel ? Dites-vous bien que si vous n’aviez pas été reconnu, la porte se serait quand même ouverte, mais cette antichambre serait immédiatement devenue une chambre à gaz.

Ce qui le plonge dans une joie pure, à l’idée du bon tour joué à l’intrus.

Clémentine entre à son tour, puis les Numéros Quatre et Cinq.

- Allons, cher ami, montrez-nous votre domaine !

Pouacre ouvre la porte marquée d’un large 5.

  Victor a dû voir des endroits semblables à celui qu’il découvre, dans les films qui racontent comment les stratèges modernes dirigent leurs opérations : les murs sont couverts de cartes lumineuses où des plots de couleur marquent de mystérieux éléments sans doute d’une importance capitale pour le salut du monde, ou pour le moins, pour le déroulement des opérations en cours. A part ces cartes, la salle reste dans la pénombre. Au fond, quelques opérateurs sont assis devant des consoles informatiques, mais ils ne lèvent pas la tête, absorbés par leur tâche. 

Au centre, une grande table ovale entourée d’une douzaine de sièges confortables, couverte de papiers.

Professionnellement curieux, Victor observe en cherchant à comprendre. Clèm se détend un peu, libérée sans doute par la pénombre ambiante.

- Vous voici dans la salle des opérations. C’est ici que se concrétisent les efforts des multiples laboratoires que vous verrez plus tard si vous le souhaitez, où nous avons mis au point quelques unes de nos découvertes et de nos inventions, et où nous rassemblons les résultats des recherches que nous avons entreprises.

Il interroge le Numéro Un du regard, manifestement satisfait de disposer d’un public attentif. D’un hochement de tête, celui-ci l’encourage à poursuivre.
 
Dressé sur ses talons, le petit bonhomme se tend comme un arc en renversant la tête, comme s’il cherchait l’inspiration en un point du plafond. Noir de poil et court sur pattes, sec et nerveux dans sa blouse blanche, il se balance ainsi quelque temps dans le silence feutré de la grande salle.

- Savez-vous quelle a été, ces derniers siècles, l’arme la plus décisive, l’arme devant laquelle ont dû s’incliner les plus grands génies militaires ?

Directement interpellés, Vic et Clèm se regardent sans répondre.

- Non, naturellement. Vous êtes de ces gens ordinaires qui se contentent de leur petite vie, pour qui il suffit de dominer leur petit destin, ou de croire qu’ils le dominent, et au mieux, lorsque la chance leur en est donnée, de croire qu’ils dominent celui de deux ou trois subordonnés, pour parvenir à ce qu’ils appellent le bonheur ou même la vertu…

- Depuis qu’ils nous ont rencontrés, enchaîne paternellement le Numéro Un,  ils doivent avoir pris conscience d’une autre dimension de la vie, de la dimension qu’apporte le Pouvoir, n’est-ce pas ? (Il se tourne vers Vic que la suffisance de Pouacre commençait à faire frémir des moustaches) Vous savez qu’il me suffirait d’un mot pour vous faire basculer dans le néant, de l’autre côté des portes de notre bordel, de même qu’il m’a suffi d’un mot pour vous amener à la compréhension de nos arcanes… Mais poursuivez, mon cher Numéro Cinq… Vous parliez de cette Arme absolue…

  - En effet, et je peux déjà vous dire qu’elle n’a rien d’un explosif, ni d’une bombe, ni d’une structure politique, ou même d’une organisation… Non. Les grands conquérants européens des derniers siècles, Napoléon ou Hitler (le Numéro Un se met brièvement au garde-à-vous), qui nous ont montré

la Voie, ont perdu leur combat. Bien sûr, ils se sont heurtés à des résistances armées, idéologiques, politiques. Mais ces résistances, qui les ont vaincus, ont bénéficié d’un puissant allié qu’elles n’ont pas convoqué mais qui s’est manifesté par hasard, ou plutôt, et il faut le reconnaître, que les Conquérants ont ignoré. Ont négligé. A tort. En fait, ils ont été vaincus par leur propre imprévoyance plus que par les oppositions qu’ils ont dû affronter. Par un allié objectif de ces résistances. Et ils ont donc été vaincus…
  Il pousse son effet, laisse durer l’attente, petit homme nerveux qui « sait » et qui fait peser ce savoir sur les pauvres ignorants qu’il va daigner éclairer de sa science, malgré tout le mépris qu’ils lui inspirent…

  - Ils ont été vaincus par le froid. L’un à Moscou, l’autre à Stalingrad. Ils se sont perdus dans la neige et dans la glace que connaissaient ceux qu’ils voulaient envahir et qu’ils avaient déjà conquis par les armes, mais qui ont su attendre l’arrivée de leur allié, l’arrivée de l’hiver.

- Il n’y a pas eu que cela… se hasarde Victor.

- Il n’y a eu que cela, en fin de compte, tranche le Numéro Un, et c’est cela qu’à notre tour nous allons utiliser pour vaincre, Monsieur Bourriqué.  D’autant plus que nos adversaires ne s’y attendent pas et que la surprise sera totale. En quantité, nous n’avons pas beaucoup d’armes par rapport à eux, et ces armes, ils le savent aussi bien que nous, sont inutilisables à grande échelle. Je vous l’ai déjà dit, il serait stupide de détruire le monde que nous allons conquérir ! Et bien sûr, ils sont des milliers de fois plus nombreux que nous. Que nous, qui ne sommes qu’une Famille.
Ce sont les descendants directs des vainqueurs de Stalingrad. Mais ils commettent une erreur fatale : celle de l’arrogance. Ils se sont si bien approprié leur « victoire » qu’ils en ont oublié à quoi ils la devaient. Nous pouvons donc les surprendre.
Et vous allez voir comment…

Sur un pan de mur s’allume un vaste écran où s’affiche l’image d’un hall souterrain au centre duquel se dresse une fusée. Puis le panneau se divise en quatre images différentes, quoique très voisines, de quatre halls où se dressent quatre fusées.
 
- L’Opération Alu commence, triomphe Pouacre qui en grince de joie.

  Le compte à rebours s’affiche, de manière pratiquement simultanée, dans l’angle de chacune des images. 

  Pouacre enchaîne :
- La fusée numéro 1 se trouve ici, à quelques centaines de mètres (sur chacune des images, une coupole s’ouvre dévoilant deux ciels nocturnes et deux ciels ensoleillés)
La fusée numéro 2 est en Finlande, à Andøya, les deux autres sont dans l’archipel des Chonos, au large du Chili, où il est près de midi.

Les salles se sont vidées, sur les quatre images, et les comptes à rebours, synchrones, s’achèvent. Dans un silence irréel, les quatre fusées s’élèvent dans un torrent de flammes.

- Chacune des ces fusées transporte deux mille cinq cents kilos de nanopoudre d’alumine et va les disperser en une nappe uniforme étalée juste au-dessus de la stratosphère, là où elle pourra subsister plusieurs années en formant un film impalpable, mais suffisant pour absorber 5 % du rayonnement solaire.
- Le réchauffement de la planète est vaincu, mon cher Victor, ce sera à Clèm de prendre le relais pour vous garder au chaud s’esclaffe le Numéro Un.
- Et vous croyez vraiment que vos dix tonnes d’aluminium…
- Ce n’est que le début du processus, enchaîne Pouacre d’un air satisfait. Après l’atmosphère, ce sont les océans que nous allons maîtriser…
- Mais peut-être serait-il bon de leur montrer mon laboratoire ? s’interpose le Numéro Quatre…