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SAUCISSES INDUSTRIELLES / P3C1E15

P3C1E15 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 15)

N°160 / SAUCISSES INDUSTRIELLES / P3C1E15


 
C’est l’histoire où nous apprenons que les cadavres de l’autoroute sont bien ceux de Ted et de Jo. Amélie explique comment sont fabriquées les saucisses de

la Nouvelle Réna. Elle a découvert « l’améline ». Et l’Amour.

  Vendredi 10 juin
9 heures
Chez Mado

La clochette de la porte marque l’entrée de ceux qui étaient attendus avec tellement d’impatience :
- Ah, vous voilà !
- Pardon, commissaire, c’est de ma faute, s’excuse Amélie avec un sourire à faire fondre la banquise… J’ai été retenue sur la route. Lepif m’a appelée à 6 heures chez moi lorsqu’on lui a communiqué votre demande, et…
- Bon, ça va, ça va… Une demi-heure de retard… Et on est pressés. Il a eu raison de se faire excuser par vous, mais il aurait pu venir sans vous attendre…

 
Lepif garde le nez baissé dans son col, comme un gamin pris en faute, et le regard en-dessous qu’il lance à Amélie fait rire Mado :
- Voyez pas qu’il est amoureux, commissaire ?

  Lepif se redresse, l’air furieux, rouge comme un coq :
- Ah, toi ! Zézette !!!
- Mado, Lepif, Mado, le reprend Ravot qui du coup éclate de rire, et remercie-la, elle t’évite l’engueulade…
 
Amélie, surprise, a ouvert de grands yeux avant de rougir à son tour. Et une rouquine qui rougit, c’est l’incendie… Et puis elle est prise par la contagion du rire et elle demande à Lepif :
- Mais… ?

  Lepif a repiqué du nez dans son col et tortille un bouton de sa veste entre ses doigts…

 
Alors Amélie tend le cou et dépose un petit baiser sur sa joue…

  - Bon, c’est fini Marivaux ? On a du boulot !
- Pardon commissaire, je…
- Vous, Lepif, vous aurez tout le temps de vous expliquer plus tard…
- Et quand vous aurez trouvé le temps, j’offrirai le champagne ! enchaîne Mado qui apporte deux cafés de plus pour les nouveaux arrivés avant de se retirer discrètement derrière son comptoir.
 
- D’abord, faites-moi le point sur ce que vous avez de neuf, reprend Ravot qui a retrouvé tout son sérieux et feint d’ignorer les petits coups d’œil (totalement extra professionnels) qu’échangent ses collègues.
- J’ai obtenu les résultats de l’autopsie : il s’agit bien de Jo et de Ted. Formule dentaire, ADN, etc, tout concorde. Mais les corps étaient très abîmés, comme vous le pensez bien : il y avait 30 000 litres d’essence dans la citerne qui a brûlé… Heureusement que les gros extincteurs de la station-service ont pu sauver une partie des cabines des camions, sinon on n’aurait rien retrouvé d’eux.
- J’ai pu prélever des traces d’ADN dans la pulpe des dents qui n’ont pas éclaté dans l’incendie, précise Amélie (et du coup Ravot la regarde d’un œil moins romantique, même si Lepif réagit à cette déclaration comme à la voix des anges),  mais les viscères étaient carbonisés.
- Tous ? demande Lepif…
- Tous, répond Amélie, au bord de l’extase…

  Lepif soupire et précise, la voix défaillante :
- Panosier, le légiste, a quand même établi que le cœur de Ted avait été transpercé par une pointe, une sorte de pic à glace.
- Ils ont sans aucun doute été assassinés, susurre Amélie, qui le couve du regard ébloui de Bernadette devant la grotte.
- En plein cœur, bafouille-t-il…
- En plein cœur, souffle-t-elle avec la foi de l’aveu…
- C’est merveilleux, enchaîne-t-il en lui prenant la main.
- Oh, oui, approuve-t-elle en lui cédant avec l’abandon farouche d’une jeune vierge le soir de ses noces…

 
Paf !!! Ravot tape du poing sur la table.

  - Si on m’avait dit un jour que je serais emmerdé par les roucoulements des perdreaux sous mes ordres ! C’est fini, oui ? 

 
Les deux perdreaux visés atterrissent, s’ébrouent, l’air coupable, et se reprennent, confus et gênés, sous les rires (mal) contenus de Mado qui pouffe derrière son comptoir :
- Faut pas les engueuler, commissaire, c’est la surprise du coup de foudre…
- Bon, on reprend : donc, les deux corps ont été identifiés et le crime est établi. Quoi de neuf du côté des coupables ? 

  Lepif s’arrache douloureusement au vert et lumineux regard d’Amélie et redescend sur terre :
- Humevesne et Suceprout ? Ils sont très certainement coupables, mais ils ont un alibi pour mardi, jour de l’enlèvement de Jo et de Ted. Du matin jusqu’au soir, ils se trouvaient au Nègre Blanc, une « maison » accueillante de Bordeaux où ils dépensaient un gros gain ramassé aux courses la veille. Ils sont passés directement de l’hippodrome au bordel et n’en sont ressortis que le soir pour aller faire la java à l’extérieur. C’est au cours de cette java que les « amis » de Mado les ont repérés. A moins d’une connivence de tout le bordel… En principe, on devrait les relâcher…
- Pas question, je les enchriste pour scandale sur la voie publique… Avec la plainte des patronnes du Tapas’Embal’ et celle de Mado…
- Elles ont retiré leur plainte…
- Quoi ?
- Oui, elles sont repassées hier soir au commissariat en disant qu’elles avaient réfléchi, que ce n’était pas grave au point de faire des histoires…
- Je ne connais pas toute l’affaire, intervient Amélie Fouad, mais il me semble que cela sent la grosse arnaque, non ?
- C’est une grosse arnaque, intervient Mado à son tour, à la surprise du commissaire, qui décidément ne s’y retrouve plus, entre Lepif tourtereau et sa logeuse qui se mêle de l’enquête.  Bon, je vous aide, mais vous comprendrez que je ne porte pas plainte : ma « situation » est délicate (Ravot et Lepif approuvent de la tête sans qu’Amélie comprenne cette connivence)… Mais je connais le Nègre Blanc. C’est un clandé pratiquement officiel où viennent les grosses légumes, et spécialement ces Messieurs de la Ville. Intouchable. N’essayez pas, commissaire… Mais surtout, il appartient à l’Imporium. Comme le champ de courses…
- L’Imporium qui se trouve aussi financièrement lié au groupe Tapas’Embal, et soutient très indirectement Super Troc, c’est-à-dire C’est tout Naturel et la Nouvelle Réna… Leur représentant officiel, un certain Aloïs Guétotrou-Kifumsec se trouvait au Tapas’Embal’ le soir de l’inauguration et du meurtre de Luis… Dubrieux de la Brigade Financière de Paris,  m’a confirmé leurs liens, ajoute Lepif, tout fier d’apporter sa contribution et de montrer que fleurette du matin n’exclut pas l’enquêteur du terrain.
- L’Imporium, hein… On avait déjà connu ça à Paris, Lepif…
- Oui, on en parlait comme d’une sorte de Super-Mafia légendaire…
Mado ricane :
- Ils n’ont rien de légendaire, mais vous ne pourrez pas les coincer : ils sont trop discrets, trop riches, et trop malins…
- On se trouve devant le problème que Dubrieux caractérise toujours de la même manière : on devine, on suppose et même, on sait, mais on ne prouve rien, ajoute Lepif.
- En somme on n’est pas plus avancés, sauf, comme vous dites, à prouver, en l’occurrence que tout le Nègre Blanc ment, et que les gens de Tapas’Embal’, boutiques et usines, sont manipulés… Ce serait peut-être possible si je disposais de dix enquêteurs à Bordeaux, et de l’appui de la hiérarchie, râle Ravot…

  Atmosphère morose…

  - J’ai autre chose, ajoute Amélie. A propos des saucisses que vous m’avez fait analyser. 
 
Pause dramatique… Elle enchaîne :
- J’ai d’abord pu retrouver leur mode de fabrication en interrogeant les responsables de Bordeaux par téléphone. Ils se sont montrés très coopératifs, comme s’ils étaient fiers de leurs procédés. Il y a là des choses surprenantes. J’ai appelé les services vétérinaires, et pour eux, tout est légal, mais on n’est jamais allé aussi loin dans la technologie industrielle de la viande : ils mélangent des viandes surgelées et des viandes fraîches, du bœuf d’Argentine et du porc de batterie sur pied qu’ils prévoient d’élever à côté de l’usine de transformation, ou même du mouton, dans des proportions variables. Le tout est « désossé » mécaniquement d’une manière révolutionnaire. Bref. Je détaille tout cela dans le rapport…
J’ai également comparé les deux types de saucisses que vous m’avez fournies, d’une part celles qui sont réservées aux « initiés » de

la Nouvelle Réna, et d’autre part, celles qui sont vendues aux clients « ordinaires », mais qui ont aussi été fabriquées par l’usine de Saint Tignous, qui a servi de « pilote », et qui proviendront maintenant de Bordeaux.

D’une manière générale, les saucisses sont embossées dans des boyaux artificiels produits à partir d’un liquide qui coagule à la chaleur. On appelle cela du « boyau collagène », du nom de la matière employée, d’origine biologique, proche de la gélatine. Ce boyau est façonné au fur et à mesure de la fabrication et glisse sur le cône de remplissage de l’embosseuse (c’est la machine à remplir les boyaux). Je l’explique dans mon rapport.
Mais c’est là que cela devient intéressant : dans ce boyau, j’ai trouvé une molécule bizarre. Elle semble inoffensive, mais elle est vraiment bizarre. J’ai pu déterminer qu’elle provient du lubrifiant utilisé pour leur mise en œuvre : pour faciliter le glissement du boyau sur la machine, on doit graisser très légèrement le cône de remplissage. Ils emploient de l’huile de sésame. 
- C’est pour l’ouvrir plus facilement sans doute, intervient Lepif, sérieux comme un notaire perdu dans la fumée de son cigare…
- L’ouvrir ? s’enquiert Ravot qui ne voit pas bien quel rapport il peut y avoir entre un lubrifiant et une ouverture non définie…
- Ouvrir le boyau, précise Lepif…
- Je ne vois pas quel rapport il peut y avoir entre un lubrifiant et l’ouverture d’un boyau, reprend Ravot toujours perplexe…
- C’est le sésame du boyau, insiste Lepif…
- ??? interroge silencieusement Ravot qui avance le menton, la bouche entr’ouverte, tout en fronçant désespérément les sourcils…
- Le « Sésame ouvre-toi » du boyau collagène, précise Lepif patient, souriant, pédagogique…

  Ravot passe ses deux mains crispées sur son visage atterré, et regarde Mado avec l’œil effondré d’un cocker abandonné sur une aire d’autoroute :
- C’est l’amour qui fait ça ?

  Mado hoche la tête pour confirmer ses craintes, et se retient de rire pour éviter une explosion qu’elle sent latente. Mais elle ne peut s’empêcher d’ajouter que pour son compte, elle préfère la vaseline…

 
D’une main lasse, le commissaire fait signe à Amélie :
- Poursuivez, mon enfant poursuivez, soupire-t-il enfin avec accablement…

  Il y a un temps. 

 
Amélie, qui souriait au nez de l’ange qui passe, reprend :
- Je parlais de l’huile de sésame… J’ai remarqué autre chose : les saucisses réservées aux « initiés » présentent une toute petite particularité. Cette huile, dont on ne retrouve que des traces très faibles dans le produit fini, semble contenir elle-même des traces d’un alcaloïde que je n’ai pas encore réussi à identifier, ou plutôt, des « morceaux » chimiques, de molécules  potentiellement constitutives d’alcaloïde. Des traces dans les traces : on travaille sur des nanogrammes, des milliardièmes de gramme. J’ai appelé cette molécule de « l’améline » en attendant d’en trouver le vrai nom, s’il existe déjà dans la nomenclature.
- De l’ « améline », soupire Lepif…
- … (sourire) c’est doublement curieux, d’abord parce qu’il n’y a en général pas d’alcaloïdes naturels dans les plantes qui produisent de l’huile, et ensuite, parce qu’on n’en trouve que dans les saucisses pour « initiés », et pas dans les autres saucisses fabriquées par Tapas’Embal’ sous d’autres marques. C’est comme s’ils utilisaient une huile de lubrification différente selon les produits, ou plutôt, comme s’ils ajoutaient de l’améline uniquement dans les produits destinés aux « initiés ». S’il s’agit bien d’un élément ajouté et pas d’une impureté accidentelle. Il faudra vérifier sur plusieurs lots, mais je n’en ai pas encore eu le temps.
Je n’ai pas non plus interrogé les fabricants à ce sujet. Ils ont déclaré à Lepif qu’ils produisaient les deux types de saucisses sur la même chaîne, en changeant simplement la proportion des viandes. J’irai volontiers rendre une petite visite à leur usine pour voir de plus près ce système de lubrification… Ah, oui… Aussi : les saucisses servies aux excités qui ont mis le siège devant le journal contenaient deux fois plus d’améline que celles qui sont fournies habituellement aux mêmes « initiés », qui se contentent alors de manifester une sorte d’état de manque lorsqu’ils en sont privés…
- Et ce sont ces bidons de « lubrifiant » que le Mélanippé a déchargés à Bordeaux, ajoute Lepif.
- Ces bidons contiennent effectivement de l’huile de sésame, mais pas du tout d’améline, j’ai vérifié, conclut Amélie avec un soupir.

Ravot hoche la tête :
- Tout cela est très intéressant. Vous avez pu retracer l’origine des matières premières ? demande-t-il à Lepif…
- La viande vient par bateaux frigorifiques depuis l’Argentine, ou d’élevages de la région pour les porcs vivants, jusqu’à ce que la porcherie intégrée soit opérationnelle. Il faudra vérifier tout cela, en particulier la nature des aliments que les animaux consommeront, mais leur diversité semble exclure tout trafic de ce côté-là.
- Je suis certaine que l’améline provient du lubrifiant, insiste Amélie…
- L’huile de sésame du Mélanippé a été chargée à Dakhla et a été produite au Maroc, en Mauritanie, au Sénégal et au Burkina, reprend Lepif, la matière première du boyau vient de Hambourg en wagons-citernes, et reste stockée dans de cuves en inox sur le site de Bordeaux. Elle est complétée par la transformation sur place des morceaux d’os récupérés sur les carcasses utilisées pour fabriquer la chair à saucisse. Ils pensent parvenir à une autosuffisance complète lorsque la porcherie fonctionnera.
- Pas d’améline là-dedans, observe Ravot songeur… Vous êtes bien sûre de vous ?
- A 99% commissaire. Mais dès que je disposerai d’un peu de temps, je ferai effectuer des analyses de vérification par d’autres labos. Il reste des additifs divers, classiques pour ce genre de produits, comme l’amidon utilisé comme coagulant, ou des sucres, des épices, des antioxydants, des stabilisants, des arômes divers, mais ils proviennent de fournisseurs spécialisés et les services vétérinaires ont constaté l’intégrité et l’authenticité des emballages. Tout est correct de ce côté-là. Le foisonnement est obtenu par de l’azote…
- Le foisonnement ? demande Ravot…
- Oui, explique Amélie, le dernier hachage est effectué sous vide pour éliminer l’oxygène et améliorer le rendement du cutter, mais ensuite, pour augmenter le volume final et alléger la masse, on injecte du gaz pour faire mousser la purée de viande préparée avant la cuisson et l’embossage.  Et la cuisson s’effectue dans la ligne d’embossage elle-même par chauffage ohmique… Mais c’est plus détaillé dans mon rapport…
- Bon appétit, grince Ravot.
- Rien que de très ordinaire en charcuterie industrielle, commissaire… Mais nulle part je n’ai remarqué quoi que ce soit qui ressemble à de l’améline, ni de près ni de loin.
  - Il faudra étudier tout cela de plus près, conclut Ravot. Vous avez bien travaillé. Mais maintenant, vous allez venir avec moi, j’ai quelque chose à vous montrer…
- Mais commissaire, on n’a pas fini d’éclaircir… s’offusque Ravot.
- Mais commissaire, mes analyses de contrôle… s’inquiète Amélie.
- Vos analyses attendront. Et vous, Lepif, appelez Martial pour qu’il prenne le relais des enquêtes. Il faudra également qu’il retrouve les traces d’un certain Falcon 7X qui, d’après Pélot, aurait fait naufrage dans le Pacifique au large du Chili, mais dont je pense qu’il est passé par Biarritz la nuit dernière.
- Un Falcon 7X ?
- L’avion d’affaires qui a emmené Boufigue et ses amis il y a un mois, après qu’ils se soient amusés avec Luis. Vous y êtes ? C’est cet avion-là, ou son frère jumeau, qui aurait embarqué Arthur Malfort lorsqu’il a disparu…
- Mais, patron…
- Venez, on en reparlera en voiture : j’ai beaucoup de choses à vous apprendre et à vous montrer, moi aussi…
- A bientôt, sourit Mado au passage, n’oubliez pas le champagne…
 

AFFAIRES DE SAUCISSES / P2C3E6

P2C3E6 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 6)

 
N° 129 / AFFAIRES DE SAUCISSES / P2C3E6

 
C’est l’histoire où l’on reparle des saucisses de chez Lartigo. Et de Gertrude. Les saucisses seraient-elles droguées ? Et puis, l’avion d’Arthur aurait-il disparu en mer?

  Lundi 06 juin
6 heures 30
Saint Tignous sur Nivette

 
Ravot est assis tout au fond, à « sa » table.

  Il en est à son deuxième café et se sent de mauvaise humeur. C’est rare, mais ça arrive.
 
Lepif entre le premier. 

  Mado, qui a perçu la mauvaise humeur du commissaire, n’a pas pris le temps de s’habiller pour venir le servir. D’habitude elle est « à poste » dès cinq heures et demie, mais hier, c’était son jour de sortie et la nuit a été chaude, là où elle est allée la passer. Et ça ne regarde personne, non mais. D’ailleurs personne ne se risquerait à lui poser de questions indiscrètes. Même pas le commissaire, qui a les clés de la maison quand la patronne n’est pas là.
 
Il n’empêche que le commissaire est de mauvaise humeur. 

  Alors en bons diplomates, ils évitent de s’y frotter, et pour ne pas le faire attendre, Mado est venue ouvrir le bar dès six heures dans son peignoir en pilou (mauve dégueulis pinard à parements verts tisane, pour équilibrer, avec un large ceinturon de cuir clouté qui a connu d’autres usages. Lesquels, ça ne vous regarde pas). Et puis, Ravot servi, elle l’a planté là pour aller faire sa toilette et elle est revenue, en tablier bleu, tout juste au moment où Lepif ouvre la porte.

 
- Je vous ai dit de venir parce que j’ai reçu un appel de notre ami Jo de chez Lartigo. Il est de nuit avec son copain Ted et tout ce qu’il m’a dit c’est qu’ils passeraient prendre un pot ici en sortant du boulot, vers 7 heures…

Lepif s’est assis sans un mot. Lui non plus n’est pas d’excellente humeur : le lundi matin, commencer à six heures et demie au lieu de huit heures, « ça ne se fait pas ».

- Un café, Mado, commande-t-il sans répondre. J’ai besoin de me réveiller…
Ravot feint de ne pas avoir saisi l’allusion et poursuit :
- Comme je ne vous ai pas vu de la semaine dernière, je suppose que vous avez avancé…
- J’allais vous faire mon rapport, patron…
- Eh bien faites-le…
- Bon…

  Mado apporte le café demandé (petit noir serré sans sucre comme d’hab.) et ne fait même pas semblant de s’intéresser à ce qui se passe : elle retourne briquer son comptoir qui a dû s’encrasser grave après une journée sans patronne.

  - Alors voilà, reprend Lepif. J’ai cherché deux choses : d’abord à retrouver les liens entre

la Nouvelle Réna et les saucisses Lartigo. Je ne suis pas spécialiste de la chose, donc j’ai demandé à l’ami Dubrieux, de

la Brigade Financière parisienne de jeter son œil là-dessus (Hochements de tête approbateurs de Ravot, qui semble s’adoucir). J’attends sa réponse, mais il m’a déjà indiqué qu’à première vue il n’y avait aucun rapport sauf de client à fournisseur. Lartigo a été repris par Finette de Sainte Fouillouse pour le groupe Tapas’Embal’. Finette travaille pour diverses sociétés espagnoles qui produisent des tapas pour Tapas’Embal’, que lui aurait légués son cousin Déodat, mort au moment de l’explosion atomique de Gibraltar. Il a quand même trouvé trace auprès de ces derniers d’un mystérieux Imporium qui ferait dans la finance internationale et qu’il essaie d’éclaircir…
- Et quand on parle de finance internationale, on veut dire quoi exactement ? demande Ravot…
- Tout et rien, patron, tout et rien… Sauf que le même Imporium aurait soutenu le dossier qu’Arnaud Boufigue a dû présenter à la Grande Distribution au moment de la création de Super Troc…
- Tiens donc, comme on se retrouve…
- Mais Dubrieux n’a rien pu préciser et il m’a dit qu’entre sentir, savoir, et prouver…
- Il y a autant de distance qu’entre un mouton en peluche, un champ de flageolets, et un navarin d’agneau, je sais…
- … et qu’il pense que, même si on a des soupçons confirmés, on n’obtiendra jamais la moindre preuve, puisque tout cela transite par des endroits qu’on a faits pour ça…
- Il a raison : ce n’est pas par ce bout là qu’on pourra leur tirer la barbichette… A part ça ?
- A part ça, j’ai tenté de revoir notre amie Gertrude pour l’interviewer un peu plus… fermement…
- C’est une excellente idée, et je vous l’aurais conseillé si je n’avais pas fait confiance à vos initiatives (ça va beaucoup mieux, Ravot, il se détend, observe Lepif)…
- Je suis donc retourné chez elle, mais elle n’y était pas. Je suis allé à Super Troc, mais elle n’y était pas. A

la MJC…
- …mais elle n’y était pas…
- Ben non. Et c’est ça la nouvelle : Gertrude Pilon semble avoir disparu depuis plus d’une semaine…

  Eusèbe vient d’entrer : bruit de la porte et de la clochette que Mado y a accrochée pour être sûre de ne pas manquer un client.

  Ravot et Lepif se sont tus et ils lui tendent la main par-dessus la petite table tandis qu’il s’assied.

  En passant devant le bar, il a commandé un café à Mado qui a acquiescé d’un hochement de tête…

  - Alors, cette grande nouveauté ? demande Eusèbe. (Décidément tout le monde semble être de mauvais poil ce matin).
- Jo et Fred ne sont pas encore arrivés, mais Lepif vient de m’apprendre la disparition de Gertrude Pilon…
- Gertrude Pilon ?
- Mais oui, vous savez, la logeuse d’Arnaud Boufigue…
- Ah oui, la cinglée de la MJC ? Celle qui m’a enlevé il y a deux ans !
- On n’a pas pu le prouver, hélas… Et puis les amnisties tacites, grommelle Ravot…
- Oui, enfin… Et quelle importance ?
- Secondaire sans doute, répond Lepif à son tour, mais c’est celle qui était à notre connaissance la plus proche de Boufigue, en dehors du cadre de Super Troc, et celle qui a côtoyé au plus près Finette de Sainte Fouillouse quand elle installait le bureau des Écolocroques, il y a deux ans…
- Elle a peut-être rejoint Boufigue, observe Eusèbe en touillant le café que Mado vient de lui apporter, et en se disant que si ce n’est que ça, il aurait aussi bien pu rester au lit…
- J’essaie de trouver sa trace… Elle semble avoir assisté aux réunions de

la Nouvelle Réna depuis le début, et elle y aurait encore été vue, il y a un peu plus d’une semaine, d’après ce que nous ont déclaré des « Initiés » lambdas que l’on a interrogés. Mais vous savez à quel point ils sont flous en sortant de là… « L’influence mystique des Élus… » comme dit Daniel Forpris ! Se fiche de nous celui-là. Si au moins on pouvait trouver comment ils les choutent !
- Parce que vous croyez qu’ils les droguent ? demande Eusèbe en fronçant le front.
  (Après tout, se dit-il, les Écolocroques ont appris beaucoup de recettes des Goums… Il faudra que j’en parle à Amaïa…) Et il voit dans le regard du commissaire que leurs pensées se rejoignent. Mais, bon, on ne peut pas en parler devant Lepif, au grand regret de Ravot qui a fait quelques petits « stages » à Agotchilho pour approfondir sa connaissance du monde souterrain et l’intégrer dans ses problématiques de recherches, ce qui l’amène à penser que son adjoint serait plus efficace s’il était au courant de tout cela… Ce secret l’irrite, et il l’a dit à Eusèbe, un jour, comme ça. Réponse : un haussement d’épaules. 

  Ravot est agacé, et du coup, sa grogne remonte d’un cran :
- Et vous pensez que quelqu’un de normal boufferait des saucisses en dansant en jupette autour d’un arbre de carton sans être chouté à mort ? Et qu’en plus il (ou elle d’ailleurs) oublierait à peu près tout de ce qu’il y a fait ? Et qu’ensuite il dépenserait de l’argent pour s’acheter des saucisses à grignoter tout au long de la journée ? Et les acheter cher ! Les « Saucisses Spéciales Initiés », qu’ils ne vendent d’ailleurs qu’aux initiés après leurs séances de danse magique, valent plus du double des saucisses ordinaires. On en a saisi, sous divers prétextes et j’ai essayé d’en manger : elles sont uniformément aussi dégueulasses que les autres… Mais je vous assure que ni sur moi ni sur mes assistants elles ne produisent aucun effet particulier…
- Et les initiés ne veulent que celles-là ?
Lepif approuve du chef et enchaîne :
- Et si on leur en donne d’autres, ils manifestent de véritables symptômes de manque ! Oh, moins forts que ceux d’un junkie ordinaire, mais très nets ! J’en ai même entendu un me dire que ses saucisses éloignaient le Grand Putois Putassier !!!
- Et on n’y trouve rien, poursuit Ravot. Rien ! Pourtant les chimistes ont tout retourné dans l’atelier où on les fabrique. Rien.
- Vous l’avez visité cet atelier ?
- Oui, mais il a fallu insister, et ça n’a pas été la visite surprise que j’aurais voulu. On s’est fait accompagner pas des spécialistes des services d’hygiène qui ont fait des prélèvements. Tout est en inox, très propre, impeccable, répond Ravot. Ils reçoivent la viande congelée, la broient et la découpent telle quelle, sans même la désosser, dans des grosses machines…
 
- Ça s’appelle des cutters, enchaîne Fred qui vient d’entrer avec son copain Jo sans que personne les ait remarqués, tant ils sont pris par leur discussion.
- Ah vous voilà ! reprend Ravot grognon…
- On vous dérange ? demande Jo un peu vexé par l’accueil rogue du commissaire.
- Non, excusez-moi et asseyez-vous, je suis de mauvais poil, admet Ravot en appelant Mado d’un geste : Servez ces jeunes gens, je leur dois au moins un café pour me faire pardonner ma mauvaise humeur, ils ont passé la nuit à bosser…
- Et vous, vous l’avez visité cet atelier ? demande à son tour Eusèbe lorsque tout le monde se trouve installé autour de la table…
- Juste une fois, mais aucun des « anciens » de l’usine n’y travaille et on ne peut même pas s’en approcher. C’est comme une usine dans l’usine… Au début il y avait des gardes avec des chiens…
- Et plus maintenant, demande Ravot ?
- Non, il y a un peu de relâchement… Et puis il faut bien que certaines choses soient faites à l’extérieur, reprend Jo. Par exemple, la destruction des déchets…
- Comment ça ? demande Eusèbe…
- Oui, on ne désosse pas la viande. On ne la décongèle pas, on hache les carcasses congelées telles qu’elles arrivent par bateaux à Bordeaux et puis par la route en camions frigorifiques.
- Les os sont broyés avec la viande ? Mais alors il y a des os dans les saucisses !! proteste Lepif, ce qui fait rire Jo et Ted en initiés que l’innocence amuse.
- On trie les morceaux d’os les plus durs et les plus homogènes sur le convoyeur placé à la sortie du cutter et on les expédie aux déchets…
- Et il y a des gus qui trient tout ça ? poursuit Lepif dont la naïveté fait la joie des deux compères.
- C’est automatique, mais faut pas trop nous en demander, on n’est pas techniciens. Paraît que c’est assez chiadé. Ils ont monté un système du même genre  sur la chaîne où je travaille, explique Ted : ça marche avec des rayons X, mais je ne sais pas trop comment, ce que je sais c’est que lorsqu’il passe un morceau d’os, il est viré par un piston sur un convoyeur parallèle qui l’expédie aux déchets.
- Et c’est pareil quand les saucisses sont terminées, elles passent devant un détecteur de métaux et si elles contiennent la moindre particule de métal qui viendrait d’une machine ou de n’importe où, elle est virée, poursuit Jo.
- Mais, attendez, je voudrais comprendre, insiste Ravot qui se pique au jeu, s’il y a un morceau d’os sur lequel il reste de la viande ?
- En sortant du premier cutter, les morceaux font deux centimètres, en moyenne. Après, c’est un réglage : si c’est de l’os pur, il est viré. Si c’est, disons trois quarts os, un quart viande, c’est viré, mais si c’est moitié-moitié, on laisse passer…
- Mais on ne sent pas d’os dans les saucisses et d’après ce que vous dites, il doit en rester !
- C’est parce qu’après ça repasse dans un second cutter qui en fait de la purée, et là, on ne voit plus les os…  En principe, on peut tout laisser, la machine s’en fout, mais ça donne une consistance sableuse désagréable et ça use trop vite les couteaux. Si je me souviens bien de ce que j’ai entendu dire, ça diminue de moitié la perte, par rapport au désossage, sans parler du gain de main d’oeuvre…
- Mais c’est dégueulasse ! s’indigne Lepif
- Mais non, le calme Jo, placide, c’est comme ça que ça marche en industriel. Après on donne le goût par des épices et des arômes. C’est autorisé, hygiénique et tout. Paraît même que ça fait un apport de calcium et que c’est bon pour la santé… Et en tout cas, c’est moi qui suis à la sortie des déchets, et c’est pour ça que je vous ai demandé de venir…

 
Du coup, l’attention redouble. 

  Enfin, se dit Eusèbe…

 
Enfin se dit Lepif…

  Enfin, se dit Ravot…

 
Conscients de cette tension, Ted et Jo se regardent, contents de faire leur petit effet.

  - Voilà, reprend Jo. Dans l’ancien système, les déchets de carcasse étaient broyés et envoyés à des usines d’aliments pour animaux ou à l’équarrissage qui les brûlait. Mais maintenant, tout est brûlé tout de suite dans deux fours incinérateurs spéciaux qui récupèrent l’énergie des graisses que contiennent les déchets. Et qui filtrent les odeurs, parce qu’autrement Saint Tignous puerait la charogne carbonisée. Les convoyeurs arrivent directement dans les fours qu’on n’éteint jamais ensemble mais qui sont nettoyés tous les quinze jours, alternativement, pour éliminer les cendres qui s’accumulent au fond et dans les coins. Personne n’aime faire ce boulot, c’est assez dégueulasse, ça pue et les gens de la chaîne automatique, qui restent entre eux, ne sont vraiment pas sympas. Mais c’est le seul boulot qu’ils font faire par les gens de l’autre chaîne, de chez nous, quoi. Et je me suis porté volontaire, pour les voir de plus près. C’est comme ça que j’ai réussi à visiter leur usine, en leur disant que j’aimais comprendre, que ça me paraissait formidable comme technique, que c’étaient eux les plus forts, etc… Et c’est toujours moi qui nettoie le four, et ils ne me surveillent plus quand je travaille. 

 
Il sort de sa poche un mouchoir douteux aux coins noués et entreprend d’en défaire les nœuds :
- Et j’ai trouvé ça !

  Le mouchoir ouvert est étalé sur la table, entre les tasses à café vides.

 
Au milieu du carré de tissu, quatre vis métalliques, pansues, longues d’environ deux centimètres, de forme inhabituelle, creusées elles-mêmes d’un pas de vis à l’une de leurs extrémités…

  - Et je suis à peu près certain que cela ne provient d’aucune de nos machines…
 
On contemple les quatre vis en silence…

  - Et vous avez trouvé « ça » dans le four ?
- Dans l’incinérateur, oui, et je suis certain qu’elles n’y étaient pas au dernier nettoyage, puisque c’est moi qui l’ai effectué. Je  n’y aurais pas prêté une attention particulière si je n’avais pas visité l’usine entre temps. Ces vis ne peuvent provenir que d’un bloc de viande. Ce n’est pas un métal ordinaire : j’ai trouvé une fois un écrou en inox qui était tombé sur le convoyeur après le premier cutter. Il avait été viré par le détecteur de métaux qui vérifie les saucisses en bout de ligne. Il portait des entailles assez profondes qui provenaient du deuxième cutter. Une autre fois, c’est un morceau d’aluminium qui est tombé en bout de chaîne et qui est passé au four : il avait complètement fondu. Si vous regardez bien, vous voyez des petites griffures… Mais si c’est tout ce qu’il porte comme traces après être passé dans les deux cutters, c’est que c’est un métal très résistant… Alors ça m’a paru assez bizarre pour que je vous l’apporte…
- Et puis tu oublies… l’interrompt Ted, dimanche dernier, pas hier, celui d’avant…
- Ah oui, dimanche dernier, l’usine a été fermée : jour de récupération forcée. On nous l’a annoncé vendredi : maintenance des services généraux d’après ce qu’on nous a dit. Tout a été arrêté samedi, sauf l’usine spéciale, et même là, il n’y avait qu’un personnel minimum et les chefs…
- Les chefs ?
- Oui, l’état-major de madame de la Vorme Séchée, responsables de la production, mais nous, les petits, on ne les connaît pas…
- Et, poursuit Ted, vas-y, raconte !
- Oui, attends… Bon, moi j’ai nettoyé le four vendredi, mais j’ai vu une chose sur les enregistreurs de fonctionnement, c’est qu’il avait été allumé dimanche dernier. Sans personnel de production. Alors, ou bien les chefs ont fait tourner la chaîne, ou bien elle a tourné toute seule. Et ça, ça m’étonnerait !
- Attendez, attendez… l’interrompt Ravot qui voudrait comprendre… vous dites que l’usine de saucisses « spéciales » a tourné sans personnel dimanche dernier et que vendredi vous avez trouvé quatre vis dans l’incinérateur… Et c’est tout ?
- Ben oui, explique Jo. Vous vous rendez pas compte que tout est fait pour être automatique, sans rien qui sort jamais de l’ordinaire et que coup sur coup…

  Ravot sent bien qu’il a dit une bêtise en décevant son informateur par sa propre déception, mais il est vrai qu’il attendait mieux…
- Reprends ton mouchoir, je vais montrer les vis à nos experts… Ne vous faites pas repérer. Je vous tiendrai au courant. Merci les gars, vous nous apportez le premier élément tangible depuis le début !

  Jo et Ted se lèvent de la table, un peu déçus de n’avoir pas fait naître un enthousiasme plus délirant, et ils laissent les quatre vis au milieu des tasses.

 
La porte s’ouvre :
- Ah, vous êtes là, patron ? s’écrie Pélot en entrant…

  Ted et Jo s’esquivent discrètement, dévisagés au passage par le gras Pélot dont le cou tremblote sous l’effet de la précipitation. Et puis il vient près de la table :
- Je vous cherchais, j’ai du nouveau… 
 
Il vient s’asseoir à la place qu’occupait Ted :
- On aurait retrouvé la trace d’un avion privé qui s’est perdu au large du Chili…
Ravot fronce les sourcils :
- Et comment saviez-vous que nous étions ici Pélot ?
- Mais, c’est chez vous… Et comme vous n’étiez pas au commissariat…
- Bon… Et alors, cet avion ?
- Un avion d’affaires… En regardant les enregistrements « Echelon » du jour de la disparition d’Arthur Malfort, les Américains ont trouvé que l’avion parti de Temuco avait très vite changé de direction avant de disparaître des écrans… Ce ne peut être que celui que nous recherchons…
- Des enregistrements « Echelon » ? demande Eusèbe…
- C’est le système d’espionnage universel qu’utilisent les Américains : ils enregistrent tout ce qui est diffusé comme émissions officielles, officieuses, commerciales, publiques ou privées dans le monde. Là, il s’agit sans doute d’émissions qui proviennent de la tour de contrôle de Temuco ou de Santiago, explique Pélot avant de faire signe à Mado :
- Je pourrais avoir un chocolat chaud avec une omelette ?
  - Et c’est tout ? grommelle Ravot…
- Non, un hélico, à tout hasard, a survolé la zone. Il a observé quelques épaves flottantes : gilets de sauvetage, et des machins qui doivent provenir d’un avion, mais rien de vraiment identifiable depuis l’hélico, et ils n’ont pas pris le risque d’en repêcher dans une mer agitée. C’était au moment de la disparition d’Arthur Malfort, mais ils n’ont fait le rapprochement que quand je leur ai posé des questions précises sur le Falcon X7 qui nous a été signalé à Temuco…

 
Mado, qui était restée à remuer de la vaisselle derrière son comptoir, sans écouter la conversation (sa discrétion professionnelle est totale, surtout lorsqu’il s’agit du commissaire), vient débarrasser la table de ses tasses vides et regarde les vis comme si elle les reconnaissait :
- Alors on se fait refaire la façade ? demande-t-elle avec un sourire ironique…
Ravot fronce les sourcils :
- Refaire la façade ?
Mado le regarde en riant :
- Pas de coquetterie, commissaire, je sais reconnaître des implants dentaires ! On m’en a posé deux l’an dernier…
- Des implants ?
Elle prend l’une des vis pour la montrer :
- J’avais deux dents cassées sur le devant depuis longtemps. J’ai attendu d’avoir un peu de sous, le dentiste m’a placé deux vis comme celle-là, en titane, dans la mâchoire, et il a fixé dessus deux dents en céramique. Du beau travail, elles sont plus belles que les vraies, mais c’est hors de prix… Alors quatre d’un coup, vous ne reculez devant rien…
- Bon sang ! Mais alors… Lepif, vous me retrouvez le dentiste de Gertrude !

Lepif, bouche ouverte, en reste assis :
- Parce que vous pensez…
- Si je pense ! Mais je fais plus que penser ! Je fume des oreilles ! Allez, mon vieux… Fissa ! 

  Lepif, dopé, repousse son siège, l’œil allumé et le teint vif, avec la fougue du limier qui évente la piste :
- J’y go !

Et puis il revient, après un rapide virage sur l’aile, ramasse une vis sur la table, et repart, le mors aux dents, sous l’œil ahuri de Mado :
- Ah bon, c’est lui qui se fait refaire les ratiches ?