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RÉSUMÉ DE LA PREMIÈRE PARTIE

RÉSUMÉ DE LA PREMIÈRE PARTIE


  Les Écolocroques menacent le monde depuis leurs sous-marins nucléaires, le Hai I et le Hai II : ils veulent purifier la planète.
 
Ils ont enlevé Victor et Clémentine, journalistes au Petit Matois Subreptice de Saint Tignous sur Nivette.
 
Leurs amis se mettent à leur recherche, aidés par Arthur Malfort, de La Lanterne du Fort, autre canard du coin.

  Il y avait donc deux canards dans le coin.
  Serait-ce un coin-coin ?
 

Drame : le Crabe géant Ôoumloc décapite, chtac, d’un coup de pince le pauvre Jules, dit Whisky-Soda, devant sa consoeur journaliste et québécoise Rébéquée Taritournelle, elle-même violée dans la foulée par tous les Chochos mâles d’Agotchilho, alors que, circonstance aggravante, elle est purement lesbienne, au cours d’une monstrueuse et très primitive cérémonie.
  Béatrace et Arthur, venus à la rescousse, coulent par hasard un U-Boote des Écolocroques en visitant d’étranges souterrains… et découvrent à leur tour la civilisation oubliée. Là. A deux pas de chez vous.
 
Si.

Et ils capturent le Numéro 2 de l’organisation, l’ignoble Oberst Kuhhirt, nazi « recyclé ».
 

L’Eusèbe Malfort, père d’Arthur, parle dans la télévision pour l’ONU. Mais son discours est anormal.

Aurait-il trahi pour les Écolocroques ?
  Non, ils l’ont enlevé et manipulent son image.
 

Comme ils ignorent que leur base a été capturée et que ses habitants, les Goums (que les méchants appellent des Chochos), peuple antique et oublié, en fait, ce sont des Néandertaliens, se sont ralliés aux Bons, ils y refilent Eusèbe.
  Sauvé !
  Mais le complot perdure. Lancés depuis le Hai II, où sont toujours prisonniers Victor et Clémentine, des missiles tombent sur Moscou, Washington et… Lourdes ! Que se produira-t-il après qu’Amaïa,

la Mère des Goums ait lancé le crabe géant Ôoumloc aux trousses des sous-marins des Écolocroques ?
 

  Le faux Eusèbe annonce l’ouverture de boutiques par les Écolocroques, qui recrutent ouvertement.

Ils vont envoyer des fusées dans l’atmosphère pour modifier le climat et atomiser ceux qui n’obéiront pas à leurs exigences.
  Le Numéro 2, l’ex-nazi Oberst Kuhhirt, se libère et capture nos amis…
 

Mais Rébéquée lui règle son compte.
  Là-dessus, Finette ouvre sa boutique à Saint Tignous sur Nivette et le Hai II, commandé par le Numéro Un, arrive à la base de Thulé.
 

Là se trouve l’ignoble Pouacre qui envoie des fusées chargées de poudre d’aluminium dans l’atmosphère.
  Dans quel obscur dessein ?
 

Que vient faire le FROID dont il parle ?
  Mais d’où vient cette attaque monstrueuse que subit le Hai I, l’autre sous-marin nucléaire des Écolocroques ? Oh, my God ! Il est bouffé par les Crabes ! Y’a de l’Ôoumloc là-dessous !
 

Et pendant ce temps-là, à Thulé, les Numéros expliquent à Victor et à Clèm comment ils manipulent le monde et même leur image.
  Éléonore Fentasou fait un p’tit tour et s’évapore… Que s’est-il passé à Gibraltar ?
 

Eh bien oui, « Ils » ont osé ! Des bombes atomiques !
  Et Pouacre explique que c’est pour donner un coup de froid à la planète, et surtout, pour créer la famine : n’ont-ils pas secrètement accaparé les provisions du monde ? Et maintenant va survenir

la GLACIATION ! 

  Victor et Clémentine refusent la « collaboration » qui leur est proposée.
  Ça y est, ils vont y passer !
 

Le viol est imminent !
  C’est à ce moment-là qu’intervient l’envoyée d’Amaïa qui capture tous les méchants.
 

Fichus les Écolocroques.
  Tout au moins les Numéros.
  Mais… Mais la suite, c’est dans la DEUXIÈME PARTIE
 Ça commence deux ans plus tard…

LES CHEMISES DE LA VEUVE / P3C1E28

P3C1E28 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 28)

  N°173 / LES CHEMISES DE LA VEUVE / P3C1E28

  C’est l’histoire où Varochaix, Maire autoproclamé, est séduit par la veuve Belcoucou avec qui il explore les chemises du Maire défunt. 

  Samedi 11 juin
10 heures 30
Mairie de Saint Tignous sur Nivette

 
Le grand bureau est désert, comme si l’ombre du défunt Maire rôdait dans les rideaux. 

  Non, pas désert. 

 
Varochaix a vu, derrière la tenture qui voile l’un des murs, comme une silhouette… Et ce n’est pas un fantôme !

  - Attendez-moi dehors et gardez bien la porte, souffle-t-il à ses héros, surpris, faut avouer, mais trop disciplinés pour le montrer à de potentiels témoins qui ne pourraient qu’être adverses.
 
Puis il entre.

  Il a fermé la porte.

 
Il écarte la tenture.

  C’est la femme du Maire. De l’ex-Maire. Le Feu. Le Défunt. 

 
Qui lui sourit, bien vivante. Elle n’a pas eu le temps de refermer le coffre qu’elle vient d’ouvrir avec difficultés. C’est vrai que son mari ne lui a pas montré comment on ouvre ce putain de coffre. Elle savait seulement où il en avait noté la combinaison. Et où se trouvait la clé. Alors, elle a un peu ramé pour trouver comment on fait, et puis la porte est vachement lourde. Et elle s’est pété un ongle, merde…

  - Bonjour… Vous êtes Monsieur… ?
- Varochaix, Monsieur Varochaix. J’étais Conseiller Municipal, mais… Je suis maintenant le Maire… Le Maire autoproclamé par la Volonté du Peuple d’Ici…
- Le Maire ? Mais mon mari…
- … est mort… Je vous connais Madame, pour vous avoir rencontrée à une réunion du POS[1], où vous conseilliez votre mari, avec beaucoup de clairvoyance, dois-je reconnaître…
- Ah, oui… Monsieur Varochaix, du Nari, je crois (il acquiesce de la tête), mon époux m’a parlé de vous… Feu mon époux… Mon dieu, quel drâââme épouvantable… 

  Elle sort un mouchoir de batiste bordé de dentelle de Calais et s’essuie les yeux, soupire, s’assied sur une chaise proche, placée juste auprès de l’entrebâillement de la lourde porte d’acier. 

  - Mon Dieu… Que vais-je devenir, moi, pauvre malheureuse, pauvre femme au désespoir, perdue, seule, sans amis, sans parents, frêle petite barque au sein de la tempête…
- Oh, Madame, vous avez bien…
- Personne, Monsieur, personne…
- Mais cependant…
- Personne, Monsieur, personne… Ô, quel terrible destin que celui d’une veuve…

 
Varochaix ne peut que tenter de réconforter ce noble désespoir, une main sur l’épaule de cette pauvre femme qui en glisse à ses pieds…

  - Vous avez des amis, pauvre âmette éperdue…
- Croyez-vous que l’on aime, que l’on soutienne celle que fut la plus fidèle, la plus tendre des épouses, celle qui de tout son cœur, de toute son énergie, soutint les combats d’un homme assassiné que les méchants, vous le verrez bientôt, ô, Monsieur Varochaix, d’un homme que les méchants diront indigne, par méchanceté pure, car ce sont des méchants, sûrs de l’impunité que leur laisse son âme égarée dans les Cieux. Ô, Monsieur Varochaix, je connais bien ce monde, ce monde impitoyable où les pires ambitions côtoient les jalousies les plus triviales et où la mort du Maître sera l’occasion des vengeances de ces valets, de ces monstres sordides qu’il tenait éloignés par son Glaive infrangible ! Par son Glaive brandi (elle lui entoure les genoux, et appuie à ses cuisses un front marmoréen de pleureuse crétoise[2])… Par son Glaive brûlant (elle se redresse un peu sur les genoux et le front marmoréen se retrouve à hauteur de sa taille) (la salope, se dit Varochaix)… Par son Glaive tendu, poignée ferme et solide, racine du bon droit, comme bruyère au vent et indéracinable, sauf à l’assassiner (elle tire sur la racine, pour l’éprouver, sans doute, d’une main vigoureuse) (la sâââlope, soupire Varochaix, les yeux levés au ciel)… Glurp, achève-t-elle enfin, lorsque la racine de bruyère se mue tout soudain en écume de mer (rhâââ lovely, reconnaît Varochaix, délaissant la critique)…
 

Et c’est ainsi que Varochaix a connu sa première extraction de racine carrément de bruyère.

 
Mais il se reprend vite, et retrouvant son souffle en regroupant ses forces, rajustant ses effets, il pose la question essentielle :
- Alors, ce coffre ?

 
Sans attendre une réponse fortement engluée, il écarte le lourd panneau d’acier et en explore la vaste cavité ainsi dévoilée, car c’était un grand coffre.

  La veuve Belcoucou, qui s’est relevée en s’essuyant la bouche de son mouchoir de batiste bordé de dentelle de Calais, se rapproche aussi : elle avait eu juste le temps d’ouvrir, pas d’explorer. Elle se doutait bien qu’il n’y avait pas d’argent là-dedans, juste une petite liasse tout juste suffisante pour les menus frais courants. Quelques chéquiers inutilisables, au nom de la commune, mais… des dossiers.

C’est cela qu’elle cherchait.

 
- Pensez-vous que nous soyons en droit de consulter ces documents, faux-cultise-t-elle ?
  Varochaix hausse les épaules :
- C’est ce que vous alliez faire, non ?

 
Elle baisse la tête tandis qu’une légère roseur lui colore les pommettes, qu’elle a hautes[3].

  Mais Varochaix a déjà sorti la pile et l’a portée sur le bureau d’acajou massif, parfaitement rangé, où œuvrait le défunt édile. Le coffre est vaste, la pile épaisse.

 
- Son stylo… renifle Madame veuve Belcoucou. Un Mont-Blanc que je lui avais offert à l’occasion de sa dernière érection[4].

Et elle l’enfouit dans le vaste sac Hermès qu’elle avait laissé auprès du coffre.

  Varochaix s’en retourne un temps vers la porte et prévient ses hommes qui montent une garde impassible : rassemblez-moi tout le personnel dans le hall d’entrée dans trente minutes. Et fermez la porte de la Mairie. Pas de visiteurs. Mettez un panneau « Fermé pour deuil ». Sous-titré en français !

  Puis il revient au bureau dont il tire les rideaux, se croûte une petite saucisse, en offre poliment une autre à la veuve Belcoucou qui non-mercise de la tête en achevant un raccord de rouge à lèvres, et revient s’asseoir devant le bureau. La veuve colonise sa cuisse droite où elle s’installe en tortillant du prose, avec un grand sourire :
- On regarde ? demande-t-elle les yeux brillants…  

  Et on a vu : chaque chemise, rouge pour les adversaires, verte pour les « amis », blanche pour les autres, établie à un nom, de personne ou même d’entreprise, contient trois sous-chemises, baptisées « Dossier de personnalité », « Fiche de collaboration », « Relevé de prestations »…

 
Dans le « Dossier de personnalité » on retrouve tout ce que l’on a pu découvrir sur les petites histoires personnelles de chacun, depuis les indiscrétions et ragots, manies, petits travers ou grandes fautes, obtenus par les indiscrétions policières et les écoutes de tout ordre, qui font que l’on sait que Truc trompe sa femme avec celle de Machin, que Machin court après les petites filles, que le fils Untel fume de l’herbe à chats ou que Tartempion a payé au noir Dugenou, ouvrier de l’artisan plombier Ducoin pour retaper sa salle de bains et la repeindre en rose. 

  Les irrégularités dont les entreprises ont pu se rendre impunément coupables sont bien sûr enregistrées avec le plus grand soin. Ne serait-ce que les pots-de-vin versés dans d’autres villes pour accéder à tel ou tel marché public… 

  Certaines des fiches les plus anciennes, datées de 1945, indiquent par exemple qu’une certaine Rachel est juive, mais qu’elle est trop comestible pour être dénoncée, du moins pas tout de suite, ou que certains journalistes de la Lanterne seraient tentés par la Résistance.

  Bien sûr, ces fiches anciennes datent du maire précédent, père (officiel) du défunt. Ce dossier est riche de photos, de notes téléphoniques, de documents de toutes sortes. 

 
Dans le dossier « Fiche de collaboration », souvent réduit à un simple bristol, sont relevés les domaines « d’exploitation possible » des informations énumérées dans le dossier précédent ou disponibles par ailleurs, avec les références. Ou les risques que les adversaires relevés peuvent faire courir à ce qui est pudiquement appelé « la Municipalité ».

  Le « Relevé de prestations » récapitule la balance des services rendus et reçus par chacun des individus fichés. C’est éloquent. Pots-de-vin, chantages, concussion, exactions, malversations, prévarications et extorsions de toutes sortes sont relevés, chiffrés, et leur mode de règlement indiqué.
  Bien sûr, « on » se garde bien de dire où ces fonds, considérables dans leur ensemble, se trouvent versés. Ce qui enrage la veuve qui n’est manifestement pas au courant du dixième de ce qui a circulé comme argent sous les lourdes tables de la mairie.

 Varochaix s’attarde sur quelques dossiers, à commencer par le sien dans lequel il trouve peu de choses qu’il ne connaisse déjà. Sauf qu’il se fait rouler par Tiburce Véhicule-Petit, directeur de

la MJC, qui met dans sa poche la plus grande partie des frais d’impression du bulletin du Parti, le Burlatrri, et que Gertrude n’a adhéré au Nari qu’à la demande de Boufigue. 

  Il apprend aussi qu’Iparretarak, le mouvement terroriste basque, a contacté le défunt maire pour obtenir le versement d’un impôt révolutionnaire, et que ce foireux a payé ! Sans qu’un seul centime soit reversé au Nari, légitimement local ! Un scandale !

  En revanche, personne n’a découvert la méthode que lui, Varochaix, a mise au point pour obtenir qu’un semblable impôt soit versé au Nari, via des surfacturations effectuées par une imprimerie de Pau amie de la Cause. 

  Il rit encore de la tête qu’un sous-traitant a tirée quand il lui a présenté, à prendre ou à chercher du boulot ailleurs, une facture de six mille euros pour mille étiquettes minuscules destinées à garnir des boîtes à clous ! C’était trois fois le prix de la boîte par étiquette. Mais c’était pour la Cause. Bien sûr, il ne lui a pas dit, il n’a fait que parler de « frais de promotion et de collaboration commerciale » !

  Quant à Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, son dossier est l’un des plus épais de la pile, avec l’histoire détaillée du lotissement des 6000, de l’hôtel, mais aussi avec d’obscures tentatives d’import-export de pâté à l’huile d’olive risquées à l’occasion de missions officielles dédiées au co-développement durable de lapin dans des pays très pauvres mais riches en terriers discrets et profonds, tentatives avortées, non rentables et foireuses autant que secrètes. Toujours cette ambition brouillonne, notait en marge Belcoucou qui comptait bien utiliser ces documents pour éliminer son concurrent le moment venu en l’accusant d’incompétence.

  Réjoui par ces découvertes, Varochaix se dit qu’il serait temps de penser aux choses sérieuses.

D’autant que la veuve toujours perchée sur sa cuisse droite s’agite en lui suggérant d’accepter sa collaboration, la main glissée entre deux boutons de sa chemise et la tête appuyée tendrement sur son épaule. 

 
C’est vrai que la greluche sait beaucoup de choses. De plus, elle est douée, tempérament de feu, le cul agréable (il en vérifie machinalement la consistance, ce qui provoque quelques gloussements qu’il stoppe d’une tape un peu plus rude), et tout ça. 

  Mais faut respecter un minimum de convenances. Et rester prudents. Bon. OK. On collabore. Viens me retrouver chez moi, tu pourras dépouiller les fiches, mais pas avant ce soir. Et tard. Tu diras que tu vas chez ta mère pour te remettre de ton chagrin, ou… Oui, je te fais confiance pour trouver une connerie crédible… 

 
En attendant, j’embarque tout ça avant que Ravot y mette son nez. 

  Celui-là, faudra trouver moyen de le bloquer une fois pour toutes. Oui, Maupuis m’a dit qu’il s’en occupait, mais ça n’avance pas vite. Passe-moi une saucisse. Mais non, salope, arrête ! Dans la pyxide que j’ai posée sur le bureau. Au fait, tu n’en manges pas ? Et dégage discrètement. Ah, tu as une entrée personnelle ? Mais arrête, salope, je parlais de la porte. Faudra que tu me montres. Je parle toujours de la porte, pour l’instant. 

  Moi, faut que je prenne en mains la mairie, mes gusses doivent avoir réuni le petit personnel…


[1] Plan d’Occupation des Sols, qui détermine la destination des terrains, constructibles ou non constructibles, intéressants ou pas, selon l’Intérêt Supérieur de l’Urbanisme et de celui qui s’en occupe.

[2] Pourquoi crétoise ?

[3] Crétoises ?

[4] Lapsus. La veuve a voulu dire élection.

LA VISITE DE L’ARCHEVÊQUE / P3C1E29

P3C1E29 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 29)

N°174 / LA VISITE DE L’ARCHEVÊQUE / P3C1E29

  C’est l’histoire où Varochaix,nouveau maire autoproclamé, après une extraction de racine de buyère[1] opérée par la veuve du défunt, reçoit celle de l’archevêque Gerhardt Zeeman.

  Samedi 11 juin
11 heures 30
Mairie de Saint Tignous sur Nivette

 

C’est l’affaire de dix minutes que de réorganiser les services en fonction des vraies compétences et des priorités.

(Pour retrouver le début de ce coup d’état municipal, suivre les liens
P3C1E27 et P3C1E28
)

 
Le seul à parler couramment béarnais, le concierge, se trouve promu Secrétaire de Mairie en charge des relations avec l’Etat français, coiffant de son autorité neuve l’ancien secrétaire tout dévoué à feu Belcoucou et de ce fait va savoir pourquoi, inquiet, qui se trouve ravi de passer en seconde ligne. 

 
L’agent comptable est remplacé par un de ses hommes, qui s’y connaît puisqu’il tient les comptes du Parti, et il est rétrogradé au rang d’aide-comptable. Lui aussi ravi de cette rétrogradation. 

 
Les salaires, on s’en fout, on n’y touche pas. C’est la fonction qui compte. Qui compte ! C’est le cas de le dire. 

 
Et l’impôt révolutionnaire, rebaptisé Contribution à la Culture Régionale est instauré. Il touchera toutes les entreprises colonisatrices. C’est-à-dire toutes celles dont le patron ne parle pas béarnais. Surtout s’il n’est pas d’ici depuis au moins deux générations. Non, trois, autrement on aura plein d’Espagnols de 36. Ça devrait représenter 90% des entreprises, au moins… Sauf les péïzouss, les vrais, pas les néo-ruraux pseudo-écolo-bricolos……

 
Les dossiers récupérés et confisqués sont confiés à un Nari discret pour qu’il les convoie jusqu’au garage Varochaix où il devra les monter dans l’appartement du Patron. Voilà. C’est réglé. Devoir accompli. 

 
Reste à convoquer le Conseil Municipal pour authentifier tout ça.
 
Au boulot, le secrétariat !
 
Au fait, on demande le Nouveau Maire. Monseigneur Zeeman. Il annonce sa visite… Quand ? Mais tout de suite…

 
Et tout de suite, c’est tout de suite.

 
Une longue et solennelle voiture noire s’arrête devant la mairie. Ses portières arrière sont ornées de grandes croix d’argent. 

 
Le chauffeur, ganté de noir, en uniforme noir à casquette et bottes cirées, en sort, impassible, et vient frapper à la porte de verre fermée qui laisse transparaître le panneau « Fermé pour deuil ».

 
On lui montre le panneau. Il montre la voiture. On pressent l’Huile. On entrouvre la porte. On s’informe de son identité. On prévient le Nouveau Maire.

 
Et c’est ainsi qu’il apprend que Monseigneur Zeeman, archevêque « in partibus infidelium » lui rend visite.

 
Varochaix l’attend.

 
Le chauffeur est retourné ouvrir la portière arrière de la grosse voiture noire. En descend un petit homme sec drapé dans une ample cape noire dont le capuchon, rejeté dans le dos, lui donne tout à fait l’air d’un moine. 

 
D’ailleurs, c’est un moine. 

 
Après sa nomination à la tête de la Fraternité Saint Pie X, et  avoir été fait archevêque in partibus honoris causa et tralala par le nouveau pape de cette époque, qui était bien décidé à l’honorer de ce titre pour récupérer les rudes brebis conservatrices qui en constituaient le froment, le ferment et le sel, le père Gerhardt Zeeman, pour afficher ostensiblement l’officielle modestie de la Fraternité, avait repris l’habit du Père Zeeman, OP, que ça veut dire dominicain, ordre dans lequel il avait commencé sa carrière. 

 
Le pape comme l’archevêque souhaitent en effet rendre à cet ordre son rôle initial d’Inquisiteurs, afin d’éradiquer les suppôts de Satan que le moderne Torquemada voit foisonner comme crocodiles en marigot (il a aussi été missionnaire au Congo avec Tintin et ne recule pas devant l’audace de la métaphore). 

  L’œil charbonneux et le poil gris taillé en brosse courte, raide comme paille de fer, il possède l’art inné de déstabiliser son contradicteur d’un seul de ses regards  aussi insondables que ceux de

la Vierge de Nuremberg. D’où il est natif.

  Son manteau, ouvert sur sa robe blanche et son scapulaire serrés dans la même ceinture de cuir noir, découvre une croix pectorale d’argent massif, centrée sur un gros rubis, que le pape lui a offerte le jour de sa consécration archiépiscopale. 

 
Pour éviter que la lourde croix ne se balance au bout de son cordon de soie pourpre en lui cognant le sternum, Monseigneur Zeeman a fait rallonger ce cordon pour pouvoir l’engager dans sa ceinture, auprès de son rosaire, ce qui lui permet de dégainer le crucifix plus vite que son ombre.

 
Il monte lestement le perron, suivi du chauffeur qui porte sa mallette, et entre dans le hall où l’attend Varochaix, en passant avec indifférence devant le nouveau concierge qui lui tient la porte. « Dominus vobiscum », dit-il en tendant son anneau au nouveau maire, qui regarde la main levée dans une position inhabituelle, la saisit et la secoue confraternellement en répondant « Et cum spiritu tuo ».

Après tout, on est entre notables, non ?

 
Et puis il le conduit vers « son » bureau.

 

On n’a toujours rien dit. Et Varochaix est un peu agacé par ce petit bonhomme à l’air pète-sec. Même s’il sait que l’Eglise aurait plutôt tendance à regarder les Naris d’un bon œil, et si de ce fait et pour entretenir les relations, il paie un solide denier du culte et va à la messe quand il le peut. 

 
Il est même allé à Lourdes. C’est pour dire ! 

 
Et c’est vrai qu’il aime ça, l’encens, les chansons et tout ça. Comme les chansons entre amis. En béarnais. A l’église, il les aimait bien en latin, ça avait de la gueule. C’était moins gnian-gnian que maintenant. Moins bêli-bêla, troupeau-sous-la-houlette, le vent dans la houppette, balance tes roupettes, et tout ça. Maintenant, on se fait la bise, on se lève et on s’assied, et tout le monde communie, c’est vrai quoi, c’est pas sérieux.  Avant au moins on triait. Varochaix a été enfant de chœur et il sait de quoi il parle. Pour mériter la communion, c’était au minimum 5 pater et 5 ave. Et encore. Quand le curé était bien luné. C’est pour ça qu’il a répondu du tac au tac quand l’archevêque lui a dit dominus vobiscum. Les répons, c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas.

 
Il lui montre un fauteuil et s’assied lui-même derrière « son » bureau où rien ne manque (sauf le Mont-Blanc, faudra qu’elle me le rende, c’est municipal).

 
Le chauffeur reste debout derrière son patron.

 
L’archevêque se renverse dans son fauteuil en fermant à demi les yeux, joint les mains par l’extrémité de ses doigts tendus, semble méditer un temps… (Accouche, se dit Varochaix).

 
- Mon Fils, j’ai appris hier le drame qui avait frappé votre belle cité où votre Maire, Félicien Belcoucou, Dieu ait son âme, avait contribué au maintien d’un solide noyau de traditions chrétiennes. J’entretenais avec lui des liens d’estime paternelle que j’avais pu conforter lors de multiples rencontres. Après tout, ne sommes-nous pas dans un saint lieu qui fut jadis construit et consacré par l’Ordre auquel j’appartiens ?
- En effet, en effet, approuve Varochaix (ça ne mange pas de pain de dire du bien des morts qui ne viendront plus vous emmerder et qui vous ont laissé la place en rejoignant les anges), mais vous devez savoir qu’en matière de Tradition…
  L’archevêque lève la main où rutile son anneau :
- Je sais, mon Fils, je sais… Je vous connais et j’estime votre engagement. Je connais les efforts que vous avez su déployer pour maintenir vivant le patrimoine irremplaçable de votre Nation, et à quel point vous avez su y préserver la place qu’y occupe notre Sainte Eglise Catholique Apostolique et Romaine…
 
Varochaix approuve du chef. Il ne voit pas bien où tout cela le conduira, mais il laisse venir : c’est comme au garage, quand un client se promène, il faut le laisser aller… 

  Pour passer le temps, il se prend une petite saucisse.

 
- Votre belle région a toujours su abriter les réprouvés et les victimes de la vindicte officielle, tout comme nos maisons de prières, asiles jadis inviolables, et c’est à ce titre que je suis venu vous trouver. Je voulais m’assurer que vous maintiendriez cette tradition, que votre prédécesseur, et son père avant lui, ont toujours honorée comme la plus sacrée de toutes…
- Mais… Sans doute, sans doute, Monseigneur, seulement je ne vois pas bien…
- A qui je fais allusion ?
- En effet…
- A personne en particulier, je voulais seulement m’assurer de vos bonnes dispositions…
- A priori…
- Je ne parle pas de n’importe quel bandit de grand chemin, bien sûr, mais d’âmes choisies, qui, dans le but de servir une sainte cause se trouverait contraintes à la fuite.
- Et comment pourrai-je les reconnaître, ces « bandits d’honneur » qui bénéficieraient ainsi de votre haute protection ?
- Mais le plus simplement du monde, mon fils : ils se recommanderaient de moi…
- Evidemment…
- Me permettez-vous de bénir ce bureau, de le sanctifier ?
  Varochaix n’y voit aucun inconvénient et le manifeste en levant à-demi les mains.
 
- Dominus vobiscum… commence l’archevêque sans se lever, mais en fermant les yeux pour se concentrer sur les grâces divines qui ne vont pas manquer de rappliquer.
- Et cum spiritu tuo, répond machinalement Varochaix, qui pense toujours que ça ne mange pas de pain. 

  Le chauffeur s’approche du bureau et y pose la mallette de l’archevêque. 

 
Il l’ouvre. Il en sort un petit encensoir qu’il allume et laisse fumoter là où il se trouve posé. Puis il retourne à sa place derrière le fauteuil.

  Monseigneur Zeeman se lève, saisit l’encensoir de campagne par sa chaînette et entreprend de le balancer pour chasser à grands coups de fumée les diables qui auraient pu se cacher dans les replis des rideaux.
 
Ça sent bon, se dit Varochaix qui « décolle » petit à petit. Manque plus que l’harmonium et le surplis et il régressera en petit garçon qui a bu du vin de messe ! 

  Mais non, il est le nouveau maire et il regarde un archevêque opérer pour lui tout seul. Ça lui plaît à Varochaix. Il se sent tout mystique. 

 
Surtout quand l’archevêque lui tend un petit biscuit :
- Goûtez, ça vaut bien les saucisses !

En effet, ça vaut les saucisses, et l’âme immortelle de Varochaix s’en trouve confortée dans son oraison. Les anges volent avec de doux cui-cui…

- Alléluia, s’écrie-t-il dans l’enthousiasme qui soudain le transporte. Et vive l’Eucharistie ! On a beau dire, rien ne vaut une bonne Tradition. 
- Ite missa est, conclut l’archevêque en rangeant son petit matériel. Alors, c’est entendu ? Tous ceux qui se présenteront de ma part et vous offriront un biscuit du Petit Jésus…
- Se trouveront protégés par mon saint Zèle, soyez-en sûr…
- Ils ne seront pas forcément chrétiens, vous savez, mais nous avons le devoir de protéger nos frères en Dieu… Ne serait-ce que pour les y ramener…
- Cela va sans dire…
  - C’est pas tout, relance l’archevêque en voyant le « maire » se lever pour prendre congé.
- A votre service, embraye Varochaix prêt à tous les Saints Sacrifices.
- Il y a les autres.
- Les autres ?
- Les autres, ceux que nous pourchassons, que nous traquons, les réprouvés de Dieu et de son Eglise.
- Les Méchants, les Impies, les Fils de Satan zet ses Suppôts ?
- Les Pires, Relaps de tout poil et de toute boue, Vils Vilains Crapoteux Apostats Prétentieux Orgueilleux Schismatiques et j’en passe !
- Je sais, comme on dit (un souvenir fulgure dans l’esprit de Varochaix, dopé au Biscuit de Petit Jésus), son nom est Légion !
- Votre science théologique me surprend, Filius mihi. Elle se fait rare et n’en est que plus précieuse.
Varochaix baisse modestement les yeux :
- Pour Sa plus grande gloire, Monseigneur… N’empêche (on peut avoir une poussée mystique sans trop perdre le sens des réalités)… Ça me pose deux questions : petit un, qui ? et petit deux, qu’est-ce qu’il faut en faire ?
- Qui je vous dirai…
- C’est facile, c’est comme pour les autres d’avant qu’il faut protéger, mais le loup débusqué ?…
- Vous appelez Edgar Maupuis, que vous connaissez bien (il montre la boîte de saucisses sur le bureau), et qui collabore avec Nous en cette occurrence. Il s’en chargera.
 
Il chuchote, en confidence :
- Nous avons passé des accords…
- Ahhhhh !!! admire Varochaix en hochant la tête.
- Chuttt, souffle l’archevêque un doigt sur les lèvres…

  Varochaix tend la main, couvrant sa discrétion d’un geste rassurant :
- Et c’est tout ?
- Presque. Votre prédécesseur, Dieu ait son âme, m’avait parlé de… dossiers…
 
Varochaix a une moue évasive doublée d’un regard interrogateur (mystique, d’accord, mais pas con, quand même)…

  L’archevêque poursuit, toujours aussi confidentiel :
- … de dossiers dont certains, issus de mon confessionnal, sont frappés du plus profond des secrets. Il faudra me les remettre si vous les trouvez un jour…
- Je n’ai pas eu le temps…
- Il ne faudrait pas qu’ils tombent entre des mains impies…
- J’y veillerai, Monseigneur, j’y veillerai…
- Sans les ouvrir, mon Fils, sans les ouvrir. Il y va de votre Salut Eternel… L’Enfer, les Diables, et tout ça…
 
Varochaix se signe par trois fois, en montrant qu’il a compris, hou là là !!!

- Il en sera fait selon votre Volonté, Monseigneur…

  L’archevêque se lève :
- Que votre lutte et votre Nation soient bénies, mon fils…
- Amen, mon Père…
- A bientôt, mon fils… Et faites-moi savoir à ce numéro (il lui tend une carte de visite), si vous découvrez quelque chose…
- Je n’y manquerai pas, mon Père…

 
Monseigneur Zeeman lui tend son anneau à baiser.

  Varochaix, ébloui, lui serre la main.
 
A midi, Suceprout et Humevesne sont « extraits » de l’hôpital par deux policiers en uniformes munis de tous les documents nécessaires pour leur transfert à Pau.
 



[1] Le bois dont on fait les pipes. Pour sa part, l’écume de mer, dont on fait aussi des pipes, est de l’hydrogénosilicate de magnésium de formule H4Mg2Si3O10 appelé sépiolite, minéral du groupe des argiles, à structure fibreuse.

LEPIF AU TAPAS’EMBAL’ / P2C1E17

P2C1E17 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 17)

 
N° 96 / LEPIF AU TAPAS’EMBAL’ / P2C1E17

  C’est l’histoire où l’inspecteur Lepif enquête au Tapas’Embal’. 

 
Mardi 3 mai
Midi
Tapas’Embal’

  - Inspecteur Lepif, Police Nationale, bonjour. Je souhaiterais parler à Madame Begoña-Conception ou à Madame Gerañum-Assomption…

Le Tapas’Embal’ ouvre à midi et demi et il est à peine midi… Et encore l’ouverture de midi ne concerne-t-elle que le bar et sa « petite » salle, la grande salle et la salle du fond n’ouvrant, elles, respectivement que vers quinze heures et tard dans la soirée : il faut respecter les nécessités liées à l’heure (espagnole) des repas, d’une part, et au nettoyage des restes de la fête de la nuit, d’autre part. 

- Je suis Begoña-Conception, que puis-je pour votre service ?

 
Begoña-Conception s’est posé pour règle d’être « bien » avec les autorités, et de faire ce qu’il faut pour ça, et ce, en accord avec la doctrine officielle des Tapas’Embal’ telle qu’elle lui a été exposée lors de son Stage d’Intégration.

Elle sait bien que les « chefs » ne lui reprocheront jamais un pourboire ou un pot de vin, quitte à le faire restituer de manière sanglante s’il s’avérait qu’un petit caïd local se soit mis en tête de se risquer à un racket quelconque. Le dernier à s’y être frotté, un certain Varochaix, venu lui parler d’impôt révolutionnaire, était revenu le lendemain lui présenter des excuses : il ignorait à quel point le Tapas’Embal’ était déjà impliqué dans les Luttes…

  Begoña-Conception se montre donc a priori prête à collaborer, même si elle ignore pourquoi et dans quelle mesure. Sauf, bien sûr, à révéler le dessous de ses cartes… Plutôt révéler les siens, de dessous, à l’occasion, et ceux de sa sœur du même coup, toujours aussi prête qu’elle à payer de sa personne. Mais ça n’est pas le genre de Lepif, à ce qu’il paraît. Elle ne l’a jamais vu et ne le connaît pas.
 
- Je suis ravi de faire votre connaissance, reprend Lepif, affable. On m’a dit le plus grand bien de votre établissement et je me proposais de vous rendre visite à titre privé, mais le travail… Bref, même si je suis en « service commandé », sachez que ce n’est que partie remise, et que je reviendrai en simple client dès que je le pourrai… (Technique Ravot : on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Pour ce qui est du vinaigre, Lepif garde sa réserve au frais…) Il se trouve, poursuit-il, que nous savons que le jeune journaliste Luis Ottouadla a passé la soirée d’hier dans votre établissement. Nous savons qu’il a été reçu à la table des personnalités et qu’il est reparti avec ces mêmes personnalités aux environs de minuit. Je souhaiterais voir les lieux et recueillir le témoignage de tous ceux qui ont participé à la soirée, à commencer par le vôtre et celui de votre sœur…

- Mais, inspecteur, c’était hier, nous avons commencé le nettoyage, et tout le personnel n’est pas encore présent… Et… Mais pourquoi ces questions ? Il s’est passé quelque chose ?
- Vous l’ignorez ? Luis a été assassiné…
- Assassiné !!! Mon dieu, mais c’est impossible, il était si heureux hier soir…
- Assassiné, oui, et nous aimerions bien interroger ceux qui se trouvaient à sa table et avec qui il est parti… Mais procédons par ordre : pouvez-vous me montrer l’endroit où s’est déroulée la soirée ?
- Avec plaisir, mais… Assassiné… Et en sortant de chez nous… Oh mon dieu, Sainte Vierge de l’Immaculée Conception, Sainte Marie de Lourdes et de Fatima, aidez-nous, Dans quel monde vivons-nous !!! (Begoña-Conception a levé les mains et les yeux vers un ciel décidément incompréhensible, même si elle le prie instamment de rester compatissant à son égard personnel : c’est sa manière de faire dans le social). Suivez-moi, inspecteur, je crains que le ménage ne soit pas achevé, vous savez la salle du fond n’est ouverte que le soir et nous avons eu du monde jusqu’à quatre heures ce matin. En soirée privée, bien sûr…
- Bien sûr, nous connaissons votre fonctionnement…

  La salle est plongée dans la pénombre et deux filles s’emploient nonchalamment à ranger les chaises le long d’un mur pour dégager le parquet. Begoña-Conception leur fait signe de sortir et allume l’éclairage en pleine puissance.

- Voilà, vous voyez, on commence juste à nettoyer…

Verres sales, bouteilles vides, assiettes en carton, nappes en papier souillées… Mégots de cigarettes, confettis, serpentins, restes de cotillons… Odeur de transpiration, de vin renversé, de tabac… Débris de fête refroidis… Craquements arthritiques du parquet fatigué sous les pas…

 
- Ils étaient installés à cette table.

Begoña-Conception montre du doigt une grande table ronde couverte d’une vraie nappe damassée, où de vraies assiettes portent des restes de mangeaille, où les verres sont en cristal, où des flûtes à champagne ont été utilisées… Quelques bouteilles vides, des plateaux d’argent encore à demi garnis de tapas de toutes sortes et de pâtisseries gluantes de sucre, de miel et de crème…

- Luis se trouvait à cette place, tout au moins à la fin, ajoute-t-elle en désignant un siège. Il faut dire qu’il a promené son micro sous le nez de tout le monde. Mais il est surtout resté près de la patronne, Finette de Sainte Fouillouse elle-même.  Je ne sais pas ce qu’ils se sont dit, je n’étais pas souvent en salle, et puis j’avais autre chose à faire qu’à jouer les indiscrètes. Mais vous devriez interroger ma sœur, c’est plutôt elle qui s’occupe de la salle. Moi, je suis aux fourneaux, et à l’organisation…
- Si ce n’est pas la déranger…
- Je vais vous la chercher : je crois qu’elle se reposait un peu avant le service du midi… Vous savez, depuis les évènements, beaucoup de gens se sont mis à l’heure espagnole pour adapter leurs horaires à la météo et le coup de feu se fait surtout vers quinze heures… 

  Il est vrai que le temps capricieux  amène souvent à adopter des horaires variables, que chacun travaille en fonction des possibilités, commence plus tôt ou plus tard, surtout lorsqu’il est tributaire de conditions de circulation routière, et donc, il mange lorsqu’il en a le loisir.
 
Lepif profite de ce que Begoña-Conception l’a laissé seul pour regarder de plus près cette table où Luis a pris son dernier repas… Par réflexe, il tend la main pour prélever quelques mégots, et puis se ravise et appelle le commissariat depuis son portable :

- Martial ? (Martial, c’est l’OPA de service, un bon flic rapide et efficace, de la « nouvelle génération », de ceux qui ont été nommés après les « évènements ») Tu te prends quelqu’un et tu me rejoins au Tapas’Embal’. Et tu demandes si le commissaire Catachrèse est dans le secteur, il faudra faire des prélèvements, alors mobilise aussi une paire de techniciens de l’Identité Judiciaire… Oui, des traces en relation avec l’affaire. Bien sûr que ça urge ! Ah… tu n’as que Pélot sous la main ? Tant pis, amène-le, et prévoyez de quoi boucler le secteur.

  Begoña-Conception et Gerañum-Assomption, en grande conversation le rejoignent :

- Ma sœur ne me croit pas, dites-lui vous-même, inspecteur.
- Hélas, oui, Madame, le pauvre Luis a été assassiné la nuit dernière, et nous menons une enquête… D’ailleurs je vais me voir dans l’obligation de vous demander de laisser votre établissement fermé pour permettre aux techniciens de l’Identité judiciaire d’opérer…
- Mais c’est impossible voyons, nous devons nettoyer…
- Je crains que cela ne doive attendre, mais rassurez-vous ce ne sera pas long, j’ai appelé une équipe et ils vont arriver… Je pense que le commissaire Ravot reviendra dans la soirée vous poser quelques questions. 

 
Un homme jeune en imperméable mastic et grosse écharpe tricotée de laine bleu marine qui lui monte sous le nez, entre alors, suivi d’un quinquagénaire ventripotent et essoufflé affublé d’une cravate jaune canari.

- Ah ! Martial et Pélot ! Vous me fermez la boutique et rassemblez tout le monde, on va commencer sans attendre le commissaire. Il m’a laissé des instructions pour gagner du temps et déranger le moins possible… Le personnel devra entrer normalement et sera retenu pour interrogatoire. Ces dames vont établir avec moi la liste de ceux qui ont travaillé hier soir. Laissez un planton devant la porte pour expliquer aux clients que c’est un contrôle de routine dont nous nous excusons et qui ne remet absolument pas en cause la respectabilité des lieux, mais que l’établissement restera fermé pour la journée. Il ouvrira normalement demain. Exécution !

  Le commissaire Catachrèse entre à son tour, roulant des épaules, visage grognon :

- Qu’est-ce qui se passe ici, un pendu, un noyé, un carbonisé, un fusillé, un guillotiné ? Pardon Mesdames, je ne vous avais pas vues et vous me semblez en pleine forme… Ravot a encore frappé ? demande-t-il à Lepif qu’il ne connaît pas mais qu’il identifie de suite comme étant le responsable de sa présence.

- Le commissaire est retenu mais il m’a chargé des premières investigations. J’ai pris sur moi de vous inviter à effectuer les prélèvements nécessaires : la victime de cette nuit a passé la soirée d’hier à cette table en compagnie de personnes avec qui il est parti et que nous sommes en train de rechercher…
- Vous avez bien fait mon cher, nous allions repartir les poches pleines d’indices, mais il doit bien nous rester un peu de place… Allez, tout le monde dehors !
- Mais enfin…

Gerañum-Assomption, ahurie par ce déferlement d’autorité policière, tente de reprendre pied, de comprendre, de…

- Allez, zou, vous allez rejoindre vos petits camarades dans la pièce de devant, nous avons du travail et je vais me mettre en tenue. Vous ne voudriez pas que je me déshabille devant ces dames, gouaille Catachrèse en agitant ses pattes d’ours.

Et tandis que deux techniciens en combinaison blanche entrent chargés de valises, Martial, Pélot et Lepif (qui se retient de rire en imaginant un strip-tease torride de Catachrèse) entraînent les deux sœurs dépassées par les évènements.
 

POIL AUX DENTS / P2C3E15

P2C3E15 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 15)

 
N° 138 / POIL AUX DENTS / P2C3E15

 
C’est l’histoire où Varochaix, après avoir satisfait ses bas instincts sur sa maigre secrétaire découvre du poil dans ses saucisses et entreprend de faire chanter Daniel Forpris qui l’invite au Marengro. Premières considérations gastronomiques.

  Mardi 7 juin
11 heures
Garage Varochaix

 
- Tiens, j’vais m’faire un boudin, ça me changera des saucisses. Hémiiiii !!!!

  Varochaix repose la pyxide à saucisses sur son bureau (il en est à sa troisième et on n’est pas loin de midi, il se dit qu’il n’aura plus faim s’il se laisse aller. Faut équilibrer les bonnes choses) (et il y aura de l’omelette norvégienne, alors un peu d’exercice pour s’ouvrir l’appétit)…

 
La secrétaire appelée à son de trompe, l’œil charbonneux et le teint pâle, s’avance en trottinant. Varochaix a toujours eu l’impression que cette conne se shootait au jus de navet, tant elle est pâle et insipide…

- Allez, c’est à ton tour. Les autres ont dû te mettre au parfum ?
- Au parfum ? répète Emmy dont les grands yeux cernés de noir restent désespérément vides.
- Oui. Bon. Pose ton carnet et appuie-toi sur le bureau !

Il se lève avec effort, contourne son vaste burlingue en balançant de la brioche.

  Docile, la fille reste appuyée au lourd plateau de bois blond, plie les bras quand il lui pousse la nuque en avant et se laisse trousser sans réticence. 

 
Bon. 

  Un peu osseuse, se dit Varochaix, mais, bah… Du coup, ça le dope des talons aux reins en passant derrière les genoux et il extrait son « outillage d’urgence », comme il dit lorsqu’il explique l’affaire à ses amis au cours des soirées qui viennent en prolongation des réunions du Nari. 

  Une vraie fusée que ça lui donne ! Pour un peu, il la verrait comme dans Tintin, à carreaux rouges et blancs !!! Yaouhhhh !!! Et il la besogne avec la satisfaction de l’aisance : comme elle est creuse, le passage est facile.

Cynique, inique, il nique.

La fille se laisse passivement fourrager observant seulement :
- Faites attention, Monsieur Varochaix, il ne faut pas froisser ma jupe, c’est pour le défilé de ce soir à
la MJC…
-Rhumph ! rétorque Varochaix, concentré, tel bœuf en labour sur son labeur laborieux (il n’a plus vingt ans, quoi, c’est vrai), jusqu’à ce que, rhââââ lovely, soulagé et détendu, il la libère d’une claque sur les os iliaques :
- C’est bon, ma fille, c’est bon, mais faudra me rembourrer tout ça : t’as vraiment que la peau sur les os.
- Oui, M’sieur Varochaix. Bien, M’sieur Varochaix…

  Et elle retourne à son régime en se demandant si ce qu’elle a pris « par là » doit être décompté des 500 calories quelle s’octroie par jour.

  Satisfait de ce bref intermède, Varochaix revient s’asseoir dans son fauteuil heureusement plus rembourré que la fille (je m’y fêlerais le coccyx !) et s’octroie une saucisse, allez, faut ce qu’il faut.

  Tsss… Qu’est-ce que c’est que ça ?

 
Il se cure les dents, désagréablement surpris d’y trouver du poil. Du poil dans les saucisses ? Au prix où ils les vendent ! 

 
Varochaix crachote et étale sur son buvard les quelques poils qu’il a réussi à récupérer. Et, curieux, il ouvre l’enveloppe du morceau de saucisse restant. Là aussi, quelques poils…

  Le poil est rude, court, pointu…

  Ça lui rappelle quelque chose, à Varochaix. Ou plutôt quelqu’un. Des poils à la Filochard…

 Ça lui rappelle Gertrude. La première fois, au Putier, quand il lui a mis la main au cul. Et l’admiration qu’il a éprouvée lorsque Daniel Forpris s’est risqué dans ce champ de barbelés… 

 
Non, quand même…

  Du coup, ça l’amuse. Il doit manger avec lui au Marengro ce midi. Il emballe les restes de la saucisse et les poils qu’il a recrachés dans une petite boîte à boulons vide et nickelée qu’un représentant lui a laissée en échantillon, et puis il sort, tout joyeux de la plaisanterie qu’il prépare.

 
- Si vous voulez passer à table ? Monsieur est servi…

  Impassible, Bob, le Maître d’hôtel, vient signifier, avec rouflaquettes, accent anglais et paupières lourdes, que leur table est prête dans la petite salle VIP du restaurant du Marengro.

 

Bob a été recruté par Ordegale-Junie, la sœur du propriétaire des lieux, Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse. A la fois éminence grise politique et conseillère en communication dudit, elle a jugé que l’ensemble rouflaquettes, accent anglais, paupières lourdes, serait « conceptuellement le plus apte à catégoriser leur établissement auprès d’une cible clientélistiquement raffinée », car il faut se montrer raffiné pour se démarquer de la médiocrité ambiante.

  Cela dit, Bob est né natif de Melun et a « fait » l’école hôtelière de Talence, près de Bordeaux, qu’il a quittée quand il a découvert le concept rouflaquettes, accent anglais, paupières lourdes, à vingt cinq ans, juste avant de passer son BEP.

  Ce qui ne cesse de surprendre Varochaix, ce n’est pas Bob, qu’il ignore intégralement comme tous les porte-plateaux de la terre. Non. Ce qui le surprend, c’est l’imagination extraordinaire du chef du Marengro quand on ne lui impose pas le menu régional : il vous sort une carte de deux pages, avec cinquante plats différents constitués de matières invraisemblables, conjuguées à l’infini et ornées de qualificatifs délirants, le tout se résumant à quelques particules de ceci-cela égarées dans une assiette immense, composée avec une recherche fabuleuse (et en effet, il faut les chercher pour les trouver) destinées à cette grande et simple chose qui est de satisfaire l’appétit d’un individu normal. Pourquoi tant de si peu ? Question posée audit chef et repoussée avec un mépris absolu pour le béotien grossier incapable de distinguer la bouffe prolétaire de l’Art Gastronomique, qui traite désormais, comme chacun devrait le savoir « De la Noblesse du Parcimonieux ». Comme, de plus, ce qui est rare est cher, la rareté (quantitative[1]) des produits consommés est compensée par la richesse de l’addition[2].

Ce dont se moque éperdument Varochaix : c’est Daniel Forpris qui paie. Et d’une.

Son exigence d’une omelette norvégienne pour deux personnes est, elle, copieusement admise de longue date.Et de deux.


Daniel Forpris, se montrant gastronome éclairé [3] lui laisse toujours les trois quarts de cette omelette norvégienne. Et de trois.


C’est donc l’estomac heureux et la panse aussi satisfaite d’être remplie que les couilles d’être vidées que Varochaix se détend, le repas terminé, dans l’acmé de cet instant d’équilibre parfait.

  On y a vaguement parlé des résultats brillants de la Nouvelle Réna, qui vient de recruter son trois millième cinq centième Initié à Saint Tignous sur Nivette et son neuf millionième en France, des difficultés qu’il y aurait à faire passer l’automobile dans le circuit troquiste, des difficultés plus sérieuses que la météo fait naître dans les voies de communication, ce qui perturbe le marché véhiculaire, et Daniel a commencé à parler à Varochaix des difficultés qu’il y aurait à lui verser l’intégralité de la prime qu’il lui a promise pour le recrutement des Naris dans la Réna, lorsque celui-ci sort sa petite boîte, amusé, presque mutin. 

  C’est vrai qu’il est resté joyeux, malgré tous ces petits « soucis » dont Daniel l’entretient. Mais c’est peut-être parce qu’il a goûté, au bar, avant l’apéritif, aux quelques petites saucisses « spéciales », que lui a offertes Daniel. Pas mal du tout. Elles ont même réussi à lui faire oublier l’irritation qui naît toujours en lui lorsqu’il aborde l’air empressé des serveurs compassés du Marengro qui, tout en affectant la politesse condescendante des initiés à l’Art, suintent obséquieusement le mépris que leur inspire ces ploucs mal dégrossis qui s’approchent de la Table et du Vin sans slurper de la narine, claper de la langue ou chuinter des labiales.
 
Non, Varochaix est heureux, et ces détails ne l’atteignent pas. Il oublie donc les « soucis », les retards de paiement possibles évoqués… D’ailleurs, quel paiement ? 

  En fait, il pense à la blague qu’il a préparée :
- Au fait, Daniel, on n’a pas vu Gertrude de toute la semaine dernière…
- Gertrude ? Pourquoi Gertrude ? Elle te manque ?
- Non, oh non !!! Tu sais bien combien je t’ai admiré pour…
- Oui, tu me l’as dit (curieusement tendu, le Daniel), tu me l’as dit. A la réflexion c’est vrai qu’on ne l’a pas revue. Mais c’est plutôt mieux, les réunions de Réna ont évolué…
- Bien sûr, on ne peut pas partouser à chaque fois, c’est devenu une opération de masse…
- Quatre séances par jour et sur rendez-vous avec badge et code-barres à l’entrée !!!
- Mais les assistants continuent d’être payés…
- Oh, beaucoup moins, je le sais, puisque tu as voulu que je reste rémunéré, mon cher Daniel, alors que je t’avais proposé…
- Il n’y a pas de raison : tu paies tes saucisses…
- Z’ont beaucoup augmenté, d’ailleurs…
- Je te ferai réserver quelques boîtes d’échantillons pour te faire plaisir (Daniel connaît bien le côté pingre de Varochaix, toujours prêt à grignoter un sou, pour le seul plaisir du grignotage)…
- C’est gentil, mais j’espère que… Tiens, tu sais pourquoi je pensais à Gertrude ?
- Euh… Non, pourquoi pensais-tu à Gertrude ?
 

Varochaix sort sa