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DANS LE SILENCE ET LE RESPECT / P3C1E18

P3C1E18 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 18)

  N°163 / DANS LE SILENCE ET LE RESPECT / P3C1E18

 
C’est l’histoire où Amaïa convoque Ôoumloc et où il se prépare quelque chose de terrible.  

 
Vendredi 10 juin
15 heures
Agotchilho

  Le battement, plus lent qu’à l’ordinaire, lorsqu’il se passe quelque chose…

  Après le départ des policiers et d’Amaïa, qui les a suivis de près, les Malfort se sont retrouvés entre eux. Nouye, à qui la Mère les a confiés, les a conduits vers la grande salle que Rébéquée appelle le Temple : c’est bien sûr de là que provient le battement sourd qui résonne depuis le matin, lent et obstiné.

  En s’en approchant, ils ont distingué sur le fond grave des notes profondes, une sorte de grattement rythmique plus aigu, qu’ils n’avaient encore jamais entendu et qui ne portait pas jusqu’au bureau N°1 où ils se trouvaient.

  Avant d’entrer dans la salle, Nouye leur a demandé de « prendre le vêtement goum ». Sans discuter, les femmes se sont déshabillées, et les hommes ont revêtu les sacs-ponchos, de rigueur, qu’elle leur a tendus.

 
Béatrace, très pâle, porte Tijules sur sa poitrine. Amaïa lui a longuement parlé lorsqu’elle s’est éveillée, dans le secret de sa chambre, en la serrant longuement dans ses bras nus, accompagnée des gazouillis légers et tendres de Tijules, heureux de cette exceptionnelle double tendresse. 

  Elle ne dit rien à personne, répond par des gestes vagues, des baisers distraits, aux caresses de ses amis, concentrée semble-t-il sur une tâche intime et grave, qu’elle ne peut partager.
 
Amaïa leur a fait signe de la laisser seule, et personne ne lui a parlé. 

  Chacun s’est contenté d’une caresse, d’une étreinte rapide et discrète, pour ne pas risquer d’ébranler le fragile équilibre dans lequel elle se maintient au prix d’un énorme effort de volonté.

  La salle est différente de ce qu’ils ont déjà vu : pas de foule. Des groupes de femmes assises en tailleur, silencieux et disposés en cercle, où Rébéquée retrouve avec quelque surprise, la disposition des Mains de la Mémoire (P1C2E14). Chacun des groupes est centré sur une femme, âgée le plus souvent, qui frotte sur le sol une pierre sonore, en une note claire, sur un mode rythmique décalé de celui des tambours.
 
Il fait plus sombre aussi. Les torchères de gaz fument dans la dentelle lumineuse des pierres que leur manque de force ne porte pas au blanc, mais laisse rougeoyer avec des tons de braise. 

  La pénombre leur cache les participants dispersés sous la voûte. Et Rébéquée observe que les lourds madriers qui font sonner la pierre contre laquelle ils cognent sont entourés de peaux qui en matent les coups…

  Sur le trône du centre, assise devant la mare, Amaïa, impassible, attend. Sur ses genoux serrés est assise sa fille. 

 
Elle tient à la main une longue pierre noire,  comme un croissant de lune en lumière inversée, luisante, et polie avec soin, comme on tiendrait un sceptre.

  Sur un signe de Nouye, Clèm est allée s’asseoir à gauche de la Mère, qui lui a tendu sa fille. Clèm l’a prise dans ses bras, et en s’asseyant, l’a calée contre son ventre rebondi et sur ses seins gonflés.

  Puis, Nouye a montré l’autre siège à Béatrace qui, le regard perdu, s’est assise à son tour.

  Sans un mot, les enfants se regardent. Ils se connaissent bien. La fille d’Amaïa est plus âgée d’un an et commence à apprendre la Mémoire de son siècle. Sa mère enceinte de nouveau, ne peut plus la nourrir de son lait, mais elle tête encore une ou l’autre nourrice, et par tendre habitude, elle essaie de sucer les seins de Clèm qui sourit en lui caressant les frisettes. De son côté Tijules « se branche » avec sérieux et s’endort de bonheur.

  Les autres, dont Rébéquée qui soutient son Hélène, Victor, Eusèbe et Jeanne, restent auprès de Nouye, debout et en retrait à l’arrière des trônes.

  Amaïa s’est levée.

 
Les tambours voilés se sont tus et les pierres sonores ont cessé de frotter sur les dalles du sol.

  Elle a posé la longue pierre brillante sur le siège où elle était assise et y a ramassé une plaque d’ardoise percée fixée au bout d’un fil.

« Le rhombe », a pensé Rébéquée… L’image de la Vieille Mère… Jules… Sa gorge se noue : « Me voici devant tous… » (P1C1E18).

  Mais la pierre tournoie… Le ronflement rythmique se déploie sous les voûtes, dans le geste aérien d’Amaïa au-dessus de sa tête. À chacun de ses tours, le ronflement s’éclaire, un bref instant… Un lourd vrombissement, sourd, épais, lointain, issu de l’air opaque où rouillent les torchères…

  La mare a frissonné… Une seconde durant, Rébéquée a fermé les yeux, pour, les rouvrant, ne plus voir que les reflets sombres aux irisations rouges de la carapace en train d’émerger lentement et les deux pédoncules où veillent des yeux minéraux… 

 
Les pinces rampent sur le sable noir, ouvertes au bout de leurs bras écartés, en un geste d’attente, ou d’accueil, mais sans menace, tout simplement posées, avec abandon, sur la pente douce de l’arène, face aux trônes de pierre, face à la Mère dont l’ample geste maintient dans la conque du Temple, le ronflement d’accueil. 

  Elle a lâché le rhombe, et la pierre a filé, dans l’ombre de la voûte, avec un sifflement… 

  Un claquement lointain témoigne de sa chute.

 
Le silence…

  Une très vieille femme, qui se trouvait assise au centre de la Main la plus proche, s’est levée, brandissant la pierre sonore qu’elle frottait sur le sol. Nue, flétrie, mais le regard brûlant au fond creusé de ses orbites épaisses, elle est venue debout derrière la murette qui sépare la salle de l’espace de la mare, derrière le Crabe. Elle porte au cou la plaque d’ardoise gravée que Rébéquée a vue à celles qui siègent dans la Salle de Mémoire (P1C2E14). La femme s’est lancée dans une longue phrase modulée à l’extrême, en mouillant les syllabes, tout en levant les bras, dans un geste d’offrande, puis elle s’est inclinée mais sans lâcher sa pierre. Elle a articulé deux mots, nettement, clairement, et puis elle s’est tue et a croisé les bras.

  Une autre alors s’est levée. A son tour, elle a déclamé une phrase de présentation, solennelle et grave, puis elle s’est inclinée et a dit : « Goum Onoruame ».

  Une autre l’a suivie, et Nouye a traduit, chuchoté, à l’oreille de Jeanne :
- « Je porte la Mémoire de la Quinzième Main. En mon temps a vécu Guüéniou, qui fut Mère lorsque les Grands Mammouths nous donnèrent leur peau, conduits par ceux du clan des Goums qui sont venus de l’Est »… Et puis elle salue « Goum Onoruame », qui a créé le monde aux dires des premiers hommes… 

 
Et les femmes se succèdent, énumérant ainsi les titres des deux cent mille ans de la Mémoire des Goums…

  Et lorsque les vingt Mains se trouvent ainsi debout, Jeanne, qui ne s’était dévêtue qu’avec la réticence pudique de son âge, sent Nouye derrière elle, qui la pousse dans le dos :
- Il faut que tu présentes qui tu es, qui vous êtes…

  Affolée, elle sent les regards de toute cette Mémoire chargée de tout son poids qui se tendent vers elle, sent les yeux d’Amaïa, confiants, qui la soutiennent, se surprend à marcher, nue, flétrie, elle aussi, certes, mais guère plus que les deux cent mille ans dressés, là, devant elle, et elle se présente, à côté des vingt autres. 

 
Comme les autres, elle lève les bras, sa gorge se dénoue :
- Je porte ma mémoire avec celle des Hommes et je ne suis que Jeanne cependant. Et de toute ma vie, j’aurai aimé un homme.

  Et puis elle s’incline :
 - « Goum Onoruame ».

  Elle reste là, dans le silence et le respect.
 

L’ATTENTE / P3C1E23

P3C1E23 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 23)

  N°168 / L’ATTENTE / P3C1E23

 
C’est l’histoire où, après que le Grand Crabe a enlevé Arthur, nous apprenons qu’il n’en est pas à son coup d’essai, et que c’est sans doute ainsi que les premiers Goums ont pu extraire les premiers clathrates de méthane. 

  Vendredi 10 juin
15 heures trente
Agotchilho, « Le Temple »

 
Livide, Béa regarde avec une stupeur absolue la surface de l’eau où tremblent des reflets. Ses ongles griffent la pierre du siège dans un geste inconscient de retrait devant l’horreur. Elle est tétanisée, livide, et les muscles noués à un point tel que Tijules s’éveille. 

  Sans que se mère en ait conscience, il se redresse en baillant, regarde autour de lui en se demandant bien pourquoi ils sont tous immobiles comme des cailloux, même Amaïa, mais elle, il a l’habitude : quand elle pense, et surtout ici, elle tire les volets, comme dit tonton Vic, et elle s’enferme au-dedans de sa tête. Mais pas mama Béa, ni tata Clèm, qu’il voit de l’autre côté d’Amaïa, avec Isœu sur les genoux. Isœu, c’est le nom qu’il a donné à la fille d’Amaïa, qui s’appelle aussi Rébéquée, même que ça pourrait faire des confusions et des mélanges avec Tatabéquée, alors, il l’appelle Isœu, en fait, ça veut dire Ptite-Sœur, mais avec son accent tijules, ça donne Isœu, et il l’appelle, alors elle le regarde et elle lui répond en goum qu’Ôoumloc vient de repartir et qu’elle non plus n’a pas eu le temps de le voir mais qu’elle aurait bien aimé, et que Clèm a l’air d’être drôlement embêtée et qu’elle est peut-être en train d’accoucher, comme elle a entendu dire par sa maman que c’était pour bientôt…

 
… et les deux marmots gazouillent au-dessus des accoudoirs des trônes de pierre sans que personne ait l’air de s’en occuper, et surtout pas Clèm ni Béa, qui restent pétrifiées.

  De l’autre côté du jubé de pierres basses qui sépare la salle de la mare dont les eaux ont repris leur aspect luisant de miroir d’obsidienne, les femmes aux pierres sonores se détournent et rejoignent leur Main, qui chacune se lève et repart, par petits groupes discrets et silencieux. 

 
Ne restent plus que Jeanne, et l’une des plus vieilles des vingt femmes qui étaient là, qui regarde son groupe, tout proche, échange quelques mots avec plusieurs d’entre elles, en se balançant sur place, comme des Juifs dévots, dans un goum particulièrement gras…

Béa semble s’effondrer, se tasser dans son siège, elle incline la tête et referme ses bras sur Tijules, qui proteste d’abord (il parlait à Isœu du bain de tout à l’heure) et s’aperçoit alors que mama Béa pleure. Il prend entre ses mains son visage ravagé et lui fait des baisers tout partout, comme elle aime, du front à la moustache, des oreilles jusqu’aux joues, en lui disant que tout ça c’est des histoires, mama Béa, qu’il est là et qu’il va tout faire pour qu’elle soit presque aussi contente que quand c’est Papatur qui la prend dans ses bras, parce qu’il est encore tout petit mais qu’il va grandir pour qu’elle soit très contente et que…

  … mais mama Béa pleure, et Amaïa lui prend la main et la force à redresser la tête qu’elle cachait contre Tijules :

- Ecoute.

Ecoute ce que dit Noumâou (la vieille femme s’adresse maintenant à la Mère, qui traduit à mesure)…

Au temps des premières Mains (voir P1C2E14), un accord a été passé entre notre peuple et Ôoumloc.

C’est lui qui nous a donné la force de « l’air solide qui dort au fond des mers et qui brûle ».

Mais il fallait aller le chercher, et aucun d’entre nous ne pouvait travailler enfoncé dans les flots (la vieille s’est tue et dialogue un temps avec les autres femmes, assises en rond).

Cela se passait il y a cent mille ans, précise Amaïa (mais la femme reprend et elle poursuit sa traduction approximative)…

Un jour, un jour précis qu’elle donne avec une grande exactitude, et c’était à la fin du printemps, Ôoumloc leur a montré comment plonger sous l’eau.
Il les a enfermés dans un manteau de bulles et les a entraînés sous les eaux de la mer.

C’est ainsi que les Goums ont pu creuser le fond, trouver les premiers gisements de « l’air solide qui dort au fond des mers et qui brûle » et chauffer leur domaine, dans lequel ils étaient en train de mourir de froid.
Elle dit que depuis, Ôoumloc n’a jamais plus montré le chemin du fond des eaux aux Goums, et que dans les Rubriques sacrées des Mains de l’Avenir, à l’égal de Noumâou, Amaïa restera la Mère qui a su convaincre le Grand Crabe, Ôoumloc, d’aider les Goums contre leurs ennemis, qui sont aussi les siens.

  La vieille femme s’incline, rejoint sa Main et sort…

  Amaïa tient maintenant la main de Béa dans la sienne, et aussi celle de Clèm, qui pleure sur son ventre.

Lorsque toutes les Mains sont ainsi reparties, Jeanne à son tour rejoint ses compagnons derrière le jubé de pierres basses et Amaïa leur dit :

- J’ai aussi peur que vous, mes amis, plus peut-être, car je connais la force terrible du Grand Crabe. Mais il a bien compris qu’en nous aidant, il s’aide. Il sait, je lui ai dit, que l’homme qui était là était manipulé par ceux qui ont voulu arrêter les courants qui le rendaient heureux, lui et tous ses semblables qui vivent aux grands fonds des océans du monde. Je lui ai expliqué que nos ennemis ont détourné les poudres qu’il nous a indiquées, et que nous fabriquons à partir d’éléments qu’il nous a apportés… Attendons… S’il vous plaît… Attendons…

 
Béa penche la tête, l’appuie sur son épaule, comme Clèm, chacune de son côté.

  Et les enfants, sur leurs genoux, discutent d’un nouveau jeu qu’ils viennent d’inventer.

 
Les Malfort se regroupent, assis sur le jubé, et ils attendent aussi…
 

L’ARCHIPEL DES CHONOS / P2C2E3

P2C2E3 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 3)

  N° 104 / L’ARCHIPEL DES CHONOS / P2C2E3

 
C’est l’histoire où Arthur ramène la dépouille de Daouj à Guamblin, assiste à ses obsèques, et découvre le cadavre écorchéde celui qu’il venait interroger.  

  Mercredi 4 mai
1 heure du matin (heure locale)
Guamblin (voir la carte des Chonos)
 
L’archipel des Chonos…

  Une poussière d’îles à l’Ouest du Chili, quadrillées d’un lacis de fjords, d’un labyrinthe de canaux, là où la Cordillère des Andes plonge dans le Pacifique.

  Pendant des millénaires, des peuples incroyablement anciens, audacieux et farouches, les Chonos, les Alakalufs, les Yamanas y ont vécu de pêche et de chasse : phoques, baleines, poissons, oiseaux, coquillages, et pour ceux qui vivaient dans les grandes îles, des cerfs huémuls ou des lamas sauvages, des guanacos. Nomades, sommairement vêtus de peaux de phoque, abrités dans des huttes de peaux cousues, ils résistaient aux vents constants que l’Océan envoie sur la côte entre les quarantièmes rugissants et les cinquantièmes hurlants.

  Les neiges éternelles commencent ici à sept cents mètres, et la température, relativement stable, oscille entre 0 et 5° l’hiver et entre 5 et 10° l’été… Mais il fait plus froid cette année et la neige est déjà là…

 
Et le vent. 

  Le vent, violent, brutal, éternel, lui aussi…

 
Les nazis avaient trouvé particulièrement intéressante la situation de l’île Guamblin, à l’extrême Ouest de l’archipel, à peine au-dessus du quarante cinquième parallèle. 

  Le Chili ne leur était pas défavorable a priori et ils avaient pu acheter discrètement des lieux surtout peuplés d’oiseaux de mer.
 
Les Chochos (ainsi qu’ils appelaient les Goums) qu’ils avaient discrètement emmenés avec eux avaient très vite découvert, au large des îles, un plateau continental extrêmement riche en clathrates faciles à exploiter pour eux, et des cavernes naturelles tout aussi faciles à aménager et à équiper.

  Les sous-marins étaient venus.

  
 Et après la guerre, tout cela avait été oublié…

  Sauf des trafiquants, à qui il était aisé de donner d’imprenables rendez-vous dans ce dédale d’îles et d’îlots. Mais qui n’avaient jamais su où diable pouvait passer ce petit sous-marin qui émergeait sous leur nez au fond d’un fjord perdu, ni comment il pouvait bien conduire à destination les tonnes de cocaïne ou d’autres produits du même ordre qu’ils lui confiaient.
 

Ce qui est certain, c’est que la marchandise était toujours rendue à bon port, que ce soit en Europe ou en Amérique du Nord.

  C’est là que les Écolocroques avaient basé le Hai I dès qu’ils en avaient disposé, et la base, recreusée et agrandie, était devenue assez vaste pour accueillir des ateliers d’entretien équivalents à ceux de Thulé.
 
La « sortie de secours », prévue dès le départ, mais qu’« on » n’avait pas eu le temps ni les moyens d’achever avant la fin de la guerre, avait été terminée, grâce à la main d’œuvre complaisamment fournie (contre promesse d’extermination) par diverses dictatures qui s’étaient succédées en Amérique latine… Et maintenant, un tunnel ferroviaire en  grande partie sous-marin reliait (très discrètement) l’île Guamblin à Puerto Cisnes.

 
Après les « évènements » liés à l’action des Écolocroques, l’exterritorialité avait été accordée à toute la région, depuis le parc national déjà existant de la grande île Magdalena, jusqu’à la base ONU de Puerto Cisnès, sur le continent, et à l’île Guamblin, vers le large.

  Ainsi, la même discrétion était-elle assurée à la colonie Goum qui vivait là maintenant, qu’à celles d’Agotchilho, d’Andøya ou de Thulé.
 
Les espaces dévolus aux sous-marins atomiques, maintenant inutilisés, avaient été transformés en conserverie. Alimentée par les ressources maritimes extrêmement riches de la région, en poissons et en algues, et par les céréales récupérées dans les silos des Écolocroques, elle produisait des soupes et des aliments divers à partir de recettes goums. Cela devait permettre d’utiliser une grande partie des réserves spéculatives accumulées par les Écolocroques avant qu’elles ne se dégradent, et donc, de palier aux crises alimentaires que les bouleversements climatiques allaient inévitablement provoquer.

  Le trafic maritime important que tout cela générait, dans une région tourmentée, passait au large du cap Horn, où les cargos onusiens chargés des ressources récupérées sur la côte atlantique, après les inventaires d’Arthur, venaient remplir les silos installés à l’abri des regards et des tempêtes, dans le port aménagé pour la base de l’ONU de Puerto Cisnès. De là, ils étaient transférés par le petit train du tunnel jusqu’à la conserverie de l’île Guamblin, abordable seulement par ce moyen, ou bien par air ou par sous-marin, ou par les embarcations légères des Goums. Mais qu’aucun navire indiscret ne pouvait visiter.

Et les produits finis prenaient le chemin inverse et se trouvaient stockés dans les entrepôts de la même base avant d’être redistribués dans le monde entier par le circuit « Pain d’Algues ». Selon les besoins.

 
A la différence de Thulé, à Chonos, comme on disait, les techniciens Goumyôs étaient restés plus nombreux que les Goums.

  Au moment de la chute des Numéros, beaucoup de ces techniciens s’étaient échappés, mais aucun ne s’était hasardé à vendre la mèche : ils se savaient traqués par les polices du monde entier, mais aussi par les organisations criminelles qui n’appréciaient pas d’être ainsi privées de leur transporteur attitré et se trouvaient donc contraintes de remettre sur pied toute leur logistique.
 

Certains, les plus compétents ou les plus « motivés » d’entre eux, avaient été « recyclés » par les réseaux survivants des Écolocroques, comme l’avait été Arnaud Boufigue, mais ceux des fuyards qui avaient tenté de se « réinsérer » d’eux-mêmes dans le circuit mafieux avaient vite compris qu’avec le peu d’informations négociables dont ils disposaient et le manque de moyens qui était le leur, ils étaient plutôt considérés comme des étrangers au bizeness « qui en savaient trop ». Il y avait eu quelques cadavres dans les rues de Puerto Cisnes et puis de Santiago… et on n’en avait plus parlé.

  Certains étaient même revenus, préférant rester cinq ans à continuer de faire ce qu’ils faisaient auparavant, trafics et armes en moins, plutôt que d’être retrouvés avec un couteau planté entre les épaules dans une ruelle pisseuse d’une petite ville du Chili ou d’Argentine.

 
Il n’y avait eu que ces quelques meurtres bizarres, sur la base même, mais les victimes étaient presque uniquement des Chochos. 

  Evènements secondaires, avaient pensé ces « techniciens ».
 
Et maintenant, le Contrôleur Arthur Malfort (c’est comme ça qu’on l’appelait), revient de tournée avec un cadavre dans ses bagages.

  Après trois heures d’un vol bruyant et agité par des vents d’altitude capricieux, le Cessna se pose à Puerto Cisnes. Le médecin de la base, qu’Arthur a invité à examiner le corps de Daouj, n’a pu que confirmer les dires de celui de Punta Arenas : un coup d’une violence et d’une précision incroyables à cent mètres de distance. La flèche a transpercé les os et le cervelet… Mort instantané… 

 
Et puis il appelle Béatrace… Il est une heure du matin et il a mal dormi dans le Cessna. En fait, l’heure de décalage entre l’Argentine et le Chili le force à régler sa montre : il se croyait encore à deux heures du matin et donc plus près de l’aube qu’il ne l’est en réalité…

- Arthur !!! Tu es arrivé ? (il peut presque entendre frémir ses moustaches sur le micro du téléphone) (ce que c’est reposant…) (ce qu’il aimerait être là… pour un peu, il sentirait ses bras s’enrouler autour de son cou, ses jambes se nouer sur sa taille, comme quand elle l’empieuvre à chacun de ses retours, ses petits seins… Stop !!!)
- Ma pauvre chérie, j’arrive tout juste à Puerto Cisnes… Et je devrai y rester un peu…
- Mais tu DOIS rentrer…
- Oui, je sais. Ecoute, mon ami Daouj, tu sais, l’Itzal qui m’accompagnait…
- Oui, je sais, mais…
- Ecoute-moi, c’est important : il a été tué. D’une flèche, comme tu m’as dit que Mouye l’avait été…
- Quoi ! Mais c’est impossible voyons… Il y a 20 000 kilomètres, c’est aux antipodes…
- Ecoute-moi, ce n’est ni le seul ni le premier Goum à avoir été tué de cette manière-là dans le secteur. Et…
- Non, Tijules, oui, je parle à papa, mais je ne peux pas te le passer…
- … et sur la flèche il était écrit « Hybris »…
  - Oh, Arthur… Mais qu’est-ce qui se passe… Qu’est-ce que ça veut dire, qu’est-ce… Reviens, tout de suite, j’ai peur…
- Je le sais, et moi aussi, pour vous, pour vous tous autant que pour moi, parce que nous sommes directement visés. Je n’ai pas beaucoup de temps, il faut que je prenne quelques informations avant de revenir. En particulier sur les autres meurtres du même genre qui ont eu lieu ici… Je ramène Daouj chez lui. Fais passer le message : que tout le monde soit très, très prudent. Et essaie d’en savoir plus sur la mort de Mouye. Je te rappellerai dans quelques heures, avant de partir. J’ai demandé à ce que mon voyage de retour soit préparé pendant que je serai à l’île Guamblin. Embrasse Tijules… Moi, je t’embrasse… A bientôt, je te rappelle…
 

Il coupe très vite, laissant Béatrace effondrée…

  Pas longtemps : il est sept heures à Saint Tignous sur Nivette. 

 
A sept heures dix, d’Eusèbe à Ravot, en passant par Victor, Clémentine, Nouye, Rébéquée et jusqu’à Hélène et Amaïa, tout le monde est au courant…
 
Arthur décide de partir immédiatement pour l’île Guamblin. La météo le permettant, il prend l’hélico plutôt que le train. 

  Il ramène le corps de Daouj.
 
Trois quarts d’heure de vol et ils se posent, ballottés par les vents capricieux. Ne survivent ici que les pilotes les plus habiles…

  Quatre Goums détachent la housse de plastique qui renferme le corps de Daouj, le placent sur une civière… 

 
Arthur baisse la tête…

  Une entrée discrète est ouverte dans un creux de rochers, et tout de suite l’ascenseur les conduit à la base proprement dite, avec sa faible lumière et son silence feutré.
 

Il est trois heures du matin, mais ici le temps s’écoule dans une dimension « extra-météorologique », et selon un rythme temporel propre : il fait chaud dans la pénombre constante des torchères jaune et bleu du méthane, et les minces cheminées  en tôle d’inox des chaudières qui alimentent la centrale électrique en vapeur diffusent leur chaleur dans l’air ambiant.

  Ici aussi, comme à Agotchilho et à Thulé, les Goums ont trouvé des sources thermales, et partout des filets d’eau chaude coulent à terre dans des rigoles creusées à même le sol.

Bruits discrets d’eau courante, et vapeur latente… 

 
Des techniciens en combinaison de travail circulent, affairés… Quelques Goums à peine couverts par leur poncho… Arthur entrevoit des Boules qui poussent de lourds chariots… Quelques femmes, des Goums, nues bien sûr, mais très peu.

  Mnouay, jeune femme trapue au fort bourrelet orbitaire et au nez largement épaté, l’Itzal qui organise le fonctionnement de la base, celle qui ici représente Amaïa, l’attend tout près de la sortie de l’ascenseur.
 
Les porteurs posent la civière et extraient de la housse noire le corps nu de Daouj.

  Sans un mot, Mnouay pose la main sur son front…

 
- Je dois te parler dit Arthur.
Elle acquiesce de la tête et fait un signe aux porteurs qui emmènent le corps…

- Mnouay, Daouj m’a dit qu’il y avait eu d’autres Goums tués par des flèches… Il m’a parlé d’une « patronne »…
Mnouay pose une main ferme sur le bras d’Arthur en hochant la tête :
- Tu es fatigué, tu devrais te reposer… Daouj va se préparer à rejoindre Ôoumloc … C’était ton ami et c’était mon frère, nous ne pouvons rien faire de plus… Je vais aller l’accompagner dans le chant des flûtes, viens avec moi si tu le souhaites, je te dirai en chemin…

  Et elle lui a dit : le Numéro Un, du temps où il se comportait en maître et où il venait parfois, avec une grande femme blonde, et une jeune, très jeune fille et un jeune garçon, blonds tous les deux, arrogants et méprisants à l’égard des Goums…

  Elle, l’Itzal alors en formation à l’extérieur, chez les Goumyôs, a compris que ce devaient être sa femme et ses enfants. Et cependant, elle connaissait comme tout le monde celui que l’on appelait le Numéro Trois, le jeune capitaine des navires sous-marins, dangereux, pervers, et sa sœur, Numéro Quatre, qui venaient rarement, mais la Mémoire des Goums n’oublie pas…

  Elle s’était émerveillée de cette fécondité facile…

Récemment, elle avait revu les plus jeunes, devenus adultes, accompagnés d’un certain Numéro Cinq qu’elle ne connaissait pas.

  Devant eux, les porteurs s’enfoncent dans des galeries de plus en plus obscures…

  - Je suis née ici, mais cet endroit n’était pas connu d’Ôoumloc, comme l’est Agotchilho. Il a donc fallu l’inviter et lui montrer les lieux lorsque ma mère s’y est installée avec ses soeurs et ses frères. Maintenant, il nous a reconnus. Et il n’aime pas qu’on lui apporte des Goums qui ont été tués comme l’a été Daouj. Il se peut qu’il se fâche un jour…
- Ce n’est donc pas le premier…
- Ce n’est pas le premier…
 

Un chant de flûte, lente mélopée, doucement nostalgique…

  Mnouay s’est tue.

De l’eau chaude en mince tapis qui ruisselle sur le sol…

Une pièce carrée, quatre flûtistes assises sur des sièges surélevés, autour d’une large mare d’eau noire…

 
La civière est posée sur le sol où ruisselle l’eau chaude, près de la mare…

  Et Mnouay se met à psalmodier dans le rythme de la flûte qui poursuit sa mélopée, et sur le même ton :

  - Daouj est mort hier. Il servait la Mémoire chez les Goumyôs et il a sacrifié sa vie pour sauver de la faim aussi bien les Goums que les Goumyôs dont il était devenu l’ami. Il avait su discerner en eux les vrais amis des Goums, ceux qui nous aident comme nous les aiderons… 

  La psalmodie devient chant

  Daouj a été tué d’une flèche tirée dans la nuit.
Une flèche d’argent l’a frappé à la nuque.
Daouj a été tué d’une flèche d’argent…
Ôoumloc, il faut que tu le saches : Daouj a été tué d’une flèche d’argent…

 
Mnouay reprend, en récitatif :

  Et cependant, il a donné sa semence, chaque fois qu’il a été sollicité. Il a été fécond. Il a participé à la conception d’hommes et de femmes nouveaux. Sa vie aura été féconde pour le peuple goum qui lui rend hommage. Sa chair sera préservée par les Crabes noirs de toute corruption. Ses os seront confiés à Ôoumloc selon notre tradition, pour qu’il les restitue au Rocher d’où ils sont venus…
 
(les flûtes pressent le rythme de leur mélopée)

  Ôoumloc, il faut que tu le saches : Daouj a été tué d’une flèche d’argent…

 
(Mnouay reprend, un ton plus haut)

  Ôoumloc, il faut que tu le saches : Daouj a été tué d’une flèche d’argent…
 

(au rythme haché d’un souffle saccadé)

  Ôoumloc, il faut que tu le saches : Daouj a été tué d’une flèche d’argent…

 
Un silence, et puis très doucement, la psalmodie reprend :

  - Daouj était notre frère. Nous sommes Daouj. Le chant de sa parole est celui de la flûte, et le chant de la flûte est désormais le chant de Daouj. La flûte est dans ma voix. Elle est le chant des morts qui sont tous retournés à Ôoumloc. Elle est le chant des morts qu’il a tous ramenés au Rocher. Au Rocher d’où procèdent la vie et la mort. Au Rocher sur lequel il dort et sur lequel il danse. Au Rocher où il s’accouple au monde dans l’abîme des eaux. Au Rocher où sont nés, où naissent et où naîtront la lune et le soleil, les Goums et les Goumyôs, les étoiles et la mer…

La flûte nous unit. La flûte nous unit à Daouj, mon frère, ma mère, mon père et ma Mémoire, notre ami, mon fils et ma fille. La flûte nous unit dans les temps et les lieux. Jusqu’à la fin des Goums. Jusqu’à la fin d’Ôoumloc. Jusqu’à la fin du Monde…
 
Mnouay se tait. Arthur s’est appuyé sur son épaule qu’il sent, chaude et ferme sous sa main.

  Elle tourne la tête vers lui :
- Viens, mon frère, il faut le laisser à Ôoumloc, viens…

 
Il lui semble bien voir couler ses larmes, au travers des siennes…

  L’eau qui couvre le sol en un mince tapis est devenue très froide…

Ils sortent, suivis des porteurs de la civière et des flûtistes.

  - Nous avons conservé d’autres flèches que nous avons nous aussi retirées du crâne de leurs victimes, pour ne pas indisposer  Ôoumloc qui en déteste le métal. Je vais te les donner…
- Je te remercie, Mnouay, mais, je ne t’avais pas dit que la pointe de la flèche était en argent…
- Je le savais, l’interrompt-elle, je le savais, c’est la même main qui les a lancées…
- Et quelle est cette main ?
- Tu l’as dit toi-même : celle que l’on appelle « la Patronne », mais ce n’est pas nous qui l’appelons ainsi, il faudrait interroger les techniciens Goumyôs, et tu sais que nous entretenons très peu de rapports avec eux…

  Arthur savait que les Goums et les techniciens ne se fréquentaient pas et cohabitaient d’aussi loin que possible, les premiers reprochant aux seconds des lustres d’exploitation éhontée du temps des Numéros (et de toutes les exploitations possibles), les seconds rendant les premiers responsables de leur défaite. Après tout, ils se trouvaient dans la position de détenus en face de geôliers de fait. Il n’empêche : le travail souvent commun obligeait nombre d’entre eux à se côtoyer.

  Et le responsable de production à la conserverie était un Goumyôs. Un certain Yann Marbeuf, breton d’origine, embauché par les Écolocroques comme ingénieur pour faire fonctionner le petit train, la centrale électrique et tous les machins mécaniques et électriques qui y rendaient la vie possible.
 
L’endroit lui plaisait, le salaire aussi, il n’avait pas d’attaches…

  Quand il avait compris « à qui il avait affaire », comme il l’avait déclaré à la commission qui l’avait interrogé après la chute des Numéros, il était trop tard pour reculer : on ne rompait pas un contrat de travail avec les Écolocroques… Sauf à y laisser sa peau d’une manière très désagréable…
 

Il se déclarait donc heureux de s’en sortir aussi facilement, compte tenu du bousin que ces Gugusses (sic) avaient répandu autour d’eux et dont il s’était rendu complice de fait. Et il avait dit « collaborer à fond » lorsque la commission lui avait proposé.

  Arthur a donc demandé à lui parler d’urgence : il faut qu’il attrape le Cessna qui l’attend à six heures à Puerto Cisnès pour le conduire à Santiago où il pourra prendre le vol régulier de midi pour l’Europe…
 
Dix minutes plus tard, Mnouay lui apporte six flèches semblables à celle que le médecin de Punta Arénas a extraite du crâne de Daouj :
- Les trois premières datent du jour où les Numéros ont été évincés et où nous avons obligé les techniciens à se rendre. Les autres ont tué plus tard. La dernière date de la semaine dernière.
- Merci Mnouay, je les ferai étudier par des experts… (il gratte les pointes métalliques avec l’ongle de son pouce pour en ôter la couche sombre qui couvre le métal) Toutes les pointes sont en argent et elles sont toutes marquées Hybris… Et le Goumyôs, que je veux interroger ?

  Mnouay se met à rire : les Goums trouvent toujours très drôle qu’un Goumyôs appelle Goumyôs un autre Goumyôs…
 
- Il a dû se perdre… (Humour goum : ils ne comprennent pas que l’on puisse se perdre dans leurs labyrinthes. C’est pour eux une histoire goumyôs, l’équivalent d’une histoire belge…)

  Sauf que :
- Mnouay !! Mnouay !!

Une jeune Goum se précipite en courant vers eux, essoufflée, les deux mains crispées sur ses seins volumineux, pour éviter d’être freinée dans sa course par leur ballottement rythmique. Et elle se met à dévider une longue tirade glougloutante…

 
Mnouay regarde Arthur, les yeux ronds, comme stupéfaite de ce qu’elle vient d’apprendre :
- On n’a pas retrouvé Yann Marbeuf…
- Eh bien ?
- Il… il s’est échappé !
- Echappé ? Mais voyons, cela n’a aucun sens, il ne peut pas prendre un train à lui tout seul, il serait repéré et bloqué tout de suite, il suffit de couper le courant ; il ne peut pas fuir à pied dans le tunnel ferroviaire où il serait électrocuté ou écrasé… Et puis, hein, deux cents kilomètres ! Et dehors…

  L’île la plus proche se trouve à plus de trente kilomètres, l’eau est à moins de trois degrés, le vent, fort, et aucune embarcation ne peut aborder cette côte abrupte bombardée par les vagues du Pacifique. Seuls les sous-marins, quarante mètres sous l’eau, trouveraient les portes gigantesques de la base. Et ces portes sont condamnées depuis deux ans…

- On ne sait pas où il est, mais Nayo (elle montre la jeune pouliche mamelue qui reprend son souffle), était au contrôle de la porte extérieure et il l’a ouverte il y a de cela cinq heures. Il n’est pas reparu, mais c’est son passe magnétique qui a été utilisé. Quand on l’a fait appeler elle a contrôlé, mais il n’est pas dans sa chambre, personne ne l’a vu et surtout, il n’est pas rentré. Ce n’est pas qu’il soit sorti qui est étonnant, il a pu vouloir prendre l’air, mais il fait nuit et il n’est pas rentré…
- Et je doute qu’il soit sorti conter fleurette à une sirène ou pique-niquer avec une bande de copains… enchaîne Arthur perplexe… Tant pis, je ne peux pas attendre, je pars. Je l’interrogerai par radio en arrivant en Europe. Tu le préviendras de se tenir à ma disposition…
- Bien sûr, Arthur. Je te souhaite bon voyage…
- Merci Mnouay, et prends garde à toi, l’endroit devient dangereux, il faut que nous éliminions ces tueurs… Je vais faire le tour de l’île avec l’hélico avant de partir…
 

Mnouay le salue d’un inclinaison du buste à laquelle Arthur répond par une inclinaison semblable et un sourire : les Goums ne sont pas démonstratifs.

  Dix minutes plus tard, l’hélico dans lequel il est remonté et qui avait profité de son absence pour se ravitailler aux réserves de la base, lance sa turbine.

 
La nuit est claire, le vent du Pacifique a chassé tout nuage, et c’est la pleine lune. Arthur demande au pilote de survoler le gros rocher de cinq kilomètres sur dix huit qui forme l’île, pour le cas où ils y verraient ce fugueur de Yann Marbeuf. 

  Le phare de recherche éclaire d’un blanc violent, bleuté, les paquets d’écume que la mer jette sur les brisants, la végétation rabougrie qui prolonge l’estran, cardée par le vent qui griffe la côte. Et lorsque le relief s’élève, le rocher nu apparaît, usé par les embruns. Point culminant : quatre cent cinquante mètres. Une table rocheuse arrondie.
 
Tiens, un piquet, un mat planté verticalement et une vieille chemise qui bat au vent : la caricature du drapeau d’appel d’un naufragé sur une île déserte !

- Plus près, crie Arthur au pilote en lui montrant la défroque.

Il ne fait pas encore très clair, et à cent mètres d’altitude, n’était le mouvement, on ne verrait pas grand-chose :
- Il y a un Robinson qui fait sécher sa lessive à Guamblin ? demande le pilote…

Et c’est vrai que ça le fait rire, le pilote : un Robinson sur une base de l’ONU !

C’est bizarre, ce truc…

  L’éclat brutal du projo frappe en plein le sommet arrondi : il y a un second poteau planté pas très loin du premier, quelque chose…

 
L’hélico descend en oscillant dans le souffle continu du vent du large, et le projecteur balancé balaie les pentes avant de revenir, lorsque le pilote parvient à stabiliser le vol stationnaire, à dix mètres du sol, dix mètres devant les poteaux écartés.

  Debout entre les deux poteaux, bras et jambes écartelés par des cordes, il y a un homme nu, rouge, tout rouge…
 

Ses cheveux fouettés par le vent du rotor dégagent un visage sanglant renversé sur sa nuque.

  La défroque qui claque, clouée par les bras au poteau de bois brut, c’est sa peau.

 
Il a été intégralement écorché.

  Le pilote est parvenu à se poser, en regardant de l’autre côté : ce n’est pas le moment de se laisser affoler, et là, même s’il en a vu de toutes les couleurs au cours de sa carrière, il y a vraiment de quoi rendre son médianoche sur le manche à balai.
 
La lumière éblouissante du projecteur, reflétée par les roches grises du sol irrégulier éclaire par dessous le cadavre tragique.

  Arthur saute de l’hélico, courbé en deux dans la tempête du rotor que le pilote maintient en rotation, juste sous la limite de la sustentation, pour pouvoir décoller instantanément en cas d’urgence. Il s’approche du malheureux, le contourne : sa peau, découpée au-dessus des sourcils, et puis autour des poignets et des chevilles, lui a été arrachée par-derrière. Il distingue les lignes tracées grossièrement dans la chair par la lame qui a coupé derrière les bras, les jambes, le dos, jusqu’à la nuque, laissant en place la longue chevelure noire qu’Arthur avait déjà remarquée lorsqu’il avait questionné Yann Marbeuf il y a deux ans de cela… Et qui vole au vent bruyant des pales mêlé à celui de l’océan… 

 
Arthur a l’idée saugrenue d’un énorme anti-scalp indien : on a arraché toute la peau, sauf les cheveux…

  Une immense tache de sang s’étale sous le corps martyrisé, forme des flaques dans les creux du rocher…
 

Les poignets de la peau sont cloués l’un au-dessus de l’autre au bois brut de l’un des poteaux, et elle claque dans le vent du rotor comme un drap mouillé…

  Le visage renversé, lèvres retroussées, fixe la lune de ses yeux sans paupières…

 
Arthur croit entendre le hurlement du rire féroce de la mort au travers du sifflement écrasant de la turbine de l’hélico et du battement chuintant des pales…

  Le front, dont la peau n’a pas été arrachée, dessine une bande livide au-dessus du visage écarlate.
 
A la pointe d’un couteau, en lettres de sang, on y a gravé :
 

HYBRIS.


 

LE PEUPLE GOUM

Les Goums : les ”Humains”. Habitants de la Marée au Petit Port anciennement appelée Agotchilho. C’est le nom qu’ils se donnent. Ils sont appelés Chochos ou Cascarots par les ”étrangers”. Ce surnom moqueur vient de chochoa (basque) = le merle, l’imbécile, le sot. C’est probablement eux qui étaient appelés les ”cagots” au Moyen-Age. Ils parlent une langue très particulière, à coup sûr non indo-européenne. C’est pourquoi quelques racines basques (ou hongroises, ou finnoises) peuvent surgir ici ou là.

Nous les découvrons dans leur vie étrange, d’abord tels qu’ils ont été exploités par les Pouyagoumyôs, ce qui en goum veut dire ”Ceux qui sont derrière la porte de fer”, les Numéros et leurs sbires, qui ont utilisé leurs talents de mineurs pour construire leurs bases secrètes.

Amaïa, la “NOUVELLE MERE“, va s’allier aux héros de cette histoire jusqu’à en devenir elle-même l’une des héroïnes (épisode 36) (lien).

Dans l’épisode 40 “NEANDERTAL” (lien), elle révèle bon nombre de leurs particularités, spécialement LE problème de stérilité qui les frappe, mais aussi l’incroyable richesse de leur Mémoire traditionnelle et leur science des drogues diverses :

Dans l’épisode 43 “LE MONDE DES GOUMS” (lien), nous apprenons d’où ils tirent l’énergie qui fait leur force et comment ils ont été manipulés par les nazis. Nous faisons la connaissance des Itzals, des Gardiennes et de leur arme redoutable, et nous commençons à comprendre les liens étranges qui les attachent au Grand Crabe Ôoumloc, que nous voyons à l’oeuvre dans l’épisode 65 : LA MALEDICTION D’ÔOUMLOC
.
 

Dans l’épisode 93 “RAVOT CHEZ LES GOUMS“(lien), nous apprenons, avec le commissaire Ravot, quelques éléments intéressants de l’histoire des autres peuples néandertaliens qui ont vécu en Europe.


Dans l’épisode 97, nous assistons à d’émouvantes FUNÉRAILLES GOUMS.
Nous y découvrons également une étonnante photo de Rébéquée, fille d’Amaïa, que Tijules appelle « Isœu »

Dans l’épisode 131 « LE JUGEMENT D’ÔOUMLOC » (lien), nous voyons le Grand Crabe épargner une Amazone meurtrière.

Ce qui n’est plus le cas dans l’épisode 164 « ENLEVÉ PAR LE CRABE », où Arthur est « enlevé ». Nous apprenons comment Ôoumloc a montré aux Goums la manière d’exploiter les clathrates de méthane d’où ils tirent leurs ressources énergétiques.

Le clan des Goums que l’on croyait perdu, celui des Ours, sera miraculeusement retrouvé (P3C2E35). Ce qui sauvera peut-être l’espèce ?

NEANDERTAL / P1C2E14

P1C2E14 (Partie 1 / Chapitre 2 / Episode 14)

  NEANDERTAL / P1C2E14

 
C’est l’histoire où Amaïa découvre à Rébéquée qui est réellement son peuple.

 
Mardi 19 avril
Agotchilho

  Elles ont longuement somnolé dans la tiédeur du bain aux vapeurs doucement aromatiques.

 
Les membres détendus, l’esprit embrumé, Rébéquée perçoit à peine le souffle léger d’Hélène, dont la tête repose, abandonnée, au creux de son épaule.

Une sorte d’oubli parfumé que la visite de la jeune Nouvelle Mère a à peine effleuré.

  C’est pourquoi elle n’a pas réagi tout de suite à ces présences silencieuses. C’est peut-être l’odeur qui l’a éveillée, un odeur appétissante de bouillon riche et lourd, ou de viande rôtie, ou de… bon sang, ce qu’elle a faim !

Du coup, elle ouvre les yeux, se redresse un peu et voit les deux filles nues, debout près du bain, avec chacune un large bol entre les mains… Derrière elles, deux autres filles tout aussi dévêtues portent ce qui lui semble bien être des vêtements, les inévitables tuniques, et d’épaisses serviettes de bain, d’un tissu étrange et soyeux, comme des invitations à se lever, à sortir de cette torpeur…
 
Rébéquée repousse doucement Hélène, qui grogne un peu dans son sommeil et sourit lorsqu’elle l’apaise d’une caresse sur la joue, et puis elle sort de l’eau, ruisselante.

  La fille lui tend une serviette avec ce qui peut ressembler à un sourire dans son jeune visage chocho à la coiffure lisse. Elle n’a pas encore pris ce tour assez massif des femmes qu’elle a vues, ses seins n’ont pas l’ampleur lourde, ses hanches et ses fesses restent graciles… Cette fille, comme ses compagnes, est manifestement très jeune.

Avant de s’essuyer, Rébéquée entreprend d’éveiller Hélène, penchée sur elle, le dos tourné aux arrivantes, elle lui parle à l’oreille, l’embrasse au front, la secoue doucement jusqu’à lui faire ouvrir des yeux troubles.
- Viens on sort de l’eau, on va manger, tu dois prendre des forces…

Hélène bredouille en souriant une réponse vague et sort en trébuchant de la cuve d’eau chaude, riant de sa propre maladresse, titubante… Rébéquée la sèche lentement, soigneusement, tendrement, se sèche à son tour, rapidement, et la couvre de la tunique de toile qu’elle noue sur les côtés, attentive, affairée, précise. Puis elle s’habille, assied Hélène sur le bord de la large couche et fait signe aux deux filles qui portent les grands bols fumants et odorants.

  L’une d’elles s’approche et montre Hélène et son bol. Oui, c’est celui qui lui est destiné. Ils sont manifestement différents. Rébéquée se souvient de ce que lui a dit celle qui s’appelait « la Nouvelle Mère » : Hélène doit dormir encore. Il faut croire que sa nourriture est prévue dans ce but.

Logiquement, la sienne ne doit pas être droguée… Et après tout, il est vrai qu’Hélène ne pourra pas faire grand-chose dans l’immédiat  mais qu’elle a besoin de récupérer… Alors, elle l’aide à manger le bol de nourriture qui lui est destiné, où trempe une cuiller de bois, ou d’ivoire bruni, et qui semble consister en une sorte de ragoût épais et appétissant. Rébéquée, affamée, en salive, mais se dispense prudemment d’y goûter. Hélène avale docilement les cuillerées pleines, avec le sourire soumis d’un petit enfant mal réveillé. Puis elle se laisse aller sur l’épaule réconfortante de son amie et se rendort aussitôt.

Rébéquée, attendrie, la couche sur le lit et la couvre d’une des couvertures épaisses qui y sont disposées, douces et soyeuses, comme les serviettes de toilette. L’une des filles s’assied près d’elle avec des gestes de garde-malade amicale.

  A son tour, Rébéquée dévore le contenu du bol qui lui est tendu. Rassasiée, elle se lève pour suivre les trois autres filles qui sortent à la file en lui faisant un signe. Elles n’ont pas prononcé un mot, n’ont manifesté aucune émotion, aucune surprise. La garde-malade reste auprès d’Hélène et la rassure d’un hochement de tête : elle peut partir, elle veillera…

Le couloir est long et obscur, quelques lumignons l’éclairent ici et là plantés dans les parois brutes. La tiédeur de l’air reste égale…
 
Au passage, Rébéquée découvre de nombreuses pièces semblables à celles d’où elle vient et où dorment, se baignent ou se reposent des femmes, par deux, trois ou quatre… Par l’ouverture de l’une d’elles, elle croit même reconnaître, alors qu’elles semblent tresser mutuellement leur chevelure, les deux femmes enceintes qu’elle avait vues assises sur les trônes de pierre qui encadraient la Nouvelle Mère (comment s’est-elle nommée déjà ? Amaïa, oui, c’est cela. Amaïa…) lors de leur arrivée avec Jules… Jules… Le souvenir la fait se raidir, durcit son regard. Elle presse le pas et rejoint les filles qui l’ont un peu distancée.

  Une rumeur…

La salle est très vaste mais basse, soutenue par des piliers massifs. La rumeur est diffuse, comme la lumière, changeante, mouvante. On dirait des flammes amplifiées ou des vagues sonores…

Des groupes de femmes d’âges divers, nues à l’exception de colliers de pendentifs d’ardoises, se tiennent assises autour de foyers. Curieux foyers, un peu surélevés, larges bacs à sable d’où sourdent des flammes irrégulières et pâles comme des feux follets qui viennent lécher des sortes de grills de pierre ou de corail disposés à quelque distance par-dessus et qui flamboient lorsque les flammes les atteignent.

Des groupes sont disposés autour de chacun des foyers, comme des pétales de marguerite, et bavardent avec animation mais non sans ordre semble-t-il : une femme, âgée le plus souvent, énonce une phrase que les autres reprennent en chœur, puis semblent discuter, pour reprendre ensuite la phrase initiale, le tout dans cette langue glougloutante et grasse qui caractérise les Chochos.

Des filles, jeunes et même très jeunes, circulent entre les groupes, apportent provisions et boissons, semblent transmettre des messages d’un groupe à l’autre. Quelques hommes, peu nombreux, en périphérie, apportent des marmites, des jarres où puisent les jeunes filles.

Parfois, l’une ou l’autre des participantes d’un groupe se lève, ôte son pendentif et le tend à une arrivante qui la remplace. Puis elle sort.

L’animation est grande, mais sans fièvre, les gestes sont lents, les paroles sont échangées sans passion ni désordre dans une sorte d’activité si bien rodée qu’elle n’a plus besoin d’être ordonnée pour se dérouler sans heurt.

Les filles qui la précédaient se sont perdues dans la foule, dont Rébéquée évalue très mal l’importance : la pénombre, la lumière fluctuante, le bruit rythmé des conversations étouffées par la voûte basse, la perspective brisée par les piliers massifs et jusqu’à la tiédeur moite de l’atmosphère rendent toute appréciation difficile. Mais ce qui est certain, c’est qu’il y a là beaucoup de monde…

  Une main se pose sur son épaule. Rébéquée tourne la tête :
- C’est cela notre Mémoire, lui dit la Nouvelle Mère, toujours aussi hiératique, en lui désignant la salle, le bébé accroché à son sein.

 Rébéquée ne l’a pas entendue venir et se trouve à la fois surprise par cette arrivée silencieuse et par la stature de la femme, plus grande qu’elle d’une tête, et elle réalise qu’elle ne s’était jamais trouvée debout auprès d’elle.

- Pour notre peuple, les femmes sont à la fois l’avenir et le passé. Les femmes incarnent le temps. Tu es ici dans notre bibliothèque vivante. Ici se répète l’histoire de nos générations et ici elle se continue. Ce groupe que tu vois répète la mémoire d’Ônyà et l’intègre à notre vie : Ônyà était son nom de femme vivante. Nous sommes en train de nommer sa génération, de fixer dans notre mémoire l’histoire de son temps. C’est sous ce nom qu’elle restera et que son temps restera vivant dans notre mémoire. Ônyà, Amaïa, Rauni, ou d’autres noms de mères n’ont pas plus d’importance que les mères qui les ont portés : elles ne sont que des repères pour notre Mémoire.

Nous sommes en mesure de remonter ainsi jusqu’à plus de dix mille générations, si nous récapitulons la totalité de

la Mémoire de notre peuple. Pour vous, cela signifierait deux cent cinquante mille ans, deux mille cinq cents siècles de vie, presque année par année, avec ce qui nous y importe : les noms de la génération des Mères, qui donc nous servent de repères, les ressources que nous avons exploitées, très précisément, le temps qu’il a fait, les lieux où nous avons vécu et les migrations qui ont été entreprises, les difficultés que nous avons rencontrées du fait du climat, des événements géologiques, des modifications que cela a entraîné sur la faune et la flore, des rencontres que nous avons pu faire, avec votre espèce en particulier, des relations entre nos deux peuples, des contacts que nous avons eus avec les autres clans des nôtres, de leur effacement progressif, de notre repli… De nos combats… De notre fécondité et de ce que nous avons tenté pour la maintenir…

 Notre Mémoire est orale et collective. Notre peuple n’est que sa Mémoire en mouvement.

Les hommes, eux, les mâles, sont notre présent : ils nous approvisionnent, ils chassent, travaillent, creusent la montagne… Ils nous fécondent. Le présent féconde l’avenir au sein du passé, mais il n’est pas l’avenir. Toutes ensemble, nous décidons de notre avenir en fonction de notre passé. C’est ici que nous vivons et que nous décidons. 

 

La Mémoire est intangible et immuable. Nous sommes capables de la répéter indéfiniment sans en varier un seul terme. Et elle nous sert à éclairer le présent. 

 Chacune des femmes de l’un des groupes que tu vois dans cette salle, « porte »

la Mémoire de vingt Mères à la fois. Par sécurité, la même Mémoire est portée par plusieurs femmes qui se relaient ou cohabitent dans sa Répétition, ou qui l’étudient. Mais seules celles qui, dans cette salle, sont Porteuses de

la Mémoire ont au cou le Collier d’Ardoise. 

 L’unité de Mémoire est

la Main, qui représente un groupe de cinq Porteuses de Mémoire. En fait nous disons une Main là où tu dirais cinq. Mais nous ajoutons au chiffre abstrait l’idée que c’est là l’exacte quantité de Mémoire que chacun peut « saisir » et manipuler sans la moindre erreur.

Comme je te l’ai dit, par sécurité, plusieurs femmes connaissent simultanément la même période qu’une Porteuse de Mémoire. Une Main peut donc réunir plus de vingt personnes. Mais ces réunions de Mains, où l’on forme les nouvelles Porteuses de Mémoire et où les Porteuses de la même Mémoire échangent, vérifient et discutent, se tiennent dans des petites salles, n’importe où dans la cité.

Ici ne se trouvent que les Porteuses de Mémoire pourvues du Collier d’Ardoise.

  Si nous considérons qu’en moyenne une Mère est présente pendant vingt ans (mais ce n’est qu’une moyenne), chaque Porteuse de Mémoire retient donc « par cœur » une période de quatre cents ans, année par année, et chaque Main représente une période de deux mille ans. 

  Les Mains se regroupent par « mains de mains » autour du même foyer, comme tu le vois.
Ces groupes, que nous appelons bien sûr des Foyers, réunissent donc vingt cinq Porteuses de Mémoire.  

C’est l’expérience discutée des cinq Mains qui composent un Foyer qui peut l’amener à collaborer à une grande Décision, lorsque cela s’avère nécessaire. Et la Mère que je suis consulte souvent

la Mémoire.

Les Foyers sont donc de dix mille ans.

  Les Foyers se réunissent en Groupes plus importants d’une « main » de cinq Foyers, que nous appelons une Ère, de cinquante mille ans.

Tu en vois les flammes plus hautes dispersées dans la salle.

Autour de ces flammes, des groupes d’Anciennes rassemblent et vérifient le travail des Foyers.

  Il y a environ une « main » de ces Ères. Et cette Main ultime résume la totalité de notre Mémoire, de deux cent cinquante mille ans. Mais les périodes les plus lointaines sont assez floues, parce que les clans de l’époque commençaient seulement à s’organiser. C’est cette Main que nous imprimerons sur la paroi la plus cachée de notre demeure, pour marquer une grande Décision. 

 
Si tu comptes, tu as donc compris que cette salle renferme près de sept cents personnes, réunies sans aucune interruption autour de trente foyers et que plus de deux mille cinq cents femmes travaillent dans notre Cité à la conservation de notre Mémoire.

  C’est cela, le peuple goum.

Nous sommes environ dix mille, et nos cavernes sont à la mesure de ce Monde.
 
J’incarne la synthèse de ce qui se dit dans cette salle.

Et je suis chargée de faire appliquer les Décisions qui y sont prises.

  Je fais également partie de celles et de ceux (mais les hommes sont beaucoup plus rares dans ce groupe) que nous appelons les Itzals, ceux qui sont sortis et qui au cours de leur jeunesse, ont communiqué avec les hommes de l’autre espèce, avec vous, les Goumyôs. Pour ma part, j’ai étudié à Paris et à Londres. Cela te surprendra peut-être d’apprendre que dans ma jeunesse, j’ai vécu parmi vous. Mais, comme tous les Itzals, je m’y sentais mal : votre vie est individualiste à l’extrême, nous, nous formons, comment expliquer cela ?… une entité collective… 

  Rébéquée reste silencieuse, le poids ferme de la main de

la Nouvelle Mère reste appuyé sur son épaule. Elle n’éprouve ni répugnance ni révolte et sa colère semble s’être dissoute dans le chaudron de sa curiosité. Toutefois…

- Et Jules, mon ami ? Et ces viols ignobles que vous nous avez imposés ?

Du coup, elle dégage son épaule d’un geste.

La main amicale de la Nouvelle Mère retombe, sa voix se fait plus sourde :
- Il est vrai que cela doit te paraître insupportable… Mais nous avons perdu notre fécondité et ces rites font partie de ce qui rend possible notre propre fécondation. Nous sommes une autre espèce ai-je dit, et tu ne sais pas jusqu’à quel point. Pendant des millénaires, vos mâles se sont accouplés à nous et les nôtres ont tenté de féconder vos femmes. Le seul produit en a été ces Boules que tu as vus, des êtres hybrides, stériles et stupides. Des mulets. Vous, femmes de l’extérieur, vous êtes réceptives à tout moment et vos hommes sont toujours prêts à vous monter. Vos menstrues sont mensuelles. Les nôtres ont lieu deux fois dans l’année, et encore, et le désir n’est pas forcément présent.

C’est pourquoi nous admettons d’être ainsi forcées lorsqu’il semble à

la Mère, lorsqu’il me semble car ce rôle maintenant m’échoit, que la période est propice pour le plus grand nombre. Nous nous y soumettons de bonne grâce. Nous tentons encore, par un espoir sans doute stérile, de croiser nos peuples. Pour cela, nous tentons, nous avons tenté de vous féconder. Nous subissons également les Pouyagoumyôs qui essaient aussi à nous féconder. Mais je les soupçonne d’y rechercher leur seul divertissement, quoi qu’ils en disent…

Ce que voulait

la Mère d’avant, que tu as connue et