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VERS L’ÉLYSÉE / P3C2E3

P3C2E3 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 3)

 
N°192 / VERS L’ÉLYSÉE / P3C2E3

 
C’est l’histoire où Eusèbe et Jeanne quittent l’aéroport et traversent Paris où il se passe de drôles de choses au sein des Enfants de Dieu. Ils arrivent à l’Élysée.

  Mercredi 15 juin
11 heures
Paris

 
Ni Eusèbe ni Jeanne ne sont passés par l’aérogare. 

  Une voiture noire aux vitres fumées est venue les accueillir au pied de la passerelle et le commandant de bord en personne, à leur descente, leur a signifié, non sans une certaine curiosité, qu’une voiture de la Présidence les attendait sur la piste.

  Le moine a encore remercié Jeanne pour son intervention, remarquant au passage qu’il éprouvait une curieuse sensation « de lucidité ». 

  Et puis il s’est éloigné, guidé par la petite hôtesse, l’air rêveur.
 
Le chauffeur de la grosse voiture noire s’est incliné en leur ouvrant la portière, et ils sont partis en direction de l’Elysée.

  A la sortie de l’aéroport, devant la grille qui ferme cet accès discret réservé aux Officiels, gardé par des gendarmes lourdement armés jusques aux dents d’engins offensifs et de dispositifs défensifs, deux jeunes filles chaudement vêtues d’épaisses doudounes matelassées et souriantes jusques aux dents elles aussi, distribuent des tracts aux passants en dansant devant eux, manifestant ainsi une euphorie plus grande que nature en ce lieu écarté et livré à la méfiance policière où ne passent que des Importants discrets.
 
Le chauffeur s’étant arrêté pour montrer quelque prestigieux laissez-passer au pandore de service, lourdement armé jusques aux dents d’engins offensifs et de dispositifs défensifs, ainsi que je l’ai indiqué, Eusèbe fait descendre sa glace en pressant le bouton ad hoc qu’il a repéré sur l’accoudoir rembourré de cuir fauve de la portière, et hèle discrètement la fille qui chante en s’approchant :

  Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue,
 
C’est-tout na-tu-rel…

  La force de son chant
La tension de son arc
 
C’est-tout na-tu-rel…

  Sans s’arrêter de chanter et tout en tapant du pied pour bien marteler le rituel « C’est tout na-tu-rel», elle tend une brochure publicitaire à la main qui émerge de cette grosse voiture noire dont la vitre reste ouverte tandis qu’elle poursuit sa chanson :
 
Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue

  C’est-tout na-tu-rel…
 

Elle s’éloigne de quelques pas, pour prendre du champ, et revient en ondulant de la croupe et entrouvrant sa doudoune sur un tee shirt transparent où tressautent deux petits seins tendrement dodus et sombrement fleuris, tandis que sa compagne lui enlace la taille avec un sourire éclatant destiné aux inconnus de la grosse voiture officielle, sans cesser de chanter :

  La vigueur de son bras
Et son œil infaillible
 
C’est-tout na-tu-rel…

  Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue
 
C’est-tout na-tu-rel…

  Là, elles continuent peut-être, mais la voiture démarre et Eusèbe referme sa glace parce qu’il ne fait point chaud.

  Jeanne hoche la tête avec commisération :
- Pauvres filles… Elles me rappellent ces gamines qui « militaient » pour les Enfants de Dieu, tu te souviens de cette secte ? Tu avais fait une série d’articles là-dessus…
- Ils appelaient ça le Flirty Fishing, à la fin des années 70. Une sorte de prostitution « sacrée » qui rapportait de l’argent et des protections à la secte. Qui a été dissoute, mais s’est bien sûr reconstituée sous un autre nom… Attends, oui, ça me revient : on les appelle maintenant
la Famille, mais il y a quelque temps, c’étaient les « Singing Arrows », les Flèches Chantantes…
- Les Flèches chantantes… Elles semblent avoir été récupérées par les Flèches d’argent, non ?

  Autoroute, circulation fluide… 

  Jeanne et Eusèbe lisent le prospectus :


C’est tout naturel
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Périph…

 
Jeanne tend le prospectus à Eusèbe, sans un mot.
 
Porte de Saint Ouen… On arrive sur les Boulevards…
 
Arrêts aux feux. 
 
Rue d’Amsterdam. Une supérette à l’enseigne de la lyre. La queue devant la porte… Un peu plus loin, autre magasin à la lyre, autre queue. Il semble à Eusèbe, qui en fait la remarque, que cette queue soit « encadrée » de vigiles…
 
Très peu de circulation, peu d’animation. Des magasins fermés.
  - On est mercredi, remarque Jeanne, tout cela me semble bien calme. Il est près de midi, non ?
 
On entre dans la cour de l’Elysée à l’instant où les ministres descendent le grand perron, suivis du Président qui les salue l’un après l’autre. 
 
Huissiers, gardes républicains au garde-à-vous… Journalistes qui se pressent, caméras…
 
Les voitures officielles se succèdent emportant le ministre de ceci cela…
 
Le chauffeur conseille à Eusèbe et à Jeanne d’attendre que le cirque soit terminé et que les journalistes soient partis…
 
Eusèbe, qui a « couvert » pour son journal de nombreuses périodes de crise politique, connaît bien les lieux et la musique qui règle ce genre de ballet, et tout le monde attend patiemment…

ON SE LES MANGE ? / P3C2E25

P3C2E25 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 25)

 
N°214 / ON SE LES MANGE ? / P3C2E25
 
C’est l’histoire où les Amazones capturées se montrent coriaces et où Nouye révèle un sens discret de l’humour goum. 
 
Jeudi 16 juin
19 heures et quelques
La Marée au Petit Port

 
C’est la suite de P3C2E23 et de P3C2E24 (lien).
 
Le difficile, c’est de les faire parler. Bien sûr, les Amazones savent peu de choses, et Amaïa préfère éviter de faire revenir Ôoumloc (comme en P2C3E8, lien) : on ne peut pas le déranger tous les jours. 
 
Ça ne se fait pas.

  Les poudres de Stimuline et de Détoxicant (voir Personnages, lieux et trucs, lien) qui ont été trouvées dans la cabine de leur fourgon et dont, dans la rage de leur incompréhension, elles ont donné la destination, se sont révélées potentiellement utiles, comme l’a déclaré Amélie, dans la mesure où elles permettront de mieux connaître les voies d’intoxication qu’emploie le Mentor. 

  Il apparaît donc de plus en plus clairement que l’adversaire auquel on se trouve confronté est multiple : outre les Initiés et les « petits cadres », intoxiqués et plutôt victimes que complices, qui ne sont utilisés qu’en fonction de leur rôle social initial, comme ça a été le cas du maire, d’Hilarion-Jovial et du Prédlarép, il y a ceux que Jeanne a qualifiés de « mystiques », qui sont dominés par les Élus, qui « y croient » et sont liés à l’idéologie de la Nouvelle Réalité Naturelle, obéissant à des rituels définis, comme, bien sûr, les Amazones, et peut-être bien les Élus eux-mêmes, et puis enfin il y a les « pragmatiques », dominés semble-t-il directement par le Mentor, qui préparent et manipulent les drogues qu’ils vendent à grand profit, en utilisant les premiers et les seconds comme agents et comme alibis. 

 
Les « mystiques » ainsi manipulés n’en sont pas forcément conscients, mais ne s’en préoccupent pas outre mesure, agissant « pour la gloire des Élus » en dehors de toute autre préoccupation. C’est ce qui ressort du comportement des Amazones dont le conditionnement n’a cédé qu’une fois, lorsque Tomie la Louve a été exposée à l’émotion intense de la terreur mortelle d’Ôoumloc (P2C3E8).

  Ce qui apparaît aussi, c’est l’incroyable perversité de ce Mentor dont se gargarise Maupuis, perversité qu’il communique à ses sbires par le moyen de ce qui ne peut être qu’une autre forme de conditionnement.

  - S’il me tombe entre les pattes, déclare Béatrace avec un grand sourire, je me ferai un plaisir de lui montrer…
 
- … de lui montrer, quoi ? intervient Rébéquée, tu n’auras jamais le dixième de sa mauvaiseté…

- …je ne sais pas ce que je ferai, déclare Béatrace dans sa learique moustache ébouriffée d’indignation, mais ce sera l’épouvante du monde…
 
Arthur lui entoure les épaules de son bras :
- La pire chose qui pourra lui arriver, c’est de voir son échec. Et ça, ma Béa, on va y travailler avec ardeur…
  - Le Mentor est un génie. Il ne peut échouer. Vous rirez moins lorsqu’il s’occupera de vous ! Et les Élus ne peuvent pas être vaincus… grince Merry attachée à sa chaise dans un coin du bureau N°1 où tout le monde est réuni.

- Eh bien justement. Vous allez nous expliquer ce qui va se passer, chères amies, vous êtes là pour ça…

Esche éclate de rire :
- Vous rêvez ! D’ailleurs, je n’en sais rien… Notre rôle, c’était de conquérir La Marée aux Ports…
- Un triomphe ! ironise Béa…
- Oh, je voudrais vous y voir !
- Peu vraisemblable, ma chère, ricane Béa en relevant la pointe de sa moustache droite, comme elle l’a vu faire à Victor (toujours à barboter avec Clèm et leur petiotesse, faut pas les emmerder avec nos histoires, dit Rébéquée avec raison).

  Merry, qui vient de s’éveiller de sa brève inconscience, grommelle, éructe et crache :
- Attendez un peu ! On en reparlera !
 
Esche s’exclame :

 Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue
 
Et elles reprennent en chœur :

C’est-tout na-tu-rel…
 
Silence perplexe.

  - On se les mange ? demande Nouye avec ce qui pourrait bien être la première manifestation d’humour de sa vie. 
 
Ce qui enrage les Amazones qui ont bien sûr pris cette affirmation au premier degré. Comment une sauvage au front bas qui se promène à poil (évidemment, Nouye a repris son costume habituel), pourrait-elle se moquer froidement d’elles ? Béa aussi a eu un doute. C’est pour dire…
 
- Et puis non. Elles sont trop maigres, termine Nouye en pinçant la cuisse droite de Merry qui grogne de rage, mais se rétracte sur sa chaise comme une huître sous le citron.

LA BARBE DE FILOCHARD / P2C2E8

P2C2E8 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 8)

  N° 109 / LA BARBE DE FILOCHARD / P2C2E8

 C’est l’histoire où nous suivons le parcours militant de Gertrude, et où nous apprenons de subtiles informations au sujet du fonctionnement de SUPER TROC, des rites de

la NOUVELLE RÉNA,  et sur la barbe de Filochard.


( J’ai rencontré quelques difficultés à classer dans l’ordre les notes de bas de pages. Toutes mes excuses)

Mardi 3 mai
9 heures
Saint Tignous sur Nivette

  Alors, Gertrude, après quelques larmes versées d’amour et de regrets pour l’Homme ainsi en allé, tel le marin dans l’aube froide, affronter les tempêtes du siècle ingrat, Gertrude, alors, s’est mise au travail, remontée comme la pendule de salon de feu sa tante Henriette, la pendule en biscuit (un Saxe, disait la tante, un vrai Saxe) qui représentait un berger au teint de roses penché sur une « accorte bergère » décolletée jusqu’au ras d’un mutin téton du même rose que les joues roses du berger, celles-ci sans doute empourprées par l’émoi de découvrir celui-là. Et que Gertrude remontait (la pendule, pas le téton, vu qu’à son âge d’alors, de téton elle n’avait point encore) avec  le feu aux joues (les siennes) parce que c’était interdit par la tante qui se réservait l’exclusivité de l’opération sous prétexte que la clé était trop grosse pour le petit ressort. Ce que l’innocente Gertrude en cette prime époque de sa vie n’interprétait pas (pas encore) avec le mauvais esprit métaphorisant de certains lecteurs de ma connaissance. 

 
D’ailleurs, pourquoi pense-t-elle à la pendule de la tante Henriette en remontant la rue du Fort vers le faubourg voisin du quartier des Six Mille ? Ça n’a strictement aucun rapport. Mais Gertrude cultive farouchement ce « don de sans rapports » parce qu’elle sait qu’il lui est naturel, consubstantiel, et qu’il traduit sa relation directe aux zastres zet zaux choses. Elle appelle ce don son « inspiration cosmique ». Et c’est ce qui la rend supérieure à tous les René et Eulalie de tous les Mouvements du 18 août du monde. Même que Sri Mardouk Shankara lui a dit qu’elle a raison de ne pas se laisser faire et de continuer à penser que les revitalisants biotoniques doivent être dynamisés en lune rousse… Alors, hein…

  Elle s’est mise en tenue de ménagère-qui-va-faire-ses-trocs en fin d’hiver : bottes fourrées, jeans, gros pull et parka ; grand panier et bons d’échange visés par le contrôleur du magasin pour ce qui est des machins dont elle cherche à se débarrasser et qu’elle ne peut pas emmener (comme les dix tomes du Larousse universel édition 1960 qui encombrent sa bibliothèque, ou le chauffe-mains électrique pour les pieds qu’elle a hérité de sa maman), des sous pour ce qu’elle achètera à des troqueurs maraîchers ou fabricants de nouilles ou de jambon, réduits à troquer contre de l’argent, les pauvres ; sa carte et son carnet de troc pour valider ses acquisitions et enregistrer les adresses de livraison des fournisseurs et les éventuelles adresses où livrer ses dicos (mais elle a aussi un stock de moufles tricotées de sa main en laine brute bio « naturellement » hypoallergénique (c’est parce qu’elle a la peau fragile qu’elles lui donnent des plaques rouges, comme elle l’a expliqué aux autres membres de l’atelier tricot de
la MJC), douze sculptures en terre cuite (au feu de bois) qu’elle a réalisées à

la MJC l’an dernier avant que le feu de bois ne se communique à l’atelier, et vingt numéros du Burlatrri, le journal des Naris de Varochaix, qu’elle n’a jamais lus (état neuf) puisqu’elle ne parle pas béarnais), et tout ça en fonction du temps qui, ma bonne dame, n’est pas bien terrible allez, on parle encore d’une tempête de neige pour la semaine prochaine…

 Et surtout le carnet de bons de ristourne de 20 % destinés à l’aider à convertir un maximum de troqueurs anonymes au credo de

la Nouvelle Réalité Naturelle.

 Argument majeur que lui a fourni en avant-première Sri Mardouk Shankara en partant : tous ceux qui auront rempli la souche correspondant à ces bons et l’auront remise dans l’urne disposée à cette fin dans

la Salle de Troc recevront « une formation personnalisée » qui leur permettra « en 3 jours et sans effort, de progresser dans le Bien Naturel Universel » et de « transcender les difficultés liées aux malheurs climatiques que l’obstination sournoise de quelques uns ont attirés sur le monde ». Formation rémunérée… Comme les premières réunions qui y sont liées… Parce que, pour cette première fois, ils recevront le bon avant d’aller à la réunion.

  C’est compliqué (a remarqué Gertrude).

  Mais non (a rétorqué Sri Mardouk Shankara).
 

La MJC étant fermée le mardi matin, Gertrude s’est décidée à commencer sa journée par le Super Troc. Bien sûr, « avant », elle n’allait jamais à l’exécrable hypermarché Auclerc (ou Lechan, elle ne sait plus) qui avait précédé sa fondation, mais elle avait apprécié ce concept de relation d’échanges directs entre producteurs et consommateurs qui rejoignait les principes de base de

la Coopérative Bio à laquelle elle avait participé jadis, alors qu’elle était secrétaire du
Mouvement du 18 août. D’autant plus que ce concept était l’œuvre de Sri Mardouk Shankara…

La retraite qu’elle s’était imposée il y a deux ans de cela, après ce qu’elle appelait le « coup d’état des Malfort » qui avait amené la disparition des Écolocroques si évidemment calomniés par une presse « aux ordres » l’avait empêchée de s’y rendre de manière assidue, mais les quelques rares visites qu’elle y avait faites et l’atmosphère de ferveur troquiste qu’elle y avait trouvée l’avaient convaincues de la justesse et de la générosité de l’idée. 

  Elle se souvenait, avec une émotion toute particulière, des larmes de joie de cette pauvre femme, réduite au chômage par la rigueur du climat et l’inadéquation de son emploi (elle travaillait dans une fabrique de maillots de bains qui n’avait pas su se reconvertir au rafraîchissement climatique), et réduite au veuvage par la mort de son mari, gelé avec beaucoup d’autres sur l’autoroute après les premières tempêtes de neige qui avaient suivi les « évènements ». Après tant de souffrances, elle était enfin parvenue, pour chauffer ses cinq enfants, à troquer le joli diamant de sa bague de fiançailles contre un stère de bois. Larmes de joie citoyenne devant le triomphe du chauffage écologique sur la futilité.

 
Mais sa Mission et le départ de Sri Mardouk Shankara la libéraient de sa retraite et la relançaient sur

la Voie Militante qui constituait sa vraie vocation.

Cette Voie s’ouvre sur le parking, à cette heure désert, de Super Troc.
  Ne s’y trouvent que les quelques véhicules des employés chargés d’effacer les tableaux d’offres de la veille et de cirer les sols ou de nettoyer les vitres. Il est impératif que les marbres des halls d’entrée soient impeccables, que les barres de cuivre et de laiton des portes coupe-feu et des passerelles soient rutilantes, que les lustres et les lampes des consoles de transactions soient éclatants, que les pupitres soient comme neufs, que les lustres scintillent…

  Quelques voitures également, celles des cadres et des infographistes qui, cette nuit, ont mis en œuvre la campagne qui s’affiche maintenant en ville (la camionnette des afficheurs chargés de décorer la ville vient de rentrer et celles destinées aux villes voisines sont presque toutes parties).
La grosse Audi de Daniel Forpris bénéficiant du privilège des cadres sup est sagement rentrée à l’abri du hangar des réserves numéro un rendu disponible par le principe du troc. 

 
Le hangar numéro deux a été consacré aux installations d’impression rapide qui permettent de répondre instantanément aux exigences marketing. Les chariots élévateurs y promènent les rouleaux de papier destinés à l’alimentation des tables traçantes et des plieuses immenses qui préparent les affiches.

  L’enseigne géante Super Troc vient d’être descendue des deux structures métalliques qui la supportaient au-dessus de l’entrée principale, et Gertrude doit attendre quelque temps qu’une grue imposante ait mis en place la gigantesque lyre en tôle peinte d’un noir de velours où de multiples lampes à éclat viendront jeter leurs feux dès ce soir : d’abord une séquence d’allumage aléatoire qui la fera scintiller dans la nuit, puis trois allumages simultanés successifs, trois appels comminatoires irrésistibles qui alterneront avec le clignotement ininterrompu de l’enseigne sous-jacente qui affirme, en lettres de néon blanc, que C’est tout naturel .

 

Lorsqu’elle peut enfin entrer, Gertrude doit montrer patte blanche pour être admise dans le saint des saints de la vaste Salle de Troc où se presseront tantôt les troqueurs : le badge que lui a donné Sri Mardouk Shankara (mais ici, elle dit Arnaud Boufigue, bien sûr) fait merveille et elle suit « l’agent » qui la conduit jusqu’au bureau où elle pourra faire la connaissance de Daniel Forpris qu’elle n’a pas encore eu l’occasion de rencontrer, même si Sri Mardouk Shankara lui a à maintes reprises parlé de son adjoint.

  Elle traverse donc cette salle qu’elle connaît pour l’avoir quelque peu pratiquée, avec sa « Corbeille » où s’effectuent les trocs locaux amiables (botte de radis contre moufles tricotées), dans le joyeux brouhaha des courtiers qui gueulent les offres aux afficheurs perchés sur la passerelle métallique où s’affairent deux agents d’enregistrement qui les inscrivent (à la craie, s’il vous plaît !) sur le vaste tableau vert ligné de blanc qu’ils parcourent perchés sur des escabeaux montés sur roulettes ! L’ambiance de Wall Street à Saint Tignous sur Nivette ! Les émotions de Rockefeller offertes aux chomedus de partout moyennant 10% des évaluations. Le Luxe. La Merveille.

  Et puis, bien sûr, les deux cent cinquante consoles de transaction informatique réparties dans la salle pour les courses habituelles, directement reliées aux terminaux des lieux de stockage des fournisseurs sélectionnés, commandes validées par carte de crédit « maison » pour livraison à domicile ou via un stock de proximité où elles seront centralisées et assemblées. Si le temps le permet. Mais ça, sauf mauvaise foi absolue, personne ne pourra le reprocher à Super Troc… L’essentiel est que chaque console se trouve discrètement éclairée par sa lampe de bronze « copie de l’authentique modèle des banquiers américains d’avant 1929 ».

  Gertrude suit son guide dans l’escalier aux rampes de laiton poli qui conduit à la passerelle du tableau d’enregistrement (émotion secrète du profane qui aborde un lieu sacré)…

 
Et elle découvre que, tout au bout de la passerelle, et donc au-dessus des lustres à pendeloques de cristal qui donnent presque à la salle une allure Grand Siècle, l’escalier se poursuit jusqu’à un étage que l’on distingue à peine depuis la salle, tant sa couleur et celle de ses vitres sont choisies pour rester aussi neutres et impersonnelles que possible. 

  La rampe de l’escalier est d’ailleurs en tube d’acier noir très ordinaire : plus de décor,  on entre dans l’Efficience… 

 
Un couloir s’ouvre devant elle. 

  Gertrude se retourne, pour jouir du coup d’œil d’ensemble qu’elle a sur

la Salle de Troc depuis cet observatoire privilégié : les affiches publicitaires des fournisseurs ont été enlevées et on est en train de les remplacer par les trois sur quatre

C’est tout naturel

  Mais ici, une grande place est laissée à cette affiche où… Mais oui, ce visage… C’est Finette !!!

  Et Gertrude s’exclame, le doigt tendu, avec la joie de celle qui vient de retrouver une vieille copine d’école : Finette !!!

 
Elle se dit même que le mec là-dessus est pas mal du tout et qu’elle serait curieuse de voir ce qui se passe en dehors du champ de l’image pour qu’elle soit aussi chavirée, c’est vrai quoi, il doit lui faire un truc pas possible, genre fourchette à huîtres, caviar à moustaches ou pince à escargot baveuse pour qu’elle prenne cet air ravioli[1], mais bon, hein, ça n’empêche qu’elle serait bien contente de la retrouver même si elle les a laissés tomber quand ça a commencé à sentir la friture, son truc des Écolocroques… Finette, ouahhh !!!  

  Enfin, c’est pas tout ça, mais son guide s’impatiente et la tire par la manche en lui montrant la porte du bureau de Daniel Forpris, justement que c’est la première à droite et que les fenêtres dans le mur doivent donner en plein sur

la Salle de Troc.Forcément. Pour surveiller. 

  La porte est marquée d’une plaque « Executive Director, Daniel Forpris ». Ouverte (elle a frappé, quand même), elle donne sur une grande pièce à peu près vide, avec, au fond, un vaste bureau qui porte un petit écriteau « Executive Director », derrière lequel l’accueille, à demi soulevé de son siège par une courtoisie aussi sincère que son sourire est rapidement affiché, un homme jeune dont le jeune front, plissé par les soucis de la responsabilité et de l’efficience semble porter le sceau décidé de l’« Executive Director ». 

  Mais ce front se détend lorsque Gertrude, un peu intimidée par cet étalage d’identité professionnelle forte, lui bredouille qu’elle est envoyée par Sri… pardon, par Arnaud Boufigue au sujet de

la Nouvelle Réalité Naturelle…

  Ce n’est qu’alors que Gertrude aperçoit le badge « Executive Director » qu’il porte à la boutonnière…

  Bon. On cause.

 
Daniel Forpris est efficace. Pardon : efficient.

JCD (Jeune Cadre Dynamique) remarqué pour être tout particulièrement IDE (Intelligent dans l’Efficience) à sa sortie d’HEC (Hautes Etudes Commerciales), il a enrichi son CV (Carte de Visite. Ici, ça veut dire : Carte de Visite. Si.) par un parcours complet autant que rapide et ascendant (et bien sûr sans fautes) au sein des EM (Etats-Majors, encore appelés Centrales) des principales chaînes de GMS (Grandes et Moyennes Surfaces) : adjoint à la DF (Direction Financière) d’Auchan, il est devenu, après un séjour d’un an, adjoint à

la DRH (Direction des Ressources Humaines) de Carrefour, avant de passer à la très recherchée (et très secrète) DM (Direction Marketing) de Leclerc. C’est là qu’il a pressenti l’importante mutation qu’apportait le projet ST (Super Troc) d’Arnaud Boufigue qu’on l’avait chargé « d’étudier avec bienveillance parce que soutenu par de gros investisseurs » et qu’il a rejoint dès qu’il l’a pu, c’est-à-dire tout de suite. Après un stage lourd de six mois auprès d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qui l’a ainsi intégré dans le très secret OSARM (Organisme Spécial d’Action Régulatrice Mondiale)[2].

Comme il se doit pour tout cadre supérieur qui se respecte. Chutttt….
  A part ça, il a trente deux ans, trente deux dents blanches, et il est très mignon. Ainsi qu’en juge Gertrude qui s’est fait refaire quelques quenottes à grands frais l’année précédente.

  Et sur son bureau s’étale le matériel marketing de base que lui a laissé son patron : un Arnaud Boufigue affairé (le Patron n’a pas besoin de démontrer son efficience ; il peut être simplement affairé, voire préoccupé), alors qu’hier soir il partait inaugurer le Tapas’Embal’ de Saint Tignous :
- Tu m’étudies tout ça pour avant-hier. Tu auras carte blanche pour appliquer les consignes incluses dans les dossiers et utiliser les aides qu’on t’enverra, tu sais d’où…

  Mais il n’a pas précisé quelles seraient ces aides :

la Volonté du Patron doit être décryptée pas son Bras droit. C’est cela l’Efficience.

  En l’occurrence, il avait reçu à trois heures du matin les éléments publicitaires de base (ektas, fichiers info, chartes graphiques, docus photos, textes et MP3, formats, amorces de maquettes) à finaliser pour le lendemain, ce qui lui avait permis de convoquer les infographistes et publicitaires d’astreinte (tous, en gros : avec les pompiers c’est eux qui sont toujours d’astreinte à Super Troc).

  Il avait compris qu’il s’agissait d’un gros truc (pub mondiale !) dont l’objectif serait de « régir la pensée du troquiste » en « l’unifiant » de manière « universelle ».

 
Pas moins. 

  Et ça, c’est signé « OSARM »…

Il avait donc également pris connaissance du mail confidentiel qu’Aloïs Guétotrou-Kifumsec lui avait envoyé dans un espace discret d’un serveur particulier, de ceux qui ne laissent pas de traces…

 
Et ce matin Arnaud lui adresse Gertrude pour l’assister… Se fiche de moi, pense Daniel Forpris qui connaît de Gertrude ce qu’il lui a déjà dit de sa « logeuse » : se mène à la braguette, parfait « témoin idéologique » de ce qu’aurait pu être l’Écolocroque de base… 

  Parce que, bien sûr, Arnaud lui a parlé de son engagement chez les Écolocroques. Comme ça, en passant, et sans entrer dans le détail, comme d’une opportunité de carrière qui s’est terminée en impasse mais lui a laissé « quelques contacts intéressants » (en particulier à l’OSARM) sur lesquels « rebondir » et qui lui ont été bien utiles pour créer Super Troc…

  Mais quand même, Gertrude, pour un « gros truc »…


A moins que… Témoin idéologique de base de la Nouvelle Réalité Naturelle… De la Nouvelle Réna… Gertrude peut lui servir à tester les ibdications marketing qu’il est chargé d’appliquer… Me mettre à sa portée…


- Gertrude, voulez-vous incarner la Nouvelle Réna ?
 

Sur le coup, elle en est restée un peu sur le cul, c’est vrai, quoi, elle ne s’attendait pas à ça… Ses chakras se sont un peu mis en vrille et elle a dû faire un gros effort pour se retenir de léviter. Bon ça a tenu : heureusement que Sri Mardouk Shankara a bien rechargé ses batteries cette nuit,  autrement, elle ne sait pas comment elle aurait réagi, surtout quand Daniel Forpris, « Executive Director » a ajouté :
- Sri Mardouk Shankara ne vous a pas prévenue ?
- Sri Mardouk Shankara… Mais alors… Vous êtes… Initié, vous aussi ?
Bien sûr, Arnaud l’a mis au courant des marottes de la donzelle et de la manière de lui faire accepter tout et n’importe quoi…
- Evidemment ! Vous n’imaginez pas que l’on confie un poste de haute responsabilité à un Zdoum ?
- Un Zdoum ?
- Un Zdoum : un profane…
- Ah, un Zdoum… Bien sûr, où avais-je la tête… Mais… qu’est-ce que je vais faire alors ? Et Finette, vous la connaissez ? Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
- Finette ? Non, je ne connais pas de Finette. Mais vous allez me donner votre avis sur tout…

  Et c’est comme ça qu’a été validée la campagne de la Nouvelle Réna :

 ·        Recrutement parmi les clientes et les clients de Super Troc. Facile : tu adhères  en participant aux Réunions et tu gagnes 20 % sur les commissions de troc. Du coup, tu te retrouves fiché comme Réna. Tu peux porter

la Tunique à cordelière blanche et le badge à Lyre Noire quand tu as été Initié…

·        Intronisation : tu as assisté à trois réunions d’initiation (stages rémunérés) qui se déroulent sur trois dimanches dans un hangar aménagé de Super Troc. Par la suite, on tiendra réunion tous les soirs pour satisfaire à la demande, et on ira même jusqu’à plusieurs réunions par jour… Tu as le droit de porter

la Tunique à cordelière noire et le badge à Lyre Rouge. Tu es invité aux Rassemblements Mensuels.


·        Confirmation : tu participes aux actions de recrutement de manière active. Tu bénéficies d’une rémunération régulière d’Actionneur…

 

- Mais pourquoi c’est faire toutes ces réunions, que demande Gertrude, qui a beau être allumée comme un feu d’artifice au 14 juillet, ça n’empêche qu’elle a un minimum d’esprit critique qui lui pousse par bouffées…
- Enfin, Gertrude, lui fait remarquer Daniel, vos chakras, vous n’en avez pas pris conscience du premier coup ? C’est le résultat d’un lent travail sur soi (C’est vrai ça… J’ai fait un lent travail sur moi)… Pour convaincre nos clients, on les fait méditer, on les fait défiler en chantant, on leur sert à bouffer des aliments spéciaux et on les félicite ! C’est comme ça qu’on fabrique les grandes familles, non ? La messe, le gueuleton et la promenade en famille du dimanche… Un retour aux sources… Votre boulot, ce sera de les faire venir à la première messe… Après, « on » s’en occupe…
- Et la MJC, et Varochaix ?

- … ils sont cordialement invités… Et c’est toi qui vas porter l’invitation ! (tiens, il me tutoie…)

Daniel (appelle-moi Daniel, nous sommes une Grande Famille…), Daniel lui a fait donner un bureau avec une rame de papier et la mission de préparer la première méditation de dimanche prochain. Elle dispose (d’une partie) du dossier marketing venu du Centre (le Centre ? Mais Gertrude ne cherche pas plus loin, Daniel lui a expliqué que cela venait d’Arnaud…). D’ailleurs il est venu l’aider à interpréter les documents que, lui, il a déjà lus et qui reprennent ce que Boufigue lui avait expliqué.

  Bon. Costumes fournis : ils seront livrés pour dimanche. On en a déjà quelques uns pour les premières initiations… Des sortes d’aubes de premières communiantes. La Nouvelle Réalité Naturelle ne s’aborde pas vulgairement. Et des cordelières blanches pour commencer. Mais ne pas effaroucher le peuple. On ne va pas les imposer tout de suite. 

 Et Gertrude s’est mise à méditer. Elle aime ça, méditer : le travail sur soi… En faisant le vide. Faire le vide, elle y arrive facilement Gertrude. Comme dit Sri Mardouk Shankara, elle a des dispositions… Et elle se souvient de ce qu’il lui a dit juste après en citant Antonin Artaud (elle ne connaît pas Antonin Artaud, mais, hein, rendons à César. Et comme c’est Sri Mardouk Shankara qui lui a dit que c’était Artaud…) : « Nous n’avons pas besoin de partisans convaincus, mais d’adeptes bouleversés… ».

 

Quand elle a sorti ça, après cinq minutes de regards vides et de doigts en pince à sucre à hauteur des épaules, Daniel Forpris, qui farfouillait dans les papiers, en est resté bouche bée, comme s’il découvrait un embryon de poulet en train de gigoter en disant « maman » dans son œuf coque du petit déjeuner.
 
Et ils ont dévidé un cérémonial possible, entre les inspirations de Gertrude et les docus de marketing que Daniel connaissait presque par coeur :

  Alors… Oui. On se déchausse en entrant. Très bien ça. Prévoir un sol de caoutchouc souple et silencieux. Chaud et moelleux sous les pieds, comme un épais tapis de gymnastique, tu vois ? Noir. D’ailleurs, toute la salle (le hangar numéro 3 a dit Daniel) sera peinte en noir profond (un revêtement de velours, ça serait bien, a dit Gertrude. Un flocage, a répondu Daniel, pragmatique, avec juste une grande lyre comme l’enseigne de Super Troc et ses lampes à éclats sur le mur du fond. Pourquoi une lyre, a demandé Gertrude. Parce que, a répondu Daniel. Ah bon, a répondu Gertrude).

 
Sous la lyre, debout et alignés, les Initiés en toge blanche à cordelière blanche et les Intronisés à cordelière noire (On dit Toge ou Tunique ? demande Gertrude. On s’en fout, c’est pareil, répond Daniel. Alors on dira Tunique et on la fera plus courte pour les femmes, reprend Gertrude. D’accord approuve Daniel qui préfère que ce soit les femmes qui montrent leurs cuisses). C’est eux qui feront l’accueil et distribueront d’abord les badges à Lyre noire des Postulants (On peut pas dire catéchumènes ? demande Gertrude qui a fait son catéchisme jusqu’à la classe supérieure où on l’a virée parce qu’elle y a dépucelé le jeune abbé Nono. C’est déjà pris, répond Daniel. Ah bon, répond Gertrude), et les tuniques et cordelières. 

  Ensuite, musique.

Non, pas tout de suite !

D’abord, il faut qu’ils se présentent : Bonjour, je m’appelle Tartenpion Scoubidou ; et tu réponds en lui serrant les deux mains dans les tiennes et en le regardant avec l’air d’en avoir deux dans le fond des oeils : « C’est tout naturel ». Parce que c’est moi qui… Ben oui, tu es la seule Initiée pour l’instant. Wouahouh… Et c’est quand ils se sont tous présentés et qu’ils ont tous accroché leur badge que tu leur fais faire le tour de la salle en scandant « C’est tout naturel » sur l’air de la musique qu’ils ont entendue en venant faire leurs courses. Comme une ritournelle publicitaire, tu vois ? Ça donne : deux longues trois brèves, comme si tu criais « Ma-chin Pré-si-dent » en insistant sur Ma et chin. C’est important, faut que ça leur rentre dans la tête et que ça n’en sorte plus !

 
Gertrude est éblouie par la compréhension pénétrante des documents marketing dont Daniel fait preuve. L’abbé Nono aurait parlé d’herméneutique. Il lui plaît bien, Daniel… Il ressemble un peu à l’abbé Nono… Sauf la soutane. Excitant la soutane… Ça fait travelo, sauf que quand tu la soulèves, t’es pas déçue… Gertrude frissonne au souvenir des couinements de l’abbé Nono (« Satan l’habite !! » criait le malheureux tandis que Gertrude, plongée sous sa soutane, lui embouchait la trompette de la renommée en comprenant (et en constatant) tout autre chose) et de ses fixe-chaussettes noirs avec des petites croix argentées…

  Mais Daniel n’a pas perdu le fil de sa pensée. Il n’est pas, lui, distrait par de pas racontables souvenirs :
- Ah, mais on a oublié… La fumigation… Très important, la fumigation. Capital, la fumigation ! Pas oublier, quand ils entrent… Une sorte d’encens qui va les placer dans de bonnes dispositions… On va recevoir le stock dès demain, après-demain au plus tard, pour l’instant on n’a que des échantillons : des petits fumigènes à placer dans le narthex… (Le narthex ? demande Gertrude. Oui, une antichambre d’entrée, là où seront les casiers à chaussures. S’ils posent des questions, on dira que c’est pour les odeurs et pour désinfecter. Ah bon, approuve Gertrude qui aime l’hygiène). Et après la fumigation, un vestiaire pour les tuniques.
- Wouahouh, s’émoustille Gertrude. Bon, ensuite ?
- Eh bien ensuite, tu leur raconteras, annonceras, qu’ils font partie de

la Grande Famille de

la Nouvelle Réna, qu’ils sont Réna et qu’ils doivent être contents d’être Réna, que tout ça est très secret et tout, et tu leur annonces que s’ils racontent à n’importe qui ce qu’ils ont vécu ils seront punis de l’Enfer ou quelque chose d’encore pire, tiens, qu’ils seront enfermés tout vivants dans la peau du Grand Putois Putassier pour être battus jusqu’à ce que mort s’ensuive…
- Mais ils vont se fiche de moi, objecte Gertrude, que de douloureuses expériences ont déjà confrontée à la moquerie du populaire à qui elle tentait d’expliquer le fonctionnement de ses chakras…
- Ils seront complètement enchnoufés par les fumigations d’entrée et ils croiront tout ce que tu veux…
- Wouahouh… s’extasie Gertrude.
- Eh oui, c’est ça le marketing moderne… Et tu pourras leur garantir 20 % sur les commissions Super Troc s’ils portent leur badge, et leur remettre une carte de Réna sur laquelle sera enregistré le montant de leur indemnité de cérémonie…
- C’est très matérialiste, non ?
- S’ils te disent ça, tu leur feras remarquer que c’est quand même mieux que le Denier du Culte ou la quête du dimanche ! Ici, ils reçoivent, là, on les tape !

Et puis on finira par le baiser de paix :

la Sainte Pelle autorisée du voisin à la voisine et réciproquement. Sanctifiée, même, puisque « C’est-tout na-tu-rel ».

Ah, j’oubliais… Faut aussi un rituel d’exécration pour les maudits du Grand Putois putassier… Qu’ils sachent ce qui les attend s’ils sont punis… Je me souviens… J’ai vu une formule… ah, voilà… Au moment du départ, tout le monde reçoit une baguette et processionne en cercle autour d’une vague baudruche genre peau de toutou baptisée Grand Putois Putassier. On lui file des coups et on chante :

  Ô Grand Putois
Grand Putois putassier,
Grand Putois pustuleux,
Grand Putois putréfié,
Pyorrhéique,
Pyoémétique,
Pyophagique,
Grand Putois purulent pellagreux,
  Grand Putois pythien…
Pythien…
Pythien…
  Puant putschiste putatif de tout péan, planqué sous ta poisseuse pavesade…

 

…oui, il y a un arbre au centre de l’espace, ce sera comme le centre du monde et le Putois sera à son pied. C’est le Putier que le Centre nous a envoyé. On est en train de l’installer.
- Un putier ? demande Gertrude.
- Une sorte de merisier, un cerisier sauvage. Là c’est un faux, bien sûr, mais il fait huit mètres de haut avec des fleurs, des fruits en grappes et des feuilles. Le hangar sera juste assez haut pour le dresser sans problèmes. C’est fait pour.

  … et la chanson se termine par un éloge au Putier :

 
Sous le Putier putéal,
Que de sa flèche d’argent,
Te putipharde, peinarde,
Ignoble Grand Putois,
La polaire clarté poliade que nous vénérons,
À ton encontre pouilleuse.

  - Et qu’est-ce que ça veut dire, demande Gertrude.
- Aucune importance. C’est comme le latin à l’église : moins on comprend, et mieux ça marche !
- Ah bon, approuve Gertrude…[1]
Et après quelque temps de réflexion :
- Et qui c’est le Grand Putois ?
- L’Ennemi, bien sûr, le diable… Chacun y met ce qu’il veut. Un Zdoum, bien sûr… Plus tard, nous y mettrons ce que nous voulons vraiment…
Gertrude ne relève pas.
- Et le gueuleton ?
- Des saucisses. Des saucisses spéciales fabriquée à Saint Tignous sur Nivette : faut faire travailler les industries locales. Servies en silence après la sortie de la cérémonie secrète. Tu expliques que c’est un repas de méditation. Chacun reste sagement assis à une petite table individuelle. En fait, il faut qu’ils aient le temps de sortir de leur fumigation et de reprendre un air normal : on ne peut pas lâcher dans la nature quelques centaines de personnes enchnoufées. Le hangar 4 est relié au 3. On y mettra des tables, ce sera parfait.

On s’y rend en procession, en passant de la pénombre à la lumière en chantant… Attends… (il fouille dans ses papiers)… Voilà :

Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue, 
 (ça c’est l’Initié qui le chante)

 
C’est-tout na-tu-rel…
 (scandé par la foule)

  La force de son chant
La tension de son arc

 
C’est-tout na-tu-rel…

  Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue
 
C’est-tout na-tu-rel…

 
La vigueur de son bras
Et son œil infaillible

 
C’est-tout
na-tu-rel…

 
Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue

 
C’est-tout na-tu-rel…

 
Mais si certains veulent du rab de saucisses, ou faire des provisions, il faudra qu’ils les achètent. Pas pousser, quand même…

On pourra même prévoir des cellules de méditation en couple pour ceux qui voudraient prolonger les effets du baiser de paix… Ça ne mange pas de pain et ça crée des liens mystiques… Je vais y réfléchir…

 
Il y a comme un silence…

  - Et il vous faut réfléchir longtemps ? demande Gertrude qui semble séduite par l’idée et qui, manifestement lassée de tant  de projets, suggère de passer à la pratique…

- … ! suffoque Daniel Forpris lorsqu’elle lui tourne le dos en baissant son jean et qu’elle s’appuie au bureau en lui tendant une croupe rebondie…
Bon, se dit Daniel, elle est peut-être assez croquignolette pour faire la ribouldingue.

- Alors, ça vient ? poursuit Gertrude avec un soupçon d’impatience en laissant tomber son ample culotte rose tricotée main[1]

- C’est tout naturel… soupire-t-il en débouclant sa ceinture tout en découvrant avec une angoisse résignée qu’elle porte au cul la barbe de Filochard.

(Note à Filochard :
Pour plaire à Sri Sri Mardouk Shankara, qu’elle est bien obligée d’appeler Arnaud Boufigue en public, Gertrude a, pendant presque deux années, joué la Marquise de la Motte Tondue : son amant lui avait fait comprendre qu’il appréciait assez peu son exubérance foufounesque, remarquable autant par sa vigueur que par sa consistance ferme (rien à voir avec la soie, le vison de Béatrace : cette remarque pour les Lecteurs attentifs aux Qualités Profondes des Personnages).
Amoureusement soumise à son rayonnement mystique, Gertrude avait donc sacrifié cette frisure élastique qui, pensait-elle jusque-là, faisait le charme et la douceur subtile du coussin foisonnant que

la Nature délicate interpose entre les surfaces sensibles les plus susceptibles d’être meurtries au choc brut des passions.
Sri Mardouk Shankara parti, Gertrude a abandonné sa quatrième tondeuse (juste avant qu’elle ne rende l’âme à son tour) et

la Nature délicate a repris ses droits. Vénus est certes généreuse, mais vindicative,  et sans doute blessée d’avoir vu mépriser ses attentions, elle a fait en sorte que tout cela repousse très vite, mais avec une étonnante rudesse, le poil raide et droit, agressif, râpeux et abrasif en diable, et le tendre coussin s’est mué en planche à clous. Mais, baste, Gertrude a tout simplement renoncé aux collants susceptibles de filer bêtement, et en est revenue au classique Petit Bateau de coton blanc, (Sri Mardouk Shankara, facétieux, parlait de Transatlantique, et, caustique lorsqu’elle déplaisait, de porte containers), qu’elle tricote elle-même, bien sûr, en se disant qu’au retour de son amant, elle reprendrait la tondeuse. Les autres n’auraient qu’à se débrouiller. Na.)


[1] Pour sortir, Gertrude porte des tricotées de couleur, plus habillées.




[1] Pressé par les injures répétées de lecteurs avides de comprendre et que la désinvolture de Daniel Forpris indispose, je fournis (gratuitement) le glossaire demandé, en toute cuistrerie assumée :
Putassier : vénal, obséquieux.
Pyorrhéique : d’où s’écoule du pus
Pyoémétique : qui vomit du pus
Pyophagique : qui avale du pus (l’un suivant l’autre, faut rien perdre)
Pellagreux : atteint de pellagre, affection dermatologique, digestive, neurologique et psychiatrique, très désagréable, et qui rend louf
Pythien : de Delphes. Lié à Python, le serpent monstrueux qu’y avait tué Apollon
Putschiste : qui participe à un coup d’état militaire
Putatif : supposé
Péan : hymne en l’honneur d’Apollon
Pavesade : grande claie portative protégeant les archers
Putéal : lieu devenu sacré car frappé par la foudre (plutôt à Rome, mais on ne fait pas le détail)
Putipharder : familièrement, violer. C’est vieilli mais c’est dans les vieux mots qu’on fait les meilleures croupes (et les meilleures troupes)
Poliade : désigne une divinité protectrice de la cité (en Grèce)



[1] Ravioli: allusion à la traditionnelle formule de politesse chinoise « Que ton cœur soit ravioli quand ton temps brocoli »

[2] Issu de l’OSARN, né en 1936, Organisme Spécial d’Action Régulatrice Nationale, ou Organisation Secrète d’Action Révolutionnaire Nationale, encore connu sous le nom de Cagoule…

LE PARTI NATIONAL RÉGIONALISTE / P2C2E9

P2C2E9 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 9)

 
N° 110 / LE PARTI NATIONAL RÉGIONALISTE / P2C2E9

C’est l’histoire où nous apprenons à mieux connaître Varochaix, chef du Parti National Régionaliste (ou NARI) de Saint Tignous sur Nivette, que Gertrude invite à

la Nouvelle Réna.  

Mardi 3 mai
10 heures trente
Garage Varochaix

  [Cet épisode sera largement consacré à Varochaix. Dans un souci (pris dans le sens naturel de « préoccupation » et non dans le néo-sens euphémistique de « grave problème qui va vous tomber sur la gueule ») de clarté, d’intelligibilité, voire de simple et évidente lisibilité, l’Hauteur (ainsi appelé parce qu’il voit les choses de Haut) (c’est Tonton Raspoutine) a consenti (laissez venir à moi les Petits Lecteurs…) à ne livrer les propos et pensées de Varochaix que dans une traduction simultanée et instantanée : métis de Basque et de Béarnais (ici, on appelle ça un charnégou, mais on a, depuis quelques temps, cessé de tondre les filles basques qui épousent un Béarnais. Et réciproquement…), Varochaix a découvert sur le tard sa langue paternelle (sa mère est Basque) (mais c’est l’Homme qui prédomine, bien sûr) (et puis elle parle peu et personne n’y comprend rien). En effet, à la maison, comme à l’école, chez les Pères, où Varochaix a subi un début d’études secondaires avortées (non pas par incapacité (il est vraiment intelligent), mais par distraction, dissipation et agitation de polisson), jamais Varochaix n’a parlé d’autre langue que le français. Toutefois, il a conservé une foi catholique, apostolique et romaine bien ancrée qui l’a laissé en contact étroit avec les Pères (qui pratiquent le pardon au mouflet qu’ils ont viré en tant que tel lorsqu’il est devenu adulte et rentable). Pères qui, dans ces contrées comme dans d’autres, ont su encourager des fibres national-régionalistes latentes, allant bien souvent jusqu’à abriter les brebis égarées dans un extrémisme meurtrier au sein de leurs structures conventuelles, de manière à se garder, sur le coin du feu, quelques fers à eux favorables pour le cas où l’exécrable république, d’abord régicide, puis mil neuf cent cinquiste et donc ignoblement laïciste, se trouverait enfin en difficulté. Les ennemis de nos ennemis sont nos amis, comme le disait Saint Pie X, et

la Sainte Politique est une longue patience. Ménage ton cierge. Amen
[1].

Donc, Varochaix s’était peu à peu imprégné, de retraite en pèlerinage, de l’importance toute paysanne de ses très lointaines racines béarnaises. Lui, dont la famille vivait, dans le calme cossu d’un immeuble du centre de Pau, une existence confortable de commerçants bourgeois chaudement fourrés de petit gris (sans imaginer pouvoir se donner le ridicule de parler patois), s’était senti  pousser du foin dans les sabots. Bien sûr, il continuait à vivre en ville (la campagne le déprimait : on ne vit pas les pieds dans l’eau de

la Source, voyons, on se contente d’en savourer le gazouillis), mais il s’était senti le besoin d’une langue aux charmes rocailleux de comice agricole (ah, l’odeur de la bergerie…). Et il appréciait plus que tout la complicité, la chaleur communautaire qui s’exaltait jusqu’à l’extase lors de tonitruantes soirées entre amis aux mêmes préoccupations, où l’on chantait a capella en maniant le contre-chant (comme chez les Pères), de ces interminables chants d’Hommes qui sont la sève du Pays, tandis que les femmes sont aux fourneaux. D’ailleurs, sa femme, lassée de n’être jamais invitée à ces agapes « entre Hommes » avait fini par fiche le camp. Pas étonnant : c’était une étrangère. De Bordeaux…

  Tout cela pour expliquer que Varochaix pensait en béarnais, ou plutôt, qu’il avait tendance à traduire en béarnais sa pensée spontanée, qui, hélas, se manifestait en français, pour la rendre conforme à son Idéal. Le résultat était souvent assez compliqué, sinon confus, et en tout cas, se manifestait par une sorte de sabir mental assez peu accessible pour tout autre que lui-même, Varochaix (et parfois, il faut bien le reconnaître, pour Varochaix lui-même).

  Donc, et pour en finir avec ce préambule, l’Hauteur, qui, lui, se doit de rester clair autant que, laborieusement, ses moyens le permettent, a décidé de traduire systématiquement en français ce qu’il perçoit des pensées interprétables de ce personnage.]


 
Les repas d’affaires sont à l’homme du même nom ce que sont les séances de chimiothérapie aux cancéreux : un mal nécessaire. C’est très exactement ce que pense Varochaix en regagnant son bureau après un (fructueux, mais trop copieux) repas au restaurant de l’hôtel Marengro où il avait invité un client potentiel soucieux de se lancer dans le taxi et l’ambulance. Un petit jeune dont l’avenir professionnel lui semblait des plus minces mais qui voulait croquer sa prime de licenciement (il avait travaillé dix ans chez Lartigo avant la « restructuration ») et sa prime de création d’entreprise, dans l’achat de trois véhicules neufs équipés. Impressionné par l’hôtel Marengro, le petit jeune, et parce que Varochaix y était traité en homme important. Du coup, il avait signé.

  En fait, Varochaix avait dû mettre quelques billes dans l’hôtel quand il avait monté son garage dans la zone des Six Mille. C’est la condition qu’imposait Hilarion-Jovial pour vous faire obtenir les permis de construire : tu prends une part dans l’hôtel et tu la paies dix fois son prix sous la table. Moyennant quoi, tu peux bâtir ce que tu veux là où tu veux. Je sais bien que c’est du terrain agricole, mais il m’appartient. Je te le vends comme terrain agricole au prix du terrain agricole, et quand tu m’as payé (sous la table) la différence du prix constructible, j’obtiens sa mutation en zone constructible et tu as ton permis de construire. La différence de valeur, ça se règle entre nous, comme on a dit… Et tu gardes un traitement de faveur à l’hôtel… En prime… C’est-à-dire que tu peux entrer dans les cuisines avec ton client, ce qui « fait bien », que le chef vient te voir à table pour t’expliquer ses nouveautés (le nouveau chef : celui qui a fait l’étude de la construction (Alain, un copain) a été viré quand il a voulu se faire payer (l’insolent)). Et tu paies ta note, bien sûr. A la limite, s’il y a beaucoup de monde, tu paies en liquide et on te fait sauter la TVA. Mais ça, tu connais : tu fais la même chose avec les réparations aux voitures des copains, pas vrai ? Enfin, t’as intérêt à le faire avec les voitures d’Hilarion-Jovial, qui ne roule qu’en d’ignobles caisses qu’il faut faire durer, par discrétion fiscale. Mais tout ça, c’est du très ordinaire.

  Et