P1C3E29 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 29)
N°77 / COUP DE THÉÂTRE / P1C3E29
C’est l’histoire où Clémentine et Victor passent du tréfonds du désespoir à une joie inouïe, et où les Numéros ont une sacrée surprise.
Vendredi 22 avril
19 heures trente
Thulé
Victor et Clémentine sont restés incrédules, effondrés sur leur siège après ce qu’ils viennent de voir.
- Vous avez remarqué que nous avons remplacé les fourrures que vous portiez par des parkas, fait observer le Numéro Un. Les écologistes n’aiment pas les vêtements de fourrure et nous soignons votre image…
- Mais vous n’avez pas… finit par dire Victor
- Nous n’avons pas ?… relève le Numéro Un
- Vous n’avez pas… atomisé le détroit de Gibraltar ?
- Mais si mon cher, ces images sont authentiques !
- C’est un tour de force technique, enchaîne le Numéro Quatre en se rengorgeant : prises en direct, les images ont été envoyées jusqu’ici. Nous y avons incrusté le personnage, dont les icônes, comme nous le disons, avaient été préparées, et le montage final a été réexpédié à Agotchilho où il est arrivé pratiquement en même temps que vous l’avez vu. Depuis Agotchilho, l’émission a été retransmise à Saint Tignous où notre agent les réceptionne et les rediffuse vers les chaînes mondiales. Dans une demi heure, au plus tard, elle sera sur tous les écrans, depuis la Chine jusqu’au Pérou, sans oublier l’Europe, bien sûr.
Le Numéro Un s’est relevé et se campe devant eux :
- Et vous voyez maintenant à quoi vous serez utiles. Nous avons besoin d’interprètes vivants, tangibles, dynamiques. De représentants actifs. Vous êtes embauchés, mes chers amis. Embauchés par la plus grande et la plus puissante entreprise de tous les temps. Vous en êtes la manifestation officielle. Nous, nous devrons rester inconnus. L’erreur de toutes les dynasties a été de s’afficher. Le vrai Pouvoir n’a pas besoin de colifichets mais de force et d’une structure. Nos envoyés actuels ne sont que des employés, des commerciaux, des vendeurs. Il nous faut une incarnation. Malfort n’est plus acceptable, il a assumé la partie… désagréable de notre action aux yeux de l’opinion. Il est grillé. Par ailleurs et surtout, je le sais assez rigide pour refuser toute offre de notre part. Il n’a aucune envergure commerciale, si je puis me permettre. Cette envergure que je sens en vous et qui vous a fait rédiger si habilement nos proclamations, à la première petite pression que nous avons exercée sur vous. En outre, et pour en finir avec Malfort, je doute que mon père l’ait laissé vivre bien longtemps après que votre cher maire de Saint Tignous sur Nivette l’a remis entre ses mains !!!
Il éclate d’un rire de connivence qui est repris en chœur par les autres Numéros.
- Allons mes amis, il faut fêter cet accord. Parce que c’est un bon accord !!! conclut-il, ravi. Pensez à votre promotion : vous étiez rédacteur en chef du Petit Matois Subreptice… subreptice !!! Un journaliste subreptice !!! Quelle antinomie… Bref, vous dirigerez officiellement la Lanterne du Fort qui deviendra notre organe officiel. L’organe officiel du Pouvoir Mondial !!! Vous deviendrez le directeur général de l’information mondiale !!! Et votre amie… Courriériste au courrier du cœur, je vous demande un peu… Elle deviendra votre Assistante ! Nous lui trouverons un titre officiel très important… Les rémunérations, bien sûr seront illimitées… Les pouvoirs, absolus dans votre sphère d’action… Mieux : vous constituerez notre façade publique ! Je l’ai dit : notre Incarnation ! Nous avons besoin d’un recrutement extérieur, de sortir du champ de nos ressources habituelles, faites d’Idéologues dépassés, d’Ordres périmés, qu’ils soient celui d’où a surgi mon père ou celui que nous revendiquons officiellement. Nous avons besoin de jeunes ambitions pleines de feu et de foutre. Nous fondons notre Dynastie !!! Vous en serez les parfaits ministres, les piliers, les colonnes du temple !!! Vous êtes beaux. Vous êtes forts. Vous serez les hérauts de notre Nouvelle Terre.
Il s’est dressé, un bras levé dans une envolée lyrique qui l’exalte, le regard enflammé…
Long silence…
Et puis Clémentine, souriante, dégage doucement son poignet de l’étreinte de la main de Victor et se lève sans un mot, sans perdre son sourire éblouissant. Elle saisit sa chaise par le dossier, comme pour s’y appuyer, l’émotion n’est-ce pas, et puis d’un seul geste la lance à la tête du Numéro Un qui se retrouve les quatre fers en l’air, une estafilade sanguinolente au front. Puis elle se précipite sur le Numéro Quatre et l’assomme d’une gifle foudroyante, à toute volée, tandis que Victor se jette sur Pouacre et lui écrase le nez d’un coup de poing magistral.
Les trois Numéros sont par terre.
Victor regarde Clémentine avec un large sourire :
- Tu as raison, mon Canon, c’est tout ce qu’ils méritent ! Et qu’est-ce que ça soulage…
Ils s’étreignent avec la force du désespoir.
Un signal d’alarme retentit, actionné sans doute par l’un des quatre techniciens qui ont assisté à la scène depuis leur pupitre, à l’autre bout de la pièce.
Les portes s’ouvrent sur quatre énormes matafs.
Le Numéro Un se relève en titubant :
- Vous avez eu tort… Je vous croyais intelligents… Je vous croyais logiques… Je vous croyais de notre race… Vous me décevez…
Il fait signe aux gardes du corps :
- Menottes.
La Quatre et le Cinq émergent à leur tour :
- Cette salope… commence Quatre…
- Laisse, ma chère, laisse… Ils ont eu tort. L’offre était honnête. La facture sera à la hauteur de leur insolence.
Désunis par les gardes, Clèm et Vic ont maintenant les mains menottées dans le dos et le Numéro Un leur fait signe de les suivre.
Couloirs encore. Sans un mot, Vic et Clèm se regardent chaque fois qu’ils le peuvent. Ils ont dépassé le désespoir. Ils se savent perdus. Dans un monde perdu.
Couloirs étroits, obscurs. Galeries creusées dans la roche, si proches de celles qu’ils ont connues à Agotchilho avant et après l’horreur.
Le couloir s’élargit. Des portes de nouveau.
Mais pas de bruit.
Cependant le lieu ressemble à ce bordel chahuteur qu’ils ont traversé en arrivant.
Mais pas de bruit. Ce qui semble d’ailleurs surprendre le Numéro Un :
- On dirait que les héros sont fatigués, remarque-t-il au passage.
- Un changement de quart sans doute, conclut sa fille.
Pouacre presse son mouchoir sur son nez éclaté.
Au fond du couloir, près d’une porte un peu plus grande, laquée de pourpre, deux filles Chocho, nues bien sûr, semblent attendre on ne sait quoi. La relève dont parlait Quatre, peut-être…
- Vous deux, venez avec nous, les interpelle le Numéro Un.
Et puis gouailleur, il désigne la porte qu’il ouvre :
- L’appartement des cadres…
Poussés par les matafs, Vic et Clèm découvrent une vaste pièce au sol de larges dalles de pierre noire parsemé de fourrures. Lit immense, grande et lourde table de marbre noir, chaises massives, amples fauteuils de cuir fauve, cheminée au fond… Des anneaux scellés dans les murs.
- Nous amenons ici le cheptel de choix que nous destinons à nos cadres. Et à nous-mêmes, bien sûr. Puisque vous avez dédaigné l’offre que nous vous avons faite de nous servir de bon gré, vous nous servirez… autrement.
Il fait un signe et les deux gardes qui l’encadrent attachent les menottes de Vic à l’un des anneaux du mur. Puis il leur fait signe de quitter la pièce :
- Les deux femelles Chochos restent avec nous. Vous faites partie du lot qui vient d’arriver ?
L’une d’elle, impassible, acquiesce de la tête.
Les quatre gorilles sortis, les trois Numéros entourent Clèm.
- Je regrette que mon fils ne soit pas là : le Numéro Trois aurait apprécié de s’amuser un peu avec vous. Mon père aussi, je pense, tout vieux qu’il soit. Mais nous verrons…
Clèm est livide. Elle fixe Victor avec désespoir. Mais reste résolue. L’esprit vide, elle se sent proche de ces martyres promises aux fauves qui, l’espoir envolé ne ressentent plus rien. Plus rien que l’attente de la fin dans une impatience grise.
En finir.
- L’espèce s’améliore, remarque incidemment Quatre en évaluant les Chochos du regard. C’est le résultat de vos efforts, père ?
C’est la première fois qu’elle l’appelle ainsi. L’expression semble réservée aux moments de grande intimité.
- Non, les croisements sont toujours négatifs. C’est vraiment une autre espèce. Les hybrides sont stériles et idiots. Costauds, mais idiots.
Il leur fait signe :
- Approchez… vous vous occuperez de ce monsieur tandis que nous nous occuperons de sa dame. Malheureusement, lorsque nous en aurons fini avec vous et que nos marins se seront lassés de vos charmes, nous ne pourrons plus vous valoriser par la filière des bordels de Tanger, comme nous le faisions jusqu’ici pour nos visiteuses : si nos calculs sont justes, la vague en retour de l’explosion a rasé la ville…
- Les Russes offrent des débouchés, père. Mais vous croyez qu’après que grand-père s’en sera servi…
- Tu as raison, encore une fois. Nous lui laisserons. C’est désolant mais l’âge sans doute le rend maladroit, il casse ses jouets… Vous l’avez vu à l’œuvre, je crois ? demande-t-il en souriant à Victor.
Le Numéro Quatre fort en verve reprend sans quitter Clèm des yeux :
- Monsieur Bourriqué conviendra parfaitement à certains de nos officiers qui ont, comme dit l’un de vos chanteurs, « un penchant pervers à prendre obstinément Cupidon à l’envers »…
Ils éclatent de rire…
Pouacre s’est placé derrière Clèm. Il lui saisit les coudes et les tire en arrière sans qu’elle puisse réagir :
- Je pense que nous pouvons la détacher, elle ne s’échappera pas…
Quatre lui enlève ses menottes, mais sans que Pouacre lui lâche les coudes.
- A vous l’honneur, Numéro Un ! Je vais la maintenir pour votre confort.
Clèm fixe désespérément Victor…
Le Numéro Un relève d’une main le menton de sa victime pour la fixer dans les yeux tout en saisissant de l’autre la fermeture à glissière de sa combinaison qu’il descend lentement…
Son sourire s’élargit à mesure qu’il sent monter la panique dans le regard de Clèm.
- Charmante vraiment…
Une voix l’interrompt :
- Si je peux me permettre…
L’une des filles Chochos, qui étaient restées debout contre le mur, encadrant Victor, s’approche du Numéro Un, surpris :
- Oui, que veux-tu ? Une Chocho qui prend une initiative ? (il a un rire de joie perverse) Tu la veux aussi ?
Mais la fille, qui s’est approchée de lui, tend simplement le bras, dévoilant un court bâton d’ivoire avec lequel elle le touche à la base du cou.
Il s’effondre comme une masse.
Les deux autres n’ont pas le temps de réagir qu’ils subissent le même sort : un geste rapide du bras, le bâton d’ivoire les effleure au cou, ils s’effondrent…
Brusquement libérée, Clèm titube, se raccroche au bord de la table, sans cesser de regarder avec une incompréhension absolue sa libératrice inattendue.
- Je suis Mouye, et je suis venue d’Agotchilho pour vous libérer…
L’autre fille se penche pour récupérer la clé des menottes dans la poche de Quatre et revient libérer Victor.
A peine détaché, il se précipite vers Clèm et l’étreint.
Secoués de sanglots frénétiques, ils se balancent sur place, serrés, serrés de toutes leurs forces, enfin libres de manifester un désespoir accumulé, une angoisse mortelle, vomissant, en cris et en spasmes, les atrocités perçues, attendues, vécues, et qui d’un coup s’effacent et disparaissent, pour un temps ou pour toujours, peu importe, mais qui s’effacent et les laissent transis, vibrants, vidés de toute force, les font tomber assis sur un coin de fourrure jeté sur le sol, toujours étreints, le visage de l’un dans le cou de l’autre, jusqu’à l’épuisement.
Restées à l’écart, Mouye et sa compagne leur laissent le temps de se calmer, tout en fouillant les corps inertes des trois Numéros inconscients. Quelques clés, pas d’objets particuliers… La compagne de Mouye ressort un instant dans le couloir pour faire signe aux matafs qui y sont restés de garde. Ils passent la porte un à un, foudroyés au passage par le bâton d’ivoire et tirés immédiatement à l’intérieur.
Les sanglots se calment, Victor et Clémentine reprennent souffle, caressant du bout des doigts une épaule, un dos, un bras, une main doucement offerte, reculent, se regardent dans les yeux, dans leurs yeux noyés…
Rire…
- Oh, mon Canon…
- Oh, mon Boulet…
Rire :
- Nous voilà jolis…
- Ce que tu es jolie…
- Ne me regarde pas, j’ai les yeux rouges…
- Moi aussi j’ai les yeux rouges… J’ai eu tellement peur…
Et puis ils réalisent qu’ils ne sont pas seuls… Et puis ils se relèvent, essaient de comprendre…
- Merci, dit Clémentine avec son sourire vert empli de larmes tout au fond… Merci… Je ne sais pas qui vous êtes, mais merci… Merci…
- Merci, dit Victor en frémissant de son embryon de moustache grise… Merci… Je ne sais pas pourquoi vous nous avez sauvés, pourquoi vous avez sauvé Clèm… Vous avez sauvé Clèm… Vous avez sauvé Clèm… Merci, merci, merci…
- J’ai été envoyée par Amaïa et Rébéquée, reprend Mouye qui reste impassible devant ces manifestations tremblantes d’émotion. Je devais informer ceux que vous appelez les Chochos, ceux d’Andøya et ceux d’ici, d’avoir à changer d’attitude envers eux (elle montre les corps effondrés). Et puis je devais vous retrouver et vous faire savoir ce qui s’est passé là-bas. Et vous libérer. Mais la chance veut que nous ayons, mes sœurs et moi, réussi au-delà de nos espérances : à Agotchilho, le Numéro Deux et le Numéro Trois sont hors d’état de nuire, l’un est capturé et l’autre est mort. Avec les trois d’ici, c’est toute l’organisation qui semble décapitée… Il faut prévenir Agotchilho… Vite…
Il semble à Victor que les événements qui se précipitent dépassent sa capacité de compréhension : ils étaient réduits à rien, à moins que rien, une viande à bordel, et d’un coup, ils détiendraient toutes les cartes ?
Il se laisse tomber dans un fauteuil, sans lâcher la main de Clèm, comme s’il avait peur de la perdre encore, et elle vient s’asseoir tout contre lui, sur le large accoudoir de cuir.
- Attendez… Ça va trop vite… Je ne comprends pas…
- Comment joindre Agotchilho ? se demande Clèm à haute voix.
Sa panique profonde s’efface peu à peu, comme si un volet, clos jusqu’alors par l’angoisse se relevait dans son esprit :
- Oui, par leur système de transmission, mais… (elle désigne les trois Numéros toujours inconscients), vous les avez tués ?
Ce n’est pas un remord qui lui viendrait comme cela, d’un coup, non, c’est juste pour savoir…
- Ils sont inconscients. Ils dorment et resteront ainsi quelques heures. C’est une forme de sommeil. Nous avons fait la même chose aux gardes et aux marins qui voulaient nous baiser. Il y en a une bonne centaine qui dort dans le bordel… Nous les avons confiés à nos frères et à nos sœurs qui les ont emmenés discrètement dans leurs réserves, dans des endroits qu’ils sont seuls à connaître. Ils les entretiendront dans cet état tout le temps nécessaire. Et ils pourront endormir ceux qui doivent encore l’être, j’ai apporté d’Agotchilho une réserve de potion de pouvoir.
- Et les techniciens des transmissions ?
- Je ne sais pas de quoi vous voulez parler…
- Elles ne sont pas allées dans ce secteur, reprend Victor qui récupère lui aussi petit à petit. Et elles ne pourraient pas entrer, souviens-toi des sas de sécurité…
- Mais nous… On peut !
- Tu serais capable de retrouver le chemin ?
Clémentine frissonne… Inutile de répondre.
- Moi je pourrais y aller, affirme la compagne de Mouye. Je suis d’ici et je connais bien les lieux même si je n’y suis jamais entrée.
- Il vaut mieux que je reste ici, remarque Mouye. Le deuxième équipage doit venir avec celles qui sont arrivées d’Andøya avec moi. Et il reste beaucoup de monde à endormir, beaucoup de Pouyagoumyôs armés…
Ils ont laissé leur guide devant la porte des labos, dans la première salle, celle qu’une vitre sépare du local où leur laissez-passer a été établi, avant de franchir le sas. Elle les attendra là. Il y a un risque : si leur « laissez-passer » a été invalidé, ils périront dans le sas… Peu de chances pour cela, ils n’ont pas quitté les trois dirigeants d’une semelle et ceux-ci ne semblent pas avoir communiqué…
- Mais les opérateurs du labo 5 sont au courant de notre révolte… remarque Clèm.
- Il n’y a pas très longtemps, et il n’est pas sûr qu’ils aient communiqué avec ceux du 4, remarque Victor. De toutes façons, on n’a pas le choix…
- Et on n’a pas d’armes non plus…
- Tu saurais t’en servir ?
Non, bien sûr. Clèm ne saurait pas se servir d’une arme. Et Victor non plus d’ailleurs. Pas vraiment. Sauf à imiter les films américains. Rambo, tac-tac-tac-tac, t’es mort…Aucun résultat garanti, mais des risques évidents.
- On va y aller au flan. Leur faire croire qu’on est envoyés par le Numéro Un, les faire sortir, les adresser à Mouye, n’en laisser qu’un de garde.
Ils ont pu entrer. Le Numéro Un les demande pour un travail de filmage spécial. Ça les a fait rire, les techniciens. Ils doivent avoir une idée de la chose… Ils connaissent l’appartement des cadres… Ils ont souri plus largement et ont préparé deux caméras et un matériel de prise de son. Le quatrième doit rester de garde et en veille, mais le Numéro Un lui envoie Clèm et Victor pour le distraire selon son choix. Un triple Hourré sort de quatre poitrines enthousiastes en l’honneur de ce sacré numéro de Numéro Un.
Vic et Clèm ont eu de la chance : c’est le genre d’événement qui a déjà dû se produire.
Ils restent seuls avec le technicien de garde qui délaisse Clèm mais s’approche de Vic avec un sourire gourmand. Le coup de genou qu’il reçoit entre les jambes lui fait perdre instantanément certitudes et sourire.
- Bon. Parlons sérieusement…
Ils ont attaché les deux chevilles du bonhomme aux pieds de sa chaise et ils déplacent le tout pour libérer l’accès aux claviers. C’est un p’tit type (pas trop lourd) à l’air sournois, au front bas, et à la brioche confortable qui pleurniche que c’est pas des manières. A quoi Clèm répond qu’elle connaît des trucs encore plus marrants et qu’elle se fera un plaisir de lui en faire la démonstration. A quoi le p’tit type répond que non merci Madame et qu’est-ce que je peux pour votre service ? A quoi Victor lui dit de les mettre en relation avec Agotchilho. A quoi le p’tit type demande si le Numéro Un est d’accord. A quoi Clèm lui répond que justement, elle vient de faire une démonstration de ses talents au Numéro Un et que dans l’état où il est il ne risque pas de faire beaucoup d’opposition. A quoi le p’tit type dit que non c’est pas vrai. A quoi Vic répond que si, mais que s’il veut la démonstration on peut y passer un petit moment. A quoi le p’tit type répète que non, vraiment merci, vous avez bien dit Agotchilho ?
Faut savoir à la décharge de Joseph Larigot (c’est le nom du p’tit type) qu’après le coup de genou de Victor qui l’a pris en traître mais qui aurait pu lui apporter une certaine satisfaction masochiste, parce que Joseph est un petit compliqué, que la perspective d’être « entrepris » par une femme constitue l’une des pires choses qu’il ait jamais pu envisager. Authentique génie de l’informatique, il fait partie de ces surdoués de la souris qui auraient pu profiter de la période faste de la bulle Internet, si des préoccupations beaucoup plus… intimes… n’avaient à l’époque obnubilé son jugement.
A l’époque en effet, Joseph était séminariste au grand séminaire de Toupré d’Icy et poursuivait les études vers lesquelles le Chanoine d’Icy l’avait orienté, lorsqu’au jeune enfant de chœur Joseph il avait confié la charge de ses burettes.
Ça lui était resté, à Joseph, cet amour de l’enfance, et lorsqu’il avait été chargé du développement informatique et de la création du site Internet du séminaire, il n’avait pu résister à la tentation de s’insinuer, via certains réseaux aisés à débusquer pour l’expert de la toile qu’il était vite devenu, dans les milieux où la chair fraîche est aussi abondante que recherchée. Quelques déplacements « professionnels » vers
la Belgique,
la Thaïlande et les Etats-Unis l’avaient confirmé dans sa double vocation ecclésiastique et pédophile.
Jusqu’à ce qu’un scandale au sein du clergé américain rende évident pour ses supérieurs le risque qu’il y aurait à encourager plus longtemps sa collaboration.
Le Chanoine avait été poussé discrètement à la retraite et on avait demandé à Joseph de se recycler dans le civil. Son supérieur, qui reconnaissait cependant la valeur des services qu’il avait rendus au séminaire, lui avait bien expliqué qu’il s’agissait seulement de protéger la Maison, d’établir un « firewall » (ce que Joseph, en bon informaticien, comprenait parfaitement), que son amitié (étroite et personnelle) pour lui n’était en rien diminuée, et qu’il le recommandait à des relations qui ne risquaient pas d’être gênées par ses… goûts particuliers. Mais qui sauraient estimer à leur juste valeur les logiciels qu’il avait développés dans le domaine de la réalité virtuelle et du « morphing », en particulier.
N’avait-il pas réussi à animer une apparition de
la Vierge dans la grotte de Lourdes plus vraie que nature ? Suivie d’une autre à Fatima, et de l’exploit, beaucoup plus difficile, de provoquer « ex nihilo » une apparition originale du même personnage en pleine Assemblée Nationale pour soutenir un projet de loi visant à recréer un Concordat en France ? Ce projet avait hélas échoué parce qu’il n’y avait ce jour-là que quatre députés en séance et que le seul à être resté éveillé étant le rapporteur, un vieux rad-soc, personne ne l’avait cru, pas même lui.
Il avait réalisé des vidéos de miracles diffusées en direct (deux culs de jatte thalidomide réparés en direct, avec repousse instantanée, suivis dans le même esprit et pour répondre à la demande, de deux séries d’amputations diverses réparées également avec repousse, à savoir deux orteils accidentés en amuse-gueules et surtout, quatre mains droites de convertis récents, ex-musulmans, ci-devant voleurs en Iran, deux aveugles de naissance, nés coiffés trop bas avec une hypertrichose totale, qu’en pratique il avait traités par épilation intégrale au désherbant, etc.)…
Il avait ensuite revendu le logiciel aux autorités de La Mecque (bien sûr, il avait fallu adapter : il avait montré, toujours ” en direct “, le sabre d’un bourreau qui se brisait sur le poignet d’un innocent injustement condamné, avec dans la même veine, trois femmes accusées à tort d’infidélité et elles aussi injustement condamnées, mais à la lapidation cette fois, qui avaient reçu des roses alors qu’on leur avait envoyé des pierres du poids réglementaire, et deux martyrs de la révolution islamique qui avaient explosé dans le bus prévu malgré une défaillance du détonateur saboté par le MOSSAD). On discutait avec Bénarès du projet d’un saint homme qui envisageait un jeune absolu de deux ans au creux d’un arbre, sans manger ni boire ni pipi-caca, et avec le Dalaï Lama d’un système de moulin à prières à lévitation intégrée baptisé « Alouette, gentille Alouette ».
Et surtout il avait réussi à diffuser des causeries édifiantes sur le site du séminaire, au cours desquelles le Supérieur semblait débiter ses sermons en chair et en os et en direct, avec réponses interactives au téléphone, alors qu’il les avait saisis la veille au clavier. Ce qui lui laissait le dimanche deux heures de liberté qu’il employait à tester des enfants de choeur…
Après ce départ forcé, Joseph avait cru atterrir en Espagne ou au Chili dans un des quelconques réseaux de propagande de l’Opus Dei, et avait été agréablement surpris de se retrouver un beau matin à Thulé (on lui avait dit que c’était le nom de l’endroit), dans une base secrète d’il ne savait qui, à développer un programme de prise globale du pouvoir, sous la direction compétente (mais heureusement distante) d’une femme qu’il devait appeler Numéro Quatre. Avec une perspective de liberté personnelle absolue dans le domaine qui l’intéressait le plus, puisqu’il pouvait d’ores et déjà recruter de la chair fraîche partout où l’organisation était implantée et se la faire livrer sur place. Tant était grande l’estime que lui portait son employeur.
Aussi l’attaque de Victor et de Clémentine le plongeait-elle dans l’horreur de l’angoisse. Horreur de devoir être maltraité par une femme, angoisse devant sa propre lâcheté qu’il avait considérée jusque là comme un atout érotique, mais dont il découvrait soudain qu’elle risquait de le priver de ses petits privilèges au sein de l’organisation pour le livrer aux redoutables jugements d’un extérieur hostile et bourré de préjugés sexistes à son égard. Mais lâche avant tout, il avait cédé, en se promettant de retourner sa veste à la première occasion.
Dans un premier temps, ils l’ont contraint à fournir un laissez-passer à la femelle Chocho qu’ils avaient laissée dans le salon d’entrée (c’est ainsi qu’il appelait cette antichambre).
Et puis ils en sont revenus à la communication d’Agotchilho.
Et c’est comme ça que le premier message est parti :
« Ici Victor et Clémentine. Votre envoyée nous a libérés in extremis. L’état-major des Écolocroques est en notre pouvoir. Nous poursuivons la capture de la base. »
Réponse quasi immédiate :
« Confirmez identité.. »
Clèm et Vic se regardent…
- Ils se méfient et ils ont raison. Voyons, un truc strictement entre nous…
Et elle tape sur le clavier :
« Préparez du vin de prunes pour Rébéquée et du whisky pour Jules. Attention, Béatrace, la sculpture des trombones est fragilisée par l’abus de café matinal. Vous voyez où mènent les enquêtes que j’ai lancées depuis la MJC ! Demandons réponse du même ordre.
Réponse, un petit moment plus tard :
« Comment Clèm fait-elle pour teindre les moustaches de Victor ?
- Ça c’est un coup de Béatrace ! La garce ! Comment sait-elle… ?
Clèm ne peut s’empêcher de rire :
- Je te jure que je n’ai rien dit à personne mon Boulet…
Et il transmet :
« OK, on règlera ça plus tard… Tes tresses se portent bien ? Où en êtes-vous ?
« Mes tresses ? Ohhh ! C’est toi qui as sorti ça ? Salaud, va ! Bon. Rébéquée est revenue, Jules est mort. Béatrace est heureuse de retrouver ses enquêteurs…
- C’est bien eux, confirme Victor, et c’est bien Béatrace. Mais qu’est-ce qui est arrivé à Jules ? Je suppose qu’ils nous l’expliqueront à notre retour. L’urgent est de se mettre d’accord sur ce qu’on va faire…
Il tape à son tour pendant que Clèm surveille l’opérateur qui la regarde, craintif et de plus en plus incrédule devant ce qu’il découvre :
« Nous avons appris les explosions de Gibraltar. L’état-major des Écolocroques est capturé et en notre pouvoir grâce à votre envoyée (sur le coup, ils n’ont pas retrouvé son nom). Le sous-marin Hai II est à quai dans la base et pour l’instant sans équipage. Nous pouvons communiquer des ordres à toutes les bases (confirmation muette du technicien effaré). Précisez quelles opérations sont à entreprendre.
Réponse :
« Bien reçu. Nous transmettrons les informations et décisions communes dès que possible : il faut encore en discuter avec Arthur (au journal) et Eusèbe Malfort (présent avec nous). Nous vous informons du décès du Numéro Deux, bouffé par ses crabes, et du Numéro Trois coulé dans son U-Boote (Vic et Clèm s’embrassent à cette nouvelle). Le Hai I aurait, lui, été coulé près du cap Horn, nous en attendons confirmation (Vic et Clèm s’embrassent de nouveau) (sans avoir à se forcer). Une conférence internationale est en gestation. Maintenez impérativement Hai II à quai. Y a-t-il possibilité de contrôler les autres bases qui détiennent encore des missiles armés ?
Clèm tape sur le clavier :
« Nous nous informons et vous contacterons très vite…
Vic et Clèm se regardent avec un gigantesque soulagement :
- Cette fois, on va s’en sortir. Mais c’est vrai qu’il reste une base au moins quelque part en Amérique du Sud… remarque Victor
- Vous voulez parler des îles Chonos ? observe le technicien qui a suivi le dialogue sur l’écran avec un affolement croissant. Il se rend compte que « ça sent le roussi » et il a décidé qu’il serait prudent de collaborer à fond. Quitte à tourner casaque, bien sûr si le besoin s’en fait sentir…
- Les Chonos, c’est ça.
Clémentine se souvient d’avoir lu et même tapé ce nom là dans les communiqués qu’ils ont envoyés depuis le Hai II.
Et c’est là qu’elle a eu l’idée :
- Est-ce que vous pourriez monter un discours du Numéro Un comme vous avez monté ceux de Malfort ? demande-t-elle au technicien effaré par le sacrilège, mais qui doit bien reconnaître que oui, en principe… Et qui ajoute qu’il voudrait des preuves de ce qu’ils ont dit à Agotchilho parce que si c’est comme ça ses patrons sont fichus et lui, il est tout prêt à les aider…
Clémentine lui fait remarquer qu’il n’a pas beaucoup le choix. D’autant que leur amie Chocho est encore plus inventive qu’elle…
- Je disais ça comme ça, vous savez…
Elle l’interrompt :
- Alors cessez de dire des bêtises… Vic, j’ai une idée. Votre langue est inconnue des Écolocroques ? demande-t-elle à leur guide qui est restée impassible et apparemment indifférente.
- Nous sommes les seuls à la parler, en effet…
- Et vous, vous seriez capable de la modéliser pour la faire parler à votre Numéro Un virtuel ? demande-t-elle au technicien.
- Oui, bien sûr. C’est une duplication phonétique, n’importe quel texte peut être saisi, soit au clavier, ce qui poserait des problèmes en l’occurrence puisque pour ce que j’en sais la langue des Chochos n’est pas écrite, soit à partir d’un enregistrement sonore. Ensuite, le visage est animé automatiquement et la voix transformée pour imiter celle du personnage qui parle. C’est comme ça que les discours de Malfort ont été enregistrés…
- Et vous pourriez animer simultanément deux personnages et les faire dialoguer, ou même leur faire jouer une scène ? demande Victor à son tour.
- Evidemment. Ce serait un peu plus long, mais c’est très possible…
Clèm le regarde avec un large sourire et vient l’embrasser :
- On va gagner, mon Boulet !
- Tu as déjà gagné, mon Canon…