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L’ÉPOUSE / P3C1E6

P3C1E6 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 6)

  N°151 / L’ÉPOUSE / P3C1E6

 
C’est l’histoire où Arthur retrouve Arnaud Boufigue et Finette de Sainte Fouillouse, devenue l’Épouse de l’Élu, qui, mystérieusement, semble vouloir l’aider.

 
Mercredi 8 juin
Le matin
Harpie

 
Ça recommence, se dit Arthur en sentant la terrible catatonie le saisir de nouveau, comme une onde de glace qui l’investirait d’une seule pulsation…

 
Il a bu le café que le marin-gardien-infirmier-serveur lui a apporté, comme il le fait tous les « matins ».

Il a obtenu que l’éclairage de l’infirmerie où il reste confiné soit modulé selon un rythme nycthéméral artificiel (nictaméral, comme dit Béatrace quand elle s’explique savant avec Amaïa au sujet de la vie souterraine), et c’est le matin. 

 
Mais la dose qu’on lui a fait prendre est sans doute moins forte qu’en Omphalie, puisqu’il a eu le temps de reposer sa tasse avant de se figer.

 
Le marin est ressorti en emportant le plateau du petit déjeuner intact, mis à part le café qu’Arthur a imprudemment avalé (mais il est vrai qu’à moins de mourir de faim et de soif, il est bien obligé de consommer ce qui lui est apporté). 

 
Le mataf devait savoir ce qui allait se passer. Celui-là, se dit Arthur, si je peux retrouver mes forces assez tôt, je te vais me le faire vilain. Il n’aura pas besoin de drogue pour se tenir tranquille quand j’en aurai fini avec lui. 

 
Tiens, c’est comme le Vladimir… Justement, il arrive, bien sûr… J’espère que ça ne va pas recommencer ! On ne sait jamais avec ces gugusses… Des fois qu’ils voudraient jouer encore et encore aux Amazones et à Bitenor… Connards…

 
- Mon cher Arthur, je sais que vous m’entendez et que vous comprenez ce que je vous dis. Il est concevable que vous soyez inquiet, après ce que l’Élue vous a infligé (ricanement). Je vous rassure : je n’ai aucune intention perverse à votre égard (éclat de rire) : Bitenor n’entre ni dans mes plans, ni dans mes ordres, si j’ose dire. Simplement, vous commencez à récupérer un peu de cette santé robuste qui pourrait vous rendre redoutable, et je tiens à ce que votre transfert en Harpie s’effectue sans incidents. Vous resterez donc sous Catatonine (c’est le nom de cette drogue que vous avez absorbée dans votre café) pendant les quelques heures nécessaires à votre arrivée et à votre installation là-bas. J’ignore quel sort vous a réservé l’Élu, mais je doute qu’il vous livre à ses Amazones : il aurait tendance à se les réserver, même après qu’il ait épousé… Mais je ne vais pas vous ennuyer avec ces mondanités. Nous sommes arrivés à destination et le Hai II est arrimé au fond, dans son berceau de stationnement. Nous attendons le raccordement au sas de Harpie d’un instant à l’autre.
 
Le marin qui escorte Vladimir soulève le bras d’Arthur qui se lève mécaniquement, le regard vide. Puis il le conduit devant le lavabo et lui fait signe de se raser et de faire sa toilette. Arthur s’exécute. Il lui donne ensuite le paquet des vêtements qui lui est destiné et Arthur, malgré la rage qui bouillonne en lui, s’habille docilement. Le voici vêtu de blanc, rasé, coiffé, presque remis à neuf, encore que très amaigri. Son œil indifférent reste perdu dans un lointain inerte et ses bras pendent, inutiles, passifs…

 
- Très bien, reprend Vladimir toujours ironique. Vous voilà endimanché comme un premier communiant. Vous allez pouvoir rencontrer les huiles qui ont souhaité faire votre connaissance. Piotr va vous conduire. Je dois rester à mon bord, vous me pardonnerez, mais j’ai du travail : un chargement à effectuer… Présentez mes respects à l’Élu et mon meilleur souvenir à… Mais au fait, vous le connaissez ? Vous serez remis à l’un de vos amis : Arnaud… Arnaud Boufigue… Vous le connaissez, non ?

 
Vladimir sort en éclatant de rire…

 
Un bruit sourd. Des grincements…
 
Piotr pousse Arthur vers la coursive et le guide : à droite, à gauche…

 
Ils entrent dans un sas où des marins apportent des colis en faisant la chaîne, depuis les silos à missiles désaffectés où ils étaient rangés. Réunis sur des palettes entourées de filets, les colis sont repris par le crochet de grue qui les descend par un large orifice, manifestement raccordé à un manchon de transfert. Le marin qui commande la manœuvre presse alors un bouton, et la charge s’élève… Quelques instants plus tard, le croc redescend, supportant cette fois une sorte de cabine grillagée dans laquelle se tient un personnage qui en saute comme un diable de sa boîte :
- Ce cher Arthur !!! Quel plaisir de se retrouver !!!

 
Arnaud Boufigue, leste et enjoué, tourne autour d’Arthur, inerte et passif :
- Et quelle surprise, n’est-ce pas ? Montez donc dans cet ascenseur. Vous en pardonnerez le caractère primitif, mais il s’agit d’un simple monte-charge, certainement indigne de Monsieur le Directeur de

la Lanterne du Fort ! Passez devant, mon cher !

Il le pousse devant lui d’un grand coup de pied au derrière :
- Ah !!! Deux ans que j’attendais cet instant !!!! 

 
Il fait signe au marin qui commande la grue, et la cabine s’élève avec un léger balancement. La montée est lente. On traverse d’abord un espace sombre constitué du large tube rétractable, puis on émerge dans la lumière d’un entrepôt au sol de tôles rivetées et aux parois de pierre noire et brute.

 
Le câble qui porte la cabine, fixé sous un pont roulant la dépose à quelques mètres du puits obscur entouré d’une rambarde grillagée d’où il l’a extraite.

Arthur, bien sûr, reste impassible, le regard toujours perdu…
 
- Ce cher Vladimir m’a dit que vous en aviez pour deux bonnes heures avant de reprendre vos esprits, mais ce n’est pas une raison pour que vous restiez bêtement immobile. Faut vous remuer, mon vieux…

Il ouvre la porte tandis qu’un marin décroche le câble.

- Allez, dehors !

Il le gifle violemment :
- Excusez-moi, mon vieux, mais ce n’est pas grand-chose et ça me fait tellement plaisir…

 
Arthur sort, d’un pas d’automate et s’arrête au bord de la margelle du puits.

 
Le câble armé de son crochet redescend vers le sous-marin.

 
- Ne restez pas aussi près du trou, c’est imprudent. Venez, suivez-moi…

Il se dirige vers le fond du hangar, là où la lumière est la plus vive.

Arthur le suit…

Un chariot élévateur s’approche tandis qu’une nouvelle charge est extraite.
 
On sort du hangar. 

 
Un couloir de circulation. Des rails. Voie étroite. 

 
Cela ressemble à Agotchilho se dit Arthur qui voit, comprend, perçoit, mais reste incapable de réagir.

 
Arnaud Boufigue chantonne en marchant devant lui, ouvre une porte percée dans la paroi du couloir, et pénètre dans une sorte de salon, ou de bureau luxueusement meublé, confortable, chaud, tendu de brocard et de soieries, au sol couvert de tapis d’Orient.
 
Son guide s’arrête et fait face à Arthur qu’il gifle de nouveau avant de lui siffler au visage, entre ses lèvres pincées :
- Si cela n’avait tenu qu’à moi, mon cher, je t’aurais fait subir le même sort qu’à ce petit imbécile de Luis. Mais il paraît qu’on te réserve quelque chose de plus… amusant, et de plus utile. Alors profite du temps qu’il te reste. Profites-en bien. 

 
Et il sort, laissant Arthur planté au milieu du silence ouaté des tentures.

 
Une porte s’est ouverte, quelque part.

 
Une femme est debout devant lui.
 
Le champ de vision d’Arthur est limité par le fait qu’il ne peut bouger la tête… Il ne l’a pas vue entrer.

Elle est devant lui, drapée d’une tunique de soie pourpre ceinturée d’or, coiffée d’un diadème de diamants, en forme de lyre… Le contre-jour dissimule son visage…

 
Elle lui parle :
- Bonjour Arthur Malfort… Je ne sais pas si vous pouvez me reconnaître… vous ne m’avez jamais rencontrée quoique nous nous soyons croisés de très près… Je suis Finette de Sainte Fouillouse. Ici, on m’appelle « l’Épouse ». Je suis chargée d’engendrer le Fils de l’Élu… Mais cela vous importe peu. Cela ne vous concerne pas, en fait. Je ne peux rien faire pour vous, enfin… presque rien. Je dispose de trop peu de temps pour vous expliquer ma démarche auprès de vous… Ce que je peux vous dire, c’est que j’ai cru aux Écolocroques lorsque je les ai servis. Et puis j’ai compris que c’est eux qui se sont servis de moi, comme de tous ceux qui ont naïvement cru en eux. Je ne crois plus à grand-chose, Arthur Malfort, et mon destin, en fin de compte, semble bien devoir s’achever ici. Mais je veux éviter que vous soyez « utilisé » à votre tour, comme je l’ai été. Je ne sais pas quel sort ceux qui décident vraiment vous réservent, mais au travers de tout ce que je vis ici, je conserve le souvenir d’un jeune homme que j’ai malgré moi contribué à martyriser, juste avant que mon destin ne soit scellé et que je devienne sans recours cette « Épouse » que vous voyez… J’aurais dû l’oublier, bien sûr, mais j’ai conservé en moi le regard qu’il m’a lancé en expirant tandis que je… Je n’ai pas pu l’oublier. Et si je ne l’ai pas oublié, c’est grâce à un cadeau que m’a fait ma mère, Flora, avant que je ne parte rejoindre ce destin qui est maintenant le mien (elle glisse deux petites pastilles entre les lèvres d’Arthur, dont elle caresse ensuite doucement la joue du bout des doigts)… Avalez… Bien… Ma mère appelle cela du Pain de Couleuvre et elle le fabrique, dans les Ardennes belges où elle vit encore, avec de l’hellébore (elle a un petit sourire triste)… Les « quatre grains d’hellébore » du lièvre de
La Fontaine… Elle est un peu sorcière, vous savez… Je ne vous reverrai sans doute plus jamais, Arthur Malfort. Je sais que vous m’entendez et que vous me comprenez. Si l’on vous administre d’autres drogues, comme il est probable, du moins conserverez-vous mémoire et conscience de ce qui vous sera alors imposé, même si, malgré vous, vous devrez l’exécuter. C’est tout ce que je peux faire… En souvenir de Luis… Adieu… « Ils » viendront lorsque les effets de

la Catatonine s’effaceront…

 
Elle quitte son champ de vision. 

 
Une porte se referme.

 
Elle est partie…
 

DANS LE SILENCE ET LE RESPECT / P3C1E18

P3C1E18 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 18)

  N°163 / DANS LE SILENCE ET LE RESPECT / P3C1E18

 
C’est l’histoire où Amaïa convoque Ôoumloc et où il se prépare quelque chose de terrible.  

 
Vendredi 10 juin
15 heures
Agotchilho

  Le battement, plus lent qu’à l’ordinaire, lorsqu’il se passe quelque chose…

  Après le départ des policiers et d’Amaïa, qui les a suivis de près, les Malfort se sont retrouvés entre eux. Nouye, à qui la Mère les a confiés, les a conduits vers la grande salle que Rébéquée appelle le Temple : c’est bien sûr de là que provient le battement sourd qui résonne depuis le matin, lent et obstiné.

  En s’en approchant, ils ont distingué sur le fond grave des notes profondes, une sorte de grattement rythmique plus aigu, qu’ils n’avaient encore jamais entendu et qui ne portait pas jusqu’au bureau N°1 où ils se trouvaient.

  Avant d’entrer dans la salle, Nouye leur a demandé de « prendre le vêtement goum ». Sans discuter, les femmes se sont déshabillées, et les hommes ont revêtu les sacs-ponchos, de rigueur, qu’elle leur a tendus.

 
Béatrace, très pâle, porte Tijules sur sa poitrine. Amaïa lui a longuement parlé lorsqu’elle s’est éveillée, dans le secret de sa chambre, en la serrant longuement dans ses bras nus, accompagnée des gazouillis légers et tendres de Tijules, heureux de cette exceptionnelle double tendresse. 

  Elle ne dit rien à personne, répond par des gestes vagues, des baisers distraits, aux caresses de ses amis, concentrée semble-t-il sur une tâche intime et grave, qu’elle ne peut partager.
 
Amaïa leur a fait signe de la laisser seule, et personne ne lui a parlé. 

  Chacun s’est contenté d’une caresse, d’une étreinte rapide et discrète, pour ne pas risquer d’ébranler le fragile équilibre dans lequel elle se maintient au prix d’un énorme effort de volonté.

  La salle est différente de ce qu’ils ont déjà vu : pas de foule. Des groupes de femmes assises en tailleur, silencieux et disposés en cercle, où Rébéquée retrouve avec quelque surprise, la disposition des Mains de la Mémoire (P1C2E14). Chacun des groupes est centré sur une femme, âgée le plus souvent, qui frotte sur le sol une pierre sonore, en une note claire, sur un mode rythmique décalé de celui des tambours.
 
Il fait plus sombre aussi. Les torchères de gaz fument dans la dentelle lumineuse des pierres que leur manque de force ne porte pas au blanc, mais laisse rougeoyer avec des tons de braise. 

  La pénombre leur cache les participants dispersés sous la voûte. Et Rébéquée observe que les lourds madriers qui font sonner la pierre contre laquelle ils cognent sont entourés de peaux qui en matent les coups…

  Sur le trône du centre, assise devant la mare, Amaïa, impassible, attend. Sur ses genoux serrés est assise sa fille. 

 
Elle tient à la main une longue pierre noire,  comme un croissant de lune en lumière inversée, luisante, et polie avec soin, comme on tiendrait un sceptre.

  Sur un signe de Nouye, Clèm est allée s’asseoir à gauche de la Mère, qui lui a tendu sa fille. Clèm l’a prise dans ses bras, et en s’asseyant, l’a calée contre son ventre rebondi et sur ses seins gonflés.

  Puis, Nouye a montré l’autre siège à Béatrace qui, le regard perdu, s’est assise à son tour.

  Sans un mot, les enfants se regardent. Ils se connaissent bien. La fille d’Amaïa est plus âgée d’un an et commence à apprendre la Mémoire de son siècle. Sa mère enceinte de nouveau, ne peut plus la nourrir de son lait, mais elle tête encore une ou l’autre nourrice, et par tendre habitude, elle essaie de sucer les seins de Clèm qui sourit en lui caressant les frisettes. De son côté Tijules « se branche » avec sérieux et s’endort de bonheur.

  Les autres, dont Rébéquée qui soutient son Hélène, Victor, Eusèbe et Jeanne, restent auprès de Nouye, debout et en retrait à l’arrière des trônes.

  Amaïa s’est levée.

 
Les tambours voilés se sont tus et les pierres sonores ont cessé de frotter sur les dalles du sol.

  Elle a posé la longue pierre brillante sur le siège où elle était assise et y a ramassé une plaque d’ardoise percée fixée au bout d’un fil.

« Le rhombe », a pensé Rébéquée… L’image de la Vieille Mère… Jules… Sa gorge se noue : « Me voici devant tous… » (P1C1E18).

  Mais la pierre tournoie… Le ronflement rythmique se déploie sous les voûtes, dans le geste aérien d’Amaïa au-dessus de sa tête. À chacun de ses tours, le ronflement s’éclaire, un bref instant… Un lourd vrombissement, sourd, épais, lointain, issu de l’air opaque où rouillent les torchères…

  La mare a frissonné… Une seconde durant, Rébéquée a fermé les yeux, pour, les rouvrant, ne plus voir que les reflets sombres aux irisations rouges de la carapace en train d’émerger lentement et les deux pédoncules où veillent des yeux minéraux… 

 
Les pinces rampent sur le sable noir, ouvertes au bout de leurs bras écartés, en un geste d’attente, ou d’accueil, mais sans menace, tout simplement posées, avec abandon, sur la pente douce de l’arène, face aux trônes de pierre, face à la Mère dont l’ample geste maintient dans la conque du Temple, le ronflement d’accueil. 

  Elle a lâché le rhombe, et la pierre a filé, dans l’ombre de la voûte, avec un sifflement… 

  Un claquement lointain témoigne de sa chute.

 
Le silence…

  Une très vieille femme, qui se trouvait assise au centre de la Main la plus proche, s’est levée, brandissant la pierre sonore qu’elle frottait sur le sol. Nue, flétrie, mais le regard brûlant au fond creusé de ses orbites épaisses, elle est venue debout derrière la murette qui sépare la salle de l’espace de la mare, derrière le Crabe. Elle porte au cou la plaque d’ardoise gravée que Rébéquée a vue à celles qui siègent dans la Salle de Mémoire (P1C2E14). La femme s’est lancée dans une longue phrase modulée à l’extrême, en mouillant les syllabes, tout en levant les bras, dans un geste d’offrande, puis elle s’est inclinée mais sans lâcher sa pierre. Elle a articulé deux mots, nettement, clairement, et puis elle s’est tue et a croisé les bras.

  Une autre alors s’est levée. A son tour, elle a déclamé une phrase de présentation, solennelle et grave, puis elle s’est inclinée et a dit : « Goum Onoruame ».

  Une autre l’a suivie, et Nouye a traduit, chuchoté, à l’oreille de Jeanne :
- « Je porte la Mémoire de la Quinzième Main. En mon temps a vécu Guüéniou, qui fut Mère lorsque les Grands Mammouths nous donnèrent leur peau, conduits par ceux du clan des Goums qui sont venus de l’Est »… Et puis elle salue « Goum Onoruame », qui a créé le monde aux dires des premiers hommes… 

 
Et les femmes se succèdent, énumérant ainsi les titres des deux cent mille ans de la Mémoire des Goums…

  Et lorsque les vingt Mains se trouvent ainsi debout, Jeanne, qui ne s’était dévêtue qu’avec la réticence pudique de son âge, sent Nouye derrière elle, qui la pousse dans le dos :
- Il faut que tu présentes qui tu es, qui vous êtes…

  Affolée, elle sent les regards de toute cette Mémoire chargée de tout son poids qui se tendent vers elle, sent les yeux d’Amaïa, confiants, qui la soutiennent, se surprend à marcher, nue, flétrie, elle aussi, certes, mais guère plus que les deux cent mille ans dressés, là, devant elle, et elle se présente, à côté des vingt autres. 

 
Comme les autres, elle lève les bras, sa gorge se dénoue :
- Je porte ma mémoire avec celle des Hommes et je ne suis que Jeanne cependant. Et de toute ma vie, j’aurai aimé un homme.

  Et puis elle s’incline :
 - « Goum Onoruame ».

  Elle reste là, dans le silence et le respect.
 

LE MIRACLE DE LOURDES / P1C2E2

P1C2E2 (Partie 1 / Chapitre 2 / Episode 2)

 
LE MIRACLE DE LOURDES / P1C2E2

 
C’est l’histoire où, devant la grotte sainte, nous rencontrons Isidore Scope, Père Blanc de son état, et où il fait une curieuse trouvaille.


Vendredi 15 avril
7 heures
Lourdes

  A ces heures-là, devant la grotte Massabielle, y’a pas foule. Le jour point à peine, juste ce qu’il faut pour distinguer la déco : béquilles, grilles de protection contre les pèlerins voraces capables de démonter le rocher pour emporter un souvenir gratuit.

Or, les souvenirs gratuits sont au commerce local ce qu’un vol de criquets est à un champ de mil, pense le Père Isidore (Père Blanc en mission prospecto-disciplinaire à Lourdes parce que, spécialiste de la Pierre Noire, la fameuse Pierre Noire des Pères Blancs, célèbre contrepoison saharien qui guérit des morsures de serpents, piqûres de scorpions, mauvais œil et autres chutes dans les escaliers quand ton mari parti, il avait depuis quelque temps pris l’habitude de se faire suivre partout par deux jeunes maliennes d’une douzaine d’années que leurs parents lui avaient confiées à fin d’éducation (ou de ce qu’il voulait, ça fait deux bouches en moins à nourrir, c’est ça ou les vautours) et qui ne le quittaient jamais, même la nuit, ce qui avait fait jaser à un point tel que dans le district on parlait de la paire noire du Père Blanc (connu dans toute la province pour en avoir une sacrée, de paire), et que le Supérieur lui avait conseillé fortement d’aller vérifier si les cailloux du Gave de Lourdes (qui est aussi le Gave de Pau), baignés dans l’eau sainte de la grotte miraculeuse, ne présenteraient pas les propriétés suce-poison adéquates à la confection d’une pierre aussi efficace que celle qu’il diffusait) (ce qui présenterait le double avantage de diversifier les approvisionnements en pierres et de l’éloigner du Péché, une soutane n’étant pas précisément prévue pour rester trop longtemps ni trop souvent tenue entre les dents) (mais qu’est-ce qu’il en sait le bougre à son âge ! C’est vrai il a au moins cent cinquante ans ce saint Mathusalem), Père Isidore qui voit loin et qui baigne dans ses impressions d’Afrique[1].

Sous la déco et l’œil bienveillant de la Vierge Saint Sulpicienne (œuvre (par définition) immortelle, réalisée par Joseph Fabisch, professeur à l’école des Beaux Arts de Lyon (ce qui a laissé quelques rancoeurs à l’Académie des Beaux-Arts de Lourdes et même à celle de Pau, sans parler de celle de Tarbes)) qui verse depuis avril 1864 des regards enamourés sur le parvis pour l’heure désert de la grotte, quelques vieilles insomniaques du cru qui enrichissent de leurs ronflements méritoires l’adoration perpétuelle de (putatives) vierges (assurément) professionnelles de l’une ou l’autre Congrégation, souvent italienne, polonaise ou ukrainienne (ce qui laisse à penser que la, La, Vierge, par ailleurs juive palestinienne d’origine, doit avoir un secrétariat foutrement polyglotte), restent agenouillées sur des prie-dieu et sous des couches de pulls parce qu’il fait frisquet au tout petit matin.
 
  Le père Isidore (Isidore Scope pour l’état civil, ce qui fait dire à ses confrères en sainteté qu’il voit loin et qu’il domine la situation) n’a pas dormi cette nuit : les dévotions qu’il a si patiemment enseignées à ses petites maliennes lui manquent, elles qui savaient si bien lui fondre le cierge. Et ce n’est pas celui qu’il a planté devant la grotte hier soir qui l’a aidé à dormir. Enfin, c’est la vie… 

  Et le Père erre, le Père vaque. Et même, le Père cale : de n’être pas forateur à cette heure où il voudrait y mettre, à cette heure où il se penche sur les eaux, comme en un conte à dormir debout, presque à choir, l’enrage. Y choir ? Que nenni ! Illumination : le Père sait qu’à la résignation, à la sainteté même, ici, et c’est miracle, oui, c’est cela le miracle, alléluia, le Père y naît. C’est fini, se dit-il avec quelque nostalgie. Il est Père Blanc. On ne le qualifiera plus de pervers. Il connaît enfin la paix de l’âme, la paix du Père missionnaire libéré de la charge de sa propre vie : il peut, Père, siffler, et, ex-légionnaire, il se peut même que le Père pète, sans être moins sévère pour autant. Il est libre. 

 
Le Père I. Scope contemple de haut, mélancoliquement, les reflets de la lune qui joue sur les cailloux changeants du fond du gave en songeant aux douceurs chaudes de l’Afrique, aux reflets luisants de la lune ronde sur les épaules luisantes de sueur de Mélanie, la plus fine des deux, celle qu’il a baptisée Mélanie parce que c’est la plus noire, la plus douée des deux, sur… mais, qu’est-ce que c’est que ça ?

  Le Père Isidore s’est redressé : un plouf conséquent l’a arraché à sa rêverie coupable  et sainte à la fois, comme l’aurait fait la voix grinçante du Père Supérieur, surprenant un devant de soutane en tente de bédouin ; deux silhouettes claudicantes s’éloignent en abandonnant un fauteuil roulant, il regarde dans l’eau du gave où tantôt des pèlerins plongeront leurs scrofules, leurs squames, leurs chancres, leurs métastases et les pneus usés de leurs fauteuils roulants, dans l’espoir fou d’une guérison miraculeuse ou d’un échange standard qui les propulsera au 20 heures de TF1 ; il s’approche du lieu du plouf, se penche et voit, non pas ce qu’il craignait, à savoir le papy dont on se débarrasse à l’aube en le noyant dans le gave glacé dans l’espoir du miracle d’un héritage (mais le salopard a déjà tout fourgué à Notre-Dame du Carmel), mais une sorte de long fuseau métallique, pour le coup luisant sous la lune d’un éclat menaçant.

  Le Père Isidore, qui est passé par les scouts puis par

la Légion avant d’entrer dans les Ordres, sait reconnaître un engin militaire quand il en voit un et il se dit que :

·        Un : ce n’est pas une décharge sauvage et qu’un quidam ne cherche pas en l’occurrence à se débarrasser d’un frigo en panne. Trop rond.
·        Deux : ce ne sont pas des petits jeunes qui finissent ici une nuit de java crapuleuse en jetant une canette dans la nature. Trop gros.
·        Trois : se pourrait bien que ça pète et qu’il vaudra mieux se trouver ailleurs.
·        Quatre : le devoir avant tout, quand les ordres de l’Ordre ne s’y opposent pas, prévenir les Forces de l’Ordre.

Ce qui rejoint le Trois et du coup s’il se trousse la soutane pour une fois ce n’est pas pour une bonne caisse, c’est pour la bonne cause et il retrouve sa forme de légionnaire sur le parcours du combattant quand il doit passer sous un tir réel de la mitrailleuse pour gagner sa fourragère.

 - Une bombe dans le gave, je vous dis ! Près de la Grotte !
Le gendarme, ça va bientôt être la relève, le regarde d’un air sceptique et embrumé.
- Z’êtes sûr de ce que v’z’ avancez ?
- Vous préférez attendre qu’elle pète ?
- Bon. J’informe l’adjudant… ‘Seyez-vous… ‘Tendez…

L’adjudant est venu :
- C’est vous qu’avez vu…
- Une bombe, oui, écoutez, j’ai passé dix ans dans

la Légion avant d’entrer dans les Ordres. Je sais reconnaître un engin militaire !!

- Bon, on va voir, restez là ; Piéchu, tu recueilles la déposition de Monsieur …
On remarquera que l’adjudant, libre penseur, s’autorise, même à Lourdes, à ignorer les grades ecclésiastiques dans le cadre de ses fonctions. Ce qui, parce qu’on est à Lourdes, nuit à son avancement.

 Et cinq minutes plus tard, parce que c’est tout près, l’adjudant :
- Merde, c’est vrai ! Soubielle, appelle le déminage, fissa !

Et le même adjudant, pendant que Soubielle manipule la radio, se met un peu à l’écart et sort son portable :
- Allo,

la Lanterne du Fort ?

 
[1] Rousse, elle, Raymond, teintée comme une dame,
Va-t-elle t’ignorer sous prétexte de feu ?
Seth, ainsi, ta couleur en coup de pied des mâmes
Sévit sous sa houppette en ricanant du jeu…
  Afin que tu perdures, poursuis dans les Nouvelles
Et des dires antiques, fais claquer les bretelles…
(Mais elle est bien jolie, jugeait-il plein de sens)