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LE PRÉDLARÉP / P3C2E4

P3C2E4 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 4)

 
N°193 / LE PRÉDLARÉP / P3C2E4

 
C’est l’histoire oùEusèbe et Jeanne « désintoxiquent le Président de la République et lui dévoilent le complot des Élus. 

 
Mercredi 15 juin
Midi
Palais de l’Élysée

  Les grandes portes se referment sur la rue, les huissiers et les gardes rentrent dans leur boîte, et le Président sort enfin dans la cour. 

  Jovial, il se dirige vers leur voiture, qui est restée garée sur le côté, face à l’aile Est :
- Ah, mes amis, je vous attendais ! Ce qu’ils sont balourds ces ministres. Tous à bouillonner dans leur jus de carrière. Croyez-moi, rien ne vaut le grand air du sommet ! Alors, vous avez fait bon voyage ? Je vous aurais bien envoyé un avion de la Présidence, mais avec les restrictions budgétaires… C’est donc vous, la nouvelle épouse ?
- Bonjour Président, c’est moi la nouvelle épouse. Mais j’ai très longtemps travaillé avec Eusèbe…
- … et nous nous apprécions depuis des lustres, bonjour Président…
- Venez, Emma nous attend, si je laisse refroidir le fricot elle va me faire la gueule pendant huit jours. C’est très rare que j’invite des amis à la maison, d’habitude, c’est tralala et salons dorés, mais j’avais l’impression de manger au bureau lorsque je rentrais chez moi. J’ai remis tout ça en ordre… L’appartement est à l’étage, montez… Et appelez-moi Jean, entre amis…

  Un grand escalier, une porte dérobée, un petit escalier sombre, un palier peint en gros caca d’oie d’époque et une porte tout juste digne d’une chambre de bonne au sixième étage d’un immeuble haussmannien. 

  Sur le palier, Emma, la septantaine mauve argenté, tablier à fleurs noué autour de la taille sur une petite robe noire à pois blancs. Epais bas à plis et charentaises au contrefort replié sous le talon…

 
- Entrez, entrez, alors c’est vous Eusèbe ? Jean m’a beaucoup parlé de vous et de vos aventures ! Vous allez nous raconter ça ! Ce sera passionnant ! Ça va me changer des dîners officiels !

  Eusèbe et Jeanne se regardent, plus que surpris par ce décor, cet accueil… 

 
On entre dans une pièce qui pourrait être la cuisine d’un petit appartement des années soixante, avec du linoléum moucheté gris, jaune et rouge, du papier peint à petites fleurs et du mobilier formica jaune sable.

  - Assoyez-vous… À la bonne franquette… Emma, sers-nous un jaune et des saucisses, et préviens la cuisine qu’ils commencent le service, j’ai une inauguration à 14 heures à La Villette…
- A La Villette ? demande Emma.
- Oui, une usine de saucisses. Ils en installent partout, et aussi une usine d’épuration et de distribution d’eau. Distribeau… Eux aussi, ils construisent beaucoup. Ou bien ils rachètent et rénovent…

  Emma a sorti du buffet formica jaune sable à pieds nickelés une bouteille de pastis surmontée d’une boule de dosage et quatre verres à moutarde avec des dessins en couleur de Mickey :
- On fait simple. C’est plus chaleureux… Si tu inaugures, j’irai au coiffeur…
- Ben voyons, rétorque le Président avec un clin d’œil appuyé en direction d’Eusèbe…
- Je croyais que vous étiez mieux logés, remarque celui-ci pour dire quelque chose.
- Oh, au début, c’était le grand tralala, mais comme j’ai l’habitude de le dire, j’avais l’impression de manger au bureau. Alors j’ai fait aménager ce petit appartement. À l’origine, c’était celui du cuisinier. Ça a libéré de la place et on a pu développer le secrétariat…
- Et installer un salon de coiffure moderne…

  Jeanne s’agite, comme soudain attaquée par un régiment de puces :
- Zèbe, mon sac…

 
Eusèbe interroge le Président du regard :
- Vite, elle va faire une crise d’asthme…
- Ma Ventoline, vite…

  Emma lui tend le sac qu’elle avait remisé dans le placard à balais :
- Oh, ma pauvre, c’que c’est que de nous quand même, tenez…

 
Jeanne, qui s’est relevée et baille à vide comme carpe sur le pré, ouvre le sac, en sort la petite bombe et titube jusqu’à se raccrocher à l’épaule du Président. Elle presse sur la valve et un jet brumeux jaillit en plein dans l’auguste poire présidentielle.

  - Oh, pardon, je suis désolée, bafouille-t-elle en reprenant son équilibre.
 
Mais Emma s’est déjà levée pour lui porter assistance, la croyant sur le point de s’effondrer, et elle se trouve pschittée à son tour, comme moustique un soir d’été.

  Il y a un trou.

 
Une sorte de silence, tandis que Jeanne, qui a retrouvé toute sa stabilité, toute sa force et toute l’acuité de son regard, contemple les effets de sa manœuvre.

  Eusèbe à son tour se lève et vient à tout hasard se placer de l’autre côté du Président qui reste figé sur la chaise de formica jaune sable où il s’est effondré.

 
Emma s’est assise mécaniquement, l’air aussi hagard que son noble époux.

  Une sonnerie, dans un angle de la pièce. Une lampe témoin clignote au-dessus d’une porte à coulisse…
 
- C’est l’entrée, constate-t-elle d’une voix blanche… 

  Elle se lève, toujours aussi machinalement, ouvre la porte en la tirant vers le haut et sort un saladier Arcopal de harengs fumés pommes à l’huile de ce qui se révèle être un monte-plat.
 
Elle le pose sur la table.

  - Qu’est-ce qui s’est passé ? demande le Président qui semble émerger d’un profond sommeil…
- Jeanne vous a désintoxiqué, lui répond Eusèbe.
- Désintoxiqué ? Mais… Mais où sommes-nous ? C’est l’Elysée, ça ? Et… Mais regardez-vous, mon amie (il montre Emma du doigt), vous avez l’air d’une… d’une… souillon !
- Et… cette cuisine ! enchaîne Emma qui n’a pas remarqué l’interpellation, c’est horrible, mon Ami (elle parle toujours au, et du, Président avec une Majuscule). Mais que Nous (avec une majuscule, parce qu’Il est dans le Nous, enfin, qu’Il y fut, enfin…) arrive-t-Il (sur sa lancée, elle majuscule jusqu’à l’impersonnel) ?
- Eh bien je vais vous l’expliquer, déclare Eusèbe tandis que le Président vide d’un trait et avec une grimace son pastis sans eau.
 
Il explique. 

  Ça dure un bon moment.

  - Mais alors, cette secrétaire…
- … est une Amazone, Président. Nous l’avons explicitement identifiée comme telle : elles ont été trois à débarquer ensemble du Patriarche, le bateau qui les a amenées, Esche, Weide, qui est la vôtre, et Birke, que nous avons capturée et qui est morte. Et il y en a eu d’autres, arrivées par d’autres moyens. Vous l’avez échappé belle. Sans doute ont-ils trouvé plus simple de vous conserver vivant jusqu’aux élections. De plus nous sommes mercredi et d’après les informations qu’Arthur a pu récolter auprès de l’agent qu’ils entretiennent à Saint Tignous sur Nivette, l’attaque n’est prévue que pour la semaine prochaine…
- L’attaque ? Mais c’est effarant ! Toute la population serait intoxiquée ?
- Pratiquement, à ce qu’il semble. En tout cas, tous les corps constitués, et vous en êtes la preuve, doivent être considérés avec méfiance, et tous les circuits d’autorité sont sans doute contaminés, du policier au judiciaire et sans doute à l’armée, quoique leur vie relativement isolée par le casernement les mette un peu à l’abri…
- Et que pouvons-nous faire ? Vous dites que les Goums (dont j’avoue que j’avais oublié l’existence) et votre petite chimiste, là…
- Amélie Fouad…
- Amélie… C’est crédible ça, une Amélie ?
- Elle tient ses promesse : la preuve, c’est elle qui a préparé ma pseudo-Ventoline, confirme Jeanne.
- Oui, enfin… Donc, ils auraient trouvé une parade ?
- La Ventoline…
- Mais nous ne pouvons pas pschitter le museau de tous les Français ! Et chaque magasin de C’est tout naturel  serait…
- … potentiellement un nid d’envahisseurs, oui, confirme Eusèbe. Je dis envahisseurs faute d’autre terme, puisque je ne sais pas ce qu’ils veulent vraiment. Sinon ce que voulaient les Écolocroques : le pouvoir universel…
- Mais, objecte la femme du Président qui reprend pour de bon ses esprits, il faut bien que leurs cadres résistent à cette intoxication, on ne peut quand même pas encadrer des zombies avec des zombies !
- Si, la reprend le Président qui en sait quelque chose, mais dans certaines limites…
- En fait, précise Eusèbe, il semble qu’il y ait deux types d’encadrements. Le premier niveau est celui de ce que l’on pourrait appeler les « croyants », intoxiqués et actifs, qui bénéficient d’avantages au sein de la Nouvelle Réna dans laquelle ils sont intégrés. C’était le cas des élus de Saint Tignous qui ont, je ne sais pourquoi, été assassinés. Et le second niveau, celui des cadres réels, n’a pour but que de préparer l’Invasion. Eux, sont à l’abri de l’intoxication et de ces effets de manque qui poussent les « initiés » à cette consommation compulsive de saucisses, mais j’ignore par quel moyen. En revanche, ils sont totalement inféodés à l’idéologie… « mystique » des Élus. Je les crois plutôt soumis à un conditionnement qu’à une intoxication. Plus long à obtenir mais plus durable et surtout plus tenace. C’est en particulier le cas des Amazones qui tuent « rituellement », en revêtant une tunique spécifique. Nous en avons eu la preuve par l’aveu même de cette Birke dont je vous ai parlé, et par le film que nous avons pu réaliser de l’assassinat de la directrice de leur usine de Saint Tignous. Ils utilisent les drogues « pour la plus grande gloire des Élus », comme pourraient dire les Jésuites. Mais Arthur a décelé, chez celui qu’ils appellent le Mentor et qui semblerait avoir une certaine autorité sur les Élus eux-mêmes, une ambition tout à fait étrangère à ce carnaval, et qui diffuse peut-être chez certains cadres, comme ceux des magasins, qui se réfèrent directement à lui et pas aux Élus qu’ils utilisent cyniquement pour attirer les candidats à l’initiation… Tout cela est assez confus encore. Les enquêtes sont rendues très difficiles par les interventions de la hiérarchie administrative qu’ils ont gangrenée… Vous-même avez tenté de dissuader Ravot…
- Le commissaire… C’est étrange, je me souviens de presque tout ce qui s’est passé, mais comme au travers d’un verre déformant… Que faire ?
- Reprendre la main, dit Jeanne.
- Mais comment ? demande le Président…
- Le désarmement de l’adversaire est par définition le but proprement dit des opérations de guerre, disait Clausewitz. Nous devons les désarmer, dit Jeanne la Guerrière.
- Mais comment ? demande le Président…
- En détruisant leurs armes, dit Jeanne la Guerrière.
- J’entends bien, mais comment ? demande le Président…

- Eh bien voilà, commence Jeanne

la Guerrière…
 

N°85 / CHEZ MADO / P2C1E6

P2C1E6 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 6)

 
N°85 / CHEZ MADO / P2C1E6

  C’est l’histoire où, chez Mado, Jo et Ted parlent de Luis, sans savoir, et où le Commissaire Ravot les invite à raconter la soirée de la veille.

Mardi 3 mai
9 heures
Chez Mado

 
- Alors vous m’avez fait des infidélités ?

- Mais non, Mado, simplement on a voulu voir ce que c’était…
- Je plaisante, Jo, je plaisante… J’étais invitée moi aussi par les sœurs espagnoles, mais, comme j’ai répondu, le commerce ça ne supporte pas d’infidélités… Je veux dire, de la part de la patronne vis-à-vis de ses clients. Eux, ils sont libres !
  - Sers-nous des cafés, on est un peu fatigués. Heureusement, on est d’après-midi… Et tu sais quoi ? (Jo a pris l’air mystérieux) La patronne venue pour l’ouverture, la grande patronne, quoi, tu sais ce que j’ai appris ? C’est elle, enfin, c’est son groupe qui a racheté Lartigo. C’est notre patronne, vieux (Ted approuve gravement du chef). Et tu sais quoi ? (il en bafouille presque d’enthousiasme) Eh bien c’était celle qui avait ouvert la boutique des Écolotrucs, près de la MJC, avec le Maire !!!
- Non ? Je croyais qu’elle avait disparu dans la nature ?
- Elle a peut-être disparu, mais elle s’est vachement recyclée, tu peux me croire ! Un 4×4 comme j’avais jamais vu, oui le gros BM, tu sais, vitres teintées, rallongé, avec chauffeur et tout, et des mecs hypersérieux qui la suivaient dans une Mercedes, et puis aussi une Rolls pour finir le cortège, mais celle-là, elle devait être vide parce que personne n’est descendu. Et sa tenue ! Claaasssss !!! Putain la gonzesse… Même le Maire qui était impressionné. Et le Conseiller, tu sais, Hilarion Machin, celui qui a pas l’air fini, attends, il se fait appeler « Conseiller en matière d’économie électorale », je te dis pas le melon… Paraîtrait qu’il est parent avec elle… Tu te souviens quand on l’avait rencontrée ici, on sortait du Club…

- Ouais, l’interrompt Ted, même qu’on s’était fait deux meufs dans le C15…
- Ouais, on n’était pas sérieux à l’époque, on était jeunes…
- Parce que t’es sérieux maintenant ? coupe Mado qui les écoute en souriant.
- Me charrie pas… On était trois potes, et Momo est parti de chez Lartigo pour bosser à Bordeaux, c’est plus pareil, tu sais bien.

  - Vous êtes sûrs que c’est la même ? insiste Mado.
- Ben oui, confirme Jo. J’ai bien reconnu ses cheveux et ses yeux…
- Eh… ses yeux… Ecoute l’autre !! Ses yeux !! Comme si c’était ses yeux que tu regardais… gouaille Fred qui n’avait pas non plus regardé que le bleu regard de la patronne.
- Tu sais quoi, on va demander à Luis. J’ai bien vu qu’il lui tournait autour au début, juste après les discours. Il m’en avait parlé : il voulait interviewer tous les pontes. Il m’a dit comme ça qu’il avait des tuyaux pour une affaire terrible…

 - Un sacré mec Luis…
- Ouais, il est balaise. Intelligent et tout… Mais nous, on n’est pas cons non plus, et il y a des trucs où on en sait plus que lui…
- Ah oui ? demande Ted ironique.
- Parfaitement Meeeuuusssieur. Parfaitement. Tiens, tu sais à qui étaient les terrains sur lesquels a été bâti le lotissement du pré des Six Mille ? Et l’hôtel Marengro qu’on a juste fini de construire ? Hein ? Tu le sais, toi ? Et tu crois qu’il le sait Luis ?
- Parce que toi tu le sais peut-être ? Et qu’est-ce qu’on en aurait à foutre ? Et qu’est-ce qu’il en aurait à foutre, Luis ?
- Tu en aurais à foutre que le terrain a décuplé sa valeur quand il est passé de terrain agricole en terrain constructible. Et que ça peut t’intéresser, puisque tu vas te marier avec Nicole et que vous allez faire bâtir. Et que si vous achetez un terrain du lotissement des Six Mille, c’est vous qui remplirez les poches du propriétaire. Qui est aussi celui qui a fait changer la qualification du terrain. Je n’en dis pas plus, Meeeuuusssieur…

Et Jo, sur ces fortes paroles, se détourne pour achever d’écraser Ted sous le mépris de son indifférence. C’est vrai, quoi, il est trop con aussi, ce Ted…
  Du coup, il voit, par la vitrine, les deux voitures et le fourgon de police s’arrêter devant le Matois.
- Eh, Ted, regarde…
Même Mado qui regarde :
- Tiens, ça fait beaucoup de mouvement ce matin : j’ai vu entrer le Boulet[1], et puis Monsieur Malfort, et puis ils sont ressortis, et maintenant la police… Même le commissaire Ravot…
- Qui ça, le gros ? On ne le voit jamais, remarque Ted.
- C’est parce que vous êtes des jeunes gens sérieux, ironise Mado qui les connaît par cœur depuis des années. Et que vous n’avez pas les mêmes horaires, il habite ici…

Mais ils ne l’ont pas écoutée, tout à leur surveillance des évènements :
- Et… Les élus maintenant… Le Maire et le Conseiller dont on parlait, enchaîne Jo.
- Ils se marquent à la culotte ! Le Maire arrive et l’autre le suit… Ah, ils rentrent dans la Mairie. Je pensais qu’ils étaient concurrents… Non, ils ne vont pas au Matois ces deux-là…
- T’as raison, un vrai Iznogoud, ce Conseiller. Il vise

la Mairie, la place doit être bonne. Concurrents, mais ils savent s’unir dans l’adversité !
- Moi, je ne fais pas de différence, je travaille avec tout le monde, conclut Mado.
- T’as raison, admet Jo. Tiens ressers-nous des cafés… Eh, Voilà le Boulet et Malfort qui reviennent ! Décidément…

  Le commissaire Ravot connaît Victor et Eusèbe, célébrités mondiales depuis deux ans, dont cependant il apprécie la discrétion. Victor lui a consacré un article lorsqu’il a été nommé au commissariat de Saint Tignous sur Nivette, il y a un an et demi, ce qui leur a donné l’occasion de discuter un peu.  Et le commissaire Ravot sait, et le dernier fax qu’il a reçu de l’Elysée en serait la preuve si besoin en était, qu’aussi bien Victor qu’Eusèbe pourraient prétendre à des honneurs mondiaux. Il sait qu’ils les ont déclinés pour se consacrer à leurs tâches respectives : Eusèbe Malfort rédige ses mémoires, Victor Bourriqué dirige la Lanterne ; il sait aussi qu’Arthur Malfort, fils d’Eusèbe et autre héros de l’histoire, travaille pour les Nations Unies et sillonne le monde pour tenter de sauver les stocks de nourriture que les terroristes qui ont détraqué le climat avaient camouflés un peu partout. Il sait qu’il se passe des choses bizarres à

La Marée aux Ports, et que le site a conservé des privilèges d’extraterritorialité qui auraient dû disparaître après la chute des Écolocroques. Il le sait, mais il en ignore les raisons, et il n’y peut rien. Et le Boulet (tout le monde l’appelle comme ça, avec une sorte de tendresse familière chargée d’un respect certain, mais personne ne sait pourquoi[2]), le Boulet lui a dit qu’il en était de même pour tous les sites que ces fameux Écolocroques avaient occupés. D’ailleurs, la redistribution des vivres passe par là, via une usine souterraine qu’il aurait bien aimé visiter. Mais dont l’accès est interdit. Sauf à quelques représentants des Nations Unies, à quelques scientifiques, et à quelques historiens triés sur le volet. Qui ont promis de se taire ! C’est tout ce qu’ils répondent quand on les interroge. Secret Défense ! Voyez-vous ça…

  Mais le commissaire Ravot, à cinq ans de la retraite, sait rester discret lorsque la nécessité s’en fait sentir. Et il l’est resté jusqu’ici. Il n’a même pas cherché à approfondir la raison du départ de son prédécesseur, grand ami du Maire et relation lointaine du Conseiller en matière d’économie électorale du coin. Il a su qu’il y avait eu enquête à la suite des évènements, et que les élus avaient été « amnistiés » à la demande d’Eusèbe Malfort « pour ne pas focaliser l’attention des médias sur la ville et ses environs (pourquoi ses environs ?) plus qu’il n’est utile ». Les fonctionnaires avaient été déplacés. Ça, c’est le préfet qui lui a dit. Le nouveau préfet… 

  Lui, Ravot, il a seulement fait une petite enquête personnelle, comme ça, en amateur pourrait-on dire. Juste recueilli quelques confidences, quelques indiscrétions… Compris les allusions que certains subordonnés ont laissées filtrer. Refusé de comprendre d’autres allusions, de ceux qui auraient bien aimé retrouver chez lui des… habitudes… de son prédécesseur. Sans avoir l’air, en passant, il avait favorisé les premiers et écarté les seconds. Il avait même obtenu que son assistant dans son poste précédent, l’inspecteur Lepif, soit nommé à ses côtés. Lui au moins était sûr à cent pour cent et échappait à la mentalité « politique » du lieu qui privilégiait toujours la vérité du moment quelque soit celle qu’il avait défendue la veille. Le Maire (surnommé Opinion sur Rue et expert en la matière) était venu le voir au sujet de ces « habitudes » passées… Mais Ravot avait feint l’incompréhension. Bien sûr Monsieur le Maire, vous êtes responsable de l’Ordre Public… Bien sûr… C’est ce que m’a dit le Préfet… Vous êtes responsable et, puisque, sur instructions, nous fermons les yeux, vous n’êtes pas coupable… 

 
Il n’avait plus revu le Maire qu’au hasard de quelques occasions officielles de la vie publique.

  Et ce Monsieur Le Vacher, qui était venu lui rendre visite lorsqu’il avait fallu établir les plans de Super Troc… Et qui proposait des terrains intéressants… Près du lotissement des Six Mille, mais un peu à l’écart, pour respecter les hiérarchies sociales. Pour le Commissaire, il se faisait fort de trouver un lot pratiquement bâti à un prix imbattable. Mais alors, vraiment im-bat-table !! Il lui suffirait d’en parler au Conseiller en matière d’économie électorale. Il était grand ami d’Hilarion-Jovial, même si celui-ci ne s’affichait jamais avec un conseiller financier, vous pensez bien, sa situation, et surtout, ses ambitions… Un bien brave homme, Hilarion-Jovial, compréhensif, et tout… Jeune, même… Bien sûr, le Commissaire arrivait dans la région et il cherchait certainement à se loger, non ?

Le commissaire Ravot ne cherchait pas à se loger et son rôle dans la commission d’urbanisme était uniquement lié à la sécurité. Il établissait un rapport, et transmettait à la Préfecture…
- Mais justement…
- Non, Monsieur Le Vacher, je ne cherche pas à me loger. Je loue une chambre chez Mado qui est une brave femme, et je suis veuf. Mes enfants sont grands et la maison que je possède dans les Corbières nous sert pendant les vacances. Merci, Monsieur Le Vacher. Au revoir, Monsieur le Vacher…
C’est qu’il insistait, le bougre !!!

  Le commissaire Ravot est tout barbouillé lorsqu’il ressort du lieu du crime. Il en a vu des choses au cours de sa carrière, mais là !!! Alors en attendant l’arrivée des spécialistes de la police scientifique, il prend l’air et rejoint Victor et Eusèbe qui l’attendent près du planton.

Le temps se couvre. Un plafond bas, lourd et chargé de neige qui n’annonce rien de bon. Quelques flocons. Encore de la neige… Celle d’hier n’a pas eu le temps de fondre…

Le commissaire fait signe à Victor et à Eusèbe de le rejoindre sous le porche :
- Venez, restons à l’abri, vous me donnerez les détails que je souhaitais vous demander…

  Pas très grand ni trop petit, pas trop gros mais bien dodu, plutôt rond cependant. Voilà. Ravot est rond. Rien qu’à le voir, on devine que ce n’est pas le type avec qui on va s’accrocher. Il n’a pas d’angles, pas de saillants. Le regard est doux, mais il est net, et… voyons, de quelle couleur déjà ? Le geste est lent mais décidé. Les cheveux presque gris… On ne le verrait pas dans la foule s’il s’y aventurait. Mais il ne se perd jamais dans la foule. Il a une bonne bouille, mais personne ne s’aviserait de lui dire. La voix est calme, tranquille, posée. Mais les questions sont précises. Et Eusèbe l’aime bien, lui qui apprécie les caractères trempés et ne s’embarrasse pas de civilités gratuites. Une sorte d’estime, sans doute réciproque, totalement spontanée, immédiate.

 
- Alors, commissaire ?
- Je croyais avoir l’estomac bien accroché, mais là… On attend la police scientifique de Pau. La voiture est partie depuis presque une heure, ils devraient arriver. J’espère que la météo ne leur posera pas de problèmes… Il neige de plus en plus fort…
- Vous avez trouvé quelque chose, demande Vic que la découverte qu’il a faite du cadavre de Luis a replongé deux ans en arrière et qui s’en remet mal. Je n’ai pas donné de détails pour ne pas choquer Clèm, mais cela me rappelle désagréablement certains évènements que nous n’avons que trop bien connus… Je pensais questionner Rébéquée et Amaïa…
- Et qui sont Rébéquée et Amaïa ? demande le commissaire, comme incidemment.

  Vic et Eusèbe se regardent.

- Mon cher commissaire, reprend Eusèbe après un temps d’hésitation, je crains que nous ne devions évoquer des faits sur lesquels nous avons promis le silence. On a beaucoup glosé sur la manière dont nous avons bloqué l’offensive des Écolocroques il y a deux ans. Et tous ceux qui savaient vraiment, nous les premiers, tous ceux-là se sont tus.
Et puis les problèmes climatiques sont passés au premier rang des préoccupations et il a fallu très vite agir. Ce qui en un sens nous arrangeait, quelque tragique que la situation se soit révélée. Et ce qui arrangeait les quelques hommes politiques qui pouvaient savoir quelque chose. Au plus haut niveau, puisque le secrétaire général des Nations Unies et le Président de la République sont tous deux venus à Agotchilho pour en discuter avec nos alliés. Parce que nous avons des alliés. Secrets. Et qui devront le rester.
- C’est pour cela que j’ai reçu un fax « Secret Défense » de
la Présidence ?
- Sans doute, reprend Victor, mais je pense que nous devrons travailler ensemble et mettre en commun nos ressources de journalistes, vos ressources policières, et les ressources de ces alliés qu’à un moment ou à un autre nous devrons sans doute vous présenter.
- Mais que je devrai passer officiellement sous silence, si j’ai bien compris… enchaîne le commissaire à mi-voix… Je n’en ai pas le droit, et…

- Ecoutez-moi, coupe Eusèbe, votre droit et votre devoir vont peut-être se trouver légèrement bousculés dans l’aventure, mais les enjeux sont clairs : ou bien collaborer avec nos amis et avoir une chance d’y voir clair, ou bien risquer le retour d’une bande d’assassins qui avaient prévu l’asservissement ou la destruction de la planète. Et que nous avons vaincus. Mais cela (il tend le bras vers l’intérieur du bâtiment et le cadavre suspendu de Luis), cela leur ressemble fort. Nous collaborerons sans réserves si vous acceptez de jouer le rôle d’interface étanche avec vos services. Etanche ! Je vous promets de faire mettre au clou quiconque se montrera gênant dans votre hiérarchie.
- Vous comprendrez mieux lorsque nous vous aurons présenté nos amis. Mais nous avons besoin de votre promesse préalable, conclut Victor qui en parvient même à paraître solennel.

  Le commissaire a baissé les yeux. Un moment de réflexion. Un silence lourd. Et puis il tend la main à Eusèbe :
- D’accord. Mais, allons nous mettre à l’abri si vous le voulez bien. Je n’aime pas la neige… Venez chez moi pour en discuter. J’aimerais vous poser des questions sur ce Luis…
- Chez vous ?
- Oui, enfin (il a un léger sourire), chez moi, c’est chez Mado, j’y loue une chambre…
  Une table un peu à l’écart, au fond de la salle…

- Je pense que nous pouvons rester ici, Mado est discrète et nous n’avons rien de secret à débattre, j’ai seulement quelques questions à vous poser, commence le commissaire. Quant à ces deux jeunes gens, ils sont un peu loin pour nous entendre… Et Mado va nous servir un de ces cafés dont elle possède le secret, n’est-ce pas, Mado ?
- Mais certainement, Monsieur le commissaire…

D’où ils sont, ils peuvent surveiller la place et guetter l’arrivée des renforts de police scientifique…
- Inquiétante cette neige, ne peut s’empêcher de répéter Vic comme pour lui-même. Béatrace a dû joindre Arthur par téléphone, mais comment pourra-t-il revenir de Patagonie si la situation se dégrade et que la météo devient mauvaise ?
- C’est vrai que sa présence ne serait pas superflue, confirme Eusèbe. Je vieillis, mes amis, et s’il s’avère nécessaire d’agir… physiquement, je ne serai pas d’une grande aide…
- En attendant, je dois débrouiller cette histoire, coupe le commissaire. Et j’ai besoin de renseignements. Et tout d’abord, qui était ce Luis ?

- C’est un jeune stagiaire que j’ai embauché comme nous le faisons régulièrement. Nous avons passé une convention dans ce sens avec l’école de journalisme de Lille et nous choisissons parmi les étudiants de dernière année qui sont candidats à venir chez nous celui qui nous paraît le plus approprié. Ils restent un an au journal, en probation. A l’issue de cette année, ils soutiennent un mémoire de stage devant un jury de l’école, jury où nous sommes présents…
- C’est moi qui y vais, remarque Eusèbe…
- Oui, c’est une manière d’honorer le jury, ajoute Vic en souriant.
Eusèbe hausse les épaules :
- Un vieux croûton de la profession ! Et au moins toi, tu ne perds pas de temps !
- Une Légende du Journalisme, voulez-vous dire ! insiste le commissaire qui s’attire un surcroît de bougonnements de l’intéressé que les louanges agacent et qui tranche à l’intention de Vic :
- Bref. Poursuis, c’est de Luis qu’il s’agit.

- Oui, donc, Luis était stagiaire depuis octobre dernier…
- Il avait demandé à venir chez vous ?
Vic a un petit rire :
- Les années qui ont précédé les évènements, nous récupérions ceux que les grands quotidiens parisiens avaient refusés, mais depuis deux ans, les candidats se bousculent à la porte. Nous avions donné la préférence à Luis parce qu’il était originaire de Saint Tignous sur Nivette, d’une part, qu’il présentait un bon dossier d’autre part, et surtout qu’il avait l’air d’en vouloir. Un peu trop, même, ces derniers temps…
- Comment, cela ?
- Eh bien j’ai l’impression qu’il s’était senti pousser des ambitions. Il était très curieux, ce qui serait plutôt une qualité pour un journaliste, mais d’une curiosité qui ne débouchait sur rien de positif pour le journal. Mouchoir m’avait parlé de recherches qu’il aurait entreprises dans les archives, sans bien en préciser le but…
- Mouchoir ?
- Le secrétaire de rédaction, un héros obscur de cette épopée… Des recherches curieusement orientées et dont je me proposais de lui parler. Il semblait enquêter sur le journal lui-même, c’est-à-dire sur nous, sur l’environnement politique local (ce qui est normal en soi), mais avec une « discrétion » surprenante : s’il recherchait quelque chose de précis, il aurait dû m’en parler puisque j’étais son tuteur de stage et que ses recherches me concernaient personnellement… Il aurait aussi pris des contacts avec un journal américain. Des contacts « discrets » via Internet, mais qui n’ont pas échappé à Mouchoir qui est, entre autres, expert en informatique. 

- Je n’étais pas au courant de cette histoire, observe Eusèbe devenu méditatif, mais compte tenu de la… réserve qu’il faut respecter… et que nous évoquions tout à l’heure quant à certains aspects des évènements d’il y a deux ans, cette attitude pouvait en effet se révéler gênante.
- Nous enquêterons chez lui. Il habitait en ville ?
- Chez ses parents, profs tous les deux au lycée de Saint Tignous sur Nivette… Des braves gens sérieux et sans histoires. Et hier soir, il devait couvrir l’inauguration de Tapas’Embal’. C’était un bon journaliste débutant, capable d’initiative, intelligent et vif…
- Avez-vous des informations sur ses relations, ses amis ?
- Je pense qu’il devait connaître les gens du pays, au moins les jeunes de son âge, il avait fait ses études secondaires ici…
- Il faudra que je questionne ceux qui étaient présents à cette inauguration, mais les jeunes… Tiens, les deux, là-bas…

Le commissaire se redresse : par discrétion ils s’étaient penchés par-dessus la petite table comme trois conspirateurs, et cette image, cette idée, en les traversant simultanément, leur procure un sourire de connivence fort bienvenu en la circonstance.
  - Mado !
- Monsieur le commissaire ?

Mado s’approche, tout sourire, en se frottant les mains sur son tablier. Mado adore porter de grands tabliers bleus à large poche qu’elle noue par-devant sous sa vaste poitrine. Elle appelle ça son côté bougnat.
- Dites-moi, Mado, vous connaissez tout le monde ici, mais connaissez-vous le jeune Luis Ottouadla, qui était journaliste à la Lanterne ?
- Luis ? bien sûr, c’est un jeune d’ici, il était au lycée il y a quelques années, et il a pas mal réussi, tu dois le savoir, Victor… (Mado tutoie ses vieux clients et Victor, du temps du Petit Matois Subreptice, était de ceux-là).
- Bien sûr, c’est moi qui l’ai engagé, mais cela je l’ai déjà dit au commissaire…
- Ce n’est pas cela que j’ai besoin de savoir, Mado, reprend le commissaire, mais plutôt ce qui concerne sa vie, ses relations… Il avait des amis, il était resté en rapport avec ses anciens condisciples ?

L’air sérieux du commissaire, d’ordinaire plutôt jovial ou pour le moins souriant, l’inquiète :
- Pourquoi me demandez-vous cela ? Il a fait des bêtises ?
- Je pense qu’on peut vous le dire, vous l’apprendrez de toute façon par la presse : Luis est mort, Mado. On l’a assassiné. Monsieur Bourriqué…
- Victor.
- …Victor a trouvé son corps ce matin dans ses anciens bureaux du Matois.
Mado s’est laissée tomber sur une chaise :
- Mince alors… Luis ?
- Oui, Mado, reprend Victor. Luis…
- Mais… mais qui ?
- C’est pour le savoir que nous cherchons… Alors si vous avez entendu quelque chose…
- Justement, les deux jeunes qui sont au comptoir, ils en parlaient tout à l’heure, ils disaient… Mais vous pourrez leur demander directement. Moi, je n’ai rien remarqué à son sujet. Il ne venait pas souvent ici, vous savez, depuis qu’il a quitté le lycée. Juste une fois ou deux en sortant de boîte avec des copains… C’était… Mon dieu… C’était… C’était un garçon sérieux. Déjà au lycée, avec ses parents, profs tous les deux, il ne sortait pas beaucoup, ils le surveillaient. Boulot, boulot ! Mais gentil. Et comment… ?
- On ne peut rien dire, Mado, tant que les expertises scientifiques ne sont pas faites… On les attend, mais les experts viennent de Pau et avec la neige…
- De Pau? Il n’y a personne plus près ?
Mado se rend bien compte qu’il y a là quelque chose qui cloche…
- Depuis deux ans, on s’est trouvés un peu désorganisés. Les centres d’expertise ont dû se regrouper et la Police criminelle et scientifique s’est concentrée sur les préfectures et les villes universitaires. Mais pour ce qui est de ces deux jeunes gens, vous pouvez nous les envoyer, Mado, j’aimerais leur poser quelques petites questions…

  Et c’est comme ça que Jo et Ted ont répondu au premier interrogatoire du commissaire Ravot.
  Nourris de séries tété américaines, ils ont été surpris, puis flattés par la familiarité amicale du ton, par son manque de formalisme, par le fait que le policier ne prenait pas de notes, et que s’il était « gentil », il n’y avait pas de « méchant » pour leur faire « cracher le morceau ». Et que les questions étaient posées aussi par le Boulet et par Malfort lui-même (Tu te rends compte, Malfort en personne ! Une pointure internationale, et il nous a payé un café !).

Mais la mort de Luis leur avait quand même fait un choc. Même si le commissaire ne leur a pas donné de détails, bien sûr.

  Alors, quand les cafés ont été servis, Jo a tout raconté de la soirée. De ce qu’ils en ont vu.
 


[1] Surnom de Victor. Pour ceux qui auraient oublié…

[2] Nous, si…

Déodat de Sainte Fouillouse, industriel espagnol.

Déodat de Sainte Fouillouse, industriel espagnol.

  Nous n’aurons pas l’honneur de le rencontrer, puisqu’il s’est enfoncé dans le néant au moment précis où il allait s’enfoncer dans Éléonore Fentasou (elle-même anéantie dans la même seconde). Il n’existe donc « qu’en creux », comme on dit chez les ceusses qui savent ce que parler veut dire : 

Mais il est présenté, avec son cousin Hilarion-Jovial, en P2C1E2 

 

LE DISCOURS DU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE / P1C2E6

P1C2E6 (Partie 1 / Chapitre 2 / Episode 6)

 
LE DISCOURS DU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE  / P1C2E6

 
C’est l’histoire où le Président de la République prononce un discours empreint de diplomatie, et où Eusèbe Malfort émeut Béatrace par sa détermination.


Vendredi 15 avril
20 heures

La Lanterne

 Eusèbe Malfort, s’est assis à la place d’Arthur, à la place qu’il a si longtemps occupée, à côté de M’me Marty. Jules Mouchoir a le carnet de notes à la main, et deux des meilleurs rédacteurs de la Lanterne encadrent Béatrace. L’enregistreur ronronne…

Françaises, Français, chers compatriotes…

 Le regard solennel, le Président, solennellement encadré des deux drapeaux de la France et de l’Europe, assis derrière son bureau de l’Elysée s’adresse à la nation…

 La fonction solennelle que vous m’avez confiée et que j’ai acceptée avec humilité, enthousiasme et détermination est avant tout un honneur : celui de servir la
France, et donc, de vous servir, chères et chers compatriotes.

Après cette solennelle entrée en matière, alourdie d’une pause dramatique et solennelle, l’air grave, le regard assombri par le poids de ses responsabilités et par le maquillage télé, le Président enchaîne, les deux mains appuyées sur le bureau, prêt à se dresser pour affronter l’adversité et lui bourrer la gueule. Il n’est retenu que par la dignité solennelle de sa charge…

Mes chers compatriotes, c’est la première crise grave que nous devons affronter depuis celle de la vache folle.
  Nous l’affronterons ensemble, tout comme nous avons appris ensemble l’existence de cette menace soudain jaillie du néant pour venir frapper nos fils et nos compagnes, notre territoire,  et le monde tout entier.

Comme vous donc, c’est par la presse que j’ai appris, que mes services ont appris, que nous avons appris l’existence de ce groupe qui, semble-t-il, à première vue, se réclame d’objectifs honorables, mais qui dispose de moyens incroyablement puissants et néfastes dont il se déclare prêt à user de manière monstrueuse.

Comme vous, j’ai appris, mes services ont appris, nous avons appris, que l’on a trouvé, dans la sainte ville de Lourdes, un missile nucléaire, (pause dramatique) nu-clé-aire, mes chers compatriotes, et je pèse solennellement mes mots, prêt à exploser et à rayer de la carte la première ville hôtelière de France et le plus prestigieux, le plus sacré de nos saints lieux de pèlerinage. La sainte ville de Lourdes. La ville sainte de Lourdes. Avec tous ses habitants, sa grotte miraculeuse, ses piscines spécialisées, son château historique, sa basilique, même, sa basilique à plusieurs étages sans ascenseur ! Par miracle sans doute, mais aussi grâce à l’efficacité et au courage des services de déminage de l’armée dont je suis le chef, cette menace a pu être écartée.

Comme vous, j’ai appris, mes services ont appris, nous avons appris le drame de Moscou où un malheureux artiste hollandais a, de sa vie, protégé et sauvé, sauvé, mes chers compatriotes, l’existence d’une collaboratrice russe de notre ambassade. Là encore,
la France se trouve placée au cœur du Drame.

  Comme vous, je me trouve dans l’attente, dans l’expectative.
Dans l’attente d’informations complémentaires, de messages de ces mystérieux Écolocroques qui nous présentent ces faits comme des avertissements ou des preuves de leur capacité d’action, sans encore nous informer de qui ils sont, ni de ce qu’ils souhaitent exactement.

  Comme vous, j’aspire à vivre en paix dans un monde paisible et équitable où règnent la paix, la justice, la liberté, l’égalité et la fraternité.

 
Comme vous, j’attends de savoir quelles revendications vont manifester ceux dont nous ne savons pas encore si nous devrons les considérer comme des amis ou comme de dangereux adversaires…

Comme des amis qui, après s’être fait bruyamment connaître et reconnaître, s’étreignent tendrement, nous tendront la main de la collaboration, pour atteindre à ce monde équitable, équitable mes bien chers frères et sœurs, auquel, comme vous, comme moi, comme nous, ils semblent aspirer, comme des amis inconnus, qui, ainsi que le dit le poète, vous naissent tout soudain et se tournent vers vous, comme des amis qui, forts d’une alliance mutuelle, vont de l’avant vers un même horizon lumineux fait d’entente et de joie, d’harmonie et de paix, ainsi nous rejoindrons-nous…


Il se croit dans la chaire du Pensionnat des Oiseaux, ou il nous la joue Coué ? se demande Eusèbe à haute voix…


Parce que, mes chers compatriotes, je ne peux croire qu’un Idéal É-co-lo-gique qui place ”
la Terre au-dessus de tout ” puisse un seul instant envisager la possibilité de la détruire. Car ce serait la détruire que de recourir aux monstrueux moyens évoqués dans un moment d’égarement, soyons-en sûrs, dans ce que d’aucuns pourraient appeler, pardonnez-moi l’expression, une sorte d’abracadabrantesque « pétage de plombs » idéologique… Et donc, mes bien chers compatriotes, frères et sœurs, c’est pour cette raison que je refuserai d’envisager l’autre terme de l’alternative, qui placerait ceux qui se sont manifestés avec une telle … intensité, dans une position d’adversaires de notre République, et du Monde entier. Non, je ne peux envisager une telle possibilité.


Voilà pourquoi ces appréhensions légitimes qui ont pu être un temps les vôtres en apprenant ces événements devront s’effacer au profit d’une confiance sans faille dans l’avenir et dans vos représentants, confiance qui se trouve résumée en ma personne, en moi que vous avez légitimement élu, confiance vigilante certes, mais généreuse, large, ouverte, face aux angoisses de ceux que leur inquiétude seule a pu pousser à ces extrémités, et que nous avons compris, car je les ai compris, vous les avez compris, j’en suis certain, mes chers compatriotes, nous les avons compris, et que nous aiderons, soyez-en convaincus, mes chers compatriotes, mes bien chers frères et sœurs, à sauver la Terre

, que nous aussi, nous plaçons au-dessus de tout !

 Vive la République, vive la France !

 

Pom, pom, pom, pom, de la Marseillaise…

Clic de l’extinction du poste…

Silence…

Eusèbe se relève, hoche la tête :

- Bien sûr, il ne se mouille pas, ménage chèvre et chou. Et après tout je ne vois pas ce qu’il peut faire d’autre pour l’instant que d’enfiler des perles… Alors, compte-rendu et analyses habituelles pour l’édition de demain. La spéciale est déjà en vente (on se l’arrache, interrompt Arthur) et les journaux télé ont très largement relayé l’événement, on n’a plus qu’à laisser courir… Et à enquêter. C’est ça notre boulot, c’est ça ton boulot, Arthur.

- Notre boulot… ajoute Béatrace qui n’en revient pas de son audace. Faut dire qu’elle a enfilé sa petite robe en jean, « aventurière », mi salopette, mi débardeur, et même mi tout court. Celle qui la laisse libre de ses mouvements (celle que son amant secret appelle ” la pousse au crime “), avec des baskets marron assortis à ses moustaches et des chaussettes de Bécassine de toutes les couleurs.

Et elle enchaîne :
- N’oubliez pas que ce sont mes amis qui ont disparu !
- Nos amis, la reprend Arthur, nos amis, Béatrace.
- Nos amis, appuie Eusèbe qui a décidément du mal à cadrer cette fille. Mais le problème auquel nous sommes maintenant confrontés dépasse celui de leur enlèvement ou de leur disparition. Si tout cela n’est pas un canular…
- Tu sais bien que ce n’est pas un canular, les fusées ne sont pas factices et le sous-marin semble bien réel…
- Oui, bien sûr, mais on a vu des intox encore plus énormes, je le sais, j’en ai monté pendant la guerre… On doit faire comme si, tu as raison. De toutes façons, si intox il y avait, elle mettrait en jeu de tels moyens qu’elle révèlerait un plan d’organisation extrêmement dangereux. Bref. L’affaire dépasse notre petite histoire et nos petites personnes. Et il faudra être prudents, ne pas dévoiler nos projets et surtout pas nos actions…

Il réfléchit un moment, à l’unisson de tous, et puis il reprend :
- Mes amis, comme dirait le Président, à partir de maintenant, nous devons convenir de rester absolument discrets sur tout ce que nous pouvons entreprendre et surtout découvrir ! Pas de publication sauvage, pas de mots en l’air, pas de fuites incontrôlées, pas de tuyaux refilés aux copains !!! Ça dépasserait le cadre de l’imprudence, de l’erreur ou de la faute professionnelle : ce serait criminel. Criminel envers nos amis, criminel envers nous-mêmes et envers le monde entier. Nous devons tout craindre, tout suspecter.
Nous entrons en clandestinité. Il faut en prendre conscience.

  Béatrace, les larmes aux yeux, se lève (sans prendre garde au fait qu’elle découvre subrepticement sa petite culotte rouge), tire machinalement (et inutilement) sur sa robe en jean et d’un seul élan vient embrasser Eusèbe sur les deux joues :
- Merci, Monsieur Malfort ! Je vous jure que tous ensemble, tous ensemble nous y arriverons, nous les aurons !!! Tous ensemble, tous ensemble !!! Ouais ! Ouais !

PAN DANS L’ŒIL DU CYCLONE / P1C2E19

P1C2E19 (Partie 1 / Chapitre 2 / Episode 19)

 
PAN DANS L’ŒIL DU CYCLONE / P1C2E19

C’est l’histoire où le Président de la République envoie Eusèbe Malfort dans l’œil du cyclone.
 

  Mercredi 20 avril
1 heure du matin
Paris, Palais de l’Elysée.

Les yeux dans le vague, renversé sur le dossier de son fauteuil, le Président réfléchit… Machinalement, il se tapote les incisives avec le bout de son stylo…

La situation est vraiment compliquée et ses conseillers n’ont vraiment pas l’air d’en avoir pris la mesure…

D’ailleurs, pour qu’il soit encore au bureau à cette heure…

 
Il y a eu ces nouvelles « exigences », invraisemblables, et maintenant, le cow-boy de Washington, qui jusque là avait l’air de trouver très drôles les ennuis que les vieux pays du vieux continent rencontraient avec leurs écolos, le cow-boy de Washington, donc, veut atomiser le Groenland !!!

Tout ça parce qu’on lui a écrabouillé un Marine sur son gazon. Et que personne n’a vu le coup venir ! Et qu’il se sent d’autant plus ridicule qu’il s’est moqué publiquement de l’incapacité des Russes à protéger la Place Rouge (avec toute la compassion diplomatique de rigueur…) ! Il a eu bien du mal à le dissuader d’arroser immédiatement la banquise au napalm comme premières représailles.

 
Bien sûr, tout le monde lui demande ce qu’il faut faire, et surtout ce faux cul de Ministre du Confort avec ses sous-entendus faciles : « Si c’était moi… ! »
Oui. Mais voilà. Ce n’est pas lui.
 
Si je réunis un conseil extraordinaire, les médias vont s’affoler, si je ne fais rien, ils vont hurler à l’impuissance…

Les écolos sont partagés, comme d’habitude… Bien sûr, ils dénoncent le recours à l’arme atomique, mais en soulignant que cette fois elle menace d’abord ceux qui l’ont construite, et ils approuvent les mesures préconisées, à commencer par le soutien aux espèces anthropoïdes menacées, les économies d’énergie drastiques, l’autoconstruction des maisons (pour certaines tendances fauchées). Ils réprouvent en général la condamnation des loisirs (il faut du temps pour aller aux manifs et aux réunions). Ils se montrent partagés sur le sujet des « populations excédentaires » puisqu’ils se sentent, eux, indispensables et donc pas concernés.

Bref, comme d’habitude on ne peut pas compter sur eux.

 
Je ne peux pas botter en touche en direction de l’Europe. Le truc est usé.

Reste l’ONU ? Le Conseil de Sécurité !!!

 
Il décroche son téléphone :

- Passez-moi la Maison Blanche…

Attente de trente secondes pendant lesquelles il mâchouille son stylo. Réflexion : mon dentiste va m’engueuler parce que j’abîme mes dents en bouffant des stylos en or, mais un Président ne peut quand même pas bouffer des crayons de bois…

- Allo, Georgy ? Oui, le Frenchie ! Si jamais tu m’appelles comme ça en public je te fais un incident diplomatique… Bien sûr, bien sûr, à part les traducteurs, la DST et
la NSA, on est entre nous…
Ecoute-moi bien : je vais demander des informations à mon agent le plus…. Quoi ? Ta CIA est hors jeu mon pauvre, elle n’a rien vu venir comme d’habitude. N’oublie pas que c’est moi qui t’ai passé l’info ! Je crois qu’il y a du nouveau… Non, pas ton histoire de Marine, ça je suis au courant… Mais faut rester prudent : tu as vu ce qu’ils ont comme arsenal. Oui. Identifié le missile ? SS 20 ? C’est ce qu’ils disaient. Et ils disposent de deux Typhoons ! Puissance de feu gigantesque. Oui, je sais que tu fais mieux, mais s’ils tirent on ne sera plus là pour faire des comparaisons. Alors, du calme, on évite de les chatouiller  pour l’instant. OK. Tergiverser, gagner du temps. Bonne idée !! Tu as une excellente idée… Quoi ? Excellente (il ne sait pas ce que veut dire excellente !!!) ? Plus meilleure. OUI C’est toi le plus fort Okkkkayyyy !!! Tu convoques le Conseil de Sécurité. Bravo !! OK ! Very well, Georgy, je t’approuve et je t’appuie. Et les Russes ? Pas de nouvelles. Ah merde. On leur a coupé le téléphone… Pas payé les factures ? Les cons. Ils suivront, après tout ils ne doivent pas se sentir à l’aise, c’est leur matériel qui nous menace. Oui, du nouveau, je disais : simplement attends une demi-heure que je confirme mes infos et je te rappelle… OK. A tout de suite…

Il raccroche.

 
Et Malfort ? Qu’est-ce qu’il en dit ?

- Monsieur le Président ? Eusèbe Malfort sur la ligne deux…
- Allo Eusèbe ? Oui. Vous permettez que je vous appelle Eusèbe ? Oui. C’est cela. Content de vous entendre, j’allais vous appeler… Je viens de parler au président des Etats-Unis. Il convoque le Conseil de Sécurité. Oui, à mon instigation. Oui. Je lui ai transmis votre dernier mail avec les demandes délirantes de… Oui… De la provocation, je crois, mais nous devons gagner du temps, nous organiser, ne rien brusquer…
Vous dites ? Top secret ? Attendez, je fais brouiller la ligne. Voilà, vous pouvez parler… QUOI ? Vous avez… pris leur base ??? Votre fils ? Je le propose pour la Légion d’Honneur… Pardon ? Rien à cirer ? Oui, pas dans l’immédiat… Que faire ? Attendre, faire comme si ? Ne surtout pas intervenir ? Ne rien faire ? Bien, ça c’est dans mes cordes. Attendons. Je veille. Vous serez informé. Vous pensez qu’ils ne bluffent pas ? Mais que veulent-ils ? Non, nous ne les avons pas encore identifiés réellement. Vous vouliez m’informer ? Merci Eusèbe, la Patrie vous est reconnaissante… D’accord, on n’intervient pas.

Il a raccroché. Quel Butor…

 Et puis… l’idée… L’Idée!!!

- Passez-moi la
Maison Blanche…
Quoi ? Occupé ? Vous délirez mon vieux… Passez par la ligne rouge ! Vous êtes idiot ou quoi ? Nouveau. C’est ça. Le standardiste de service est allé pisser ? De quoi ? Poli ? Vous savez qui vous parle ? Rien à f… ? Quoi ??? Prud’hommes ? Harcèlement  moral ? Z’êtes viré … Allo !!! Allllloooo ???? Le con, il a coupé !

 
Autre téléphone :
- La sécurité ? Qui est au standard ? Oui, le Président qui vous parle mon vieux ! Le délégué CGT ? Collez-le au trou pour menace à la sécurité internationale ou ce que vous voudrez, coulez-le dans le béton si vous y arrivez mais démerdez-vous pour me débarrasser de lui et trouver un standardiste qui TRAVAILLE !!! QUOI ? En grève ? Solidarité ? Tous ensembleu, tous ensembleu, ouais ? ouais ???….

Il a raccroché !!!

 
- Allo ? Allooooo !!!! Merde.

Le Président prend une clé pendue à son cou par un fin cordon et ouvre un placard dissimulé dans une boiserie près du bureau. Derrière la porte, un téléphone rouge et une liste de numéros punaisée sur le contre-plaqué du fond :
Washington, Moscou, Pékin… dix numéros en tout : le Téléphone Rouge qui joint directement les principaux chefs d’état. Personne ne l’utilise, c’est un dernier recours en cas de risque de conflit majeur.

Le Président compose le numéro de Washington (vous ne croyez tout de même pas que je vais vous le donner, non ?) :
- Le numéro que vous avez demandé n’est pas attribué, nous ne pouvons donner suite à votre appel… Bip. Le numéro que vous avez demandé n’est pas attribué, nous ne pouvons donner suite à votre appel… Bip.

 
Le Président ferme les yeux un instant, referme la porte du petit placard s’assied, replace le cordon de la clé à son cou, sort un portable de sa poche intérieure, demande les renseignements et se fait mettre en communication avec la Lanterne du Fort à Saint Tignous sur Nivette (heureusement qu’il se souvient du titre !). Pourvu qu’il soit encore là à cette heure…

- La Lanterne ? Passez-moi Malfort, c’est le Président… Ah… Il est occupé, eh bien désoccupez-le cher Monsieur, je vous dis que c’est le Président… Le Président de quoi ? (Pffff… il passe une main lasse sur son visage de tribun épuisé) Le Président de la République, mon petit, oui, de la République française, à l’Elysée, c’est cela même, en personne. Pardon ? Je m’en fous que vous soyez dans l’opposition parole de Toto, passez-moi Malfort, bon dieu de bordel de merde !!!….. (un silence, des déclics).
- Allo ? Oui, Malfort à l’appareil…
- Eusèbe ? Oui, c’est moi, le Président. Je vous rappelle : une idée qui pourrait nous sauver. Oui. Vous êtes un homme d’une qualité exceptionnelle… Si, si… Alors voilà… Je vais soumettre l’idée à Washington, Moscou, Pékin et à l’ONU : accepteriez-vous le poste de médiateur exceptionnel ? La situation est exceptionnelle, cher ami, unique. Vous-même, vous êtes un homme exceptionnel, cher ami, un homme unique. Vous êtes donc l’homme de la situation. C’est la première fois que l’existence de la planète est mise en cause par des irresponsables… Pardon ? Cuba ? J’ai dit : par des irresponsables, à Cuba, c’étaient des Chefs d’État n’est-ce pas… Par définition responsables, mais oui… Je vous propose, ne me décevez pas… Mes états d’âme vous indiffèrent ? (le Président passe derechef une main de plus en plus lasse sur son visage de tribun de plus en plus exténué) C’est l’intérêt du pays et du monde que j’envisage… Non, je ne cherche pas à me défausser de mes responsabilités, qu’allez-vous chercher là, mais vous êtes l’interlocuteur, l’Interlocuteur… Au plus près du problème. Je suis sûr que Georgy approuvera, oui, le Président des Etats-Unis… Entre nous, il serait sinon capable de faire des bêtises… Il voulait atomiser le Groenland et toutes les bases des Écolocroques… J’ai réussi à l’en dissuader. Je lance la convocation du Conseil de Sécurité. Vous devez rester sur place pour conserver les liaisons en cours ? Bien sûr ! Mes services viendront installer un système de téléconférence sécurisé… Merci, Eusèbe… Merci.
Ah, encore, je vous le donne en primeur : je compte m’exprimer demain midi à la télévision. Une conférence de presse. Vous êtes invité, bien sûr, mais vos responsabilités nouvelles risquent de vous retenir, je le comprends. Vous avez changé de côté en quelque sorte, vous êtes maintenant un officiel et vous comprenez qu’il faut présenter les choses, les expliquer, n’est-ce pas. Que nos concitoyens comprennent bien la situation et que toute cette crise soit gérée dans le calme. Avec sang-froid…  Je l’annoncerai au cours de la conférence de presse que je prévois pour ce prochain début d’après-midi.
- Je crains fort de ne pas pouvoir y être…
- Je le comprends tout à fait, mais nous pourrons communiquer directement sans ces grand-messes… Et merci encore cher ami, merci pour votre collaboration…

 Eusèbe Malfort repose le combiné, l’air songeur…

- Ma pauvre Jeanne, j’ai bien l’impression que nous sommes dans l’œil du cyclone…

DU HAI II / P1C2E21

P1C2E21 (Partie 1 / Chapitre 2 / Episode 21)

  N°47 / DU HAI II / P1C2E21

 
C’est l’histoire où Victor et Clémentine doivent transmettre un nouveau message

 
Mercredi 20 avril
10 heures
Hai II

 
Ils avaient bien entendu le grondement, au départ du missile… Et puis le bruit du panneau qui se referme. Ils lisaient dans la bibliothèque, Vladimir leur passant des livres qui renvoyaient d’un thème à l’autre la même image idéologique navrante. Il était près de minuit ce mardi 19 avril…
 
Et puis ils sont allés se coucher…

 
Vladimir les a tirés du lit à 9 heures :
- Venez vite, le Numéro Un nous attend dans la bibliothèque !

 
Il est là en effet, et en pleine forme, lorsque, dix minutes plus tard ils le rejoignent :
- Ah, vous voilà ? La nuit s’est bien passée ? J’aime que mes collaborateurs se sentent bien !!
Du nouveau, mes amis : les Américains ont pavoisé !!! Ironisé !!!! Savez-vous qu’ils avaient refusé de croire à notre ultimatum ? Alors je leur ai fait parvenir un mail direct via le Washington Post et je leur ai expédié une patate pour qu’ils comprennent !!!
Il faut qu’ils rentrent dans le rang et qu’ils passent par « La Lanterne », on ne va pas perdre son temps à contacter directement toutes nos provinces, n’est-ce pas ? Vous allez préparer un mail dans ce sens. Vladimir le portera au poste de communication : ils ont reçu un missile non armé à

la Maison Blanche. Le prochain sera armé et atteindra, à mon choix, New York, Los Angeles, Boston ou Chicago ou n’importe quelle grande ville.

Ils doivent appliquer le programme transmis lors de notre précédente communication. Ils doivent passer par l’intermédiaire de « La Lanterne ».
Nous approchons du Groenland et vous aurez bientôt le plaisir de faire connaissance avec notre base principale. Vous pourrez y préparer un reportage, nous présenter tels que nous sommes : généreux, actifs, brillants ! Annoncez-le, mais ne dites pas où nous allons, il faut que le Hai II puisse naviguer sans problèmes. Reposez-vous, vous aurez beaucoup de travail…
Ah, je pense que nous aurons bientôt des nouvelles de vos amis, mon fils, le Numéro Trois, doit être rentré en France. Je suis d’ailleurs surpris de n’avoir encore rien reçu. Mais les communications de l’U118 ne sont pas excellentes et Agotchilho doit être très occupé… Et nous resterons en plongée profonde. Souriez, vous semblez maussades ! Tenez, je vous fais apporter un téléviseur, on annonce un message de votre Président de la République !

  Le Numéro Un sort en chantonnant, laissant Clèm, Victor et Vladimir à leur silence consterné.

  Deux marins apportent un téléviseur monté sur une console, le branchent, l’allument…

Pub pour une marque de crabe en boîte, nausée contenue de Clèm…

  Le tribun fatigué, l’air  grave et le front volontaire, leur annonce ce qu’ils savent déjà, les termes de l’ultimatum (édulcorés dans son discours), le missile sur

la Maison Blanche. La gravité de la situation, la réunion du Conseil de Sécurité et…

 «  Et pour résoudre cette crise majeure, mes chers compatriotes, j’ai demandé, avec l’accord des présidents des Etats-Unis, de

la Russie et de

la Chine, j’ai demandé à ce que le commandement de la cellule internationale de crise que nous mettons sur pied soit confié à Monsieur Eusèbe Malfort, dont la droiture, la compétence et l’implication ont été reconnues par tous, puisque c’est son organe de presse qui sert déjà de lien avec les Écolocroques dont il a, le premier, révélé l’existence.
« Eusèbe Malfort, que les Écolocroques eux-mêmes semblent avoir reconnu comme interlocuteur, sera officiellement investi de l’autorité de négociateur par le Conseil de Sécurité qui se réunira dans les heures prochaines.
« Nous lui apportons notre appui et notre soutien. Nous savons qu’il travaille d’ores et déjà au rapprochement des besoins écologiques majeurs que les Écolocroques ont su mettre au jour, et des possibilités matérielles des peuples de la Terre.
« Mes chers compatriotes… etc, etc…

  Marseillaise, puis portrait d’Eusèbe Malfort tiré de la nécro que la chaîne avait préparée dans un moment d’inactivité.

Victor regarde Clèm, s’approche d’elle pour lui glisser à l’oreille :
- Il ne parle pas d’Arthur !
Et plus fort :
- Allez, on a un courrier à rédiger :

  Du Hai II à

la Lanterne du Fort Subreptice :
  Chers amis,
Le Numéro Un, fort mécontent, est venu nous prier de vous communiquer le document suivant :

  « C’est un truisme de constater l’interdépendance qui existe entre la presse et la politique : inféodée, la presse reflète la politique ; critique, elle se définit par rapport à l’objet de sa critique.

« Or, nous observons qu’un organe de presse géographiquement et sans aucun doute idéologiquement proche de

la Maison Blanche a manifesté une certaine ironie de ton par rapport à nos exigences.

« Cette ironie constitue donc un reflet de l’attitude des autorités politiques.

« Cette ironie est inadmissible.

« Nous l’avons donc traitée de la manière qui convenait en envoyant un avertissement spécifique : un missile SS 20 s’est écrasé devant la Maison Blanche.

« Il n’était pas armé. Le prochain le sera et visera une ou plusieurs des villes suivantes : New York, San Francisco, Los Angeles, Chicago, Dallas, Miami, ou toute autre agglomération de plus d’un million d’habitants.