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Et la Belgique dans tout ça ?

ET

LA BELGIQUE DANS TOUT ÇA ?
 Hier, le 21 juillet, c’était leur fête nationale…


Bien sûr, vu d’ici, des Pyrénées, c’est les Esquimaux-maux depuis l’indépendance du Congo. 
 
Et pourtant… Depuis presque trente ans que je vis sur l’impalpable frontière entre Béarn et Euskadi, il m’arrive de trouver des similitudes lorsque je vois d’aucuns candidats à la députation souffler sur des braises séparatistes pour aller pêcher des voix ou se débarrasser de cantons hostiles et ainsi se donner des chances lors d’une élection… 

 
Et je ne parle pas d’un certain Prédlarép comme dirait Zazie… Ni d’une certaine réforme constitutionnelle (merci, Jack).

 
Alors je livre à vos réflexions une vidéo fabuleuse de l’humoriste wallon François Pirette alias élu-ministre Jean-Marie Pirette ! (pourquoi Jean-Marie ?) Suis pas sûr de parvenir à l’insérer, mais je livre le lien (Ctrl+clic) :

LA VIDEO est supprimée de U-Tube (pb de droits d’auteurs avec la RTB1). Dommage

  Le double langage par lequel on pleure sur les malheurs du « pays » avant de poser des bombes, vous connaissez ? Je parlais de la Corse, par exemple, comme ça…

Merci pour ces documents, Tonton Marcel…

 
TONTON RASPOUTINE

 
Et un entretien intéressant paru dans l’hebdomadaire  « France catholique » avec Luc Beyer de Ryke, auteur de “ La Belgique en sursis”, éd. François-Xavier de Guibert, 165 pp., 15e.

 
FAUT LIRE JUSQU’AU BOUT !

 
Le mal belge
 
lundi 28 janvier 2008

La Belgique pourra-t-elle se relever de la terrible crise politique qu’elle vit depuis de longs mois
?

Avis d’un célèbre journaliste flamand et francophone… 

  Votre histoire familiale est significative. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Je suis né à Gand. Cette ville a vu naître trois hommes célèbres: Charles Quint, Maeterlinck, écrivain francophone des Flandres qui reçut le Prix Nobel de littérature (il faut relire ”La maison dans la dune” -note de Tontonraspoutine-) et De Geyter qui a composé la musique de l’Internationale. Pour ma part, je suis Flamand de langue française. Je suis né dans une ville, où la « bonne société » était divisée en salons catholiques et salons libéraux ; ils se sont ensuite mélangés face à la montée du flamingantisme. J’appartiens par ma famille à la bourgeoisie libérale : mon grand-père et mon père étaient chirurgiens. Mon père est mort jeune et ma mère s’est remariée avec un avocat professeur à l’université de Bruxelles, assesseur au Conseil d’État et bâtonnier à Gand. Mon grand-père maternel était magistrat. Je suis le « mouton noir » de cette famille puisque je suis devenu journaliste !
 
Présentateur du journal télévisé de la RTBF pendant 18 ans, j’ai été au cours de cette même période conseiller provincial de Flandre orientale et pendant 14 ans conseiller municipal de Gand où la loi m’interdisait de prononcer un mot de français.
  Que sommes-nous aujourd’hui, nous francophones de Flandre ? Rien !

Vous avez fait vos études en quelle langue ?

  À l’exception d’un passage de deux années à l’Athénée, j’ai fait mes études en français uniquement. À Gand jusqu’à la fin du secondaire puis à Bruxelles dans l’enseignement supérieur. Dans ma ville natale, j’ai commencé avec les Dames de l’Instruction chrétienne, qui était encore une école francophone, puis je suis allé chez les Frères des Écoles chrétiennes où l’on étudiait également en français. Ensuite ce fut l’enseignement public, à l’école moyenne, puis je suis entré à l’Institut de Gand, qui était une école libre mais non catholique, où les cours de latin, de grec et de français étaient donnés par des professeurs français dépêchés et payés par le Quai d’Orsay. Aucun Belge ne pourrait faire aujour­d’hui le même parcours scolaire en Flandre. Autre impossibilité : au cours de ma vie politique, j’ai été élu dans toutes les régions du pays - à Gand puis à Uccle où je suis toujours conseiller municipal. J’ai été élu comme parlementaire européen dans une circonscription qui regroupait Bruxelles, la Wallonie et le petit territoire de langue allemande. Aucun Belge ne pourrait aujourd’hui être successivement élu par des citoyens appartenant aux trois groupes linguistiques du pays. Sauf, pour l’instant encore – mais pour combien de temps ? - dans le dernier arrondissement bilingue, celui de Bruxelles-Hal-Vilvorde.

 
Comment expliquez-vous la crise politique qui a gravement affecté la Belgique dans les derniers mois de 2007

  Cette crise s’inscrit dans un long processus. Mon livre commence avec la fameuse émission de la RTBF annonçant l’indépendance de

la Flandre. En France, on a parlé de canular. Mais cette émission de fiction était plutôt un acte politique. Son animateur, Philippe Dutilleul, est connu en France grâce à l’émission «Strip-Tease»: il m’avait parlé de son projet et songeait à moi pour présenter l’émission spéciale. Il voulait faire prendre conscience de la situation critique dans laquelle

la Belgique se trouvait – et je ne pouvais lui donner tort. Mais j’étais circonspect, je craignais une «prédiction créatrice», l’annonce fictive de la séparation provoquant un choc conduisant à l’éclatement réel du pays. J’ai différé ma réponse, en pensant que cette émission ne serait pas avalisée par

la hiérarchie. Je me trompais: le présentateur en titre du journal télévisé a accepté de jouer son propre rôle dans la fiction et toute la hiérarchie a participé à l’émission. Sa diffusion a provoqué une onde de choc: 80 % des auditeurs francophones ont cru à la véracité de la nouvelle car le scénario était déjà dans toutes les têtes. Chacun savait que tous les dossiers communautaires seraient mis à plat après les élections et que, par conséquent, la formation d’un gouvernement serait ex­traordinairement difficile. L’émission n’a pas créé la crise mais elle a contribué à son emballement.

  Venons-en à ces dossiers communautaires. En France, on ne se rend pas compte de ce que peut signifier leur remise à plat.

Je commencerai par la fin. Du côté francophone, l’écrasante majorité des citoyens ne veut pas la division du pays. Les francophones, bruxellois ou wallons, veulent le statu quo et beaucoup ont la nostalgie de

la Belgique d’autrefois. Les Flamands veulent une profonde réforme de l’État. Mais la majorité des néerlandophones n’est pas séparatiste: seule une minorité -il est vrai importante- milite en ce sens. Mais l’écrasante majorité souhaite un approfondissement du confédéralisme. Or ce confédéralisme est de plus en plus un séparatisme de facto. Nombre de Flamands veulent que

la Sécurité sociale soit coupée en deux, que l’organisation judiciaire soit elle aussi scindée, certains voudraient des plaques d’immatriculation différentes pour les automobiles: la volonté de vivre séparément sous un label commun est flagrante. J’ai souvent en­tendu dire dans des milieux flamands qui ne sont pas nécessairement extrémistes: Avec

la Belgique si l’on peut, sans

la Belgique s’il le faut. Démocrate-chrétien, Premier mi­nistre pendant douze ans, père du fédéralisme, Wilfried Martens croyait que le fédéralisme était un processus qui trouverait un jour son achèvement. Il se trompait: le processus ne peut être arrêté.

  La Belgique a maintenant un gouvernement…

Guy Verhofstadt a réussi un tour de force en mettant sur pied un gouvernement transitoire: il durera jusqu’au 23 mars, date à laquelle Yves Leterme devrait lui succéder. Ce dernier, entouré d’un groupe de personnalités politiques qualifiées de « sages », est en train de préparer des réformes institutionnelles. Nul ne sait ce qui se passera lorsqu’il sera en mesure de les présenter.

  Dans l’histoire de la Belgique, quels sont les facteurs qui expliquent ce processus?

Le premier, c’est bien évidemment la révolution de 1830 et la constitution de l’État belge. À ce propos je précise que la fête nationale belge ne célèbre pas la révolution du 21 juillet 1830 mais le 21 juillet 1831, date de la prestation de serment du premier roi des Belges, Léopold Ier, marié à Louise-Marie, fille de votre roi Louis-Philippe. Il est important de souligner que cet État est né d’une révolution bourgeoise et qu’il va être gouverné en français du nord au sud: toute la classe intellectuelle, les médecins, les magistrats… sont francophones. Il n’y a pas alors une langue flamande unifiée mais des patois qui balkanisent cette partie de la Belgique. Le deuxième fait important, c’est la guerre de 1914-1918.
Avant d’écrire mon livre, j’ai rencontré des personnalités de toutes les obédiences et de toutes les communautés. Quand je parlais à des Flamands, y compris à de jeunes Flamands, tous évoquaient

la Grande Guerre. Pour résumer en une phrase sans doute excessive mais qui est pour les Flamands d’une criante vérité: sur le front, on commandait en français et on mourait en flamand. C’est pendant la première guerre mondiale qu’un petit cercle d’intellectuels flamands se lie à l’Allemagne wilhelminienne. Celle-ci pratique

la Flamen­politik: le gouverneur allemand Von Bissing crée la première université flamande à Gand: on y parle flamand mais on y pense en allemand. Cette université disparaîtra en 1918 mais dans l’entre-deux-guerres on assiste à une montée impressionnante du mouvement flamand. Certains de ceux qui avaient collaboré avec les Allemands pendant la guerre de 1914-1918 reprendront la politique de collaboration pendant la seconde guerre mondiale – par exemple Auguste Borms, fusillé en 1946. Après

la Libération, la répression sera dure et les blessures resteront profondes dans le mouvement flamand.

  Il y eut des collaborateurs, non des moindres, chez les francophones !

Léon Degrelle fut le chef de la division SS-Wallonie. Mais que reste-t-il du rexisme aujourd’hui? Rien.

La Collaboration flamande, quant à elle, n’était pas liée à un homme mais elle est beaucoup plus profonde et étendue que

la Collaboration francophone.

  Vous accordez une grande importance à l’éclatement de l’Université de Louvain…

Que l’on soit catholique ou non, le traumatisme créé par la division entre l’Université de Louvain-la-Neuve et l’Université de Leuven reste profond. Louvain était une des plus prestigieuses universités catholiques du monde! Souve­nons-nous du slogan de l’époque qui est aujourd’hui repris: Franse ratten rol uw matten (rats français roulez vos tapis!) On a divisé la bibliothèque en numéros pairs et impairs - les uns allant aux francophones, les autres aux néerlandophones. Péché contre l’esprit!

  La monarchie maintient malgré tout l’unité?

C’est vrai et c’est faux. Je reprends la formule célèbre d’un ancien Premier ministre socialiste, Achille Van Acker, qui était très hostile au roi Léopold pendant la Question royale: « La Belgique a besoin de monarchie comme de pain». Sans monarchie,

la Belgique cesserait d’exister dans les huit jours. En République, se poserait immédiatement la question du chef de l’État: un président wallon, flamand, bruxellois? Cela dit, la monarchie ne suffit plus à préserver l’intégrité de

la Belgique. Nous sommes dans un régime de particratie absolue. Le roi ne nommera jamais un ministre qui n’aurait pas l’aval des partis. Le roi Albert n’a pas l’influence qu’avait le roi Baudouin grâce à l’expérience qu’il avait acquise au cours de son long règne. Le roi des Belges est en mauvaise santé et sa succession n’est pas assurée car le prince Philippe a débordé de son rôle, par exemple en critiquant le Vlaams Belang, en signant un document patronal ou en prenant publiquement à partie des journalistes flamands. Pendant

la Question royale, 70 % des Flamands étaient favorables à la monarchie, alors que maintenant une importante minorité souhaite une République flamande.
Bruxellois et Wallons ne s’aiment pas beaucoup. Les Flamands considèrent que Bruxelles est la capitale de

la Flandre et ils voudraient partir en annexant la ville et en accordant des facilités aux francophones bruxellois. Le morceau est sans doute trop gros, mais l’intention est clairement exprimée. Les francophones constituent entre 85 et 90% de la population –dont 44% sont d’origine belge. La proportion des immigrés, dont beaucoup sont citoyens belges, est donc importante. Cela permet aux Flamands d’affirmer que Bruxelles est une ville multilingue dans laquelle on compte 10% de néerlandophones mais aussi des anglophones, des arabophones, etc. Pour eux, c’est une grande ville internationale en territoire flamand. Tout cela est exagéré mais il est vrai que Bruxelles est sur la ligne de front. Nous avons autour de Bruxelles les communes «à facilités». Bruxelles est totalement encerclée par des territoires flamands et les communes «à facilités» sont composées d’une très forte majorité de francophones (entre 70 et 80%). Jusqu’ici ils disposaient de «facilités linguistiques» en matière administrative, juridique et politique (voter par exemple pour des candidats francophones). Mais les Flamands les remettent en question et de toute manière exigent que les délibérations municipales soient prises en langue flamande: s’il y a un mot de français, les décisions sont annulées par

la tutelle. Frank Vandenbroucke, le ministre flamand de l’éducation, qui est socialiste, écrit que la loi ne lui permet pas encore de régir l’usage de la langue dans le domaine privé. Je connais des communes où les commerçants ne peuvent pas présenter leurs produits en français et où il est interdit de vendre un terrain à une personne ne connaissant pas le flamand. À Fouron, il a été décrété que l’usage du français constituait un «trouble à l’ordre public». Voilà où nous en sommes. Pour en revenir à Bruxelles, je remarque que la capitale est prise dans le mouvement général de communautarisation: les Bruxellois se sentent avant tout bruxellois, plus que belges. Certains d’entre eux souhaitent que leur ville devienne un district européen.

La Wallonie n’est pas aussi unie qu’on le croit. Si

la Flandre fait sécession, il y aura une République flamande et non une unification avec

la Hollande. La province wallonne du Luxembourg est attirée par le Grand Duché alors que les Liégeois sont francolâtres.

  Comment voit-on cette crise dans les institutions de l’Union européenne?

Avant d’écrire mon livre, je suis allé au Comité des régions où l’on m’a tenu des propos officiels qui ne me renseignent pas vraiment sur la politique européenne: «On encourage les régions mais dans le cadre des États» m’a-t-on dit. Mais si j’en juge d’après un entretien avec Hubert Védrine, la Commission, en encourageant financièrement les régions, a «joué avec le feu». Aujourd’hui, devant ce qui se passe en Belgique, elle est inquiète. Elle se souvient que son siège se trouve à Bruxelles. On la sent prise entre son désir de régionalisme et la crainte de voir des mouvements nationalitaires tels les Catalans et les Basques durcir leurs revendications. «L’Europe aux cent drapeaux» voulue par l’indépendantiste breton Yann Fouéré est une image poétique, mais aussi l’incertitude attachée au morcellement et à l’éclatement des Nations qui transformerait l’Europe en habit d’Arlequin.

TU PEUX M’APPELER JEAN / P3C2E19

P3C2E19 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 19)

 
N°208 / TU PEUX M’APPELER JEAN / P3C2E19

 
C’est l’histoire où Frère Jean des Entonnoirs raconte sa vie et dévoile ses origines exotiques. Où se confirme l’importance de l’orthographe…

 
Jeudi 16 juin
11 heures et quelques

La Lanterne du Fort

  Cet épisode fait suite au précédent : Crise de Foi P3C2E18 (lien).
 
Frère Jean se retourne, l’air las, incline la tête sur la table, roseau vaincu par le poids de ses pensées autant que par le destin, et y repose ses poings fermés, comme on dépose les armes :

 
- Voilà… Toute mon histoire se trouve dans la réaction de ce Monsieur…
- Ce Monsieur, c’est Jules Mouchoir, l’interrompt Jeanne…
- C’est notre meilleur, notre plus proche… Je ne peux même plus dire collaborateur, tant il nous est proche… Il est des nôtres… C’est lui qui assume la plus grande partie du travail au journal, maintenant que je suis en retraite, que mon fils Arthur a d’autres préoccupations liées à l’urgence des évènements, et que notre ami Victor Bourriqué est retenu par des obligations familiales, puisqu’il vient d’être nommé papa. C’est lui qui tient la boutique, si je puis dire. Jules est un ami… Et il ne pouvait pas savoir. Mais je suis heureux pour lui de ce qu’il nous a dit. Je ne soupçonnais pas qu’il pût être amoureux… N’est-ce pas, Jeanne ?
 

Jeanne


Non, nous ne soupçonnions pas que tu pouvais être amoureux, Jules…
 

Mouchoir rougissant


Amoureux, c’est trop dire, je vous assure…
 

Eusèbe


Toujours discret… A ton aise, mon ami…
 

Mouchoir

Mais Patron…
 

Jeanne

Un amour impossible…
 

Eusèbe

Ou pour le moins stérile…
 

Cloclo romantique

Oh, le pauvre Monsieur
 

Mouchoir
qui rougit sous le coup d’un éveil hormonal imprévu, mais se risque discrètement à une audace


Appelez-moi Jules…
 
Cloclo rit, ce qui lui va bien, car, lorsque Cloclo rit, Cloclo rit bien, dans l’aigu, mais point trop. Rossignol, mais pas crécelle. 
 
Et Cloclo qui rit dit[1] :
  - Pardonnez-moi, mais j’aimerais comprendre ce qui se passe, aussi bien pour Frère Jean, que j’affectionne, que pour Monsieur Mouchoir, qui m’est fort sympathique…
- Appelez-moi Jules…
- Moi, c’est Cloclo…
- Oui, reprend Eusèbe qui retrouve son sérieux. C’est pour cela que je vous ai proposé de venir… Mais d’abord, Frère Jean, il serait sans doute utile que vous nous exposiez ce qui vous tracasse tellement. Vous avez commencé par nous dire que vous traversiez une crise de Foi (sans « e » précise-t-il verbalement à l’intention de Mouchoir qui suit la conversation mais n’a pas accès à son orthographe)…

- Je ne voudrais pas abuser de votre temps, mais… hésite Frère Jean des Entonnoirs… Tu peux m’appeler Jean, ajoute-t-il à l’adresse de Jules, se conformant ainsi, dans un réflexe poli par l’usage, aux instructions pastorales n°532 inspirées de Vatican II, et intitulées « De la rhétorique à utiliser pour aborder stratégiquement un public de Djeunes »…

- Votre cas nous intéresse, l’encourage Jeanne, outre la sympathie que vous nous inspirez à titre personnel, il pourrait se révéler… utile, précieux, de le comprendre : vous êtes le premier que nous ayons désintoxiqué… C’en est au point que je vous demanderai la permission d’enregistrer notre entretien…
- Bien sûr, mais il faudra quand même m’expliquer de quoi vous m’avez “désintoxiqué”… 
 
Il laisse passer un temps, et n’obtenant pas d’autre réponse pour l’instant, il se lance :

  - Eh bien voilà… Je m’appelle Orson Berserkir öd Bärne[2], dit « Akslaq ». En religion, je suis Frère Jean des Entonnoirs. Originaire de Syldardurie…
- Oooohhhh ! l’interrompt Cloclo Chatapus, ça c’est drôle alors ! Mon grand père était de Debrecsenow ! Il a fui le pays pendant la guerre, pour se réfugier en France, et…
- Debrecsenow ? s’écrie à son tour Frère Jean ! Ça, c’est rigolo ! Nous voilà presque pays…
- C’est touchant, roucoule Cloclo en glissant sous la table une main émue. Je ne l’ai pas beaucoup connu, et… Ohhh… comme c’est touchannnntttt…

 
- Je… oui. Bon, se reprend Frère Jean en repoussant à regrets la touchante menotte avec un sourire crispé, car la table soudain oscille. En fait, je suis né dans le Massif des Zmyhlpathes, là où furent installées une usine atomique et une célèbre base interplanétaire tournée vers le soleil, quoiqu’elle ne permit d’atteindre que la lune[3], des installations qui ont été démantelées par les Russes. 

  Frère Jean baisse sa tête massive, avec une ombre de sourire, comme s’il accueillait de très anciens souvenirs, puis il poursuit :

 
- Mes parents étaient des charbonniers qui vivaient dans la grande forêt de nos montagnes une existence nomade, au gré des chantiers de bûcheronnage de l’été, se réfugiant dans un petit village troglodytique oublié du monde pendant l’hiver. Mon père s’appelait Bero Akslaarjuk, et ma mère Artio Arnainnuk[4]. Et je les ai suivis jusqu’à l’âge de dix ans, d’un camp de charbonniers à l’autre. Ces années passées au sein de la grande nature ont été les plus heureuses de ma vie, même si cette existence était rude et, sauvage. Nous vivions de la fabrication de charbon de bois, et d’un peu de chasse… Ceux qui partageaient notre mode de vie étaient aimables et accueillants, mais nous étions rejetés du reste de la population, qui manifestait à notre égard une certaine ambivalence cependant, dans la mesure où ce rejet se trouvait assorti d’un respect craintif. Disons que nous étions tenus à distance, ce qui d’ailleurs nous convenait fort bien, autant qu’il m‘en souvienne. J’ai compris plus tard que cette petite communauté des charbonniers de Syldardurie était totalement endogame et vivait selon des codes particuliers, ce qui la faisait ignorer du reste du monde. Depuis toujours, elle limite son développement en envoyant à l’extérieur ses fils surnuméraires. Il n’y a jamais de filles surnuméraires. Très curieusement, ceux qui en sortent n’y reviennent pas, ou alors très brièvement. Je n’en ai jamais vu revenir en famille… 
 
Il hoche la tête et poursuit :

 
- Nos familles à nous comptent en général trois enfants, deux garçons et une fille. J’avais un frère aîné, et puis une sœur est née. En tant que deuxième garçon, j’ai été tout naturellement désigné pour aller étudier à Klown, la capitale de notre pays. Notre communauté y possède une grande maison, appelée Luola, où vivent tous les garçons qui se trouvent dans mon cas. Ils y apprennent à vivre dans le « monde du dehors » et se préparent à poursuivre des études destinées à les aider à s’y insérer. Mais, si nous partons ensuite dans le vaste monde, nous n’y fondons jamais de véritables familles, comme c’est le cas à l’intérieur de notre communauté de charbonniers : la devise gravée au fronton intérieur de Luola est d’ailleurs « Mal est qui mêle d’amours[5] », et quiconque en sort ou y rentre ne peut manquer de la lire… Nos maîtres, eux-mêmes issus de notre communauté et « fils surnuméraires » comme nous tous, nous expliquaient que nous devrions, dans ce « monde du dehors » nous garder d’amours humaines, comme contraires à notre nature. Mais que peut-être, un jour, cette devise se révèlerait contenir un sens caché, qui nous rendrait un éclat perdu. Divagations nostalgiques propres aux peuples minoritaires, sans aucun doute… Et de fait, ceux d’entre nous qui se sont égarés dans de telles alliances, car bien sûr, il y en a eu, en ont tous constaté la stérilité. En revanche, il courait la légende de couples mythiques qui pourraient se reformer entre nous, les « surnuméraires » et les membres d’un autre groupe que personne n’a jamais pu trouver… Certains s’y consacraient, dans une sorte de quête d’un graal plus ou moins fantastique, ou de la fin’amor, comme disaient les poètes courtois que l’on nous faisait lire…
 
Cette fois, c’est avec dérision qu’il hoche la tête. Comment peut-on être aussi naïf ?

Puis il poursuit :

 
- Pour ma part, j’avais été marqué durant mon enfance solitaire, d’un profond sentiment que je qualifierai de mystique, et qui m’a poussé vers des études religieuses. J’ai voulu conserver le contact avec Frère Oiseau, comme aurait dit François, le fondateur de notre ordre… Je me sentais proche de son histoire, lui qui avait converti un loup, moi qui avais fraternisé, dans mon enfance, avec un jeune ourson, que nous avions recueilli, comme cela se faisait souvent dans nos familles… Et même avec un ours. Mais je ne veux pas entrer dans le détail de ma vie… De plus, notre « Mal est qui mêle d’amours » n’était-il pas voisin de son « C’est le corps qui est l’instrument de tout péché » ? C’est du moins ainsi que je l’interprétais alors…
 
Il redresse le front, avec un regard de défi, qui évite soigneusement celui de Cloclo Chatapus (qui a l’air de penser : cause toujours mon bonhomme).

Puis il reprend :

 
- En bref, je suis devenu franciscain, et j’ai été envoyé pour relever un petit monastère perdu des Pyrénées, au-dessus de Marinoval, comme je vous l’ai dit, avec deux frères, il y a cinq ans de cela. Cela me convenait d’autant plus que je voyais dans ce Béarn où j’allais venir, comme un écho du pays des ours qui avait modelé mon enfance : par mon nom, Orson öd Bärne je me sentais proche du Béarn, qui se prononce presque de la même manière.
Depuis trois ans, nous sommes six, et nous travaillons d’arrache-pied à redresser ce prieuré que nous avons trouvé en ruines et qui n’avait intéressé personne jusque là, puisque ni son architecture ni son site ne sont remarquables…
 
- Mais la population vous ignore, remarque Jeanne. Nous-mêmes, qui vivons tout près et dont le métier est d’être informés de ce qui se passe…


[1] Non, « cloclokiridi », ce n’est pas du basque, même si ça chante tout comme…

[2] Les mythologies nordiques et des peuples finno-ougriens, en particulier (dont se rapproche le basque) ont conservé la trace d’influences très antiques : les « Berserkir », ou Chemises d’Ours, étaient des soldats d’Odin, garde rapprochée du chef Viking, qui partaient au combat vêtus de la seule peau d’un ours qu’ils avaient tué, « enragés comme des fauves, mordant leur bouclier, tuant tout sur leur passage… ils sont invincibles. » (Snorri Sturluson, Ynglinga Saga, vers 1220-1230, cité par Michel Pastoureau « L’ours ». Un bouquin formidable.)

[3] Mais c’est le lot fréquent et tintinnabulant de nos œuvres humaines qui, tournées vers le ciel, finissent dans la lune… Je ne sais pas pour vous, mais déjà tout petit, on m’a parlé de fusée pour me mettre un suppositoire ! Plus tard, on est allé jusqu’à me parler d’amour pour au moins tenter de… Mais j’avais appris à me défendre !

[4] Toujours ces influences chez les peuples du Grand Nord : Akslaq : Ours Noir ; Akslaarjuk : Petit ours noir ; Arnainnuk : « Gentille femme » en inuit. (« Etre et renaître Inuit » de Bernard Saladin d’Anglure. Un bouquin formidable. Aussi.)

[5] Attribué à René d’Anjou.

LE TAPAS’EMBAL’ / P2C1E1

P2C1E1 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 1)

  N°80 / LE TAPAS’EMBAL’ / P2C1E1

C’est l’histoire où Begoña-Conception et sa soeur, Gerañum-Assomption recherchent des saucisses. On découvre le système Super-Troc.



Deux ans ont passé..
.




Lundi 2 mai
Saint Tignous sur Nivette 
Le Tapas’Embal’

- Je ne sais pas si on aura assez de saucisses.


Begoña-Conception s’inquiète toujours pour son approvisionnement.

Au début, c’était facile : sa sœur jumelle
et elle-même avaient repris l’établissement ouvert en franchise depuis quelques années dans l’ancien presbytère, face à l’abbatiale. Leur prédécesseur avait dû quitter Saint Tignous sur Nivette à la suite de sombres histoires avec la Mairie, ou avec le bar de Mado, ou avec les deux.

  Begoña-Conception n’a pas tout compris, mais il devait s’agir de pots de vin qui auraient été versés à contretemps pour évincer Mado, qui n’aurait pas apprécié la méthode, l’aurait fait savoir haut et fort, et… bref, le Maire aurait suggéré discrètement au prédécesseur en question d’aller planter ses vignes ailleurs pour ne pas être éclaboussé. Parce que le Maire n’aime pas les éclaboussures.

  Et la franchise s’est trouvée libre. Les sœurs, déjà insérées dans le circuit Tapas’Embal’, y ont été envoyées par le PDG lui-même, en mission de redressement, en quelque sorte. Elles ont fait amie-amie avec Mado (il y a de la place pour tout le monde, on serait plutôt complémentaires, on n’est pas sur le même créneau, on ne se fait pas concurrence, etc…) et se sont montrées à la fois plus discrètes et plus généreuses avec le Maire, ce qui leur a valu l’estime de tous.
 
Mais maintenant, avec tout ce mauvais temps et toutes ces tensions politiques, on ne sait plus très bien à quoi se raccrocher.
 
Et on manque de saucisses. 
 
Il faut dire que jusqu’aux « évènements », qui ont conduit à la disparition du Gulf Stream et de Tanger, la marchandise leur était fournie quotidiennement depuis l’Espagne. C’était le règne heureux du « flux tendu » où la commande du lendemain partait le soir et où l’essentiel des tapas vendus étaient froids et « à emporter », en préemballé.
 
Le PDG avait conçu son marketing à la façon des distributeurs de pizzas ou de produits asiatiques, avec une salle de restaurant du genre « restauration rapide » et un comptoir de vente. Bien sûr, le cadre était très différent et se trouvait agrémenté d’un coin toros et castagnettes.

Les serveuses (on les appelait comme ça), déclarées et payées au minimum, remboursaient leur salaire officiel sur leurs gains occultes la balayette[1] et se trouvaient ainsi autofinancées. Largement décolletées, elles balançaient d’amples jupes entre les petites tables et se devaient d’être gitanes et complaisantes. Elles versaient à l’établissement qui les recevait un large pourcentage sur ces gains occultes la balayette. Les serveurs, tous à petit cul[2] moulé dans un pantalon noir et en chaussures à talons hauts et larges, devaient savoir danser le flamenco en fin de soirée-guitare-ay-ay-ay-ma-mère-qué-y’ai-mal-à-mon’-corazon’. Le tout noyé de jerez ou de vino tinto selon les moyens du client.
 
Mais maintenant tout est plus compliqué. Les camions d’approvisionnement qui faisaient la tournée des boutiques depuis les entrepôts-relais ou même directement depuis l’usine ne passent plus la barrière enneigée des Pyrénées, les caboteurs qui les ont relayés restent lents et soumis aux intempéries. Certains petits ports ont dû être abandonnés : le niveau de l’Atlantique a baissé de près de trois mètres en deux ans à cause de la glaciation et de tout ça…
 
Alors, il faut se débrouiller avec les moyens du bord. 
 
Et en plus, le PDG a disparu, atomisé avec son yacht en plein détroit de Gibraltar.
 
Begoña-Conception s’est retrouvée à la tête d’une entreprise en perdition. Qu’elle a brillamment sauvée puis développée. Sa solution : fabriquer les tapas, que jusque-là elle se contentait de déballer et de mettre à température. Simple mais fallait y penser. Et oser. Mado l’a aidée. Et bien sûr Gerañum-Assomption, sa sœur jumelle puînée et de ce fait naturellement subordonnée. Là où Begoña-Conception gère, prévoit, conçoit, commande, Gerañum-Assomption exécute avec la grâce le charme et l’enthousiasme de sa tendre jeunesse (elle est née vingt minutes après sa sœur et dès le départ, sa mère l’a trouvée plus facile à vivre). Il a bien sûr fallu embaucher, mais dans le contexte de débandade générale consécutif aux « évènements », ce n’est pas d’une grande difficulté.
 
Dans l’immédiat, le problème est celui de la saucisse. D’autant qu’elles attendent des visiteurs de marque : le Maire a annoncé qu’il « passerait grignoter quelques bricoles » sur les quatre heures, avec la nouvelle pédégette du groupe, qui, en plus, vient de racheter la conserverie Lartigo. Conserverie de saucisses installée depuis deux générations à Saint Tignous sur Nivette et à l’arrêt depuis deux mois pour défaut d’approvisionnement en matière première. D’où le problème.
 
Et Begoña-Conception tient à prouver qu’elle est capable de toujours trouver une solution. Bien sûr, personne, et surtout pas la nouvelle pédégette, ne pourrait lui reprocher de manquer de saucisses pour ses tapas, mais c’est un point d’honneur. Na.
 
Déjà l’appro en canapés est assuré, via la Boulangerie Verte de

la Marée au Grand Port qui dessert toute la région, et pas seulement en pain d’algues, mais aussi en pain ordinaire et en conserves de crabes. Depuis peu, on trouve aussi dans leur gamme des soupes de la mer de toutes sortes fabriquées avec des produits bizarres, mais c’est plutôt bon, et Begoña-Conception les a ajoutées au gaspacho qu’elle proposait déjà sur sa carte. 

Mais ils n’ont pas de saucisses. 
 
Alors elle se décide à décrocher son téléphone. Qui fonctionne, pour une fois.
 
- Allo, Super Troc ? (les enseignes de grande distribution, hier ennemies entre elles, ont eu vite fait de se regrouper dans l’adversité en un seul Super Troc) Oui, bonjour, je suis une cliente-recycleuse fidèle et privilégiée (bien obligée, tout le monde l’est). J’aurais besoin de deux kilos de saucisses du genre chipolatas pour dans une heure. Est-ce que vous avez ça dans vos fichiers ?
 
Ça l’agace Begoña-Conception de devoir recourir au « système » de récup’échange généralisé qui fait la fortune de Super Troc et occupe de manière quasiment forcée les loisirs et l’espace de vie de la majorité des citoyens du monde développé. Surtout les chômeurs, parce que les indemnités suivent une tendance inverse de celle de la météo : elles fondent quand la neige s’installe. Elle, elle serait plutôt restée du genre consommatrice dans l’âme : tu vas au magasin, t’achètes, et basta. 
 
L’idée de devoir stocker tout ce qui lui tombe sous la main d’utile et d’accessoire pour engraisser une centrale de troc qui n’aura rien d’autre à faire que de mettre en relation un fichier d’offre à un fichier de demande lui colle des boutons. Le Tapas’Embal’ dispose bien sûr d’une pièce de réserve (surtout riche en savon d’ailleurs, dont elle a trouvé un lot important dans un entrepôt de la chaîne lorsqu’elles se sont installées. Il était destiné à des « établissements spéciaux » de Tanger, mais après les « évènements », Tanger…), mais elle a autre chose à faire qu’à passer son temps à racler les clapiers de campagne ou les serres de balcon pour chasser le lapin d’élevage à la maison ou le poireau d’occasion. 
 
Alors, elle a créé son réseau de fournisseurs, artisans pour la plupart, et tant pis pour la Grande Redistribution. Bon. La cote des saucisses est au plus haut et la cote du savon au plus bas. Bien sûr. Et Super Troc devient propriétaire de cinquante kilos de son savon contre deux kilos de saucisses qui lui seront livrées dans l’heure. Et le livreur apposera les scellés sur le savon en apportant les saucisses. D’ailleurs, il a un passe pour la réserve. Parce que, bien sûr, Super Troc ne stocke rien. Coût de la transaction et de la livraison : cinq euros… Il viendra chercher le savon sans avoir rien à demander lorsqu’un autre client-recycleur en fera la demande. Begoña-Conception est persuadée qu’à ce moment-là, la cote du savon aura grimpé, et que s’il propose des saucisses, celles-ci seront au plus bas. Comme ça, au hasard. Bon. L’essentiel, c’est qu’elle aura ses chipolatas.

En cuisine, on s’active et les plateaux sont prêts dès trois heures. Pas de coupure d’électricité pour l’instant. Croise les doigts, Begoña-Conception, croise les doigts…
 


[1] Car la balayette est toujours occulte, et réciproquement.

[2] Parce que ce sont des Espagnols. L’ethnologue Pierre Desproges a démontré qu’il s’agit là d’une spécificité ethnique.