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CONSEILLER FINANCIER / P3C1E43

P3C1E43 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 43)

 
N°188 / CONSEILLER FINANCIER / P3C1E43

 
C’est l’histoire où le commissaire Ravot reçoit la plainte de Le Vacher Arsène, Conseiller en Matière de Finance, qui se juge trahi par Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, en sa mort.

 
Lundi 13 juin
19 heures
Chez Mado (suite)

 
(Le début est en P3C1E43).

  - Monsieur le commissaire ? Je souhaiterais me plaindre, manifester ma contrariété…

 
Ravot lève les yeux sur le nouvel arrivant qu’il n’a pas entendu venir. 

  Il pensait à Lepif, qui doit interroger la famille d’Hilarion-Jovial.
 
Bon courage. 

  Et en levant les yeux, il découvre un étrange personnage, qui le regarde avec un très curieux mélange de morgue hautaine, de certitude absolue et de crainte nerveuse, au travers de bésicles hérités d’un autre siècle et sans doute d’un brocanteur onéreux qui a dû bien rigoler en les fourguant au bonhomme. Le geste hautain qu’implique leur maintien tend les fanons de son cou rougeaud agités comme fraise de dindon au vent menu de ses paroles sèches. Veste, gilet et chaîne de montre tout comme les souliers soigneusement cirés où casse le pli du fendard : on est soigné sur soi…

 
- Le Vacher. Arsène Le Vacher, Conseiller en Matière de Finance… Monsieur le commissaire (le Commissaire, pardon), j’ai demandé à vous rencontrer en vos bureaux où il m’a été dit que j’aurai quelque fortune à vous trouver en ces lieux (regard qui montre que l’on dissimule une appréciation pour le moins mesurée pour le lieu en question) où vous auriez vos usages…
- J’ai, Monsieur, j’ai…
- Me permettrez-vous ? (du binocle, il désigne une chaise)…
- Faites, Monsieur, faites…
- Bien (il semble gêné, assis d’une fesse au bord de la chaise très ordinaire du type standard de celles dont Mado a banalement garni son estaminet)… Pittoresque, n’est-ce pas (il balaie les lieux d’un geste prolongé par l’inévitable binocle) ?

  Mado s’est approchée :
- Et pour Monsieur, ce sera (elle regarde Ravot comme pour s’excuser de n’avoir pu intercepter l’individu) ?
- Oui, oui… Un Fernet Branca, je vous prie…
- Un Fernet Branca, répète-t-elle, en loufiate avertie qui sait quelle purge employer les lendemains de cuite pour garantir sa basse-cour des renards sournois toujours prêts à jaillir de leur terrier nauséeux, et elle s’esbigne vers son rade pour concocter l’horreur.

 
- Eh bien, Monsieur le Vacher ? Au fait, je vous prie, au fait…

  Mado vient poser devant l’individu un verre dont le fond épais est destiné à limiter la quantité de contenu par l’ampleur du contenant : c’est la dose qui fait le poison, paraît-il. 

 
Elle se retire. 

  Ce qu’attend ostensiblement Le Vacher qui la toise au travers de ses bésicles.
 

- Charmante personne, n’est-ce pas ? Un peu frustre sans doute, manque de conversation, mais…
- Oh, ne vous y fiez pas, ne peut retenir Ravot, il est docteur en droit de formation et bistrotière par vocation…
- Que diable… se reprend Le Vacher qui semble du coup reculer sur sa chaise, comme s’il craignait de se trouver démasqué…
- Bref, Monsieur, bref, s’il vous plaît…
- Oui, bien sûr… 

  Il soupire et se tourne face à Ravot :
- A qui se fier, n’est-ce pas, Monsieur le Commissaire ? C’est un peu ce pourquoi j’ai souhaité vous rencontrer es fonctions…
- Ès… On dit ès fonctions. « Es » sans accent est le symbole chimique de l’einsteinium…
- Vous en êtes certain ?
- J’en suis certain, la petite Amélie me l’a confirmé hier encore…
- Mais les allégations de la petite Amélie…
- Elle est officier de police et s’exprimait ès fonctions…
- En ce cas, je m’incline devant l’Autorité de la fonction, qui prime la personne, la sous-tend et la transcende…
 
- Au fait, Monsieur, au fait…
- Pardonnez-moi, mais c’est vous-même qui soulevâtes ce point d’orthographe… D’un grand intérêt, je le reconnais… Encore que légèrement polémique… 

  Ravot manifeste une ombre d’impatience : Tsss…

 
- Oui. Bon. Voyez-vous, Monsieur le Commissaire, je me trouvais en affaire avec un Monsieur que vous devez connaître, puisqu’il s’agit de Monsieur Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, qui est mort…
- Toutes mes condoléances…
- Ah, mais non ! Si dol il y a, j’en suis victime ! Et je n’aurai point l’audace de vous demander de me condoléancer, ce qui serait abuser, mais bien plutôt de m’aider à en obtenir réparation ! En deux mots : je suis trahi !!!
- Pardon ?
- Positivement trahi ! Comment ! Voilà un Monsieur, et avec lui sa famille, dont le patronyme semblait garantir le sérieux, n’est-ce pas, ne sommes-nous conjointement particulaires, un Monsieur, donc, qui a fait appel à mes Conseils éclairés pour réaliser quelques opérations financières ou immobilières. Bon. Jusque là, rien que de très normal, puisque je suis Conseiller en Matière de Finance. Mais ce Monsieur, appuyé par sa sœur, qui se dit elle-même de si bon conseil (je vous demande un peu), et qui, quoique mariée à un certain Lebièvre (en un seul mot), a tenu à conserver son nom de famille originel, sans doute plus… particulaire que celui de son pauvre époux dont nous ne parlerons pas, ce Monsieur, donc, m’incite à participer à l’érection, si j’ose dire, d’un hôtel. Tout à fait respectable, l’hôtel, il va de soi. Il disposait à cette fin de fonds issus d’une opération immobilière qui cette fois concernait un lotissement que sa position lui avait permis de faire construire, ce en quoi je l’avais quelque peu conseillé préalablement, et il avait su se faire épauler par un autre de ses amis, excellent cuisinier, brillant professionnel de l’hôtellerie, pour l’aspect technique de la chose, les plans, les normes, les cuisines, la marche en avant, l’ache à CCP, et tout cela. Très beau concept, professionnalisme total. Je suis même allé jusqu’à y engager quelques menus picaillons, trois fois rien, par sympathie. La construction achevée, et sur mes Conseils, toujours, mais il faut bien dire qu’il en avait lui-même et dès le début prévu la nécessité, il se débarrasse du cuisinier initial, qui lui aurait coûté trop cher, pour un autre moins onéreux. Il avait bien sûr pris la précaution de ne signer aucun engagement écrit à cet ami qui avait effectué ce travail dans la perspective de diriger l’établissement, ainsi que de Sainte Fouillouse l’avait habilement laissé sous-entendre. Tout juste lui avait-il donc avancé des promesses verbales, de l’amitié, quelques flatteries bien placées, trois fois rien… Rien que de bonne gestion, n’est-ce pas, pourquoi payer 10 ce qu’on peut payer 5 ? Bref, un parfait gestionnaire. Je me réjouissais d’avoir ainsi gîté quelques piécettes. Tout cela pour vous dire quel tableau m’était présenté.
- Mais il est mort, et je ne vois pas…
- Mais justement ! Hic jacet lepus[1], comme dit le latiniste ! C’est de là que jaillissent les puces ! Il m’a trahi ! Doublement trahi, même… 

  Le Vacher trempe les lèvres dans son verre et relève la tête avec une grimace :
- Il n’est pas à 23°, comme il est préconisé dans le numéro 12 de la revue Gaule et Mignon qui me fait référence, ainsi que je l’ai trouvé confirmé sur un site Internet gratuit dont je vous confierai le nom si vous insistez. Je dois avouer (il décrit un geste circulaire du lorgnon) qu’au cours de fréquentes insomnies, où je mâchouille mes préoccupations, il m’arrive parfois d’explorer les ressources - gratuites - de la « Toile »…

 
Il lève le nez avec un sourire de connivence et un mouvement des caroncules…

  Puis il reprend, tandis que Ravot baille discrètement :
- Doublement ! Tout d’abord, il ne m’avait pas avoué ses tendances… douteuses. Dont je ne me suis pas méfié, quoiqu’il ait parlé de « l’érection » d’un hôtel… Or, on l’aurait retrouvé dans une position… équivoque… dans la compagnie… douteuse… d’un cadavre… masculin… dénudé (Ravot sursaute : comment sait-il cela ?) qui serait celui d’un autre édile ! Tous pourris comme dirait Jean-Marie… Peu importe… Je le sais, c’est sa sœur, Ordegale-Junie, qui me l’a dit. Avant de le nier, selon son habitude : elle se dit de bon conseil, mais elle ne peut s’empêcher de mentir, ça lui est consubstantiel. Elle appelle cela de la stratégie. Bref. Or, je ne me serais pas engagé, financièrement, s’entend, avec un partenaire… douteux ! Ergo[2], il m’a trompé !
- Mais…
- Attendez… Pour vous dire ma confiance : j’étais allé jusqu’à accepter qu’il engage un immigré en cuisine, s’il restait discret. Pour peler patates. Un crouille qui sache se tenir… Il avait insisté, pour afficher une certaine largesse d’idées… On peut toujours soupçonner des mœurs… chez ces gens… Si, si, je vous assure, je l’ai observé souvent… Mais que lui-même en fût ! Et avec de telles gens… Parce que, hein, que serait-il sans mes Conseils en Finance avisés ? Qu’aurait-il pu réaliser ? Ce n’est pas tellement pour l’argent, n’est-ce pas, j’ai les moyens (geste rond du binocle) et cette petite perte, qui n’en sera d’ailleurs peut-être pas une, ne me gène pas beaucoup, mais c’est une trahison, pour, pardon, contre le principe, le Principe !!! Et n’apprenai-je pas, plus outre encore, que le voilà maqué avec cet immonde PPN qui nous bradera à l’étranger, ce qui expliquait son insistance à embaucher ce peleur de patates maghrébin… et que de ce fait je serais devenu infréquentable ? In-fré-quen-table !!! C’est sa sœur, encore une fois, qui me l’a dit, il n’a pas osé me le dire lui-même !!! Moi qui suis Membre Fondateur de leur projet ! Fondateur !!! Ils ne seraient rien sans moi ! Rien !!! Ah, Monsieur le Commissaire, «Res est perniciosa labor [3] », comme dit le latiniste : Régner est un travail épuisant…
- Mais, il est mort…
- Justement ! Elle m’a demandé de ne pas assister aux obsèques !!! Qu’en fous-je, objectivement parlant ? Rien ! Mais sur le Principe !! Il m’a trahi !!! Je suis allé m’informer de ces obsèques ostracisantes à la Mairie, où je suis tombé sur une sorte de… machin qui ne parle même pas français et qui se prétend le Maire, alors que je le croyais mort, et qui m’interpelle en langue étrangère ! Dans une Mairie ! Une Mairie française !! J’ai fui, Monsieur le Commissaire, fui. Moi qui n’ai jamais reculé devant ma femme, cette conne ! Concevez-vous toute l’énormité des choses ? J’ai donc décidé de porter plainte, Monsieur le Commissaire. Pour abus de confiance, inféodation douteuse, manque de sérieux politique, escroquerie mentale, turpide turlupinade ! Je dis bien : Escroquerie, Monsieur le Commissaire ! Trahison ontologique ! Ontologique !! Canonique !!! Catholique !!! Apostolique !!! Je l’écrirai à Monseigneur Zeeman, qui est de mes relations !!!

  Le Vacher s’est soulevé de son siège, peu à peu, porté comme par cric au cul, tiré vers le haut par son lorgnon brandi, gonflé de rage, de haine pure et de peur bestiale, de la peur bombastique[4] du petit bonhomme qui se retrouve tout seul dans le noir, rejeté par son papa et qui en fait grosse colère…

  Et puis il se rassied, encore tremblant des fanons, pose ses lorgnons sur son nez et de l’autre main se jette le reste du Fernet-Branca derrière la cravate. Imprudence qui le plonge dans un accès de toux dont il ressort, larmes aux yeux, fanons et menton tremblants :
- Pardonnez mon émotion, Monsieur le Commissaire, mais avoir été ainsi trahi par qui vous croyiez un ami, c’est très dur…
 
Il s’essuie les yeux du coin d’un mouchoir finement brodé au petit fil d’une allégorie de la Culture aux seins nus tirant le char de l’Agriculture aux pieds boueux disposée de telle sorte que la morve y figurât inévitablement la boue agricole. Une Œuvre…

  Puis il reprend, après un ultime reniflement qui clôt la faiblesse de l’émotion entr’aperçue :
- Ma plainte ?
- Passez demain matin 8 heures au commissariat, l’inspecteur Pélot l’enregistrera.
- Merci, Monsieur le Commissaire, merci. Je savais pouvoir compter sur les Autorités de Mon Pays.

  Il se lève, se redresse, tire sur les pans de sa veste pour lui rendre sa forme, tortille du cul pour rendre du pli à son pantalon tout en remettant en place ses génitoires, se dirige vers Mado, semble hésiter, extrait, avec des petits gestes nerveux, un carnet couvert de cuir marron de sa poche de gousset, chausse son nez de ses bésicles, feuillette les pages d’un doigt préalablement humecté du bout de la langue, lève le majeur de la main droite, et déclame, le nez dans le calepin et en ouvrant les guillemets :

- « Iustius egregiis vini potoribus ullum
In terris hominum non reor esse genus[5]»,
comme dit Caton l’Ancien, car, étant catholique, je suis aussi catonique. Ce que je traduirais, non point à votre docte intention, mais à celle du commissaire, par :
« Le juste mêle l’ail, le potiron et le vin,
Sur terre, l’homme ne doit pas s’encombrer des choses ».

 
Puis il range calepin et bésicles, les fanons tremblants d’émotion mal contenue, et salue Mado d’une inclinaison de la tête et du buste :
- Mes hommages, Docteur…

  Puis il sort, d’une démarche noble.

 
Ravot soupire…

  Le téléphone pleure en un mélo gluant…

 
La déprime…

  C’est de pire en pire…
 
- Commissaire !!! 

  Mado le secoue : il vient de s’endormir sur place. L’effet Le Vacher sans doute… 

 
- Oui, Mado ?
- Eusèbe Malfort au téléphone… 

  Elle lui tend le combiné, c’est quand même bien pratique ces systèmes sans fils…
 
- Oui, Eusèbe… Demain matin ? Joindre Lepif et sa copine, Mais elle est dans son labo, à Pau… Oui… Oui, bien sûr… Je crois avoir compris que Varochaix a annexé la mairie, en effet… Bon. Je tente de les joindre…
- Je vous sers le mironton, faut vous soutenir !
- Merci, Mado, mais laisse-moi le téléphone…

  Il essaie d’appeler le commissariat, non Lepif n’est pas là, ni bien sûr l’inspecteur Amélie Fouad… Les numéros… Voilà, je note… 

 
Mado apporte le premier plat : salade de museau vinaigrette, avec un verre de Sancerre. Pourquoi du Sancerre ? Pourquoi pas du Sancerre ? Evidemment, vu comme ça : sers, Mado, sers le Sancerre…

  - Allo, Lepif ? Oui, c’est moi… Non, tu prendras des congés quand on aura fini. Quoi ? Fatigué ? Kékséksa ? Chez Hilarion-Jovial ? Tu me raconteras. Non, pas de nouvelles de Pélot… Tu peux joindre Amélie ? Pas « Rejoindre », joindre… Oui. Tu l’appelles, rendez-vous demain matin 8 heures à la Lanterne du Fort. Pas d’excuses. Important. Synthèse et tout. N’en parle pas autour de toi. Y’a personne ? Ta vie est un désert ? Je te persécute ? Eh bien en attendant, tu obéis. C’est ça… Je t’emmerde.

  Il raccroche en souriant : ah, ces Jeunes…
 


[1] Ci-gît le lièvre, comme dit Queneau dans (pardon, in) Le Vol d’Icare, au chapitre LII. Mais Le Vacher fréquente plus assidûment les Pages Roses. Le Vacher traduit très approximativement et de mémoire.

[2] Donc… (Pages Roses).

[3] « Le travail est une chose funeste » Grobianus I, 6 (Amis du moindre effort).

[4] Je l’aime bien celui-là, merci Queneau. C’est un style de musique psycho-acoustique qui a un caractère d’enflure et de redondance.

[5] « Je ne pense pas qu’il y ait sur terre une race d’hommes plus juste que celle des ivrognes », Grobianus I,7 (Gâcher une soirée en 15 leçons). Le Vacher s’est trompé de page.

UNE VAGUE DE SANG / P2C1E22

P2C1E22 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 22)

  N° 101 / UNE VAGUE DE SANG / P2C1E22

 
C’est l’histoire où Jeanne tente l’Explication des Métaphores avant que tout se trouve noyé dans le sang.

  Mais ni dieu ni démon l’homme s’est égaré,
Mince comme un cheveu, ample comme l’aurore,
Les naseaux écumants, les deux yeux révulsés,
Et les mains en avant pour tâter un décor
 
— D’ailleurs inexistant. C’est qu’il est égaré
 ;
Il n’est pas assez mince, il n’est pas assez ample :
Trop de muscles tordus, trop de salive usée.
Le calme reviendra lorsqu’il verra le Temple
De sa forme assurer sa propre éternité.

 
Raymond Queneau

  Mardi 3 mai
19 heures

La Lanterne du Fort

  Jeanne est venue au journal, ce qu’elle a trouvé ne veut peut-être pas dire grand-chose, mais puisque Eusèbe est là, c’est là qu’elle veut être. 

  Et puis c’est vrai que ce meurtre est très inquiétant.

 
Elle se trouve avec Mouchoir dans le bureau d’Arthur (on continue de l’appeler le bureau d’Arthur même s’il n’y vient plus souvent et que c’est, bien sûr, devenu le bureau de Vic) (au fait, il a très vite « exorcisé » le divan de la petite pièce de repos en annexe) (il semble d’ailleurs que ce soit là que Clèm (nostalgique ?) et lui aient conçu leur future descendance) (par pure commodité d’ailleurs puisque c’est sur place et qu’ils doivent souvent rester tard au journal) (mais cela ne regarde personne n’est-ce pas), et ils étudient la maquette de l’édition du lendemain lorsque Eusèbe et Clèm reviennent.

  C’est aussi le moment que Ravot choisit pour revenir du Tapas’Embal’ en se disant qu’il y aura peut-être quelqu’un qui sera capable de traduire les petits papiers en latin dont il a apporté les copies.
 
Les présentations sont vite faites : Jeanne, Jules ; ma femme et secrétaire ; le commissaire Ravot, chargé de l’enquête, un ami ; enchanté, ravie.

- Il ne manque que Béatrace, mais elle reste avec Tijules auprès du téléphone rouge, précise Clèm, et Vic va arriver, il est passé voir si elle a pu contacter Arthur.

  Et justement, Victor entre en coup de vent :
- On a tué Mouye à Thulé…

Il y a comme cela des jours catastrophe que l’on devrait supprimer du calendrier, pense Jeanne…
 
Il poursuit :
- Arthur revient…
  - Je crois qu’il serait bon de mettre un peu d’ordre dans tout ça, résume Jeanne pour elle-même mais à haute voix, avec son regard de Dragon–dans-son-mauvais-jour.
 
Eusèbe interrompt le silence qui s’est installé en frappant du poing sur la grande table. Lèvres pincées, front rageur et regard flamboyant, il reste debout lorsque tous, Ravot inclus, s’assoient, accablés.

  Et puis il s’assied à son tour, narines frémissantes :
- Raconte-nous, Victor…
 
En deux mots, Vic expose le peu qu’il a appris, la conversation avec Arthur, l’appel du téléphone rouge, la flèche dans la gorge de Mouye. Pas de détails : on n’en sait pas plus…

  Jeanne hoche la tête :
- De l’ordre… Il se passe trop de choses… Trop de choses, trop de gens… Trop d’évènements, peut-être trop d’indices…
- Que voulez-vous dire par « trop d’indices », chère Madame ?
- Jeanne, commissaire, Jeanne…
- Oui… Moi, c’est Jules… Eh bien, Jeanne, je voulais ajouter quelques indices à cette surabondance que vous constatez à juste titre.
 
Ravot pousse devant elle la page de calepin sur laquelle Lepif a recopié les trois citations latines :
- Ces phrases ont été relevées sur des papiers d’emballages de tapas retrouvés sur la table que Luis occupait au Tapas’Embal’ avec ceux qui l’accompagnaient lorsqu’il est parti hier soir. C’est insolite, donc intéressant.

  Jeanne tend la main, tente de déchiffrer, tête baissée, réfléchit, réfléchit, réfléchit, prend un papier, un crayon, note…
 

- Nous en sommes à deux meurtres et à la disparition du Hai II, récapitule Eusèbe.
- Et nous n’avons pas pu retrouver les « personnalités » qui étaient assises hier soir à cette fameuse table, précise Ravot. En fait, nous en avons situé quatre : le maire et le Conseiller en matière d’économie électorale, le curé, et Arnaud Boufigue. Mes services tentent de les joindre pour les convoquer. Mais nous n’avons pas localisé Finette de Sainte Fouillouse, ni les notaires, ni l’investisseur, cet Aloïs Guétotrou-Kifumsec que personne ne semble connaître.
- Vous n’avez pas de précisions sur la mort de Mouye ? demande Clèm, encore bouleversée.

Elle se souvient si clairement de cette grande et belle fille goum qui leur a sauvé la vie à tous, au moment du pire désespoir…

- Tout ce que Nouye a pu me dire c’est qu’elle a été tuée d’une flèche dans la gorge…
  - Une flèche… Une flûte… Un écorché… Il ne manque qu’une lyre, marmonne Jeanne comme pour elle-même… 

 
Du coup, on se tait, on l’écoute.

  Elle ajoute entre ses dents en relisant le billet de Ravot :
- Vitae necisque potestas : Pouvoir de vie et de mort… Mysterium tremendum, fascinans, augustum : Terreur sacrée, béatitude, reconnaissance de l’Autorité absolue … Le troisième papier dit : Enthousiasme… Et pour couronner le tout : Hybris…
 
Elle réfléchit un temps, et puis, s’adressant au commissaire :
- Les trois premières formules ont, si j’ai bien compris, été retrouvées sur la table du repas et constituent donc une sorte de… préambule au « sacrifice » qui a suivi…
- Sacrifice ? Mais, Jeanne… s’étonne Ravot…

Jeanne hoche la tête :
- Sacrifice, oui. On a préparé la victime en lui communiquant les trois « justifications » que se sont données les auteurs du rituel : d’abord, l’affirmation de leur pouvoir, qui est le pouvoir divin, le pouvoir de vie et de mort. Et la victime n’a pas protesté puisque, je pense, elle a dû consommer le tapas qu’emballait le papier. Peut-être y a-t-il eu d’autres « préparatifs », d’autres rites. La victime a pu être placée dans un certain état physique, peut-être droguée, si j’en juge d’après ce que vous m’avez dit de son aspect. Il serait bon de faire analyser ces tapas ou pour le moins leurs emballages… Ensuite, ils lui ont exposé les conditions dans lesquelles se déroulerait le rituel, et son but : il s’agit de faire naître une « terreur sacrée », le « mysterium tremendum » qui constitue le corollaire inévitable d’une prise de conscience de la manifestation du sacré, de l’ordre d’une présence divine, par exemple, forcément suivie de la béatitude, de la « fascination », au sens fort, qui précède immédiatement l’Acte de Foi, pour reprendre un langage chrétien, l’Augustum avoué, l’autorité absolue que l’on reconnaît au dieu à qui l’on va rendre hommage par le sacrifice. L’idéal étant que la victime participe à cet hommage, bien entendu… Et tout cela s’achève par l’Enthousiasme, pris bien sûr dans son sens étymologique : l’envahissement par le dieu… Vos trois petits papiers ont été placés dans le bon ordre, commissaire…
- Mais alors, l’assassinat de Luis ?
- … est un sacrifice humain. Et même un sacrifice apollinien, si je ne m’abuse.
- Apollinien ?
- Lié aux mythes d’Apollon. C’est très cohérent et cela complète ce à quoi j’avais pensé lorsque vous m’avez parlé de l’horrible supplice infligé à Luis. J’ai vérifié, fouillé dans mes bouquins. Mes souvenirs étaient vagues, mais… Voilà ce que racontent les récits mythologiques : cela fait penser à un certain Marsyas, un satyre phrygien qui a eu la malchance de ramasser une flûte qu’avait fabriquée Athéna. Parce que d’en jouer lui déformait le visage, Athéna avait jeté cette flûte qui provoquait les quolibets de ses copines. Marsyas est devenu si habile au jeu de l’aulos, qui est le nom donné à cette flûte double, qu’il a prétendu concourir avec Apollon, qui, lui, jouait admirablement de la lyre. De la lyre qu’il avait inventée, bien sûr. Et ce concours, jugé par les Muses, donne Apollon vainqueur puisque Marsyas n’a pu l’égaler en jouant, comme Apollon l’en a défié, en retournant son instrument. Pour le punir de son audace de s’être mesuré à lui, Apollon a écorché vif le pauvre Marsyas… Au passage, d’ailleurs, le roi Midas, qui faisait partie du jury, a hérité d’une paire d’oreilles d’âne pour avoir tranché en faveur du flûtiste…
Les Grecs appellent « hybris » tout comportement de démesure, en particulier, celui qui consiste à défier les dieux. Nous serions donc en présence de gens qui se prennent pour des dieux et « sacrifient » ceux qui leur « manquent de respect », ou plutôt, qui cèdent à la démesure de vouloir les égaler. Avec la double fonction d’un sacrifice de punition / expiation et de célébration. Rédemption diraient les chrétiens… Ça pue la secte… 

  Un silence…

 
Mouchoir se lève discrètement pour allumer les plafonniers. La nuit tombe et la tension est telle que personne ne semble s’en être aperçu.

  - Et Mouye ? demande Clèm.
- Apollon est appelé aussi l’Archer. Inventeur de la lyre, maître de l’arc… Ce sont des instruments similaires et vraisemblablement issus l’un de l’autre. L’ensemble est très cohérent. Apollon solaire tue ses ennemis à coups de flèches.
 

- Mais… en quoi Luis aurait-il manqué de « respect » à ces gens ? demande Victor dont le cartésianisme se révolte.
- Je n’en sais rien. Peut-être n’est-il qu’une victime symbolique : il travaillait pour nous… C’est nous qui sommes visés. Nous, et les Goums…
-… qui par ailleurs utilisent la flûte, interrompt Victor pensif…
-… instrument également connu pour être celui du dieu « antagoniste » d’Apollon, Dionysos, reprend Jeanne… Avec… mais là, je m’avance… avec quelque chose de paradoxal…
- Oui ? l’encourage Eusèbe…
- Avec une sorte d’inversion : les Numéros tuaient « du dedans », avec leurs crabes. Les écorcheurs auxquels nous sommes confrontés tuent « du dehors »… Je ne sais pas si cela signifie quelque chose ou si c’est une simple intimidation par l’horreur. Mais une chose est sûre : ces gens-là connaissent les Goums, nous connaissent. Pour moi, il ne fait aucun doute qu’ils sont très proches des Écolocroques !
  - Le sous-marin ! s’écrie Victor.
- Pouacre ! s’écrie Clémentine.
- Pouacre ? demande Ravot.
- C’était leur Numéro Cinq, celui que les Goums ont épargné, comme vous avez entendu le dire par Amaïa, précise Eusèbe.
- Ils l’ont laissé partir en Finlande, à la base d’Andøya, reprend Victor. Leur école de cadres était située à Andøya. Nous l’avons fermée bien sûr. Mais qu’est-il advenu de ses professeurs, de ses élèves ?
- Je me souviens que cela a été vérifié, poursuit Clèm. Et vérifié par la commission de l’ONU dont s’occupait Arthur : aucun ne connaissait l’existence de la base et ils ont été relâchés dans l’amnistie générale. Mais nous avons conservé leurs coordonnées quelque part au bureau N°1. Et… je crois me souvenir que Boufigue a étudié là-bas. Il est aussi probable que Finette, qui est arrivée en même temps que lui, ait suivi le même cursus, mais nous n’avons pas réussi à retrouver en quoi consistaient ces études, mise à part une formation commerciale de haut niveau… Ces étudiants étaient censés créer un réseau de boutiques, diffuser une propagande écolo assez classiquement vertueuse. Nous sommes seulement certains que plusieurs enseignants ont disparu avant que nous ayons pu intervenir. Nous ne les connaissons que par quelques allusions, quelques déclarations des étudiants débutants que nous avons pu interroger. Tous les autres étaient partis sans laisser d’adresse.
 
- Il faudrait pouvoir y aller, grogne Eusèbe, retourner tout ça, repartir de zéro et ne plus s’arrêter cette fois à une « diplomatie » dépassée : les tueurs sont revenus. Ils préparent quelque chose… Je vais contacter le Président, et voir s’il est capable de penser à autre chose qu’aux élections du mois de septembre.

  On frappe à la porte. Mouchoir ouvre à Toto, le portier, qui porte un paquet volumineux :

- Un policier en uniforme a apporté ceci de la part de l’inspecteur Lepif à l’intention du commissaire Ravot. Il a dit que c’est urgent qu’il faut qu’il regarde tout de suite pour donner son avis. Le policier attend en bas, je ne l’ai pas laissé monter… (Toto n’aime pas les uniformes).

- Merci, je vais regarder si vous le permettez.
 
Ravot, qui s’est approché, lui prend le paquet des mains et le pose sur la table. Paquet cubique enveloppé sommairement de papier kraft. Toto reste dans l’embrasure de la porte.

  Cela introduit une certaine détente, une petite distraction…

- Lepif ne m’a certainement pas dérangé sans une raison sérieuse, je vous demande pardon…
- Faites, encourage Eusèbe. C’est peut-être une information supplémentaire, un élément nouveau…
 
Ravot déchire le papier grossièrement scotché, qui découvre une grande boîte de bois blanc fermée par un couvercle emboîté.

  Et puis il soulève le couvercle.
 

Un sifflement…

  - Attention, bombe ! A terre !!! s’écrie Eusèbe qui a lui-même confectionné suffisamment de colis piégés dans sa jeunesse pour savoir comment cela fonctionne. Mais il n’a pas le temps de réagir, de se jeter à terre comme il le voudrait qu’une explosion étouffée déchire le paquet…
 
Cris, fumée, confusion…

  Une pluie froide arrose la pièce et tous ses occupants…
 
Une pluie grasse projetée par l’explosion dont la fumée se dissipe rapidement…

  Il n’y a ni blessés ni dégâts, rien qu’une stupeur horrifiée.

 
Les murs, le plafond et tous les occupants sont couverts de sang.

  Du sang que contenait le paquet.

 

CITATIONS

CITATIONS


  Pour montrer comme c’est des gens sérieux, les Hauteurs sérieux ils mettent toujours une belle citation en salutation distinguée avant de commencer.
Ça montre que c’est pas des cons, parce qu’il y a des grands hommes qui pensent comme eux ils pensent, même si faut gratter un peu pour trouver le rapport, et que donc ceux qui sont pas d’accord avec eux, eh bien, tiens, fume, ils ont qu’à s’en prendre aux grands maîtres qui sont déjà morts mais qui sont très sérieux.

Si zosent.

 
C’est un bon truc.

C’est pour ça que je vous en donne une louche.
Juré, je n’ai rien piqué dans un dico ad hoc.
Même si j’adore les dicos.


  Les mythes sont les âmes de nos actions et de nos amours. Nous ne pouvons agir qu’en nous mouvant vers un fantôme. Nous ne pouvons aimer que ce que nous créons.
 

Paul Valéry

  Bu Said, ce visionnaire, aperçut un jour des latrines aménagées sur le passage public. Il s’appuya sur sa canne et  se tint là, un long moment, à regarder. Seul celui qui était pris d’un besoin naturel s’arrêtait en ce lieu inavouable ; d’autant plus que l’endroit était sale et repoussant. Finalement un de ses disciples l’interrogea : au prince de la vision, il demanda le dévoilement de ce mystère.
Le shaykh lui répondit : « Les excréments, comme j’étais là à considérer, m’ont confié cet étrange secret : ‘ Nous étions cent richesses variées, à la fois nutrition et énergie spirituelle. Nous étions issus de la Cour divine et attestions de Son unicité. Nous détenions à profusion éclats, saveurs et parfums délicieux ; chacun nous recherchait ! Un instant avec toi nous nous sommes entretenus ; par ce fait, toute cette belle souveraineté nous a été retirée ! Nous avons manqué, à cause de toi, à cent adorations ; en une heure de temps, nous avons été transformés en ceci ! Ah vrai, ton commerce nous a embellis ! Nous voici à présent infâmes, néfastes et rejetés. Notre sort est fait ! Mais à toi qui uses de la manne divine, malheur ! ».
 

Le Livre de l’Epreuve
Farridoddin Attar (… vers 1220)

  Vivre, c’est éternellement se survivre en remâchant son moi d’excrément, sans nulle peur de son âme fécale, force affamante d’enterrement. Car toute humanité veut vivre, mais elle ne veut pas payer le prix et ce prix est le prix de la peur. Il y a pour être une peur à vaincre et cela consiste à emporter la peur, le coffre sexuel entier de la ténèbre de la peur, en soi, comme le corps intégral de l’âme, toute l’âme depuis l’infini, sans recours à aucun dieu derrière soi. Et sans rien oublier de soi. 
 

Antonin Artaud


Seul peut devenir un homme, celui

qui est orphelin de coeur et de corps,
qui sait que la vie déposée en lui
est un simple supplément à la mort.
 

Attila Jòzsef


  Mais, concluent, je dys et maintiens qu’il n’y a tel torchecul que d’un oyson bien dumeté, pourveu qu’on luy tienne la teste entre les jambes. Et m’en croyez sus mon honneur. Car vous sentez au trou du cul une volupté mirificque tant par la doulceur d’icelluy dumet que par la chaleur tempérée de l’oison, laquelle facilement est communiquée au boyau culier et autres intestines, jusques à venir à la région du cueur et du cerveau. Et ne pensez que la béatitude des heroes et semi-dieux, qui sont par les Champs Élyséens, soit en leur asphodèle, ou ambroisie, ou nectar, comme disent ces vieilles ycy. Elle est (scelon mon opinion) en ce qu’ilz se torchent le cul d’un oyson, et telle est l’opinion de Maistre Jehan d’Ecosse.
 

Chapitre 13 de

La Vie très horrificque du Grand Gargantua, père de Pantagruel,
jadis composée par
Maistre Alcofibras, abstracteur de Quinte Essence.


  La bataille fut gigantesque
Tous les morpions périrent ou presque
A l’exception des plus trapus
Qui s’accrochèrent aux poils du cul
 

De Profondis Morpionibus
Théophile Gautier

  Je peux rarement voir quelqu’un sans le battre.
D’autres préfèrent le monologue intérieur. Moi, non. J’aime mieux battre.
 

Mes propriétés
Mes occupations
Henri Michaux

(depuis)…
Doukipudonktan ?         
(jusqu’à)…
J’ai vieilli.
 

Zazie dans le métro
Raymond Queneau


 

C’est vous la chanteuse, Madame ?
Enchanté !
  Dupont,
Les Bijoux de
la Castafiore
Hergé

  - Maquette, quesse tu fais avec une banane dans l’oreille droite ?
- J’écoute la forêt vierge
 
… (elle se met une banane dans l’oreille gauche)

  - Mé quesstu fais encore ?
- Tu vois… Je me mets la stéréo !
 

F’murr
Le génie des alpages n°5
« Les Intondables »


  Mouginot - Qu’étiez-vous, il y a trois mille ans ?
La momie - Ce que j’étais ? Ingénieur en physique nucléaire…
 

Tardi
Adèle Blanc-Sec.
Tome 4 : Momies en folie.

 

Une chose n’est pas honteuse, qui le devient quand elle est admise par le plus grand nombre.
 

Caractères

La Bruyère


… pour répondre aux angoisses pilophobes de la Chérie :

  Chez les femmes, le cœur est sous le poil, c’est comme les artichauts.
 

San Antonio

Et pour conclure dans la dignité :
 

God save the Queen !


 

Blake et Mortimer

La Marque Jaune.

19 avril 2008 - Aucun commentaire
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Le Vacher, Conseiller pour la finance


Episode anticipé, comme le préambule, que je laisse ici dans l’attente de l’avenir.


L’action se situe dans la 3ème partie, « Les Élus », chapitre 3, épisode 26.


Nous nous trouvons au bar de chez Mado.

Le commissaire Ravot, qui y a ses habitudes et son logement, reçoit un plaignant un peu particulier.


Lundi 13 juin

19 heures

Chez Mado


- Contrarié, commissaire ?

Ravot répond par un bougonnement à l’interpellation amicale de Mado et va directement s’asseoir dans sa « niche », à sa table, au fond…

C’est vrai que les choses se passent mal. Oh, bien sûr, il y a le retour à la conscience d’Arthur, dont il ne peut faire état en dehors du petit cercle des « initiés », et l’enthousiasme guerrier de Jeanne, les brillants résultats d’Amélie et tous ces éclaircissements péniblement, douloureusement, comme disent les curés en inclinant la tête sur l’épaule, obtenus du bec et des ongles, tant par les Malfort que par lui-même, par Lepif et la bande des experts (faut faire boire de la soupe à toute leur équipe), mais Ravot ne constate pas moins que la « gangrène » gagne le corps social tout entier ! Qu’en est-il des petites villes dans lesquelles aucun contre-pouvoir ne se manifeste ? Livrées sans résistances au tout puissant centre de troc, que peuvent-elles faire sinon subir l’emprise de cette drogue sournoise qui leur est peu à peu imposée ?

Ravot n’a vraiment pas le moral. Alors, il regagne son petit cirque personnel où Madame Loyal, la Mado, lui concocte des boustifailles mijotées et où tournent les acteurs de sa vie : ils s’agitent, ils s’échauffent, et déjà on ne les entend plus… Comme dirait Shakespeare.


- Apporte-moi ton plat du jour s’il te plaît, Mado…

- Vous ne préférez pas un bol de soupe ?

Ravot ne répond pas à l’ironie, et puis, à la réflexion :

- Je vais te dire la vérité, Mado, ou du moins, ce que je peux te dire de ce que nous avons découvert…

Du coup, Mado s’essuie les mains sur son grand tablier bleu et rejoint la table du commissaire devant lequel, tout de go, elle s’assied, délaissant les deux pochetrons qui, au comptoir, ont entamé un concours de mominettes.

- Voilà… Et c’est le prolongement de ce qui s’est passé il y a deux ans : la population risque d’être prise en main par une drogue sournoisement diffusée. Nous avons la certitude qu’actuellement deux vecteurs sont utilisés : une certaine fumée, utilisée « rituellement » dans les centres de la Nouvelle Réna, chez C’est tout naturel, et les saucisses que tu vois manger à tout moment par des tas de gens…

- C’est ça, les saucisses qui sont tellement à la mode ? Mais où veulent-ils en venir ?


- Eh, Mado !

- J’arrive !!! Excusez-moi une seconde…

Elle se lève pour répondre aux interpellations assoiffées des deux concurrents, qui abordent manifestement leur dernière ligne droite. Et elle revient.


- … c’est ça les saucisses, enchaîne Ravot qui comprend les nécessités du commerce. Et il se trouve que cette soupe très particulière constitue pour l’instant le seul antidote à cette drogue. Tu as déjà fait l’objet d’agressions et même d’une tentative d’enlèvement. C’est pour te protéger que je t’en ai fait boire. Cela dit, je serais incapable de te dire où ils veulent en venir…

Mado sourit :

- Merci, commissaire, je fais chauffer le mironton…


- Eh, Mado !

- Voilà ! J’arrive…

Et elle retourne à ses pochards qui sortent maintenant de la ligne droite pour s’enfoncer dans les méandres confus des lacets ultimes de leur parcours…


Ravot retourne à ses pensées moroses…


- Monsieur le commissaire ? Je souhaiterais me plaindre, manifester ma contrariété…

Ravot lève les yeux sur le nouvel arrivant qu’il n’a pas entendu venir. Il pensait à Lepif, qui doit interroger la famille d’Hilarion-Jovial. Bon courage. Et en levant les yeux, il découvre un étrange personnage, qui le regarde avec un très curieux mélange de morgue hautaine, de certitude absolue et de crainte nerveuse, au travers de bésicles hérités d’un autre siècle et sans doute d’un brocanteur onéreux qui a dû bien rigoler en les fourguant au bonhomme. Le geste hautain qu’implique leur maintien tend les fanons de son cou rougeaud agités comme fraise de dindon au vent menu de ses paroles sèches. Veste, gilet et chaîne de montre tout comme les souliers soigneusement cirés où casse le pli du fendard : on est soigné sur soi…

- Le Vacher. Arsène Le Vacher, Conseiller en Matière de Finance… Monsieur le commissaire (le Commissaire, pardon), j’ai demandé à vous rencontrer en vos bureaux où il m’a été dit que j’aurai quelque fortune à vous trouver en ces lieux (regard qui montre que l’on dissimule une appréciation pour le moins mesurée pour le lieu en question) où vous auriez vos usages…

- J’ai, Monsieur, j’ai…

- Me permettrez-vous ? (du binocle, il désigne une chaise)…

- Faites, Monsieur, faites…

- Bien (il semble gêné, assis d’une fesse au bord de la chaise très ordinaire du type standard de celles dont Mado a banalement garni son estaminet)… Pittoresque, n’est-ce pas (il balaie les lieux d’un geste prolongé par l’inévitable binocle) ?

Mado s’est approchée :

- Et pour Monsieur, ce sera (elle regarde Ravot comme pour s’excuser de n’avoir pu intercepter l’individu) ?

- Oui, oui… Un Fernet Branca, je vous prie…

- Un Fernet Branca, répète-t-elle, en loufiate avertie qui sait quelle purge employer les lendemains de cuite pour garantir sa basse-cour des renards sournois toujours prêts à jaillir de leur terrier nauséeux, et elle s’esbigne vers son rade pour concocter l’horreur.

- Eh bien, Monsieur le Vacher ? Au fait, je vous prie, au fait…

Mado vient poser devant l’individu un verre dont le fond épais est destiné à limiter la quantité de contenu par l’ampleur du contenant : c’est la dose qui fait le poison, paraît-il. Elle se retire. Ce qu’attend ostensiblement Le Vacher qui la toise au travers de ses bésicles.

- Charmante personne, n’est-ce pas ? Un peu frustre sans doute, manque de conversation, mais…

- Oh, ne vous y fiez pas, ne peut retenir Ravot, il est docteur en droit de formation et bistrotière par vocation…

- Que diable… se reprend Le Vacher qui semble du coup reculer sur sa chaise, comme s’il craignait de se trouver démasqué…

- Bref, Monsieur, bref, s’il vous plaît…

- Oui, bien sûr…

Il soupire et se tourne face à Ravot :

- A qui se fier, n’est-ce pas, Monsieur le Commissaire ? C’est un peu ce pourquoi j’ai souhaité vous rencontrer es fonctions…

- Ès… On dit ès fonctions. « Es » sans accent est le symbole chimique de l’einsteinium…

- Vous en êtes certain ?

- J’en suis certain, la petite Amélie me l’a confirmé hier encore…

- Mais les allégations de la petite Amélie…

- Elle est officier de police et s’exprimait ès fonctions…

- En ce cas, je m’incline devant l’Autorité de la fonction, qui prime la personne, la sous-tend et la transcende…

- Au fait, Monsieur, au fait…

- Pardonnez-moi, mais c’est vous-même qui soulevâtes ce point d’orthographe… D’un grand intérêt, je le reconnais… Encore que légèrement polémique…

Ravot manifeste une ombre d’impatience : Tsss…

- Oui. Bon. Voyez-vous, Monsieur le Commissaire, je me trouvais en affaire avec un Monsieur que vous devez connaître, puisqu’il s’agit de Monsieur Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, qui est mort…

- Toutes mes condoléances…

- Ah, mais non ! Si dol il y a, j’en suis victime ! Et je n’aurai point l’audace de vous demander de me condoléancer, ce qui serait abuser, mais bien plutôt de m’aider à en obtenir réparation ! En deux mots : je suis trahi !!!

- Pardon ?

- Positivement trahi ! Comment ! Voilà un Monsieur, et avec lui sa famille, dont le patronyme semblait garantir le sérieux, n’est-ce pas, ne sommes-nous conjointement particulaires, un Monsieur, donc, qui a fait appel à mes Conseils éclairés pour réaliser quelques opérations financières ou immobilières. Bon. Jusque là, rien que de très normal, puisque je suis Conseiller en Matière de Finance. Mais ce Monsieur, appuyé par sa sœur, qui se dit elle-même de si bon conseil (je vous demande un peu), et qui, quoique mariée à un certain Lebièvre, a tenu à conserver son nom de famille originel, sans doute plus… particulaire que celui de son pauvre époux dont nous ne parlerons pas, ce Monsieur, donc, m’incite à participer à l’érection, si j’ose dire, d’un hôtel. Tout à fait respectable, l’hôtel, il va de soi. Il disposait à cette fin de fonds issus d’une opération immobilière qui cette fois concernait un lotissement que sa position lui avait permis de faire construire, ce en quoi je l’avais quelque peu conseillé préalablement, et il avait su se faire épauler par un autre de ses amis, excellent cuisinier, brillant professionnel de l’hôtellerie, pour l’aspect technique de la chose, les plans, les normes, les cuisines, la marche en avant, et tout cela. Très beau concept, professionnalisme total. Je suis même allé jusqu’à y engager quelques menus picaillons, trois fois rien, par sympathie. La construction achevée, et sur mes Conseils, toujours, mais il faut bien dire qu’il en avait lui-même et dès le début prévu la nécessité, il se débarrasse du cuisinier initial, qui lui aurait coûté trop cher, pour un autre moins onéreux. Il avait bien sûr pris la précaution de ne signer aucun engagement écrit à cet ami qui avait effectué ce travail dans la perspective de diriger l’établissement, ainsi que de Sainte Fouillouse l’avait habilement laissé sous-entendre. Tout juste lui avait-il donc avancé des promesses verbales, de l’amitié, quelques flatteries bien placées, trois fois rien… Rien que de bonne gestion, n’est-ce pas, pourquoi payer 10 ce qu’on peut payer 5 ? Bref, un parfait gestionnaire. Je me réjouissais d’avoir ainsi gîté quelques piécettes. Tout cela pour vous dire quel tableau m’était présenté.

- Mais il est mort, et je ne vois pas…

- Mais justement ! Hic jacet lepus[1], comme dit le latiniste ! C’est de là que jaillissent les puces ! Il m’a trahi ! Doublement trahi, même…

Le Vacher trempe les lèvres dans son verre et relève la tête avec une grimace :

- Il n’est pas à 23°, comme il est préconisé dans le numéro 12 de la revue Gaule et Mignon qui me fait référence, ainsi que je l’ai trouvé confirmé sur un site Internet gratuit dont je vous confierai le nom si vous insistez. Je dois avouer (il décrit un geste circulaire du lorgnon) qu’au cours de fréquentes insomnies, où je mâchouille mes préoccupations, il m’arrive parfois d’explorer les ressources - gratuites - de la « Toile »…

Il lève le nez avec un sourire de connivence et un mouvement des caroncules…

Puis il reprend, tandis que Ravot baille discrètement :

- Doublement ! Tout d’abord, il ne m’avait pas avoué ses tendances… douteuses. Dont je ne me suis pas méfié, quoiqu’il ait parlé de « l’érection » d’un hôtel… Or, on l’aurait retrouvé dans une position… équivoque… dans la compagnie… douteuse… d’un cadavre dénudé (Ravot sursaute : comment sait-il cela ?) qui serait celui d’un autre édile ! Tous pourris comme dirait Jean-Marie… Peu importe… Je le sais, c’est sa sœur, Ordegale-Junie, qui me l’a dit. Avant de le nier, selon son habitude : elle se dit de bon conseil, mais elle ne peut s’empêcher de mentir, ça lui est consubstantiel. Elle appelle cela de la stratégie. Bref. Or, je ne me serais pas engagé, financièrement, s’entend, avec un partenaire… douteux ! Ergo[2], il m’a trompé !

- Mais…

- Attendez… Pour vous dire ma confiance : j’étais allé jusqu’à accepter qu’il engage un immigré en cuisine, s’il restait discret. Pour peler patates. Un crouille qui sache se tenir… Il avait insisté, pour afficher une certaine largesse d’idées… On peut toujours soupçonner des mœurs… chez ces gens… Si, si, je vous assure, je l’ai observé souvent… Mais que lui-même en fût ! Et avec de telles gens… Parce que, hein, que serait-il sans mes Conseils en Finance avisés ? Qu’aurait-il pu réaliser ? Ce n’est pas tellement pour l’argent, n’est-ce pas, j’ai les moyens (geste rond du binocle) et cette petite perte, qui n’en sera d’ailleurs peut-être pas une, ne me gène pas beaucoup, mais c’est une trahison, pour, pardon, contre le principe, le Principe !!! Et n’apprenai-je pas, plus outre encore, que le voilà maqué avec cet immonde PPN qui nous bradera à l’étranger, ce qui expliquait son insistance à embaucher ce peleur de patates maghrébin… et que de ce fait je serais devenu infréquentable ? In-fré-quen-table !!! C’est sa sœur, encore une fois, qui me l’a dit, il n’a pas osé me le dire lui-même !!! Moi qui suis Membre Fondateur de leur projet ! Fondateur !!! Ils ne seraient rien sans moi ! Rien !!! Ah, Monsieur le Commissaire, «Res est perniciosa labor [3] », comme dit le latiniste : Régner est un travail épuisant…

- Mais, il est mort…

- Justement ! Elle m’a demandé de ne pas assister aux obsèques !!! Qu’en fous-je, objectivement parlant ? Rien ! Mais sur le Principe !! Il m’a trahi !!! Je suis allé m’informer de ces obsèques ostracisantes à la Mairie, où je suis tombé sur une sorte de… machin qui ne parle même pas français et qui se prétend le Maire, alors que je le croyais mort, et qui m’interpelle en langue étrangère ! Dans une Mairie ! Une Mairie française !! J’ai fui, Monsieur le Commissaire, fui. Moi qui n’ai jamais reculé devant ma femme, cette conne ! Concevez-vous toute l’énormité des choses ? J’ai donc décidé de porter plainte, Monsieur le Commissaire. Pour abus de confiance, inféodation douteuse, manque de sérieux politique, escroquerie mentale, turpide turlupinade ! Je dis bien : Escroquerie, Monsieur le Commissaire ! Trahison ontologique ! Ontologique !! Canonique !!! Catholique !!! Apostolique !!! Je l’écrirai à Monseigneur Zeeman, qui est de mes relations !!!

Le Vacher s’est soulevé de son siège, peu à peu, porté comme par cric au cul, tiré vers le haut par son lorgnon brandi, gonflé de rage, de haine pure et de peur bestiale, de la peur bombastique[4] du petit bonhomme qui se retrouve tout seul dans le noir, rejeté par son papa et qui en fait grosse colère…

Et puis il se rassied, encore tremblant des fanons, pose ses lorgnons sur son nez et de l’autre main se jette le reste du Fernet-Branca derrière la cravate. Imprudence qui le plonge dans un accès de toux dont il ressort, larmes aux yeux, fanons et menton tremblants :

- Pardonnez mon émotion, Monsieur le Commissaire, mais avoir été ainsi trahi par qui vous croyiez un ami, c’est très dur…

Il s’essuie les yeux du coin d’un mouchoir finement brodé au petit fil d’une allégorie de la Culture aux seins nus tirant le char de l’Agriculture aux pieds boueux disposée de telle sorte que la morve y figurât inévitablement la boue agricole. Puis il reprend, après un ultime reniflement qui clôt la faiblesse de l’émotion entr’aperçue :

- Ma plainte ?

- Passez demain matin 8 heures au commissariat, l’inspecteur Pélot l’enregistrera.

- Merci, Monsieur le Commissaire, merci. Je savais pouvoir compter sur les Autorités de Mon Pays.

Il se lève, se redresse, tire sur les pans de sa veste pour lui rendre sa forme, tortille du cul pour rendre du pli à son pantalon tout en remettant en place ses génitoires, se dirige vers Mado, semble hésiter, extrait, avec des petits gestes nerveux, un carnet couvert de cuir marron de sa poche de gousset, chausse son nez de ses bésicles, feuillette les pages d’un doigt préalablement humecté du bout de la langue, lève le majeur de la main droite, et déclame, le nez dans le calepin et en ouvrant les guillemets :

- « Iustius egregiis vini potoribus ullum

In terris hominum non reor esse genus[5]»,

comme dit Caton l’Ancien, car, étant catholique, je suis aussi catonique. Ce que je traduirais, non point à votre docte intention, mais à celle du commissaire, par :

« Le juste mêle l’ail, le potiron et le vin,

Sur terre, l’homme ne doit pas s’encombrer des choses »

Puis il range calepin et bésicles, les fanons tremblants d’émotion mal contenue, et salue Mado d’une inclinaison de la tête et du buste :

- Mes hommages, Docteur…

Puis il sort, d’une démarche noble.


Ravot soupire…


Le téléphone pleure en un mélo gluant…

La déprime…

C’est de pire en pire…




[1] Ci-gît le lièvre, comme dit Queneau dans (pardon, in) Le Vol d’Icare, au chapitre LII. Mais Le Vacher fréquente plus assidûment les Pages Roses. Le Vacher traduit très approximativement et de mémoire.[2] Donc… (Pages Roses).[3] « Le travail est une chose funeste » Grobianus I, 6 (Amis du moindre effort).[4] Je l’aime bien celui-là, merci Queneau. C’est un style de musique psycho-acoustique qui a un caractère d’enflure et de redondance.[5] « Je ne pense pas qu’il y ait sur terre une race d’hommes plus juste que celle des ivrognes », Grobianus I,7 (Gâcher une soirée en 15 leçons). Le Vacher s’est trompé de page.