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LE SCHTROUMPF ÉLÉPHANT / P3C1E11

P3C1E11 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 11)

  N°156 / LE SCHTROUMPF ÉLÉPHANT / P3C1E11

 
C’est l’histoire où nous apprenons pourquoi Mado, qui fut Zézette, a passé la bite de Lepif au cirage bleu, avant qu’elle ne dévoile qui sont les assassins probables de Jo et de Ted. 

 
Jeudi 9 juin
9 heures 30
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

  - L’Hippolyte dites-vous ? Un armateur russe ? Стрелка деньг. Stryélk Dyéng… La Flèche d’Argent ? C’est bien ce que j’avais compris… Comme vous dites. A destination de la Mauritanie ? Nouakchott ? Avec un chargement de matériel mécanique… Des pièces pour moteurs de bateaux. Tiens donc. Et on sait à qui elles étaient destinées ces pièces ? Non…

  Le silence règne dans le bureau de Ravot depuis que Lepif a décroché le téléphone et annoncé à la cantonade qu’il a une réponse de la capitainerie de Bayonne. Le commissaire tend l’oreille et impose le silence.

  Mado, qui vient d’arriver, accompagnée de Pourticol, attend, debout, puisque tout le monde est trop occupé à se taire pour s’occuper d’elle. Elle a ôté son tablier bleu, mis son petit chapeau vert et son manteau assorti. Avec ses chaussures plates, et son petit sac à main, elle fait très sage ménagère venue retirer un formulaire et qui attend tranquillement son tour.

 
- Oui, bien sûr… Un trafic… Non, on n’a pas trouvé trace des immatriculations. Et vers quel port est-il reparti cet Hippolyte ? Il remonte vers le Nord ? Il est en route ? Pour ? Mourmansk ? En Russie ? Il faudra demander à l’armateur pour connaître le destinataire aller et la cargaison, en retour, bien sûr… Faxez-nous leurs coordonnées, on trouvera bien un traducteur chez nous pour les appeler… Merci capitaine… Oui, ça nous est très utile… C’est ça, c’est au sujet de ce meurtre terrible… Oh, je ne sais pas si on pourra les coincer… Une grosse organisation… Bien sûr, si vous voyez quelque chose…

  Lepif raccroche.

 
- On peut toujours demander une investigation sur place par la police locale, observe Lepif…
- En Mauritanie ? demande Ravot. Vous y croyez vraiment ?
- Pas vraiment, non. Il est probable que des véhicules de luxe comme ça se trouvent maintenant entre les mains de tel ou tel ministre… A moins qu’ils n’aient passé une ou deux frontières…
- On sait quand même qu’ils sont en Afrique. Mais cela ne veut pas dire pour autant que ceux qui les occupaient les aient suivis. Excusez-moi, Mado, vous devez me trouver bien désinvolte avec vous…
  - Laissez, commissaire, c’est pour mes petits clients, et il n’était pas question de ramener les affreux chez moi. J’espère seulement que votre inspecteur saura garder mon bar sans faire de bêtises.
- S’il se contente de le garder, tout ira bien, remarque Lepif, ce qui est loin de rassurer Mado, mais, bon…
- J’ai déjà dit qu’il me semblait les avoir vus quelque part, mais je serais incapable de dire où et quand, poursuit Mado, préoccupée. Quand ils m’ont assommée avec leur truc électrique, je n’ai pas pris le temps de discuter, vous vous en doutez. C’est après… Et je pense que c’est la même chose pour eux. Ils risquent donc de me reconnaître, et je n’y tiens pas : ce n’est pas le genre de relation qui m’intéresse vraiment… Alors si vous avez un truc de glace sans tain ou quelque chose comme ça…
- Ma pauvre, on n’est pas dans un film américain ! Ici, on fait artisanal ! Ce que je peux proposer c’est de les faire passer devant vous. Ils sont en train de se laver et de se changer au vestiaire. Je les envoie dans le bureau des inspecteurs à l’autre bout du couloir, et vous, vous restez sur le banc qui se trouve sur le passage, devant la porte de mon bureau (il ouvre la porte pour lui montrer). Comme ça, ils pourront penser que vous attendez d’être reçue. Vous ferez semblant de les ignorer, vous lirez une revue, vous compterez les mouches, ce que vous voulez… Et quand ils seront passés, vous me direz si c’est eux ou pas… Et puis il y a peu de chances qu’ils vous reconnaissent… Ils ne vous ont vue que quelques secondes…

 
Mado le regarde avec plein de sous-entendus derrière la tête, tout en tournant le dos à Lepif.

Ravot hausse les épaules et lui montre le couloir :
- Allez-y, ils doivent avoir fini de se démaquiller, ces petits choux. Ils pensent être ici pour avoir fait du foin à la porte du Tapas’Embal’. Ah, à propos, Mado, vous pourrez conserver ceci, si vos clients du bar font du tapage !

  Il lui tend en riant les deux paires de menottes entourées de fourrure rose.

 
Mado les glisse dans son sac avec un sourire complice :
- Je les rendrai à qui de droit.

  Lepif, perplexe, fronce les sourcils.

 
On ne leur a trouvé que deux gabardines, un peu justes, étriquées, serrées aux entournures et qui tirent sur les boutons, malgré la ceinture. Revers larges, de ce côté-là, y’a rien à dire, mais z’auriez pu trouver des futals ! On a l’air fins, quoi, c’est vrai, sans chaussettes dans une paire de vos chaussures à clous, et à poil sous la gabardine ! Au Bois, on passerait pour des exhibitionnistes !

- Laisse tomber, Humevesne, c’est juste pour la déposition. Après, on appellera Riton et il nous ramènera des fringues, et le commissaire nous offre gentiment l’hospitalité en attendant, il l’a promis. Tu voudrais pas qu’on reste tout nus devant les inspecteurs ? Pense à Lepif ! Il a ses pudeurs, cet homme !
- Pfff ! Lepif ! Je pouffe !
- Chut… Te fais pas remarquer… Allez, on y va…
- Non, le commissaire a dit qu’il nous enverrait chercher : il a du monde…

  Lepif entre dans le vestiaire :
- Allez, les hommes, on vous attend pour la déposition, suivez-moi au bureau, c’est Martial qui va s’occuper de vous… Z’êtes tout plein mignons comme ça… Vous devriez vous raser les mollets, ce serait plus élégant…
- Oh, Inspecteur, nous charriez pas, on est assez gênés comme ça…

 
Lepif les précède dans le couloir, passe devant Mado, assise devant la porte ouverte de Ravot qui surveille depuis son bureau en faisant mine de lire un papier…

  - Mais c’est Zézette !!!

 
Tout se fige…
 
- Je veux dire… 

  Sûr que Humevesne a compris qu’il avait dit une connerie quand il a vu Lepif se retourner lentement, plus blanc et plus noué qu’un linge blanc lavé avec Omo double action…

 
Mais trop tard.

  Parce que Lepif aussi du coup, déclic, a reconnu Zézette.
 
Zézette !!! 

  Le cauchemar du Bois de Boulogne ! À poil et la bite au cirage bleu roi…

  
 Zézette à qui il avait confisqué sa perruque blonde la veille. Zézette qui l’a coincé le lendemain, assommé, déshabillé et relâché nu et enchnoufé de force dans une allée très péripatétique du même Bois, au milieu d’une double rangée de putes et de travelos qui l’applaudissaient en riant, jusqu’à ce qu’un panier à salade le récupère et le conduise à l’hôpital, choqué.

  Bien sûr, on l’avait changé de secteur, mais les surnoms de Schtroumpf Eléphant et d’Eléphant Bleu lui étaient restés, mi-moqueurs, mi-admiratifs, dans ce milieu d’experts.

 
Zézette, qu’il avait vainement recherchée pendant plus d’un an pour lui faire la peau. Zézette. Mado !!!

  Du coup, aussi bien Humevesne que Suceprout ont reculé, effarés par le face-à-face tragique entre Mado, qui s’est levée de son banc, et Lepif, rouge écarlate, fouillant son holster heureusement vide pour y prendre son arme de service et fourrer d’une bastos longuement méditée le crâne du cauchemar de ses nuits passées enfin retrouvé !

 
- Stop, Lepif, crie Ravot qui voit le geste du bout du couloir où le bruit l’a attiré, et qui comprend la tempête qui bouillonne sous le crâne de son inspecteur. Stop ! Qu’un Eléphant Bleu passe du blanc au rouge, c’est acceptable sur le plan national, mais qu’il règle des comptes rancis, ça ne l’est plus. Mado est devenue une femme respectable et Zézette a disparu dans un coin perdu du Brésil. Alors, stop !

  Mado fait face, calme et modeste, sans détourner le regard. Lepif tremble de tous ses membres en la fusillant du regard. Et puis, il sent la main de Ravot se poser sur son épaule, il l’entend hoqueter d’un rire difficilement contenu, se retourne, choqué, et puis… rien à faire, il a beau se retenir… il frissonne des babines, se retourne, regarde Mado qui se contient autant qu’elle le peut… et tous les trois explosent d’un rire énorme, gigantesque, monstrueux, homérique, ravageur, qui fait sortir toutes les têtes disponibles dans le couloir, tous médusés de voir le très sérieux commissaire Ravot, le très vaillant inspecteur Lepif et la très respectable bistrotière Mado pliés en trois fois deux, six, hoquetant et pleurant en se tapant mutuellement dans le dos comme des copains de régiment qui se retrouvent après plein d’années pour se raconter leurs frasques d’alors…

 
Humevesne et Suceprout se sont reculés jusqu’à la porte du vestiaire, plus affolés par cette réaction incongrue que par quelque accusation que ce soit…

  Lepif reprend son souffle avec peine, se redresse, s’essuie les yeux, encore secoué par des sursauts d’hilarité et, menaçant Mado du doigt, il articule difficilement, entre deux hoquets :
- Mais… mais… mais il faut m’expliquer… m’expliquer : pourquoi… Pourquoi du cirage bleu ?
 
Mado, reprise par un accès irrésistible, s’assied, souffle coupé et se tapant sur les cuisses :
- C’était la couleur qui s’accordait le mieux avec celle de vos yeux, inspecteur…
  Ce qui fait hurler de rire Ravot :
- C’était par amour, Lepif !!!
- Commissaire,  vous êtes dégueulasse ! s’insurge l’intéressé dont l’indignation déclenche un nouvel orage de fou rire auquel il est bien forcé de se joindre…

 
Le calme revient difficilement, mais il revient, et Ravot doit avouer à son inspecteur que dès le premier jour, il a reconnu Zézette en Mado, mais qu’il s’est bien gardé d’en parler, pour respecter sa nouvelle personnalité, sa nouvelle vie, et éviter tout conflit schtroumphien… ce qui fait hausser les épaules à l’intéressé, et ramène une légère houle sur l’océan des rires. Mais la fatigue est là, les zygomatiques autant que les épigastres sont proches de la crampe, et l’on se calme vite.

  - Vous ne m’en voulez plus, inspecteur ?

Lepif, pour toute réponse, l’embrasse sur les deux joues : amnistie et pardon, et l’amitié en prime.

Cette fois, c’est Mado qui y va de sa larme.

- Merci, Lepif. Merci… Je ne vous ai jamais voulu de mal, mais je tenais à ma perruque.
- Je l’ai prêtée à Ravot… au commissaire, hier… vous pourrez lui réclamer. C’est vrai que j’avais été vache de vous la confisquer…
- C’est Hélène qui l’a, comme m’a dit Rébéquée…
- Hélène ? Rébéquée ?
- Pas d’inquiétude, Lepif, pas d’inquiétude, je vous la rendrai, mais j’ai encore besoin de ma blonde pour en coincer une autre, une tueuse, celle-là…
- Alors, vous la rendrez à Mado, commissaire.

 
Silence ému…

  - A propos de tueurs…

 
Ravot se retourne vers les deux gabardines, aussi discrètes que possible, après le déferlement qu’a provoqué Humevesne.

  - Oui, c’est vrai… Si nous revenions à nos moutons, reprend Lepif, alors, Mado, c’est eux ?
- C’est eux. Et je sais qui ils sont : Suceprout, dit la Bricole, dit Couverture, spécialiste du volant, petits casses, camouflages et chauffeur de ces Messieurs les Hommes ; et Humevesne, dit Pic à Glace, dit Droit au Cœur, jamais coincé, toujours mouillé, un nettoyeur sérieux et discret sur ses activités mais réputé pour ses conneries dans tous les autres domaines. Je les ai connus du temps du Bois, où ils « réglaient la circulation » pour un grand groupe obscur spécialisé dans le maquerellage à grande échelle dont je n’ai jamais entendu prononcer le nom. Moi, j’ai toujours été indépendante. L’amour de l’art et l’art de l’amour. Le goût de l’artisanat. Je n’aime pas la Grande Distribution : c’est malsain quand on vend pour vendre et pas pour le plaisir. Bref, si vous retrouvez mes deux clients et qu’on leur a percé le cœur, faudra poser des questions à Monsieur (il désigne Humevesne) pour l’exécution, et à Monsieur (il désigne Suceprout) pour la mise en scène…

- Mais, commissaire, vous n’allez pas croire cette tante à la retraite !
- Lepif, mettez ces zouaves en cage en attendant d’en savoir plus…
- Ah, commissaire, ajoute Mado, ils ont parlé de Riton. C’est un recéleur de Lormont. Il serait intéressant de voir s’il ne les a pas hébergés…
- Mais elle est dingue, cette balance ! Je vais te crever, morue !!!
- Allez, Lepif, au frais ! Et quand vous aurez fini, tâchez de voir si on a du nouveau sur l’autopsie… Moi j’ai affaire ailleurs. Venez, Mado, je vous dépose chez vous.

LE TRAÎTRE VLADIMIR / P2C3E16

P2C3E16 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 16)

  N° 140 / LE TRAÎTRE VLADIMIR / P2C3E16

 
C’est l’histoire où Arthur reçoit les confidences du traître Vladimir qui lui dévoile les plans secrets du professeur Pouacre.
 
Mardi 7 juin
Sans doute à midi
Hai II

  D’un repas l’autre…

 
Beaucoup plus roborative se trouve être la cuisine de bord du Hai II. Russo-prussienne d’esprit, elle se fonde sur une déclinaison intensive de la pétote[1] et de la charcuterie, précédée d’un bortsch épais et odorant trempé de pain noir, et suivie de pâtisseries gluantes ou de laitages fluides. De quoi soutenir de robustes guerriers. De quoi retaper Arthur.

Qui justement partage la table de Vladimir.

  - Eh bien, mon cher Arthur, on récupère ? Vous avez eu beaucoup de chance… Et j’admire vraiment votre robustesse. Notre Patronne se montre parfois un peu… radicale dans l’application de ses sentences, lorsqu’elle s’estime offensée par un regard insolent, surtout lorsque ses filles deviennent nerveuses et qu’elle pense qu’une bonne détente leur assouplira le caractère ! On a beau être de race supérieure, il faut les tenir ces sauvageonnes ! Vous avez dû la regarder d’un peu trop près ou vous montrer un peu trop galant ! Ah, ces Français… Nous autres Slaves sommes beaucoup plus discrets à ce sujet. Bien sûr, nous violons à tour de queue lorsque la possibilité s’en fait jouir, mais notre romantisme foncier ajouté à des siècles de totalitarisme aristocratique, puis soviétique, nous a rendus prudents : nous troussons la servante, mais ne levons jamais les yeux sur la barinia ou la commissaire politique !
 
Arthur fixe tristement son assiette de patates à la crème de harengs.

- Vous ne dites rien ? Allons, mon cher, ne me laissez pas croire à une bouderie ? Nous arrivons demain et n’aurons peut-être plus d’autres occasions de nous parler. Vous m’êtes sympathique, et…
- Cette sympathie n’est pas partagée, Vladimir. Vous ne l’avez pas compris ? Vous incarnez pour moi le traître absolu, celui qui s’apprête à livrer à son pire ennemi l’univers pour lequel il a feint de combattre… Non, vous ne m’êtes vraiment pas sympathique…
- Allons, allons, voilà bien de ces jugements à l’emporte-pièce qui trahissent le simplisme politique de leurs auteurs. Je ne vous ai pas trahis, je vous ai utilisés. Ce n’est pas de la trahison, c’est de la stratégie.
- De la stratégie ! C’est le genre de sophisme que développent tous les politicaillons de la terre pour justifier leur ambition imbécile, quand elle n’est pas simplement criminelle !
- Mais non… Voyons, examinez calmement les faits : nous nous trouvions en face d’une sorte de pouvoir népotique qui tendait à se verrouiller en dynastie : les Numéros. Ils vous l’ont exposé eux-mêmes, non ? Et vous trouviez cela préférable à…
- … à quoi ? Le savez-vous seulement vous-même ? Nous avions réduit cette emprise monstrueuse et nous étions en train de tenter de réparer les dégâts que sa folie avait réalisés sur la planète lorsque…
- … lorsque nous sommes intervenus : n’alliez-vous pas retomber dans les impuissances politiques de votre « démocratie » molle ?
- Parce que ce que vous préparez sera préférable ? Et que préparez-vous, d’ailleurs ? Une « démocratie dure » ? Le savez-vous vous-même ?

  Un serveur apporte à Arthur une énorme jatte d’un flan rose tremblotant et se retire.

  - Mangez votre dessert, mon cher, vous avez encore besoin de forces. Je vais vous raconter le début d’une histoire…
Il était une fois un savant docteur comme seule semble-t-il
la Prusse peut en générer. A la fois physicien, biologiste et chimiste (mais les Allemands sont tous Doktor et chimistes), il cherchait vainement à trouver le moyen de réaliser quelques unes de ses idées, dans le monde circum-soviétique finissant, lorsque l’une de ses étudiantes retint son attention. Certes, elle était un peu plus âgée que ses consœurs, mais elle avait « quelque chose », une sorte de rigueur, de distance. Elle semblait vraiment appartenir à un autre monde. Rien de sentimental ni de sexuel dans cet attrait, non, mais une… reconnaissance.
De son côté, elle semblait s’intéresser de très près à ce que son professeur avait de meilleur : ses travaux.
Un jour, il fut invité dans sa famille. Il s’y plut. Leurs intérêts convergeant, ils s’épousèrent. Ils n’eurent pas d’enfants. Enfin, pas dans le sens où vous l’attendez, et où, peut-être vous-même…

  Arthur redresse la tête et le regard qu’il lance à Vladimir le fait battre en retraite :
- Oui, mes félicitations, je suis désolé pour votre famille, votre enlèvement est une épreuve, et tout ça, mais c’est la guerre… Bon. J’en reviens à notre histoire : vous n’avez pas rencontré cet homme. Vos amis Clémentine et Victor, eux, ont pu faire sa connaissance. Devenu le Numéro Cinq, le Professeur Pouacre s’est trouvé pris dans la même nasse que les autres Numéros. Mais pas par hasard : il trouvait tout à fait anormal qu’une telle puissance soit laissée entre les mains d’individus incapables de concevoir autre chose qu’une petite dictature familiale. D’autant que c’est grâce à ses travaux que cette dictature avait pu se mettre en place : c’est lui qui a conçu le plan de conquête météorologique de la planète, c’est grâce à ses relations qu’ont été « récupérés » les stocks d’armements atomiques et les sous-marins nucléaires soviétiques qui ont permis le coup de force que vous avez vécu. C’est lui qui a étudié les drogues subtiles des Chochos, dont vous avez pu apprécier les effets, cher ami, et enfin, c’est lui qui a assumé l’éducation des derniers enfants du Numéro Un, ces Élus, jumeaux destinés à une existence subalterne par les visées dynastiques absurdes de leur père et de leur grand-père ! C’est le Docteur Pouacre. Dont j’étais l’assistant et le correspondant russe…

  Arthur a reposé sa cuiller :
- Et donc, vous avez profité de notre action pour…
- … pour prendre le pouvoir, parfaitement. Nous attendions l’occasion et vous nous l’avez fournie. Nous savions que les Chochos réagiraient. Il y avait eu des mouvements précurseurs du séisme, des refus, des révoltes. Nous savions, nous, qu’ils n’étaient pas stupides et qu’ils disposaient de ces armes traditionnelles redoutables que sont leurs potions, élaborées au cours des millénaires, contrairement à ce que pensaient les Numéros du fond de leur racisme imbécile. Nous avons poussé à la roue, si je puis dire, lorsque le Numéro Deux s’est attaqué à vous, sachant quelles ressources vous pouviez mettre en œuvre. Je disposais de moyens de communication spécifiques, via le satellite « Réseau » lancé à l’insu des Numéros, et des bases ultra secrètes d’Omphalie et de Harpie, simples lieux de repli, dans l’esprit des Numéros, mais en fait, bases stratégiques équipées et noyautées par nos soins…
Maintenant, nous développons le concept parareligieux des Élus au travers du circuit commercial des Super Trocs en nous alliant à des spécialistes du commerce et de la finance, mais il y a plus de dix ans que le Professeur Pouacre éduque les Élus et les prépare dans ce sens : il a compris qu’il est plus facile de séduire que de combattre, et il séduit le Monde…
- Et donc, vous me dites que le professeur Pouacre s’est laissé capturer volontairement par les Goums ? Mais c’était suicidaire !
- Un risque calculé : il connaissait suffisamment les Chochos pour savoir où s’arrêterait leur vindicte.
- Et si les Goums n’avaient pas réagi à temps et n’étaient pas intervenus, à Thulé ?
- Ce n’était que partie remise…
- … et tant pis pour nous…
- Tout au moins, tant pis pour Victor et Clémentine. A mon grand regret… Mais je suis sûr que maîtrisant Agotchilho comme vous le faisiez, la rage d’avoir perdu vos amis vous aurait inspiré une solution de secours pour venir à bout de Thulé : j’étais prêt à vous informer de la situation, avec l’appui du Professeur, via le satellite « Réseau ». Mais nous ne tenions pas à ce que vous ayez connaissance de son existence…
- Votre objectif reste donc inchangé : conquérir le monde. Mais au profit de Pouacre !
- Oh, Pouacre n’est pas seul, il est aidé d’associés… Mais cela restera un pouvoir discret, qui unira la planète sous une houlette unique. Plus de guerres, mon ami, plus de désastres humanitaires. Réfléchissez à la chose : un pouvoir mondial. Unique. Incarné mystiquement par deux beaux jeunes gens partout célébrés, peoples absolus et indiscutables à l’instar des dieux antiques qu’ils incarnent et devant qui chaque adepte initié se prosterne d’ores et déjà…
- Ce que je ne comprends pas, c’est comment vous pouvez imaginer une seconde que le monde va se précipiter aux genoux de vos Élus de carnaval…

  Vladimir éclate de rire :
- Ecoutez moi bien, Arthur : nous sommes le 7 juin. Vous avez « disparu » le 6 mai. L’« offensive de séduction » a été lancée  à Saint Tignous sur Nivette le 3 mai. En France, nous comptons aujourd’hui officiellement huit millions d’initiés qui, selon leurs moyens, rendent hommage entre deux et trois fois par semaine aux Élus ; dans le monde, après que nous ayons lancé la même campagne, adaptée à chaque pays, et ce depuis une quinzaine de jours en moyenne, nous comptons cinquante millions d’adeptes. Dans un mois, la France comptera douze millions d’initiés, et le monde, un milliard… Dans deux mois, nous serons les maîtres… A moins que nous ne précipitions les choses…

  Arthur repousse les restes du flan qui tremblotent devant lui :
- C’est impossible !

Vladimir lui sourit :
- Demain, nous serons en Harpie. Vous verrez par vous-même…
 


[1] Localisme picardisant de « patate ».

UNE BREVE GENEALOGIE

TONTON RASPOUTINE


 

Une brève généalogie.

Où l’on dénonce un faux grossier.

 

Je n’ai pas connu mon arrière grand-père, sinon par diverses traces et souvenirs : une photo


                                                                                                

Grand-Popa


 
et quelques reliques, signalées ici ou là, mais qu’il faut considérer avec prudence :

En 2004, Igor Knyazkin, le directeur du centre de recherches sur la prostate de l’Académie des Sciences Naturelles de Russie, annonça l’ouverture d’un musée russe de l’érotisme à Saint Pétersbourg. Parmi les objets présentés, Knyazkin prétendit que se trouvait le « pénis conservé » de Grigori Raspoutine, long de 29 centimètres, ainsi que plusieurs lettres du moine. Il dit avoir acheté ces objets à un collectionneur d’antiquités français pour 6 600 euros. On ignore si ce pénis est effectivement celui de Raspoutine.  (Wikipédia dixit).

Je dois dire que l’hérédité, en ses manifestations actuelles, m’incite à croire qu’il s’agit d’un faux. Je n’ai pas eu le loisir de voir l’objet évoqué, mais il me semble peu probable que Grand-Popa, comme il est appelé dans la tradition familiale, ait ainsi disposé d’un aussi médiocre attribut alors que les choses sont réputées aller en se dégradant au fil des générations.

Quant aux 6600 euros, je ne les commenterai pas, mais j’y vois la sournoise influence de
la MÉTHODE À 6000 développée par Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, ainsi que je l’expose(rai) dans l’Épisode 2 du Chapitre 1 de la Deuxième Partie, qui reprend les suites de la tragique disparition de la pauvre Éléonore Fentasou, racontée en préambule du présent feuilleton.

Je n’ai pas connu Grand-Popa, et c’est dommage.

Je n’en parlerai donc pas.

En revanche je vous renvoie à la Page consacrée à la biographie d’Hilarion Jovial de Sainte Fouillouse, Conseiller en matière d’économie électorale (cliquez sur le nom-lien).

Grand-Popa a engendré un certain Grand-papa, que je n’ai pas connu non plus.


Il l’a engendré avec la collaboration je présume complice de mon arrière-grand-mère qui avait accompagné son mari, négociant en vins, à Saint-Pétersbourg. Leur union était restée jusque là stérile, et mon arrière-grand-père officiel, le mari de mon arrière-grand-mère, a sans doute commis l’imprudence de consulter à ce sujet le « staretz », réputé par ses dons de guérisseur.

  Il paraîtrait que mon arrière-grand-mère n’évoquait jamais son voyage en Russie sans ouvrir de grands yeux rêveurs. Ce qui faisait bougonner mon arrière-grand-père officiel : Raspoutine ne s’était certes pas contenté d’une imposition des mains. Mais mon arrière-grand-père officiel a reconnu l’enfant, qui est né en France peu après leur retour.

 
Mon arrière-grand-mère avait été une grande et belle blonde, et mon arrière-grand-père officiel aurait fait un viking très acceptable, si j’en crois les quelques photos que j’ai pu voir. Ils n’eurent pas d’autre enfant.

  Mon grand-père était plutôt de petite taille, trapu et fort et faisait aussi dans le pinard.

Il engendra une ribambelle d’enfants de petite taille, trapus et forts, dont beaucoup moururent pendant la guerre de 1939-1945. 

 
Mon père survécut. 

  Ma mère ne m’a jamais fait de confidences, mais elle n’a jamais été surprise par ma « constitution » particulière, qui la faisait m’appeler « Raspoutine » en riant, sans m’expliquer pourquoi. Mais je voyais bien dans son regard que ce n’était pas seulement à cause de la légende familiale, discrète mais amusée, qui attribuait la paternité de mon grand-père à l’imposition miraculeuse des mains du moine débauché.

A ce sujet, je me souviens (si !) de la tête de la sage-femme, lorsque je suis né : elle croyait que j’avais DEUX cordons ombilicaux ! Mon père a dû lui prouver de visu et de tactu que c’était une « constitution » héréditaire, et ma mère a été obligée de finir toute seule le travail. Heureusement : la sage-femme se serait peut-être trompée en coupant le « cordon ».

Elle n’était d’ailleurs plus en état de faire quoi que ce soit de raisonnable : elle criait si fort que les voisins ont cru qu’il y avait DEUX accouchements.

  Ce qu’on a pu rigoler !

  Cette « constitution » qui me semblait normale, a commencé à me paraître « étrange » lorsque j’ai disposé des points de comparaison qu’apporte la puberté et lorsque mes premières amies m’ont fait part de certaines craintes. Très exagérées. On sait en effet, depuis que l’Âne d’Or d’Apulée a parlé, et cela fait un moment, que la capacité féminine est très sous-évaluée.

  Mais je ne développerai pas ce point plus outre, de crainte d’être taxé de fanfaronnade.

  Et puis ça ne regarde personne.

C’était simplement pour dire que je ne crois pas à l’authenticité de la médiocre « relique » de Saint-Pétersbourg, qui ne peut être que le fruit d’un trafic douteux, ainsi que l’on démontré les trois documents qui suivent, qui nous sont parvenus après la publication de cet article:

DOCUMENT N°1

DOCUMENT N°2

DOCUMENT N°3

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DOCUMENT EXCEPTIONNEL N°1


LE DOCUMENT



           raspoutine1.jpg


Ce document exceptionnel, qui serait daté de 1911, nous intéresse à plus d’un titre.

  Il nous intéresse d’abord par son origine : Il a en effet été retrouvé dans les archives que l’on croyait perdues du Couvent des Conceptionnistes de Saint François de Dunkerque, qui a été rasé avec le reste de la ville en 1940. Cela explique sans doute l’exceptionnelle présentation de la Sainte Brouette de Bénédictions Conceptuelles (ou Conceptionnistes selon d’autres acceptions) qu’il pousse devant lui dans la Joie des Retrouvailles.

  Le Frère Raspoutine aurait en effet à cette époque parcouru secrètement l’Europe sur les traces des troupes cosaques qui ont occupé Paris  du 31 mars au 2 juin 1814, et le Nord du pays, plus tardivement, jusqu’en 1818.

Il faut savoir que, très dévots, quoique orthodoxes, les cosaques ont laissé quelques traces derrière eux.

Les Sœurs Conceptionnistes de Saint François, dont l’ordre avait été établi pour soutenir l’Immaculée Conception qui s’imposait comme Vérité éternelle dans l’Église au temps de sa fondation (de la fondation de l’Ordre, et non de celle de l’Eglise), avaient eu la joie de voir cette sainte doctrine se vérifier par de multiples miracles après le passage des troupes russes.

Près d’un siècle plus tard, le Frère Raspoutine, qui avait pour l’occasion revêtu la bure franciscaine, était venu tâter les beaux fruits de leur glorieuse et sainte descendance.

  Il nous intéresse ensuite par l’évidente ressemblance qui existe entre ce rare portrait du moine russe et Tonton Raspoutine lui-même. Jugez-en d’après les photos qu’il a fournies dans sa biographie, modestement succincte.

Il nous intéresse aussi par le fait qu’il pulvérise les assertions absurdes d’Igor Knyazkin, le directeur du centre de recherches sur la prostate de l’Académie des Sciences Naturelles de Russie, que nous avons rapportées dans l’évocation de la GÉNÉALOGIE de Tonton Raspoutine, sur lesquelles nous ne reviendrons pas. Suivez le lien hypertexte si vous tenez à les relire dans toute leur absurdité.

Il nous intéresse enfin par l’espoir qu’il ouvre : d’autres documents existent certainement, que Tonton Marcel continue de rechercher, avec une patience toute bénédictine.

Il annonce… peut-être… une antique photo du moine prise dans ses œuvres au sein de l’un de ces couvents pieusement visités…

Peut-être… Plus tard… Bientôt…

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DOCUMENT EXCEPTIONNEL N°2




LE DEUXIÈME DOCUMENT EXCEPTIONNEL




L’hostie XXL 


 

Ce deuxième Document, tout aussi exceptionnel que le premier, proviendrait d’un autre monastère Conceptionniste, mais situé à Klown, en Syldardurie.

  D’aspect étrange, réalisé selon une technique encore mystérieuse qui allie la peinture sur cuivre et des à-plats d’émaux en grisaille, il est identifié par une inscription gravée à son verso dont nous vous donnons la traduction, effectuée par Cloclo Chatapus (gentille hôtesse dont vous ferez la connaissance dans la troisième partie du récit) :

    En ce jour de fête de l’an 1913 après la Nativité, où nous célébrons l’Immaculée Conception de la Vierge Marie, mère de Notre Seigneur, par la grâce de Dieu Toujours Vierge, nous avons reçu la visite de Frère Raspoutine, envoyé par notre bien-aimée protectrice la grande-duchesse Anastasia de Russie, avec l’accord de notre bien-aimé souverain, le saint roi Vlad Tefèsz[1].

Grâces en soient rendues au Père, au Fils et au Saint-Esprit.

Amen.

  Le Frère Raspoutine, précédé de sa Sainte Brouette est venu nous enseigner les mystères de l’Immaculée Conception, Alléluia, Alléluia, Alléluia.

 

C’est à cette occasion qu’alors que, pour souffler, il expliquait la fabrication des hosties à notre Mère Supérieure, Novellita Nichonova, se produisit le Miracle :

 
À peine fut-elle moulée que l’hostie de taille habituelle destinée à la célébration du Saint Sacrifice de la messe, se mua en hostie géante, montrant par là toute l’estime que le Ciel portait à celui qui nous était adressé et à ses œuvres.

  Tendrement émue par cette manifestation divine, notre Mère Supérieure tomba à genoux pour rendre grâce, se trouvant ainsi confrontée à la Sainte Brouette que le Frère Raspoutine avait, par modestie, rangée sous la table.

  Et grâces furent rendues.

  Amen.

 
Par ailleurs, le Chroniqueur de l’Osservatore Romano, l’organe officiel du Vatican, relatait ce miracle dans les termes suivants :

  « Lors, l’hostie standard calibre 26 se mua en une exceptionnelle hostie XXL, de celles que le Saint Père utilise lors des Célébrations Solennelles de Saint Pierre de Rome.

Lors, de par l’émotion que soulevait en elle cette évidente manifestation de la grandeur divine,
la Mère Supérieure chut sur ses deux genoux.

Face à la Sainte Brouette (voir Document 1), elle rendit grâce à Dieu, dans le flot jaillissant d’une oraison jaculatoire, tandis que le Frère Raspoutine criait sa joie. »

 L’inscription, tout comme le récit qui est fait par le Chroniqueur de ce glorieux « Miracle de l’Hostie XXL », font référence à la Sacrée Brouette de Raspoutine, qui ne peut qu’être celle que montrait le Document Numéro Un précédemment révélé par Tonton Marcel !

  Ainsi deux Documents se recoupent-ils à plusieurs milliers de kilomètres de distance et ratiboisent-ils définitivement les assertions ridicules d’Igor Knyazkin, le directeur du centre de recherches sur la prostate de l’Académie des Sciences Naturelles de Russie quant à la pseudo relique de Popa !

  Merci Tonton Marcel pour cet éclaircissement apporté à un Miracle oublié, même par la Légende Dorée de Jacques de Voragines qui en a pourtant vu bien d’autres. Un peu plus tôt, il est vrai.

 Mais la Vérité est éternelle et partout elle triomphe.

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[1] Vlad Tefèsz, de la dynastie des Vladocsoz, était le père de Vlad Tferfout-Engran, lui-même grand-père de l’actuel Mélancs Ier, roi de Syldardurie. Il était donc l’arrière-grand-père de Mélancs Ier. Tout cela sera développé en Quatrième Partie.
 

PAN DANS L’ŒIL DU CYCLONE / P1C2E19

P1C2E19 (Partie 1 / Chapitre 2 / Episode 19)

 
PAN DANS L’ŒIL DU CYCLONE / P1C2E19

C’est l’histoire où le Président de la République envoie Eusèbe Malfort dans l’œil du cyclone.
 

  Mercredi 20 avril
1 heure du matin
Paris, Palais de l’Elysée.

Les yeux dans le vague, renversé sur le dossier de son fauteuil, le Président réfléchit… Machinalement, il se tapote les incisives avec le bout de son stylo…

La situation est vraiment compliquée et ses conseillers n’ont vraiment pas l’air d’en avoir pris la mesure…

D’ailleurs, pour qu’il soit encore au bureau à cette heure…

 
Il y a eu ces nouvelles « exigences », invraisemblables, et maintenant, le cow-boy de Washington, qui jusque là avait l’air de trouver très drôles les ennuis que les vieux pays du vieux continent rencontraient avec leurs écolos, le cow-boy de Washington, donc, veut atomiser le Groenland !!!

Tout ça parce qu’on lui a écrabouillé un Marine sur son gazon. Et que personne n’a vu le coup venir ! Et qu’il se sent d’autant plus ridicule qu’il s’est moqué publiquement de l’incapacité des Russes à protéger la Place Rouge (avec toute la compassion diplomatique de rigueur…) ! Il a eu bien du mal à le dissuader d’arroser immédiatement la banquise au napalm comme premières représailles.

 
Bien sûr, tout le monde lui demande ce qu’il faut faire, et surtout ce faux cul de Ministre du Confort avec ses sous-entendus faciles : « Si c’était moi… ! »
Oui. Mais voilà. Ce n’est pas lui.
 
Si je réunis un conseil extraordinaire, les médias vont s’affoler, si je ne fais rien, ils vont hurler à l’impuissance…

Les écolos sont partagés, comme d’habitude… Bien sûr, ils dénoncent le recours à l’arme atomique, mais en soulignant que cette fois elle menace d’abord ceux qui l’ont construite, et ils approuvent les mesures préconisées, à commencer par le soutien aux espèces anthropoïdes menacées, les économies d’énergie drastiques, l’autoconstruction des maisons (pour certaines tendances fauchées). Ils réprouvent en général la condamnation des loisirs (il faut du temps pour aller aux manifs et aux réunions). Ils se montrent partagés sur le sujet des « populations excédentaires » puisqu’ils se sentent, eux, indispensables et donc pas concernés.

Bref, comme d’habitude on ne peut pas compter sur eux.

 
Je ne peux pas botter en touche en direction de l’Europe. Le truc est usé.

Reste l’ONU ? Le Conseil de Sécurité !!!

 
Il décroche son téléphone :

- Passez-moi la Maison Blanche…

Attente de trente secondes pendant lesquelles il mâchouille son stylo. Réflexion : mon dentiste va m’engueuler parce que j’abîme mes dents en bouffant des stylos en or, mais un Président ne peut quand même pas bouffer des crayons de bois…

- Allo, Georgy ? Oui, le Frenchie ! Si jamais tu m’appelles comme ça en public je te fais un incident diplomatique… Bien sûr, bien sûr, à part les traducteurs, la DST et
la NSA, on est entre nous…
Ecoute-moi bien : je vais demander des informations à mon agent le plus…. Quoi ? Ta CIA est hors jeu mon pauvre, elle n’a rien vu venir comme d’habitude. N’oublie pas que c’est moi qui t’ai passé l’info ! Je crois qu’il y a du nouveau… Non, pas ton histoire de Marine, ça je suis au courant… Mais faut rester prudent : tu as vu ce qu’ils ont comme arsenal. Oui. Identifié le missile ? SS 20 ? C’est ce qu’ils disaient. Et ils disposent de deux Typhoons ! Puissance de feu gigantesque. Oui, je sais que tu fais mieux, mais s’ils tirent on ne sera plus là pour faire des comparaisons. Alors, du calme, on évite de les chatouiller  pour l’instant. OK. Tergiverser, gagner du temps. Bonne idée !! Tu as une excellente idée… Quoi ? Excellente (il ne sait pas ce que veut dire excellente !!!) ? Plus meilleure. OUI C’est toi le plus fort Okkkkayyyy !!! Tu convoques le Conseil de Sécurité. Bravo !! OK ! Very well, Georgy, je t’approuve et je t’appuie. Et les Russes ? Pas de nouvelles. Ah merde. On leur a coupé le téléphone… Pas payé les factures ? Les cons. Ils suivront, après tout ils ne doivent pas se sentir à l’aise, c’est leur matériel qui nous menace. Oui, du nouveau, je disais : simplement attends une demi-heure que je confirme mes infos et je te rappelle… OK. A tout de suite…

Il raccroche.

 
Et Malfort ? Qu’est-ce qu’il en dit ?

- Monsieur le Président ? Eusèbe Malfort sur la ligne deux…
- Allo Eusèbe ? Oui. Vous permettez que je vous appelle Eusèbe ? Oui. C’est cela. Content de vous entendre, j’allais vous appeler… Je viens de parler au président des Etats-Unis. Il convoque le Conseil de Sécurité. Oui, à mon instigation. Oui. Je lui ai transmis votre dernier mail avec les demandes délirantes de… Oui… De la provocation, je crois, mais nous devons gagner du temps, nous organiser, ne rien brusquer…
Vous dites ? Top secret ? Attendez, je fais brouiller la ligne. Voilà, vous pouvez parler… QUOI ? Vous avez… pris leur base ??? Votre fils ? Je le propose pour la Légion d’Honneur… Pardon ? Rien à cirer ? Oui, pas dans l’immédiat… Que faire ? Attendre, faire comme si ? Ne surtout pas intervenir ? Ne rien faire ? Bien, ça c’est dans mes cordes. Attendons. Je veille. Vous serez informé. Vous pensez qu’ils ne bluffent pas ? Mais que veulent-ils ? Non, nous ne les avons pas encore identifiés réellement. Vous vouliez m’informer ? Merci Eusèbe, la Patrie vous est reconnaissante… D’accord, on n’intervient pas.

Il a raccroché. Quel Butor…

 Et puis… l’idée… L’Idée!!!

- Passez-moi la
Maison Blanche…
Quoi ? Occupé ? Vous délirez mon vieux… Passez par la ligne rouge ! Vous êtes idiot ou quoi ? Nouveau. C’est ça. Le standardiste de service est allé pisser ? De quoi ? Poli ? Vous savez qui vous parle ? Rien à f… ? Quoi ??? Prud’hommes ? Harcèlement  moral ? Z’êtes viré … Allo !!! Allllloooo ???? Le con, il a coupé !

 
Autre téléphone :
- La sécurité ? Qui est au standard ? Oui, le Président qui vous parle mon vieux ! Le délégué CGT ? Collez-le au trou pour menace à la sécurité internationale ou ce que vous voudrez, coulez-le dans le béton si vous y arrivez mais démerdez-vous pour me débarrasser de lui et trouver un standardiste qui TRAVAILLE !!! QUOI ? En grève ? Solidarité ? Tous ensembleu, tous ensembleu, ouais ? ouais ???….

Il a raccroché !!!

 
- Allo ? Allooooo !!!! Merde.

Le Président prend une clé pendue à son cou par un fin cordon et ouvre un placard dissimulé dans une boiserie près du bureau. Derrière la porte, un téléphone rouge et une liste de numéros punaisée sur le contre-plaqué du fond :
Washington, Moscou, Pékin… dix numéros en tout : le Téléphone Rouge qui joint directement les principaux chefs d’état. Personne ne l’utilise, c’est un dernier recours en cas de risque de conflit majeur.

Le Président compose le numéro de Washington (vous ne croyez tout de même pas que je vais vous le donner, non ?) :
- Le numéro que vous avez demandé n’est pas attribué, nous ne pouvons donner suite à votre appel… Bip. Le numéro que vous avez demandé n’est pas attribué, nous ne pouvons donner suite à votre appel… Bip.

 
Le Président ferme les yeux un instant, referme la porte du petit placard s’assied, replace le cordon de la clé à son cou, sort un portable de sa poche intérieure, demande les renseignements et se fait mettre en communication avec la Lanterne du Fort à Saint Tignous sur Nivette (heureusement qu’il se souvient du titre !). Pourvu qu’il soit encore là à cette heure…

- La Lanterne ? Passez-moi Malfort, c’est le Président… Ah… Il est occupé, eh bien désoccupez-le cher Monsieur, je vous dis que c’est le Président… Le Président de quoi ? (Pffff… il passe une main lasse sur son visage de tribun épuisé) Le Président de la République, mon petit, oui, de la République française, à l’Elysée, c’est cela même, en personne. Pardon ? Je m’en fous que vous soyez dans l’opposition parole de Toto, passez-moi Malfort, bon dieu de bordel de merde !!!….. (un silence, des déclics).
- Allo ? Oui, Malfort à l’appareil…
- Eusèbe ? Oui, c’est moi, le Président. Je vous rappelle : une idée qui pourrait nous sauver. Oui. Vous êtes un homme d’une qualité exceptionnelle… Si, si… Alors voilà… Je vais soumettre l’idée à Washington, Moscou, Pékin et à l’ONU : accepteriez-vous le poste de médiateur exceptionnel ? La situation est exceptionnelle, cher ami, unique. Vous-même, vous êtes un homme exceptionnel, cher ami, un homme unique. Vous êtes donc l’homme de la situation. C’est la première fois que l’existence de la planète est mise en cause par des irresponsables… Pardon ? Cuba ? J’ai dit : par des irresponsables, à Cuba, c’étaient des Chefs d’État n’est-ce pas… Par définition responsables, mais oui… Je vous propose, ne me décevez pas… Mes états d’âme vous indiffèrent ? (le Président passe derechef une main de plus en plus lasse sur son visage de tribun de plus en plus exténué) C’est l’intérêt du pays et du monde que j’envisage… Non, je ne cherche pas à me défausser de mes responsabilités, qu’allez-vous chercher là, mais vous êtes l’interlocuteur, l’Interlocuteur… Au plus près du problème. Je suis sûr que Georgy approuvera, oui, le Président des Etats-Unis… Entre nous, il serait sinon capable de faire des bêtises… Il voulait atomiser le Groenland et toutes les bases des Écolocroques… J’ai réussi à l’en dissuader. Je lance la convocation du Conseil de Sécurité. Vous devez rester sur place pour conserver les liaisons en cours ? Bien sûr ! Mes services viendront installer un système de téléconférence sécurisé… Merci, Eusèbe… Merci.
Ah, encore, je vous le donne en primeur : je compte m’exprimer demain midi à la télévision. Une conférence de presse. Vous êtes invité, bien sûr, mais vos responsabilités nouvelles risquent de vous retenir, je le comprends. Vous avez changé de côté en quelque sorte, vous êtes maintenant un officiel et vous comprenez qu’il faut présenter les choses, les expliquer, n’est-ce pas. Que nos concitoyens comprennent bien la situation et que toute cette crise soit gérée dans le calme. Avec sang-froid…  Je l’annoncerai au cours de la conférence de presse que je prévois pour ce prochain début d’après-midi.
- Je crains fort de ne pas pouvoir y être…
- Je le comprends tout à fait, mais nous pourrons communiquer directement sans ces grand-messes… Et merci encore cher ami, merci pour votre collaboration…

 Eusèbe Malfort repose le combiné, l’air songeur…

- Ma pauvre Jeanne, j’ai bien l’impression que nous sommes dans l’œil du cyclone…

CONFÉRENCE DE PRESSE À L’ÉLYSÉE / P1C3E4

P1C3E4 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 4)
 

N°52 / CONFÉRENCE DE PRESSE À L’ÉLYSÉE / P1C3E4