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LA FLÈCHE D’ARGENT/ P2C2E4

P2C2E4 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 4)

 
N° 105 / LA FLÈCHE D’ARGENT/ P2C2E4

  C’est l’histoire où Arthur part pour l’Europe et se retrouve à bord de

la Flèche d’Argent en compagnie de

la Patronne.

 
Mercredi 4 mai
3 heures 30 (heure locale)
10 heures (heure française)
Guamblin (carte du voyage)


De ses explorations en Terre de Feu, Arthur a conservé l’habitude de ne jamais se séparer d’un petit appareil photo numérique qui lui tient lieu de bloc notes. Ce qui amenait inévitablement les plaisanteries de Daouj sur la « mémoire numérique » des Goumyôs…


  Et c’est ce souvenir qui parvient à l’arracher à la contemplation fascinée du visage tragique de l’écorché.

 
Il revient, courbé contre le vent des pales, jusqu’à la cabine de l’hélico pour y récupérer son boîtier, et retourne flasher les restes de Yann Marbeuf.

  Le temps presse et il ne peut plus rien pour le malheureux. Il se sangle sur son siège et fait signe au pilote de décoller pour Puerto Cisnès où le Cessna devrait être prêt.

 
Et puis il contacte Mnouay par radio :
- Une mauvaise nouvelle, Mnouay, j’ai retrouvé notre gars… Oui, il est mort. Et dans un sale état. Il se trouve au sommet de l’île, écartelé entre deux poteaux… Non, pas de flèche. Il est écorché. Je ne peux rien faire et toi non plus. Il faudrait le décrocher et lui donner une sépulture… Tu accepterais cela ? Je pense que ce serait un honneur pour lui… Comme pour un Goum… Merci, Mnouay… Mais il faudra faire attention : le coupable doit se trouver à Guamblin et peut-être même dans la base… Non, je ne peux vraiment pas revenir tout de suite. C’est toi qui mèneras l’enquête en liaison avec Agotchilho. Il faudra que tu les préviennes par le satellite. J’ai pris des photos que je leur ferai parvenir depuis Puerto Cisnès pour qu’ils en disposent plus vite… Oui, ils connaissent mon itinéraire et mes escales… Santiago, puis Londres et Biarritz. Je pense arriver demain soir… Mais je n’ai pas réussi à les joindre depuis l’hélico : le temps se couvre et brouille les liaisons. J’espère seulement que la météo permettra de voler sans trop de risques jusqu’à Puerto Cisnès… Je compte sur toi pour leur transmettre les informations. Je ferai passer les photos par le réseau intranet de l’ONU. Oui, c’est plus sûr… Je te quitte, l’hélico est un peu chahuté, mais ça ira, le pilote me fait signe qu’il est confiant et moi j’ai confiance en lui… Je te contacterai à mon arrivée. Si tu as de nouvelles informations, envoie-les par le satellite direct à Agotchilho… Terminé.

  Et puis il se laisse bercer par la vibration profonde de l’hélico qui le pénètre par tout le corps, comme une trépidation intérieure, étouffée, contenue en lui par le casque et les sangles du harnais de sécurité… Il sent sa peau se décoller de sa chair, gonfler, se soulever, énorme cloque, vêtement trop lâche pour lui, ou bien, est-ce lui qui là-dedans se rabougrit ? Il est si petit au-dedans, il le sait, l’a toujours su : son intérieur ne correspond pas à son extérieur de grand bonhomme tellement responsable, il était fatal qu’un jour sa peau le quitte, prise entre ces deux foyers du dedans et du dehors… Oh, Béatrace, tu me manques… Toi, tu saurais calmer cette fâcherie de poupées russes qui se découvrent incompatibles au plus profond, au plus intime de leur emboîtement… Toi seule, avec ton sourire incroyable de moustaches soyeuses et les raconte-à-papa de Tijules… Et…

 
Mais un choc le réveille en sursaut, suivi du decrescendo rapide de la turbine qui s’arrête.

  - Bien dormi ? demande le pilote qui a retrouvé le sourire. Faut dire que lui n’a guère eu le temps de somnoler.
- On est allé vite, bafouille Arthur encore empêtré dans l’angoisse de son mauvais sommeil.
- Le vent dans le dos, ça aide ! Mais il était temps d’arriver, la neige revient. Ne tardez pas trop à partir sinon le Cessna ne pourra plus décoller. Il paraît que c’est clair au-dessus de 10 000 pieds…
- Le temps de transmettre mes photos et on part… Vous prévenez la tour ?
- OK patron ! Je m’en occupe… Vous dormirez dans l’avion, vous en avez besoin après toutes ces secousses… Et moi, je vais rentrer au chaud… Eh, Pedro, tu mets l’hélico à l’abri, ça va souffler et neiger…

 
Le mécano lève le pouce pour montrer qu’il a compris, fait un signe à l’un de ses collègues et chacun arc-bouté d’un côté de la cabine de plexiglas, ils poussent le léger appareil jusque dans le hangar près duquel il s’est posé et dont les portes sont restées grandes ouvertes sur un espace de lumière vive.

  L’air froid de la nuit réveille Arthur qui se dirige d’un pas nerveux vers la tour de contrôle éclairée, en bas de laquelle il sait trouver une permanence.

 
Un technicien y somnole sur une banquette, auprès d’un bureau où trône un poste informatique en veille.

  L’intrusion d’Arthur le réveille en sursaut :
- Oui, c’est qui ? C’est pourquoi ? Comment vous êtes entré ? C’est…
- Laisse tomber mon vieux. J’ai des photos à transmettre à la base d’Agotchilho.
- Agotchilho, ah oui, ah c’est vous… Excusez-moi je ne vous avais pas reconnu, oui, en effet…
- Eh bien camarade, je vois qu’on n’est pas plus frais l’un que l’autre… Tiens, expédie le contenu de l’appareil. Et vite, mon coucou va décoller…

 
Du coup le technicien se lève en se frottant les yeux, saisit la carte mémoire qu’Arthur vient d’extraire de son appareil et la place dans le lecteur qui équipe son ordinateur.

- C’est quoi ces photos ?
- C’est top secret. Et tu les adresses à Victor Bourriqué, Clémentine Kaligourian, Eusèbe Malfort, Rébéquée Taritournelle et Amaïa de ma part. Les commentaires viendront par Guamblin.
- Bien, Monsieur Malfort, mais vous savez, ici, tout est top secret. Alors…
Arthur a un sourire amer :
- Je sais, mais ça, je te conseille de l’envoyer sans le regarder, si tu tiens à continuer le beau rêve que tu faisais quand je suis arrivé…
- Je rêvais de ma fiancée, Maria-Dolorès…
Arthur lui tape amicalement sur l’épaule tandis que le (très) jeune gars lui rend la carte mémoire :
- Ne regarde pas : ici, il n’y a pas de Maria-Dolorès, il n’y a que « dolorès », si tu vois ce que je veux dire… Et préviens le Cessna : j’arrive. Décollage dans dix minutes.
- Oh, vous savez, j’en ai vu passer de drôles, ici…
Cette fanfaronnade de jeune garçon fait sourire Arthur :
- Le problème, vois-tu, c’est que ça (il montre son appareil qu’il vient de replacer dans sa housse), ça n’est vraiment pas drôle… Appelle ton pote là-haut qu’il nous donne la piste…

  Le Cessna est garé loin de la tour et Arthur se fait conduire en voiture par un mécano qui semble bien content de vivre : son service se termine et dès demain il va rentrer chez lui, à Oakland, non, pas la ville de Californie, c’est un petit bled près de Memphis, dans le Tennessee, pour une permission de deux mois. Juste pour le printemps. Bien sûr, il y aura encore de la neige, mais, hein, faut faire avec. Et puis ses parents ont une ferme dans le coin (une petite ferme, pas plus de mille hectares) et il faut commencer à travailler la terre. Non, la neige n’est pas trop un problème, puisqu’ils sont dans le centre des Etats-Unis et que l’an dernier ils ont été moins touchés que la côte Est. Oui, à Boston et surtout à New York ils ont eu des gros problèmes… Voilà le Cessna, vous voyez, il était tout au bout de la piste !

 
Deux mécanos s’affairent auprès du moteur à brancher les batteries de lancement installées à l’arrière de leur camionnette et ils lui crient à la cantonade (le vent, de nouveau…) que le plein est fait et qu’il peut monter à bord, le pilote est allé pisser…

  Cinq heures de vol, six, si la météo est mauvaise. A cette heure-ci, on n’a mobilisé qu’un seul pilote pour relayer celui qui l’a conduit depuis Punta Arénas et qui est parti dormir.

  Arthur monte sur le siège arrière : la cabine est aménagée pour quatre passagers et deux pilotes, avec de la place pour une petite cargaison derrière la cloison, à l’arrière du fuselage. C’est un avion postal qui a été reconverti et le confort n’y est pas fameux, mais il est sûr et robuste, et c’est ce qu’il faut dans cette région tourmentée : il est capable de franchir une tempête ou la Cordillère si le besoin s’en fait sentir, il vole par tous temps, pas très vite, et en secouant ses passagers, mais si le pilote connaît son métier, il arrive toujours à bon port et il se pose dans un mouchoir de poche, avec un turbopropulseur increvable.

  Il se sangle sur son siège et ferme les yeux, mais il n’a pas le temps de s’endormir : le pilote s’installe à son poste, se tourne vers lui sans qu’il puisse le reconnaître sous son casque (mais il est vrai qu’il ne connaît pas tout le personnel de la base), et il commence à dialoguer avec la tour de contrôle. Un signe du pouce à l’intention des mécaniciens qui ont branché les batteries et il lance le moteur.

  Arthur s’adosse à son siège et ferme les yeux.

  
 L’appareil se met à rouler en cahotant sur la piste, prend le vent, s’arrête dans le rugissement du moteur lancé à fond, et Arthur se trouve plaqué au dossier de son siège par l’accélération du décollage. Il ne peut retenir un sourire en songeant à l’impression de vitesse qu’il éprouvait dans la 2CV de sa jeunesse lorsqu’il dévalait une côte à quatre-vingts kilomètres heure dans le vent de la capote relevée ! Yaouuuhhhh !!!!

  Il s’est endormi immédiatement, lorsqu’aux secousses du décollage a succédé le calme du vol.

 
Il est réveillé par le lever du soleil, et un coup d’œil jeté à l’extérieur lui montre qu’ils survolent une mer de nuages d’où émerge une ligne de crêtes, du côté droit.

  L’appareil plonge soudain, disparaît dans les nuages…

 
Arthur a perdu la notion de temps, mais il ne lui semble pas avoir dormi bien longtemps… Et sa mauvaise habitude de ne jamais porter de montre. 

  Le pilote semble très absorbé par son travail et Arthur l’entend parler avec beaucoup d’animation à un interlocuteur radiophonique qu’il serait d’autant plus incapable d’identifier que son anglais aéronautique est des plus réduits, et que celui du pilote s’agrémente d’un fort accent hispanique.
 
Il lui semble bien que l’on continue de descendre…
  - Qu’est-ce qui se passe ? se décide-t-il à demander…
 
Mais le pilote poursuit ses discours véhéments… pour finir par lui crier, comme on lance une information destinée à calmer une foule qui n’en demande pas tant :
- Perte de puissance…
- Quoi ?
  Mais il a repris son discours radiophonique et il ignore ostensiblement son passager.
 
Et puis il se retourne :
- On va se poser, aérodrome de secours… et il montre le sol d’un geste sans équivoque.
- Eh merde… On est loin de Santiago ?
- Cinq ou six cents kilomètres, je préfère poser avant le pépin et tant que le temps reste à peu près correct… Il doit y avoir un avion comme celui-ci disponible. On n’est pas loin de Temuco, c’est une grande ville…
- D’accord, on n’a pas le choix… J’appellerai pour retarder le départ de l’avion de Santiago si c’est nécessaire.
- Oh, vous devriez pouvoir repartir vers 9 ou 10 heures, je leur ai déjà demandé de prévoir un vol de secours…
  Le plafond nuageux percé, le Cessna débouche dans la pénombre d’une plaine grise marquée de traces de neige éparses. 

 
Le moteur tousse…

  Les lumières d’une ville.
 
Le pilote guide l’appareil vers la ligne lumineuse d’une piste d’atterrissage, un choc…

  Ils roulent vers un hangar. Aéroport régional… Pas de foule. Une voiture s’approche.

 
Le pilote descend, suivi d’Arthur. 

  Un mécanicien rejoint le pilote et ils se lancent dans une grande discussion…
 
- Monsieur Malfort ? Vous pouvez me suivre ? Nous avons été prévenus de l’incident qui vous retarde… L’aéroport de Temuco est heureux de mettre un appareil à votre disposition…
- Je vous suis très reconnaissant…
L’employé de l’aéroport lui sourit :
- Mais c’est tout naturel, Monsieur Malfort, nous vous sommes tous redevables… Suivez-moi, je vais vous conduire pour éviter que vous ne perdiez de temps…

  Arthur, surpris de tant d’égards, monte dans la voiture dont l’employé lui tient la portière ouverte.
 
C’est ainsi qu’après avoir roulé quelques minutes ils parviennent auprès d’un autre appareil, un peu plus important semble-t-il à Arthur qui n’y connaît pas grand-chose en la matière. Un avion d’affaires semble-t-il. Le turbopropulseur à hélice du Cessna est remplacé par trois réacteurs accolés à l’arrière du fuselage, déjà rugissants. La porte, qui tient lieu de passerelle est ouverte…

- Vous pourrez rattraper le temps perdu, cet appareil est plus rapide que celui que vous utilisiez.
- C’est vraiment très aimable… Et qui dois-je remercier pour cette faveur ?
- La propriétaire est à bord. Vous pourrez la remercier directement. Vous serez à Santiago dans une heure …

  L’appareil est luxueux. A peine est-il monté que la porte passerelle est relevée et verrouillée dans son dos, réduisant d’un coup le bruit des réacteurs qui pourtant montent en régime tandis que l’avion se met à rouler.
 
Un fauteuil pivote devant lui…

  La jeune fille éblouissante qui l’occupe lui désigne un siège…

 
Mais où donc l’ai-je croisée ? Arthur, après les remerciements, congratulations et explications d’usage, ne peut retenir une certaine… gène, préoccupation, retenue… Et qui dépasse l’évidente discrétion qu’il se doit de maintenir quant aux véritables raisons de son voyage. Oui, il rentre en Europe. Oh, vous savez, ce que nous avons fait, chacun l’aurait fait dans la même situation, après tout, je ne suis qu’un journaliste qui s’est trouvé là où il fallait quand il le fallait pour faire pencher la balance. C’est surtout mon ami Victor Bourriqué avec sa femme, et mon père qui ont agi lors de cette crise, et bla-bla-bla, Arthur est habitué à cet habillage mondain des « évènements »… 

  Et cependant…

 
La fille est très jeune. Blonde, des yeux bleu pâle, lointains, nets, distants, glacés. Très belle, mondaine, un peu, mais seulement pour la circonstance… Son regard… C’est son âge peut-être qui le gène : elle ne doit pas avoir vingt ans. Il lui en fait la remarque, ce qui la fait rire :
- Cet avion appartenait à mon père qui nous l’a laissé à sa mort, à mon frère et à moi. Avec de multiples affaires de tous ordres, et nous avons repris le flambeau (elle a un sourire rayonnant)… Mais vous en saurez bientôt beaucoup plus sur nous, Monsieur Malfort…

  Elle s’est levée de son siège, l’un des quatre fauteuils pivotants qui occupent la luxueuse cabine et qu’elle avait tourné pour faire face à Arthur.

 
L’avion roule sur la piste…

  Elle porte une courte mais somptueuse tunique de lourde soie blanche brodée d’argent, serrée à la taille par une cordelière d’argent, elle aussi, qui découvre à mi-cuisses ses jambes nerveuses.

Elle est pieds nus.

 
Sans quitter Arthur des yeux, elle ouvre derrière elle la porte qui isole la cabine du poste de pilotage ; la porte qui lui fait face, et qui doit isoler la soute, s’ouvre simultanément.

  Sortent deux grands chiens noirs silencieux, l’un de l’avant, l’autre de l’arrière, qui s’assoient aussitôt, les yeux durement fixés sur Arthur. Les deux dobermans qu’il a déjà aperçus, en Terre de Feu… 

 
Les portes se referment avec un bruit sourd.

  - Mon harfang préféré vous prie de l’excuser, mais l’espace est trop réduit pour qu’il puisse y voler, il est resté en soute… Bienvenue à bord de la Flèche d’Argent, Arthur Malfort…

ENQUÊTES ET EXPERTISES / P2C3E4

P2C3E4 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 4)

 
N° 127 / ENQUÊTES ET EXPERTISES / P2C3E4

 
C’est l’histoire où le commissaire Ravot fait le point sur ce qui a été découvert à propos du meurtre de Luis et sur ce qui s’y rattache.

 
Lundi 30 mai
9 heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

  On a laissé les trois chaises qui ont servi, un mois plus tôt, lors de l’interrogatoire des notables.

 
Ravot trône derrière son bureau, encastré dans son fauteuil « chef de bureau » piètement en hêtre, dossier et accoudoir cintrés, fond en contre-plaqué, modèle administratif réglementaire années cinquante, fabrication Baumann, qu’il avait emporté avec lui lorsqu’il avait quitté son cher bureau parisien, où, avant les siennes, il avait supporté les fesses d’un commissaire, qui aurait pu s’appeler Maigret s’il ne s’était pas appelé Dupont (avec un T, comme il se plaisait à le souligner lui-même), et dont il avait été le disciple.

  Face à lui, ses trois « sbires » : Lepif, bien sûr, et Martial, qu’il a « emmenés dans ses bagages » avec le fauteuil, et Pélot, « trouvé sur place », qu’il regarde avec une certaine méfiance, mais qu’il est bien obligé de conserver.

Lepif au centre, Martial à droite, Pélot à gauche…
 
C’est « le point du lundi matin ».

  - Pélot, ce jet mystérieux ?
- Des infos, commissaire. Interpol nous a fait savoir que l’immatriculation est bidon. Et puis, l’info vient du mécano de Temuco qui l’a contrôlé avant le décollage : c’est un Falcon X7, triréacteur d’affaires. Un long courrier.
- Un appareil privé. Pas de location. On a tenté de remonter les lignes comptables de ses approvisionnements en carburant, mais à Punta Arénas et à Temuco, le kérosène a été payé en espèces. Dollars américains.
- Et, patron, interrompt Lepif, si c’est un Falcon, il ne doit pas y avoir des centaines de triréacteurs de ce modèle dans la région, ni même dans le monde… Par la maintenance…
- Excellent. Pélot, vous fouillerez dans le secteur, contactez Interpol… Il faut que nous sachions d’où sort cet avion. Alors au boulot. Je ne veux plus vous voir avant que vous ayez trouvé une réponse. Et changez de cravate. Les canaris je ne les supporte qu’en cage…
- Mais patron…
- Inutile de me dire que c’est pour qu’on ne voie pas les taches de jaune d’œuf. Changez de cravate ! Cela dit, je répète que vous avez fait du bon boulot…

Pélot se lève en bougonnant et en soufflant sous les rires de ses collègues. Pélot souffle toujours parce qu’il est trop gros et que cela lui cause une gène respiratoire. Et aussi parce qu’il a mauvais caractère. Et qu’il n’aime pas Ravot.

 
- Non, ne partez pas, attendez que toutes les informations soient données. A vous, Martial : les conclusions d’expertises…

Martial remonte son écharpe tricotée bleu marine (on dit que c’est sa maman qui lui tricote ses écharpes, mais, chutt…), qui a tendance à glisser et il sort un papier de la poche de son inamovible imperméable :
- Surtout des confirmations de ce qui apparaissait déjà… Concernant Luis d’abord. Il a bien été écorché vif… On a trouvé dans son sang des quantités importantes d’anticoagulant et des éléments qui tendraient à prouver qu’il a été « refroidi » par un système de circulation extracorporelle, comme l’avait laissé entendre le légiste. On a aussi trouvé des traces de (il consulte ses notes) tétrodotoxine, qui est un poison extrait d’un poisson (un poison de poisson, ça c’est rigolo, se pense Martial) et qui serait utilisé par les sorciers vaudous pour « fabriquer » les zombies… Des traces également de saponine, de solanine, de scopolamine, et de multiples autres substances en « - ine », souvent à la limite de la détection (je reprends les termes du rapport)… Et aussi, comme sur les petits papiers à messages qui emballaient les  tapas, qui devaient en contenir, des traces de psilocybine et de mescaline. En fait, il était drogué jusqu’à l’os, d’abord euphorisé en sortant du Tapas’Embal’, où il a été décrit « en pleine forme », mais il semblerait, d’après Amélie Fouad, la mignonne petite chimiste qui était venue avec Catachrèse (Lepif approuve du chef sans même s’en rendre compte), que le cocktail de complément qu’il a dû recevoir par la suite aurait pu avoir pour conséquence de le rendre totalement docile, et même incapable d’agir par lui-même, de manifester la moindre initiative, incapable de bouger, de parler, de manifester quelque réaction que ce soit. Réduit à l’état de zombie. Simultanément, il serait devenu hypersensible à toutes les stimulations possibles, physiques autant que psychologiques… Elle a parlé d’hyperesthésie… Mais privé de toute possibilité d’expression. D’après elle, il aurait pu mourir de douleur sous l’effet d’une simple caresse, si parallèlement, sa résistance physiologique n’avait pas été renforcée temporairement par l’abaissement de sa température centrale et le ralentissement des défenses naturelles qu’il a induit, avec l’appui de quelques drogues. Par exemple, m’a-t-elle dit, ses muscles auraient « claqué » (c’est le terme qu’elle a employé) en arrachant leurs ligaments, et son cœur aurait « implosé »… On l’a fait souffrir, et on a fait en sorte qu’il souffre longtemps et le plus possible…
- Un délire de sadique absolu, remarque Lepif effaré…
- Augmenter la souffrance au-delà du supportable… enchaîne Ravot…

Pélot ne dit rien. Il tripote sa cravate. Il est très rouge.

- Et il semblerait qu’il soit resté conscient jusqu’au bout, d’après le légiste : son thalamus était saturé de ce qu’Amélie Fouad a appelé je ne sais plus comment, d’une substance, qui serait la trace d’une douleur subie consciemment… Mais là, je les cite, « ce ne sont que des hypothèses, parce que personne n’a jusqu’ici vécu un tel cauchemar, et personne n’aurait pu y survivre pour en témoigner  »…

  Silence…

 
Les coudes sur son bureau, les mains à plat devant lui, les yeux baissés, Ravot grogne :
- La suite, Martial, la suite…
- Il a bien éjaculé avant d’être saigné, mais c’est tout ce que l’on a pu constater, et son sperme a été retrouvé sur le sol devant lui, sous une couche de sang qui a dû être versée avant qu’il ne soit soumis au refroidissement, puisque ce sang ne contenait pas d’anticoagulant. On y a aussi retrouvé un cheveu féminin blond, impossible à identifier parce qu’il a été imbibé du sang de Luis et que son ADN est donc contaminé. Mais on a pu établir que Finette de Sainte Fouillouse a participé à la fête : l’une de ses empreintes a été retrouvée sur la porte d’entrée et identifiée à partir de traces relevées chez sa mère, qui recoupent celles du Tapas’Embal’. Une seule empreinte. Cependant, on n’a pas essayé d’effacer les autres, dispersées un peu partout, et parmi les autres, on a trouvé celles d’Arnaud Boufigue, aussi bien sur le projecteur que sur le miroir, où l’on a également reconnu les empreintes de ceux que l’on a désignés comme « les notaires », et qui figuraient aussi dans la collection des traces relevées au Tapas’Embal’, et sans doute celles d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qui était présent au même endroit. Mais aucune de ces empreintes n’a pu être identifiée dans quelque fichier que ce soit. Ces trois noms sont inconnus.
Des avis de recherche et des mandats d’amener ont été lancés… Mais tous ces gens, Arnaud, Finette et les trois autres, ont disparu.
Dernière chose, la petite flûte que Luis portait au cou n’était pas en bois mais en ivoire de mammouth. Elle serait vieille de près de quarante mille ans… Ce serait l’un des objets de ce type parmi les plus anciens que l’on ait jamais trouvé. Et elle semble avoir été utilisée récemment, à preuve, des traces d’ADN sur son embouchure. ADN qui a surpris les spécialistes de la chose : il ne correspond à aucun type humain connu… En revanche, il ressemble au sang retrouvé sur la flèche à pointe d’argent que vous avez confiée à Catachrèse. A ce propos, l’argent de la pointe est renforcé par un tranchant en acier. Il proviendrait de mines d’Amérique du Sud abandonnées depuis des siècles. Le bois de la hampe est celui d’un arbuste de la famille du sureau qui pousse en Terre de Feu… Et l’empennage est fait de plumes de condor… Mais ces informations m’ont été transmises sous réserve de vérification, et verbalement.

  Silence.

 
Pélot regarde sa cravate.

  Lepif, les coudes posés sur ses genoux, se tient le front entre les mains.
 
Ravot fixe le dos des siennes, toujours posées à plat sur son bureau.

  Martial a croisé les jambes et se balance silencieusement sur sa chaise, les yeux au plafond, le papier de ses notes froissé entre ses doigts.

 
Personne ne regarde personne.

  Silence.

Les informations relatives à Luis étaient plus ou moins connues de tous. Plutôt moins que plus. Et le plus en renforce l’horreur et le caractère incompréhensible.

  - Lepif, à vous…

Lepif tousse pour s’éclaircir la voix, se racle la gorge :
- Eh bien moi, j’ai essayé de me renseigner sur ce qui se passe au Super Troc…
J’ai commencé par demander à Daniel Forpris de m’expliquer ce qu’il entendait par marketing, ce qu’il comptait obtenir en remplaçant Super Troc par Nouvelle Réna, qui étaient ces fameux « Élus » qui envahissent les espaces publicitaires, ce qu’il savait de Finette, ce qu’était devenu son patron, qui après tout, fait l’objet d’un mandat d’amener pour complicité de meurtre avec barbarie, ce qu’il connaissait d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qui nous a été présenté comme un « partenaire financier capital » par Arnaud Boufigue…
- Et… ? relance Ravot qui connaît la réponse.
- Et je me suis fait jeter. Tout comme je me suis fait jeter de chez Lartigo lorsque je suis allé poser les mêmes questions à la directrice du lieu, une certaine Madame Edmonde de la Vorme Séchée, nouvellement arrivée en remplacement du directeur précédent, dans les bagages de Finette de Sainte Fouillouse « qu’elle connaît bien mais dont elle ignore tout ». Bien reçu, c’est vrai. On m’a fait tout visiter, mais j’ai eu l’impression très nette que ma visite, qui n’a pu avoir lieu qu’après que j’aie obtenu un rendez-vous, était attendue et préparée. Même chose pour les locaux du Super Troc : on m’a montré qu’il n’y avait rien à voir. Des prélèvements sans suite, des saucisses pur porc d’un côté comme de l’autre, des assauts d’amabilités, des explications vertueuses et l’étalage de normes d’hygiène drastiques comme d’objectifs dégoulinants de bonnes intentions. On va sauver le monde par des circuits commerciaux courts qui suppriment les profits intermédiaires, en créant une Bourse Généralisée de tout où chacun agira en propriétaire sur un marché intégralement libre : le propriétaire d’un radis y sera l’égal du propriétaire de la Tour Eiffel. Les Élus symbolisent une humanité accomplie rayonnante de santé et de joie, tout le monde il est beau tout le monde il est gentil, youkaïdi. Je cite : « C’est la fin de la décadence, le redressement de la civilisation, le retour à une conscience vraie de la nature régénérée »… Les réunions de

la Nouvelle Réna sont des clubs de bon voisinage façon boy-scout pour grandes personnes épanouies où l’on danse toute l’année autour de l’arbre de la vie, et l’on y proclame que « c’est tout naturel », ce qui ne fait de tort à personne, mais renforce les solidarités sociales, n’est-ce pas ?
  - Et le lendemain, je recevais une note du Ministre du Confort soi-même m’enjoignant de ne pas harceler des citoyens innocents… enchaîne Ravot. Parce qu’il se passe quelque chose d’étrange : en un mois, cette histoire de Nouvelle Réna est passée d’une anecdote plus ou moins sectaire greffée sur le meurtre atroce et vaguement ritualisé d’un pauvre garçon qui a sans doute mis son nez où il ne fallait pas, à une affaire d’état, liée au développement foudroyant de ce qu’il faut bien reconnaître comme une entreprise d’envergure internationale… On nous signale des centres de Nouvelle Réna partout où sont apparues des amorces de Super Trocs, c’est-à-dire, grosso modo, dans tous les hyper et super marchés de France et de Navarre !
- Et on y bouffe des saucisses… reprend Lepif. On a analysé ces saucisses sans rien y trouver de spécial, mais…
- Mais le fait est qu’on y bouffe des saucisses. Avec une voracité d’accros. La question que je me pose, c’est de savoir ce que le Ministre du Confort vient faire là-dedans ?

  Ravot se lève et poursuit :
- Messieurs, vous allez poursuivre vos investigations : Pélot va trouver à qui appartient cet avion, Martial va tenter d’en savoir plus sur ce que sont devenus les cinq disparus, Lepif va continuer à fouiller du côté de Super Troc et de Lartigo… Moi, je vais essayer d’obtenir quelques éclaircissements sur ce qui se passe chez nos politiciens…
- Méfiez-vous commissaire, on approche des élections…
- Je sais, Lepif, je sais…
 

TABLE DES MATIÈRES / DEUXIEME PARTIE / CHAPITRE 2

TABLE DES MATIÈRES / DEUXIEME PARTIE / CHAPITRE 2




CHAPITRE 2


Avec des cartes de géographie.


 


  N° 102 / LA MORT DE DAOUJ / P2C2E1
C’est l’histoire où Arthur et Daouj sont interrompus dans leur travail de recherche, en Terre de Feu, et où Daouj est tué d’une flèche.

N° 103 / HYBRIS ENCORE / P2C2E2

C’est l’histoire où la flèche qui a tué Daouj révèle une marque étrange.

N° 104 / L’ARCHIPEL DES CHONOS / P2C2E3

C’est l’histoire où Arthur ramène la dépouille de Daouj à Guamblin, assiste à ses obsèques, et découvre le cadavre écorchéde celui qu’il venait interroger.

N° 105 / LA FLÈCHE D’ARGENT/ P2C2E4

C’est l’histoire où Arthur part pour l’Europe et se retrouve à bord de

la Flèche d’Argent en compagnie de la Patronne.

N° 106 / L’ARRIVÉE EN OMPHALIE / P2C2E5

C’est l’histoire où Arthur Malfort et la « Patronne », qui l’a enlevé, atterrissent en Omphalie, en plein océan Pacifique.

N° 107 / L’OMPHALIE / P2C2E6

C’est l’histoire où la « Patronne » présente l’Omphalie à Arthur Malfort.

N° 108 / SUPER TROC ET LES ÉLUS / P2C2E7

C’est l’histoire où Arnaud Boufigue lance Super Troc et prépare la venue des Élus en instruisant Gertrude de

la Nouvelle Réalité Naturelle.


N° 109 / LA BARBE DE FILOCHARD / P2C2E8
C’est l’histoire où nous suivons le parcours militant de Gertrude, et où nous apprenons de subtiles informations au sujet du fonctionnement de SUPER TROC, des rites de

la NOUVELLE RÉNA,  et sur la barbe de Filochard.

N° 110 / LE PARTI NATIONAL RÉGIONALISTE / P2C2E9

C’est l’histoire où nous apprenons à mieux connaître Varochaix, chef du Parti National Régionaliste (Parti NARI) de Saint Tignous sur Nivette, que Gertrude invite à

la Nouvelle Réna.  


N° 111 / HOMMES POLITIQUES / P2C2E10
C’est l’histoire où les édiles se concertent.

N° 112 / L’INITIATION DES POLITIQUES / P2C2E11

C’est l’histoire où Daniel Forpris initie Gertrude Pilon, le Maire et le Conseiller en matière d’économie électorale à la Nouvelle Réna. Dont nous découvrons le Rituel d’Intronisation par la même occasion.


REMARQUE : On peut intervertir les n° 113 et 114 (erreur de publication). Mais l’ordre utilisé reste très admissible.

N° 113 / LE BAIN DE TIJULES / P2C2E12

C’est l’histoire où Tijules raconte un triste bain.

N° 114 / LA DOUCHE DE SANG / P2C2E13

C’est l’histoire où chacun se trouve couvert de sang, d’où il s’ensuit que commence l’enquête.

N° 115 / L