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LUIS OTTOUADLA, JOURNALISTE STAGIAIRE ET AMBITIEUX / P2C1E4

P2C1E4 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 4)

  N°83 / Luis Ottouadla, journaliste stagiaire et ambitieux / P2C1E4

 
C’est l’histoire où nous faisons la connaissance de Luis Ottouadla, journaliste stagiaire ambitieux, qui se prépare pour l’inauguration du Tapas’Embal’. Au passage, nous regardons l’émission qui a mis fin à la carrière des Écolocroques.

  Lundi 2 mai
15 heures
Le Petit Matois Subreptice.

  Il taille ses crayons et les dispose sur son bureau. Bien alignés. Il ne supporte pas les crayons mal taillés, ni le désordre d’une manière générale. « Son » bureau, c’est celui qu’occupait Victor Bourriqué dans les locaux de ce qui était le Petit Matois Subreptice, dans l’ancien couvent des Marmoréens, et que la Mairie loue maintenant à la Lanterne du Fort. Le maire n’a rien à refuser à la Lanterne…
 
Né natif originaire de Saint Tignous sur Nivette, Luis a d’abord eu l’ambition d’en sortir. Il se trouve que la filière du journalisme lui a paru constituer le meilleur moyen de réaliser cette ambition initiale : à Saint Tignous sur Nivette, franchement, il se trouvait à l’étroit.

 
Son père, fils d’émigré espagnol, a épousé une rouquine d’origine anglaise rencontrée à la fac. Profs tous les deux, lui d’espagnol et elle d’anglais. Luis a donc toujours baigné dans un environnement trilingue qu’il a su exploiter avec habileté, au cours de ses études d’abord, et maintenant qu’il est presque journaliste, dans l’exercice de sa profession. Il a compris qu’en se faisant passer pour l’étranger qui fait l’effort de parler la langue du pays avec une maladresse calculée (Luis parle parfaitement ses trois « langues maternelles »), il s’ouvre une compassion très utile auprès de ceux qu’il interroge.

  Il devrait avoir tout lieu d’être satisfait : à vingt ans, se retrouver rédacteur stagiaire à la Lanterne, c’est plutôt pas mal. Juste à la sortie de l’école de journalisme, on a vu pire. Parce que

la Lanterne, depuis les « évènements » d’il y a deux ans, c’est devenu un sacré journal !

  Et le plus beau, c’est qu’à écouter à droite et à gauche, Luis pense avoir découvert un paquet de scoops faits de gros secrets bien juteux qu’il pourra communiquer à quelqu’un qui saura en faire quelque chose de bon pour sa carrière à lui. Parce que Luis a de l’ambition, beaucoup d’ambition.
C’est pourquoi il est insatisfait.

 

Il n’est pas seulement habile, il sait se montrer souple, et même soumis avec ses supérieurs, quitte à se rattraper lorsque l’occasion lui est donnée de prendre une quelconque autorité sur un vague subordonné. Et cela sans aucun scrupule, puisque c’est le moyen reconnu de se montrer professionnellement « motivé » : Luis a beaucoup appris de ses jobs d’étudiant en grande distribution.

  Il a su arguer de ses origines locales pour obtenir ce stage convoité et depuis un mois, il tourne entre les différents services du journal, de la compo à l’imprimerie. Il a fini par aboutir à la Rédaction, enfin, qui le laisse presque autonome dans ce qu’au journal on appelle l’annexe de la Mairie. Et cette fois, Monsieur Mouchoir, le secrétaire de rédaction, lui a confié un reportage. En ville. Important. Et les quelques recherches que Luis a pu effectuer aux archives lui ont permis de mettre le doigt sur QUELQUE CHOSE.

  Bon. Restons calme.

En deux mots, Luis va devoir assister à l’inauguration officielle du Tapas’Embal’ de Saint Tignous sur Nivette. 

 
A première vue et à part les petits fours rebaptisé tapas, rien d’extraordinaire, ni même d’intéressant. Mais s’il sait y faire, il pourra interviewer le Maire, et surtout vérifier son hypothèse. Parce que dans les archives, où il a recherché tout ce qui concerne les « évènements », particulièrement importants à Saint Tignous sur Nivette, il a cru trouver des relations entre le Maire, justement, quelques uns des cinglés de la MJC, dont bien sûr les écolos, le Conseiller en matière d’économie électorale, et une fille qui a disparu aussi vite qu’elle était apparue, et qui représentait les Écolocroques, à l’époque. Et peut-être même le représentant, responsable, chef, directeur ou je ne sais quoi de Super Troc dans la région. Donc, tout ça relié à la bande des Malfort qu’il côtoie continuellement au journal (même si on les voit assez peu, à part Victor, le directeur, et Clémentine, sa secrétaire de direction qui est aussi sa femme ; mais les Malfort eux-mêmes ne sont jamais là), tout ça fait une histoire pas claire. 

  Mouchoir l’a regardé de travers quand il a – prudemment – abordé la question devant lui, et il n’a pas insisté.  Mais il a pu avoir un contact avec un certain Green Bill de Washington… S‘il a du concret, Bill sera preneur. Et cher. Luis se voit très bien en free-lance d’investigation et, niark niark, s’en frotte les mains d’avance : « Un jeune journaliste révèle le complot secret des Manipulateurs du Climat Mondial… », sur cinq colonnes à la Une de tous les journaux du monde, derrière le Washington Post… Un Pulitzer pour un journaliste stagiaire, ça ne s’est jamais vu… 

  Luis repasse sur l’écran de son ordi de bureau l’enregistrement de l’émission archi connue qui a mis fin aux activités des Écolocroques, il y a de cela deux ans :

  Il y avait eu d’abord ce bandeau :
 

EMISSION SPECIALE

BASE CENTRALE DE THULÉ

 

  Et puis dans le décor assez vague d’une salle qui avait tout l’air d’être une salle de conférences, Eusèbe Malfort, encadré de Victor et de Clémentine, tous les trois vêtus de combinaisons orange, du style de celles que portent les prisonniers américains, mais ornées sur la poitrine et dans le dos d’un grand KG, comme en portaient les « Kriegsgefangener », les prisonniers de guerre dans les camps allemands de la dernière guerre.

En quatre plans, on faisait le tour de la salle, pour voir qu’ils étaient assis au fond, du côté le plus étroit de la vaste table ovale bordée de sièges confortables qui l’occupait toute entière, face au panneau technique implanté sur le mur opposé formé d’un immense écran mural et d’une série de consoles devant l’une desquelles était penché un technicien que l’on voyait de dos.

En fait, on devinait assez facilement que la scène était filmée simultanément par quatre caméras de surveillance et que le technicien en gérait la régie, comme il l’avait vu faire au cours d’un stage à FR3 Lille.
 

« Concitoyens du Monde », avait commencé Eusèbe.

  « Depuis le début, cette crise mondiale que nous venons de traverser et qui s’est achevée par la tragédie que vous connaissez, a été provoquée, organisée, programmée, manipulée, par un groupuscule fascisant que nous avons réussi à identifier et à détruire. »

 
Eusèbe avait alors observé un silence, puis il s’était levé pour arpenter l’espace, derrière Victor et Clémentine, pâles, les traits fatigués, soulagés mais marqués par l’épreuve qu’ils venaient de vivre.

Tous les trois étaient bien loin de l’image que les précédentes émissions des Écolocroques avaient donnée d’eux. Ils étaient cette fois présentés « au naturel » si l’on peut dire.

  Eusèbe était revenu au centre du groupe, avait écarté sa chaise et s’était appuyé des deux mains à la table :
 
« Si je résume la situation en quelques mots, car notre tâche n’est pas achevée et je ne peux intervenir que brièvement, cette organisation fonctionnait selon deux niveaux.

« Le niveau « de surface », constitué autour de boutiques et de proclamations tonitruantes, donnait une image de groupement bio-intégriste. Le personnel en était le plus souvent sincère quant à ses convictions, même si celles-ci se trouvaient évidemment outrées et manipulées.

« Le niveau souterrain, totalement secret, ultra centralisé sur une famille où chacun se désignait par un Numéro, de Un à Cinq, ce dernier restant périphérique. C’était le niveau souterrain, détenteur du pouvoir militaire et des structures de décision qui tirait toutes les ficelles, à partir de cinq bases armées de missiles nucléaires et de deux sous-marins nucléaires lanceurs d’engin d’une puissance terrifiante.

Ils disposaient également dans leurs bases de plusieurs sous-marins U-boote datant de la dernière guerre mais en parfait état de marche. 

  « Deux questions se posent immédiatement : d’où venait cette puissance, et que voulaient-ils en faire ?

 
« D’où venait cette puissance ? 

  « En 1942, l’Oberst Kuhhirt, officier sous-marinier dans la Kriegsmarine allemande est d’une part, chargé de construire une série de bases secrètes, dont celle d’Agotchilho, et d’autre part, en 1945, de placer en lieu sûr le trésor de guerre nazi, hors de portée des Alliés.

  « Il venait de mener à bonne fin cette deuxième mission lorsque, avec mon groupe de Résistants, je capturai la garnison allemande de Saint Tignous sur Nivette où il aurait dû se trouver après avoir dirigé la fuite de l’or nazi vers des bases secrètes via l’Espagne. Il nous a alors échappé de très peu, et s’est réfugié dans la base toute proche d’Agotchilho, dont, bien sûr, nous ignorions l’existence. 

  Après la guerre, son groupe s’est d’abord consacré à assister la fuite d’anciens nazis recherchés en direction de l’Amérique du Sud, en utilisant ce réseau des bases secrètes et des sous-marins qu’elles abritaient. Puis ils se sont livrés, par le même moyen, au transport de drogues diverses en direction du monde entier, sans jamais apparaître autrement que comme transporteurs, ce qui leur évitait les risques liés au trafic lui-même. Mais c’est cela qui leur a permis d’en prendre le contrôle. Cela augmentait encore leurs ressources financières, déjà énormes.
 
« A la chute de l’Empire soviétique, il leur a été très facile de récupérer, moyennant finances, une grande quantité d’un armement moderne très lourd et très efficace,  nucléaire pour l’essentiel, dont les deux sous-marins « Typhoons » sur lesquels ils ont basé leur force de chantage.

  « D’autant qu’ils disposaient des compétences nécessaires à sa mise en œuvre, puisque bon nombre de techniciens et de scientifiques nazis étaient restés dans leurs rangs après la guerre, et qu’ils en avaient recruté d’autres par le biais d’organismes d’extrême droite divers.
 
« Enfin, bon nombre de militaires ex-soviétiques passionnés par leur métier avaient préféré suivre leurs équipements lorsque ceux-ci avaient été « cédés ». C’est par exemple ce qui s’est passé avec les équipages des Typhoons.

  « Le niveau souterrain des Numéros disposait donc de cette puissance. La question est maintenant de savoir ce qu’ils voulaient en faire.
 
« Grâce au technicien que nous avons « retourné » à notre profit dans des conditions que nous vous exposerons plus tard, et que vous voyez à la console de régie (plan rapide montrant le technicien, toujours de dos), nous avons retrouvé l’enregistrement de la dernière rencontre que nous avons eue avec ces Numéros, alors convaincus de leur victoire.

  « Voici cet enregistrement. 

 
L’écran mural s’est éclairé et montre l’image de la même salle de conférence, mais où Eusèbe, Victor et Clémentine sont placés différemment, assis de côté par rapport à l’écran mural qu’ils regardent en tournant la tête, et qui montre l’explosion de Gibraltar, la fin de l’émission où Eusèbe, secoué par le vent nucléaire, expose l’avenir selon les Écolocroques, et se trouve remplacé par les images de Victor et de Clémentine sur le Hai II, lors de leur arrivée à Thulé. 

  Ces images ont bouleversé le monde avant que les conséquences des explosions ne le transforment.
 

Face à eux, quatre hommes et une femme, vêtus de combinaisons bleues à parements dorés, regardent avec une satisfaction visible ce qui se passe sur l’écran.

  Il s’agit manifestement d’un montage simple d’images enregistrées simultanément par les quatre caméras qui couvrent la salle et qui sont traitées par les consoles devant lesquelles s’affairent cette fois quatre techniciens.
 
Gros plan sur les cinq personnages. Arrêt sur image. Eusèbe commente :

  « Vous voyez ici, au centre, le Numéro Un, qui dirige seul les destinées des Écolocroques ; à sa droite le Numéro Deux, son père, l’Oberst Kuhhirt, fondateur du système et créateur, puis responsable des bases secrètes sous-marines ; à sa gauche, le Numéro Trois, fils du Numéro Un, responsable des expéditions sous-marines et chargé de concevoir son propre successeur qui ne peut être, d’après ce que nous en avons compris, que mâle et du « sang aryen » issu de la communauté nazie expatriée après la guerre. La femme assise à la gauche de ce Numéro Trois est sa sœur, qui porte le Numéro Quatre. Elle est chargée de la communication et donc du « réseau de surface ». A ce titre, elle dirige les écoles des cadres, dont celle de Finlande, et impulse le développement du réseau commercial des boutiques « bio » transformées en centres de recrutement. Mais elle ne pourra en principe jouer aucun rôle dynastique. A l’autre extrémité, le Docteur Pouacre, scientifique de valeur, responsable de la conception du Plan final dont il sera bientôt question. Le Docteur Pouacre est aussi le mari du Numéro Quatre, et c’est à ce titre qu’il porte le Numéro Cinq.
 
Le défilement des images reprend et montre maintenant les trois uniformes orange des prisonniers. Victor redresse la tête :

  -         Mais vous n’avez pas…

 
Le Numéro Un, ironique, lui répond :

  - Mais si, nous avons ! Ces images sont authentiques… Bien sûr, mon cher Malfort, vous savez bien que c’est votre marionnette informatique qui commente, puisque vous étiez ici en notre pouvoir et non pas en promenade en Espagne, mais personne ne peut le deviner, notre morphing est parfait et adapte vos mimiques aux mots que nous plaçons dans votre bouche. Cela, c’est un ajout. Mais les explosions sont bien réelles et vont entraîner les conséquences que nous avons prévues, n’est-ce pas Numéro Cinq ?

  - Mais certainement. Notre objectif est d’abaisser la température de la Terre de six ou sept degrés en coupant le Gulf Stream et en créant un voile atmosphérique par des injections stratosphériques de nanopoudre d’aluminium. Tout cela, dès cette année, provoquera une accumulation de neige à des latitudes inhabituelles et donc, en augmentant l’albédo de la Terre, son pouvoir réfléchissant si vous préférez, enclenchera l’amorce d’une glaciation…

  - Qui ne gênera en rien notre flotte sous-marine, puisque nous avons prévu que même avec la baisse inéluctable du niveau des océans qui s’en suivra, les accès à nos bases resteront ouverts, enchaîne le Numéro Trois…

  - Stratégiquement, c’est la phase politico-militaire de notre action de conquête, reprend le Numéro Un. La phase idéologique est achevée, tout le monde est convaincu que nous avons raison de vouloir sauver la planète. Et qui n’en serait convaincu ? (rire satisfait) Votre marionnette nous a ouvert la phase politique, relayée par les bureaux-boutiques que nous avons ouverts, et la force mise en œuvre, eh bien, c’est celle qui va contraindre le monde à nous céder définitivement, celle qui va interrompre les communications de l’adversaire, désorganiser sa production et son ravitaillement, ruiner sa crédibilité. Mais ne croyez pas que notre armement nucléaire constitue seul notre force d’action militaire. Notre but n’est pas de détruire la planète mais de la conquérir.

Non, notre arme, c’est le froid. Oui, mes chers amis, le froid planétaire est l’Arme que nous utilisons. Ce que vous voyez
(il désigne l’écran), ce n’est que l’interrupteur que nous basculons pour geler les couilles du monde ! Et comme ces braves gens d’en face n’oseront pas nous détruire en sachant que nous aurons toujours de quoi riposter à leurs armes, par nos sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, ils se laisseront geler sur place. Et quand ils s’en apercevront, il sera trop tard : nous serons les Maîtres.

 
- Le réseau de nos bureaux-boutiques est activé depuis ce midi. Il recrute à tour de bras. Bientôt, c’est nous qui constituerons le pouvoir légitime, enchaîne le Numéro Quatre de sa voix glacée. Nous disposons de vos trois marionnettes informatiques et nous pourrions donc nous passer de vous, mais il serait bon que Victor et Clémentine collaborent et incarnent ce changement…

  - C’est une offre sérieuse, appuie le Numéro Un : vous en tirerez des avantages infinis, vous dirigerez toute notre communication média…

 
Contre-champ, gros plan sur les trois journalistes. Clémentine prend la parole, la voix faible, fatiguée :

  - Ce que je ne comprends pas bien… (elle hésite) c’est ce que vous cherchez vraiment…
 
Le Numéro Un est cadré en gros plan, hilare :

  - Être les Maîtres ! C’est une ambition en soi. Imposer notre vision des choses et du monde. Décider. Exercer le Pouvoir. Le Pouvoir Absolu. Je vous assure, ma chère, que c’est là l’ambition la plus élevée et le plaisir suprême auxquels un homme puisse accéder. Ne croyez pas aux Convictions : ce sont les emballages des Ambitions. Et des Ambitions de Pouvoir ! Pourquoi le roi veut-il être roi ? C’est cela qui motive l’humanité depuis ses débuts, ce qui constitue le plus universel de ses buts. Du maire de village à Gengis Khan, du boutiquier qui harcèle son pauvre employé à Rockefeller, de votre « Président » à l’adjudant de service, tous veulent jouir du Pouvoir. Tous jouissent de leur peu de pouvoir. Bien sûr, ils s’aperçoivent assez vite que le pouvoir acquis est frustrant parce qu’il n’est jamais absolu. Ce qui les pousse à de nouvelles conquêtes. Ils pressentent qu’il existe un vrai pouvoir, certains même l’expérimentent. Les tueurs, les grands requins de la politique, des affaires ou de la finance. Ceux-là savent que  le vrai pouvoir se lit dans le regard agonisant de celui  qu’ils ont vaincu. Et ils aimeraient bien pouvoir tuer à discrétion, ouvertement, mais ils n’osent pas, coincés par les règles qu’ils ont imposées aux autres pour s’en défendre ! Alors, ils  poursuivent  leur quête du pouvoir. De plus de pouvoir… En espérant qu’ils pourront tuer un peu plus au cran supérieur de la hiérarchie. Symboliquement, ou même physiquement si possible… Mais ils resteront frustrés, déçus par ces limites auxquelles ils se heurtent tôt ou tard…

 
Nous, nous tuons. Qui nous voulons, quand nous voulons. Comme nous voulons. C’est cela notre Pouvoir et nous le savons et le revendiquons. C’est nous, le Pouvoir. Et nous le garderons. Parce que nous sommes une Famille, ce que vous appelleriez une Dynastie, une famille organisée et secrète, inaccessible parce qu’ignorée. Nous échappons donc à cette limitation des règles que d’autres pourraient nous imposer. Nous sommes nos propres règles. 

  Notre secret assure l’absolu de notre pouvoir. Les dynasties du passé, qui ont tenté avec leurs faibles moyens de s’approprier le Pouvoir ont toutes échoué par la faute de leur ostentation qui les a réduites à ces clinquantes marionnettes de carnaval que vous voyez autour de vous. 

  Nous, nous échappons à cette ostentation par le Secret. Et nous conquerrons le Pouvoir. Nous pourrons ainsi remodeler le monde comme nous le voulons (il éclate de rire) ! Nous resterons

la Tête secrète qui dirige et qui tue ce qui lui déplait. Ce qui dépasse. Et bien sûr, en surface, nous laissons à nos Initiés, nos Cadres, l’expression publique de ce Pouvoir : les honneurs, la richesse, l’apparence de

la Décision…

  C’est d’eux que viendra le Progrès Social, c’est eux qui fonderont le Nouvel Ordre, et que l’on aimera ou que l’on haïra, peu importe, puisqu’ils pourront « disposer » de leurs adversaires, tout cela selon nos indications, bien sûr. C’est eux qui remodèleront la planète et les peuples… Grâce à eux, la Terre possèdera un air sain, il n’y aura plus de pollution, la Nature sera respectée et chérie en tout et partout. Et par tous. Sous peine de mort. Il y aura plein de petits oiseaux. Les dauphins, les phoques et les otaries s’ébattront au bord de plages où l’on pourra se baigner sans marcher dans le fioul. 

  Enfin, l’élite le pourra. Les peuples protégés de l’oisiveté néfaste où les a plongés la démagogie « congés payés », seront remis au travail. Il suffira de les convaincre qu’en « travaillant plus, il gagneront plus »… 

  L’élite pour guider, eux pour servir. La grandeur des Seigneurs sera reconnue et louée par tous et partout. 

 
Vous pourrez en être, de ces élites. Après tout, la conscience vertueuse que nous avons d’un monde propre mérite bien qu’on lui donne les moyens de s’imposer, à coups de mégatonnes au besoin, ou alors ce n’est plus une juste conscience de la réalité des choses mais une opinion banale, relative, révisable, fluctuante, et pourquoi pas, démocratiquement soumise à l’approbation des foules… 

  Mais assez de… philosophie, que diable, le monde nous appartient, soyons joyeux ! Soyez des nôtres ! Vous serez la courroie de transmission, comme on disait jadis à la CGT, entre notre Force Souterraine et son Expression Publique. 

  Expression ! J’aime le mot. Nous allons « exprimer » le monde et en recueillir le jus. Un jus propre, sain. Pour notre usage.

  Le champ s’élargit :

 
- Et moi, grince le Numéro Deux, je pourrai enfin me venger de Malfort ! J’ai déjà capturé son journal, son œuvre, j’utilise son image. Et maintenant je vais avoir sa peau…
  - Un peu de patience, mon cher père, je vous ai promis que vous pourriez le faire bouffer par vos crabes préférés, mais il faudra attendre un peu…
 
- Bien sûr, le fils d’abord, le père ensuite ! Ach ! Dès que nous tiendrons le fils ! Ce sera une grande fête !!!

  Contre-champ et gros plan sur le visage livide d’Eusèbe qui reste muet, le regard droit :

 
- Vous ne l’aurez jamais. C’est lui qui vous aura !

  Explosion de rire des cinq Numéros.
 

- Eh bien, mon cher Victor ? insiste le Numéro Un…

  La caméra cadre les trois prisonniers. Victor, livide, a tourné la tête vers Clèm qui le regarde intensément dans les yeux. C’est elle qui répond :

 
- Il ne saurait être question que nous acceptions…

  Le Numéro Un émet un rire grinçant :
 
- Vous pouvez refuser, ma chère. Vous savez ce qu’il vous en coûtera : nous nous paierons de votre refus sur votre jolie bête…

  - Attendez… le coupe Victor.

 
- C’est votre dernière chance… reprend le Numéro Un.

  - Non, Vic, finissons-en.
 
Les yeux embués de larmes, ils se regardent en silence. Tout est dit…

  - Eh bien voilà qui va réjouir nos équipages, ma chère. Mais d’abord, qui va Me réjouir !! Gardes !

 
Une porte à double battant s’ouvre près des consoles où les techniciens, hilares, se sont retournés, et quatre monuments de muscles entrent dans la salle.

  Les Numéros se lèvent, ravis de la situation, comme de joyeux lurons qui se rendent à une fête de village.
 
- Emmenez-les tous à notre appartement du bordel, nous avons un gibier de choix.

  Les gardes encadrent les prisonniers qui sont contraints de se lever.
Impassibles, Victor et Clèm ne se quittent pas des yeux. Eusèbe, tête basse, les suit, silencieux.
 
Le Numéro Un s’approche de Clèm :

  - Je suis certain que vous nous dédommagerez largement…
 

Il tend la main et lui caresse la joue…
Elle le gifle avant qu’un garde ne lui tire les bras dans le dos pour l’immobiliser.
  Le numéro Un a éclaté de rire.

 
- Très largement. Et votre ami pourra le constater de visu. Qui sait, peut-être sera-t-il du goût de certains de nos matelots ?

  La porte à double battant s’ouvre sans que ni les gardes ni les Numéros y prêtent attention. Quatre filles armées (et vêtues) se glissent dans la salle et imposent le silence aux techniciens derrière lesquels l’une d’elle se poste, menaçante.
 
C’est le bruit d’une culasse de mitraillette que l’on arme qui leur fait tourner la tête. Et l’un des gardes, qui portait la main au pistolet suspendu à sa ceinture s’effondre sous une courte rafale.

  L’une des filles, sans un mot, fait signe aux prisonniers de s’écarter…
 
L’écran mural s’éteint, mais l’émission continue.

  On en revient à l’intervention d’Eusèbe :
 
« Cela, c’était hier soir.

  « Pour fêter leur victoire programmée, les Écolocroques avaient prévu d’offrir à leurs troupes cantonnées à Thulé une grande fête pour laquelle ils avaient enlevé un bon nombre de filles un peu partout dans le monde.

 
« Ils avaient aussi décidé de « recycler » certains éléments de leur personnel féminin, des infirmières pour l’essentiel, et pour beaucoup impliquées dans leurs structures externes, en les mettant « à l’ouvrage » dans leur bordel. Dans leur jargon, il s’agissait de « renouveler le cheptel », une opération de routine.

  « Mais certaines infirmières avaient été prévenues par un membre de l’équipage du Hai II qui avait déjà contacté Vic et Clèm. Il cherchait à s’échapper. À « en sortir ». Et la révolte avait éclaté, astucieuse et silencieuse, reprenant en quelque sorte la technique que j’avais initiée en 1945 à Saint Tignous sur Nivette : les conjurées ont fait passer à quelques serveuses et cuisinières elles aussi concernées, la drogue incapacitante nécessaire à la neutralisation des hommes de la base.
 
« La drogue présentait un effet retard calculé pour que ses manifestations soient simultanées, deux heures après la début de la première administration. Les repas étaient distribués en quatre services espacés d’une demi-heure en des points différents de la base. En deux heures, tous les hommes, sauf ceux du « château » où vivaient les cadres supérieur et les Numéros, ainsi que quelques membres de la garde rapprochée, se sont trouvés neutralisés par l’effet d’un purgatif violent mêlé à l’huile de friture et de salade. La base s’est très vite transformée en cloaque dans lequel des marins ou des gardes se tordaient en se tenant les tripes. Et quelques filles armées ont pu venir à bout de la poignée pour une fois réunie des « Numéros ».

  « A partir de là, les choses sont allées très vite : l’un des techniciens présents dans la salle de conférence s’est mis à notre service, ce qui nous a permis de localiser et de détruire le sous-marin qui se trouvait dans l’océan Pacifique, près de la base des îles Chonos, puis de montrer que les Numéros, bien connus des autres bases secrètes, étaient vaincus et en notre pouvoir, et ainsi, de convaincre les garnisons, très limitées, de ces bases de se rendre ou de fuir avant destruction. Le deuxième sous-marin a été repris en mains par celui des membres de son équipage qui s’était manifesté pendant la détention à son bord de Clémentine et de Victor.

 
« Et lorsqu’ils ont compris leur défaite, les cinq Numéros se sont suicidés en croquant une ampoule de cyanure. Les voici. 

  L’écran montre les cinq cadavres alignés sur le sol de béton d’une salle voûtée, et s’approche de chacun des visages bleuis et convulsés en un lent panoramique.
 
« Aujourd’hui, nous pouvons assurer au Monde entier que la puissance militaire des Écolocroques est anéantie.

  « Aujourd’hui, de nouveau, le Monde est libre !!!! »

 
Et l’écran s’est éteint.

  C’était le samedi 23 avril…
 
C’était il y a un tout petit peu plus de deux ans.

  Et Luis se demande ce qui « cloche » dans tout cela. Bien sûr, on a déjà tout dit, tout commenté, tout analysé depuis. Tout expliqué et tout justifié…

  Mais quand même, ces nanas qui arrivent au bon moment, ces Numéros, si mal défendus, qui se suicident (et dont les corps ont disparu), ces bases où personne n’a pu entrer par la suite (Secret Défense, installations remises à l’ONU), les usines d’alimentation d’Agotchilho qui continuent de fonctionner avec une population bizarre (Luis y est allé pour voir ; il n’a pas pu approcher, mais la population de la Marée au Petit Port a vraiment une drôle de tête), les anciens de l’équipe Malfort « recyclés » étrangement, depuis Arthur Malfort qui dirige le programme d’alimentation d’urgence des Nations Unies en plus de son travail de direction officielle du journal (en pratique, c’est Victor Bourriqué le directeur), jusqu’à cette Rébéquée Taritournelle qui s’occupe maintenant des usines souterraines de

La Marée aux Ports…

Et

la Mairie qui se montre hyper discrète sur tout ça et qui semble filer doux devant les Malfort, jusqu’à leur accorder un bail de location symbolique pour les locaux où il travaille maintenant, lui, Luis. 

  Il y a aussi des personnages qui apparaissent, venus on ne sait trop d’où, comme le directeur de Super Troc qui aurait « dirigé » le journal pendant deux jours au moment où… Luis en a trouvé trace aux archives. Et cette Finette de Sainte Fouillouse qui aurait créé un bureau des Écolocroques, ici, au moment où Saint Tignous sur Nivette se trouvait dans l’œil du cyclone…

  Et Luis qui se demande, qui demande, qui voudrait demander… 

 
Tiens il se souvient très bien de Gertrude, qu’il a sautée comme presque tous les jeunes de la ville, quand il était en terminale au lycée. Suffisait de lui parler « bio » et de lui offrir un pétard pour qu’elle écarte les cuisses. Disparue. Comme ça, du jour au lendemain. Et personne n’a su lui expliquer où ni pourquoi. La grande baraque dont elle a hérité de ses parents et qui la faisait vivre (elle y louait trois appartements), continue d’être habitée par les locataires qui paient leur loyer à l’agence qui verse l’argent sur le compte de Gertrude. Depuis deux ans. Mais Gertrude ne sort plus de chez elle et n’est pas visible. A moins qu’elle n’ait disparu…

  Alors Luis, quoique insatisfait, est ravi de bientôt rencontrer Finette. Il va enfin poser des questions à quelqu’un à qui il peut en poser.

Et qui devrait pouvoir répondre.
 

A BORD DU HAI II (début) / P1C1E13(1)

P1C1E13(1) (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 13(1))

 
A BORD DU HAI II  / P1C1E13(1)

  
C’est l’histoire où Victor et Clémentine, prisonniers à bord du Hai II, se trouvent menacés des pires extrémités (début).


Mercredi 13 avril
20 heures
Agotchilho

 
Vic et Clèm ont mangé sans un mot.
Juste l’intensité de leurs regards.
Et le sentiment de la double présence d’Hector réduit à son silence hurlant, et des caméras indiscernables perdues quelque part dans le décor, avec leurs micros tendus comme des doigts avides.

 
Ils se sont douchés dans le noir, toutes lumières éteintes dans la petite salle de bains, et puis se sont retrouvés dans le grand lit.
Ils ont eu quelque illusion d’intimité, serrés dans les bras l’un de l’autre, se chuchotant à l’oreille :
- Vic, mon Boulet, je suis morte de peur, fais-moi du réconfort….
- Clèm, mon Canon, j’ai peur moi aussi, mais tu sais bien qu’on ne peut pas leur montrer. Ils nous guettent. Ils n’attendent que ça….
- Mais qu’est-ce qu’ils nous veulent ? Ils auraient pu nous tuer, nous faire disparaître comme… oh mon dieu….
- Chut… ne pleure pas ma Clèm, nous nous en sortirons, nous nous en sortirons…
Alors, il chantonne sur l’air de « Ne pleure pas Jeannette » pour rassurer, se rassurer, conjurer les larmes de Clèm qu’il sent glisser contre son cou, conjurer les hoquets contenus des sanglots de Clèm qui lui mouillent les yeux bien plus que sa propre détresse ne pourrait le faire…
- Ne pleure pas ma Clè-ème, tra la la la la la la la la ! ne pleure pas ma Clè-ème…
Sa main caresse les épaules douces, les reins qu’il sent tendus, noués, les fesses frémissantes, crispées, la courbe de la hanche, qu’il appelle sa table d’harmonie, remonte, tente du bout des doigts de dénouer les nerfs vibrants d’angoisse…
- Mais qu’est-ce qu’ils nous veulent ?
- Je ne sais pas, peut-être qu’il n’est pas si facile que ça de faire s’évaporer deux journalistes dans la nature ? Tu as entendu : Rébéquée et Victor nous cherchent. Je pense que s’ils les avaient attrapés, ils nous les auraient montrés, rien que pour le plaisir…
- J’ai peur, Vic… Mais tu as raison, ils ne nous ont pas eus avec cette horreur.
- Tant qu’on sera ensemble, ma Clèm, et tant qu’on ne leur montrera pas de panique… On ne dit rien, on ne fait rien. Pour l’instant on attend. Il faut attendre… Peut-être que la police…
- Alors là je n’y crois pas, faudrait qu’ils soient prévenus déjà…
- Faut dormir, essayer, on est ensemble… Prendre des forces.
Caresses douces, tendres, secrètes et immobiles sous la couverture. Immobiles, épuisés, une sorte de vertige de silence où la tête tourne, tourne… Qu’est-ce qui m’arrive… ?  Ils plongent dans un sommeil lourd, profond.

 
La porte s’est ouverte et les lumières sont revenues. Ils ne se sont pas réveillés.
- Efficace votre poudre !
Le Numéro Deux se penche sur les formes endormies, enlacées sous les couvertures.
Le concierge Chocho ricane derrière lui, l’œil allumé et la lippe baveuse :
- Nous connaissons bien les ressources de la nature ! Ils en ont pour une bonne douzaine d’heures.
- On aura tout le temps de faire le transfert, reprend le Numéro Trois dans l’encadrement de la porte.
Il se retourne et fait signe aux deux hommes qui attendaient dans le couloir, vêtus d’une tenue bleu marine et coiffés d’un calot.

 
Les deux marins entrent, visage fermé, saluent militairement le Numéro Deux et le Numéro Trois au passage. Ils portent deux sacs en tissu noir caoutchouté, épais, matelassé, comme deux sacs de couchage, les étalent sur le sol et ouvrent leurs longues fermetures à glissière. Puis ils découvrent le lit, impassibles, avec des gestes nets et sûrs.
Le Chocho ricane en bavant devant les corps nus et enlacés, profondément endormis.
Les deux hommes les séparent, écartent les bras, désunissent les jambes mêlées dans la tendresse d’un sommeil conjoint. Puis ils les prennent l’un après l’autre par les chevilles et par les épaules et les allongent sur les sacs qu’ils referment comme sur des cadavres. Ils les emportent dans le couloir où deux civières montées sur des chariots les attendent.

 
Le Numéro Trois demande au Numéro Deux :
- Aucune information ?
- Non. Il fallait s’y attendre, ils n’ont rien dit et n’ont rien fait de particulier.
- Mignonne cette fille. J’espère qu’elle collaborera. Ce serait dommage…
Le Numéro Deux le regarde, un sourire en coin tend sa balafre :
- Tu la veux ?
- Plus tard peut-être, mais il ne faut pas les braquer pour l’instant, nous avons encore du temps et ils nous seront utiles !
- Tu as raison, et puis ses origines sont trop imprécises pour fonder ta succession. Au fait, je crois que ta mère a trouvé une candidate en Argentine, parmi nos correspondants émigrés là-bas…
- Vous connaissez mon opinion à ce sujet : j’assume la transmission du sang, mais je reste libre de mes choix…
- Dans la pureté de la race ! Il faut faire confiance à ta mère pour cela.
- Cela va de soi, grand-père.
- Et tu deviendras Numéro Deux à ce moment-là… Mais rien ne t’empêche de t’amuser !!!
Le rire de leur connivence résonne dans le couloir au-dessus du bruit des bottes des marins qui poussent les chariots.
 
Le couloir s’élargit, s’ouvre sur le quai d’embarquement du sous-marin près duquel des hommes vêtus de bleu s’affairent. Une grue charge des colis par des panneaux d’écoutille ouverts dans le pont, qui correspondent aux puits dans lesquels étaient stockées les mines… Un gros câble électrique serpente et plonge dans un panneau…
Les civières sont amenées près de la passerelle et les sacs portés dans les entrailles du navire par l’écoutille du kiosque.

 
Le Numéro Trois monte à bord et salue le Numéro Deux.
Les hommes de quai débranchent le câble, détachent les amarres, ferment les écoutilles…
Un bruit sourd : les moteurs électriques du sous-marin démarrent… L’hélice bat lentement…
Le sous-marin s’écarte du quai en avance lente, vers le fond du bassin, tout en s’enfonçant, là où la voûte s’abaisse et rejoint l’eau noire…

 
La nuit, au large…

 
Un mystérieux transbordement…

 
Victor ouvre les yeux. Tête lourde. Sensation de vide et d’égarement. Il est dans un lit, dans l’obscurité absolue. Il se souvient : pas parler, caméras, micros… Tend le bras, sent près de lui la tiédeur de la peau de Clèm qui le rassure. Elle dort. A dû bouger dans son sommeil… Tant mieux, elle dort. Se souvient… Se souvient…

 
Sensation étrange : le lit se balance ? Ou s’incline ? Ou… Et cette rumeur sourde, comme d’un moteur étouffé ? Lointain…
Victor se lève d’un bond, toujours nu, et se cogne durement contre une cloison métallique. Son cri éveille Clèm qui se redresse dans le noir, crie à son tour :
- Vic, où es-tu ? où ?…
- Je suis ici, attends, je cherche la lumière… Mais… On n’est plus au même endroit, je ne comprends pas…
- Qu’est-ce qui se passe ? Ne t’en vas pas…
Les mains tendues devant lui il explore une paroi d’acier, froide, non, pas froide, il ne fait pas froid bien qu’il soit nu… une paroi dure qu’il suit jusqu’à l’angle d’une autre paroi…
- Je suis là, attends, ne bouge pas surtout… Ne parle pas, j’écoute…
Perdu. Il est complètement perdu, à poil dans le noir, il entend un bruit sur la droite, progresse, trouve la ligne verticale d’une porte, peut-être bien d’une porte, oui, c’est une porte métallique, avec une poignée…
Il la tourne lentement… Un rai de lumière… Il écarte lentement le battant qui se trouve brusquement repoussé vers lui par une main brutale. Il recule d’instinct, nu, sans défense… Une tête coiffée d’un calot, un vague regard à contre-jour, un grognement. La porte se referme en claquant.
Victor a eu le temps de distinguer les parois grises d’une cabine qui héberge à l’étroit un lit incongru dans ce qui semble bien être un navire, un lit couvert d’une courtepointe rose où il a pu deviner la forme assise et effarée de Clèm, le cri de Clèm qui tire le drap sur sa poitrine nue, l’obscurité de nouveau, puis la lumière d’un plafonnier qui s’allume de lui-même, sans doute commandé de l’extérieur.

 
Etroite cabine.
Ils ne sont plus dans la chambre d’Agotchilho mais sur un navire.
Stable d’ailleurs. Silencieux, mis à part ce léger ronflement.

 
Une chaise dans un coin porte deux combinaisons accrochées à son dossier. Il fait signe à Clèm qui est restée effarée dans sa pose surprise et effarouchée, et lui lance celle des deux qui semble convenir à sa taille. Combinaisons bleues portées à même la peau. Ils n’ont pas le choix.

 
On frappe à la porte.
- Un instant répond machinalement Victor.
Plus tard, cette réponse, tout comme ce moment lui paraîtront invraisemblables, déments, incompréhensibles : enlevés nus et endormis tous les deux, ils se réveillent on ne sait où sous une courtepointe rose et on sollicite la permission d’entrer ! « On » est fou !!!

 
Ils finissent de se couvrir, toujours poursuivis par cette impression d’irréalité, née sans doute pour une bonne part des effets de la drogue qui leur a été administrée hier (hier ?) dans leur nourriture, née aussi de… de tout ce qui fait qu’ils vivent dans la présence constante de cela qui fait qu’ils sont, restent et resteront toujours dans l’ « après », même lorsqu’ils cesseront de l’évoquer, et qui induit une lourde chape de silence (et comme au fond du lac obscur, la pauvre pierre, des mains d’un bel enfant cruel jadis tombée, ainsi repose, au plus triste du cœur, dans le limon dormant du souvenir, le lourd amour…[1] Quel poète a écrit cela ? se demande Victor lorsque son cœur cesse de battre la chamade et que ses yeux, rivés au fond de la lumière des yeux de Clèm y ont enfin retrouvé la douceur enfouie sous la peur)… Une lourde chape de silence.

 
La porte s’ouvre.

 
Le Numéro Trois, s’y encadre, son jeune sourire glaçant aux lèvres, s’incline devant Clèm et salue Victor d’un léger mouvement de tête :
- Bienvenue à bord du Hai II, que j’ai l’honneur de commander. J’espère que vous ne nous tiendrez pas rigueur de la liberté que nous avons prise de vous transférer à bord de ce bâtiment. Nous souhaitions vous montrer certaines de nos possibilités et compléter votre information. La pédagogie, comme dirait mon père !
Victor et Clèm restent silencieux, debout côte à côte.
Vic enserre d’un bras la taille de Clèm qui joint sa main à la sienne, sans quitter des yeux le Numéro Trois.
- Allons, soyons bons amis, je vous invite au mess ! Mon père nous y attend.
Et il s’écarte de la porte pour les laisser sortir.

 
La coursive étroite est éclairée brillamment. Derrière le Numéro Trois, le marin dont Victor avait aperçu le visage lorsqu’il avait entr’ouvert la porte se tient debout, bras croisés, un gros pistolet à la ceinture. 

 
Longue coursive d’un bien étrange bateau se dit Victor qui a connu quelques cargos dans sa vie et qui reste surpris du silence et de la stabilité de l’endroit. L’odeur aussi est étonnante. Au lieu des relents de fioul, de peinture et de marée des navires ordinaires, c’est un mélange de renfermé et d’ozone qui frappe ici.
- A droite, je vous prie…
Une porte dans la coursive. Pas une porte étanche, comme il y en avait dans la base d’Agotchilho, non, une vraie porte, en bois. Un yacht ? Ils entrent. Le garde reste à l’extérieur.

 
La pièce n’est pas très grande, mais luxueuse, bois précieux et cuir, lumières douces, tentures…Trois tables occupent l’espace. Un bar chargé de bouteilles… Deux serveurs en tenue blanche encadrent la porte du fond, et le Numéro Trois leur fait un signe.
- Prenez place… On va vous servir un petit déjeuner…
Le Numéro Un fait son entrée et les rejoint :
- Bien, je vois que tout le monde est là ?
- Que voulez-vous de nous ? demande Clèm qui n’en peut plus. Vous nous enlevez, vous nous montrez des horreurs, vous nous menacez, vous nous droguez, vous nous transportez… Où ? Mystère ! Vous pourriez nous tuer sans remords semble-t-il, et cela vous serait plus facile si j’ai bien compris que de nous… embarquer dans cette histoire dont nous ne connaissons ni les tenants ni les aboutissants…
Son ton s’élève, elle s’énerve… Victor l’interrompt, la voix froide :
- Je crois qu’ils vont nous l’expliquer…


[1] Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz
 

A BORD DU HAI II (fin) / P1C1E13(2)


 
P1C1E13(2) (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 13(2))

 
A BORD DU HAI II  / P1C1E13(2)

 
C’est l’histoire où Victor et Clémentine, prisonniers à bord du Hai II, se trouvent menacés des pires extrémités (fin).



Le Numéro Un est resté souriant et le regard du Numéro Trois s’est allumé lorsque Clèm s’est échauffée :
- La colère vous va bien ma chère…
- Je ne suis pas « votre chère » !!!
- Allons, allons jeunes gens, pardonnez cette familiarité déplacée à mon fils, mais nous sommes fougueux dans la famille, et je crois que vous lui plaisez… (Vic a un geste de colère contenue), en tout bien tout honneur, mon cher, en tout bien tout honneur… Voyons, ce petit déjeuner… Vous devez être affamés, la « poudre de paix » des Chochos fait toujours cet effet. Il m’arrive d’en user lorsque j’ai besoin de repos, elle est inoffensive. Et nous ne l’avons utilisée que pour éviter d’avoir recours à la contrainte.

 
L’un des serveurs pousse devant lui une petite table roulante chargée de pains divers, de boissons fumantes et fraîches, d’un réchaud…
- Nous autres Allemands sommes fervents des petits déjeuners copieux : si vous souhaitez des œufs, du lard, ou autre chose, tenez, prenez une louche de caviar, cela éveille somptueusement l’appétit. Igor, servez cela à nos invités…
Le serveur présente les couverts en argent, garnit la fine porcelaine de Chine d’une louche volumineuse de petits œufs gris…
- Nos collaborateurs sont Russes pour la plupart. Voyez-vous, la débâcle de l’empire soviétique, de nos ennemis, n’est-ce pas, a permis certains… rachats fort intéressants. Notre flotte s’est constituée à partir de là. Il est certain que nos vieux U-Boote, aussi émouvants fussent-ils, auraient été bien vite réduits à néant par les moyens de détection modernes, ne serait-ce que par les satellites omniprésents. Ce n’étaient que des submersibles. Nous ne les utilisons plus que comme moyen de transbordement lorsque les côtes sont difficiles à approcher. Mais notre vraie puissance sous-marine est ici : vous êtes à bord d’un Typhoon, sous-marin nucléaire lanceur d’engins de feu la marine soviétique, que nous avons racheté, comme son frère jumeau, à son capitaine. Avec le capitaine et la majeure partie de son équipage d’ailleurs, équipage que nous avons largement doublé depuis pour le laisser opérationnel. Vous savez, l’élément fragile d’un engin de cet ordre, c’est l’équipage. On peut difficilement le garder plus de deux mois en mer. Et nous avons acquis son armement en prime ! Ces gens sont pragmatiques. Plutôt que de travailler pour rien et au péril de leur vie sur un bâtiment mal entretenu, ils ont préféré naviguer pour beaucoup sur un navire en bon état. C’est du simple bon sens. Et c’est ainsi que tant de sous-marins russes se sont perdus corps et biens… 

 
Le Numéro Trois hoche la tête, approbateur, un mince sourire sur ses lèvres minces. Il s’est fait servir une tasse de thé noir que le serveur a tirée au gros samovar d’argent ouvragé qui trône sur une console dans un angle de la pièce.
- Je vais tout vous dire, Monsieur Bourriqué, poursuit le Numéro Un. Nous possédons deux Typhoons et tout leur arsenal, outre les quatre U-Boote qui desservent nos bases. Plus une foule de petits bateaux de « pêche », comme ceux d’Agotchilho. Vous avez pu voir l’une de ces bases. Ne croyez pas que nous soyons de simples plaisantins. Vous pouvez juger des moyens de notre puissance d’après la puissance de nos moyens. Et vous êtes là pour le faire savoir. Lorsque nous parlons « écologie », croyez-moi, c’est sérieux.

- L’armement d’un seul Typhoon, avec ses vingt missiles nucléaires armés chacun de dix ogives représente cinq mille fois Hiroshima, enchaîne le Numéro Trois avec un large sourire. Paris, Monsieur Bourriqué, Paris se trouve constamment exposé à notre feu nucléaire. De même que Washington, Moscou, Londres, Berlin, Pékin, Dehli, Camberra, Tokyo, Rome, La Mecque, même… Vingt villes majeures en tout.

Machinalement, Clèm se sert une biscotte et la grignote avec des bruits de souris, ce qui paradoxalement agace Vic qui, les moustaches en désordre, pioche mécaniquement dans son caviar, sans quitter le Numéro Trois de ses yeux ronds. Et puis il semble réaliser, s’éveiller de sa torpeur et il se brûle en vidant d’un trait la tasse de thé qui se trouve devant lui. Du coup il se redresse sur son siège, crachant le feu aussi bien au propre qu’au figuré :
- Mais c’est monstrueux ! Vous menacez le monde !!!
- Avec votre aide, mes amis, avec votre aide… enchaîne ironiquement le Numéro Un.
- Jamais, crie Clèm qui s’est redressée d’un bond en renversant sa tasse de thé. Jamais !!!
Les serveurs se sont rapprochés derrière eux et appuyant des deux mains sur ses épaules, celui qui se trouve derrière Clèm la plaque à son siège.
Le Numéro Trois rit doucement :
- Allons, ma chère, je suis sûr que vous allez collaborer. D’autant plus que votre rôle sera purement passif. C’est votre ami Victor Bourriqué (il le montre d’un large geste à l’emphase moqueuse), Victor Bourrrrriqué (il fait rouler les « r » en roulant des yeux), comme diraient nos amis Russes, qui sera notre agent de communication. Vous ne serez que la collaboratrice et… l’incitatrice : voyez-vous, il n’est pas un seul des cent vingt hommes de cet équipage qui n’apprécierait quelques instants de… d’intense intimité avec vous. Et j’avoue que je me placerais bien en tête, quoique nous n’ayons pas la réputation des troupes soviétiques à cet égard… Je suis certain que cette perspective vous rendra très docile…
Clèm reste paralysée sur sa chaise, clouée par les mains lourdes qui pèsent toujours sur ses épaules.
- N’est-ce pas Piotr ? demande le Numéro Trois au serveur
- Da !!! Capitaine !! répond celui-ci avec un large sourire. Et l’une de ses mains vient s’égarer sur la poitrine de Clèm.
- Espèce de… Victor a bondi, mais il est à son tour cloué sur son siège par la poigne brutale d’Igor qui s’est placé derrière lui, tandis que le premier poursuit ses explorations mammaires… Le Numéro Un éclate de rire :
- Allons, allons mes bons amis !!! Voyons Piotr, cette dame est notre invitée, il faut la traiter avec égards…
- Piotr beaucoup d’égards Capitaine, tout prêt à montrer beaucoup, encore beaucoup plus d’égards envers une aussi jolie dame….
- Et ça le fait rire l’animal !! Victor furieux tente de se dégager tandis que Clèm plante d’un seul coup la pointe du petit couteau à beurre dans la main baladeuse.
- Allons, on arrête ça… ordonne le Numéro Un, bonhomme.
La main du serveur saigne un peu et il vient la reposer sur l’épaule de Clèm, la figure toujours fendue d’un large sourire.
- Je vais tuer ce butor ! Victor furieux a saisi un doigt d’une des mains qui l’emprisonnent pour le tordre, mais de l’autre main, le serveur qui le maîtrise et qui doit bien être deux fois plus lourd que lui, plaque un pistolet sur sa tempe.
- Halt !
Le Numéro Un a élevé la voix. Tout se fige.
- Bon. Restons-en là voulez-vous, et pardonnez à ce jeune homme que deux mois de mer ont rendu un peu trop sensible aux charmes de votre amie. Cela ne se produira plus. Sauf… Mais je suis persuadé que cela n’aura plus à se produire. Relâchez donc nos hôtes, je suis certain qu’ils ne tenteront plus rien de violent : ils ont compris que leur survie et leur intégrité physique et mentale courraient de trop grands risques (sa voix est glacée). Pour vous mettre une fois pour toutes les points sur les « i », je précise qu’en cas d’incartade, mon cher Victor, vous a-ssis-te-rez (il détache les syllabes) aux ébats de tout l’équipage en compagnie de votre amie, qui sera après cet usage… intensif et dépréciateur… revendue à quelque maquereau de ma connaissance, à Rio ou à Quito. Pour votre part, vous serez ramené à Agotchilho pour y engraisser UN crabe. Je suis certain que ce genre de… débordement ne se produira plus. Vous avez ma parole que le premier geste déplacé en direction de Madame sera puni d’une balle dans la tête du coupable quel qu’il soit. Tant que vous jouerez le jeu. Mon jeu. Des questions ?
 
Les deux serveurs se sont reculés, celui que Clèm a blessé ignorant le sang qui perle au dos de sa main.
Tremblant de rage contenue, Victor serre des deux poings le bord de la table.
Livide, les yeux flamboyants, Clèm se tient à sa chaise, droite et résolue.
- Pas de questions ? poursuit le Numéro Un. Très bien. Nous sommes donc d’accord.
  Un silence lourd s’est installé, que Victor rompt d’une voix blanche :
- Que voulez-vous exactement ?
- Bien, vous voilà raisonnable. Vous verrez que nous serons finalement d’accord.
- Jamais ! siffle Clèm entre ses dents serrées.
Le Numéro Un  sourit avec indulgence :
- Allons, ma chère, pardonnez au pêcheur… Eh bien voilà : les peuples du monde, vous en conviendrez, ont fait preuve d’une grande indiscipline depuis la dernière guerre. Le développement a été a-nar-chique (il détache les syllabes), de grands potentiels ont été gâchés, des richesses gaspillées, et l’humanité, mes amis, l’humanité…
- Ce mot vous va comme des gants de dentelle aux pieds d’un gorille siffle Clèm.
Le Numéro Un éclate de rire :
- L’intention est blessante, mais l’image m’amuse, je vous pardonne, mais n’abusez pas de l’irrespect (sa voix se glace tandis que son regard la parcourt), nous sommes experts en la matière…

 
Silence…

  - L’humanité donc, et vous le savez, refuse de se discipliner comme il le faudrait, de réduire ses émanations de gaz divers et échauffants ou perturbants, l’effet de serre, l’ozone et tout ça, n’est-ce pas, et refuse de traiter les races qui la composent selon leur mérite et leur valeur intrinsèque, et non plus selon leurs richesses ou l’influence de leurs lobbies, refuse de partager le travail, refuse de se discipliner enfin, c’est le mot qui convient.
Les populaces prétendent gouverner, et si certaines « idéologies » néfastes, comme le communisme, ont disparu ou sont en voie de disparition, des religions nuisibles et les races qui leurs sont affiliées relèvent la tête. Le noyau fort et dur de l’humanité est rejeté dans son expression la plus pure. Le métèque pullule et pollue. Il faut nettoyer. Au karcher.
C’est l’un de nos objectifs. Nous en avons les moyens…

  - Vous voulez exterminer l’humanité ? C’est à cela qu’aboutirait une hécatombe nucléaire, et vous le savez bien, l’interrompt Victor, la voix rauque de rage rentrée.
- Mais non mon cher, nous ne sommes pas stupides. Nous voulons nettoyer la terre, pas la détruire. L’expérience historique nous a montré que les dirigeants de ce monde, ceux qui prétendent représenter leurs peuples, se tiennent tranquilles quand ils ont peur. Ils appellent cela l’équilibre de la terreur… Nous allons donc leur faire peur. Pour pouvoir remodeler la planète comme nous le voulons : un air sain, pas de pollution,

la Nature respectée et chérie en tout et partout. Plein de petits oiseaux. Les dauphins, les phoques et les otaries qui s’ébattent au bord de plages où l’on peut se baigner sans marcher dans le fioul. Je parle de l’élite bien sûr. Les peuples, protégés de l’oisiveté néfaste où les a plongés la démagogie, seront remis au travail. Ils travailleront plus ! L’élite est là pour les guider. La grandeur des Seigneurs sera reconnue et louée par tous et partout. Vous pourrez en être, bien sûr, de ces élites. Quoique vos… pesanteurs sociologiques soient fortes et que je préfère pour l’instant vous garder à l’œil… Après tout, la conscience vertueuse que nous avons d’un monde propre mérite bien qu’on lui donne les moyens de s’imposer, ou alors ce n’est plus une juste conscience de la réalité des choses mais une opinion, banale et relative…

  - Pourquoi nous ? demande Clèm d’une voix blanche.
- Mais, parce que vous êtes les meilleurs, ironise le Numéro Trois.
- Allons, ne te moque pas, enchaîne le Numéro Un, ils ne nous croiraient plus. Non, c’est simplement que vous êtes des professionnels comme nous en avons besoin : jeunes, beaux, intelligents, en dehors des grandes structures lourdes à manier qui posent des questions et des problèmes, et que vous avez été entraînés entre nos mains par le hasard de l’indiscrétion de ce petit affréteur que vous avez pu… voir à Agotchilho (frisson de Clèm) et de sa petite amie. Vous êtes écologistes de surcroît, et connus comme tels, ce qui rejoint nos préoccupations. De plus, « cerise sur le gâteau », comme vous dites, vous êtes proches des Malfort, ce qui intéresse beaucoup mon père, pour des raisons qui lui sont personnelles…
- Que voulez-vous, concrètement ? Victor a fini par retrouver le ton neutre qu’il avait pris avant leur embarquement et qui pourrait presque laisser croire qu’il se maîtrise, qu’il maîtrise la situation.
- Concrètement, vous serez notre liaison, disons notre agent de presse.
- Mais nous devons être portés disparus à l’heure qu’il est, comment pourrions-nous communiquer quoi que ce soit ?
- Voilà une bonne remarque, approuve le Numéro Un, nous allons vous faire réapparaître. Demain, nous avons un rendez-vous pour une livraison. Et cette nuit, c’est la pleine lune. Il fera assez clair pour vous photographier de manière indiscutable sur le pont de notre Hai II. Cette photographie accompagnée de votre premier article, que nous rédigerons en collaboration, mon cher, partira vers un satellite et parviendra à votre rédaction via Internet. Ce sera le scoop du siècle ! Et nos missiles l’appuieront d’arguments… frappants.

  Il éclate de rire.

 

L’OPÉRATION ÉCOLOCROQUES / P1C1E15

P1C1E15 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 15)

  L’OPÉRATION ÉCOLOCROQUES  / P1C1E15

 
C’est l’histoire où Victor et Clémentine visitent le Hai II, sous-marin nucléaire lanceur d’engins. Ce que le Numéro 1 attend d’eux.

Jeudi 14 avril
Midi
Hai II.

 
Le Numéro Trois leur a fait visiter le vaste engin où une forêt de tuyaux, une floraison de cadrans et d’écrans sont censés leur montrer la puissance d’une énorme machine de cent soixante dix mètres de long. Ils sont passés entre le double alignement des silos de missiles, dix à droite et dix à gauche, dix fusées à droite et dix fusées à gauche. Seize mètres de haut, les fusées, deux mètres quarante de diamètre, leur a complaisamment décrit le Numéro Trois. Dix ogives nucléaires vingt cinq fois plus puissantes qu’Hiroshima chacune par fusée, deux fois dix fusées, deux cents ogives, cinq mille fois Hiroshima à bord. Il leur a expliqué la manœuvre. Toutes les fusées peuvent être lancées d’une profondeur de cinquante mètres. Prêtes à partir, carburant solide. Toutes. Et atteindre leur objectif à plusieurs milliers de kilomètres avec une précision de cinq cents mètres, ce qui, compte tenu de leur puissance, assure une destruction absolue de la cible et si les têtes convergent, la vitrification assurée d’un rayon de trente kilomètres. 

 
Ils n’ont pas très bien compris pourquoi multiplier l’horreur par vingt cinq : déjà, une fois, de toutes façons…
 
Ils ont côtoyé un équipage indifférent ou goguenard. Cent vingt hommes, leur a dit le Numéro Trois. Manifestement, Piotr avait parlé. 

  Et puis ils sont revenus dans ce que le Numéro Trois a appelé

la Résidence, le quartier réservé aux chefs, le quartier lambrissé de bois précieux, le quartier « yacht de luxe », où se trouve le mess, orné de tableaux de maîtres pillés pendant la guerre, comme le bureau d’Agotchilho.

Le Numéro Un les attend dans son état-major aux murs dissimulés sous des tentures de brocard, entre lesquelles apparaît, sur un vaste écran mural, un planisphère ponctué de points lumineux :
- Vous devriez vous sentir honorés de la confiance que je vous porte : je vous montre toute notre organisation ! Voyez : les points rouges constituent nos cibles potentielles les plus directes. Grandes villes, lieux stratégiques, il y en a une centaine en tout comme je vous l’ai déjà dit. Vous avez vu notre armement… Sans commentaires. Les points verts marquent nos quatre bases et le cinquième, plus gros, notre Centre du Groenland. Nous y passerons. Vous avez vu notre base de

la Marée au Port, nous sommes près de celle de Gibraltar, plus au Nord se trouve celle des Lofoten et en Amérique du Sud, celle de Terre de Feu.
Tout au Nord, notre Centre. Je vous en reparlerai plus tard.
Les deux points blancs clignotants marquent la position de nos Typhoons. Tout ceci est bien sûr ultrasecret : nous sommes ici, au large du Portugal, et nous allons faire route vers notre centre du Groenland, que nous appelons

la Nouvelle Thulé, après avoir déposé quelques colis près de Gibraltar. Une halte dans le Golfe de Gascogne où nous retrouverons le U118 permettra de rapatrier quelques Chochos sous la conduite de mon fils, qui doit rejoindre Agotchilho, lui aussi. Un voyage de routine. Ensuite, comme je viens de vous le dire, nous gagnerons le Centre de Thulé pour nous ravitailler : nous risquons d’être à court de caviar (il a un petit rire de connivence gourmande)…
Mais d’ici là, vous prendrez votre repas dans votre cabine, et puis Piotr vous conduira à la bibliothèque que je vais vous montrer de ce pas.
Il se lève et leur indique le chemin d’un geste.

  La coursive traversée, ils retrouvent une pièce tapissée de livres et d’écrans, avec une table de cartes, et deux petites tables de travail…
- Nous sommes bien loin de nos chers U-Boote, n’est-ce pas ? Ach, la nostalgie des odeurs de fioul et d’acide… Et puis nous avons gagné beaucoup de place en simplifiant les procédures d’attaque et en réduisant les campagnes et donc l’équipage.

  Il leur fait signe de s’asseoir et lui-même s’installe face à eux, satisfait de disposer d’un auditoire, fût-il silencieux.
- Nos campagnes ne sont plus que de deux mois et demi, avec quelques coupures pour l’équipage dans l’une ou l’autre de nos bases, et nous restons souvent au Centre, où sont ravitaillés les deux Hai… Mais trêve de bavardages, mes amis. Mettons-nous au travail !!! Piotr !!!
Il a à peine élevé la voix et le serveur, maintenant vêtu d’un uniforme impeccable apparaît de derrière u