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EDVIGE ET LE VIKING



Il est, quelque part au fond de la Chalosse (car
la Chalosse possède un fond, comme tout lieu qui se respecte) (c’est comme les pantalons) (c’est lui qui manque le moins), un survivant des âges lointains. 

  Debout sur sa colline (car ce fond-là est situé sur une colline), il guette, à l’horizon, le retour de ses origines. Le retour de bâton de ses origines…

  Avec angoisse.

  Ce qui implique de douloureuses contorsions. Ça se voit sur la photo.
  

 

Viking



C’est ainsi qu’il a pu discerner, voici peu, les premiers frissons de la Barbarie, dans l’annonce faite aux maris des Pénélopes du Mali, qui en furent, allez, bien marris, d’avoir à prendre cliques et claques pour rejoindre leurs dames en leur lointain foyer. Et de ceux du Bénin, de

la Côte d’Ivoire et autres lieux bronzés sous le soleil d’Afrique. Itou. Idem Mongols, Chinois et Turcs. Et jusqu’à d’égarés Bougres et Syldardures !


Les collines de Chalosse, de Champagne, de Bourgogne, ou de quelque lieu hexagonal que ce soit n’ont plus pour vocation d’accueillir, généreuses, tous les malheurs des ot’s.

 
S’en est-il réjoui, le survivant des âges lointains ? Lui qui guette le retour de ses origines en regardant au fond des oeils le fond des temps du fond de sa Chalosse ?

 
Que nenni, point de réjouissance, c’est bien sûr, pour le renvoi, penauds, des maris marris : lui-même, le lointain descendant des descendus de drakkars ne serait point, ce jour, planté sur sa colline, si, voici quelques siècles, et des gros, ses ancêtres s’étaient faits rejeter de la sorte à la mer d’où ils étaient venus ! Conscience il a d’une lointaine similitude, d’une solidarité atavique, viscérale, de transplanté venu chercher fortune ailleurs. Non mais !

 
Il est vrai que ses vieux à lui n’avaient pas demandé leur avis aux autochtones, mais que, bon gré, mal gré, ils s’étaient plutôt deux fois qu’une, mêlés et emmêlés à la population brune et agile du lieu, eux, les grands blonds aux chausses et hures noires. Noircies surtout après qu’ils eurent incendié moines et monastères (les moniales étaient brunes et ils ne brûlaient que ce qui était inutile).
 

Ce qui inquiète maintenant le survivant des âges lointains, c’est ce qu’en pensera Edvige.

  Il a eu beau lui dire, à Edvige, que son papa, à Edvige, avéré ou putatif, peu importe, lui, le décoloré, le pâlot, l’albinoïde, se trouve probablement être, lui aussi, si, lui, le descendant décoloré de grands blonds de drakkars, il ne s’en trouve pas rassuré pour autant ! 

 
Car, ADN aidant, seront traqués ses ancêtres à lui, le Chalossais, hétérogènes, disparates, hétéroclites, et peut-être même, bigarrés, ce qui serait impardonnable aux yeux de l’exigeant pâlot papa ci-devant évoqué de l’implacable Edvige.

  Car, lui, le Chalossais planté sur sa colline, il n’a pas bénéficié du bain lustral d’une pousse et d’un élevage neuilliso-bancaire ! Lui, il est resté sur le lieu des rapines de son ancêtre, et il n’est que le fruit lointain d’une troussée hâtive (et souvent répétée dans les siècles des siècles) sur le coin de l’autel d’un couvent de Chalosse, lui-même couvent, brûlé dans la foulée de l’enthousiasme, après qu’aient été mises de côté, casse-croûtes pour la route, les meilleures des moniales ainsi consommées ! In saecula saeculorum !

 
L’Hägar Dünor en question, celui qui a donné l’actuel Hägar Düsüd, charmé par les charmes charmants de la doulce et charmeuse moniale vigoureusement vaincue, et même con-vaincue, s’est installé, là-bas, tout bêtement, sur sa colline de Chalosse, d’où moult siècles siécleux et séculants plus tard, son descendant, inquiet, guette à l’horizon lointain la venue des sbires de l’autre Hägar, le Pälo, qui, fort de son Edvige, viendra le rejeter, avec mômes et œuvres, à l’eau d’où a surgi, dans les siècles passés, son ancêtre fécond ! Avec sa Walkyrie pour finir le potage et combler le quota.

  Car il fut imprudent, ce descendant lointain ! Loin de se contenter comme tous ses ancêtres, de labourer profond en son champ familial, les hectares arides de sa terre sableuse pour en sortir, calleux des mains et tordu de l’échine, les maigrichons subsides de sa pauvre famille, et quelques agités moutards, il gueula ! Il protesta ! Il dit, en publiques enceintes, que les maris marris de maliennes épouses étaient de bons voisins qui savaient labourer les friches délaissées et que l’on ferait mieux d’appeler leurs épouses à leur tenir le manche plutôt que les contraindre à quitter le pays pour en appeler d’autres un peu moins colorés quand on aura besoin de nettoyer les ronces. Il dit que le Pälo papa de sa vilaine Edvige avait dû oublier que, sur la terre d’ici, il n’était que bâtards, et même de Hongrie où sévit Attila, ou que dégénérés confits en nationalitude, et qu’il fallait, Mordious ! que vivent les bâtards ! Et même de Hongrie où sévit Attila !

 
Et, suprême imprudence, il se mit à PENSER qu’on pourrait faire mieux ! Et même, l’insolent, il VOTA !

Et même, il VOTA CONTRE !

  Mais est venue Edvige…

  Et, pâli, le survivant viking de ces âges lointains regarde l’horizon…

Aidez-le : http://nonaedvige.ras.eu.org/


16 août 2008 - Aucun commentaire
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ACH SO ! / P1C2E20

P1C2E20 (Partie 1 / Chapitre 2 / Episode 20)

  N046 / ACH SO ! / P1C2E20
 
C’est l’histoire où Béatrace se découvre de surprenants dons d’acteur.


Mercredi 20 avril
1 heure 30
Agotchilho

 
Béatrace a pour habitude, lorsque la perplexité est trop forte, de se cacher la bouche, lèvres serrées, derrière sa main droite, le pouce sous le menton et le nez entre majeur et annulaire, ce qui dissimule les côtés de sa moustache. Par ailleurs et depuis qu’elle est sortie de son bain forcé, une mèche lui est restée collée en travers du front.

Et la manière dont la Gardienne a neutralisé le Numéro Deux l’a plongée dans une perplexité profonde qui la fait se pencher sur lui avec une totale incompréhension : Quoi, cette petite piqûre au cou ? Mais qui sont ces nanas qui se baladent à poil dans les souterrains ? Fait chaud, mais quand même !!! Elles ressemblent aux gagas de la base sous marine, sauf qu’elles n’ont pas du tout l’air d’être gagas, et en plus, elles semblent copines avec Rébéquée, mais elles ont tué Jules !!! Béatrace n’y comprend rien…

 
Elle se penche sur le Numéro Deux, toujours inconscient, mais qui semble réagir un peu.
Il s’agite tourne la tête, allongé qu’il est sur le côté à cause de ses poignets liés derrière le dos par Arthur…

- La grande femme au bébé a dit qu’il serait docile… remarque-t-elle à l’intention d’Arthur.
- Délie-le, de toute façon, il ne pourra pas faire grand-chose contre nous trois, lui répond Arthur.
Elle le libère donc en se penchant sur lui, et puis, elle reste accroupie pour le surveiller.
 
Rébéquée est très occupée à regarder l’écran et à lire les informations qui s’y affichent depuis le journal, comme lui explique Arthur.
- Alors comme ça, ils nous espionnent en direct ?
Ils découvrent ensemble la deuxième proclamation des Écolocroques, la photo de Vic et Clèm dans la bibliothèque du sous-marin, le délire des revendications…
- Ces gens sont fous… ne peut s’empêcher de dire Arthur
- Je crois que notre prisonnier va devoir s’expliquer… grince Rébéquée avec un sourire féroce… C’est à lui maintenant qu’elle attribue la mort, l’impardonnable mort de Jules, et ses propres avanies…
 
- Il s’éveille, il s’éveille, chuinte Béatrace entre les doigts qu’elle maintient crispés devant sa bouche… A cause de sa perplexité, justement…

En effet, le Numéro Deux, qui a roulé sur le dos, écarte les bras, entrouvre des paupières papillonnantes, redresse légèrement la nuque, et puis se redresse, si vivement assis que Béatrace n’a que le temps de se reculer pour éviter d’être bousculée… Mais il n’y a pas d’agressivité dans le mouvement, juste une sorte de précipitation fascinée, de… oui, d’adoration avide :
- Was ??? Mein Führer ? mein liebe Führer ??? Ich bin… Che zuis… Che Zuis zau Ziel ?
Che Zuis zau Ziel ???
Et il tend les bras devant lui pour saisir Béatrace, l’étreindre peut-être… avant de retomber sur le dos, terrassé par l’émotion.
 
Arthur et Rébéquée, qui s’étaient rapprochés pour affronter une tentative violente se regardent, médusés, et puis regardent Béatrace qui les regarde, toujours perplexe, et ils se regardent de nouveau… éclatent de rire…
- Tu as fait une touche ! lui lance Rébéquée entre deux hoquets.
- Et une fameuse, confirme Arthur…
 
Désorientée, perdue, Béatrace se lève, les yeux agrandis  par une incompréhension absolue.
Arthur et Rébéquée, pliés en deux, hurlent de rire devant son air éperdu, jusqu’à ce qu’elle se fâche, tape du pied et vienne tirer Arthur par l’oreille pour le forcer à lui répondre :
- Xplique-moi !!! Z’êtes fous vous aussi, c’est contagieux ou quoi ?
- Pardon ma chérie (ma chérie ? Béatrace en frissonne dans son rideau et ses yeux s’inondent d’émotion), pardon, ce… ce doit être nerveux, mais ce vieux con… ce vieux con… (il explose de rire et vient l’enlacer sous le regard surpris de Rébéquée), ce vieux con t’a prise pour… (il ne parvient pas à achever, la prend par la main et l’entraîne devant le miroir où un peu plus tôt il se regardait essayer les vêtements du Numéro Un, lui reprend la main et la replace comme elle le faisait, devant son visage) t’a prise pour… Hitler !!!
- Et il s’est cru au ciel, enchaîne Rébéquée qui les a rejoints et se calme peu à peu après cet accès de rire où elle voit maintenant plus une détente nerveuse qu’une joie véritable.

 
Un gémissement les fait se retourner vers le Numéro Deux qui secoue la tête, encore étourdi…
Le doigt sur les lèvres, Arthur leur fait signe de se taire et revient devant lui :
- Eh bien, Numéro Deux, on s’éveille ?
- Ach… Je ne sais pas ce qui m’arrive… Je me sens tout… tout drôle… Je ne vous connais pas, dîtes-moi… dîtes-moi si je suis au Ciel… ? (Zi che zuis zau Ziel… ?)
- Pas encore, mon cher, pas encore… Le Walhalla vous attend, mais vous n’y êtes pas encore…
 - Le Walhalla ?? Ach… Le Ziel des Guerriers !! Je vais aller au Walhalla ?
- Vous y êtes attendu…
- Mais alors, c’est bien… C’est bien… Lui, LUI, que j’ai vu ?
Arthur hoche la tête d’un air entendu :
- D’ailleurs, nous avons convoqué les Walkyries…
Et il lui montre Rébéquée et Béatrace, qui a repoussé sa mèche, et qui le regardent, bras croisés, l’une dans son rideau, l’autre dans sa tunique.
- Les Walkyries… Il s’approche, craintif, tend une main respectueuse vers Rébéquée qui réagit spontanément par un gifle vigoureuse. Le bonhomme, étourdi, recule en titubant, la main sur sa joue enflammée…
- On ne touche pas aux Walkyries, lui souffle Arthur qui l’a rattrapé par le coude. Attention, la prochaine fois vous serez foudroyé.
- Voutroyé !!! Ach!!! Che fous temante bardon…
 
En fait, ce vieux bonhomme ridicule a perdu son aspect odieux depuis qu’il n’est plus qu’un clown ballotté comme un valet de comédie, de gifles en coups de bâtons. On en oublierait presque…

On n’oublie pas.

- Mais avant de monter au Walhalla, il va falloir passer l’épreuve… enchaîne Arthur, sérieux, maintenant, parce que la gifle de Rébéquée, violente, sèche, brutale, était chargée de toute l’horreur de la situation, de toute l’horreur du monstrueux complot qu’il incarne et qu’il a construit.
- L’ébreufe ?
- L’épreuve : il va falloir tout nous expliquer. C’est un oral de passage. Un Grand Oral qui fera de vous un héros et pendant lequel Il vous écoutera. Le … Führer vous écoutera.
L’œil de Béatrace s’éclaire, elle replace sa mèche, sa main devant sa bouche pour se faire la petite moustache ad hoc et grommelle derrière lui d’une voix assourdie, dans un coin de pénombre :
- Ch’écouterai !!
Du coup, il tourne la tête, ses yeux s’emplissent de larmes, et il tend le bras en claquant les talons :
- Heil Hitler !!
Béatrace répond au salut d’une torsion de poignet négligente et lui montre Arthur d’un index impérieux :
- L’épreuve !

RÉVÉLATIONS ET DÉCOUVERTES / P1C3E1


CHAPITRE 3




 

             Thulé



49 / RÉVÉLATIONS ET DÉCOUVERTES / P1C3E1


 

C’est l’histoire où l’on en apprend de belles sur l’or nazi et sur le Maire de Saint Tignous sur Nivette, et où Béatrace confirme ses exceptionnels talents de comédienne.

  Mercredi 20 avril
13 heures
Agotchilho

  Les Chochos se déplacent dans un silence surprenant. Rébéquée l’a déjà remarqué, mais là, elle a presque sursauté lorsqu’elle s’est aperçue du retour de la Gardienne qui tout à l’heure avait piqué le Numéro Deux au cou. En fait, ils sont revenus à quatre, trois hommes et la Gardienne, les hommes chargés d’une marmite suspendue à un bâton que deux d’entre eux portent sur l’épaule, le troisième chargé d’un sac de toile, et la Gardienne armée de son bâton d’ivoire. Parce que c’est plutôt de l’ivoire que de l’os. Un très vieil ivoire.

Ils sont entrés sans s’annoncer, à la mode Chocho pour qui l’intimité n’existe pas, et ils attendent, impassibles.

A leur tour, les autres occupants du bureau (qui commence à être très peuplé), se tournent vers les nouveaux arrivants, dans un silence interrogateur.
- Nous vous apportons de la nourriture, déclare la Gardienne au visage impassible.
D’un geste, elle fait signe à celui des Chochos qui porte le sac, et il en sort quatre bols de faïence ordinaire, trois bleus et un rouge, qu’il dispose sur un coin du bureau. Les deux autres ont posé la marmite et l’un d’eux, armé d’une louche, puise une soupe épaisse, d’odeur appétissante dont il remplit les bols.

La Gardienne fait alors remarquer que le bol rouge devra être réservé au Numéro Deux, puis elle déboîte la deuxième extrémité de son bâton et en sort un petit flacon :

- Deux gouttes dans son repas l’aideront à se souvenir : c’est de la potion de mémoire. Nous l’utilisons beaucoup car la mémoire constitue notre essence. C’est une potion très puissante. J’ai préparé celle-ci à son intention. J’y ai mêlé une potion de pouvoir qui le placera sous votre dépendance Nous n’usons jamais de ce type de potion, pour nous sans signification. Mais ces Pouyagoumyôs ont abusé de nous et Amaïa souhaite que nous les combattions désormais. Nous sommes vos alliés. Elle vous rejoindra dès que possible. Hélène se porte bien, Rébéquée. Je l’éveille petit à petit et lui rends force et souplesse par des exercices légers. Elle vous rejoindra aussi.

La Gardienne a reculé d’un pas :
- Nous vous laissons cette marmite. Nous vous en apporterons d’autre. N’oubliez pas : deux gouttes… Ne confondez pas les bols… Et quand il parlera, ne l’interrompez pas : la mémoire est un fil qu’il ne faut pas rompre. S’il s’endort, attendez son éveil, il ne faut pas le forcer. Cela risquerait de bloquer sa mémoire ou de provoquer sa méfiance. Il ne tentera rien contre vous et ne vous reconnaîtra pas. Vous serez pour lui ce que vous voudrez qu’il croie que vous êtes…

Les Chochos sont repartis dans le frôlement discret de leurs pieds nus.

  - C’est vrai qu’il fait faim et que ça sent bon, remarque Béatrace-Walkyrie (elle a repoussé sa mèche et repris sa voix naturelle) en s’approchant du bureau où sont posés les bols fumants.
Elle tend le rouge au Numéro Deux :
- Prenez et mangez, c’est tout droit sorti des cuisines du Walhalla.
L’œil brillant, il lape sa soupe sans un mot, après un salut tout pétri d’émotion.
- Arthur, tu as faim ?
- Oui, mais je reste ici pour surveiller les écrans, apporte-moi de quoi manger…
Elle s’exécute avec un large sourire.

  Le Numéro Deux a reposé son bol :
- Ach, ce chargement… Quel souci…
Ils se regardent, perplexes, et Arthur, un doigt sur les lèvres, leur fait signe de le laisser parler.
- Déjà pour l’amener à la frontière… Cent tonnes d’or de prises de guerre… Vous vous rendez compte ?
- Il régresse, il revient à la fin de la guerre, souffle Arthur.
- Cent tonnes d’or. Que les Juifs avaient caché, partout, dans leurs vêtements, jusque dans leurs dents ! (rire). Cent tonnes qui devaient arriver à Agotchilho par sous-marin, mais avec tous ces bombardements sur la base de Bacalan à Bordeaux, l’état-major a préféré le train. Un convoi déguisé en train sanitaire jusqu’à Paris, et puis en train de voyageurs régulier jusqu’à Pau, et renvoyé sur le réseau secondaire. Ach… Il avait fallu faire disparaître les deux convois  réguliers pour les remplacer sans laisser de traces. Gros travail… Charger mille caisses de munitions de cent kilos chacune, cinq barres de vingt kilos, dans des compartiments de voyageurs, jusqu’à cette gare espagnole pleine de chats… Et liquider les convoyeurs, qui croyaient transporter des munitions, pour charger dix camions accompagnés chacun d’une automitrailleuse. Dix camions, dix itinéraires différents jusqu’à Punta Camarinal… Et là, attendre un an pour tout rapatrier par sous-marin à Agotchilho… Vingt voyages… Une sacrée aventure ! Une sacrée aventure, Messieurs !!

Le Numéro Deux pérore devant ses trois auditeurs médusés.

- Je l’avais bien gagné mon petit repos à Saint Tignous sur Nivette après le transbordement ! J’avais bien gagné de retrouver cette salope (zââlôôôpe…) de femme du maire et son gros cul tout blanc. Un bon repas, des bons vins, une bonne chatte, ach, il me soignait le Maire ! Il me disait « Colonel, rien n’est trop bon pour mon ami le Colonel ! » en me servant lui-même son vin pendant que je pelotais sa femme. « Ma femme vous aime beaucoup, et moi aussi vous savez… » Et trois jours après, il tournait casaque ! Cochon de Français. Enfin, heureusement que j’étais là. C’est cette nuit-là que Malfort a empoisonné la garnison du Fort où j’aurais dû me trouver ! Cochon de Malfort !!! Mais nous serons vengés ! Croyez-moi, Messieurs, nous serons VENGÉS !!! (Il s’échauffe et s’énerve, tourne en rond dans le bureau, sous le regard des trois amis) Vengés !! Ach. Malfort !! J’ai essayé de me venger. Il a échappé ce cochon ! Echappé. C’est sa femme qui était dans la voiture que j’ai fait saboter ! Cochon de Malfort ! Il a échappé ! Ach ! (Arthur, livide, s’est redressé sur son siège et Béatrace a toutes les peines du monde à le contenir) Bref, quand le Maire nous a éveillés, sa femme et moi, c’était quoi son nom au fait, à cette zalope ? Mais on dormait bien (rire satisfait), j’étais redoutablement vigoureux à l’époque et je me souviens de l’avoir baisée toute la nuit… Bref, quand il nous a réveillés pour me dire de partir au plus vite, que le Fort était tombé aux mains de la bande de Malfort, j’ai dû me cacher ! ME CACHER !! Vous entendez, Messieurs, moi, MOI, Oberst Kuhhirt, me cacher à l’arrière de la Traction du Maire jusqu’à Marinoval, jusqu’à l’entrée que les Chochos avaient préparée pour accueillir discrètement les voyageurs et qui était reliée à Agotchilho par un petit train. Et dire que je n’ai même pas pu tuer ce Malfort !!! Mais ma vengeance sera bien pire ! Mon fils a eu là une idée géniale ! Géniale ! Au fait, je vais vous dire, entre nous, c’est tellement drôle… Cette nuit là, j’avais engrossé la mairesse ! On dit comme ça, non, la mairesse ? Ya ? Je l’ai engrossée cette zalope ! Cette grosse cochonne ! (il éclate d’un rire tonitruant) Le Maire de Saint Tignous sur Nivette aujourd’hui, z’est mon fils !!!
Le Numéro Deux rit à gorge déployée, tête renversée et bras levés, se tape sur les cuisses, et puis il s’assied d’un coup sur le siège qu’il a quitté, croise les bras sur le bureau et s’endort.

  Un lourd silence…

- C’était ma mère…
Arthur, le regard dans le vide, les larmes aux yeux…
Béatrace lui pose la main sur l’épaule…
- Cette ordure s’est vanté d’avoir fait assassiner ma mère…
Rébéquée se relève, sentant monter une rage meurtrière dans le ton glacé d’Arthur :
- Il en a fait beaucoup d’autres, Arthur. Contiens-toi, pour Clèm et Victor, pour le monde entier, je t’en supplie. Moi aussi j’aimerais le démolir petit bout par petit bout. Je t’en prie Arthur…

Arthur se rassied.
- Il faut dormir, tout le monde. Dormez, je veillerai, reprend Rébéquée…
- Viens, viens Arthur, viens dormir avec moi, souffle Béatrace, viens…
Et elle l’entraîne par la main et s’allonge près de lui sur le tas des rideaux accumulés dans un coin d’ombre. On entend quelques soupirs, quelques gémissements…

 
La tête sur le pupitre, devant les trois écrans du bureau, Rébéquée somnole… C’est tout autant la sensation d’une présence derrière elle qu’une sonnerie discrète qui l’ont éveillée, d’un coup lucide, comme elle en a coutume :
- C’est un message du Hai II, il faut que je réponde… marmonne le Numéro Deux debout derrière elle.
L’écran de droite s’est éclairé et un message s’affiche : « Sous-marins d’attaque détectés. Les prenons en charge. Communiquer réactions missile sur Washington. Réception dans une heure ».

- Qu’est-ce que cela veut dire ? demande Arthur qui s’est levé à son tour après s’être délicatement désemboîté de Béatrace, et qui, les traits tirés, se penche sur l’épaule du Numéro Deux.

Le Numéro Deux le regarde avec la déférence de son délire et lui répond qu’il s’agit d’un des messages compactés, « flash », que le sous-marin émet sans émerger via son antenne filaire à destination de l’un des satellites de transmission qu’ils utilisent, pour ne pas être détectés. L’antenne flottante est déroulée quelques minutes et sera redéployée dans une heure pour recueillir la réponse. Je devrai aussi annoncer ce qui est arrivé à l’U118 et à mon petit-fils, ajoute le Numéro Deux…

- Il n’en est pas question, votre devoir est de ne pas les perturber dans leur tâche. Je vous donnerai le contenu du communiqué, vous le mettrez en forme, lui indique Arthur avec un sourire féroce.
- Mais cependant…
Béatrace s’est approchée à son tour et pose ses deux mains sur les épaules du Numéro Deux en reprenant le « ton Hitler » :
- Faites ce qu’il vous dit ! C’est mon envoyé direct ! Dites que votre sous-marin et son équipage sont bien arrivés, pour ne pas les inquiéter : leur mission est capitale !

Avec un large sourire, le Numéro Deux s’assied derrière la console et appuie sur une touche :
- C’est l’accusé de réception, annonce-t-il. Cela indique que le message est bien arrivé et que tout est normal à la base.
Puis il compose le message, y ajoute codes et procédures et appuie sur la touche du début :
- Voilà, ils le recevront en une seconde dès qu’ils seront connectés au satellite. Ach, la technique facilite bien des choses. Mais l’objectif reste le même. Nous vaincrons !
- C’est bien, soldat, maintenant, allez vous reposer, lui intime Béatrace avec un sérieux absolu.
Elle lui désigne le siège du Numéro Un où, zombifié, il va s’effondrer avec un soupir de satisfaction.

- J’ai noté la procédure, remarque Arthur.
- Moi aussi, confirme Rébéquée.
- Moi itou, assure Béatrace. Et puis elle recule d’un pas et demande au Numéro Deux qui la regarde encore d’un œil trouble :
- La salle de bains ?
Il se redresse à demi pour répondre :
- Porte du fond à droite et première à gauche…
- Merci
- Che fous en prie…
Et il se redresse encore pour saluer d’une inclinaison prussienne du buste lorsqu’elle sort avec un petit geste à l’intention d’Arthur et de Rébéquée.

  A ce moment, l’écran du milieu affiche la dernière édition de la Lanterne :
« Les Écolocroques à Washington : un missile devant

la Maison Blanche…. »
Arthur et Rébéquée lisent rapidement et :
« Eusèbe Malfort nommé plénipotentiaire »
Et puis la nouvelle :
« Réunion du Conseil de Sécurité de l’ONU »
- Décidément, il faut trouver le moyen de communiquer, déclare Arthur.

- Ach ! Malfort est dans la nasse !!! s’écrie le Numéro Deux manifestement réjoui et tout éveillé par la nouvelle.
- Mais… Quelle nasse ? demande Arthur.
- C’est comme… Tenez, en 1942, je commandais l’U114 qui devait combattre les convois Alliés dans l’Atlantique Nord, et j’avais été pris en chasse par un destroyer anglais. Je l’ai entraîné là où je voulais… Je me suis comporté comme un appât, un  lièvre, qu’il a poursuivi jusqu’à portée de torpille de mon frère de chasse qui l’attendait au détour d’un fjord. Il était tellement occupé à me pourchasser qu’il n’a rien vu venir ! Boum !!! Il doit encore se demander ce qui lui est arrivé !!! C’est une stratégie élémentaire, mais ça marche à tous les coups.
- Mais alors, quel est votre véritable objectif  si les Écolocroques sont un leurre ?

- Il a coulé à pic, sans avoir le temps de lancer un appel radio… Juste quelques dizaines de rescapés qu’on a laissés là à barboter ! Ach… Très drôle… C’est là que j’ai vu pour la première fois à quel point les crabes sont efficaces : la mer s’est mise à grouiller… J’ai cru que c’étaient des requins… Non ! Des crabes noirs, comme ceux qui sont ici pour faire le ménage, comme ceux qui ont bouffé ce petit con … Comment il s’appelait déjà ? Oui, Hector, c’est ça… Ach ! Vous auriez dû voir la tête des journalistes qui étaient venus le chercher ici, devant le spectacle !!! Ça les a rendus dociles tout de suite !!!
Le Numéro Deux s’esclaffe, rit aux éclats, se tape sur les cuisses…
- Hector ? demande Rébéquée dangereusement calme.
- Hector, le petit bonhomme qui avait voulu nous faire chanter, avec sa gamine boulangère, celle qu’on a donnée aux Chochos pour amuser le concierge, Hector, quoi. Ici, on ne dit plus « c’est un con », on dit « C’est Hector ». Il a gobé l’appât, l’hameçon et la ligne ! On lui a fait « découvrir » les Écolocroques, et transmettre le dossier au petit journal local pour qu’il enquête comme un grand. Malfort n’aurait jamais marché dans une histoire comme ça, mais si c’était un autre journaliste qui lui apportait, ça devenait assez crédible pour son crétin de fils !!! Ahhh ! Ahhh ! Ahhh ! Et moi je suivais tout ça à la piste !!! Mais on a commencé les choses sérieuses maintenant…

  Rébéquée et Arthur se regardent pour ne pas le voir, ne pas réagir, le laisser parler, l’écouter, comprendre sans bouger, n’offrir qu’un visage impassible.

Hector, le petit ami d’Hélène… Rébéquée ne comprend que trop bien, ou plutôt, croit ne comprendre que trop bien. Elle revoit l’image affolante de la pince qui se dresse derrière Jules… Elle comprend que Vic et Clèm ont dû assister à une horreur du même ordre, elle perçoit le chantage qu’ils subissent… Les communiqués qu’ils relaient s’ensanglantent… Où sommes-nous ? Qui sont ces gens ?
  Le Numéro Deux se pavane dans le fauteuil du Numéro Un, épanoui, ravi, heureux…
- Et le bonheur d’avoir retrouvé mon Führer ! Ach…
Il se renverse sur le dossier, paisible comme un vieux bébé.
- Il faut joindre mon père, souffle Arthur précipitamment, le prévenir, établir une communication sûre… Je vais remonter. Il y a un locotracteur disponible à la base de sous-marins. Je vais y aller. Dès que les Chochos reviendront… Je leur demanderai de me guider jusque là. De là je pourrai communiquer avec lui… En attendant, où est passée Béatrace ?
- Pipi, lui indique Rébéquée.
- Il faut envoyer le message au Hai II s’écrie le Numéro Deux soudain réveillé… Il faut…
Il se lève d’un bond et rejoint Arthur et Rébéquée dans le bureau technique, devant la console.

Arthur hésite regarde Rébéquée, surpris, et s’écarte du pupitre pour lui laisser la place tout en se plaçant derrière lui pour pouvoir l’assommer au besoin, on ne sait jamais :
- Transmettre les informations. Ach ! Eusèbe Malfort, on te tient ! Et il tape le message :
« Titres de la Lanterne :
« Les Écolocroques à Washington : un missile devant

la Maison Blanche…. »
« Eusèbe Malfort nommé plénipotentiaire »
Et le Numéro Deux retourne s’installer dans le fauteuil du Numéro Un, toujours aussi épanoui, dodeline un peu de la tête, la pose entre ses bras croisés, et s’endort.