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C’EST GRAVE / P3C1E36

P3C1E36 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 36)

N°181 / C’EST GRAVE / P3C1E36

C’est l’histoire où chacun prend conscience de la gravité de la situation et où Amélie s’étonne des rapports entre drogue et soupe.

Tijules compare les nichons des dames.

Lundi 13 juin

12 heures 30

Bureau N°1

- C’est grave, dit Arthur.

- C’est grave, dit Eusèbe.

- C’est grave, dit Béa.

- C’est grave, dit Ravot.

- C’est grave, dit Jeanne.


- Excusez-moi un instant, dit Rébéquée en se rendant à la voisine salle de bren parce qu’elle a envie de faire pipi.

On l’attend.

- C’est grave, dit Rébéquée, de retour.

- C’est grave, dit Lepif.

- C’est grave, dit Amélie, qui s’enhardit.

Amaïa ne dit rien.

Nouye non plus.

Victor et Hélène sont restés dans la salle de baignades où ils s’affairent à réconforter Clèm qui récupère de son accouchement en barbotant dans l’eau tiède et bénéfique, tout en faisant gouzigouzi à son bébé téteur tout neuf, avec Tijules qui goûte le téton libre pour faire des comparaisons.

Il trouve Tima très marrante avec ses petits pieds qui battent dans l’eau. Tima. C’est comme ça qu’il a tout de suite appelé la petite Amaïa. Et ça devait lui rester. Mais pour l’heure, il pense surtout à faire des comparaisons nichonneuses. Déjà. Mais pour l’instant, il s’intéresse moins à l’aspect et à la texture qu’au goût du contenu.

On n’a pas encore cru bon de mettre les adultes présents en ce lieu au courant de la situation et ils se contentent de béer devant l’attendrissant tableau.

Pour les autres, informés réciproquement des détails du délire présidentiel et des activités sournoises de la Nouvelle Réna telles que les a éclaircies Amélie, ils en sont parvenus à cette conclusion unanime : c’est grave.

Arthur, retapé, résume :

De un, toute la hiérarchie sociale est intoxiquée, droguée à la saucisse, accro et dépendante.

De deux, non seulement on se retrouve isolés, mais on risque même d’être saisis dans l’engrenage sournois de la dite intoxication. Car aujourd’hui la saucisse, mais demain le pâté, le pain de campagne ou le bonbon à la menthe, voire la glace au chocolat ou le lapin chasseur des champs[1]. Et pour la fumée, un échappement baladeur en ville ou un fumigène de stade…

- … ou une cassolette d’encens dans l’église du village, ajoute Rébéquée du fond de son anticléricalisme primaire…

- …ou un filtre de cigarette correctement traité, achève Amélie qui a travaillé une partie de sa thèse de doctorat, justement sur l’aromaticité des alcaloïdes à la Société d’Exploitation Industrielle des Tabacs et Allumettes et qui sait ce que filtre veut gauloisement dire…

- C’est grave, conclut Arthur.

On pense.

- Il faut manger de la soupe, dit Amaïa qui jusqu’ici n’a pas fait de commentaires.

- C’est vrai que j’ai faim, confirme Arthur.

- C’est vrai qu’elle est bonne, opine Amélie (ce qui fait rougir Lepif va savoir pourquoi) qui se souvient d’en avoir mangé un bol juste avant de monter sur le bateau dans lequel ils ont repêché Arthur.

- Mais pas seulement, poursuit Amaïa mystérieuse autant que laconique.

- Pas seulement ? s’enquiert Eusèbe.

- Pas seulement, confirme Nouye qui semble bien être au jus de la chose.

- Explique, demande Arthur qui pressent le plus sous le moins.

- Eh bien voilà…

Mais Nouye a déjà fait signe à un garde goum resté à la porte, qui a relayé son appel, et deux Boules de service apportent la grosse marmite fumante qui semble circuler en permanence dans les couloirs d’Agotchilho, suivie de deux porteur et porteuse de bols, en cortège, et on se tape avec des soupirs de satisfaction une petite soupe bien chaude mais pas trop, pas brûlante surtout, ni tiédasse, parfaite, odorante et fumante, rabibochante et roborative en diable, de celles qui vous descendent en velours jusqu’au fond de la gueule pour se tendrement tartiner puis lover au creux tout chaud d’un estomac réjoui.

- Eh bien voilà, reprend Amaïa. Vous savez que notre peuple utilise les poudres et drogues depuis des dizaines de millénaires. Je me propose d’ailleurs de faire prendre à Arthur reconstitué une poudre de mémoire qui devrait l’aider à se souvenir de la totalité de ce qu’il a vécu. Mais vous devez deviner que de telles manipulations ne sont pas sans danger. Et ce danger, nous l’avons découvert voici bien longtemps. Et combattu. Et vaincu. Chacune et chacun de nous a plus d’une fois été exposé aux effets de la poudre d’amour, ou de la poudre de pouvoir, ou de la poudre de mémoire, ou d’autres encore, comme la poudre de repos. Vous n’avez pas vu de drogués chez nous, ni d’accrocs à quelque drogue que ce soit…

- Sauf le concierge, rappelle Rébéquée qui entend encore craquer le cou du répugnant personnage entre ses cuisses musclées.

- C’est exact, reprend Amaïa, et je t’expliquerai pourquoi. Mais vous-mêmes, après avoir subi les effets bénéfiques souhaités de ces poudres, n’avez pas souffert de séquelles ni de manifestation d’accoutumance. C’est que nous avons appris, non seulement à induire les effets que nous désirions produire et recevoir, mais aussi à en effacer les conséquences secondaires. Dont, et surtout, évidemment, bien sûr, l’accoutumance.

Elle se tourne face à Rébéquée qui se trouve à sa gauche :

- Le concierge s’était tellement inféodé aux Numéros qu’il ne mangeait plus que des kartofeulnes ount’ zauzizes. Plus de soupe…

- … et cet élément qui neutralise les effets indésirables de vos drogues se trouverait dans votre soupe ? demande Amélie, une lueur d’espoir dans la malachite de son œil gauche.

- Très justement. Nous y mettons une algue particulière qui…

- … attendez, dites-moi si je me trompe : vos « poudres », vos drogues, dirai-je agissent sur une base d’améline, un alcaloïde qui renferme des structures aromatiques dissociables et/ou associables (P3C1E32, P3C1E33, P3C1E34)). La synthèse efficace des alcaloïdes actifs est obtenue par greffage d’une molécule azotée du type amine…

- … le garum, approuve Rébéquée qui sait ce qu’à minette veut dire et qui connaît les recettes de fabrication de la soupe, une sauce dégueulasse quand on la goûte seule, obtenue par la fermentation de la chair de têtes de poisson ou de carapaces de crabes, comme le nuoc-mâm vietnamien…

- … les Romains l’utilisaient déjà, ajoute Jeanne, rêveuse…

- … et le contrepoison substitue une molécule quelconque à l’azote de l’amine, en rompant la liaison et donc en supprimant tout effet toxicologique… poursuit Amélie, excitée comme un pou rouge.

- Je ne connais pas bien votre chimie, reprend Amaïa, et c’est pour cela que j’ai demandé à Jules d’inviter quelqu’un qui soit capable de traduire nos connaissances anciennes avec la force d’analyse et de synthèse de votre science. Je disais que notre soupe contient une algue à laquelle vous attribuez un goût de chou, qui supprime bien l’effet de manque et même, selon son dosage, tout effet à la poudre. Vous avez compris comment fonctionnent les drogues qu’ils ont tirées des poudres que nous préparons, nous, pour qu’elles soient utilisées en une seule prise. Eux les ont dissociées en une base et un révélateur, si je puis dire.

- … comme une colle époxy, intervient Lepif, bricoleur à l’occasion…

Amaïa poursuit :

- Ils dédoublent ainsi les effets de manque et s’ils ne prennent pas de notre soupe, ce qui est bien sûr le cas, ils éprouvent un manque à court terme, qui vise à rajouter du révélateur…

- … les saucisses, opine Ravot…

- … et un manque à moyen terme, plus violent, qui vise à renouveler la base même de la drogue…

- … la fumée que j’ai retrouvée dans les poumons du maire… Elle est sans aucun doute diffusée au cours des séances de la nouvelle Réna, triomphe Amélie…

- On sait comment les coincer, reprend Lepif, flic jusqu’au bout des dents, suffit de perquisitionner au Super Troc, et on trouvera certainement des systèmes fumigènes…

- … et on aura bien du mal à prouver qu’il s’agit de drogues, poursuit Ravot sceptique. Légalement, elles ne sont pas répertoriées en tant que telles. Et n’oublie pas que notre hiérarchie est contaminée. Qui sait où en est le juge ?

- Vous avez parlé d’une algue à l’odeur de chou ? demande Amélie à Amaïa …

- Ici tout le monde se tutoie, lui répond la Mère…

- C’est que vous m’impressionnez (à poil, comme ça)…

- Mais non, mais non (et puis t’as qu’à t’y mettre)…

- Mais si, mais si (j’oserais jamais) (ohhhhh !!!)…

- Bon, tu fais comme tu veux, il n’y a pas d’obligation. J’apprécie et j’admire beaucoup ton travail. Dois-je aussi en être impressionnée ? Vous autres Goumyôs compliquez beaucoup de choses avec votre individualisme hypertrophié qui vous rend aussi timides qu’agressivement pudibonds…

Amélie a bien l’impression que la mère des Goums se moque d’elle, mais n’en est pas assez certaine pour réagir.

Et puis, c’est vrai que cette immense femme à poil l’intimide, avec son regard insondable.

La suite, c’est ici : P3C1E37



[1] Qu’il mâcha, maqué et ef… fervescent…

LA GUERRE / P3C1E45

P3C1E45 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 45)

  N°190 /  LA GUERRE / P3C1E45

 
C’est l’histoire où Jules Mouchoir est fasciné par la beauté goum de Nouye. Et où l’on décide de faire la guerre.

  Mardi 14 juin
8 heures
Salle de réunion de la Lanterne du Fort.

  Mouchoir est fasciné. 

  Depuis que la réunion est commencée, il n’a pas quitté Nouye des yeux. 

 
C’est la première fois qu’il voit une fille goum. 

  Il en connaît l’existence, mais il n’est jamais descendu à Agotchilho : sa modestie, son sens du devoir, un certain fond de culpabilité aussi, l’ont toujours retenu d’exprimer sa curiosité et maintenu à son poste de « gardien du temple », comme il le dit lui-même avec une certaine autodérision.
 
Mais il sait, pour avoir parlé longuement avec M’me Marty (appelle-moi Jeanne, lui répète-t-elle à tout bout de champ) (la tutoyer alors qu’il n’a même jamais imaginé l’appeler, « le Dragon », fut-ce en son for intérieur !), il sait qu’en bas, tout le monde se promène à poil, qu’on y mange et qu’on y fabrique de la soupe (Victor leur en apporte régulièrement), et que c’est un refuge très sûr. 

  Et une « bibliothèque » incroyable. 

 
Alors, il répond qu’il descendra « lorsque tout cela sera terminé », avec un geste vague qui désigne les « évènements », anciens et nouveau, les flèches qui tuent, les menaces et les enlèvements, les enfants qui naissent, les drogues qui rôdent, le tout pêle-mêle englobé dans un geste vague…

  Pour lui, Nouye, c’est de l’exotisme à l’état pur.
 

Oh, elle s’est habillée, bien sûr, pour venir à cette réunion, une combinaison blanche qui doit servir aux ouvriers de l’usine d’en bas, mais elle porte à la main l’étrange bâton d’ivoire de mammouth dont M’me Marty lui a dit qu’il constituait une arme redoutable. 

  Et son visage est impassible. 

 
Ses yeux insondables regardent de très loin, sous leur bourrelet frontal marqué, mais sans disgrâce, plutôt comme le ferait un trait d’accentuation que comme une marque primitive. L’ovale de la face se trouve équilibré entre des pommettes hautes et une mâchoire forte, centré sur un nez puissant, mais sans excès, qui surplombe des lèvres pleines, gourmandes… Et silencieuses. Le tout sous une chevelure curieusement coiffée, à l’Africaine, en petites nattes tressées au milieu de carrés de cheveux…

  Mouchoir est fasciné.
 
Balancé entre l’admiration purement esthétique qu’éveille en lui la force dynamique du corps énergique, mais gracieux que laisse deviner la combinaison, la peur sourde que génère sa timidité native et que renforce le silence calme qui émane de celle dont il connaît le caractère taciturne, et un désir inavoué mais affleurant, tout nouveau chez lui…

  Et cette peau laiteuse qui ne voit pas le jour…

 
Elle se tourne vers lui et le regarde à son tour, comme si elle avait perçu l’intensité inhabituelle du regard qui se veut pourtant discret de Mouchoir.

  Il détourne hâtivement les yeux, gêné de sa propre indiscrétion.
 

S’est-il trompé, ou bien lui a-t-elle souri ?

  On a un petit peu attendu que les flics arrivent. 

 
Arthur et Rébéquée sont restés en bas avec Amaïa et le météorologue…

  Et ils sont entrés tous les trois, Ravot, Lepif et Amélie.
 
Bien sûr, avec son œil expérimenté de secrétaire de rédaction, Mouchoir avait noté l’absence de Clèm qu’il n’a pas revue depuis son accouchement d’hier matin.

  Mais ça, c’est normal.

 
Alors, on a discuté.

  Et c’est comme cela que l’on a décidé de faire la guerre.
 

UNE BREVE GENEALOGIE

TONTON RASPOUTINE


 

Une brève généalogie.

Où l’on dénonce un faux grossier.

 

Je n’ai pas connu mon arrière grand-père, sinon par diverses traces et souvenirs : une photo


                                                                                                

Grand-Popa


 
et quelques reliques, signalées ici ou là, mais qu’il faut considérer avec prudence :

En 2004, Igor Knyazkin, le directeur du centre de recherches sur la prostate de l’Académie des Sciences Naturelles de Russie, annonça l’ouverture d’un musée russe de l’érotisme à Saint Pétersbourg. Parmi les objets présentés, Knyazkin prétendit que se trouvait le « pénis conservé » de Grigori Raspoutine, long de 29 centimètres, ainsi que plusieurs lettres du moine. Il dit avoir acheté ces objets à un collectionneur d’antiquités français pour 6 600 euros. On ignore si ce pénis est effectivement celui de Raspoutine.  (Wikipédia dixit).

Je dois dire que l’hérédité, en ses manifestations actuelles, m’incite à croire qu’il s’agit d’un faux. Je n’ai pas eu le loisir de voir l’objet évoqué, mais il me semble peu probable que Grand-Popa, comme il est appelé dans la tradition familiale, ait ainsi disposé d’un aussi médiocre attribut alors que les choses sont réputées aller en se dégradant au fil des générations.

Quant aux 6600 euros, je ne les commenterai pas, mais j’y vois la sournoise influence de
la MÉTHODE À 6000 développée par Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, ainsi que je l’expose(rai) dans l’Épisode 2 du Chapitre 1 de la Deuxième Partie, qui reprend les suites de la tragique disparition de la pauvre Éléonore Fentasou, racontée en préambule du présent feuilleton.

Je n’ai pas connu Grand-Popa, et c’est dommage.

Je n’en parlerai donc pas.

En revanche je vous renvoie à la Page consacrée à la biographie d’Hilarion Jovial de Sainte Fouillouse, Conseiller en matière d’économie électorale (cliquez sur le nom-lien).

Grand-Popa a engendré un certain Grand-papa, que je n’ai pas connu non plus.


Il l’a engendré avec la collaboration je présume complice de mon arrière-grand-mère qui avait accompagné son mari, négociant en vins, à Saint-Pétersbourg. Leur union était restée jusque là stérile, et mon arrière-grand-père officiel, le mari de mon arrière-grand-mère, a sans doute commis l’imprudence de consulter à ce sujet le « staretz », réputé par ses dons de guérisseur.

  Il paraîtrait que mon arrière-grand-mère n’évoquait jamais son voyage en Russie sans ouvrir de grands yeux rêveurs. Ce qui faisait bougonner mon arrière-grand-père officiel : Raspoutine ne s’était certes pas contenté d’une imposition des mains. Mais mon arrière-grand-père officiel a reconnu l’enfant, qui est né en France peu après leur retour.

 
Mon arrière-grand-mère avait été une grande et belle blonde, et mon arrière-grand-père officiel aurait fait un viking très acceptable, si j’en crois les quelques photos que j’ai pu voir. Ils n’eurent pas d’autre enfant.

  Mon grand-père était plutôt de petite taille, trapu et fort et faisait aussi dans le pinard.

Il engendra une ribambelle d’enfants de petite taille, trapus et forts, dont beaucoup moururent pendant la guerre de 1939-1945. 

 
Mon père survécut. 

  Ma mère ne m’a jamais fait de confidences, mais elle n’a jamais été surprise par ma « constitution » particulière, qui la faisait m’appeler « Raspoutine » en riant, sans m’expliquer pourquoi. Mais je voyais bien dans son regard que ce n’était pas seulement à cause de la légende familiale, discrète mais amusée, qui attribuait la paternité de mon grand-père à l’imposition miraculeuse des mains du moine débauché.

A ce sujet, je me souviens (si !) de la tête de la sage-femme, lorsque je suis né : elle croyait que j’avais DEUX cordons ombilicaux ! Mon père a dû lui prouver de visu et de tactu que c’était une « constitution » héréditaire, et ma mère a été obligée de finir toute seule le travail. Heureusement : la sage-femme se serait peut-être trompée en coupant le « cordon ».

Elle n’était d’ailleurs plus en état de faire quoi que ce soit de raisonnable : elle criait si fort que les voisins ont cru qu’il y avait DEUX accouchements.

  Ce qu’on a pu rigoler !

  Cette « constitution » qui me semblait normale, a commencé à me paraître « étrange » lorsque j’ai disposé des points de comparaison qu’apporte la puberté et lorsque mes premières amies m’ont fait part de certaines craintes. Très exagérées. On sait en effet, depuis que l’Âne d’Or d’Apulée a parlé, et cela fait un moment, que la capacité féminine est très sous-évaluée.

  Mais je ne développerai pas ce point plus outre, de crainte d’être taxé de fanfaronnade.

  Et puis ça ne regarde personne.

C’était simplement pour dire que je ne crois pas à l’authenticité de la médiocre « relique » de Saint-Pétersbourg, qui ne peut être que le fruit d’un trafic douteux, ainsi que l’on démontré les trois documents qui suivent, qui nous sont parvenus après la publication de cet article:

DOCUMENT N°1

DOCUMENT N°2

DOCUMENT N°3

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LE TEMPLE SECRET / P1C1E11

P1C1E11 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 11)

  LE TEMPLE SECRET  P1C1E11

  
C’est l’histoire où Rébéquée et Jules s’enfoncent dans le mystère des entrailles de la falaise. Ils assistent à une étrange naissance.

 
Mercredi 13 avril
19 heures
Le « Temple »

 
Le portail s’ouvre sans bruit lorsque Rébéquée le pousse. S’entrouvre pour être plus juste. Parce qu’elle n’a pas insisté. Elle fait signe à Jules qui est resté en bas des marches. Ils se glissent à l’intérieur, et le portail qui s’est ouvert sans effort, se referme derrière eux avec un bruit sourd.

 
Pénombre, atmosphère de cave éclairée d’en haut par l’oculus, comme par un soupirail dans la façade, avec sa lumière de vitrail glauque. Des veilleuses dans cette pénombre, alignées sur une file d’énormes piliers irréguliers, bruts de pic, qui rythment un espace sombre. L’oculus laisse filtrer une lueur bleuâtre : un crabe noir à reflets bleus sur un fond vert d’eau, pinces dressées. La lueur se perd sous le plafond noir d’ardoise brute qui va en s’abaissant entre les rangées de piliers. Cela ressemble à une carrière étayée de ses propres matériaux que l’on a laissés en réserve : comme il y a de la matière en abondance, on laisse des blocs intacts en soutènement. La technique est ancienne et efficace. Depuis l’entrée, une ligne de lumignons électriques plantés dans les piles dessine une longue perspective, et semble tourner, là-bas, au fond… La largeur dépasse de très loin celle de la façade. Toute la falaise est creuse, remarque Rébéquée. Il a fallu des dizaines de générations pour creuser ça au pic. Il règne une atmosphère de cave, mais pas trop humide cependant. Le sol poli d’ardoises épaisses, posées à plat, est usé, marqué par endroit de véritables chemins, assez larges pour que cinq ou six personnes y passent de front. On ne voit pas le fond de la salle. L’endroit est vaste, mais sans résonance : les sons amortis par les quatre rangées de piliers qui brisent le volume, et le plafond bas semble se perdre dans une sorte de touffeur tiède. 

 
Ils longent le côté droit, lentement…

  - Incroyable… ne peut s’empêcher de remarquer Rébéquée à voix basse
- Tu crois que c’est ça le temple dont elle a parlé ?
- Ça a l’air vide et désert… Attends, j’entends quelque chose…
Un bruit de pas, à peine discernable… On dirait des pieds nus, de l’autre côté… Ils regardent en arrière, entre les piliers qui les dissimulent. Peut-être un mouvement vers le portail. Lueur : il s’est ouvert… Ils se collent à la paroi. Des silhouettes qui entrent, qui entrent, nombreuses… Ils avancent lorsqu’ils comprennent qu’on vient de leur côté… Le portail se referme bruyamment. Un bruit de barre que l’on tire, verrou pesant…
- Merde souffle Jules, on est coincés. On dirait qu’ils sont tous là… Attends, il y a un couloir ici…
Il tire Rébéquée par la manche dans un renfoncement de la paroi, une porte grossière au fond, il l’ouvre… Lueur vague… Ils repoussent la porte derrière eux. Restent immobiles, à l’écoute. Bruits de pas derrière la porte.
- On dirait qu’ils sont pieds nus… remarque Rébéquée.
- Après tout, pourquoi on se cache ? demande Jules à mi-voix.
- Fais pas l’idiot. N’oublie pas : quatre disparus… Viens, on suit le couloir, ça nous mènera bien quelque part…

 
Au bout du couloir, brut de pic lui aussi, ce qui ressemble à une cuisine, toute en longueur, mais simplifiée : des fourneaux bas qui laissent paraître les flammes de feux vifs, des feux qui jaillissent de rien, comme des torches de gaz issues de trous à peine visibles dans la roche et qui brûlent avec un ronflement sourd. Trois grandes marmites mijotent là, dans les volutes d’une vapeur qui disparaît en haut, aspirée par une invisible cheminée. Louches et cuillers de bois, fourches de fer, couteaux sont accrochés au mur. Étagères, bocaux… Le tout noirci d’une suie archaïque. Une eau fumante coule avec des gargouillis de bouillonnement par un bec de métal en saillie, en face des marmites, et vient former un ruisseau d’eau chaude dans une rigole. Le ruisseau se perd dans la galerie qui s’ouvre de l’autre côté…

  De cette galerie sourd une rumeur rythmée : mmmhhh… mmmhhh… mmmhhh…
 
Ils allaient s’y engager lorsque des bruits plus précis les font se reculer dans l’obscurité du boyau par où ils sont arrivés. Deux hommes, courts sur pattes et larges d’épaules, vêtus de tuniques élémentaires nouées à la taille par une corde, s’approchent d’une des marmites, passent un gros bâton par l’anse, la soulèvent et l’emmènent… Ce qui rappelle à Rébéquée qu’il doit commencer à se faire tard et qu’une petite faim… Elle s’approche de la deuxième marmite dans laquelle est plongée une grosse louche. La marmite est noire comme tout le reste. Elle lui rappelle les cuves dans lesquelles elle a vu préparer la pâtée des cochons sur des feux de bois, dans une cour de ferme, à l’occasion d’un reportage sur les traditions traditionnelles du cru d’ici. L’odeur est appétissante… Elle sort la louche… Une soupe de poisson ou de crabe. Oui, bien sûr, de crabe… D’autres choses. Peut-être des algues ? Elle goûte… Bon. Un peu fade à son goût, mais pas mauvais. On vient. Vite, elle rejoint Jules qui est prudemment resté à l’abri… Deux autres porteurs emmènent la marmite que Rébéquée a goûtée.
- A la troisième marmite, on suit !!!
Deux minutes plus tard, c’est chose faite et une troisième équipe de trapus embarque le reste de soupe.
- Tu as vu, ils sont pieds nus, remarque Jules à l’oreille de Rébéquée.
- Oui, ça doit manquer de confort sur la pierre. Viens, on suit…

  Pliés en deux comme des enfants qui jouent aux Indiens, ils suivent de loin les deux derniers porteurs de marmite dont ils distinguent la silhouette dans la pénombre vaguement éclairée par la lueur de feux sans doute similaires à ceux qui continuent de brûler derrière eux, mais qui doivent se trouver au bout de la galerie. 

 
Mmmhhh… mmmhhh… mmmhhh… la rumeur sourde et rythmée vient de là.

  Prudemment, Jules et Rébéquée s’arrêtent dans l’ombre lorsque la galerie qu’ils suivent débouche dans une salle immense, sans piliers, creusée comme l’intérieur d’un œuf gigantesque, plus large au milieu qu’aux bouts, prolongée d’un côté par un couloir d’accès monumental qui semble bien se rattacher à l’espace de l’entrée.
 
Rébéquée, toujours en tête lorsqu’il faut faire preuve d’audace, retenue par la manche par Jules, toujours en retrait lorsqu’on risque des coups, s’est avancée jusqu’à presque sortir de l’ombre de la galerie.
Elle dit à l’oreille de Jules, qui maintenant s’est collé à elle (aucune arrière-pensée, il la connaît trop bien pour se permettre le moindre geste déplacé : il tient à ses dents) que l’endroit ressemble à une raquette de tennis. Tout un peuple est assis par terre, en arc de cercle, écuelle sur les genoux. Mmmhhh… mmmhhh… mmmhhh… tous poussent des grondements gutturaux et rythmés et slurpent en cadence leur soupe à même le bol. Tous accompagnent leurs grognements de mouvements du buste d’avant en arrière, comme des Juifs en prière.

  Le point de convergence de leur attention, le chœur pourrait-on dire de cette sorte d’effarant temple réfectoire, est brillamment éclairé par deux colonnes de flammes qui jaillissent du sol avec un ronflement sourd perceptible dans le silence des syncopes de la mélopée. Les flammes baignent de langues mouvantes des colonnes de fines dentelles de pierre autour desquelles elles semblent s’enrouler, et qu’elles portent à un point d’incandescence presque insoutenable. Ces deux obélisques de lumière vive encadrent trois trônes de pierre, surélevés, larges, massifs, séparés des assistants par un muret d’ardoises plates. Entre cette sorte de banquette et les trois trônes, une large mare d’eau noire, rendue plus noire encore par le vif éclat des piliers lumineux, prolongée devant les trônes de pierre par une plage de sable noir en pente douce.

 
Sur chacun des trônes est assise une femme. Nue. Celles de droite et de gauche, grosses, épaisses, tout en seins et en fesses, sont enceintes jusqu’aux oreilles et fixent l’assemblée d’un regard d’aigle sous les bourrelets épais de leurs sourcils. Celle du milieu, sculpturale, immense, s’accroche, cuisses largement écartées aux accoudoirs de pierre.
Elle est en train d’accoucher.
Elle balance lourdement son buste d’avant en arrière dans la même cadence que les assistants.

  Devant elles et tournant le dos à la mare d’eau et à l’assemblée, ce qui semble être une vieille femme, maigre et nue, fait tournoyer dans l’air une corde au bout de laquelle un objet indiscernable émet un ronflement dont le rythme donne la cadence aux grondements des hommes et des femmes accroupis ou assis par terre.
- Un rhombe, souffle Rébéquée qui a vu des Esquimaux en utiliser au Canada.
Les hommes sont couverts de tuniques. Les femmes sont nues. Tous sont massifs. Tous se ressemblent. MMHHH ! MMHHH ! MMHHH !
Et la femme en travail grogne simultanément.

 
Fascinés, Rébéquée et Jules restent là à regarder cet incroyable spectacle d’une secte, ou d’un peuple, qui communie dans un accouchement tout en mangeant une soupe de crabe. D’une tribu primitive plutôt, à voir les faciès uniformes, les fronts bas, les ossatures massives. Et cependant, l’impression de force est tangible et communicative. L’émotion perceptible, vibrante… Rébéquée et Jules se surprennent à respirer dans le rythme… MMHHH ! MMHHH ! MMHHH !

  La tête du bébé émerge de la vulve sombre et dilatée par l’effort, semble-t-il, de toute l’assemblée.
Le rythme du rhombe s’accélère et monte vers l’aigu, entraînant celui des assistants, et la femme se plie plus bas pour expulser l’enfant qui jaillit enfin tandis que l’assemblée se tait d’un coup, figée dans un silence impressionnant après cette rumeur sourde et continue.

 
La vieille femme lâche la corde du rhombe qui part en l’air et vient claquer sur la voûte. Elle se baisse vivement et se redresse. Dans la main gauche, elle tient un gros crabe par la carapace. De la main droite elle saisit les pieds de l’enfant qui s’agite sur le trône de pierre entre les cuisses de sa mère renversée contre le dossier, et elle le lève autant qu’elle le peut, puis d’un geste, elle approche le crabe. Un coup de pince sectionne le cordon. Elle se tourne alors vers l’assemblée en brandissant triomphalement le bébé dont le cri de délivrance est accueilli par une clameur énorme.

  Les deux femmes qui encadrent la parturiente épuisée se sont levées pour l’aider à sa délivrance finale. Accroupies près d’elle, elles recueillent le placenta qu’elles partagent en trois en quelques gestes sanglants, et qu’elles dévorent avec elle, tout chaud, sous les cris de la foule qui s’est dressée d’un seul bond.
 
Puis elles retournent sur leur siège de pierre, le visage maquillé de traînées de sang que la lueur des torchères fait paraître noires, et tout le monde s’assied dans une rumeur.

  La vieille femme rend son enfant à sa mère qui le couche sur ses seins imposants, puis elle se retourne vers la foule en brandissant le crabe qui agite lentement les pinces.
Le silence se fait.

 
Tout en balançant le crabe à bout de bras, elle entame alors une longue et lente psalmodie à laquelle la foule répond en chœur avec de longs et lents balancements, dans le même langage guttural et mystérieux, étrangement modulé, lointain, lourdement et doucement nostalgique.

  Rébéquée, que la surprise et l’émotion suscitées par ce qu’ils viennent de voir ont figée dans le recoin de la galerie, se redresse et repousse Jules qui est resté collé à son épaule, encore plongé dans la fascination de l’instant. Le doigt sur les lèvres, elle lui montre le couloir obscur qui s’ouvre près de celui par lequel ils sont arrivés et qu’elle avait repéré en arrivant. Sans bruit ils s’y engagent. 

  Derrière eux, les échos de la psalmodie se poursuivent, leur garantissant au moins une certaine tranquillité.

- Tu ne crois pas qu’on ferait mieux de repartir ? On a déjà de quoi faire un sacré papier, fait observer Jules.
- Et Vic ? Et Clèm ? Et Hélène, la fille de la boulangère ? Et son Hector ?
- Tu crois qu’ils sont ici ?
- Je n’en sais rien mais toute cette histoire est vachement inquiétante, t’avais entendu parler de trucs comme ça toi ? On se croirait à l’âge de pierre !
- Parle pas si fort…
- Oui, t’as raison, et puis fait pas clair ici, mais quand même, l’âge de pierre, peut-être, mais ils ont l’électricité !
Un lumignon tous les cinquante mètres diffuse une lueur à peine suffisante pour éviter de se cogner. Plutôt un balisage qu’un éclairage.
Les échos de la salle s’affaiblissent derrière eux, réduits à une vague rumeur qui s’éteint tout à fait après que le couloir ait dessiné deux coudes prononcés et qu’il ait commencé à s’enfoncer selon une pente assez forte.
- On va se retrouver au centre de la terre ! plaisante malgré elle Rébéquée.
Jules souffle derrière elle, à la fois de fatigue et d’angoisse :
- Va pas si vite, on risque de glisser.
Le sol en effet est maintenant humide. Il fait chaud et moite.
Rébéquée s’arrête d’un coup devant une porte fermée et Jules vient buter contre son dos.
- Excuse-moi, l’élan…
Rébéquée hausse les épaules, lui fait signe de se taire et pousse prudemment la porte.