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LES MORTS AIMENT LA SOUPE / P2C3E9

P2C3E9 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 9)

  N° 132 / LES MORTS AIMENT LA SOUPE / P2C3E9

  C’est l’histoire où Tomie, l’Amazone capturée, se montre coopérative. 

  Lundi 6 juin
11 heures
Bureau N°1

  - Je m’appelle Tomie. Je fais partie de la Brigade du Loup, attachée à la personne de l’Élu. Je… je vous remercie de m’avoir laissé la vie…

  L’Amazone blonde est assise devant la grande table ovale du bureau N°1, hagarde, les traits tirés, le teint crayeux… Plus d’ironie dans ses yeux clairs, mais comme une ombre terne…

  Derrière sa chaise, deux Boules restent debout, les bras croisés. Devant elle, Amaïa, Ouâniahoua et Nouye, impassibles et nues, qui la fixent de leurs regards froids.

 
Les Malfort les encadrent, et Ravot se demande si Maigret s’est jamais trouvé dans une telle situation.

  - Tu n’as pas à nous remercier, répond Amaïa, c’est Ôoumloc qui t’a fait grâce… Mais nous avons des questions à te poser. Beaucoup. Et tu devras y répondre.
- J’y répondrai : celle que j’étais est morte puisque vous m’avez capturée. Celle que je suis encore ne survit que par vous.

 
Nouye tend la main par-dessus la table, montrant, un petit cylindre de verre blanc au creux de sa paume, une sorte de dent :
- J’ai pu lui arracher ceci de la bouche pendant qu’elle était inconsciente. C’est certainement du poison…
- C’est du poison, en effet, et je l’aurais croqué comme j’en avais le devoir… Les Amazones ne peuvent pas être capturées… Je ne sortirai jamais d’ici : je ne peux que répéter que je suis morte. Et si je vous échappais et que… l’on me capture… mon destin serait pire que ce que j’ai… frôlé…

Elle baisse la tête. Un frisson la parcourt. 

  - Ainsi, vous êtes une Amazone… Voilà qui me semble curieux au vingt et unième siècle, remarque Ravot qui semble enfin émerger de l’hébétude dans laquelle l’a plongé l’incroyable spectacle auquel il vient d’assister. Mais je dois avouer, pour être le dernier admis en ce lieu, que rien ne me paraît désormais impossible…
- Nous en sommes tous là, bougonne Eusèbe…
- Toutefois, poursuit Ravot, cette « Amazone » que vous êtes doit bien posséder une identité, une origine, un domicile, disposer de ressources, vivre, enfin, dans notre siècle ! Pardonnez-moi, mais nous sommes au début d’un mois de juin encore fort neigeux et votre costume… succinct… ne saurait vous permettre d’évoluer normalement dans notre monde prosaïque…
 
 Elle est pourtant mignonne dans sa tunique sans manches, mais ouverte sous les aisselles (ce qui laisse deviner des globes généreux et libres), serrée à la taille par une cordelière nouée sur la hanche gauche, qui s’arrête à mi-cuisses, avec des sandales lacées jusqu’en haut des mollets.

  - Très sexy, remarque Béatrace en fronçant la moustache, mais c’est la grippe garantie si tu te balades en campagne, et la main au panier à la messe du dimanche !
 
- Ce costume est celui de l’Élue. C’est mon habit de chasse. Il est rituel. Comme mon arc et mes flèches. Ils me sont imposés. Lorsque je me rends sur le lieu d’une mission, je m’habille comme tout le monde, je me fonds dans la foule et je deviens une fille quelconque. Pour frapper, je m’habille…
- Tu allais donc frapper, observe Rébéquée. Qui ?
- Vous…

  On a beau être prêt à tout, ça fait quand même une drôle d’impression…
 
- Moi… Pourquoi moi ?
- Je l’ignore. J’obéis. Je remplis ma mission.
- Eh bien vous allez nous l’expliquer, cette mission…
- Un instant, intervient Ravot. Je suis d’accord avec toi Rébéquée, mais il serait bon d’ordonner notre audience. Pardonnez-moi, ajoute-t-il à l’intention de l’assemblée, mais j’ai une longue pratique des interrogatoires, et je sais que si nous partons dans tous les sens…
- Tu as raison, Jules, admet Rébéquée (qui n’a pu s’empêcher d’insister légèrement sur le « Jules », au passage). C’est toi le spécialiste…
- Je vous propose d’intervenir à chaque fois qu’une question vous viendra à l’esprit, mais de ne pas interrompre… Tomie… C’est bien Tomie ? (elle acquiesce d’un hochement de tête) en exigeant une réponse. Il est manifeste qu’elle souhaite collaborer, mais si nous la dispersons, elle risque de perdre le fil des informations qu’elle s’apprête à livrer. Je reprendrai donc vos questions pour les poser au moment opportun, si vous le permettez. Notez-les sur un morceau de papier, et faites-les moi passer. Ce sera le plus efficace, étant donné notre nombre…

  Un bourdonnement d’approbation lui montre qu’il est suivi par l’assemblée, mais Victor intervient :
- Il y a une urgence préalable en trois questions : agit-elle seule, y a-t-il d’autres attentats en préparation, ici ou ailleurs, et que sait-elle d’Arthur ?
- Je peux répondre très vite à vos trois questions : ma mission est solitaire et comportait six flèches pour quatre cibles identifiées : la Chocho que j’ai tuée en Norvège (brouhaha de colère contenu par un geste de Ravot ; les Goums n’ont pas bronché), vous (elle désigne Rébéquée), vous (elle désigne Amaïa), et vous (elle désigne Victor). Les deux autres flèches devaient m’ouvrir des accès. S’il m’en restait une, elle vous était destinée (elle montre Béatrace). J’ai essayé d’entrer en tuant le gardien de Marinoval, mais j’ai échoué parce que les lieux ont été modifiés, et j’aurais sans doute dû tuer une autre Chocho pour m’approcher de vous (elle montre Amaïa). Mais j’ignore pourquoi vous m’avez été désignés et si d’autres Amazones se trouvent en chasse dans d’autres Brigades. Et je ne sais rien de cet Arthur dont vous me parlez.
  - Bien, reprend Ravot lorsque les commentaires qui suivent cette déclaration se sont apaisés. Il semble donc que le danger immédiat soit conjuré, tout au moins dans ce secteur. Nous allons donc reprendre les choses au début et je vous demanderai de ne pas interrompre Tomie lorsqu’elle répondra : qui êtes-vous, c’est-à-dire, où êtes-vous née, qui sont vos parents ?
- On m’a dit que j’étais née en Autriche où j’aurais vécu jusqu’à l’âge de trois ou quatre ans chez mon grand-père paternel, jusqu’à ce qu’il soit tué par des Juifs de Simon Wiesenthal[1]. Mon père a été sauvé par Stille Hilfe[2] qui nous a transférés en Argentine. Mon père a disparu peu après sans que j’en conserve aucun souvenir. J’ai été élevée dans un orphelinat spécialisé qui regroupait des fillettes de mon âge et d’autres, plus âgées, toutes de pure race aryenne. Nous étions destinées à servir de réserve génétique pour sauver la pureté de la race (elle relève fièrement le menton). Les plus douées d’entre nous, dont j’étais, sont devenues des Amazones. Nous avons été sélectionnées sur des critères esthétiques, athlétiques et sur notre capacité à parler plusieurs langues ou à maîtriser une technique ou une science. Nous étions destinées à être les épouses de nos chefs, et lorsqu’Ils se sont manifestés, nous avons constitué la garde rapprochée de l’Élu et de l’Élue qui nous confient parfois des missions lointaines.
- Eh bien, va y avoir du boulot pour réécrire l’histoire ! observe Clémentine…
- Etes-vous nombreuses ? poursuit Ravot…
- Nous sommes deux cent quarante Amazones, cent vingt en Omphalie, et cent vingt en Harpie…
- Toutes capables d’agir comme vous, de tuer ?
- Non, certaines sont des techniciennes, des mécaniciennes, quelques pilotes, des navigatrices… En principe, toutes savent se servir de l’arc, qui est notre arme sacrée. Mais en fait, nous ne sommes qu’une cinquantaine à le manier assez bien pour partir en mission.
- Assez bien, cela veut dire…
- Que nous sommes capables de transpercer une pièce de monnaie à cent mètres.

  Victor fait passer à Ravot un papier où il a écrit : « Omphalie ? Harpie ? », Béatrace, un autre : « Arthur ??? » (souligné trois fois), Jeanne : « Que sait-elle des Élus ? », Clèm : « et le Hai II ? », et Eusèbe est encore en train d’écrire « Comment communiquent-ils ? » lorsque le téléphone sonne.

 
Nouye se lève et va répondre :
- Oui, Mouchoir ? Qui le demande ? Lepif ?
Elle fait signe à Ravot qui vient prendre le combiné :
- Lepif ? Des problèmes ? Avec le Maire et le Conseiller en matière d’économie électorale ? (un long silence) J’arrive. Dans une heure je serai là. Ne bougez pas…

  Il raccroche :
- Mes amis, il semblerait que la Nouvelle Réna se réveille et se soit acquis des alliés : le Maire et le Conseiller en matière d’économie électorale s’opposent à la perquisition de l’usine Lartigo ! Je dois vous laisser poursuivre sans moi…
- Attendez, je viens avec vous… Nous reverrons plus tard cette jeune personne. D’ici-là, il serait bon que vous la placiez en sûreté, ma chère Amaïa. Non que je craigne qu’elle ne s’échappe, mais plutôt qu’on ne découvre son… ralliement… 

  Amaïa se lève et fait signe aux Boules qui encadrent la captive :
- Je vais la conduire dans notre lieu de Mémoire, et je pense que nous pourrons commencer à lui expliquer un certain nombre de réalités qui concernent sa parenté et ses « amis »… Va, Tomie, suis-les, tu vas te reposer un moment, tu en as besoin…

  Nouye retourne à sa console… Amaïa reste un instant après le départ des Boules et de Ouâniahoua qui guident la prisonnière :
- Nous allons lui donner un peu de poudre de repos. Elle a subi beaucoup de chocs nerveux. Ses idées seront plus claires à son réveil. Et demain, nous l’interrogerons de nouveau…
- Et nous, nous allons retourner à nos occupations habituelles, puisque la tueuse est hors d’état de nuire, enchaîne Rébéquée.
- Tu as raison. Je remonte !! s’écrie Béatrace en entraînant Tijules dans un tourbillon en forme de valse…
- Soyez quand même très prudents, les tempère Ravot. Elle n’est certainement pas la seule à être dangereuse !
- Mais d’abord, les arrête Amaïa, vous allez partager notre bref repas, en hommage à Ouaniahou, car «les morts aiment la soupe et la faim des vivants ».
 


[1] Le Centre Simon Wiesenthal est une organisation internationale juive, comportant 440.000 adhérents, qui lutte pour les droits de l’homme. Fondé en 1977 à Los Angeles, où se trouve son siège, il tire des leçons de l’holocauste pour combattre les discriminations contemporaines. Le Centre est une ONG avec statut consultatif auprès des Nations Unies, de l’UNESCO, de l’Organisation des Etats Américains, et du Conseil de l’Europe (Source : CSW Europe). Le Centre Simon Wiesenthal a lancé en 2003 « l’opération de la dernière chance », destinée à retrouver les derniers dirigeants nazis encore en fuite actuellement pour les faire traduire en justice. Il est évident que la « vision » de l’histoire qu’exprime Tomie est largement déformée.

[2] Aujourd’hui encore, lassociation secrète baptisée « Stille Hilfe », basée en Allemagne, apporte son aide aux anciens criminels nazis. La fille de Himmler, l’ancien chef des SS d’Adolf Hitler, dirige cette organisation.