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LE SUPER CONCOURS

LE SUPER CONCOURS


 
Certains Mystères restent à éclaircir.
J’avoue n’avoir pas tout compris.
Je ne suis jamais qu’un chroniqueur limité.
Les évènements dépassent parfois les médiocres capacités de mon modeste cerveau fatigué.

 

J’offre un Carambar (minimum) (peut-être deux, soyons fous),

au

lecteur qui fournira une solution plausible à un
 
Mystère, dans un

« COMMENTAIRE » au présent article.


Il est évident que les Mystères apparaîtront au fur et à mesure du développement de l’Aventure.

 
Le premier se trouve dans PERSONNAGES, LIEUX et TRUCS, en « Pages ».

On le retrouve en P2C2E8

  Un autre : Pourquoi un hareng saur dans l’en-tête du feuilleton ?

Qui saura, pour le sauret ?

 
Merci pour votre précieuse collaboration.

  Tonton Raspoutine.


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L’ÉMEUTE / P3C1E3

P3C1E3 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 3)

 
N°148 / L’ÉMEUTE / P3C1E3

 
C’est l’histoire où, après l’article dans lequel Eusèbe dénonce la présence de chair humaine dans les saucisses de « C’est tout Naturel  », le journal se trouve assiégé par les sectateurs des Élus, et où Edmonde de la Vorme Séchée, la patronne de Lartigo, est assassinée d’une flèche marquée « Hybris ».

Mercredi 8 juin
9 heures

La Lanterne

  Le soir, et jusque tard dans la nuit, Victor et Eusèbe, redescendus au bureau N°1 ont discuté avec Rébéquée et Amaïa de ce qu’il convenait le mieux de faire pour « s’occuper » du Mélanippé lorsqu’il reviendrait à quai à la Marée au Grand Port. Pour finir par décider… d’attendre : intervenir trop tôt risquerait de mettre Arthur en danger en semant l’alarme parmi les adversaires.

Mais Amaïa a maintenu sa décision de prévenir
Ôoumloc. 

  Elle n’en a pas dit plus.

  Ce n’est qu’à neuf heures du matin, ce mercredi, qu’ils reviennent au journal, dans le bureau directorial où ils rejoignent Mouchoir, et qu’ils relisent l’article qu’Eusèbe a préparé hier. C’est là qu’ils prennent connaissance des premières réactions qu’il a suscitées, et parmi elles, de l’interview de Bricolat Mulot.
 
La réprobation politique semble unanime : comment peut-on s’en prendre à d’innocents électeurs sous prétexte qu’ils bouffent des saucisses, sans preuves, sans autre fait que quelques traçounettes impalpables certainement dues à de maladroites (sinon malveillantes) manipulations policières ?

  Les plus féroces philippiques émanent d’ailleurs du Ministre du Confort qui « promet des sanctions » et, plus localement, du Maire et du Conseiller en matière d’économie électorale, qui parlent de diffamation implicite, de suites judiciaires, de pan pan cucul public et très méchant, bref, de féroceries implacables ! Non mais…

 
Silence présidentiel. Prudent, le vieux renard…

  Et rumeurs à l’extérieur :
- Patron, patron, venez voir ! appelle Mouchoir sans que l’on sache bien s’il s’adresse à Victor ou à Eusèbe (aux deux sans doute), en leur faisant signe du bras.
 

Il regarde au-dehors la petite place qui se trouve devant la grande entrée du hall du journal, et qu’ils dominent depuis leur étage.

  - Filme, Mouchoir, filme ! ordonne Eusèbe. Le secrétaire de rédaction se précipite dans le bureau voisin, où il va chercher une petite caméra haute définition de reportage, tandis qu’Eusèbe entrouvre la fenêtre dont les doubles vitrages empêchaient jusque là d’entendre la rumeur. 

 
Mouchoir revenu, il lui laisse la place pour qu’il puisse passer le museau de sa caméra par l’entrebâillement du châssis.

  - Cadre large, conseille Victor, qui sait que des détails intéressants peuvent provenir des limites du champ…

  Une petite foule s’assemble autour de quelques personnes dans lesquelles Eusèbe reconnaît, après un moment, le maire, le Conseiller en matière d’économie électorale, Madame de la Vorme Séchée…

  - … et Daniel Forpris, ajoute Victor en pointant le doigt sur la silhouette discrète qui serre la main de la patronne de Lartigo et lui glisse quelques mots avant de s’éloigner pour rejoindre sa grosse voiture garée devant le trottoir d’en face. Lui, au moins, semble ne pas vouloir rester là.

  Vingt, trente personnes, peut-être. Mais des groupes de deux ou trois continuent d’arriver, par les petites rues qui débouchent sur la place.
 
- J’appelle Ravot, grogne Eusèbe, on ne sait jamais, avec ces zouaves.
- Il serait prudent de fermer les portes, non ?
- Tu as raison : préviens Toto…

  Près de deux cents personnes piétinent maintenant devant le journal en discutant véhémentement. 

 
La voiture du commissaire vient se garer, suivie du panier à salade.

Ravot suivi de Pélot, de Lepif et de deux agents (dont Pourticol), s’approche des « officiels ».

  - Ah, commissaire ! Vous voyez où mènent vos manœuvres ? l’interpelle Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse…
- J’espère que vous mesurerez votre action et que vous saurez limiter les interventions de vos sbires ! ajoute le Maire en prenant l’air pincé d’une duègne confrontée à la dissolution des mœurs du temps…
- Devrai-je vous arrêter, messieurs, pour vous rappeler à la mesure ? leur souffle discrètement Ravot en les prenant chacun par le coude, comme pour les entraîner dans une confidence…
- Commissaire, je vous en prie, faites quelque chose, lui demande alors Madame de la Vorme Séchée, livide, et qui est jusque-là restée muette en suivant des yeux le départ de Daniel Forpris…

  Des cris éclatent… Quelques uns des participants brandissent des pancartes « Les Cénobites Tranquilles », « C’est tout Naturel », « Libérez nos Saucisses » et déploient une banderole « Libérez nos saucisses ! C’est tout naturel ! », tout en scandant « Libérez nos saucisses ! » avec une ferveur toute soixante-huitarde. 

  La foule grossit, pour une bonne part faite de curieux, mais aussi de personnages passablement agités qui montrent le poing en direction de la porte fermée du journal tout en criant de plus en plus fort…
 

- Faites quelque chose, commissaire, ils sont privés de saucisses depuis deux jours ! reprend Madame de la Vorme Séchée manifestement affolée, ils peuvent devenir dangereux…
- Vous voyez à quoi mène votre incurie ! apostrophe le Conseiller en matière d’économie électorale en se dégageant de la poigne de Ravot d’un geste brusque…
- Libérez nos saucisses ! crie le Maire écumant qui se dégage à son tour…

  Lepif s’efforce de le contenir, mais le petit bonhomme rondinet le harcèle de coups de poing dérisoires, décoiffé et l’écharpe de travers… 

  Pélot reste derrière le Maire sans oser le ceinturer, tente de lui parler à l’oreille, de lui souffler des conseils discrets au milieu de l’agitation frénétique qui semble s’emparer de la foule tandis que les cris se transforment petit à petit en une sorte de chant martelé. 

 
La foule semble prise de folie giratoire, et c’est un vrai tourbillon qui entoure, à distance de bâton, le noyau central composé des policiers en scandant derrière Varochaix, que personne n’a vu venir suivi de ses Naris au grand complet :

  Ô Grand Putois
Grand Putois putassier,
Grand Putois pustuleux,
Grand Putois putréfié…
 
Armés de baguettes de noisetier et des manches à balai qui servaient de bâtons aux pancartes démantibulées, ils cinglent tout ce qui bouge devant eux, c’est-à-dire les cinq policiers qui se sont placés dos à dos pour se protéger. 

  Ils évitent difficilement Madame de la Vorme Séchée qui reste dans le no men’s land à agiter des bras aussi secs qu’affolés. 

  Le Maire et Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse ont rejoint le premier rang de la foule frénétique et crient avec les autres : « Libérez nos saucisses ! C’est tout naturel ! », au milieu des invocations au Grand Putois.

  Des fenêtres du journal, Eusèbe, Victor et Mouchoir regardent cette scène avec effarement :
- Ils vont se faire écharper ! constate Eusèbe.
- Il faut faire quelque chose ! approuve Mouchoir, l’œil collé au viseur…
- J’y vais, crie Victor, appelez Rébéquée et continuez de filmer !

 
La situation des policiers se gâte. Réunis en bloc ils se protègent de leurs bras tendus, les agents brandissant dérisoirement leur bâton. Pélot esquisse le geste de dégainer son arme de service, rappelé à l’ordre par une baffe de Ravot qui le surveille :
- On aurait besoin de renforts ! crie Lepif au milieu du tumulte…

  C’est alors que Victor ouvre la porte du journal, et moustache dardée au vent, suivi de Toto, amorce le mouvement de s’élancer vers la foule.
 

Les cris retombent, remplacés par un grognement unanime. La giration folle s’arrête instantanément. 

  Tous les visages se tournent vers l’entrée du journal, vers la porte entr’ouverte par où Vic et Toto sont sortis. 

 
Les émeutiers semblent rassembler leurs forces, prendre leur élan contre l’Ennemi commun, délaissant instantanément le groupe qu’ils entourent, chacun d’eux se ramassant sur lui-même, se tassant sur lui-même, genoux fléchis et bras lentement tendus, avec un souffle profond, sourd, rythmique…

  Mouchoir voit très nettement la scène depuis son premier étage : le cercle figé de la foule (au moins deux cents personnes maintenant) qui entoure les cinq policiers, laissant un anneau vide de la longueur des bâtons, et dans cet anneau, Edmonde de la Vorme Séchée affolée qui repousse les assaillants des moulinets de ses bras maigres, la foule qui l’ignore, la foule qui concentrait toute son agressivité sur les policiers, mais qui maintenant les ignore à leur tour, retournée d’un seul mouvement vers les nouveaux arrivants, là-haut, sur le perron… 

  La foule presque accroupie dans son élan au sein de laquelle se détachent nettement les cinq silhouettes dressées des policiers, et celle plus malingre d’Edmonde de la Vorme Séchée, affolée qui ouvre la bouche pour crier, pour leur dire de cesser, d’arrêter…

  Tous ont entendu le sifflement bref, tous, les curieux, les manifestants hystériques, les policiers concentrés sur leur défense. Victor et Toto. 

  Tous.
 
Tous ont vu ou perçu le sursaut de la femme maigre, et tous ont tourné la tête vers elle assez vite pour voir la flèche plantée entre ses dents dans sa bouche grande ouverte, et dont la pointe ressort sous son chignon, avant qu’elle ne s’effondre d’un coup.

  Il y a eu un silence, et les manifestants se sont instantanément dispersés, dans un bruissement d’étourneaux qui s’envolent en masse…

 
- Cadre large, filme ! souffle Eusèbe à Mouchoir en serrant son épaule dans sa main droite…

  Par réflexe, Ravot regarde dans la direction d’où la flèche doit être partie, cette façade d’immeuble où un léger mouvement… Une fenêtre qui se referme…
 

- Là !!! Bloquez l’immeuble ! Vite !!!

  Les agents se précipitent vers la porte ouverte, sous la fenêtre que le commissaire désigne, Lepif court à sa voiture pour appeler des renforts, Pélot réconforte le maire tout perdu à côté du cadavre, près d’Hilarion-Jovial qui tortille sa cravate de premier communiant entre ses doigts…

Victor s’approche, repoussé par Ravot :
- Allez vous mettre à l’abri, vous, si vous ne tenez pas à être le prochain !!
- Venez, approuve Toto en le tirant par le bras…

 
Un pimpon sonore annonce l’arrivée de Martial et des cinq agents de réserve, restés en permanence au commissariat. Au petit trot, ils s’empressent de boucler les lieux… 

  Tous les manifestants, le Maire, Hilarion-Jovial et Varochaix ont disparu.

  Les policiers forment une haie autour du cadavre d’Edmonde de la Vorme Séchée.

  Après les premières secondes de flottement, Ravot a envoyé une équipe, dirigée par Lepif, fouiller l’immeuble d’où est partie la flèche mortelle.

  Bien sûr marquée « Hybris ».
 
Ravot est allé téléphoner au Procureur depuis le hall du journal où il a retrouvé Eusèbe et Victor, tandis que Toto raconte l’aventure aux grouillots qui se pressent autour de lui avec de grands yeux ronds débordants d’admiration.

  - Qu’est-ce que vous me racontez ? Le Maire et le Conseiller en matière d’économie électorale ? Et le directeur du machin Super Troc « C’est tout Naturel  » ? Mais vous êtes fou, Ravot ! Vous savez que votre ministre vous a dans son collimateur ?

- Je le sais, mais je sais aussi que de fortes présomptions pèsent sur ces braves gens !
- Ecoutez, mon vieux, dans votre intérêt, interrogez-les, mais ne prononcez de garde à vue que si vous avez des preuves en béton ! En béton, vous m’entendez ! Je répète : c’est dans votre intérêt !
Eusèbe s’est approché de Ravot et lui montre Mouchoir qui est descendu, sa caméra à la main :
- On a tout filmé en haute définition, lui glisse-t-il à l’oreille…

 
Ravot, le combiné du téléphone au bout du bras, en reste comme deux ronds de carotte (dirait Mado), tandis que le Procureur continue de débiter protestations et conseils de prudence, dans un grésillement nasillard de fourmi lilliputienne que personne n’écoute.

Et puis le commissaire réalise :
- Monsieur le Procureur ! J’ai peut-être la meilleure des preuves : tout a été filmé. Je vais regarder le film et je te rappelle !

  Après tout, ce n’est pas pour rien qu’ils ont fait leur Droit ensemble…
 

POUACRE / P3C1E7

P3C1E7 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 7)

  N°152 / POUACRE / P3C1E7

 
C’est l’histoire où Arthur se trouve confronté au professeur Pouacre, qui fut le Numéro 5 des Écolocroques. 

  Mercredi 8 juin
Le matin, sans doute.
Harpie

 
Il est difficile d’évaluer le temps qui passe lorsque rien ne bouge et que l’on se trouve réduit à une passivité de mannequin. Compter les battements de son cœur ? Les clignements réflexes de ses paupières ? Ses inspirations ? Mais bien vite, le décompte s’en trouve perturbé par les souvenirs qui bougent lentement au fond de l’esprit… Souvenirs proches, mêlés à l’angoisse de l’avenir proche, souvenirs lointains, nostalgies… Angoisse d’impuissance… Qu’est-ce qu’elle a voulu me dire ? Ce Luis ? Celui qui a été retrouvé écorché au Petit Matois ? Cette petite ordure d’Arnaud Boufigue semblait s’en réjouir… Et il a dit que mon sort serait plus… amusant ? Qu’est-ce qu’elle a bien pu me faire avaler ? Pourquoi ?

 
Il lui semble maintenant ressentir le fourmillement précurseur de sa libération : la drogue relâche ses effets… 

 
La porte s’ouvre derrière lui. 

 
Il peut tourner un peu la tête…
 
- Ah, bravo ! J’avais bien calculé la dose, se réjouit le personnage qui vient d’entrer. Petit et noir de poil, un long cou de vautour à la pomme d’Adam saillante, coiffé au bol largement au-dessus des oreilles, tout de noir vêtu, le petit bonhomme sec et nerveux s’avance en tordant le cou pour venir regarder Arthur par-dessous…

 
- Je me présente, Arthur Malfort, je suis le Professeur Pouacre… Je fus en mon temps  désigné par le Numéro Cinq, chez les Écolocroques, et je suis maintenant veuf du Numéro Quatre que les Chochos ont livrée à leurs damnés crabes… Je fus donc également le gendre du Numéro Un qui subit le même sort que sa fille, mon épouse, comme je l’ai dit. Et cela à cause de vous, de votre père et de tous ceux de votre bande, Arthur Malfort…

Il tourne autour d’Arthur en se frottant les mains et en ricanant, comme si tout cela le plongeait dans la joie la plus pure. Arthur, qui se libère de plus en plus de l’emprise de la drogue, le suit des yeux en tournant sur lui-même, dans une sorte de ballet comique où un « grand » regarderait de haut un « petit » qui paradoxalement dominerait une situation indéfinissable. 

 
Il découvre à cette occasion les deux malabars, armés de curieux pistolets en plastique jaune, qui encadrent la porte laquée par laquelle Pouacre est entré. Des fois qu’il lui prendrait l’envie de tordre le cou au vautour qui l’encercle dans sa danse. Et qui s’arrête, comme s’il prenait conscience du grotesque de la situation :
- Mais asseyez-vous, mon cher, nous serons plus à l’aise pour discuter…

  Arthur s’assied, encore flageolant, dans le profond fauteuil que lui désigne Pouacre, toujours debout, et qui enchaîne, sans cesser d’arpenter le tapis, comme s’il ne tenait pas en place :
- Comment va ce cher Vladimir ? Il vous a raconté… ?
- Raconté quoi ? La préméditation de son geste ?
 
Arthur a la voix rauque et ces efforts l’ont épuisé. Pouacre semble s’en apercevoir et il éclate de rire comme à une bonne plaisanterie :
- C’est vrai que vous avez vécu une épreuve redoutable ! Survécu serait plus juste… Bravo, mon cher ! J’avoue que vous m’avez épaté. J’ai réprimandé cette chère Élue que sa jeunesse pousse parfois à quelques excès de susceptibilité ! Elle se prend un peu trop à son personnage de vierge farouche. J’y ai quelque responsabilité, en tant que Mentor, mais j’aurais été très déçu de vous voir périr sous les assauts de ses Amazones !
 
Il éclate de rire, s’assied dans le fauteuil placé en vis-à-vis de celui d’Arthur et s’y renverse en se tapant sur les cuisses :
- Bitenor !! Ces filles vous ont baptisé Bitenor !!! Ah vous êtes un sacré morceau !!! Bravo !!! Le qualificatif n’est pas très subtil, mais il témoigne d’une admiration sincère, croyez-le bien. D’ordinaire, le fiancé que l’on donne en pâture à ces dames meurt en quelques heures, mais vous ! Encore bravo.
  Il s’essuie les yeux d’un revers de manche…
 
- Vous m’avez fait pleurer de rire mon cher… Vous êtes un cas… Les Malfort sont tous comme vous ? Votre papa est vieux maintenant. Je me suis laissé dire qu’il s’était remarié il y a peu… Pas de petit frère en vue ? Mais trêve de plaisanterie. Vous devez vous douter que vous ne sortirez pas vivant de l’aventure… Non pas que je vous en veuille le moins du monde pour ce que vous avez fait de ma belle famille : cela cadrait parfaitement avec mes projets… Eux-mêmes, ces fameux Numéros, avaient manqué de loyauté envers moi : Numéro Cinq disaient-ils, sans préciser qu’après moi restaient en attente deux autres enfants de la famille, discrètement planqués dans une institution suisse et dont j’ai été désigné comme étant le Mentor lorsque leur âge les a placés en lice ! Du coup, je n’étais plus le Numéro Cinq, mais le Numéro Sept !!! Je devenais le Septième dans l’ordre naturel de leur succession, derrière deux femmes, qui plus est… Non, je n’en veux pas aux Malfort ! Comme je vous l’ai dit, ils m’ont plutôt rendu service. Vous ne mourrez pas pour satisfaire ma rancune. Mais, que voulez-vous, mon meilleur ennemi n’en est pas moins mon ennemi. Et si je vous relâchais, je suis certain que vous chercheriez à me faire des misères, comme votre père et ses absurdes Chochos… Absurdes, mais bien utiles quand même. Vous savez que c’est eux qui m’ont appris tout ce que je sais en matière de drogues ? Ils sont très forts là-dessus ! Dame, plus de 100 000 ans de poisons de chasse et de pêche… C’est cela que les Numéros n’ont pas compris : ils ne croyaient qu’à la technologie lourde. Des parvenus… L’avenir est à la biochimie fine… Mais, je cause, je cause…  Mon associé souhaitait vous interroger pour savoir où vous en êtes vraiment de vos investigations, mais je lui ai dit que depuis le temps que l’Élue, ma pupille, vous a enlevé, vous aviez dû perdre le fil des évènements. D’autant que nous avons bien amorcé notre implantation et que l’opération de prise en main de la population semble réussir. Nous nous contenterons donc de vous « préparer » pour une autre mission, qui devrait nous débarrasser de toute opposition. Vous y serez notre allié secret, Arthur Malfort ! Réjouissez-vous, vous allez entrer dans l’histoire ! Dans Notre Histoire ! 

  Il se lève, les bras au ciel, soulevé d’enthousiasme. Arthur, étourdi par ce flot de paroles extravagantes s’apprête à se lever à son tour, mais se trouve cloué dans son siège par la poigne massive des deux malabars qu’il a oubliés dans l’histoire.
 
Il se débat, mais Pouacre, ricanant, s’approche une seringue à la main. 

  Les malabars l’immobilisent.

 
Pouacre enfonce l’aiguille dans son bras…

  Arthur grogne de rage impuissante…
 
Il retombe, inconscient.
 

SAUCISSAGE / P3C1E40

P3C1E40 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 40)

 
N°185 / SAUCISSAGE / P3C1E40

 
C’est l’histoire où Benoîte Franchon, en extase et sous nos yeux égarés, se trouve transformée en saucisses.

  Lundi 13 juin
17 heures
Usine de Bordeaux

Le début des mésaventures de Benoîte Franchon est en P3C1E38, et se poursuit en P3C1E39 pour s’achever ici-même.

  Un camion s’arrête dans la cour de l’usine, du côté de l’élevage de porcs en chantier…

 
Une longue stase, une longue extase…

  Une file hagarde d’une vingtaine d’hommes et de femmes (dont Benoîte) en descend, guidée par deux personnages dans lesquels nous pourrions reconnaître Gaston Brunières et Marc Tombou, qui furent « notaires » voici quelque temps, si nous assistions directement à la scène.
 
Et peut-être alors pourrions-nous intervenir ? 

  Interviendriez-vous, Lectrice, Lecteur, effarés par les abominations pressenties au vu de Gaston Brunières et Marc Tombou ? Ou bien, comme ces passagers de métro, tourneriez-vous lâchement le dos tandis que l’on surine votre voisin ou que l’on trombine votre voisine ? Qui peut le dire ? 

  Mais ici, tout au moins serez-vous exonérés de toute charge de complicité passive, de tout remord et de toute culpabilité, vous serez, comme moi, pauvre auteur impuissant devant les Faits, aspirés par la dévorante spirale mælstromique de la Violence inhérente à la vie, qui m’est une province et beaucoup davantage ?

  C’est la voix de mon bien-aimé !
Le voici, il vient,
Sautant sur les montagnes,
Bondissant sur les collines.
  Mon bien-aimé est semblable à la gazelle
Ou au faon des biches.

 
Le voici, il est derrière notre mur,
Il regarde par la fenêtre,
Il regarde par le treillis.

  Et Benoîte est si bien, Benoîte se sent si bien, avançant vers la main lisse de son Élu qui lui tend une coupe de vin, à elle qui n’en boit jamais, mais qui le sent descendre avec délices dans sa gorge…

 
Mon bien-aimé parle et me dit :
Lève-toi, mon amie, et viens !
Car voici, l’hiver est passé ;
La pluie a cessé, elle s’en est allée.
Les fleurs paraissent sur la montagne,
Le temps de chanter est arrivé.

  Benoîte s’abandonne aux mains douces des servantes qui la préparent pour ses noces, foin de ces vieux vêtements, usés, sales, ternes, vulgaires, elle est assise nue, à demi renversée, dans une vasque tiède où des vapeurs lustrales l’entourent et la baignent tandis que, abreuvée, elle s’abandonne, lavée, nettoyée du dedans, elle toujours resserrée, c’est vrai quoi, constipée, on peut dire le mot, mais là, si paisible, sans besoins ni remords, se laissant s’écouler hors de soi, et ce vin de douceur qui coule de l’Élu et lui emplit la gorge, et la noie de délices…

 
Le figuier embaume ses fruits,
Et les vignes en fleur exhalent leur parfum.
Lève-toi, mon amie, ma belle, et viens !

  L’Élu lui tend les bras, la saisit aux poignets, vision éblouissante, la soulève, l’emporte dans une extase immense, une gloire de lumière qui lui brûle la peau jusque sous les paupières, elle danse, suspendue à ses mains fermes, chaudes, viriles, qui la portent au ciel, et redescend vers lui dans un sourd froissement d’ailes…

 
Ma colombe, qui te tiens dans les fentes du rocher,
Qui te caches dans les parois escarpées,
Fais-moi entendre ta voix,
Laisse-moi voir ton visage :
Car ta voix est douce, et j’aime ton visage[1].

  Et Benoîte, épuisée, lève vers son Élu un visage extatique, tandis qu’elle descend pendue par les poignets aux pinces du portique jusque dans la trémie d’alimentation du grand cutter où bourdonnent sourdement les lames tournantes qui l’attendent.

 
Les pinces la retiennent, et son corps nu, détendu, boursouflé par les jets de vapeur de l’épilation, lavé, vidé de ses sécrétions et produits internes par la purgation  nettoyante drastique et même intégrale, à demi exsangue, se trouve petit à petit, découpé par les pieds en tranches de cinq centimètres d’épaisseur.

  Lorsqu’elle est grignotée jusqu’en haut des cuisses par les lames tranchantes, son regard lumineux, sous la double cloque de ses paupières, s’éteint, et les pinces l’abandonnent au hachoir concasseur, tandis qu’au-dessus d’elle, un autre corps extasié amorce sa descente.
 


[1] Benoîte a été élevée chez les sœurs et a été marquée par l’érotisme torride du Cantique des Cantiques.

LE PRÉDLARÉP / P3C2E4

P3C2E4 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 4)

 
N°193 / LE PRÉDLARÉP / P3C2E4

 
C’est l’histoire oùEusèbe et Jeanne « désintoxiquent le Président de la République et lui dévoilent le complot des Élus. 

 
Mercredi 15 juin
Midi
Palais de l’Élysée

  Les grandes portes se referment sur la rue, les huissiers et les gardes rentrent dans leur boîte, et le Président sort enfin dans la cour. 

  Jovial, il se dirige vers leur voiture, qui est restée garée sur le côté, face à l’aile Est :
- Ah, mes amis, je vous attendais ! Ce qu’ils sont balourds ces ministres. Tous à bouillonner dans leur jus de carrière. Croyez-moi, rien ne vaut le grand air du sommet ! Alors, vous avez fait bon voyage ? Je vous aurais bien envoyé un avion de la Présidence, mais avec les restrictions budgétaires… C’est donc vous, la nouvelle épouse ?
- Bonjour Président, c’est moi la nouvelle épouse. Mais j’ai très longtemps travaillé avec Eusèbe…
- … et nous nous apprécions depuis des lustres, bonjour Président…
- Venez, Emma nous attend, si je laisse refroidir le fricot elle va me faire la gueule pendant huit jours. C’est très rare que j’invite des amis à la maison, d’habitude, c’est tralala et salons dorés, mais j’avais l’impression de manger au bureau lorsque je rentrais chez moi. J’ai remis tout ça en ordre… L’appartement est à l’étage, montez… Et appelez-moi Jean, entre amis…

  Un grand escalier, une porte dérobée, un petit escalier sombre, un palier peint en gros caca d’oie d’époque et une porte tout juste digne d’une chambre de bonne au sixième étage d’un immeuble haussmannien. 

  Sur le palier, Emma, la septantaine mauve argenté, tablier à fleurs noué autour de la taille sur une petite robe noire à pois blancs. Epais bas à plis et charentaises au contrefort replié sous le talon…

 
- Entrez, entrez, alors c’est vous Eusèbe ? Jean m’a beaucoup parlé de vous et de vos aventures ! Vous allez nous raconter ça ! Ce sera passionnant ! Ça va me changer des dîners officiels !

  Eusèbe et Jeanne se regardent, plus que surpris par ce décor, cet accueil… 

 
On entre dans une pièce qui pourrait être la cuisine d’un petit appartement des années soixante, avec du linoléum moucheté gris, jaune et rouge, du papier peint à petites fleurs et du mobilier formica jaune sable.

  - Assoyez-vous… À la bonne franquette… Emma, sers-nous un jaune et des saucisses, et préviens la cuisine qu’ils commencent le service, j’ai une inauguration à 14 heures à La Villette…
- A La Villette ? demande Emma.
- Oui, une usine de saucisses. Ils en installent partout, et aussi une usine d’épuration et de distribution d’eau. Distribeau… Eux aussi, ils construisent beaucoup. Ou bien ils rachètent et rénovent…

  Emma a sorti du buffet formica jaune sable à pieds nickelés une bouteille de pastis surmontée d’une boule de dosage et quatre verres à moutarde avec des dessins en couleur de Mickey :
- On fait simple. C’est plus chaleureux… Si tu inaugures, j’irai au coiffeur…
- Ben voyons, rétorque le Président avec un clin d’œil appuyé en direction d’Eusèbe…
- Je croyais que vous étiez mieux logés, remarque celui-ci pour dire quelque chose.
- Oh, au début, c’était le grand tralala, mais comme j’ai l’habitude de le dire, j’avais l’impression de manger au bureau. Alors j’ai fait aménager ce petit appartement. À l’origine, c’était celui du cuisinier. Ça a libéré de la place et on a pu développer le secrétariat…
- Et installer un salon de coiffure moderne…

  Jeanne s’agite, comme soudain attaquée par un régiment de puces :
- Zèbe, mon sac…

 
Eusèbe interroge le Président du regard :
- Vite, elle va faire une crise d’asthme…
- Ma Ventoline, vite…

  Emma lui tend le sac qu’elle avait remisé dans le placard à balais :
- Oh, ma pauvre, c’que c’est que de nous quand même, tenez…

 
Jeanne, qui s’est relevée et baille à vide comme carpe sur le pré, ouvre le sac, en sort la petite bombe et titube jusqu’à se raccrocher à l’épaule du Président. Elle presse sur la valve et un jet brumeux jaillit en plein dans l’auguste poire présidentielle.

  - Oh, pardon, je suis désolée, bafouille-t-elle en reprenant son équilibre.
 
Mais Emma s’est déjà levée pour lui porter assistance, la croyant sur le point de s’effondrer, et elle se trouve pschittée à son tour, comme moustique un soir d’été.

  Il y a un trou.

 
Une sorte de silence, tandis que Jeanne, qui a retrouvé toute sa stabilité, toute sa force et toute l’acuité de son regard, contemple les effets de sa manœuvre.

  Eusèbe à son tour se lève et vient à tout hasard se placer de l’autre côté du Président qui reste figé sur la chaise de formica jaune sable où il s’est effondré.

 
Emma s’est assise mécaniquement, l’air aussi hagard que son noble époux.

  Une sonnerie, dans un angle de la pièce. Une lampe témoin clignote au-dessus d’une porte à coulisse…
 
- C’est l’entrée, constate-t-elle d’une voix blanche… 

  Elle se lève, toujours aussi machinalement, ouvre la porte en la tirant vers le haut et sort un saladier Arcopal de harengs fumés pommes à l’huile de ce qui se révèle être un monte-plat.
 
Elle le pose sur la table.

  - Qu’est-ce qui s’est passé ? demande le Président qui semble émerger d’un profond sommeil…
- Jeanne vous a désintoxiqué, lui répond Eusèbe.
- Désintoxiqué ? Mais… Mais où sommes-nous ? C’est l’Elysée, ça ? Et… Mais regardez-vous, mon amie (il montre Emma du doigt), vous avez l’air d’une… d’une… souillon !
- Et… cette cuisine ! enchaîne Emma qui n’a pas remarqué l’interpellation, c’est horrible, mon Ami (elle parle toujours au, et du, Président avec une Majuscule). Mais que Nous (avec une majuscule, parce qu’Il est dans le Nous, enfin, qu’Il y fut, enfin…) arrive-t-Il (sur sa lancée, elle majuscule jusqu’à l’impersonnel) ?
- Eh bien je vais vous l’expliquer, déclare Eusèbe tandis que le Président vide d’un trait et avec une grimace son pastis sans eau.
 
Il explique. 

  Ça dure un bon moment.

  - Mais alors, cette secrétaire…
- … est une Amazone, Président. Nous l’avons explicitement identifiée comme telle : elles ont été trois à débarquer ensemble du Patriarche, le bateau qui les a amenées, Esche, Weide, qui est la vôtre, et Birke, que nous avons capturée et qui est morte. Et il y en a eu d’autres, arrivées par d’autres moyens. Vous l’avez échappé belle. Sans doute ont-ils trouvé plus simple de vous conserver vivant jusqu’aux élections. De plus nous sommes mercredi et d’après les informations qu’Arthur a pu récolter auprès de l’agent qu’ils entretiennent à Saint Tignous sur Nivette, l’attaque n’est prévue que pour la semaine prochaine…
- L’attaque ? Mais c’est effarant ! Toute la population serait intoxiquée ?
- Pratiquement, à ce qu’il semble. En tout cas, tous les corps constitués, et vous en êtes la preuve, doivent être considérés avec méfiance, et tous les circuits d’autorité sont sans doute contaminés, du policier au judiciaire et sans doute à l’armée, quoique leur vie relativement isolée par le casernement les mette un peu à l’abri…
- Et que pouvons-nous faire ? Vous dites que les Goums (dont j’avoue que j’avais oublié l’existence) et votre petite chimiste, là…
- Amélie Fouad…
- Amélie… C’est crédible ça, une Amélie ?
- Elle tient ses promesse : la preuve, c’est elle qui a préparé ma pseudo-Ventoline, confirme Jeanne.
- Oui, enfin… Donc, ils auraient trouvé une parade ?
- La Ventoline…
- Mais nous ne pouvons pas pschitter le museau de tous les Français ! Et chaque magasin de C’est tout naturel  serait…
- … potentiellement un nid d’envahisseurs, oui, confirme Eusèbe. Je dis envahisseurs faute d’autre terme, puisque je ne sais pas ce qu’ils veulent vraiment. Sinon ce que voulaient les Écolocroques : le pouvoir universel…
- Mais, objecte la femme du Président qui reprend pour de bon ses esprits, il faut bien que leurs cadres résistent à cette intoxication, on ne peut quand même pas encadrer des zombies avec des zombies !
- Si, la reprend le Président qui en sait quelque chose, mais dans certaines limites…
- En fait, précise Eusèbe, il semble qu’il y ait deux types d’encadrements. Le premier niveau est celui de ce que l’on pourrait appeler les « croyants », intoxiqués et actifs, qui bénéficient d’avantages au sein de la Nouvelle Réna dans laquelle ils sont intégrés. C’était le cas des élus de Saint Tignous qui ont, je ne sais pourquoi, été assassinés. Et le second niveau, celui des cadres réels, n’a pour but que de préparer l’Invasion. Eux, sont à l’abri de l’intoxication et de ces effets de manque qui poussent les « initiés » à cette consommation compulsive de saucisses, mais j’ignore par quel moyen. En revanche, ils sont totalement inféodés à l’idéologie… « mystique » des Élus. Je les crois plutôt soumis à un conditionnement qu’à une intoxication. Plus long à obtenir mais plus durable et surtout plus tenace. C’est en particulier le cas des Amazones qui tuent « rituellement », en revêtant une tunique spécifique. Nous en avons eu la preuve par l’aveu même de cette Birke dont je vous ai parlé, et par le film que nous avons pu réaliser de l’assassinat de la directrice de leur usine de Saint Tignous. Ils utilisent les drogues « pour la plus grande gloire des Élus », comme pourraient dire les Jésuites. Mais Arthur a décelé, chez celui qu’ils appellent le Mentor et qui semblerait avoir une certaine autorité sur les Élus eux-mêmes, une ambition tout à fait étrangère à ce carnaval, et qui diffuse peut-être chez certains cadres, comme ceux des magasins, qui se réfèrent directement à lui et pas aux Élus qu’ils utilisent cyniquement pour attirer les candidats à l’initiation… Tout cela est assez confus encore. Les enquêtes sont rendues très difficiles par les interventions de la hiérarchie administrative qu’ils ont gangrenée… Vous-même avez tenté de dissuader Ravot…
- Le commissaire… C’est étrange, je me souviens de presque tout ce qui s’est passé, mais comme au travers d’un verre déformant… Que faire ?
- Reprendre la main, dit Jeanne.
- Mais comment ? demande le Président…
- Le désarmement de l’adversaire est par définition le but proprement dit des opérations de guerre, disait Clausewitz. Nous devons les désarmer, dit Jeanne la Guerrière.
- Mais comment ? demande le Président…
- En détruisant leurs armes, dit Jeanne la Guerrière.
- J’entends bien, mais comment ? demande le Président…

- Eh bien voilà, commence Jeanne

la Guerrière…
 

LE RETOUR DU MOINE / P3C2E6

P3C2E6 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 6)

 
N°195 / LE RETOUR DU MOINE / P3C2E6

 
C’est l’histoire où diverse explications et certains trous d’air trouvent, dans l’avion Pau Paris où se croisent le Frère Jean des Entonnoirs et Cloclo Chatapus, gentille hôtesse,  d’étranges rélations avec d’autres obscures histoires, elles, de chats. 
 
Mercredi 15 juin
13 heures 15
Aéroport

  La voiture officielle les dépose devant l’aérogare à 15 heures quinze. 

  Le départ est prévu à 15 heures trente.
 
Ils ont tout juste le temps de se faire enregistrer, et puis de passer les contrôles… 

  Une grande silhouette de bure : le moine est lui aussi de retour vers Pau.
 
Il se précipite vers eux, à la fois réjoui et préoccupé, ce qui lui donne un air d’en avoir deux assez surprenant chez un homme de sa corpulence :
- Vous voilà ! « Elle » m’avait bien dit que vous seriez de retour sur ce vol ! Alors, j’ai laissé tomber ma réunion épiscopale pour vous parler. Je suis le Frère Jean des Entonnoirs, et vous avez soigné mon « asthme » à l’aller…
- Je m’en souviens parfaitement, répond Eusèbe, amusé par l’agitation du bonhomme dont la trogne, aussi allumée que barbue, reflète tout autant l’excitation que l’imbibition.

- Chablis ? demande Jeanne en levant le nez dans le flux parfumé de son haleine.
- Meursault, avec la poularde, répond-il avec un grand sourire.
- Poularde ? demande Eusèbe avec un regard en coin vers la petite hôtesse qui est manifestement du voyage…
- Oh… Monsieur Malfort… Qu’allez-vous penser… C’est tout au plus une grâce du Ciel qui l’a placée aussi… simplement dans le même… appareil. Et je la crois bien éveillée. Cette enfant est charmante…
- Dites, les matous, s’insurge Jeanne, avant de songer à croquer l’oiselle, il serait bon de passer dans la salle d’embarquement sans oublier les gélines confirmées !

  On passe les contrôles, sans histoires cette fois, le moine n’ayant plus de liquide en vache.

 
- J’ai demandé à être placé près de vous. Je l’ai demandé à notre « amie » (regard glissant vers la petite hôtesse qui semble les tenir au vert dans un coin de son œil fripon). Nous sommes dans les meilleurs termes, elle et moi (sourire d’Eusèbe). En tout bien tout honneur (il baisse les yeux). Mon état m’impose la réserve… Mais cela n’empêche les sympathies… Bref, elle nous a permis d’être voisins de siège… J’aimerais… vous parler… vous demander…

  On est appelés pour l’embarquement. 

 
L’avion est plus gros que celui de l’aller, et il comporte cinq sièges par rangée au lieu de trois : trois et deux au lieu de deux et un.

  Eusèbe et Jeanne auraient aimé commenter entre eux le plan de défense qu’ils ont établi avec le Prédlarép, mais ils se retrouvent tous les trois côte à côte, avec un lumineux sourire de la petite hôtesse en prime.
 

Heureuse de faire plaisir… 

  Nature généreuse… 

 
On discute, on s’arrange : Eusèbe au centre, Jeanne près du hublot et le moine près de l’allée de circulation, ce qui lui permet un certain étalement fessier par débordement latéral gauche, côté allée.

  - J’ai écourté ma réunion pour avoir une chance de vous rencontrer de nouveau, après que la gentille hôtesse m’ait informé (en confidence) de l’heure prévue de votre retour. Et peut-être ainsi de comprendre. A vrai dire, je me trouve dans la plus grande confusion. Le repas que j’ai partagé avec quelques frères et notre Supérieur Episcopal était fort bon, comme il se doit, mais pourquoi y avoir tellement parlé d’encens à acquérir, et de ces Biscuits de Petit Jésus qui n’ont pas grand-chose à faire avec notre Foi ? Et lorsque je suis parti, la conversation roulait sur les parts de marché que l’on pourra obtenir grâce à la vente de ces biscuits qu’ils ne cessaient de grignoter. Je me suis trouvé mal à l’aise… Et même, car je vous en dois l’aveu, lorsqu’ils ont, comme ces faux culs de Jésuites, affirmé que c’était « pour Sa plus grande Gloire », je n’y ai pas cru ! J’ai bien senti qu’ils étaient poussés par… Je ne sais quoi…

 
Un trou d’air… 

  - Décidément, les voies de l’air sont aussi tourmentées que les miennes ! reprend Frère Jean…

 
« Ici le commandant de bord. Nous abordons une zone de turbulences. Veuillez regagner vos sièges, boucler vos ceintures et replacer vos bagages à main dans les coffres prévus à cet effet, ou les maintenir solidement sous votre siège » annoncent les haut-parleurs de la cabine. 

  On obtempère à l’injonction raymonbarrienne[1], et les hôtesses parcourent l’allée pour contrôler l’application de la consigne.
 
Et crac. Retrou d’air.

  Par un hasard que je ne qualifierai pas (il est bien connu que les voies du Ciel sont impénétrables), la petite hôtesse en était arrivée à la rangée qui nous intéresse de par la présence des seuls personnages que nous connaissions dans l’aéroplane. En fait, elle contrôlait le ceinturage des deux passagers situés de l’autre côté de l’allée, quidams indifférents et britanniques, retour de leur bureau de Londres en direction de leur résidence de banlieue sise à Soumoulou, près de Pau. 

 
Penchée vers eux, elle se trouve saisie par le décrochage subit de l’aile gauche, qui, provoquant une brusque glissade bâbord de l’appareil la propulse en sens inverse, du fait de la seule inertie de sa masse (41 kilos, soit un sac de plâtre un peu humide).

  Ce qui la projette avec une précision que je ne qualifierai pas non plus[2] sur les genoux de Frère Jean des Entonnoirs. 

 
Conscient des risques que la charmante jeune personne encourt en cette circonstance du fait de l’agitation qui perdure dans l’atmosphère environnante, et pour la protéger des dangers d’un incontrôlable vol plané dans la cabine, tout autant que pour obéir aux injonctions du pilote, le moine la ceinture immédiatement, lui évitant ainsi de se trouver ballottée ici ou là, d’un bras lui encerclant la taille et de l’autre, sa large main ouverte, lui maintenant la poitrine. 

  Ainsi plaquée contre lui, elle ne risque plus de s’envoler. 

 
L’hôtesse. 

  Trous d’air multiples.
 

L’atmosphère est ici très mal tenue.

  On ne dit rien pendant un moment, histoire de laisser passer ces désordres atmosphériques. 

 
Eusèbe rigole.

  Jeanne aussi.

 
Frère Jean s’accroche et semble quelque peu crispé, voire congestionné, mais il est vrai que l’agitation est grande et que les Anglais du siège voisin protestent contre l’inconfort des lignes aériennes françaises. Ils finissent par se taire lorsque leur breakfast Fish and Chips refait surface.

Heureusement que la compagnie a prévu des sachets adéquats et que, en habitués de la ligne, ils en connaissent l’usage.

  Frère Jean maintient ce qu’il peut comme il le peut, pressant de ses grandes mains tous les reliefs mobiles ou mouvants, voire émouvants, s’ancrant dans tous les creux disponibles de la malheureuse hôtesse qui, après avoir suffoqué d’angoisse rétrospective devant le risque qu’elle a encouru, manifeste d’un sourd feulement sa reconnaissance pour son sauveteur dont elle caresse du bout de ses doigts fins les rudes mains crispées sur ses fragilités.

 
L’atmosphère se calme et le pilote fait savoir que c’est bon, on peut se détacher.

  - Ouf, fait l’hôtesse en se relevant après que Frère Jean l’ait libérée de son valeureux soutien qu’il a maintenu un certain temps après ce message rassurant.
 
Au cas où.

  Elle défroisse son uniforme mis à mal, veste de travers et jupe remontée dans la mésaventure.  

 
Sa petite culotte est rose avec des nounours marrons. 

  Puis elle se tourne avec un large sourire vers son bienfaiteur :
- Merci beaucoup, Frère Jean, vous m’avez évité une chute dangereuse, et peut-être même de multiples fractures douloureuses et, qui sait, des plaies et des bosses disgracieuses qui, bien que considérées comme accidents de travail, eussent pu nuire à ma jeune carrière, car une hôtesse doit savoir se tenir dans les trous. Mais n’aviez-vous pas laissé votre bâton dans la soute, avec mes houppettes ?

 
On se reprend.

  Le moine, lui aussi, reprend :
- Je disais… Pardon (il s’applique à déboucler sa ceinture coincée entre ses abdominaux musclés et la proue de drakkar qui a repoussé là-devant va savoir pourquoi)… Je disais que je voulais vous demander…

 
L’hôtesse, après un sourire, s’est retirée avec sa collègue qui, elle, a réussi à s’accrocher bêtement à un dossier de fauteuil. 

  Jeanne et Eusèbe se regardent en souriant :
- Vous vouliez nous demander ce que je vous ai fait, le reprend Jeanne (c’est vrai qu’il est un peu essoufflé, le pauvre). Et bien, je vous ai désintoxiqué.
- Désintoxiqué ?
- Désintoxiqué, appuie Eusèbe. Mais vous nous avez dit être du petit monastère qui se trouve au-dessus de Marinoval. J’ignorais qu’il fût encore occupé…
- Il l’est. Nous constituons une petite communauté de six Frères. Nous vivons assez isolés… Mais… J’ai très peur : je crains, devant tous ces évènements, je crains… d’avoir perdu la Foi…

  On approche de Pau.

  L’hôtesse (l’autre) prévient : altitude, température, il pleut sur Pau…
Attachez vos ceintures… La routine, quoi.

 
- Vous rentrez à Marinoval ? demande Eusèbe…
- Quand j’aurai récupéré mon bâton…
- Vous êtes attendu ?
- Non, je devais passer la nuit à Paris.

  La petite hôtesse contrôle les ceintures pour l’atterrissage. Elle est à leur hauteur. Elle sourit au moine en se penchant vers lui :
- Je vais vous rendre votre bâton, je vois qu’il est retourné en soute…

  Le moine hésite et regarde alternativement Eusèbe et l’hôtesse…

- J’ai fini mon service, poursuit-elle. Je rentre chez moi, à Pau où je possède un petit appartement très mignon pour moi toute seule. Je vous invite ? demande-t-elle en rosissant devant le gros ours monastique marron…
- Allez-y, pensez à la note 2 en bas de page : « La joie est la meilleure défense contre le démon », lui souffle Jeanne. Et passez nous voir demain à la Lanterne du Fort, le journal de Saint Tignous sur Nivette. Demandez Eusèbe Malfort et Jeanne. Vous serez attendu. Nous vous expliquerons tout. Je pense que vous pourrez nous aider.
- Je pourrai venir ? demande la petite hôtesse, j’ai une petite auto rouge, je pourrai conduire Frère Jean…
- Mais, objecte celui-ci…
- J’ai un excellent Jurançon, l’achève Eusèbe. Un petit fût…
- Deo gratias, conclut Frère Jean en se levant, la cabine s’étant vidée sur ces entrefaites.

  Et c’est là que l’on vit qu’à l’instar du chat de Schrödinger à la fois mort et vivant, certains bâtons de moine peuvent dormir en soute et rester fiers en froc tout en laissant au moment de leur départ, à l’instar d’un autre chat, du Chestershire, lui, quelques éclats de leur sourire aux jeunes filles.