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TU PEUX M’APPELER JEAN / P3C2E19

P3C2E19 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 19)

 
N°208 / TU PEUX M’APPELER JEAN / P3C2E19

 
C’est l’histoire où Frère Jean des Entonnoirs raconte sa vie et dévoile ses origines exotiques. Où se confirme l’importance de l’orthographe…

 
Jeudi 16 juin
11 heures et quelques

La Lanterne du Fort

  Cet épisode fait suite au précédent : Crise de Foi P3C2E18 (lien).
 
Frère Jean se retourne, l’air las, incline la tête sur la table, roseau vaincu par le poids de ses pensées autant que par le destin, et y repose ses poings fermés, comme on dépose les armes :

 
- Voilà… Toute mon histoire se trouve dans la réaction de ce Monsieur…
- Ce Monsieur, c’est Jules Mouchoir, l’interrompt Jeanne…
- C’est notre meilleur, notre plus proche… Je ne peux même plus dire collaborateur, tant il nous est proche… Il est des nôtres… C’est lui qui assume la plus grande partie du travail au journal, maintenant que je suis en retraite, que mon fils Arthur a d’autres préoccupations liées à l’urgence des évènements, et que notre ami Victor Bourriqué est retenu par des obligations familiales, puisqu’il vient d’être nommé papa. C’est lui qui tient la boutique, si je puis dire. Jules est un ami… Et il ne pouvait pas savoir. Mais je suis heureux pour lui de ce qu’il nous a dit. Je ne soupçonnais pas qu’il pût être amoureux… N’est-ce pas, Jeanne ?
 

Jeanne


Non, nous ne soupçonnions pas que tu pouvais être amoureux, Jules…
 

Mouchoir rougissant


Amoureux, c’est trop dire, je vous assure…
 

Eusèbe


Toujours discret… A ton aise, mon ami…
 

Mouchoir

Mais Patron…
 

Jeanne

Un amour impossible…
 

Eusèbe

Ou pour le moins stérile…
 

Cloclo romantique

Oh, le pauvre Monsieur
 

Mouchoir
qui rougit sous le coup d’un éveil hormonal imprévu, mais se risque discrètement à une audace


Appelez-moi Jules…
 
Cloclo rit, ce qui lui va bien, car, lorsque Cloclo rit, Cloclo rit bien, dans l’aigu, mais point trop. Rossignol, mais pas crécelle. 
 
Et Cloclo qui rit dit[1] :
  - Pardonnez-moi, mais j’aimerais comprendre ce qui se passe, aussi bien pour Frère Jean, que j’affectionne, que pour Monsieur Mouchoir, qui m’est fort sympathique…
- Appelez-moi Jules…
- Moi, c’est Cloclo…
- Oui, reprend Eusèbe qui retrouve son sérieux. C’est pour cela que je vous ai proposé de venir… Mais d’abord, Frère Jean, il serait sans doute utile que vous nous exposiez ce qui vous tracasse tellement. Vous avez commencé par nous dire que vous traversiez une crise de Foi (sans « e » précise-t-il verbalement à l’intention de Mouchoir qui suit la conversation mais n’a pas accès à son orthographe)…

- Je ne voudrais pas abuser de votre temps, mais… hésite Frère Jean des Entonnoirs… Tu peux m’appeler Jean, ajoute-t-il à l’adresse de Jules, se conformant ainsi, dans un réflexe poli par l’usage, aux instructions pastorales n°532 inspirées de Vatican II, et intitulées « De la rhétorique à utiliser pour aborder stratégiquement un public de Djeunes »…

- Votre cas nous intéresse, l’encourage Jeanne, outre la sympathie que vous nous inspirez à titre personnel, il pourrait se révéler… utile, précieux, de le comprendre : vous êtes le premier que nous ayons désintoxiqué… C’en est au point que je vous demanderai la permission d’enregistrer notre entretien…
- Bien sûr, mais il faudra quand même m’expliquer de quoi vous m’avez “désintoxiqué”… 
 
Il laisse passer un temps, et n’obtenant pas d’autre réponse pour l’instant, il se lance :

  - Eh bien voilà… Je m’appelle Orson Berserkir öd Bärne[2], dit « Akslaq ». En religion, je suis Frère Jean des Entonnoirs. Originaire de Syldardurie…
- Oooohhhh ! l’interrompt Cloclo Chatapus, ça c’est drôle alors ! Mon grand père était de Debrecsenow ! Il a fui le pays pendant la guerre, pour se réfugier en France, et…
- Debrecsenow ? s’écrie à son tour Frère Jean ! Ça, c’est rigolo ! Nous voilà presque pays…
- C’est touchant, roucoule Cloclo en glissant sous la table une main émue. Je ne l’ai pas beaucoup connu, et… Ohhh… comme c’est touchannnntttt…

 
- Je… oui. Bon, se reprend Frère Jean en repoussant à regrets la touchante menotte avec un sourire crispé, car la table soudain oscille. En fait, je suis né dans le Massif des Zmyhlpathes, là où furent installées une usine atomique et une célèbre base interplanétaire tournée vers le soleil, quoiqu’elle ne permit d’atteindre que la lune[3], des installations qui ont été démantelées par les Russes. 

  Frère Jean baisse sa tête massive, avec une ombre de sourire, comme s’il accueillait de très anciens souvenirs, puis il poursuit :

 
- Mes parents étaient des charbonniers qui vivaient dans la grande forêt de nos montagnes une existence nomade, au gré des chantiers de bûcheronnage de l’été, se réfugiant dans un petit village troglodytique oublié du monde pendant l’hiver. Mon père s’appelait Bero Akslaarjuk, et ma mère Artio Arnainnuk[4]. Et je les ai suivis jusqu’à l’âge de dix ans, d’un camp de charbonniers à l’autre. Ces années passées au sein de la grande nature ont été les plus heureuses de ma vie, même si cette existence était rude et, sauvage. Nous vivions de la fabrication de charbon de bois, et d’un peu de chasse… Ceux qui partageaient notre mode de vie étaient aimables et accueillants, mais nous étions rejetés du reste de la population, qui manifestait à notre égard une certaine ambivalence cependant, dans la mesure où ce rejet se trouvait assorti d’un respect craintif. Disons que nous étions tenus à distance, ce qui d’ailleurs nous convenait fort bien, autant qu’il m‘en souvienne. J’ai compris plus tard que cette petite communauté des charbonniers de Syldardurie était totalement endogame et vivait selon des codes particuliers, ce qui la faisait ignorer du reste du monde. Depuis toujours, elle limite son développement en envoyant à l’extérieur ses fils surnuméraires. Il n’y a jamais de filles surnuméraires. Très curieusement, ceux qui en sortent n’y reviennent pas, ou alors très brièvement. Je n’en ai jamais vu revenir en famille… 
 
Il hoche la tête et poursuit :

 
- Nos familles à nous comptent en général trois enfants, deux garçons et une fille. J’avais un frère aîné, et puis une sœur est née. En tant que deuxième garçon, j’ai été tout naturellement désigné pour aller étudier à Klown, la capitale de notre pays. Notre communauté y possède une grande maison, appelée Luola, où vivent tous les garçons qui se trouvent dans mon cas. Ils y apprennent à vivre dans le « monde du dehors » et se préparent à poursuivre des études destinées à les aider à s’y insérer. Mais, si nous partons ensuite dans le vaste monde, nous n’y fondons jamais de véritables familles, comme c’est le cas à l’intérieur de notre communauté de charbonniers : la devise gravée au fronton intérieur de Luola est d’ailleurs « Mal est qui mêle d’amours[5] », et quiconque en sort ou y rentre ne peut manquer de la lire… Nos maîtres, eux-mêmes issus de notre communauté et « fils surnuméraires » comme nous tous, nous expliquaient que nous devrions, dans ce « monde du dehors » nous garder d’amours humaines, comme contraires à notre nature. Mais que peut-être, un jour, cette devise se révèlerait contenir un sens caché, qui nous rendrait un éclat perdu. Divagations nostalgiques propres aux peuples minoritaires, sans aucun doute… Et de fait, ceux d’entre nous qui se sont égarés dans de telles alliances, car bien sûr, il y en a eu, en ont tous constaté la stérilité. En revanche, il courait la légende de couples mythiques qui pourraient se reformer entre nous, les « surnuméraires » et les membres d’un autre groupe que personne n’a jamais pu trouver… Certains s’y consacraient, dans une sorte de quête d’un graal plus ou moins fantastique, ou de la fin’amor, comme disaient les poètes courtois que l’on nous faisait lire…
 
Cette fois, c’est avec dérision qu’il hoche la tête. Comment peut-on être aussi naïf ?

Puis il poursuit :

 
- Pour ma part, j’avais été marqué durant mon enfance solitaire, d’un profond sentiment que je qualifierai de mystique, et qui m’a poussé vers des études religieuses. J’ai voulu conserver le contact avec Frère Oiseau, comme aurait dit François, le fondateur de notre ordre… Je me sentais proche de son histoire, lui qui avait converti un loup, moi qui avais fraternisé, dans mon enfance, avec un jeune ourson, que nous avions recueilli, comme cela se faisait souvent dans nos familles… Et même avec un ours. Mais je ne veux pas entrer dans le détail de ma vie… De plus, notre « Mal est qui mêle d’amours » n’était-il pas voisin de son « C’est le corps qui est l’instrument de tout péché » ? C’est du moins ainsi que je l’interprétais alors…
 
Il redresse le front, avec un regard de défi, qui évite soigneusement celui de Cloclo Chatapus (qui a l’air de penser : cause toujours mon bonhomme).

Puis il reprend :

 
- En bref, je suis devenu franciscain, et j’ai été envoyé pour relever un petit monastère perdu des Pyrénées, au-dessus de Marinoval, comme je vous l’ai dit, avec deux frères, il y a cinq ans de cela. Cela me convenait d’autant plus que je voyais dans ce Béarn où j’allais venir, comme un écho du pays des ours qui avait modelé mon enfance : par mon nom, Orson öd Bärne je me sentais proche du Béarn, qui se prononce presque de la même manière.
Depuis trois ans, nous sommes six, et nous travaillons d’arrache-pied à redresser ce prieuré que nous avons trouvé en ruines et qui n’avait intéressé personne jusque là, puisque ni son architecture ni son site ne sont remarquables…
 
- Mais la population vous ignore, remarque Jeanne. Nous-mêmes, qui vivons tout près et dont le métier est d’être informés de ce qui se passe…


[1] Non, « cloclokiridi », ce n’est pas du basque, même si ça chante tout comme…

[2] Les mythologies nordiques et des peuples finno-ougriens, en particulier (dont se rapproche le basque) ont conservé la trace d’influences très antiques : les « Berserkir », ou Chemises d’Ours, étaient des soldats d’Odin, garde rapprochée du chef Viking, qui partaient au combat vêtus de la seule peau d’un ours qu’ils avaient tué, « enragés comme des fauves, mordant leur bouclier, tuant tout sur leur passage… ils sont invincibles. » (Snorri Sturluson, Ynglinga Saga, vers 1220-1230, cité par Michel Pastoureau « L’ours ». Un bouquin formidable.)

[3] Mais c’est le lot fréquent et tintinnabulant de nos œuvres humaines qui, tournées vers le ciel, finissent dans la lune… Je ne sais pas pour vous, mais déjà tout petit, on m’a parlé de fusée pour me mettre un suppositoire ! Plus tard, on est allé jusqu’à me parler d’amour pour au moins tenter de… Mais j’avais appris à me défendre !

[4] Toujours ces influences chez les peuples du Grand Nord : Akslaq : Ours Noir ; Akslaarjuk : Petit ours noir ; Arnainnuk : « Gentille femme » en inuit. (« Etre et renaître Inuit » de Bernard Saladin d’Anglure. Un bouquin formidable. Aussi.)

[5] Attribué à René d’Anjou.

AMAÏA PRÉSENTE LES GOUMS À RAVOT / P2C1E15

P2C1E15 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 15)

 
N° 94 / AMAÏA PRÉSENTE LES GOUMS À RAVOT / P2C1E15


C’est l’histoire où l’on cherche à comprendre la disparition du sous-marin nucléaire, et où Amaïa présente les Goums au commissaire Ravot. 

  Mardi 3 mai
12 heures 30
Agotchilho

 
- Mais… Vladimir…
 
C’est Victor qui brise le premier le silence.
  Clèm est tombée assise sur un siège. Instinctivement, Vic se place derrière elle et lui entoure les épaules de ses bras. C’est eux qui ont le plus clairement conscience de ce qu’est vraiment le Hai II. Ils ont vécu dans le silence de ses entrailles de titane et d’acier, au milieu du souffle contenu de son équipage, sous la menace railleuse du Numéro Un.


Ils ont vu l’énormité de sa masse affleurant les vagues argentées qui glissent sur sa peau de caoutchouc noir, la nuit, sous la lune. Ils ont parcouru les immenses silos de missiles…
 
Non. Il a été désarmé. Toutes ses armes nucléaires ont été déchargées avant d’être acheminées vers la base américaine réoccupée de Thulé, l’autre Thulé… Et tous les missiles nucléaires de toutes les bases des Écolocroques ont de même été enlevés. Sans que personne soit autorisé à pénétrer dans ces bases.
  Seule a pu y entrer la « Commission de Désarmement » : Arthur et le secrétaire général de l’ONU, en tête, accompagnés de dix techniciens des grandes puissances qui ont été menacées. Les bases étaient vides de toute population. Ils n’ont pas vu les Goums. Juste quelques Itzals, vêtus pour la circonstance, et soigneusement sélectionnés pour leur aspect « ordinaire ». Après leur départ, « on » a sorti ce que la Commission a dit de sortir. Sur la banquise, pour Thulé. Aux « points convenus » pour les autres. Les bases sont propriété exclusive des Goums. Qui n’existent pas. Officiellement. Parce qu’ils ne veulent pas être connus. Voilà. C’est comme ça. L’extraterritorialité a donc été accordée à chacun de ces lieux, sous couvert d’une vague attribution à l’ONU. Qui la garantit.

  Outre les Goums, sont restés la plupart des techniciens qui travaillaient pour les Numéros, comme les marins russes mercenaires qui composaient l’équipage du Hai II, par exemple. Qui ont juré le silence et accepté, moyennant amnistie, pardon, amnésie, et un confortable pécule, de ne sortir qu’à certaines conditions. Et pas avant cinq ans au moins. Les autres, criminels avérés, ont été laissés « à la discrétion des Goums »…
  Mais le Hai II a disparu.
 

Somptueusement nue, Nouye les regarde, debout près du bureau de l’ex Numéro 1 :
- Thulé a appelé par le satellite de liaison directe. Ils confirment : cette nuit, l’équipage était à bord. Et le commandant Vladimir était à son poste. Il semblerait que l’un des trois techniciens des transmissions, un certain Joseph Larigot, ait disparu, lui aussi. Vers minuit, le sous-marin a plongé sans un bruit et a pris le large. Les témoins ont pensé à un exercice programmé, comme il s’en fait périodiquement pour entretenir le matériel et l’équipage, mais ce matin, le Hai II n’était pas de retour et il ne répond pas aux appels radios. Il est en plongée, et le système de détection télémagnétomètrique de la base a été saboté de manière irréversible. Il n’est donc pas localisable.
  Ravot ne sait plus très bien où il en est. Personne ne s’étonne de la nudité de Nouye, alors, il fait comme si, mais quand même. Et cette histoire de sous-marin nucléaire qui joue les filles de l’air racontée par une belle grande fille debout, impassible, le nichon arrogant et les fesses à l’air… Bon. Ça le déstabilise quand même, Ravot… C’est un homme pondéré Ravot. Père de famille, veuf, grand-père et tout ça. Décoré. Décoré, si.
 
Surtout lorsque Amaïa entre à son tour, tout aussi nue que Nouye, mais avec sa stature de déesse antique, son regard minéral et sa suite de deux gardiennes courtes sur pattes et le front bas, mais tout également à poil et de deux hommes énormes grands, gros et gras, couverts de tuniques grossières en forme de ponchos liées à la taille par une corde, et qui ne cachent rien de leurs très menus avantages. Ce qui porte la population du bureau à onze personnes dont quatre nanas à poil !
  Ravot est déstabilisé.
 
Déstabilisé.
C’est le mot qu’il se répète in petto lorsqu’il tente de définir ses impressions pour les éclaircir, leur échapper, et donc, revenir à l’essentiel des problèmes.
  Déstabilisé.
 
Et, manifestement, tout le monde s’en fout.
  - Amaïa, intervient Rébéquée, le sous-marin de Thulé a disparu. Nouye vient de nous l’apprendre.
 

Un silence.
  Réponse lente d’Amaïa, de sa voix de contralto :
- Je l’ignorais. Cela ne peut être le fait des Numéros. A moins que…
Elle semble réfléchir, hoche la tête, poursuit brusquement :
- Suivez-moi…
Elle traverse le bureau pour sortir par l’autre porte, celle qui rejoint les galeries intérieures. Tout le monde la suit, sauf Nouye qui fait signe qu’elle reste de garde près des téléphones et des écrans… Elle a acquis une vraie compétence en la matière et préfère désormais les modes de transmission modernes à leurs moyens de communication traditionnels via leur réseau de correspondants et les Ôoumlocs.
 
C’est ainsi qu’ils arrivent au « temple » où ont lieu les grandes réunions des Goums.
  Bien sûr, Ravot est préoccupé. Déstabilisé. Bien sûr, la situation est sérieuse. Grave. Très grave. Plus grave que ce que chacun imaginait au départ du journal alors qu’il ne s’agissait « que » d’un meurtre. Même s’il s’agissait d’un meurtre étrange et horrible. Mais quand même, de là à admettre ce qu’il voit, ce lieu incroyable, cette caverne éclairée de deux hautes flammes qui lèchent une résille de pierre éclatante de lumière, derrière trois trônes de pierre, cette vaste salle souterraine dont les limites sont floues, dans la pénombre, dont la voûte elle-même reste indistincte, cette mare d’eau noire et profonde placée entre les trônes et la banquette de pierre semi-circulaire où « tout le monde », enfin, ceux qui l’ont entraîné dans cette histoire, tout le monde trouve naturel de prendre place, comme on pourrait s’asseoir sur le jubé surbaissé d’une église…

  Sur le trône central s’est assise Amaïa, celle qu’ils ont aussi appelée la Mère, et qui semble (mais il n’en jurerait pas) montrer un début de grossesse, Amaïa, si naturellement assise, cuisses écartées devant lui, devant eux, dans une impudeur si absolue qu’elle en devient parfaitement chaste, Amaïa, encadrée de deux femmes aussi nues qu’elle, tandis que les deux hommes en ponchos ont pris une pose figée debout derrière les trônes et devant les flambeaux du gaz qui ronfle en sortant du sol, appuyés sur deux énormes bâtons qui se trouvaient là, derrière les sièges de pierre…

  Parce que c’est cela qu’il voit, Ravot. Et qu’il est trop surpris, incrédule même, pour tout ensemble croire et contester, parce qu’après tout, il le voit, et que ce n’est pas une scène tirée d’un film de Cecil B. de Mil ou de Spielberg, ou d’une BD de Tardi…

  Et pourtant il en a vu des choses au cours de sa carrière, Ravot. Compris, estimé… Et ça lui fait remonter une bulle de Paul Fort qu’il murmure pour lui-même de toute son incrédulité : « J’en ai pourtant compris, estimé, vu des choses, hommes-loups, femmes-chiens, et la neige, et les roses »… Parce qu’il est un peu comme Jules, l’autre, le copain de Rébéquée, celui qu’on appelait whisky-soda, Ravot, il a comme ça des remontées de poésie dans les moments où il se trouve… déstabilisé.
(Et curieusement, Amaïa, qui le regardait à cet instant, se tourne vers Rébéquée, en étrange connivence, avant de ramener son regard vers lui. Rébéquée à son tour le regarde et sourit tristement à Amaïa en baissant la tête devant cette ombre qui est passée).
 
Déstabilisé.
  Et là, il voit… Alors, il admet, il accepte, il écoute, il enregistre, il note dans sa tête de flic habitué à noter : les personnages, leurs attitudes, leurs gestes, leurs paroles, les repères qu’il peut prendre, pour pouvoir reconstituer, retrouver le détail révélateur, pouvoir dessiner « sa » synthèse…
 
Il voudrait questionner, demander, savoir, comprendre… Comprendre…
  D’autant plus qu’il se sent lié par cette promesse qu’il a dû se résoudre à faire et dont maintenant seulement il évalue l’enjeu : c’est tout cela qui devra rester secret ! Tout cet invraisemblable… machin… Il se sent bluffé, comme dirait Lepif. Dépassé par les évènements. Et ce doit être la première fois que ça lui arrive. Ou presque. Ça lui rappelle un peu quand il a vu sa défunte épouse pour la première fois. Ou pour la dernière fois, il ne sait pas trop, mais c’est de cet ordre : une découverte absolue ; une perte absolue… Découverte d’un monde et perte de celui qu’il croyait être définitivement le sien. Avec des hommes et des femmes blancs, noirs rouges ou jaunes, mais semblables… Ces « gens », ces femmes et les quelques hommes qu’il a vus, étranges, déguisés de blanc dans l’usine, depuis la galerie lorsqu’ils se rendaient au bureau, ces gens ne sont pas vraiment comme lui, comme nous, pense-t-il. Et cependant… Quelle confusion dans son esprit…
 
- Je n’oublie rien…
Amaïa, assise sur son trône de pierre, a pris la parole. Sa voix grave résonne sous la voûte élevée de la vaste salle. En personnage habitué à la parole et au lieu, elle joue de ses résonances comme le ferait un organiste qui place ses notes en fonction de la réverbération de la voûte. Sa tessiture large et riche, se déploie avec un naturel absolu et un immense, étrange « charme », qui fascine Ravot. Tiens, il pense aux Kindertotenlieder et à Kathleen Ferrier : une douleur absolue, antique, et calme. Un chagrin sourd…
  - Je n’oublie rien. Ni ma sœur Rébéquée, ni mes amis. Tous mes amis. Tous mes amis (elle fixe Rébéquée) (Rébéquée redresse la tête… le fantôme est toujours là : « Me voici devant tous un homme plein de sens… »)… Ni les menaces qui apparaissent et auxquelles nous devrons faire face (chacun sait bien que ce « nous » dépasse leur petite assemblée). Mais j’ai promis à mes amis d’expliquer qui sont les Goums à ceux qu’ils ont jugés dignes de nous connaître, en dérogation de nos accords de secret.
 
 Elle fixe Ravot de ses immenses yeux fixes. Et Ravot hoche la tête en répondant d’une voix un peu rauque :
- J’ai juré le secret…
  - Je suis heureuse de vous l’entendre confirmer, Monsieur Ravot.
Notre espèce, celle des Goums, est très ancienne. Très, très ancienne. Bien plus ancienne que la vôtre dont elle diffère, Monsieur Ravot, puisque notre mémoire remonte à près de deux cent mille ans. Et partout, vous nous avez supplantés. Nous sommes peut-être, comme me l’a dit un jour Rébéquée, des fossiles vivants. Mais nous sommes bien vivants. 

 Lorsque votre peuple, celui des Goumyôs[1], est apparu, venant du Sud et de l’Est, nous formions quatre grandes tribus et nous occupions toute l’Europe. Il y avait nous, le peuple d’Ôoumloc, la tribu du Crabe, et puis la tribu de l’Oiseau, la tribu du Bélier, et la tribu de l’Ours.
C’était il y a quatre cents siècles. Nous, le peuple Goum d’Ôoumloc, nous vivions ici, mais d’autres clans de notre tribu vivaient ailleurs, sur les côtes du Portugal, de l’Espagne, de la Finlande, et selon les temps, c’était le même clan qui se déplaçait d’un lieu à l’autre, ou bien qui essaimait, pourriez-vous dire. Cela, c’était pendant les périodes d’abondance, lorsque le climat le permettait. Nous vivions de chasses terrestres, et même marines, et nos embarcations de bois et de peau nous permettaient de capturer des dauphins et même parfois des baleines. Bien sûr, nous péchions aussi, mais surtout des crabes, ces crabes noirs que nous recherchons toujours. Et notre pacte avec Ôoumloc était déjà ancien. Nous avions appris à creuser la falaise et nous fournissions des pierres à tailler aux autres tribus qui, en échange, nous apportaient d’autres richesses : de l’ivoire de mammouth, des peaux…

  Nous échangions aussi avec les Goumyôs que nous côtoyions. Mais nos relations avec eux restaient plus distantes : leur comportement devenait facilement celui de prédateurs lorsqu’ils se sentaient en force. Et nous n’aimons pas devoir combattre. Nous sommes des pêcheurs, des chasseurs et des cueilleurs, pas des guerriers. Nous ne nous sommes jamais combattus entre nous : comme nous n’avons jamais cultivé la terre, nous n’avons pas l’instinct de posséder. Ni, donc, celui de voler.
  Tous les clans, lorsqu’ils le pouvaient, nous apportaient les restes de leurs morts. Et ils nous racontaient ce qu’ils avaient vécu, leurs Souvenirs, afin que nous en fassions de la Mémoire. Tous les clans voulaient qu’après leur mort, les leurs retournent à la Mer, à Ôoumloc : tous les animaux sont issus de la mer et des rochers, et Ôoumloc  constitue la synthèse de la mer et des rochers. C’est un Rocher qui vit dans

la Mer, et c’est ainsi qu’est apparue la vie. Ramener les morts à Ôoumloc, c’est les ramener aux sources de la vie… 

  Les plus lointains des Goums, ceux du clan de l’Ours, qui, pour les plus proches d’entre eux, vivaient dans ce que vous appelez maintenant l’Ariège, mais qui étaient allés jusqu’en Russie, et qui chassaient parfois les mammouths, enterraient leurs morts au fond des cavernes, sous la garde de l’Ours, et les déterraient lorsque le printemps leur permettait d’accéder de nouveau aux ossements. Ils nous les amenaient alors en cérémonie et se joignaient à nous pour les offrir aux Grands Crabes lorsque ceux-ci venaient dans cette falaise, en ce lieu même, pour célébrer leurs amours. Ils rentraient ensuite dans leur campement pour se féconder entre eux. Très souvent, nous échangions femmes et hommes d’un clan à l’autre, pour renforcer notre vigueur. Lorsque leur peuple s’est affaibli, lorsque les mammouths ont disparu, leurs survivants se sont joints à notre tribu.

  Ceux de l’Oiseau exposaient les corps au sommet de collines sacrées où les rapaces venaient les nettoyer de la chair de leurs souffrances et de leurs plaisirs. Puis, eux aussi, en rassemblaient les ossements et nous les apportaient. Et eux aussi se sont joints à nous lorsque les Goumyôs les ont repoussés dans des vallées stériles.

 

Ce sont ceux du Bélier qui ont survécu le plus longtemps. Ils vivaient dans cette région, et les Goumyôs les appelaient Cagots, Agotak, Gahetz, ou d’autres noms méprisants. Ils leurs réservaient des taches particulières, exclusivement manuelles, de menuiserie ou de maçonnerie le plus souvent. Ils sont restés auprès des Goumyôs jusqu’à ce qu’un certain Pierre de Lancre[2] réduise en cendres tous ceux d’entre eux qu’il pouvait capturer. Il est vrai qu’au début du dix-deptième de vos siècles, il était mal vu de se retrouver nus dans des grottes et que le Bélier que fêtaient les Goums en le chevauchant était mal interprété… Mais avant de devoir se joindre à notre clandestinité, ils enterraient eux aussi leurs morts, et eux aussi nous en apportaient les ossements pour que nous les offrions à Ôoumloc en les joignant à ceux des nôtres.

C’est donc au sein de notre ultime tribu que s’est rassemblé notre peuple.

  Et notre Mémoire, comme je vous l’ai dit.
 
Monsieur Ravot, si nous exigeons le secret sur notre existence, c’est pour nous préserver doublement, et cela, tous nos amis ici présents l’ont compris : nous sommes peu nombreux, quelques milliers dans le monde, et nous sommes désarmés face à vous. Chacune des confrontations, mais aussi, plus simplement, chacun des contacts qui se sont établis entre nos deux peuples nous a fait régresser. C’est un fait. Notre espèce est physiquement moins adaptable que la vôtre. Les « Boules » que vous voyez derrière moi sont le fruit d’une hybridation qui restera sans suite : ils sont stupides et quoique très forts, ils sont stériles. Il en a toujours été ainsi, et cependant, en quarante mille ans, croyez-moi, les tentatives ont été nombreuses. Nous ne sommes fécondables qu’en deux occasions dans l’année, selon notre cycle physiologique, et donc, nous sommes moins prolifiques encore que vous ne pouvez l’être. Et puis surtout, nous ne possédons pas cet esprit de compétition qui vous amène à vous surpasser dans une lutte incessante pour la vie ou pour le pouvoir. Nous ne connaissons pas ce que vous appelez le sentiment de valeur hiérarchique. C’est pourquoi bien sûr nous ignorions la guerre, jusqu’à ce que vous nous contraigniez à la pratiquer pour nous défendre, mais toujours plus maladroitement que vous. Et les dernières fois où nous avons été mêlés à des conflits, ces conflits vous concernaient d’abord. Nous n’étions qu’alliés de l’une, puis de l’autre des parties. Même si nous savons maintenant à quel point ces conflits nous concernent également. 

  Nous devons donc d’abord préserver notre existence face à vous. Mais aussi, nous voulons préserver notre Mémoire : c’est notre Mémoire qui fonde notre existence. Plus tard, je vous la montrerai cette Mémoire et je vous expliquerai son fonctionnement. Mais il faut que vous le sachiez dès maintenant : si nous ne disposons pas de vos capacités de reproduction, en revanche, nous nous souvenons. Nous avons cultivé une mémoire orale collective telle qu’il nous est possible, sans erreur, de retrouver des faits vieux de plus de cent cinquante mille ans. Nous détenons la Mémoire de l’Espèce, Monsieur Ravot. Nous sommes les archivistes de l’Humanité, de la vôtre autant que de la nôtre. Quelques uns, très rares, parmi vos historiens et préhistoriens ont été admis à visiter cette Mémoire. Je ne pense pas qu’ils l’oublieront jamais, même s’ils ont promis, eux aussi, le silence quant à leurs sources…

Notre survie, et celle de notre Mémoire, voilà les deux raisons qui m’amènent à vous demander de renouveler solennellement votre serment de silence, Monsieur Ravot.

  Amaïa s’est tue. Aucun des assistants, même Rébéquée, n’avait le souvenir d’un discours aussi long de sa part. Jusque là, elle s’en était remise à ses amis pour sermonner les rares candidats visiteurs. D’autant plus rares que, personne ne connaissant leur existence, personne ne demandait à visiter les Goums. 

  Rébéquée avait fait venir deux médecins spécialistes de physiologie de la reproduction qui avaient étudié le fonctionnement génital des Goums pour finir par conclure que l’on avait vraiment affaire à « autre chose », de l’ADN à la pointe des cheveux, et qu’il serait vain de tenter de modifier quoi que ce soit, se bornant à de (judicieux) conseils quant aux rythmes des relations sexuelles et à la préconisation d’aphrodisiaques adaptés. Le secrétaire général de l’ONU avait pour sa part envoyé (et accompagné) un historien et un préhistorien, qui avaient à leur tour demandé à ce que deux de leurs confrères et un paléoanthropologue soient admis.
 
Et c’est tout.

  En fait, c’est la première fois que les amis du groupe initial qui avait découvert les Goums via les Numéros amenaient quelqu’un d’extérieur pour autre chose qu’une aide essentielle à apporter, soit aux Goums, soit aux Goumyôs. Un policier de surcroît.
 
Et Ravot a dû comprendre à quel point cette situation était extraordinaire puisqu’il s’est levé, lui qui d’ordinaire fuit le solennel et la pompe :
- Je n’imaginais pas qu’il pût exister un peuple tel que le vôtre, ni qu’il ait pu jouer un tel rôle. Je conçois encore mal ce que vous me dites de votre Mémoire, même si l’ampleur de ce que je découvre me stupéfie. Je comprends et partage vos craintes. J’espère être capable de me montrer digne de la confiance que vous tous m’avez témoignée en me faisant pénétrer en cet endroit pour rencontrer des gens aussi fabuleusement extraordinaires que vous, Madame… Aussi fabuleusement extraordinaires… Je l’espère. Mais je suis certain de ne jamais révéler quoi que ce soit à qui que ce soit pour quelque raison que ce soit. Je souhaite pouvoir comprendre qui vous êtes et ce que vous représentez. Et à cette fin, je ferai de mon mieux pour tenter de résoudre les énigmes que nous posent les deux drames auxquels nous nous trouvons confrontés : le meurtre de Saint Tignous sur Nivette, qui semble tellement lié à ce qui s’est produit voici deux ans, d’une part, et la fuite, que je comprends encore plus mal, de ce sous-marin. Mais je m’engage surtout à tenter d’éclaircir le crime de Saint Tignous pour lequel je suis ici : l’autre évènement, même s’il est peut-être plus lourd de conséquences, risque de dépasser mes compétences… Vous avez ma parole, Madame. Je la répète et la confirme ici publiquement devant l’ensemble de vos amis que je me sentirais honoré de pouvoir appeler les miens.
  Ravot se rassied dans le silence.
 
Eusèbe se lève et lui tend la main :
- Appelez-moi Eusèbe. Je suis le plus vieux ici, et il paraît que cela compte, même si ça ne me fait pas forcément plaisir.
- Je suis Victor, mais on m’appelle Vic, et même le Boulet…
- Moi, c’est Clèm, dit Clèm en l’embrassant sur les deux joues…
- Et vous ? demande Rébéquée en lui posant la main sur l’épaule (elle est aussi grande que lui).
- Moi, c’est Jules, comme Maigret, lui répond Ravot plus ému qu’il ne le voudrait.
Rébéquée marque un léger recul :
- C’est curieux, mais… ça vous va bien. Et elle l’embrasse à son tour avant de regarder Amaïa, les larmes aux yeux.

Surpris par cette émotion soudaine, Ravot la regarde à son tour alors qu’elle se lève de son siège de pierre :
- Je m’appelle Amaïa. Et vous êtes un homme plein de sens…
 


[1] Les Goumyôs, les « autres hommes », homo sapiens, ne sont arrivés en Europe qu’il y a 40 000 ans. Si ma mémoire est bonne.

[2] Pierre de Lancre : né à Bordeaux en 1553. En 1609 le conseiller au Parlement de Bordeaux de Lancre intervient au Pays basque, à la tête de la commission d’enquête demandée par Henri IV, qui devait “purger le pays de tous les sorciers et sorcières sous l’emprise des démons”. Le conseiller de Lancre instruit les procès en sorcellerie du Labourd et fait “arder et brancher” près de six cents prétendus sorciers. De Lancre envoie au bûcher, après les avoir torturés, des femmes, des enfants, mais aussi des prêtres. Craignant une émeute, le Parlement rappelle de Lancre. Il meurt en 1631.

LE DISCOURS D’EUSÈBE CHEZ LES MARMORÉENS / P1C3E9

P1C3E9 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 9)

  N°57 / LE DISCOURS D’EUSÈBE CHEZ LES MARMORÉENS / P1C3E9

 
C’est l’histoire où, après un bref rappel de l’histoire du couvent des Marmoréens, et du rôle que ceux-ci jouaient dans la crémation des hérétiques, Eusèbe Malfort parle à la télé. 

 
Jeudi 21 avril
18 heures
Mairie de Saint Tignous sur Nivette

 
Le couvent des Marmoréens a d’abord été bénédictin, avant le développement de ce qui est maintenant devenu la ville de Saint Tignous sur Nivette. Comme tel, il avait été bâti dans le quasi désert que recherchaient alors ces moines défricheurs, sur le plan rectangulaire commun à tous les petits couvents du douzième siècle, centré sur le puits d’un cloître carré et entouré d’une galerie déambulatoire couverte d’un toit d’ardoises supporté par des rangées de colonnettes aux chapiteaux sculptés.
On notera au passage la parabole de l’antenne satellite orientable fixée sur l’armature de ferronnerie qui couronne le puits. Cette antenne est d’installation moderne, sa forme n’intervenant en rien dans la symbolique de la géométrie médiévale.

On entretient toujours dans le cloître quatre petites pelouses très agréables l’été.
Certaines employées de la mairie viennent se livrer au plaisir d’un bain de soleil digestif au sortir de la cantoche municipale et avant la reprise du travail à l’ouverture des guichets. Leur géométrie non plus n’a rien de médiéval.
 
La légende veut que les ombres fantomatiques de moines indignes processionnent ici la nuit. Mais nul ne sait en quoi réside l’indignité qui les a condamnés à cette errance éternelle. Il faudrait sans doute la rechercher dans l’histoire même des Marmoréens, qui ne sont venus à Saint Tignous sur Nivette qu’au milieu du quatorzième siècle.
C’est à ce moment que le développement de l’action inquisitoriale des dominicains a exigé des implantations plus solides pour leur ordre. Ils ont alors remplacé les bénédictins qui avaient fondé le couvent au douzième siècle, comme il a été dit, et que le développement de la cité avait incités à se replier vers d’autres monastères plus isolés, et même à créer des ermitages perdus dans la montagne.

 
L’objectif des dominicains lors de leur arrivée au quatorzième siècle, était de dépister, de démasquer, et d’éradiquer l’hérésie. Les hérétiques ainsi dépistés et démasqués étaient, à fin d’éradication, « livrés au bras séculier », seul habilité à mener à bien les exécutions. L’Eglise, en charge des âmes et non des corps, ne peut évidemment pas tout faire. A chacun son fardeau et les veaux seront bien gardés (comme aurait dit de Gaulle).
 
Les Marmoréens, ne dépistaient, ni ne démasquaient ni, à plus forte raison, ne condamnaient.
Ils formaient, si l’on peut dire, le SAC, le Service Après Condamnation : ils accompagnaient de leurs pratiques compassionnelles l’exécution des sentences proférées par le bras séculier.
Mais ils ne constituaient en aucun cas une voie de recours. Ce qui impliquait qu’ils se devaient de rester de marbre face aux réclamations des parents de ceux qui avaient été condamnés.

D’où leur nom de Marmoréens.

Ces réclamations, liées sans doute à une incompréhension des procédures due à un déficit pédagogique entraînant à l’évidence un déficit dans la communication positive généré en amont de leur intervention par les autorités séculières, n’aurait jamais dû leur être imputées. Mais l’homme est ainsi fait qu’il s’en prend au plus proche, surtout quand il n’est ni le plus fort ni le plus malin.

 
Un BL (bulletin de livraison) était donc rédigé qui constatait que tant d’hommes, de femmes et d’enfants (voire même d’animaux puisque l’on a ainsi brûlé des porcs et des coqs hérétiques) avaient bien été remis entre les mains de l’autorité séculière, à fin d’exécution de sentences rendues par ces mêmes autorités séculières, consécutivement à la constatation d’un crime dévoilé par l’autorité du tribunal ecclésiastique inquisitorial compétent. Le plus souvent, il s’agissait d’exécution tout court, et le bûcher était requis.
Ce bulletin était rédigé par les Marmoréens et comportait un certain nombre de précisions techniques indispensables et précieuses, à savoir : l’origine sociale et le poids approximatif du ou des condamnés (un paysan pauvre et sec consomme pour sa crémation, et quoique l’on puisse en penser, autant de bois qu’un bourgeois bien gras, même plus lourd, dont la graisse apporte, après le séchage du début, un appoint de combustible ; mais pour les mêmes raisons, un soldat athlétique, à poids égal, en consommera plus que le bourgeois) ; le cubage de bois et la liste des accessoires (fagots, cordes, poix, tuniques soufrées, herbes de Provence, lorsque les familles des condamnés en avaient les moyens (ils mouraient alors en odeur de sainteté), main d’œuvre, etc.) estimés nécessaires à la confection du bûcher, ce qui permettait de facturer le bois (fourni par les Marmoréens qui détenaient ce privilège) ; la date et l’heure de l’exécution, ainsi que le nombre de messes à prévoir pour maintenir une météo conforme aux besoins d’une crémation que la pluie pouvait compromettre (pour facturation), l’ordre prenant à sa charge par charité la messe destinée au salut de l’âme du (de la, des) condamné (e, es, s).

Les frais de procédure étaient facturés directement aux familles des parents du (de la, des) condamné (e, es, s), ce qui entraînait souvent, là encore, des conflits, que les Marmoréens devaient résoudre, parfois par de nouvelles procédures inquisitoriales, certains refus ou retards de paiement constituant des interventions diaboliques manifestes.

 
Le jour de l’exécution, les Marmoréens, se disposaient aux quatre coins du bûcher, à distance évidemment raisonnable pour éviter les flammèches et les projections de graisse, et, tournés vers la foule, chantaient des psaumes à la gloire de Dieu et pour le repos de l’âme du (de la, des) condamné (e, es, s) (je simplifierai en n’évoquant plus que « les condamnés », de manière générique), dialoguant ainsi avec les cris plus ou moins aigus que ceux-ci poussaient, dans le ronflement des flammes. Ce ronflement du bûcher fournissait la « pédale » de basse continue, ou organum, et les cris des suppliciés planant dans l’aigu (surtout lorsqu’il y avait des enfants et/ou que les condamnés étaient couverts de tuniques soufrées) fournissaient le « dessus », ou treble, l’aigu céleste auquel ils aspiraient en expirant (on évitait la fumée qui fait tousser : ils étaient toujours flambés en feu vif mais à courte flamme pour limiter les projections et que ça dure un peu quand même : les experts recommandaient de surtout « braiser les condamnés à court brasier »).
Les Marmoréens tissaient alors entre ces deux nappes sonores la mélodie, ou tenure, qui oscillait de l’un à l’autre, à proprement parler « religieuse » en ce qu’elle « reliait » de manière divine les ronflements sourds issus des feux de l’Enfer terrestre aux cris élevés de l’aspiration vers le Ciel.
Certains y ont vu l’origine du contrepoint, mais c’est abusif… 

 
Ils remportaient toujours un franc succès et des applaudissements nourris. On obtenait même les félicitations de la famille, lorsque l’effort pédagogique avait été fourni comme il se doit et qu’un héritage conséquent abondait la communication positive.
 
Pour en revenir au couvent de Saint Tignous sur Nivette, son côté Nord est occupé par l’église abbatiale, réputée pour son mélange de styles, qui témoigne des vicissitudes que la région a traversées lors des périodes troublées des guerres de religion, au cours desquelles chacun était sûr d’avoir raison de croire que ce qu’il croyait constituait une vérité suffisante pour massacrer ceux qui pensaient de la même manière mais autre chose, ou la même chose mais d’une autre manière. Les autres en question ne s’étaient d’ailleurs pas privés de leur fiche la même pâtée en retour au premier renversement de tendance venu. Avec vandalisme, et iconoclasme forcené et réciproque, bien sûr. Sans parler des massacres. Mais il n’est ici question que d’architecture.

 
Comme c’est loin tout ça.

C’est pas maintenant qu’on verrait ça.

 
Quoique propriété de l’Etat, l’église abbatiale est toujours encultée selon le rite catholique romain. Mais le desservant (recrutant moins d’audience du fait de la concurrence sournoise du Jour du Seigneur télévisé qui permet, à Grâces égales, de rester chez soi pour assister au Divin Sacrifice) s’est fait délocaliser dans un appartement confortable que possède l’évêché en ville. Ledit évêché a préféré, rentabilité oblige, louer l’ancien presbytère, vaste bâtisse du dix huitième siècle, à un restaurateur espagnol qui l’a transformé en bar à tapas préemballés, à l’enseigne du Tapas’Embal’ (prolongeant ainsi l’esprit de quête dont ont vécu les lieux pendant plusieurs siècles).

Il faut dire que le petit personnel ecclésiastique et para-ecclésiastique, sacristain, marguillier, diacre et sous-diacre, qui officiait à la grande époque concordataire a été licencié depuis longtemps, lorsque l’Etat a cessé de le salarier, remplacé par un bénévolat tant soit peu arthritique et branlant dans le manche, à forte dominante d’une espèce qui fut jadis féminine, mais qu’il faut bien aimer puisque ce sont encore des âmes (comme dit le poète) et que les âmes en question valorisent vaille que vaille ce tréfonds de commerce en à valoir sur une éternité promise en salaire différé. Et ça doit marcher puisque jusqu’à ce jour, aucun tribunal de Prud’hommes n’a encore enregistré de plainte à ce sujet.

Ô tempora, ô mores…

 
Pour en revenir, enfin, à l’église abbatiale, elle comporte encore de superbes et réputées stalles de chêne, sculptées dans la masse, du dix-septième siècle, on savait travailler en ce temps-là, et des orgues baroques récemment restaurées qui donnent lieu à quelques concerts dans l’année. Si le cœur vous en dit, ça en vaut la peine (merci à l’Office de Tourisme d’adresser chez moi les billets promis).
  Le côté Sud est celui de la Mairie qui s’ouvre par un portail (maintenant remplacé par une double porte de verre) situé au centre de la façade (alors que le portail de l’église est bien sûr placé à l’Ouest, ce qui laisse au Nord un mur aveugle jusqu’à la hauteur de vitraux en grisaille). C’est là que se trouve la grande salle capitulaire, au rez-de-chaussée. Les bénédictins d’origine s’étant voués à la copie des livres sacrés, (il en subsiste quelques exemplaires précieusement conservés que le Maire et/ou les élus responsables viennent faire admirer à leurs amis et relations après le dessert et les liqueurs), l’étage recèle la bibliothèque et le scriptorium
. Y ont été installées les salles de réunion, du Conseil et des Mariages (la même salle, mais les deux opérations ne sont jamais simultanées, un Conseil Municipal constituant au mieux une forme de concubinage), et les services de l’Etat-civil qui enregistrent ce que les citoyens qui s’y précipitent dragées en main croient savoir de la progéniture que vient de livrer leur épouse.

 
Les deux côtés Est et Ouest du quadrilatère renferment, à l’Ouest, les services généraux, là ou se trouvaient les ateliers divers qui faisaient de cette petite communauté monastique une unité pratiquement autarcique (pourvu que « ses » paysans lui apportent les produits de « ses » terres et pas seulement le « bois de crémants » selon l’expression de l’époque, dans laquelle les crémants ne sont ni des champagnes mousseux, ni des fabricants de crème. Ou alors de crème brûlée), et les cellules des moines. À l’Est, l’Office de Tourisme. Et le Petit Matois. Dans les cuisines et le réfectoire. Respectivement. 

  Le Maire a fait aménager discrètement le studio de télévision à l’étage, au-dessus du Matois, auquel le relie un escalier condamné (celui-là même qui débouche derrière le bureau de Victor Bourriqué qui n’a jamais su exactement sur quoi pouvait s’ouvrir cette porte cloutée qui lui valait des courants d’air déplaisants), dans ce qui avait été une réserve à grains. Discrètement pour le Matois qui n’a pas à se mêler des affaires de
la Mairie. Non mais. Déjà bien qu’on les subventionne pour diffuser un bulletin municipal qu’ils utilisent pour cracher sournoisement dans la main qui les nourrit, à défaut de pouvoir la mordre.
  C’est donc presque au-dessus des locaux déserts du Matois que le Maire en personne conduit solennellement Eusèbe. 

 
Le studio est constitué d’une vaste pièce disposée comme les locaux du Matois sous des voûtes en arcs brisés appuyées sur des piliers moins massifs que ceux de ce qui fut le réfectoire des moines, mais encore imposants, séparée par une vitre de ce qui doit être une cabine de régie. Projecteurs suspendus à des barres de plafond, et trois caméras, une de face et deux de côté, un bureau Second Empire, un fauteuil assorti. Fonds bleus partout.

Le technicien s’affaire auprès des caméras qu’il est en train de régler semble-t-il lorsque Eusèbe entre sur les talons du Maire, fier comme un paon de montrer « son » installation.

 
- Monsieur Malfort, rond-de-jambise le technicien. Je me présente : Arnaud Boufigue. C’est un plaisir de travailler sur du matos tout neuf. Jusqu’ici, à part des essais techniques, on n’a rien fait. Vous serez mon premier « client » ! Vous vous rendez compte ? Première production, et c’est déjà une diffusion mondiale !!!

Eusèbe regarde l’olibrius (qui est passé aux jeans-baskets et chemise à fleurs) avec un mélange d’amusement et de méfiance pour son exubérance qu’il trouve un peu forcée. Mais, bon, lui-même n’est pas très à l’aise : il est homme de plume, et même si sa longue carrière l’a plus d’une fois confronté aux caméras, il n’en préfère pas moins l’écriture et le recul qu’elle permet. Il met cette exubérance sur le compte d’une timidité surpassée. Et puis il a autre chose à penser… Son intervention, par exemple. Qu’est-ce qu’il va raconter… ?

- C’est enregistré ? On va pouvoir revenir et rectifier ? Monter ? Je n’ai pas eu trop le temps de préparer et…
- Mais bien sûr, Monsieur Malfort. Je me proposais même d’effectuer deux prises, avec toutes les interruptions que vous voudrez, l’une derrière le bureau, et l’autre debout, sur fond bleu. Comme ça on pourra incruster sur un fond de votre choix, ce sera comme si vous étiez où vous le souhaitez sans avoir besoin de vous déplacer. Si j’avais eu votre texte, j’aurais pu vous le passer au prompteur (il lui montre un écran affiché au-dessus de chaque caméra), mais là…
- J’ai seulement quelques notes. J’improviserai, et ce sera une très courte intervention… Par ailleurs, l’idée du bureau Empire ne me plaît pas, et d’être assis tout seul face à la caméra dans un non-décor me paraît insupportable. Non, je resterai debout. Enlevez ce bureau. On se croirait dans le bureau du maire… (qui apprécie modérément cette petite plaisanterie, même s’il y répond par un rire courtisan).
- C’est comme vous voulez, Monsieur Malfort, reprend le « technicien », qui s’affaire déjà à tirer hors du champ les meubles concernés.

  Eusèbe se place devant le fond bleu, en relisant les notes qu’il a préparées sur le chemin de

la Mairie, dans la voiture conduite par Mouchoir, et qui est sortie discrètement du garage souterrain du journal où elle était garée. Pour échapper aux journalistes. Un comble, avait remarqué Eusèbe au passage.

  Le maire et Arnaud Boufigue s’enferment dans la cabine de régie. Arnaud Boufigue règle les projecteurs pour effacer toutes les ombres, remarque qu’avec « ces caméras numériques, on n’a plus besoin de maquillage », demande quelques mots via le haut-parleur pour « une balance son », et déclare :
- Les trois caméras tournent et enregistrent. Nous ferons le montage par la suite. C’est quand vous voulez !

 
Eusèbe a toujours été ce que ses confrères appelaient (entre autres) un arpenteur, et le Dragon (avec un ricanement) un péripatéticien : il pensait, parlait et discutait en marchant. Ainsi les conférences de rédaction se passaient-elles toujours de la même manière, les rédacteurs et participants assis autour de la grande table, avec à un bout le secrétaire de rédaction et à l’autre, Eusèbe, le Patron, debout et tête baissée, mains dans le dos ou gesticulant façon moulin à vent, qui marche de droite à gauche en discutant et décidant.
C’est donc ainsi qu’il envisage son intervention.
 
Quelques instants de concentration pendant lesquels il tente d’oublier toutes ces contingences… Il repense à Arthur, à Jeanne aussi, et au fait que la terre entière va écouter ce qu’il va dire… Ce qu’il va leur dire…

 
- Concitoyens du monde…

 
Je suis Eusèbe Malfort.

Je suis un vieux journaliste que le hasard a placé dans la situation d’avoir aujourd’hui à vous informer des événements extraordinaires auxquels nous sommes confrontés.

Je n’ai pas choisi d’être ici, je n’ai été élu par aucun d’entre vous, et donc, je n’ai pas eu à me présenter à vos suffrages. Je ne défends aucun programme, je n’appartiens à aucun parti, je n’ai pas d’idées préconçues. J’ai seulement été désigné par la communauté des Nations qui a reconnu en moi un intermédiaire de fait.

 
Car, de fait, l’ensemble des nations s’est trouvé interpellé par un groupement mystérieux, qui s’est lui-même baptisé les Écolocroques et qui menace le monde tel que nous le connaissons. Pour une raison sans doute liée à un hasard géographique, ces Écolocroques ont choisi pour se manifester le canal du journal que j’ai fondé voici une soixantaine d’années.
 
C’est de cette inconfortable position que je m’adresse à vous.

 
(Eusèbe arpente toujours l’espace bleu devant lequel se trouvent placées les trois caméras. Sur chacune d’elles brille une petite lampe rouge. Il s’arrête un instant, redresse la tête et regarde la caméra centrale, et derrière cette caméra la vitre de la cabine technique. Le maire, assis un peu en retrait de la console, regarde, lui, le technicien qui manipule ses manettes, réglant le champ, l’orientation et le cadrage de chaque caméra, un casque sur la tête… Un casque ? Mais à qui peut-il bien parler dans son micro ?)
 
- Je ne sais pas plus que vous qui sont réellement les Écolocroques, ni si quelque entreprise mystérieuse se cache derrière eux. Ce dont je suis certain, c’est qu’ils disposent vraiment de moyens de destruction qui les rendent particulièrement redoutables.

Par ailleurs, ils semblent animés des meilleures intentions du monde puisqu’ils proposent rien moins que de sauver la planète de tous les risques écologiques que nous, vous et moi, lui faisons courir par notre comportement quotidien. 

  J’attends sous peu des informations plus précises qui devraient nous parvenir par le biais des deux journalistes présents à bord de l’un de leurs sous-marins.

Comme vous ne manquerez pas de l’observer, rien de tout ce que j’ai dit n’est nouveau, ni ne peut soulager les angoisses de ceux qui sont inquiets, ou conforter les certitudes de ceux qui sont déjà satisfaits : je voulais seulement me présenter à vous, vous montrer mes limites et mes possibilités.
 
Mes limites sont celles d’un intermédiaire sans autre légitimité que celle que lui a conféré le hasard et sans aucun pouvoir personnel. Je ne peux que transmettre. Pas vraiment décider. Si des décisions doivent être prises, elles seront le fait de la communauté internationale, d’une part, et des Écolocroques, d’autre part. 

Mes possibilités sont celles de parler, de vous parler pour vous transmettre ce que j’ai pu apprendre. C’est-à-dire que mes possibilités sont exactement définies par mes limites. Et que je le sais très exactement. Et qu’il faut que vous le sachiez aussi pour ne rien attendre de plus de moi que ce que je peux

 
Je ne me livrerai à aucun commentaire personnel : pris entre les positions souveraines des Nations Unies et les menaces que font peser les armes atomiques des Écolocroques, je manque un peu d’espace vital, vous en conviendrez. Je vous fais une seule promesse : celle de répercuter fidèlement les informations dont je disposerai, en modeste journaliste. Je ne me tiens pas pour un plénipotentiaire de la planète et je récuse toute revendication de pouvoir.

 
Les moyens techniques de mon journal sont bien sûr intégralement mis au service de tous. Les seules limites que je pose sont celles, évidentes, de nos possibilités matérielles. Nous ne pourrons donc pas répondre aux courriers ni aux appels téléphoniques qui nous seront adressés par des particuliers. En revanche, nous tenterons de répondre aux demandes de nos confrères du monde entier et répercuterons, comme nous le faisons depuis le début de cette affaire, toutes les informations que nous recevrons…

 
Concitoyens du monde, c’est avec toute notre bonne volonté que nous tentons de résoudre cette crise. A titre personnel, j’espère qu’elle permettra à l’humanité de dépasser ses dissensions, ses conflits, ses égoïsmes…
 
Je vous promets de tout faire pour le mieux. De mon mieux.

 
Eusèbe est vidé. Ce genre d’exercice où il s’agit de parler pour parler, sans pouvoir développer un véritable projet, sans autre but que d’exposer une image de soi à destination de l’ambition des autres (car c’est bien ce qu’il voit au travers du fait que le Président puis les Nations Unies l’ont ainsi mis en avant), ce genre d’exercice, outre qu’il lui répugne, le contraint à un effort épuisant.
 
Il s’assied donc sur le siège laissé à l’écart derrière le bureau Second Empire et s’éponge le front.

- Très bien Monsieur Malfort. Très bien, lui déclare le technicien radieux, qui a quitté sa cabine, toujours coiffé de son casque, en lui tendant un verre. Les images sont parfaites. Buvez, c’est de la citronnade. C’est toujours ce que je prends quand j’ai un coup de pompe, c’est bourré de vitamine C !!! Quand vous aurez récupéré, nous attaquerons le montage…

 
Eusèbe le regarde sans un mot, tend la main et boit…

Trente secondes plus tard, la tête posée entre ses bras croisés, il dort profondément.