logo

Et la Belgique dans tout ça ?

ET

LA BELGIQUE DANS TOUT ÇA ?
 Hier, le 21 juillet, c’était leur fête nationale…


Bien sûr, vu d’ici, des Pyrénées, c’est les Esquimaux-maux depuis l’indépendance du Congo. 
 
Et pourtant… Depuis presque trente ans que je vis sur l’impalpable frontière entre Béarn et Euskadi, il m’arrive de trouver des similitudes lorsque je vois d’aucuns candidats à la députation souffler sur des braises séparatistes pour aller pêcher des voix ou se débarrasser de cantons hostiles et ainsi se donner des chances lors d’une élection… 

 
Et je ne parle pas d’un certain Prédlarép comme dirait Zazie… Ni d’une certaine réforme constitutionnelle (merci, Jack).

 
Alors je livre à vos réflexions une vidéo fabuleuse de l’humoriste wallon François Pirette alias élu-ministre Jean-Marie Pirette ! (pourquoi Jean-Marie ?) Suis pas sûr de parvenir à l’insérer, mais je livre le lien (Ctrl+clic) :

LA VIDEO est supprimée de U-Tube (pb de droits d’auteurs avec la RTB1). Dommage

  Le double langage par lequel on pleure sur les malheurs du « pays » avant de poser des bombes, vous connaissez ? Je parlais de la Corse, par exemple, comme ça…

Merci pour ces documents, Tonton Marcel…

 
TONTON RASPOUTINE

 
Et un entretien intéressant paru dans l’hebdomadaire  « France catholique » avec Luc Beyer de Ryke, auteur de “ La Belgique en sursis”, éd. François-Xavier de Guibert, 165 pp., 15e.

 
FAUT LIRE JUSQU’AU BOUT !

 
Le mal belge
 
lundi 28 janvier 2008

La Belgique pourra-t-elle se relever de la terrible crise politique qu’elle vit depuis de longs mois
?

Avis d’un célèbre journaliste flamand et francophone… 

  Votre histoire familiale est significative. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Je suis né à Gand. Cette ville a vu naître trois hommes célèbres: Charles Quint, Maeterlinck, écrivain francophone des Flandres qui reçut le Prix Nobel de littérature (il faut relire ”La maison dans la dune” -note de Tontonraspoutine-) et De Geyter qui a composé la musique de l’Internationale. Pour ma part, je suis Flamand de langue française. Je suis né dans une ville, où la « bonne société » était divisée en salons catholiques et salons libéraux ; ils se sont ensuite mélangés face à la montée du flamingantisme. J’appartiens par ma famille à la bourgeoisie libérale : mon grand-père et mon père étaient chirurgiens. Mon père est mort jeune et ma mère s’est remariée avec un avocat professeur à l’université de Bruxelles, assesseur au Conseil d’État et bâtonnier à Gand. Mon grand-père maternel était magistrat. Je suis le « mouton noir » de cette famille puisque je suis devenu journaliste !
 
Présentateur du journal télévisé de la RTBF pendant 18 ans, j’ai été au cours de cette même période conseiller provincial de Flandre orientale et pendant 14 ans conseiller municipal de Gand où la loi m’interdisait de prononcer un mot de français.
  Que sommes-nous aujourd’hui, nous francophones de Flandre ? Rien !

Vous avez fait vos études en quelle langue ?

  À l’exception d’un passage de deux années à l’Athénée, j’ai fait mes études en français uniquement. À Gand jusqu’à la fin du secondaire puis à Bruxelles dans l’enseignement supérieur. Dans ma ville natale, j’ai commencé avec les Dames de l’Instruction chrétienne, qui était encore une école francophone, puis je suis allé chez les Frères des Écoles chrétiennes où l’on étudiait également en français. Ensuite ce fut l’enseignement public, à l’école moyenne, puis je suis entré à l’Institut de Gand, qui était une école libre mais non catholique, où les cours de latin, de grec et de français étaient donnés par des professeurs français dépêchés et payés par le Quai d’Orsay. Aucun Belge ne pourrait faire aujour­d’hui le même parcours scolaire en Flandre. Autre impossibilité : au cours de ma vie politique, j’ai été élu dans toutes les régions du pays - à Gand puis à Uccle où je suis toujours conseiller municipal. J’ai été élu comme parlementaire européen dans une circonscription qui regroupait Bruxelles, la Wallonie et le petit territoire de langue allemande. Aucun Belge ne pourrait aujourd’hui être successivement élu par des citoyens appartenant aux trois groupes linguistiques du pays. Sauf, pour l’instant encore – mais pour combien de temps ? - dans le dernier arrondissement bilingue, celui de Bruxelles-Hal-Vilvorde.

 
Comment expliquez-vous la crise politique qui a gravement affecté la Belgique dans les derniers mois de 2007

  Cette crise s’inscrit dans un long processus. Mon livre commence avec la fameuse émission de la RTBF annonçant l’indépendance de

la Flandre. En France, on a parlé de canular. Mais cette émission de fiction était plutôt un acte politique. Son animateur, Philippe Dutilleul, est connu en France grâce à l’émission «Strip-Tease»: il m’avait parlé de son projet et songeait à moi pour présenter l’émission spéciale. Il voulait faire prendre conscience de la situation critique dans laquelle

la Belgique se trouvait – et je ne pouvais lui donner tort. Mais j’étais circonspect, je craignais une «prédiction créatrice», l’annonce fictive de la séparation provoquant un choc conduisant à l’éclatement réel du pays. J’ai différé ma réponse, en pensant que cette émission ne serait pas avalisée par

la hiérarchie. Je me trompais: le présentateur en titre du journal télévisé a accepté de jouer son propre rôle dans la fiction et toute la hiérarchie a participé à l’émission. Sa diffusion a provoqué une onde de choc: 80 % des auditeurs francophones ont cru à la véracité de la nouvelle car le scénario était déjà dans toutes les têtes. Chacun savait que tous les dossiers communautaires seraient mis à plat après les élections et que, par conséquent, la formation d’un gouvernement serait ex­traordinairement difficile. L’émission n’a pas créé la crise mais elle a contribué à son emballement.

  Venons-en à ces dossiers communautaires. En France, on ne se rend pas compte de ce que peut signifier leur remise à plat.

Je commencerai par la fin. Du côté francophone, l’écrasante majorité des citoyens ne veut pas la division du pays. Les francophones, bruxellois ou wallons, veulent le statu quo et beaucoup ont la nostalgie de

la Belgique d’autrefois. Les Flamands veulent une profonde réforme de l’État. Mais la majorité des néerlandophones n’est pas séparatiste: seule une minorité -il est vrai importante- milite en ce sens. Mais l’écrasante majorité souhaite un approfondissement du confédéralisme. Or ce confédéralisme est de plus en plus un séparatisme de facto. Nombre de Flamands veulent que

la Sécurité sociale soit coupée en deux, que l’organisation judiciaire soit elle aussi scindée, certains voudraient des plaques d’immatriculation différentes pour les automobiles: la volonté de vivre séparément sous un label commun est flagrante. J’ai souvent en­tendu dire dans des milieux flamands qui ne sont pas nécessairement extrémistes: Avec

la Belgique si l’on peut, sans

la Belgique s’il le faut. Démocrate-chrétien, Premier mi­nistre pendant douze ans, père du fédéralisme, Wilfried Martens croyait que le fédéralisme était un processus qui trouverait un jour son achèvement. Il se trompait: le processus ne peut être arrêté.

  La Belgique a maintenant un gouvernement…

Guy Verhofstadt a réussi un tour de force en mettant sur pied un gouvernement transitoire: il durera jusqu’au 23 mars, date à laquelle Yves Leterme devrait lui succéder. Ce dernier, entouré d’un groupe de personnalités politiques qualifiées de « sages », est en train de préparer des réformes institutionnelles. Nul ne sait ce qui se passera lorsqu’il sera en mesure de les présenter.

  Dans l’histoire de la Belgique, quels sont les facteurs qui expliquent ce processus?

Le premier, c’est bien évidemment la révolution de 1830 et la constitution de l’État belge. À ce propos je précise que la fête nationale belge ne célèbre pas la révolution du 21 juillet 1830 mais le 21 juillet 1831, date de la prestation de serment du premier roi des Belges, Léopold Ier, marié à Louise-Marie, fille de votre roi Louis-Philippe. Il est important de souligner que cet État est né d’une révolution bourgeoise et qu’il va être gouverné en français du nord au sud: toute la classe intellectuelle, les médecins, les magistrats… sont francophones. Il n’y a pas alors une langue flamande unifiée mais des patois qui balkanisent cette partie de la Belgique. Le deuxième fait important, c’est la guerre de 1914-1918.
Avant d’écrire mon livre, j’ai rencontré des personnalités de toutes les obédiences et de toutes les communautés. Quand je parlais à des Flamands, y compris à de jeunes Flamands, tous évoquaient

la Grande Guerre. Pour résumer en une phrase sans doute excessive mais qui est pour les Flamands d’une criante vérité: sur le front, on commandait en français et on mourait en flamand. C’est pendant la première guerre mondiale qu’un petit cercle d’intellectuels flamands se lie à l’Allemagne wilhelminienne. Celle-ci pratique

la Flamen­politik: le gouverneur allemand Von Bissing crée la première université flamande à Gand: on y parle flamand mais on y pense en allemand. Cette université disparaîtra en 1918 mais dans l’entre-deux-guerres on assiste à une montée impressionnante du mouvement flamand. Certains de ceux qui avaient collaboré avec les Allemands pendant la guerre de 1914-1918 reprendront la politique de collaboration pendant la seconde guerre mondiale – par exemple Auguste Borms, fusillé en 1946. Après

la Libération, la répression sera dure et les blessures resteront profondes dans le mouvement flamand.

  Il y eut des collaborateurs, non des moindres, chez les francophones !

Léon Degrelle fut le chef de la division SS-Wallonie. Mais que reste-t-il du rexisme aujourd’hui? Rien.

La Collaboration flamande, quant à elle, n’était pas liée à un homme mais elle est beaucoup plus profonde et étendue que

la Collaboration francophone.

  Vous accordez une grande importance à l’éclatement de l’Université de Louvain…

Que l’on soit catholique ou non, le traumatisme créé par la division entre l’Université de Louvain-la-Neuve et l’Université de Leuven reste profond. Louvain était une des plus prestigieuses universités catholiques du monde! Souve­nons-nous du slogan de l’époque qui est aujourd’hui repris: Franse ratten rol uw matten (rats français roulez vos tapis!) On a divisé la bibliothèque en numéros pairs et impairs - les uns allant aux francophones, les autres aux néerlandophones. Péché contre l’esprit!

  La monarchie maintient malgré tout l’unité?

C’est vrai et c’est faux. Je reprends la formule célèbre d’un ancien Premier ministre socialiste, Achille Van Acker, qui était très hostile au roi Léopold pendant la Question royale: « La Belgique a besoin de monarchie comme de pain». Sans monarchie,

la Belgique cesserait d’exister dans les huit jours. En République, se poserait immédiatement la question du chef de l’État: un président wallon, flamand, bruxellois? Cela dit, la monarchie ne suffit plus à préserver l’intégrité de

la Belgique. Nous sommes dans un régime de particratie absolue. Le roi ne nommera jamais un ministre qui n’aurait pas l’aval des partis. Le roi Albert n’a pas l’influence qu’avait le roi Baudouin grâce à l’expérience qu’il avait acquise au cours de son long règne. Le roi des Belges est en mauvaise santé et sa succession n’est pas assurée car le prince Philippe a débordé de son rôle, par exemple en critiquant le Vlaams Belang, en signant un document patronal ou en prenant publiquement à partie des journalistes flamands. Pendant

la Question royale, 70 % des Flamands étaient favorables à la monarchie, alors que maintenant une importante minorité souhaite une République flamande.
Bruxellois et Wallons ne s’aiment pas beaucoup. Les Flamands considèrent que Bruxelles est la capitale de

la Flandre et ils voudraient partir en annexant la ville et en accordant des facilités aux francophones bruxellois. Le morceau est sans doute trop gros, mais l’intention est clairement exprimée. Les francophones constituent entre 85 et 90% de la population –dont 44% sont d’origine belge. La proportion des immigrés, dont beaucoup sont citoyens belges, est donc importante. Cela permet aux Flamands d’affirmer que Bruxelles est une ville multilingue dans laquelle on compte 10% de néerlandophones mais aussi des anglophones, des arabophones, etc. Pour eux, c’est une grande ville internationale en territoire flamand. Tout cela est exagéré mais il est vrai que Bruxelles est sur la ligne de front. Nous avons autour de Bruxelles les communes «à facilités». Bruxelles est totalement encerclée par des territoires flamands et les communes «à facilités» sont composées d’une très forte majorité de francophones (entre 70 et 80%). Jusqu’ici ils disposaient de «facilités linguistiques» en matière administrative, juridique et politique (voter par exemple pour des candidats francophones). Mais les Flamands les remettent en question et de toute manière exigent que les délibérations municipales soient prises en langue flamande: s’il y a un mot de français, les décisions sont annulées par

la tutelle. Frank Vandenbroucke, le ministre flamand de l’éducation, qui est socialiste, écrit que la loi ne lui permet pas encore de régir l’usage de la langue dans le domaine privé. Je connais des communes où les commerçants ne peuvent pas présenter leurs produits en français et où il est interdit de vendre un terrain à une personne ne connaissant pas le flamand. À Fouron, il a été décrété que l’usage du français constituait un «trouble à l’ordre public». Voilà où nous en sommes. Pour en revenir à Bruxelles, je remarque que la capitale est prise dans le mouvement général de communautarisation: les Bruxellois se sentent avant tout bruxellois, plus que belges. Certains d’entre eux souhaitent que leur ville devienne un district européen.

La Wallonie n’est pas aussi unie qu’on le croit. Si

la Flandre fait sécession, il y aura une République flamande et non une unification avec

la Hollande. La province wallonne du Luxembourg est attirée par le Grand Duché alors que les Liégeois sont francolâtres.

  Comment voit-on cette crise dans les institutions de l’Union européenne?

Avant d’écrire mon livre, je suis allé au Comité des régions où l’on m’a tenu des propos officiels qui ne me renseignent pas vraiment sur la politique européenne: «On encourage les régions mais dans le cadre des États» m’a-t-on dit. Mais si j’en juge d’après un entretien avec Hubert Védrine, la Commission, en encourageant financièrement les régions, a «joué avec le feu». Aujourd’hui, devant ce qui se passe en Belgique, elle est inquiète. Elle se souvient que son siège se trouve à Bruxelles. On la sent prise entre son désir de régionalisme et la crainte de voir des mouvements nationalitaires tels les Catalans et les Basques durcir leurs revendications. «L’Europe aux cent drapeaux» voulue par l’indépendantiste breton Yann Fouéré est une image poétique, mais aussi l’incertitude attachée au morcellement et à l’éclatement des Nations qui transformerait l’Europe en habit d’Arlequin.

L’AGRESSION FAITE À MADO / P3C1E25

P3C1E25 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 25)

  N°170 / L’AGRESSION FAITE À MADO / P3C1E25

 
C’est l’histoire où, de retour chez Mado où il tient ses quartiers, le commissaire Ravot assiste à l’agression dont elle fait l’objet de la part de Humevesne et de Suceprout qui tombent sur un os. Où l’on évoque la « méthode Ravot ».

  Vendredi 10 juin
Le soir
Saint Tignous sur Nivette

 
Amaïa leur a dit d’attendre demain pour poser des questions et tenter de comprendre. 

  Ils sont donc repartis, accompagnés par Victor jusqu’au journal. 

 
Et puis ils ont longuement parlé, à trois, tenté de se faire une idée cohérente de ce qu’ils ont vu.

  Lepif et Amélie essaient vainement de hiérarchiser ce qu’ils ont vu de plus invraisemblable. Amélie a « du travail pour au moins un an », avec les prélèvements qu’elle s’est empressée de mettre au frais dans le frigo du commissariat. Ce mucus, en particulier, l’intrigue : si elle a bien compris, il aurait servi de réserve d’oxygène à Arthur pendant près d’une heure d’immersion, selon les dires du commissaire.
 
Et puis ils sont arrivés au commissariat, et là, Ravot a découvert qu’il devait répondre à quelques interpellations de sa hiérarchie, qui lui reproche son zèle excessif à persécuter des notables du lieu, « zèle qui semble s’être terminé par la mort de l’honorable directrice d’une usine de la région »… 

  Les cons, s’est-il contenté de grommeler en expédiant une copie de la mise en demeure, par fax, au Procureur.

 
- Les enfants, je crois que ce soir il serait profitable à tout le monde de faire relâche, finit-il par dire à Lepif et à Amélie. Vous avez besoin que l’on vous fiche la paix pour quelques heures. Et moi aussi, je l’avoue. Tout ça, c’est beaucoup. Martial va prendre la permanence. Je rentre chez moi, vous savez où me trouver. Sauf urgence, on se rejoint ici demain matin à huit heures. Et à neuf heures, nous redescendrons faire le point avec les Malfort, si Arthur a récupéré un peu…

   Et à peine rentré :
- Ah, Mado, vous n’imaginez pas ce qui peut se passer sous les évidences… Donnez-moi un chocolat chaud, j’ai froid…

 
Il n’y a personne à cette heure-ci et la fatigue ouvre la voie aux confidences. Mado vient s’asseoir à la table de Ravot et dépose deux tasses fumantes, une pour lui, une pour elle…

  - Mais, commissaire, j’ai moi aussi quelques idées souterraines…
- C’est vrai, sourit Ravot. Madelin Picaillon, docteur en droit et avocat stagiaire, Zézette pour les intimes du Bois… Mado depuis son arrivée à Saint Tignous sur Nivette, retour du Brésil où elle est devenue Madame Madeleine Picaillon. Mais dites-moi, sans vouloir être indiscret, qu’est-ce qui vous a fait atterrir ici ?
- Je vois que vous êtes encore mieux informé que je ne le pensais, commissaire, je pourrais dire que j’y suis venue parce que vous y étiez et que je connaissais votre… largeur d’esprit, mais non, j’ignorais, et vous aussi, que vous seriez nommé ici il y a cinq ans lorsque je me suis installée…

 
La porte s’ouvre à la volée. Mado se lève, se retourne et se retrouve face au taser que Humevesne lui brandit sous le nez. Suceprout suit, en retrait, un méchant vilain colt pointé droit sur Ravot :
- Bouge pas, fais pas le con ou j’te fume, connard…
  Ravot dans la pénombre se dit qu’avec de la chance ces idiots ne l’ont pas reconnu. Ils portent de beaux costumes tout neufs, mais comment sont-ils dehors ? Il les avait laissés en garde-à-vue au commissariat ce matin… Alibi…Mais il n’a pas dit de les relâcher… Si c’est encore un coup de Pélot, ça va fumer…
 

En attendant, il se tasse dans son coin…

  - Alors ma grosse, la Zézette à son papa Lepif a mouchardé les potes ? J’aimerais bien te les couper…
- Mais c’est déjà fait, enchaîne Mado qui n’a pas l’air aussi inquiète qu’elle le devrait…
 - Tu sais que t’es vraiment une marrante toi, la bite de Lepif au cirage. On en a parlé dans le temps, c’était la légende chez les Hommes. J’imaginais pas que c’était vrai, continue Humevesne en grinçant presque des dents. En attendant, j’ai bien envie de te peler les nichons. Un p’tit coup de ça (il agite son taser sous le nez de Mado) et on sera peinards pour finir tes opérations, non ? Qu’est-ce que t’en penses, morue ?
- Et Monsieur qui se planque là au fond nous refilera son larfeuille à dollars et même le code de sa carte de crédit si on lui demande gentiment, poursuit Suceprout en redressant le museau noir de son pistolet…
- T’as fermé la boutique ? demande Humevesne par-dessus son épaule…
- Natürlich, comme on dit à Pékin… Alors, ton portefeuille, bourgeois…

  Ravot se réjouit, pour une fois, de s’être encombré de son arme de service. En fait, comme il déteste ce poids mort, il se contente, d’un petit pistolet, léger et très plat, pas très puissant, mais qui peut faire très mal dans une bagarre de rue quand il est bien manié.

  Il bredouille des mots sur un ton de fausset, et sort son portefeuille dans lequel, en fouillant dans sa poche, il a glissé son arme. L’autre lui tend la main, et le coup de feu claque. Suceprout surpris par une balle dans l’épaule, sent retomber son bras, inerte. Ravot, sans hésiter, tire sur l’autre rufian qu’il atteint au poignet au moment où lui-même le braquait avec son taser. Humevesne, sous la douleur et l’impact de la balle, lâche son arme, maintenue par le pontet, pivote autour de son index, et la décharge part en l’atteignant au pied. Humevesne se tétanise et tombe d’une masse.

 
- Bande de cons, conclut Ravot, tandis que Mado achève de désarmer Suceprout et va rouvrir sa porte.
- Va appeler Martial qu’il enchriste ces deux balaises… Au fait, connard, c’est Pélot qui vous a relâchés ?
- Vous… Oh merde, on est maudits ! C’est pas humain un tel manque de bol…
- Ce coup-ci vous êtes bons. Tentative de meurtre avec sévices et actes de barbarie, et menace de mort sur un officier de police dans l’exercice de ses fonctions… A moins…
- A moins ?
- Va te faire soigner, on verra ça demain… Ce soir, j’en ai ma claque.
  Le pimpon de la sirène…
- On ne peut pas vous laisser seul deux minutes, commissaire, remarque Martial. Mais qu’est-ce qu’ils fichent dehors ces deux oiseaux ?
- Pélot… dit Ravot…
- Tsss… dit Martial…
- Oui, dit Ravot… Bon vous les embarquez, passage à l’hosto en chambre surveillée. Ce brillant animal a une balle dans l’épaule. Il ne braquait avec ça (il montre le Colt que Mado tient encore et tend à l’inspecteur. Et l’autre se proposait d’assommer Mado avec ça (il montre le taser) avant de lui tailler les nichons en pointe. Mais il est tellement con qu’il s’est envoyé la décharge dans le pied quand il m’a menacé pour défendre l’autre oiseau. Il a une balle dans le poignet…
- Votre petit 6,35 ?
- Oh, c’est bien suffisant pour la chasse aux merles… Mado ? on casse la croûte ?
- Un bourguignon d’hier, avec son Beaujolais, ça vous va ?
- Un Graves, Mado, ce soir. J’aurai besoin d’un peu plus de corps dans mon verre.
 
Ravot s’était installé chez Mado le jour même de son arrivée à Saint Tignous sur Nivette. 

  Bien sûr, elle l’avait immédiatement reconnu.

 
Bien sûr, il avait feint de ne pas la reconnaître.

  Bien sûr, elle avait cru qu’il ne la reconnaissait pas.

 
Et puis, il avait été « sollicité » : le maire, le Conseiller en matière d’économie électorale, dont il connaissait le comportement opportuniste, sinon collaborationniste, vis-à-vis des Numéros qui avaient ici même démarré l’offensive des Écolocroques… Pour avoir la paix, il avait pour de bon pris pension dans le petit studio que Mado lui loue, depuis, au-dessus du bar. Pension complète, Mado est devenue sa logeuse. Il occupe « sa » table au bar, discrète, tout au fond, où il mange le plus souvent, où il petit-déjeune toujours (quand il a le temps de petit-déjeuner), où il dîne parfois le soir, selon l’heure, en salle ou d’un plateau que Mado lui prépare et qu’il monte chez lui. Elle entretient son linge et s’occupe de son ménage, dans la plus grande discrétion, toujours.

  Il a installé sa bibliothèque, ses disques, son écran de télé et son fauteuil, ses films enregistrés et sa table de dessin devant laquelle il passe de longues soirées de réflexion lorsqu’une affaire le préoccupe…

  Il vient justement d’achever un lavis qui lui a demandé beaucoup de travail, où il représente l’assassinat d’Edmonde de la Vorme Séchée. Ce grand dessin fait suite à celui qu’il a déjà réalisé, après l’assassinat de Tomie la Louve, et il tente de mettre en place sur une autre feuille de canson la fin terrible de Birke, coupée en deux par le Crabe. Ça lui rappelle une histoire de Dahlia Noir[1]

  Il a souvent observé que dessiner des évènements auxquels il a assisté lui permet de prendre conscience de détails qu’il avait enregistrés sans s’en rendre compte, et à plusieurs reprises, cela lui a permis de retrouver LE détail crucial à partir duquel une enquête a basculé. Le lavis exige une certaine spontanéité et Ravot le « travaille à l’envers », comme il le dit lui-même lorsque (très rarement) il en parle : plutôt que d’employer ses encres diluées pour, au pinceau, ombrer et modeler un dessin préalable qu’il aurait réalisé à la plume, au crayon ou au feutre, il jette sur sa feuille de larges volumes d’espaces plus ou moins sombres qui mettent en place la scène qu’il veut représenter, et à partir de cette impression générale, il va « descendre dans le détail », en recherchant « ce qui lui manque plutôt que ce qu’il sait », c’est-à-dire, en ignorant les évidences. Avec ce résultat paradoxal d’un portrait d’où le regard sera absent, mais où il aura précisé jusqu’au plus infime détail l’implantation des sourcils ou la position d’une mèche de cheveux, ou même une ride d’expression un peu particulière. Avec plus de netteté que sur la photo qui se trouve dans le dossier correspondant.

  C’est ainsi qu’il a retrouvé, non, qu’il retrouve… ce visage dans la foule, derrière la Vorme… mais oui, c’est bien celui de Humevesne ! Demain, il regardera le film…

[1] Le 15 Janvier 1947, dans un terrain vague de Los Angeles, est découvert le corps nu et mutilé, sectionné en deux au niveau de la taille, d’une jeune fille de vingt-deux ans, Betty Short, surnommée le Dahlia Noir. Son meurtrier ne sera jamais retrouvé.

LA GUERRE / P3C1E45

P3C1E45 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 45)

  N°190 /  LA GUERRE / P3C1E45

 
C’est l’histoire où Jules Mouchoir est fasciné par la beauté goum de Nouye. Et où l’on décide de faire la guerre.

  Mardi 14 juin
8 heures
Salle de réunion de la Lanterne du Fort.

  Mouchoir est fasciné. 

  Depuis que la réunion est commencée, il n’a pas quitté Nouye des yeux. 

 
C’est la première fois qu’il voit une fille goum. 

  Il en connaît l’existence, mais il n’est jamais descendu à Agotchilho : sa modestie, son sens du devoir, un certain fond de culpabilité aussi, l’ont toujours retenu d’exprimer sa curiosité et maintenu à son poste de « gardien du temple », comme il le dit lui-même avec une certaine autodérision.
 
Mais il sait, pour avoir parlé longuement avec M’me Marty (appelle-moi Jeanne, lui répète-t-elle à tout bout de champ) (la tutoyer alors qu’il n’a même jamais imaginé l’appeler, « le Dragon », fut-ce en son for intérieur !), il sait qu’en bas, tout le monde se promène à poil, qu’on y mange et qu’on y fabrique de la soupe (Victor leur en apporte régulièrement), et que c’est un refuge très sûr. 

  Et une « bibliothèque » incroyable. 

 
Alors, il répond qu’il descendra « lorsque tout cela sera terminé », avec un geste vague qui désigne les « évènements », anciens et nouveau, les flèches qui tuent, les menaces et les enlèvements, les enfants qui naissent, les drogues qui rôdent, le tout pêle-mêle englobé dans un geste vague…

  Pour lui, Nouye, c’est de l’exotisme à l’état pur.
 

Oh, elle s’est habillée, bien sûr, pour venir à cette réunion, une combinaison blanche qui doit servir aux ouvriers de l’usine d’en bas, mais elle porte à la main l’étrange bâton d’ivoire de mammouth dont M’me Marty lui a dit qu’il constituait une arme redoutable. 

  Et son visage est impassible. 

 
Ses yeux insondables regardent de très loin, sous leur bourrelet frontal marqué, mais sans disgrâce, plutôt comme le ferait un trait d’accentuation que comme une marque primitive. L’ovale de la face se trouve équilibré entre des pommettes hautes et une mâchoire forte, centré sur un nez puissant, mais sans excès, qui surplombe des lèvres pleines, gourmandes… Et silencieuses. Le tout sous une chevelure curieusement coiffée, à l’Africaine, en petites nattes tressées au milieu de carrés de cheveux…

  Mouchoir est fasciné.
 
Balancé entre l’admiration purement esthétique qu’éveille en lui la force dynamique du corps énergique, mais gracieux que laisse deviner la combinaison, la peur sourde que génère sa timidité native et que renforce le silence calme qui émane de celle dont il connaît le caractère taciturne, et un désir inavoué mais affleurant, tout nouveau chez lui…

  Et cette peau laiteuse qui ne voit pas le jour…

 
Elle se tourne vers lui et le regarde à son tour, comme si elle avait perçu l’intensité inhabituelle du regard qui se veut pourtant discret de Mouchoir.

  Il détourne hâtivement les yeux, gêné de sa propre indiscrétion.
 

S’est-il trompé, ou bien lui a-t-elle souri ?

  On a un petit peu attendu que les flics arrivent. 

 
Arthur et Rébéquée sont restés en bas avec Amaïa et le météorologue…

  Et ils sont entrés tous les trois, Ravot, Lepif et Amélie.
 
Bien sûr, avec son œil expérimenté de secrétaire de rédaction, Mouchoir avait noté l’absence de Clèm qu’il n’a pas revue depuis son accouchement d’hier matin.

  Mais ça, c’est normal.

 
Alors, on a discuté.

  Et c’est comme cela que l’on a décidé de faire la guerre.
 

LA BARBE DE FILOCHARD / P2C2E8

P2C2E8 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 8)

  N° 109 / LA BARBE DE FILOCHARD / P2C2E8

 C’est l’histoire où nous suivons le parcours militant de Gertrude, et où nous apprenons de subtiles informations au sujet du fonctionnement de SUPER TROC, des rites de

la NOUVELLE RÉNA,  et sur la barbe de Filochard.


( J’ai rencontré quelques difficultés à classer dans l’ordre les notes de bas de pages. Toutes mes excuses)

Mardi 3 mai
9 heures
Saint Tignous sur Nivette

  Alors, Gertrude, après quelques larmes versées d’amour et de regrets pour l’Homme ainsi en allé, tel le marin dans l’aube froide, affronter les tempêtes du siècle ingrat, Gertrude, alors, s’est mise au travail, remontée comme la pendule de salon de feu sa tante Henriette, la pendule en biscuit (un Saxe, disait la tante, un vrai Saxe) qui représentait un berger au teint de roses penché sur une « accorte bergère » décolletée jusqu’au ras d’un mutin téton du même rose que les joues roses du berger, celles-ci sans doute empourprées par l’émoi de découvrir celui-là. Et que Gertrude remontait (la pendule, pas le téton, vu qu’à son âge d’alors, de téton elle n’avait point encore) avec  le feu aux joues (les siennes) parce que c’était interdit par la tante qui se réservait l’exclusivité de l’opération sous prétexte que la clé était trop grosse pour le petit ressort. Ce que l’innocente Gertrude en cette prime époque de sa vie n’interprétait pas (pas encore) avec le mauvais esprit métaphorisant de certains lecteurs de ma connaissance. 

 
D’ailleurs, pourquoi pense-t-elle à la pendule de la tante Henriette en remontant la rue du Fort vers le faubourg voisin du quartier des Six Mille ? Ça n’a strictement aucun rapport. Mais Gertrude cultive farouchement ce « don de sans rapports » parce qu’elle sait qu’il lui est naturel, consubstantiel, et qu’il traduit sa relation directe aux zastres zet zaux choses. Elle appelle ce don son « inspiration cosmique ». Et c’est ce qui la rend supérieure à tous les René et Eulalie de tous les Mouvements du 18 août du monde. Même que Sri Mardouk Shankara lui a dit qu’elle a raison de ne pas se laisser faire et de continuer à penser que les revitalisants biotoniques doivent être dynamisés en lune rousse… Alors, hein…

  Elle s’est mise en tenue de ménagère-qui-va-faire-ses-trocs en fin d’hiver : bottes fourrées, jeans, gros pull et parka ; grand panier et bons d’échange visés par le contrôleur du magasin pour ce qui est des machins dont elle cherche à se débarrasser et qu’elle ne peut pas emmener (comme les dix tomes du Larousse universel édition 1960 qui encombrent sa bibliothèque, ou le chauffe-mains électrique pour les pieds qu’elle a hérité de sa maman), des sous pour ce qu’elle achètera à des troqueurs maraîchers ou fabricants de nouilles ou de jambon, réduits à troquer contre de l’argent, les pauvres ; sa carte et son carnet de troc pour valider ses acquisitions et enregistrer les adresses de livraison des fournisseurs et les éventuelles adresses où livrer ses dicos (mais elle a aussi un stock de moufles tricotées de sa main en laine brute bio « naturellement » hypoallergénique (c’est parce qu’elle a la peau fragile qu’elles lui donnent des plaques rouges, comme elle l’a expliqué aux autres membres de l’atelier tricot de
la MJC), douze sculptures en terre cuite (au feu de bois) qu’elle a réalisées à

la MJC l’an dernier avant que le feu de bois ne se communique à l’atelier, et vingt numéros du Burlatrri, le journal des Naris de Varochaix, qu’elle n’a jamais lus (état neuf) puisqu’elle ne parle pas béarnais), et tout ça en fonction du temps qui, ma bonne dame, n’est pas bien terrible allez, on parle encore d’une tempête de neige pour la semaine prochaine…

 Et surtout le carnet de bons de ristourne de 20 % destinés à l’aider à convertir un maximum de troqueurs anonymes au credo de

la Nouvelle Réalité Naturelle.

 Argument majeur que lui a fourni en avant-première Sri Mardouk Shankara en partant : tous ceux qui auront rempli la souche correspondant à ces bons et l’auront remise dans l’urne disposée à cette fin dans

la Salle de Troc recevront « une formation personnalisée » qui leur permettra « en 3 jours et sans effort, de progresser dans le Bien Naturel Universel » et de « transcender les difficultés liées aux malheurs climatiques que l’obstination sournoise de quelques uns ont attirés sur le monde ». Formation rémunérée… Comme les premières réunions qui y sont liées… Parce que, pour cette première fois, ils recevront le bon avant d’aller à la réunion.

  C’est compliqué (a remarqué Gertrude).

  Mais non (a rétorqué Sri Mardouk Shankara).
 

La MJC étant fermée le mardi matin, Gertrude s’est décidée à commencer sa journée par le Super Troc. Bien sûr, « avant », elle n’allait jamais à l’exécrable hypermarché Auclerc (ou Lechan, elle ne sait plus) qui avait précédé sa fondation, mais elle avait apprécié ce concept de relation d’échanges directs entre producteurs et consommateurs qui rejoignait les principes de base de

la Coopérative Bio à laquelle elle avait participé jadis, alors qu’elle était secrétaire du
Mouvement du 18 août. D’autant plus que ce concept était l’œuvre de Sri Mardouk Shankara…

La retraite qu’elle s’était imposée il y a deux ans de cela, après ce qu’elle appelait le « coup d’état des Malfort » qui avait amené la disparition des Écolocroques si évidemment calomniés par une presse « aux ordres » l’avait empêchée de s’y rendre de manière assidue, mais les quelques rares visites qu’elle y avait faites et l’atmosphère de ferveur troquiste qu’elle y avait trouvée l’avaient convaincues de la justesse et de la générosité de l’idée. 

  Elle se souvenait, avec une émotion toute particulière, des larmes de joie de cette pauvre femme, réduite au chômage par la rigueur du climat et l’inadéquation de son emploi (elle travaillait dans une fabrique de maillots de bains qui n’avait pas su se reconvertir au rafraîchissement climatique), et réduite au veuvage par la mort de son mari, gelé avec beaucoup d’autres sur l’autoroute après les premières tempêtes de neige qui avaient suivi les « évènements ». Après tant de souffrances, elle était enfin parvenue, pour chauffer ses cinq enfants, à troquer le joli diamant de sa bague de fiançailles contre un stère de bois. Larmes de joie citoyenne devant le triomphe du chauffage écologique sur la futilité.

 
Mais sa Mission et le départ de Sri Mardouk Shankara la libéraient de sa retraite et la relançaient sur

la Voie Militante qui constituait sa vraie vocation.

Cette Voie s’ouvre sur le parking, à cette heure désert, de Super Troc.
  Ne s’y trouvent que les quelques véhicules des employés chargés d’effacer les tableaux d’offres de la veille et de cirer les sols ou de nettoyer les vitres. Il est impératif que les marbres des halls d’entrée soient impeccables, que les barres de cuivre et de laiton des portes coupe-feu et des passerelles soient rutilantes, que les lustres et les lampes des consoles de transactions soient éclatants, que les pupitres soient comme neufs, que les lustres scintillent…

  Quelques voitures également, celles des cadres et des infographistes qui, cette nuit, ont mis en œuvre la campagne qui s’affiche maintenant en ville (la camionnette des afficheurs chargés de décorer la ville vient de rentrer et celles destinées aux villes voisines sont presque toutes parties).
La grosse Audi de Daniel Forpris bénéficiant du privilège des cadres sup est sagement rentrée à l’abri du hangar des réserves numéro un rendu disponible par le principe du troc. 

 
Le hangar numéro deux a été consacré aux installations d’impression rapide qui permettent de répondre instantanément aux exigences marketing. Les chariots élévateurs y promènent les rouleaux de papier destinés à l’alimentation des tables traçantes et des plieuses immenses qui préparent les affiches.

  L’enseigne géante Super Troc vient d’être descendue des deux structures métalliques qui la supportaient au-dessus de l’entrée principale, et Gertrude doit attendre quelque temps qu’une grue imposante ait mis en place la gigantesque lyre en tôle peinte d’un noir de velours où de multiples lampes à éclat viendront jeter leurs feux dès ce soir : d’abord une séquence d’allumage aléatoire qui la fera scintiller dans la nuit, puis trois allumages simultanés successifs, trois appels comminatoires irrésistibles qui alterneront avec le clignotement ininterrompu de l’enseigne sous-jacente qui affirme, en lettres de néon blanc, que C’est tout naturel .

 

Lorsqu’elle peut enfin entrer, Gertrude doit montrer patte blanche pour être admise dans le saint des saints de la vaste Salle de Troc où se presseront tantôt les troqueurs : le badge que lui a donné Sri Mardouk Shankara (mais ici, elle dit Arnaud Boufigue, bien sûr) fait merveille et elle suit « l’agent » qui la conduit jusqu’au bureau où elle pourra faire la connaissance de Daniel Forpris qu’elle n’a pas encore eu l’occasion de rencontrer, même si Sri Mardouk Shankara lui a à maintes reprises parlé de son adjoint.

  Elle traverse donc cette salle qu’elle connaît pour l’avoir quelque peu pratiquée, avec sa « Corbeille » où s’effectuent les trocs locaux amiables (botte de radis contre moufles tricotées), dans le joyeux brouhaha des courtiers qui gueulent les offres aux afficheurs perchés sur la passerelle métallique où s’affairent deux agents d’enregistrement qui les inscrivent (à la craie, s’il vous plaît !) sur le vaste tableau vert ligné de blanc qu’ils parcourent perchés sur des escabeaux montés sur roulettes ! L’ambiance de Wall Street à Saint Tignous sur Nivette ! Les émotions de Rockefeller offertes aux chomedus de partout moyennant 10% des évaluations. Le Luxe. La Merveille.

  Et puis, bien sûr, les deux cent cinquante consoles de transaction informatique réparties dans la salle pour les courses habituelles, directement reliées aux terminaux des lieux de stockage des fournisseurs sélectionnés, commandes validées par carte de crédit « maison » pour livraison à domicile ou via un stock de proximité où elles seront centralisées et assemblées. Si le temps le permet. Mais ça, sauf mauvaise foi absolue, personne ne pourra le reprocher à Super Troc… L’essentiel est que chaque console se trouve discrètement éclairée par sa lampe de bronze « copie de l’authentique modèle des banquiers américains d’avant 1929 ».

  Gertrude suit son guide dans l’escalier aux rampes de laiton poli qui conduit à la passerelle du tableau d’enregistrement (émotion secrète du profane qui aborde un lieu sacré)…

 
Et elle découvre que, tout au bout de la passerelle, et donc au-dessus des lustres à pendeloques de cristal qui donnent presque à la salle une allure Grand Siècle, l’escalier se poursuit jusqu’à un étage que l’on distingue à peine depuis la salle, tant sa couleur et celle de ses vitres sont choisies pour rester aussi neutres et impersonnelles que possible. 

  La rampe de l’escalier est d’ailleurs en tube d’acier noir très ordinaire : plus de décor,  on entre dans l’Efficience… 

 
Un couloir s’ouvre devant elle. 

  Gertrude se retourne, pour jouir du coup d’œil d’ensemble qu’elle a sur

la Salle de Troc depuis cet observatoire privilégié : les affiches publicitaires des fournisseurs ont été enlevées et on est en train de les remplacer par les trois sur quatre

C’est tout naturel

  Mais ici, une grande place est laissée à cette affiche où… Mais oui, ce visage… C’est Finette !!!

  Et Gertrude s’exclame, le doigt tendu, avec la joie de celle qui vient de retrouver une vieille copine d’école : Finette !!!

 
Elle se dit même que le mec là-dessus est pas mal du tout et qu’elle serait curieuse de voir ce qui se passe en dehors du champ de l’image pour qu’elle soit aussi chavirée, c’est vrai quoi, il doit lui faire un truc pas possible, genre fourchette à huîtres, caviar à moustaches ou pince à escargot baveuse pour qu’elle prenne cet air ravioli[1], mais bon, hein, ça n’empêche qu’elle serait bien contente de la retrouver même si elle les a laissés tomber quand ça a commencé à sentir la friture, son truc des Écolocroques… Finette, ouahhh !!!  

  Enfin, c’est pas tout ça, mais son guide s’impatiente et la tire par la manche en lui montrant la porte du bureau de Daniel Forpris, justement que c’est la première à droite et que les fenêtres dans le mur doivent donner en plein sur

la Salle de Troc.Forcément. Pour surveiller. 

  La porte est marquée d’une plaque « Executive Director, Daniel Forpris ». Ouverte (elle a frappé, quand même), elle donne sur une grande pièce à peu près vide, avec, au fond, un vaste bureau qui porte un petit écriteau « Executive Director », derrière lequel l’accueille, à demi soulevé de son siège par une courtoisie aussi sincère que son sourire est rapidement affiché, un homme jeune dont le jeune front, plissé par les soucis de la responsabilité et de l’efficience semble porter le sceau décidé de l’« Executive Director ». 

  Mais ce front se détend lorsque Gertrude, un peu intimidée par cet étalage d’identité professionnelle forte, lui bredouille qu’elle est envoyée par Sri… pardon, par Arnaud Boufigue au sujet de

la Nouvelle Réalité Naturelle…

  Ce n’est qu’alors que Gertrude aperçoit le badge « Executive Director » qu’il porte à la boutonnière…

  Bon. On cause.

 
Daniel Forpris est efficace. Pardon : efficient.

JCD (Jeune Cadre Dynamique) remarqué pour être tout particulièrement IDE (Intelligent dans l’Efficience) à sa sortie d’HEC (Hautes Etudes Commerciales), il a enrichi son CV (Carte de Visite. Ici, ça veut dire : Carte de Visite. Si.) par un parcours complet autant que rapide et ascendant (et bien sûr sans fautes) au sein des EM (Etats-Majors, encore appelés Centrales) des principales chaînes de GMS (Grandes et Moyennes Surfaces) : adjoint à la DF (Direction Financière) d’Auchan, il est devenu, après un séjour d’un an, adjoint à

la DRH (Direction des Ressources Humaines) de Carrefour, avant de passer à la très recherchée (et très secrète) DM (Direction Marketing) de Leclerc. C’est là qu’il a pressenti l’importante mutation qu’apportait le projet ST (Super Troc) d’Arnaud Boufigue qu’on l’avait chargé « d’étudier avec bienveillance parce que soutenu par de gros investisseurs » et qu’il a rejoint dès qu’il l’a pu, c’est-à-dire tout de suite. Après un stage lourd de six mois auprès d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qui l’a ainsi intégré dans le très secret OSARM (Organisme Spécial d’Action Régulatrice Mondiale)[2].

Comme il se doit pour tout cadre supérieur qui se respecte. Chutttt….
  A part ça, il a trente deux ans, trente deux dents blanches, et il est très mignon. Ainsi qu’en juge Gertrude qui s’est fait refaire quelques quenottes à grands frais l’année précédente.

  Et sur son bureau s’étale le matériel marketing de base que lui a laissé son patron : un Arnaud Boufigue affairé (le Patron n’a pas besoin de démontrer son efficience ; il peut être simplement affairé, voire préoccupé), alors qu’hier soir il partait inaugurer le Tapas’Embal’ de Saint Tignous :
- Tu m’étudies tout ça pour avant-hier. Tu auras carte blanche pour appliquer les consignes incluses dans les dossiers et utiliser les aides qu’on t’enverra, tu sais d’où…

  Mais il n’a pas précisé quelles seraient ces aides :

la Volonté du Patron doit être décryptée pas son Bras droit. C’est cela l’Efficience.

  En l’occurrence, il avait reçu à trois heures du matin les éléments publicitaires de base (ektas, fichiers info, chartes graphiques, docus photos, textes et MP3, formats, amorces de maquettes) à finaliser pour le lendemain, ce qui lui avait permis de convoquer les infographistes et publicitaires d’astreinte (tous, en gros : avec les pompiers c’est eux qui sont toujours d’astreinte à Super Troc).

  Il avait compris qu’il s’agissait d’un gros truc (pub mondiale !) dont l’objectif serait de « régir la pensée du troquiste » en « l’unifiant » de manière « universelle ».

 
Pas moins. 

  Et ça, c’est signé « OSARM »…

Il avait donc également pris connaissance du mail confidentiel qu’Aloïs Guétotrou-Kifumsec lui avait envoyé dans un espace discret d’un serveur particulier, de ceux qui ne laissent pas de traces…

 
Et ce matin Arnaud lui adresse Gertrude pour l’assister… Se fiche de moi, pense Daniel Forpris qui connaît de Gertrude ce qu’il lui a déjà dit de sa « logeuse » : se mène à la braguette, parfait « témoin idéologique » de ce qu’aurait pu être l’Écolocroque de base… 

  Parce que, bien sûr, Arnaud lui a parlé de son engagement chez les Écolocroques. Comme ça, en passant, et sans entrer dans le détail, comme d’une opportunité de carrière qui s’est terminée en impasse mais lui a laissé « quelques contacts intéressants » (en particulier à l’OSARM) sur lesquels « rebondir » et qui lui ont été bien utiles pour créer Super Troc…

  Mais quand même, Gertrude, pour un « gros truc »…


A moins que… Témoin idéologique de base de la Nouvelle Réalité Naturelle… De la Nouvelle Réna… Gertrude peut lui servir à tester les ibdications marketing qu’il est chargé d’appliquer… Me mettre à sa portée…


- Gertrude, voulez-vous incarner la Nouvelle Réna ?
 

Sur le coup, elle en est restée un peu sur le cul, c’est vrai, quoi, elle ne s’attendait pas à ça… Ses chakras se sont un peu mis en vrille et elle a dû faire un gros effort pour se retenir de léviter. Bon ça a tenu : heureusement que Sri Mardouk Shankara a bien rechargé ses batteries cette nuit,  autrement, elle ne sait pas comment elle aurait réagi, surtout quand Daniel Forpris, « Executive Director » a ajouté :
- Sri Mardouk Shankara ne vous a pas prévenue ?
- Sri Mardouk Shankara… Mais alors… Vous êtes… Initié, vous aussi ?
Bien sûr, Arnaud l’a mis au courant des marottes de la donzelle et de la manière de lui faire accepter tout et n’importe quoi…
- Evidemment ! Vous n’imaginez pas que l’on confie un poste de haute responsabilité à un Zdoum ?
- Un Zdoum ?
- Un Zdoum : un profane…
- Ah, un Zdoum… Bien sûr, où avais-je la tête… Mais… qu’est-ce que je vais faire alors ? Et Finette, vous la connaissez ? Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
- Finette ? Non, je ne connais pas de Finette. Mais vous allez me donner votre avis sur tout…

  Et c’est comme ça qu’a été validée la campagne de la Nouvelle Réna :

 ·        Recrutement parmi les clientes et les clients de Super Troc. Facile : tu adhères  en participant aux Réunions et tu gagnes 20 % sur les commissions de troc. Du coup, tu te retrouves fiché comme Réna. Tu peux porter

la Tunique à cordelière blanche et le badge à Lyre Noire quand tu as été Initié…

·        Intronisation : tu as assisté à trois réunions d’initiation (stages rémunérés) qui se déroulent sur trois dimanches dans un hangar aménagé de Super Troc. Par la suite, on tiendra réunion tous les soirs pour satisfaire à la demande, et on ira même jusqu’à plusieurs réunions par jour… Tu as le droit de porter

la Tunique à cordelière noire et le badge à Lyre Rouge. Tu es invité aux Rassemblements Mensuels.


·        Confirmation : tu participes aux actions de recrutement de manière active. Tu bénéficies d’une rémunération régulière d’Actionneur…

 

- Mais pourquoi c’est faire toutes ces réunions, que demande Gertrude, qui a beau être allumée comme un feu d’artifice au 14 juillet, ça n’empêche qu’elle a un minimum d’esprit critique qui lui pousse par bouffées…
- Enfin, Gertrude, lui fait remarquer Daniel, vos chakras, vous n’en avez pas pris conscience du premier coup ? C’est le résultat d’un lent travail sur soi (C’est vrai ça… J’ai fait un lent travail sur moi)… Pour convaincre nos clients, on les fait méditer, on les fait défiler en chantant, on leur sert à bouffer des aliments spéciaux et on les félicite ! C’est comme ça qu’on fabrique les grandes familles, non ? La messe, le gueuleton et la promenade en famille du dimanche… Un retour aux sources… Votre boulot, ce sera de les faire venir à la première messe… Après, « on » s’en occupe…
- Et la MJC, et Varochaix ?

- … ils sont cordialement invités… Et c’est toi qui vas porter l’invitation ! (tiens, il me tutoie…)

Daniel (appelle-moi Daniel, nous sommes une Grande Famille…), Daniel lui a fait donner un bureau avec une rame de papier et la mission de préparer la première méditation de dimanche prochain. Elle dispose (d’une partie) du dossier marketing venu du Centre (le Centre ? Mais Gertrude ne cherche pas plus loin, Daniel lui a expliqué que cela venait d’Arnaud…). D’ailleurs il est venu l’aider à interpréter les documents que, lui, il a déjà lus et qui reprennent ce que Boufigue lui avait expliqué.

  Bon. Costumes fournis : ils seront livrés pour dimanche. On en a déjà quelques uns pour les premières initiations… Des sortes d’aubes de premières communiantes. La Nouvelle Réalité Naturelle ne s’aborde pas vulgairement. Et des cordelières blanches pour commencer. Mais ne pas effaroucher le peuple. On ne va pas les imposer tout de suite. 

 Et Gertrude s’est mise à méditer. Elle aime ça, méditer : le travail sur soi… En faisant le vide. Faire le vide, elle y arrive facilement Gertrude. Comme dit Sri Mardouk Shankara, elle a des dispositions… Et elle se souvient de ce qu’il lui a dit juste après en citant Antonin Artaud (elle ne connaît pas Antonin Artaud, mais, hein, rendons à César. Et comme c’est Sri Mardouk Shankara qui lui a dit que c’était Artaud…) : « Nous n’avons pas besoin de partisans convaincus, mais d’adeptes bouleversés… ».

 

Quand elle a sorti ça, après cinq minutes de regards vides et de doigts en pince à sucre à hauteur des épaules, Daniel Forpris, qui farfouillait dans les papiers, en est resté bouche bée, comme s’il découvrait un embryon de poulet en train de gigoter en disant « maman » dans son œuf coque du petit déjeuner.
 
Et ils ont dévidé un cérémonial possible, entre les inspirations de Gertrude et les docus de marketing que Daniel connaissait presque par coeur :

  Alors… Oui. On se déchausse en entrant. Très bien ça. Prévoir un sol de caoutchouc souple et silencieux. Chaud et moelleux sous les pieds, comme un épais tapis de gymnastique, tu vois ? Noir. D’ailleurs, toute la salle (le hangar numéro 3 a dit Daniel) sera peinte en noir profond (un revêtement de velours, ça serait bien, a dit Gertrude. Un flocage, a répondu Daniel, pragmatique, avec juste une grande lyre comme l’enseigne de Super Troc et ses lampes à éclats sur le mur du fond. Pourquoi une lyre, a demandé Gertrude. Parce que, a répondu Daniel. Ah bon, a répondu Gertrude).

 
Sous la lyre, debout et alignés, les Initiés en toge blanche à cordelière blanche et les Intronisés à cordelière noire (On dit Toge ou Tunique ? demande Gertrude. On s’en fout, c’est pareil, répond Daniel. Alors on dira Tunique et on la fera plus courte pour les femmes, reprend Gertrude. D’accord approuve Daniel qui préfère que ce soit les femmes qui montrent leurs cuisses). C’est eux qui feront l’accueil et distribueront d’abord les badges à Lyre noire des Postulants (On peut pas dire catéchumènes ? demande Gertrude qui a fait son catéchisme jusqu’à la classe supérieure où on l’a virée parce qu’elle y a dépucelé le jeune abbé Nono. C’est déjà pris, répond Daniel. Ah bon, répond Gertrude), et les tuniques et cordelières. 

  Ensuite, musique.

Non, pas tout de suite !

D’abord, il faut qu’ils se présentent : Bonjour, je m’appelle Tartenpion Scoubidou ; et tu réponds en lui serrant les deux mains dans les tiennes et en le regardant avec l’air d’en avoir deux dans le fond des oeils : « C’est tout naturel ». Parce que c’est moi qui… Ben oui, tu es la seule Initiée pour l’instant. Wouahouh… Et c’est quand ils se sont tous présentés et qu’ils ont tous accroché leur badge que tu leur fais faire le tour de la salle en scandant « C’est tout naturel » sur l’air de la musique qu’ils ont entendue en venant faire leurs courses. Comme une ritournelle publicitaire, tu vois ? Ça donne : deux longues trois brèves, comme si tu criais « Ma-chin Pré-si-dent » en insistant sur Ma et chin. C’est important, faut que ça leur rentre dans la tête et que ça n’en sorte plus !

 
Gertrude est éblouie par la compréhension pénétrante des documents marketing dont Daniel fait preuve. L’abbé Nono aurait parlé d’herméneutique. Il lui plaît bien, Daniel… Il ressemble un peu à l’abbé Nono… Sauf la soutane. Excitant la soutane… Ça fait travelo, sauf que quand tu la soulèves, t’es pas déçue… Gertrude frissonne au souvenir des couinements de l’abbé Nono (« Satan l’habite !! » criait le malheureux tandis que Gertrude, plongée sous sa soutane, lui embouchait la trompette de la renommée en comprenant (et en constatant) tout autre chose) et de ses fixe-chaussettes noirs avec des petites croix argentées…

  Mais Daniel n’a pas perdu le fil de sa pensée. Il n’est pas, lui, distrait par de pas racontables souvenirs :
- Ah, mais on a oublié… La fumigation… Très important, la fumigation. Capital, la fumigation ! Pas oublier, quand ils entrent… Une sorte d’encens qui va les placer dans de bonnes dispositions… On va recevoir le stock dès demain, après-demain au plus tard, pour l’instant on n’a que des échantillons : des petits fumigènes à placer dans le narthex… (Le narthex ? demande Gertrude. Oui, une antichambre d’entrée, là où seront les casiers à chaussures. S’ils posent des questions, on dira que c’est pour les odeurs et pour désinfecter. Ah bon, approuve Gertrude qui aime l’hygiène). Et après la fumigation, un vestiaire pour les tuniques.
- Wouahouh, s’émoustille Gertrude. Bon, ensuite ?
- Eh bien ensuite, tu leur raconteras, annonceras, qu’ils font partie de

la Grande Famille de

la Nouvelle Réna, qu’ils sont Réna et qu’ils doivent être contents d’être Réna, que tout ça est très secret et tout, et tu leur annonces que s’ils racontent à n’importe qui ce qu’ils ont vécu ils seront punis de l’Enfer ou quelque chose d’encore pire, tiens, qu’ils seront enfermés tout vivants dans la peau du Grand Putois Putassier pour être battus jusqu’à ce que mort s’ensuive…
- Mais ils vont se fiche de moi, objecte Gertrude, que de douloureuses expériences ont déjà confrontée à la moquerie du populaire à qui elle tentait d’expliquer le fonctionnement de ses chakras…
- Ils seront complètement enchnoufés par les fumigations d’entrée et ils croiront tout ce que tu veux…
- Wouahouh… s’extasie Gertrude.
- Eh oui, c’est ça le marketing moderne… Et tu pourras leur garantir 20 % sur les commissions Super Troc s’ils portent leur badge, et leur remettre une carte de Réna sur laquelle sera enregistré le montant de leur indemnité de cérémonie…
- C’est très matérialiste, non ?
- S’ils te disent ça, tu leur feras remarquer que c’est quand même mieux que le Denier du Culte ou la quête du dimanche ! Ici, ils reçoivent, là, on les tape !

Et puis on finira par le baiser de paix :

la Sainte Pelle autorisée du voisin à la voisine et réciproquement. Sanctifiée, même, puisque « C’est-tout na-tu-rel ».

Ah, j’oubliais… Faut aussi un rituel d’exécration pour les maudits du Grand Putois putassier… Qu’ils sachent ce qui les attend s’ils sont punis… Je me souviens… J’ai vu une formule… ah, voilà… Au moment du départ, tout le monde reçoit une baguette et processionne en cercle autour d’une vague baudruche genre peau de toutou baptisée Grand Putois Putassier. On lui file des coups et on chante :

  Ô Grand Putois
Grand Putois putassier,
Grand Putois pustuleux,
Grand Putois putréfié,
Pyorrhéique,
Pyoémétique,
Pyophagique,
Grand Putois purulent pellagreux,
  Grand Putois pythien…
Pythien…
Pythien…
  Puant putschiste putatif de tout péan, planqué sous ta poisseuse pavesade…

 

…oui, il y a un arbre au centre de l’espace, ce sera comme le centre du monde et le Putois sera à son pied. C’est le Putier que le Centre nous a envoyé. On est en train de l’installer.
- Un putier ? demande Gertrude.
- Une sorte de merisier, un cerisier sauvage. Là c’est un faux, bien sûr, mais il fait huit mètres de haut avec des fleurs, des fruits en grappes et des feuilles. Le hangar sera juste assez haut pour le dresser sans problèmes. C’est fait pour.

  … et la chanson se termine par un éloge au Putier :

 
Sous le Putier putéal,
Que de sa flèche d’argent,
Te putipharde, peinarde,
Ignoble Grand Putois,
La polaire clarté poliade que nous vénérons,
À ton encontre pouilleuse.

  - Et qu’est-ce que ça veut dire, demande Gertrude.
- Aucune importance. C’est comme le latin à l’église : moins on comprend, et mieux ça marche !
- Ah bon, approuve Gertrude…[1]
Et après quelque temps de réflexion :
- Et qui c’est le Grand Putois ?
- L’Ennemi, bien sûr, le diable… Chacun y met ce qu’il veut. Un Zdoum, bien sûr… Plus tard, nous y mettrons ce que nous voulons vraiment…
Gertrude ne relève pas.
- Et le gueuleton ?
- Des saucisses. Des saucisses spéciales fabriquée à Saint Tignous sur Nivette : faut faire travailler les industries locales. Servies en silence après la sortie de la cérémonie secrète. Tu expliques que c’est un repas de méditation. Chacun reste sagement assis à une petite table individuelle. En fait, il faut qu’ils aient le temps de sortir de leur fumigation et de reprendre un air normal : on ne peut pas lâcher dans la nature quelques centaines de personnes enchnoufées. Le hangar 4 est relié au 3. On y mettra des tables, ce sera parfait.

On s’y rend en procession, en passant de la pénombre à la lumière en chantant… Attends… (il fouille dans ses papiers)… Voilà :

Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue, 
 (ça c’est l’Initié qui le chante)

 
C’est-tout na-tu-rel…
 (scandé par la foule)

  La force de son chant
La tension de son arc

 
C’est-tout na-tu-rel…