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DISPARUS ? / P1C1E6

P1C1E6  (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 6)

  DISPARUS ? / P1C1E6

  C’est l’histoire où Jules et Rébéquée se lancent aux secours des Disparus de

la Marée au Petit Port

  Mercredi 13 avril
11 heures.
Le Matois


  - Il a dit midi !

Jules, l’œil enflammé, se sent dans la peau du Marin dans la Tempête qui, debout à

la Proue de

la Nef battue des Vagues, résiste à

la Panique Dévastatrice qui s’empare de l’Equipage.

En l’occurrence, l’équipage, c’est Béatrace et Rébéquée qui le harcèlent depuis une heure pour qu’on appelle les flics :
- Enfin, Jules, pas de nouvelles depuis ce matin, c’est pas normal. Et les portables silencieux, alors que le Boulet a toujours le sien ouvert !! Tu trouves ça normal ? Et qu’il ait, lui, justement lui, parlé des flics !!!  Y’a un os !!

- Il a dit Midi !!!

Et il se dresse sur ses talons en bombant le torse comme un coq sur ses ergots, ce qui a pour résultat de faire glisser sa gabardine de ses épaules fuyantes.
A tout autre moment, Rébéquée l’aurait pointé du doigt en rigolant  et en poussant le cri de Tarzan Roi de

la Jungle, mais là, merde, elle est inquiète, quoi, et Clèm qui est avec ce pou nerveux de Boulet. Bon. Peut-être qu’elle est dessous, ce qui serait moindre mal, mais… Avec sa connerie de
morituri te salutant, il lui a laissé un mauvais pressentiment aussi, cet imbécile à moustaches !
- On pourrait au moins appeler

la Lanterne, ose-t-elle…
Béatrace lève le nez de l’article sur l’enquête de la rue du Fort qu’elle est en train de découper :
- Pas fous ?
- Il a dit qu’ils « coopéraient » insiste Rébéquée.
- Il a dit ça ? sa moustache frémit tandis qu’elle tend un cou de poulet vers Jules, hérissée jusqu’à des sourcils qui en deviennent méphistophéliques, en quête d’une confirmation de la trahison.
- Il a dit ça… Ça et les flics… confirme Jules plus désorienté qu’il ne veut le laisser paraître en sentant que le Marin allait devoir céder à

la Tempête, précipité que se trouve l’Esquif sur ce Récif soudain de

la Trahison de son Capitaine.
Il s’accroche à cette heure fatidique : Il est onze heures ! On attend Midi !!!
Et il croise les bras en redressant son petit menton rasé de frais qui tremble un peu.
 Alors Rébéquée prend les choses en mains. Après tout, l’homme c’est elle. Comme avec Michelle (mais à quoi qu’elle va là penser ?). D’un geste, elle écarte Jules qui peute-peute un peu pour la forme (on dirait un diesel gommé dirait Clèm) et elle va s’asseoir au bureau de Victor pour décrocher le téléphone vert.
- Allo,

la Lanterne ? Ici, c’est la rédaction du Matois, je pourrais parler à Monsieur Malfort ? C’est urgent et important. C’est au sujet de Clémentine, et… Une voix rageuse l’interrompt… elle reprend : oui je sais, elle n’est pas là, c’est justement… Nouvelle interruption…. Mais je m’en fous de tes Cœurs Fondus ! Passe-moi Malfort, crétin vaseux si tu tiens à ta place ! Du coup, elle a repris son accent rondouillard de Québécoise de souche pour secouer celle (la souche) du secrétaire de rédaction. Oui, c’est ça, file-moi le Dragon qu’on s’explique !!! Allo, M’me Marty, oui, c’est Rébéquée Taritournelle, du Matois. On est inquiets pour Clèm… Oui. Merci….. Monsieur Malfort ? Oui, Rébéquée Taritournelle, du Matois. Je crains qu’on ait un problème. Victor est parti sur la côte avec Clémentine… Vous êtes au courant ? Pas dans le détail ? Ce qui nous inquiète c’est que le Boulet nous ait dit de prévenir les flics s’ils ne rentraient pas avant midi, et comme il a dit aussi que nos deux journaux collaboraient sur le coup… Oui. Je pense qu’il s’agit des Écolocroques… Que je… Qu’on passe vous voir ? Non on ne sait rien, on n’a pas lu le dossier. Vous si ? Vous l’avez ? Elle l’a repris ? Un double ? (elle regarde dans les tiroirs du bureau) non, pas ici. Chez eux peut-être mais on n’a pas la clé. Dans son ordi ? Oui on a le mot de passe, mais pas l’ordi. Chez lui sûrement… Bon, on arrive.
Elle raccroche. 

  Silence tendu.
  Jules la regarde bouche bée, exorbité. On dirait un crapaud qui vient d’avaler une couleuvre frétillante en croyant se faire une merguez :
- Mais… Mais…
- Bêle pas, papa, poursuit Rébéquée remontée, Béatrace va garder la boutique. Tu te feras porter des sandouiches ma grande, mais tu restes à côté du téléphone. Et pas de répondeur ! Nous, on va à la Lanterne ! Avanti !!!
  Jules étant interdit de conduite pour de sombres histoires de permis dissous dans des boissons volatiles, ils s’engouffrent dans la Déesse de Rébéquée après en avoir repoussé le foutoir avant vers le foutoir arrière, et roulez jeunesse, cinq feux, deux ronds points et quatre bordées d’injures à de longs et lents piétons plus loin, ils giclent dans la cour privée et pavée de

la Lanterne dont le gardien se précipite, casquette en bataille.
- Tiens Toto, lui lance Rébéquée avec son trousseau de clés, range-la on est en urgence rouge !
Scié, Toto (qui ne connaît pas Rébéquée) (et comment elle a su qu’il s’appelait Toto ?), obtempère.

  Vingt trois secondes plus tard, Rébéquée traîne un Jules essoufflé par la porte du bureau d’Arthur Malfort, que M’me Marty prévenante est allée ouvrir en entendant les cris du secrétaire de rédaction (s’appelle Jules Mouchoir, c’est pas de sa faute) (Jules Mouchoir a imprudemment tenté de les arrêter au pied de l’escalier : deux côtes fêlées, entorse de la cheville gauche), et le propulse dans l’un des quatre sièges disposés en demi-cercle devant le bureau où hier à peu de chose près à la même heure, Clémentine… (mais ça seul Arthur Malfort (et nous) serait en mesure de l’évoquer), avant de s’asseoir dans un autre avec un « So ? » interrogateur.
Et nous serons les seuls à savoir qu’en refermant la porte, le Dragon a eu son premier sourire depuis trente trois mois, tout comme hier aux cris de Clémentine, elle avait éprouvé sa première… émotion… depuis la retraite de l’Eusèbe Malfort, ça doit faire plus de dix ans. Et même avant, du temps paillard où l’Eusèbe s’anagrammait jusqu’à s’en contrepéter… Et que le soupir qui avait suivi était empreint tout autant de nostalgie que de sympathie pour cette équipe de tarés verdâtres.
  - So ? reprend Rébéquée, que l’efficience anglicise.
 Arthur n’a pas bougé dans son fauteuil. Il se penche un peu pour s’accouder et explique, sobre, net, efficace :
- Voilà. Clémentine m’a fait lire le dossier des Écolocroques. J’en ai déduit (et quel déduit ! ajoute-t-il in petto et à son usage exclusif) qu’ils seraient impliqués dans une série d’attentats ou d’accidents à connotation écologiste, quoiqu’ils n’aient jamais été revendiqués pour tels, qui seraient le fait d’une mystérieuse organisation appelée les Écolocroques. J’ai vu des papiers à en-tête, mais sans signature et sans adresse. Assez pour vouloir en savoir plus. Pas assez pour publier ni même pour communiquer à la police. Victor devait avoir un contact dans l’organisation, mais je ne pense pas qu’elle l’ait connu et franchement, elle ne m’en a pas parlé. Cela dit, et si tout cela est cohérent et implique l’action d’un tel groupuscule qui pourrait être qualifié de terroriste, on aurait affaire à des gens dangereux. Très dangereux : des meurtres, des attentats meurtriers étaient évoqués. Et je comprends que Vic ait songé à avertir la police. Moi-même…
- Mais, ne peut s’empêcher de remarquer Jules qui a repris souffle et aplomb, même si, bon sang les émotions ça donne soif, mais est-ce qu’on ne les mettrait pas en danger en révélant que l’on sait quelque chose ? Et puis les écolos, on connaît, c’est pas des violents, au contraire…
Arthur hoche la tête…
 
Un silence…
  - De toutes façons, enchaîne Rébéquée, ils doivent être connus des militants du coin, vous ne pensez pas ?
- Et il s’est passé quelque chose avant-hier ou hier matin pour que le Boulet décide d’aller enquêter sur la côte, enchaîne Jules.
Arthur a un sourire :
- Vous les connaissez mieux que moi…
- J’ai une idée s’écrie Jules, et l’heure est si grave que Rébéquée se dispense de ses habituelles ironies, si on appelait tous ceux qu’on connaît et qu’on a dans notre fichier, tiens, ceux de la MJC et du Conseil Municipal ?
- Peuvent pas se sentir, objecte Rébéquée qui a fouillé les arcanes des tendances écolo-bio-anthroposo-vertes.
- Et puis son histoire d’Écolocroques, ça dure depuis près de quinze jours. Qu’est-ce qui l’a lancé là-dessus ? Attends, attends… Oui, tu te souviens des enveloppes qu’il recevait et qu’il gardait ?
- Il les a mises dans son dossier reprend Rébéquée. Faut reprendre au début, au premier jour, ou la veille, ce qu’il a fait et quels écolos il a bien pu rencontrer. On a une chance. Mais il notait ses rendez-vous ou ses réunions sur son calepin et on n’a rien… Tu as raison. On va tous les appeler.
- Disposez de

la Lanterne, je suis à fond avec vous !

  Rébéquée, émue, se lève et tend la main à Arthur Malfort, imitée (avec un temps) par Jules que la soif a retenu (un temps) sans cependant parvenir à l’exclure.
Arthur à son tour se lève et joint ses deux pattes aux mains tendues dans un geste digne des Horaces :
- On les aura.
Et il ajoute, trahissant ainsi son inquiétude profonde :
- Et on les sauvera.
Dans lequel chacun comprend sans qu’il soit besoin de préciser, au travers de l’intensité de son émotion, que « les » premiers ne sont diable pas « les » seconds.
D’ailleurs, n’était le bureau, Rébéquée lui aurait bien fait la bise à ce gros ours concurrent, mais ça se réduit à une fricassée de phalanges viriles qu’Arthur confirme et scelle en versant vite fait trois verres de whisky ambré, ce qui lui gagne définitivement le cœur de Jules (qui sèche son verre d’un seul geste et se ressert d’autorité), et précipite Rébéquée à poursuivre :
- Monsieur Malfort…
- Appelez-moi Arthur.
- Ça marche. Je peux téléphoner au Matois qu’on nous faxe la liste, j’appellerai d’ici pour gagner du temps ?
Arthur appuie sur un bouton qui fait surgir le Dragon :
- M’me Marty, donnez le petit bureau de la cellule d’urgence, à ces jeunes gens pour qu’ils puissent travailler et aidez-les : Clémentine et le Boulet ont disparu. Faut qu’on les retrouve nom d’un Diable !
Le Dragon hoche la tête avec conviction et les guide dans un bureau voisin qu’elle leur ouvre en grommelant :
- Et tâchez de les retrouver, moi je l’aimais bien cette petite !
Ce qui aurait laissé sur le cul n’importe qui à la Lanterne !

  - Allo, Béatrace ? Du nouveau ? Rien ? Oui, t’inquiète pas, on est en cellule de crise et Malfort nous soutient. Correct. Très. Alors tu nous faxes les listes des écolos du coin. Note le numéro du fax. Oui. Tous. Fichiers confidentiels ? Fais pas chier il y va de la vie du Boulet et de Clèm. Alors tout et tout de suite. Ah, oui, tu restes au journal, hein ? Téléphone qu’on t’apporte à bouffer et tu emportes ton téléphone pour aller au pipi room (Béatrace a une petite vessie. Elle pisse peu, mais souvent). On compte sur toi !!
 
Une minute plus tard, le fax posé sur le coin du bureau ronronne et déverse entre les mains de Rébéquée son premier feuillet de noms, d’adresses et de numéros de téléphone. Jules s’empare de la deuxième, avec les associations écolos basées à la MJC. La troisième, associations professionnelles ou d’amateurs, et correspondants de mouvements dissidents ou ultra minoritaires, voire minoritaires et ultra dissidents, attendra.
  Outre le fax, le bureau comporte un interphone direct avec Arthur ou M’me Marty, mais qui peut joindre aussi le secrétaire de rédaction Jules Mouchoir (indisponible pour deux heures encore : il est aux urgences de l’hôpital à cause de cette malencontreuse tentative d’obstruction rébéquale qui lui a mis les côtes en long et la patte en vrille), et quatre téléphones branchés directement sur les lignes extérieures sans qu’il soit nécessaire de passer par le central. Et ça chauffe tout de suite. L’un après l’autre Rébéquée débusque les quatre conseillers municipaux, qui chez soi, qui à son travail, qui au restaurant (on a passé midi) ou en réunion.
Bien sûr, elle ne leur dit pas pourquoi cette urgence. Elle parle juste d’un papier pour la prochaine édition, on va passer faire leur photo (c’est le Sésame) pour un article commun au Matois et à

la Lanterne (ah, ça c’est bien !) et donc on voudrait savoir. Oui, le monument aux morts, c’est ça. Non, les Écolocroques, jamais entendu parler. Non, sur la côte, on n’a pas non plus entendu parler de mouvements à tendance activiste. Non, pas de liens particuliers avec l’Allemagne (Arthur leur avait parlé des devises d’en-tête imprimées en allemand), sauf que tous les mouvements en avaient, puisque les grünen allemands… que Steiner[1]… bien sûr Autrichien… mais… et que…
  Bref, du vent.
Jules a plus de mal à joindre les associations. Le fichier de la MJC est gardé avec la prudence et la sévérité d’une vertu victorienne. Il faut expliquer pourquoi, pour qui, comment, et pourquoi ce n’est pas Victor qui appelle, et pourquoi on appelle de

la Lanterne, et pourquoi ils veulent savoir ça, parce que c’est confidentiel, vous comprenez, et comment ils ont su que les fichiers étaient là et que des fois ils travailleraient pour les RG, hein, on sait jamais…
Voyant Jules sur le point de mordre son téléphone ou pire de le raccrocher au nez du Responsable, Béatrace appelle Arthur par l’interphone pour lui expliquer à mi-voix.
Cinq secondes plus tard, un grizzly grognon pénètre dans le bureau et arrache le téléphone des mains de Jules tout en lui faisant un clin d’œil :
- Allo Tiburce ? Vous êtes bien Tiburce Véhicule-Petit ? Oui, le directeur de

la MJC ? Bon. Je suis Arthur Malfort. Oui. Le directeur de

la Lanterne. Je voudrais vous demander, comme un service personnel, de répondre à la demande de mon ami Jules Tefigue, oui du Petit Matois Subreptice. Oui, oui, on peut être concurrents et cependant amis, mais si, mais si, je vous assure, ça existe. C’est important et urgent. Non ? Voyons, cher ami, vous avez bien une assemblée générale, un tournoi de belote, des cours de danse à annoncer ? Nous manquons beaucoup de place, hélas. Nos amis du Petit Matois aussi, je le crains. Vous plaisantiez ? Bien sûr. Moi aussi, cher ami, bien sûr, allez, je vous repasse Jules. Oui, le mieux serait que vous nous faxiez directement la liste des associations écolos et les dates de leurs dernières réunions depuis un mois. Voilà. Bien sûr. Oui. Tout de suite.
Pronto. Sans délais. Fissa. A bientôt cher ami !!! Mes amitiés.
Il raccroche et tape (pas trop fort) sur l’épaule de Jules.
- Ce type est un sinistre con mais il a besoin de nous. Je suis sûr que Victor l’aurait traité de la même façon. Continuez et rappelez-moi si vous avez encore besoin d’un coup de main.
A peine a-t-il quitté le bureau pour retourner dans le sien que le Dragon leur apporte un plateau chargé de sandouiches et de deux grands demis avec une bouteille d’eau, et que le fax crache la liste de

la MJC.
  Le temps d’un appel à Béatrace. Non, rien de neuf. Elle veille. En préparant l’édition de demain. Toute seule. Oui. Elle a ce qu’il faut et les dépêches de

la Lanterne arrivent. Elle peut se débrouiller. T’en fais pas. Trouvez-les.
  Bon. Cette liste… Il y a un mois, conférence du Collectif des Anthroposophes de Miromesnil sur « L’Initiation ou la Connaissance des Mondes Supérieurs par la récolte en pleine lune de Calendula officinalis destiné à la confection de masques de beauté ». Pense pas qu’il y soit allé. C’est fou ce qu’il y a comme conférences ! La semaine d’après, c’est « Récoltez vos choux de Bruxelles en biodynamie » en première partie et « La santé par le chou de Bruxelles» en deuxième partie. Non, pas son truc, il déteste les choux, chaque fois qu’on sert de la choucroute à la cantoche, il va au Mac Do. « La spiritualité du hérisson en Asie mineure » par Matouf Guérovici, auteur d’un livre sur l’Essence secrète de

la Cuisine tzigane. J’ai pas vu de papier là-dessus, je m’en souviendrais. « Le scandale des fertilisations sauvages dans les buissons d’aires de stationnement d’autoroute ». Ouais. « Le Radon de Saint Tignous sur Nivette ». Ça c’était la semaine dernière et il recevait déjà des infos. Ah, peut-être pendant la réunion de la coop bio ? Le 8 mars… Ça colle pour les dates. Voyons qui est-ce qui s’en occupe ? Ah oui, le collectif du 18 Août. Pourquoi le 18 Août ? Contact : René et Eulalie. Bon, y’a un numéro de téléphone…
  - Allo, Vous êtes René ? (une voix suave lui répond, un peu chantante, intonations de prédicateur et résonances de cathédrale ; Rébéquée connaît le truc, c’est un système de brouillage qui permet de changer sa voix au téléphone) Oui… Je vous appelle pour la coop bio. C’est bien vous qui vous en occupez ? Ah. Vous êtes l’initiateur mais pas le responsable… Bien sûr… Mais vous pourrez peut-être me renseigner, je suis Rébéquée, du Petit Matois Subreptice. Oui. Oui, merci, je sais que c’est un bon journal, la preuve, j’y travaille. Bon. Pas toujours d’accord ? Bien sûr, nous-mêmes nous devons de rester ouverts…. Pas à n’importe quoi ? Je… Par exemple… Oui. Le radon… la Mairie… Du lisier breton ? Résurgence ? Vous croyez. C’est intéressant, je me proposais de vous interroger à ce sujet, mais… Oui… Plus tard, c’est cela. Vous êtes très occupé ? Une conférence ? Vous préparez… Dans quinze jours… Passionnant. L’effet de Neptune en conjonction avec Vénus sur la croissance biodynamique des renoncules ? Faudra nous faire un papier… Non. Je voulais… Oui. Les participants à la dernière réunion ? S’il vous plaît… Confidentiel ? Mais Victor y était. Oui, bien sûr mais je ne parviens pas à le joindre et il m’a chaleureusement conseillé de vous contacter personnellement si j’éprouvais quelque difficulté que ce soit à ce sujet. Et je dois écrire un papier pour vous présenter. Prochaine édition. Une demi page, oui. De mémoire vous ne pouvez pas… N’avez pas pris aujourd’hui votre revitalisant biotonique ? Diable. Demander à Gertrude ? Qui est-ce ? La secrétaire de semaine ? De votre part bien sûr. Son numéro, merci, je note. Bien sûr. Confidentiel. Mais y avait-il quelqu’un de nouveau ou d’inhabituel à cette réunion de la coop l’autre soir ?… Revitalisant biotonique. Je vois… Encore merci…
(J’ai oublié de lui demander pourquoi le 18 Août…)

  - Allo… Bonjour, vous êtes Gertrude ? Oui, je suis Rébéquée, du Petit Matois Subreptice, et René m’a dit de vous joindre pour un renseignement sur la dernière réunion de la coop bio… Le… le prouver ???? Mais quoi ? Que je suis Rébéquée ? Non ? Vous en foutez ? Ah, que c’est René qui m’a dit de vous appeler ? Mais comment…. ? Pourquoi ? Les RG ???? Mais non, attendez, je… Comment faire… Oui, il avait oublié son revitalisant biotonique et donc ne pouvait pas répondre lui-même. Du pipeau ? Mais c’est la vérité ! Vous me croyez ? Mais alors… ? Ah, les revitalisants biotoniques c’est du pipeau ! Oh moi vous savez… Sorti du vin de prunes… Une déviance romanche de la doctrine fondamentale ? Voyez-vous ça ! Inouï ! Dynamisé en lune rousse et pas en pleine lune ? Forcément alors ça ne peut pas marcher… Une conférence débat ? Je n’y manquerai pas, ce sera passionnant. Mais je voulais vous demander si vous aviez remarqué quelque chose de nouveau ou de particulier lors de votre dernière réunion ? Je ne parviens pas à joindre Victor, il est en déplacement. Oui il y était. C’est ça. Il a des moustaches, oui. Sympa… Oui, très. Non ce n’est pas mon mari. Ni mon amant. Je lui dirai. Sera flatté. Parti avant la fin ? Avec qui ? Hélène ? Quelle Hélène ? Hélène Miravarre. Connais pas. Petite ? Pain d’algues ? Sa fiche ? Attendez, je note. Non, je ne suis pas jalouse, et ce n’est pas mon Jules.
- On parle de moi ? demande Jules qui relève la tête de ses fiches.
- Non, Jules… Non, je parlais à Jules, mon voisin s’appelle Jules et ce n’est pas non plus mon Jules… Et ce n’est pas Victor, c’est Jules, le Jules qui n’est pas mon Jules.  Un Jules qui s’appelle Jules, c’est ça, comme vous vous appelez Gertrude, oui. Bien sûr que vous n’êtes pas un Jules ! A quatre pattes d’ici vous me le feriez savoir ? Je ne me serais pas permis… Mais je vous crois bien volontiers. Jules ? Un collègue. Si vous voulez, je lui dirai, à Victor. Non, Victor n’est pas mon Jules, je vous l’ai déjà dit. Il ne manquera pas de vous rappeler à son retour. Le jeudi après-midi ? Je lui dirai. Pas cette semaine… Parce que vous avez vos… La nature… Je comprends… Moi ? De ce côté-là ça va, merci… Alors, ce téléphone pour le pain d’algues ? Vous voulez essayer le pain d’algues ? Pas le pain d’algues ? Alors qu’est-ce que vous voulez essayer si ce n’est pas le pain d’algues ? Ah, Victor… Vous voulez essayer Victor… je… je comprends… Lui dirai. Sera certainement flatté. Le téléphone ? Non, il n’est pas avec Hélène, je ne la connais pas, mais il voulait faire un reportage. Oui, elle est trop petite pour lui, certainement, quoique je ne la connaisse pas. Non, lui non plus, du moins pas sur ce plan, je ne peux pas juger… Manque de personnalité ? Qui ? Hélène ? C’est… probable… Oui, le reportage c’est sur le pain d’algues. Non je ne suis pas jalouse. Oui je note. Son téléphone à lui ? Je ne l’ai pas, c’est toujours lui qui appelle à la rédaction et il est simplement programmé sur le central. Faut appeler la rédaction. Non, je ne suis pas sur place… Oui, je note… Voilà et encore merci….
 
Epuisée, elle repose le téléphone, souffle dix secondes, et bouscule Jules qui épluchait la troisième liste :
- On a une piste !
- Attends, tu parlais de pain d’algues ? J’ai une société Pain d’Algues, Boulangerie écologique de la mer, à La Marée au Grand Port…
- Ça colle ! C’est en bord de mer ! T’as un téléphone ?
- Attends, je regarde… Oui tiens, je te le note…
Long regard… C’est le même numéro que celui que lui a donné Gertrude…

  - Allo ? Société Pain d’Algues ? Oui, bonjour. Je voudrais parler à Hélène Miravarre s’il vous plaît… Elle est à Agotchilho ? C’est quoi ça ? Oui… au Petit Port… D’accord, c’est pareil… A l’usine ? Depuis hier matin ? Je peux la joindre ? Oui, merci… (elle note un nouveau numéro).
Long regard…
  - Allo, l’usine du Petit Port ? Je voudrais parler à Hélène Miravarre s’il vous plaît… Elle est au Grand Port ? Mais ils m’ont dit que… Partie hier ? De la part de qui ? Je… je suis une amie… C’est personnel, oui. Bien, merci.
 
Long regard, sursaut :
- On y va !!!
Ils sortent en coup de vent et butent dans Arthur Malfort qui venait les voir. Choc de Rébéquée, qui se trouve en tête, dans un paquet de muscles massifs.
- Ouch… On a une piste sur la Marée aux Ports. Une histoire de Pain d’algues, et…
- Tenez, prenez mon numéro de portable. Je serai disponible en renfort si vous en avez besoin…
  Sont partis tellement vite que Toto en bave encore.
 



[1] Rudolf Steiner : Créateur de la doctrine anthroposophe, à laquelle se rattache l’agriculture en biodynamie. L’anthroposophie reprend entre autres la thèse de la réincarnation et du karma. Les écoles Waldorf-Steiner fondent leurs pédagogie sur les “rythmes de développement” de l’enfant qui sont basés sur l’arrivée successive de trois “corps” qui, selon Steiner, composent l’être humain : le corps physique qui s’incarne à la naissance, suivi du “corps éthérique” à la chute des dents (vers sept ans) et le “corps astral” qui provoque la puberté, à 14 ans. Steiner était convaincu que les humains ont déjà vécu sur l’Atlantide et vont un jour vivre sur Vénus, Jupiter et Vulcain (?) lorsque, dans une vie future, ils auront atteint un stade plus élevé de ce “ développement ”. Sur le plan médical, l’anthroposophie ne se contente pas de traiter l’organe malade. A la fois médecine, mais aussi pédagogie, science spirituelle, enseignement ésotérique et philosophie appliquée, elle met l’homme dans une perspective plus large que le seul corps humain. Dans cette approche, lorsque le corps physique est malade, il faut bien évidemment le traiter. Mais pour le médecin anthroposophe, il s’agit aussi de compter avec des corps plus subtils, notamment le corps éthérique, le corps astral et le “je”, ou esprit humain, qui englobe les trois précédents… Eh oui. Tout ça. Alors quand on vous parlera de biodynamie, vous aurez une idée plus claire de ses « ancrages philosophiques »…

SRI MARDOUK SHANKARA / P1C3E6

P1C3E6 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 6)

  N°54 / SRI MARDOUK SHANKARA / P1C3E6

 
C’est l’histoire où Arnaud Boufigue, alias Sri Mardouk Shankara, manipule vigoureusement Gertrude Pilon, du collectif du 18 août, Varochaix, garagiste, professeur d’occitan et fondateur du parti Nari de Saint Tignous sur Nivette, ainsi que Félicien Belcoucou, Maire, lui, de Saint Tignous sur Nivette à qui il fait une mystérieuse proposition.

Jeudi 21 avril
10 heures
Saint Tignous sur Nivette

  - Allo ? Gertrude ? Vous êtes bien

LA Gertrude, du collectif du 18 août ?
- Mais… oui, mais qui me demande et comment connaissez-vous mon numéro de téléphone ?
- C’est toute une histoire, chère Madame…
- Mademoiselle !
- Pardon, chère Mademoiselle.
- Demoiselle : on dit « bonjour Mademoiselle », mais on dit « chère Demoiselle », ou « ma chère Demoiselle »…
- Vous avez raison. On devrait être plus précis dans ses formulations. Pour répondre à vos questions, je suis Sri Mardouk Shankara et je vous appelle sur les conseils de Victor…
- Victor ?
- Oui, Victor, ce journaliste du Petit Matois…
- Victoooor !!! Mais je croyais qu’il avait été enlevé par ces bandits…
- C’est ce qui a été dit dans la Lanterne, mais en fait, ce ne sont pas des bandits et il les a rejoints de son plein gré, savez-vous ? Juste la jalousie d’un journal qui a voulu s’approprier un scoop…
- Sans blaaaagues ?
- Sans blagues, ma chère ! Et j’en détiens des preuves…
- Vous m’avez dit que vous vous appeliez ?
- Sri Mardouk Shankara.
- Sri… C’est compliqué. Mais vous parlez bien français pour un étranger… Et sans accent…
- Oh, je suis Français, c’est mon nom d’ashram…
- Aaaahhhh ! Vous êtes…
- Oui, enfin, j’ai reçu une initiation védique, et je voulais d’ailleurs vous proposer une conférence sur la biodynamie védique, en doctrine fondamentale…
- En doctrine fondamentale ! Mais c’est paaaassionnant !!! Figurez-vous que j’ai justement un conflit avec le tenant d’une déviance romanche de la doctrine fondamentale sur la dynamisation du revitalisant biotonique…
- En pleine lune. Elle doit se faire exclusivement en pleine lune…
- Eh bien j’avais raison ! Il prétend que c’est en lune rousse…
- Absurde (petit rire complice). C’est un ignorant. Je suis certain que vous êtes bien engagée sur la B

onne Voie. Victor me disait que…
- Ah oui, Victor… Mais comment a-t-il pu… ?
- Mais c’est sa collègue, qui vous a appelée il y a quelques jours, mercredi dernier, si je me souviens bien de ce qu’elle m’a dit, qui lui a parlé de vous parce qu’elle l’a rejoint elle aussi, et…
- Et il vous a dit de m’appeler ?
- Oui, vous savez, il est très occupé… Ses amis l’ont rejoint, lui et Clémentine, qui a réussi à s’échapper de

la Lanterne…

- S’échapper ?
- Oui, s’échapper. C’est un complot des Malfort… Mais il serait peut-être prudent d’en parler de vive voix, le téléphone, vous savez…
- Oui, vous avez raison. Les RG sont partout. Venez me rejoindre… J’habite près de la mairie, entre la mairie et

la MJC. C’est pratique pour les conférences. Et pour les subventions. Un grand immeuble. La porte cochère. Je vous attendrai…
- J’arrive…

 
Et c’est ainsi que Gertrude Pilon, secrétaire de service perpétuelle du mouvement du 18 août a rencontré Sri Mardouk Shankara, alias Arnaud Boufigue, agent de surface des Écolocroques, chargé de mission à Saint Tignous sur Nivette.

 
Une heure plus tard, Gertrude, convaincue du bien fondé des actions des Écolocroques adhère au « Mouvement » et invite Sri Mardouk Shankara à « visiter son karma et à tester ses chakras tantriques ». Visite rondement menée, le bonhomme ayant été formé à payer de sa personne sans rechigner.
Gertrude, décidément séduite par la profonde pénétration de la doctrine, lui propose alors une contre-visite de ses chakras sud.
Proposition qu’il élude (avec un soulagement soigneusement dissimulé) sous le prétexte de rendez-vous importants.

Consigne est donnée à Gertrude de garder secrète son identité védique, qu’il doit préserver du vulgaire : en public et pour le commun des mortels, il restera Arnaud Boufigue, même devant elle.
Ce qu’elle approuve et salue comme un signe de sagesse. 

 
Émue d’être aussi précieusement et vigoureusement distinguée et initiée à un arcane aussi éminemment védique que tantrique, elle lui propose une ultime dévotion qui la précipite à genoux devant lui.
Mais il parvient encore une fois à éluder cette offre tout droit issue d’un cœur débordant de générosité militante et avide de connaissance : les rendez-vous.

Et Gertrude, haletante, est ainsi prête à collaborer étroitement avec Sri Mardouk Shankara qui l’a quittée en lui disant :
- Eh bien voilà ce que tu vas faire…

 
Le premier rendez-vous suivant le conduit chez un certain Varochaix, conseiller municipal Nari, professeur d’occitan dans un centre de formation destiné aux formateurs appelés à exercer dans les calendretas, les écoles régionalisantes d’ici.

Comme tel, il admet mal d’être, chez lui de surcroît, salué dans la langue des colonisateurs. Varochaix est (aussi) garagiste, dans le civil…

Aussi reçoit-il plutôt fraîchement Arnaud Boufigue lorsque celui-ci frappe à la porte de l’appartement qu’il s’est fait aménager au-dessus du garage, et se contente-t-il de lever un sourcil interrogateur.
- Monsieur Varochaix, enchaîne celui-ci sans se démonter, je vous apporte le salut des Inuits du Danemark… Vous comprendrez que je ne peux pratiquer effectivement les deux cent quatre vingt sept langues régionales que j’ai eu l’honneur de recenser en Europe pour les Écolocroques, même si j’en ai étudié quelques-unes : ma mission se borne à leur apporter notre appui politique, moral, stratégique, logistique et matériel…
Comme cela est intéressant, ne peut s’empêcher de penser Varochaix in petto et en occitan (je traduis). Du coup, il ouvre toute grande sa porte.
 
- Merci de m’accueillir, enchaîne Arnaud Boufigue qui pousse son avantage en même temps qu’il referme la porte derrière lui. C’est que nous allons avoir affaire à forte partie…
- Mais de quoi parlez-vous ? consent à franciser Varochaix.
- Je parle d’Eusèbe Malfort…
- Ah ! Ce suppôt du colonialisme français, s’exclame Varochaix qui a déjà eu à essuyer les sarcasmes ravageurs d’Arthur. Il est vrai qu’avec son mètre cinquante trois et demi, il ne pèse pas lourd face au journaliste qui a osé épingler son radicalisme militant en le traitant de fasciste aux petits pieds. Ce n’est pas parce qu’il chausse du 36 qu’il n’a pas le droit de s’exprimer et de dire que les immigrés français constituent un ramassis de parasites qui viennent manger le fromage des Béarnais, et que les Béarnaises qui avortent sont traîtres à leur patrie qui a besoin de la vaillance et de la loyauté de leur matrice pour se repeupler « proprement ». Arthur Malfort s’est ainsi trouvé accusé de discrimination podologique, avec constitution de partie civile, devant le Tribunal Correctionnel de Pau. Tribunal de vendus qui l’a débouté. Mais cela a permis à Varochaix de proclamer publiquement un certain nombre de vérités qui lui ont valu le soutien de tous les mouvements régionalistes de l’Etat français et des applaudissements nourris lors du Congrès national du Parti National Régionaliste.

- Avez-vous pris connaissance de nos positions face à la répression des langues et des cultures régionales ?
- J’avoue que…
- Je suis absolument certain que nous nous retrouverons main dans la main et les yeux dans les yeux, face aux gros sabots de l’oppression pour rendre à nos Pays tous les pouvoirs qui leur ont été arrachés par le Colonisateur vorace. Et que nous recréerons un monde propre et fécond ! C’est à cela que nous œuvrons ! C’est dans ce même élan que nous souhaitons voir converger les partis comme le vôtre, à la pointe de la conscience politique, comme le sont aussi les partis écologistes, qui nous suivent déjà…

 
Un silence. 

 
Varochaix demande :
- Mais je croyais que vous étiez de dangereux terroristes… ?
Arnaud Boufigue se permet un rire discrètement amer :
- Terroristes ! Ce n’est pas à vous que je parlerai de la nécessité de recourir parfois à une certaine forme révolutionnaire de pression…
- Evidemment, approuve Varochaix qui a toujours rêvé de faire péter des perceptions et des journaux. Par exemple la Lanterne, va savoir pourquoi.
- Vous comprenez pourquoi « on » donne de nous cette image… Et quand je dis « on »…
- Malfort !!
- Père et fils, mon cher Monsieur ! Père et fils ! Voyez les journaux ! Ils monopolisent  et manipulent l’information. Mais…
- Mais ?
- Mais heureusement, nous avons compris cela, nous avons tiré au clair leurs manigances, leurs magouilles…
- Je savais bien qu’ils n’étaient pas clairs… Mais… Que faire ?
- Eh bien voilà ce que je vous propose….

 
Lorsqu’il quitte Varochaix une demi-heure plus tard, celui-ci se frotte les mains avec un enthousiasme de gamin qui va mettre le feu à la queue du chat de la concierge après l’avoir (la queue du chat, pas la concierge) (enfin, la queue du chat d’abord) trempée dans l’essence.

 
Le rendez-vous suivant conduit Arnaud Boufigue droit à la mairie.

 
Le maire, qu’il a prévenu de sa visite en lui parlant « d’amis intimes de son père et de sa mère », « en liaison avec des gens bien placés chez les Écolocroques qui souhaitent lui confier des responsabilités », le reçoit seul dans son vaste bureau meublé Second Empire (son père utilisait un mobilier Empire qui a été déménagé dans leur résidence secondaire lors de son départ de la mairie, il ne pouvait donc faire moins que de badinguiser son bureau officiel).

- Monsieur Boufigue ?
Dans un tremblement de bajoues, le maire sourit largement à ce grand jeune homme sympathique en costume cravate gris clair, très élégant et aux chaussures bien cirées, qui lui tend une main franche par-dessus son bureau (Il faut dire que le jeune homme en question a abandonné chez Gertrude l’ample cape noire doublée de rouge, ornée d’une longue écharpe rouge, et le chapeau noir à l’Aristide Bruant, digne du Chat Noir, qu’il arborait en tant que Sri Mardouk Shankara, et qu’il a laissé ses lunettes noires dans la boîte à gants de

la Mégane qui lui a été fournie par le Mouvement comme bien adaptée à l’image qu’il devait présenter).

 Arnaud Boufigue a appris à user modérément mais sans scrupules de son large sourire, éclatant de dents impeccables, et du contraste entre ses yeux clairs et sa chevelure noire pour se montrer convaincant. A cet égard, le stage de formation qu’il a suivi en Finlande, dans ce petit port perdu où il a dû se rendre après avoir été recruté, l’an dernier au sortir de son école de commerce, ce stage donc s’est montré brillamment efficace. Jamais il ne s’est heurté à un refus et toutes ses missions ont été couronnées de succès. Il est même sorti major de sa promotion, avec un salaire enviable arrondi d’avantages en nature très substantiels. Dont la Mégane. Et des perspectives d’avancement considérables dans le nouvel ordre socio-écologique que le Mouvement veut instaurer.

Ce n’est que très récemment qu’il a appris le nom public qui était donné au Mouvement, et les moyens déployés l’ont impressionné et conforté dans son adhésion à tant de force de… conviction.

C’est donc avec enthousiasme qu’il a accepté cette mission qui lui a été présentée comme cruciale pour la réussite du Plan. Et de sa carrière. A aucun moment l’aspect… forcé… des moyens de… conviction, donc, mis en œuvre ne l’ont surpris et encore moins choqué : depuis l’école de commerce (et même avant), il sait que les stratégies de développement ne peuvent pas s’embarrasser de scrupules, et que la prise en compte de ces scrupules même ne pourrait constituer qu’une faute en regard des objectifs poursuivis. Cela, l’école de commerce lui avait démontré sur le plan des stratégies commerciales et financières. Les Écolocroques ont élargi ses perspectives aux domaines de l’idéologie et de la politique. De la prise de pouvoir en général, selon une « stratégie unifiée du Pouvoir » qui lui a été inculquée et qu’il doit maintenant appliquer. Sans scrupules.

Il aurait d’ailleurs été inconcevable qu’il échoue, son employeur lui ayant fourni toutes les informations nécessaires pour atteindre les résultats recherchés : depuis les enregistrements de conversations téléphoniques entre « Gertrude » ou quelques autres et le journal de Malfort, dont on lui avait souligné les points importants pour ses objectifs, jusqu’aux éléments de la biographie du maire qui rendraient ses offres irrésistibles… 

 
La poignée de main est franche et ferme, professionnelle en diable, avec ce regard net de toute arrière pensée et le clair sourire de rigueur qui dénotent, chez le maire, vingt ans de pratique politicienne, et chez son visiteur, deux cents répétitions pilotées par un coach compétent. Elle s’accompagne, chez l’un, de mots d’accueil chaleureux et forts, chez l’autre, de réponses empreintes d’une modestie dépourvue de toute flagornerie. Un grand moment de diplomatie commerciale appliquée.
 
- Monsieur le maire, je pense que vous êtes homme à nous comprendre…
- Nous ?
- Nous. Je vous parle sans fard. Nous, les Écolocroques.
- Les Écolocroques ? Vous prétendez donc être l’un de ces mystérieux personnages qui font trembler  le monde ?
Arnaud Boufigue émet un petit rire connivent autant que modeste :
- Allons, Monsieur le Maire, vous ne vous laisserez pas prendre à ces fantaisies ? Ceux qui craignent les Écolocroques sont ceux qui envisagent de les combattre ! Mais leurs amis ne peuvent que se réjouir. Voyons, il est évident pour chacun que nous possédons toutes les cartes : nous disposons de la vertu. Et de cette vertu a priori que confère la force… Donc, nous disposons du Droit. Qui peut s’opposer à nous ? Nous ne faisons qu’amorcer notre ascension. Et pour parler sans fard, en responsables que nous sommes, nous cherchons des hommes comme vous, capables de décider et de convaincre… Et chez nous, les premiers resteront les premiers…
Ce monde tel qu’il existe est voué à l’échec. Bientôt se manifesteront ceux qui vont en assurer la maîtrise. Et qui se montreront… reconnaissants envers leurs amis…

- Vous avez parlé d’amis de mon père et de ma mère… interrompt le maire que ces considérations générales commencent à ennuyer.
- Ce chapitre est un peu… délicat… Vous êtes né au début de l’année 1946 si je ne m’abuse ?
-  Oui, mais je ne vois pas bien quel rapport cela peut avoir avec les Écolocroques…
- Qu’est-ce que vos parents vous ont dit de cette époque ?
- Mais, Monsieur…
Le maire s’est mis sur la défensive… Arnaud Boufigue répond à ce recul par un large sourire :
- Nous n’avons aucun préjugé, Monsieur le Maire. A vrai dire… Voilà. Je suis autorisé à vous confier un… secret interne à notre Mouvement. Un grand secret : l’un de ses lointains fondateurs n’est autre que l’Oberst Kuhhirt… Si ce nom vous dit quelque chose…
 
Le maire s’est figé, attendant la suite. Il avait bien entendu jadis prononcer ce nom par sa mère, mais elle n’avait jamais précisé le rôle que ce Monsieur avait pu jouer dans sa conception. Il a pensé, des années et de multiples rumeurs malveillantes plus tard, qu’il avait pu être l’un de ces nombreux amants dont elle ne faisait pas mystère. Pour son père, ils constituaient un vivier de collaborateurs ou de partisans potentiels. Quant à lui, cette évocation n’avait constitué qu’un élément d’une formation qui avait pour l’essentiel été bâtie sur les deux piliers cohérents que représentaient ses parents, son père lui enseignant le calcul et sa mère lui apprenant à nager. Piliers complémentaires qui avaient fait de lui le maire qu’il était devenu, et semblaient lui ouvrir la voie vers d’autres perspectives… 

 
Lui-même s’était marié sur le tard, éprouvant aussi peu d’attrait spontané que son père pour les agitations sentimentales futiles qui conduisent le vulgum pecus au conjungo, et encore moins pour les agitations physiologiques grotesques et gluantes qui précèdent la conception. Et encore, son épouse avait-elle dû se montrer singulièrement convaincante lorsqu’elle avait entrepris, voici trois ans, et malgré leurs vingt cinq ans d’écart d’âge, alors qu’elle était jeune stagiaire en droit à la mairie, de lui expliquer l’histoire qui avait conduit au procès Clinton, versus (comme disent les Américains) Lewinski, ou réciproquement. Il avait fallu qu’elle prenne l’explication par le bon bout, puis par le début, à la base, et même à la racine, et qu’elle lui démontre de main de maître, et les armes dans cette main, embouchant sans vergogne les trompettes les plus brûlantes de la renommée, quelle satisfaction pouvait apporter l’extraction intégrale d’une telle racine, carrément, et même rondement, menée, selon les règles de l’art.

Son côté calculateur lui avait vite fait comprendre l’intérêt qu’il pouvait y avoir à s’attacher cette expertise et il l’avait épousée le mois suivant, convenant du fait qu’elle pourrait jouer un rôle accessoire mais non secondaire dans une stratégie de conquête de partenariats difficiles. Ce qui lui avait déjà permis de procéder à quelques opérations fructueuses et lui avait apporté des amitiés politiques fidèles. Retour sur investissement fulgurant.
 
Aussi n’avait-il jamais été choqué par les amants de sa mère, qui, en leur cédant ne faisait qu’accomplir un devoir supérieur de fidélité conjugale : elle collaborait à la carrière de son mari.

 
- J’ai entendu parler de ce Monsieur, mais je dois dire que mes souvenirs à son endroit sont assez vagues. En tout cas, je ne l’ai jamais rencontré…
Arnaud Boufigue se permet un petit rire complice :
- Je m’en doute, il a officiellement disparu en 1945, date à laquelle il a quitté son poste dans la défunte marine allemande pour fonder ce qui est devenu les Écolocroques. Et il a dû fuir Saint Tignous sur Nivette au moment des… exploits d’un certain Eusèbe Malfort…
- Ah !!! Eusèbe Malfort ! Celui-là !!
- Celui-là, en effet,  monsieur le Maire. Celui-là, comme vous le dites. Celui-là a empêché l’Oberst Kuhhirt de revenir à Saint Tignous, aussi attaché qu’il ait pu être à votre père et… (petit sourire en dessous) à votre mère, et peut-être… à vous, lorsqu’il a appris votre naissance… Et « celui-là » encore va se trouver au centre du dispositif des Écolocroques, ce qui devrait vous surprendre après ce que je viens de vous révéler…
- Ce qui me paraît totalement inconcevable…
- Sauf si…
- Sauf si… ?
- Si vous acceptez de collaborer avec nous. Je dois d’ailleurs dire que nous avons déjà acquis le soutien du Conseiller en matière d’économie électorale Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, vous savez, le fondateur de

la Méthode à Six Mille. Mais ce soutien n’est rien, comparé à ce que vous, vous pourriez nous apporter, bien sûr…

Le maire ouvre des yeux ronds. Décidément, il a du mal à suivre.
- J’ai du mal à vous suivre… (et pour qu’il l’avoue, il faut vraiment qu’il en ait, du mal à suivre !).
 - Eh bien, dans la recherche qui est la nôtre d’appuis sans faille, vos… liens… avec l’Oberst Kuhhirt, et, comme j’ai cru le deviner, les quelques difficultés qu’a pu vous susciter Eusèbe Malfort, constituent de très sérieuses raisons pour vous faire tenir une place capitale dans notre dispositif.
- Une place capitale ?
- Capitale.

Arnaud Boufigue s’est redressé et, droit dans les yeux, il regarde le maire, dont les bourrelets de la nuque rougissent sous l’effet de la solennité de l’instant.

- Pour qu’Eusèbe Malfort joue son rôle dans notre plan, enchaîne Arnaud Boufigue, il faut que vous nous aidiez : voilà ce que je vous propose….