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FINETTE DE SAINTE FOUILLOUSE / P2C1E3

P2C1E3 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 3)

  N°82 / FINETTE DE SAINTE FOUILLOUSE / P2C1E3

 
C’est l’histoire où l’on retrouve Finette de Sainte Fouillouse, et où l’on fait la connaissance de sa maman, Flora. On rencontre aussi deux notaires parisiens et quelques personnages inquiétants, tout en parlant d’escargots, de Super Troc et d’héritage.

 
Lundi 2 mai
14 heures trente
Pau

  Contente d’elle, Finette. Contente. Il faut dire qu’elle en jette dans son ensemble anthracite, avec le gros chignon massif de ses blonds cheveux. Ajoutez à cela un regard pervenche d’un bleu profond, un gros rubis en coeur au creux du décolleté et un autre au doigt, et des talons de plein de centimètres sous des jambes de reine et vous aurez une idée de la Bêêête.

  Fière d’elle. Se plaît bien en se regardant dans la glace de sa chambre de l’Hôtel Central à Pau. Elle aime tout particulièrement ces rubis somptueux qu’Aloïs Guétotrou-Kifumsec (qu’elle continue d’appeler « Monsieur ») lui a fait parvenir « pour la féliciter de cette brillante promotion », en ajoutant, de manière quelque peu sibylline qu’ils seraient « le cœur de sa fonction publique ». Il y a de bons côtés dans la réussite, se dit Finette. Ah oui, les lunettes noires pour éviter de se commettre aux yeux du commun. S’abstraire. Ne croise pas mes regards qui veut. Non mais.

  Surtout que ce n’était pas évident de retrouver une « position », après le désastre.

  Finette de Sainte Fouillouse. Représentante et Fondée de Pouvoir des Écolocroques en leur première Boutique-Ambassade de Saint Tignous sur Nivette ! Et cela juste au moment où on leur casse la baraque. Destin tragique. Mais pas folle, dès qu’elle a entendu l’émission télévisée qui devait marquer de manière évidente la fin des haricots pour l’organisation, elle est remontée dans sa fourgonnette blanche et adieu Berthe, elle a très finement filé Finette.

A tort, peut-être : les gens étaient tellement abasourdis qu’ils ont à peine réagi, et en tout cas, pas violemment.

La preuve : Arnaud Boufigue s’est recasé sur place sans la moindre anicroche. Ils sont restés en relation, à distance comme tous les Anciens de l’Ecole, et elle a pu suivre sa carrière, depuis le coup de pied au cul d’Arthur Malfort qui l’a éjecté de son journal sans autre forme de procès, jusqu’à son embauche quasi immédiate par Intermarché, Leclerc et la FCD regroupés pour l’occasion[1], jusqu’à aboutir à la création de Super Troc dont il dirige maintenant la principale unité expérimentale. A Saint Tignous sur Nivette, bien sûr. Grâce à l’appui du Maire, Félicien Belcoucou, qui a pris une couleur « écolo » dans l’affaire, acquise au contact, tant de Gertrude[2], du Mouvement (écologiste) du 18 août (pourquoi le 18 août ? Voir le Super Concours…), que de Finette, et parce qu’il a réussi à « éclaircir » le « mystère du radon du Monument aux Morts », ainsi qu’il l’a lui-même déclaré dans un article largement diffusé auprès de la presse régionale. Et que personne n’a contredit… « On » avait autre chose à faire ! Et le Maire n’était-il pas, comme beaucoup, victime de sa bonne foi généreuse ?

  Bref, tout est pour le mieux pour Arnaud Boufigue. Y compris le logement.

  Finette, elle, a filé chez maman, à Pétoly, dans un petit village des Ardennes belges cerné par une forêt très noire. Le village s’est trouvé rapidement englouti sous la neige dès que le temps a viré vilain. Elle a donc pu y rester quelques mois bien tranquille, avec seulement par-ci, par-là un petit coup de fil de Boufigue qui lui a proposé de participer à son aventure commerciale.

 
Mais Finette n’est pas vraiment une commerciale : elle y croyait aux Écolocroques. Bon, elle se doutait bien que ce n’était pas une annexe du Pensionnat des Oiseaux, mais elle avait été choquée en assistant à l’émission finale. Pas celle des explosions, avec Malfort en vedette, non, l’autre, celle du lendemain, celle qui avait réglé leur compte aux Numéros dont elle révélait l’existence, avec Malfort, Victor et Clémentine en vedette. Parce que bien sûr, comme tous les agents de surface, Finette ignorait l’existence des Numéros.

  Finette s’est trouvée très heureuse d’être ainsi bloquée par la neige jusqu’à la fin juillet dans sa retraite des Ardennes, avec Flora, sa vieille maman qui y tient auberge (deux chambres au papier à fleurs), table d’hôtes (huit couverts, douze en saison, en comptant la table de la cuisine), pour les touristes d’été (l’hiver il n’y a que des gens d’ici, d’ailleurs les routes sont difficilement praticables et même les Américains sont passés à côté en allant à Bastogne avec leurs tanks pendant la dernière guerre). Elle fait aussi bistro sur cette fameuse table de la cuisine, pour les autochtones, les vieux. 

 
C’est reposant pour Finette, après ces dures années de formation, le lourd travail de création des boutiques bios qu’elle a supervisées un peu partout dans le monde, et le démarrage avorté de l’aventure qui aurait dû la propulser au premier plan. Mais, bon…

  Finette aiderait bien Flora, mais pour servir les deux canons de rouge de la journée en répétant les histoires du village (où l’on ignore tout de sa « situation », ici elle est « la fille de Flora qui fait, ou a fait, des études »), et en commentant les infos de la veille (que Finette suit attentivement à la télé comme tout le monde), sa présence n’est pas vitale pour le fonctionnement du commerce.

 
Alors Finette s’occupe comme elle l’a toujours fait lorsqu’elle se trouve ici : elle court les bois. Elle aime beaucoup les odeurs des sapins et leurs sous-bois tellement obscurs que rien n’y pousse, à part quelques champignons et quelques plantes étranges dépourvues de chlorophylle. Elle en a même su le nom. Faudrait qu’elle retrouve la flore que son père lui avait offerte avant de fiche le camp avec une touriste américaine. Ou qu’elle demande à sa mère. Monotrope sucepin… Ça lui revient…

Et elle pense… Réfléchit en marchant, en recherchant dans les futaies plus dégagées les bois que les cerfs abandonnent à la mue, normalement en mai, mais avec ce temps… 

  En fait, elle est surtout surprise par sa propre réaction : elle y a cru.

Bon. C’est cela qui la surprend…

 
Elle y a cru parce qu’elle croyait qu’il est bon de croire. Mais cessant d’y croire, elle a cessé de croire que croire est bon. Et donc, elle a tout simplement cessé de croire. Et du coup, elle s’est mise à croire que ne pas croire est bien préférable à croire. 

  Un progrès en somme. 

 
Parce qu’elle croit à son progrès à elle. En perdant une croyance, elle croit donc avoir progressé. Et puisque ne pas croire est bon, croit-elle, mais en étant certaine de le savoir, ce qui lui évite d’avoir à remettre cette certitude sur le métier, elle a tiré un trait sur tout ce à quoi elle pensait croire ou avoir cru. Après inventaire. 

  Et elle s’est au bout du compte trouvée confrontée au vaste problème de savoir si elle sait ou si elle croit, ou si elle sait ce qu’elle croit ou si elle croit seulement savoir.

Alors qu’avant, elle savait croire, ou du moins qu’elle l’avait pensé, puisqu’elle ne veut plus croire. Et puis croire que l’on ne croit plus, c’est toujours croire. Tout comme croire que l’on sait. Elle manque de références qui auraient établi ce qu’elle sait, ce qu’elle sait savoir, et non plus ce qu’elle croit savoir, de manière indiscutable et définitive.
 
Elle se trouve dans l’incapacité de déterminer si ce qu’elle sait est cru ou su. Croire, savoir… Et donc, elle patauge dans une forêt de points d’interrogation philosophico-métaphysiques qui la plongent dans une sorte d’angoisse cireuse pas désagréable au fond, lorsqu’elle se promène dans la neige profonde des chemins ou lorsqu’elle s’enfonce dans les bois obscurs. 

  À y bien regarder, ces pâles pensées, toutes inclinées du même côté, qui poussent, parcimonieuses, sur l’humus ombreux de son esprit tourmenté, lui rappellent les tiges fragiles et inclinées des monotropes…

Le sol des sapinières, protégé par les frondaisons épaisses des arbres, n’est couvert que des aiguilles brunies dont le tapis épais étouffe les pas, comme une torpeur de l’esprit. La neige, prise aux branches, ne descend pas jusqu’à terre, suspendue au silence. Mais elle accentue l’enfermement du sous-bois qui forme ainsi un no man’s land où la rêverie peut tourner en boucle. Et bien souvent Finette reste longtemps assise, adossée à un tronc écailleux, ses grands yeux pervenche grand ouverts, dans le silence, la pénombre et l’odeur de résine froide. 

 
Et puis elle reprend sa promenade et elle rentre chez elle, détendue, reposée…

  La neige a fini par fondre et Flora s’est remise aux escargots. C’est sa spécialité, les escargots. Certains touristes viennent de très loin pour manger les escargots de Flora, à l’ombre du grand tilleul devant l’auberge. 

 
Ah ! Les escargots de Flora !

  S’ils sont vraiment inimitables, c’est pour des tas de raisons.

D’abord, Flora les ramasse elle-même dans « ses coins », bien cachés au fond des bois. Elle adore cette chasse où elle part à l’aube, armée d’un bâton et d’une grande besace. Et puis elle les fait dégorger « à la planche », et c’est son deuxième secret : une épaisse planche de sapin conservée l’hiver au fond du ruisseau voisin, séchée au printemps, où le grand-père de Finette a gravé au couteau deux traits séparés d’un mètre. Cette planche garde une odeur particulière de résine et d’eau fraîche qu’elle communique aux escargots comme un assaisonnement subtil. L’astuce consiste, après qu’ils aient passé quelques heures dans une infusion refroidie d’herbes mystérieuses où ils se « nettoient le boyau », à les faire « courir » sur la planche de sapin, d’un trait à l’autre, pour, dès que leur tête dépasse le second trait, les décapiter d’un coup de couteau vif et précis, juste derrière les cornes. Les escargots agonisants sont ensuite jetés dans une poêle où grésille un beurre baratté dans la ferme voisine, aromatisé d’ail, de champignons séchés et d’herbes secrètes que Flora conserve jalousement dans des bocaux fermés. On la dit un peu sorcière, bien sûr. C’est sans doute pour ça que son mari et son Américaine ont fini au fond d’un ravin, cramés dans
la Packard jaune de sa rivale. Bref. Pour en finir avec les escargots, ils sont servis dans le beurre où ils ont cuit, avec des épines d’acacia pour les extraire de leur coquille, et accompagnés de tranches du pain-gâteau que Flora cuit dans son four, spécialement à cette intention. Elle vous verse avec ça de grandes chopes d’une bière trappiste douce-amère, épaisse comme un potage, très fumée et à la mousse compacte. 

  Sorcière… Flora tient ça de famille et personne au village n’oserait rappeler les lointaines histoires dans lesquelles telle ou telle de ses aïeules se sont distinguées. Surtout pas les vieilles. Elle a transmis quelques recettes à sa fille, lorsqu’elle est partie étudier : « Prends garde à toi, ma belle, et ne perds jamais la conscience de tes actes, ne laisse personne te les faire oublier ! ». Patronne de bistrot, elle en a vu, des dindes ivrognées par des matous, troussées à la va-vite et oubliées dans un coin avec leur courte honte. Quand ce n’était pas avec un polichinelle dans le tiroir… Et ce n’était qu’avec de l’alcool ! Elle a donc préparé une grande quantité de ce qu’elle appelait du « Pain de Couleuvre », en fait, de petites dragées qu’elle fabrique à partir d’hellébore noir, et qui vous mettent à l’abri de toute inconscience. Et elle a bien clairement expliqué à Finette qu’une pastille vaut pour la semaine, et qu’elle aurait intérêt à en garder toujours par devers elle… Ensuite, elle fera ce qu’elle voudra, mais au moins, elle n’oubliera rien, et libre à elle de céder aux tentations en pleine connaissance de cause…

  Ce jour-là, Finette est partie chasser l’escargot à la place de sa mère. Elle aime ça aussi, Finette. La chasse et la cuisine. Elle a même conçu une variante « Finette » des escargots « Flora » : les escargots, sortis de leur coquille après la cuisson, sont enroulés dans un morceau d’une très, très fine tranche de jambon fumé du pays et replacés dans la coquille. C’est génial pour le goût et catastrophique en terme de main d’œuvre. Les escargots « Finette » ne sont donc préparés que par Finette elle-même quand elle est là, c’est-à-dire presque jamais, parce que sa mère n’a pas la patience. 

 
Et ce jour-là, Finette voulait préparer sa recette.
- C’est comme tu veux, a dit Flora, y’a pas de clients, on les mangera nous-mêmes. Et le reste on le mettra en conserve.

  Mais à son retour, à dix heures, la besace lourde de coquilles baveuses pesant sur son épaule, « y’avait des clients ».

 
Grosse voiture noire immatriculée à Paris, et deux hommes en costume cravate, visages graves, assis sous le tilleul devant une tasse de café.

  Qui se lèvent à son approche. 

  - Maître Gaston Brunières, notaire à Paris, et mon associé et ami, Marc Tombou. Vous êtes bien Madame Finette de Sainte Fouillouse ?

Flora ressort de sa cuisine…

Finette dépose délicatement son sac à ses pieds et sa mère s’en empare :
- Laisse, je m’en occupe… Si ces Messieurs veulent dîner ici ce midi, je les préparerai… à ma manière…
Et elle emporte le sac vers ses fourneaux.

- Oui, je suis Finette de Sainte Fouillouse, mais…
- Pardonnez-moi d’insister, mais, pourriez-vous me montrer une pièce d’identité ?
- Ecoutez cher Monsieur, vous êtes bien gentil, mais je suis ici chez moi, je ne vous connais pas et c’est vous qui me demandez mes papiers…
- En effet, pardonnez-moi, c’est tellement important…
Le notaire sort son propre passeport et le tend à Finette pour confirmer son identité. Elle y jette un coup d’œil, hausse les épaules et rentre brièvement dans la salle de séjour-cuisine-salle de restaurant prendre ses papiers dans son sac qu’elle a laissé sur une étagère.
- Voilà, Monsieur l’important notaire parisien…
Elle lui tend le document en lui rendant le sien, le tout avec le sourire ravageur qu’elle est capable d’exhiber au quart de tour. C’est vrai que depuis qu’elle est ici, au régime jeans, doudoune et bottes fourrées, elle a un peu délaissé ses allures de professionnelle de la séduction,

la Finette…

  - Chère Madame, permettez-moi de vous présenter nos condoléances…
- Vos condoléances ?
Flora a seulement pris le temps de plonger la récolte de sa fille dans la marmite d’infusion qu’elle a préparée hier pour qu’elle ait le temps de refroidir, et elle est ressortie sur le pas de sa porte en se frottant les mains sur son tablier bleu.
- Nos condoléances pour la mort de votre cousin, Déodat de Sainte Fouillouse…
- Qui ça ? demande Flora qui n’en a jamais entendu parler puisque son mari est mort sans lui en avoir rien dit. Il faut avouer qu’il ne s’était jamais beaucoup intéressé au roman familial. Bien trop occupé à courir la gueuse touristique, le salopard.
- Déodat de Sainte Fouillouse, reprend le notaire à l’intention de Finette. (Son long profil jaunâtre dont il équilibre le nez en fer de hache par un renversement marqué de la nuque, ignore délibérément Flora : il n’a pas affaire à elle) (S’il baisse un peu la tête, il tombe en avant, se dit Flora) (S’il tombe en avant sur ma table il me la fend en deux, poursuit-elle in petto) (Elle en rit toute seule, ce qui achève de la discréditer dans l’esprit très formaliste de Maître Gaston Brunières, qui déteste les escargots). A défaut d’héritiers directs, il vous a désignée comme étant sa légataire universelle.
- Parce qu’il me connaissait ?
- Sans aucun doute, puisqu’il a enregistré son testament officiel en mon étude peu de temps avant sa mort. Monsieur Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qui m’a dit vous connaître, en a été témoin, avec Maître Tombou, mon associé.

Maître  Tombou, aussi grand que maigre, visage émacié et regard d’aigle derrière un pif impressionnant, mais, plutôt nasique, ou tubercule, disons patatoïde, salue à son tour. 

  Finette se souvient en effet d’un certain Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qu’elle a rencontré à Andøya, pendant ses études. Quinquagénaire très digne, aux tempes argentées et rosette à la boutonnière, il se parfumait discrètement à la lavande avec une pointe de patchouli, dans un style très 1925. C’était un important délégué de l’Imporium. Elle s’en souvenait comme d’un « client » difficile, lors des quelques redoutables exercices de « communication corporelle » qu’il lui avait fait subir.

 
- Monsieur de Sainte Fouillouse m’a confié peu avant sa tragique disparition qu’il pensait que vous, sa cousine, seriez sans aucun doute capable de reprendre l’ensemble de ses affaires et de prolonger ses actions dans tous les domaines. Y compris dans les plus… confidentiels… Vous avez bénéficié à Andøya d’une excellente formation générale, commerciale et même… spéciale, vous avez fait vos preuves, et si des circonstances… imprévues et imprévisibles n’avaient pas ainsi brisé le développement de l’entreprise de votre employeur, que nous connaissions bien, vous auriez sans aucun doute été appelée à jouer un grand rôle au sein de son organisation et nous aurions certainement été amenés à collaborer…

  - Attendez, reprend Finette qui décidément n’y comprend rien. Qui était ce Monsieur et de quelles « affaires » me parlez-vous ?

- Monsieur de Sainte Fouillouse a créé la chaîne internationale des boutiques Tapas’Embal’. Il remplissait aussi d’autres fonctions au sein d’organismes internationaux, que nous représentons également, et dont nous vous parlerons ultérieurement. Mais vous devez savoir que cette succession restera sans frais et ne pourra comporter pour vous que des avantages puisque ses revenus seront infinis et que vous ne serez soumise à aucune obligation autre que de réussir… Ce dont Monsieur de Sainte Fouillouse était persuadé… En fait, et outre une confortable fortune, très sagement et très largement défiscalisée, il vous laisse surtout sa succession à la tête de ses affaires.

- Et de quoi est-il mort ce cousin généreux et inconnu ? demande Flora méfiante.
- Il n’a pas eu de chance, il quittait Tanger sur son yacht quand La Bombe de Gibraltar a explosé. C’était lui qui se trouvait là et que vous avez dû voir, comme le monde entier, sur la vidéo de l’explosion.
- Effectivement, ce n’est pas de chance…
- Heureusement que ses dispositions étaient prises, la dispersion de telles affaires est toujours catastrophique. C’est vous dire à quel point vous êtes attendue… Monsieur de Sainte Fouillouse nous a confié le soin de vous en informer dans le détail et d’organiser sa succession. Nous vous proposons donc de nous accompagner, d’abord à Paris, puis à Madrid et partout où sont situées ses usines, ses boutiques et toutes leurs ramifications… Et bien sûr de prendre contact avec ses relations d’affaire, dont Monsieur Aloïs Guétotrou-Kifumsec est le représentant direct, mais qui, vous le comprendrez pour y être quelque peu initiée, ne veulent pas apparaître…

  Le lendemain, Finette quittait les Ardennes. 

  Malgré les mises en garde de Flora :
- Attention, ma fille, on ne réussit pas en faisant le malheur des autres et ces oiseaux-là ne m’inspirent pas confiance… N’oublie jamais ton Pain de Couleuvre…
- Pour savoir comment on réussit, maman, il faut au moins essayer !
- C’est ce que pensait ton père et tu lui ressembles beaucoup par moments. Mais n’oublie pas ce que disait Philippe Auguste : « Il n’y aura jamais de construction noble si l’architecte est ignoble »…

Elle est comme ça Flora, inquiète pour sa fille et férue de citations originales et vertueuses qu’elle découvre au hasard de lectures disparates à fleur de magasines. 

 
Et Finette, attendrie, lui a fait une bise sur le front, entre ses boucles grises.

  L’année suivante, elle avait repris en main toute l’organisation des boutiques, s’inspirant de l’initiative expérimentale de Begoña-Conception et de Gerañum-Assomption à Saint Tignous sur Nivette, qui est très vite apparue comme la plus efficace dans cette période difficile. Elle a reçu l’appui d’Arnaud Boufigue qui lui-même était en pleine création et développement du concept des Super Trocs.
 
Elle avait aussi découvert la fonction que Tapas’Embal’ remplissait auprès de l’Imporium d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec. Du moins, ce qu’ « on » lui en avait montré. Et ce qu’elle en avait deviné.
Elle avait également fait la connaissance de Monseigneur Gerhardt Zeeman, « contact » ecclésiastique de feu Déodat, qu’elle regrettait décidément de ne pas avoir connu de son vivant…

  Et aujourd’hui, Finette va prendre officiellement ses fonctions au sein de Tapas’Embal’, en inaugurant l’établissement de Saint Tignous sur Nivette, et cela en présence du Maire, du Conseiller en matière d’économie électorale, dont elle a découvert qu’il est aussi un lointain cousin, et du chanoine Onésiphore Biroton, curé de Saint Tignous sur Nivette, puisque Tapas’Embal’ occupe l’ancien presbytère, et entretient des relations privilégiées avec les instances religieuses.

 
Aloïs Guétotrou-Kifumsec, de l’Imporium, lui a annoncé qu’il viendra lui aussi avec Gaston Brunières et Marc Tombou, les notaires parisiens, et une « personnalité » qu’elle ne connaît pas encore.
  Après l’inauguration, ils partiront tous ensemble pour un lieu qu’il n’a pas précisé, « où elle aura connaissance de l’ensemble de leur projet de développement »…

Elle connaîtra mieux l’Imporium (dont, au fond, elle ne sait pas grand-chose) et elle saura enfin quels sont les objectifs qu’il poursuit.

On lui enverra une voiture…
 
Finette en est toute excitée.

 
Mais en attendant, il y a l’inauguration. 

  Ce sera sa première manifestation officielle dans sa nouvelle fonction, ce qui ne l’angoisse pas outre mesure, mais lui apparaît surtout comme une sorte de revanche après son départ prudemment précipité d’il y a deux ans.

 
A trois heures, on lui annoncera que son chauffeur est arrivé.

  A quatre heures, elle entrera à Tapas’Embal’…
 


[1] FCD, Fédération des entreprises du Commerce et de la Distribution, regroupe les entreprises du commerce de gros et de détail, avec une activité spécialisée alimentaire ou non-alimentaire.

Les enseignes adhérentes à la FCD sont : 8 A HUIT ; 1000 FRAIS ; ALDIMARCHE ; ATAC ; AUCHAN ; BOULANGER ; CARREFOUR ; CASINO ; CASITALIA ; C’ASIA ; CHAMPION ; COCCIMARKET ; COCCINELLE ; COMOD ; COOP ; CONFORAMA ; CORA ; CORSAIRE ; DARTY ; DECATHLON ; DIAGONAL ; ECO SERVICE ; ECOFRAIS ; ECOMAX ; ED ; FRANPRIX ; G20 ; GEANT ; GO SPORT ; INNO ;

LA VIE CLAIRE ; LE MUTANT ; LEADER PRICE ; LEROY MERLIN ; LIDL ; MARCHE PLUS ; MAXICOOP ; MAXIMARCHE ; MAXIMO ; METRO ; MIGROS ; MONOPRIX ; NICOLAS ; NORMA ; PC CITY ; PENNY ; PETIT CASINO ; PETIT CASINO 24 ; PICARD ; POINT COOP ; PROMOCASH ; PROVENCIA ; PROXI ; PROXI SERVICE ; PROXIMARCHE ; RECORD ; ROND POINT ; SCORE ; SHERPA ; SHOPI ; SITIS ; SPAR ; SUPERMARCHES MATCH ; TOY’R’ US ; VIVAL ; VOTRE MARCHE.

Pour un volume d’affaires de 162,6 milliards d’€.
Source : FCD, mars 2006

[2] Gertrude continue de louer à Arnaud un immense appartement dans sa grande maison proche de la MJC. Arnaud qu’in petto elle continue d’appeler Sri Mardouk Shankara depuis qu’il l’a convertie à la sainteté des thèses développées par les Écolocroques.

AMAÏA PRÉSENTE LES GOUMS À RAVOT / P2C1E15

P2C1E15 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 15)

 
N° 94 / AMAÏA PRÉSENTE LES GOUMS À RAVOT / P2C1E15


C’est l’histoire où l’on cherche à comprendre la disparition du sous-marin nucléaire, et où Amaïa présente les Goums au commissaire Ravot. 

  Mardi 3 mai
12 heures 30
Agotchilho

 
- Mais… Vladimir…
 
C’est Victor qui brise le premier le silence.
  Clèm est tombée assise sur un siège. Instinctivement, Vic se place derrière elle et lui entoure les épaules de ses bras. C’est eux qui ont le plus clairement conscience de ce qu’est vraiment le Hai II. Ils ont vécu dans le silence de ses entrailles de titane et d’acier, au milieu du souffle contenu de son équipage, sous la menace railleuse du Numéro Un.


Ils ont vu l’énormité de sa masse affleurant les vagues argentées qui glissent sur sa peau de caoutchouc noir, la nuit, sous la lune. Ils ont parcouru les immenses silos de missiles…
 
Non. Il a été désarmé. Toutes ses armes nucléaires ont été déchargées avant d’être acheminées vers la base américaine réoccupée de Thulé, l’autre Thulé… Et tous les missiles nucléaires de toutes les bases des Écolocroques ont de même été enlevés. Sans que personne soit autorisé à pénétrer dans ces bases.
  Seule a pu y entrer la « Commission de Désarmement » : Arthur et le secrétaire général de l’ONU, en tête, accompagnés de dix techniciens des grandes puissances qui ont été menacées. Les bases étaient vides de toute population. Ils n’ont pas vu les Goums. Juste quelques Itzals, vêtus pour la circonstance, et soigneusement sélectionnés pour leur aspect « ordinaire ». Après leur départ, « on » a sorti ce que la Commission a dit de sortir. Sur la banquise, pour Thulé. Aux « points convenus » pour les autres. Les bases sont propriété exclusive des Goums. Qui n’existent pas. Officiellement. Parce qu’ils ne veulent pas être connus. Voilà. C’est comme ça. L’extraterritorialité a donc été accordée à chacun de ces lieux, sous couvert d’une vague attribution à l’ONU. Qui la garantit.

  Outre les Goums, sont restés la plupart des techniciens qui travaillaient pour les Numéros, comme les marins russes mercenaires qui composaient l’équipage du Hai II, par exemple. Qui ont juré le silence et accepté, moyennant amnistie, pardon, amnésie, et un confortable pécule, de ne sortir qu’à certaines conditions. Et pas avant cinq ans au moins. Les autres, criminels avérés, ont été laissés « à la discrétion des Goums »…
  Mais le Hai II a disparu.
 

Somptueusement nue, Nouye les regarde, debout près du bureau de l’ex Numéro 1 :
- Thulé a appelé par le satellite de liaison directe. Ils confirment : cette nuit, l’équipage était à bord. Et le commandant Vladimir était à son poste. Il semblerait que l’un des trois techniciens des transmissions, un certain Joseph Larigot, ait disparu, lui aussi. Vers minuit, le sous-marin a plongé sans un bruit et a pris le large. Les témoins ont pensé à un exercice programmé, comme il s’en fait périodiquement pour entretenir le matériel et l’équipage, mais ce matin, le Hai II n’était pas de retour et il ne répond pas aux appels radios. Il est en plongée, et le système de détection télémagnétomètrique de la base a été saboté de manière irréversible. Il n’est donc pas localisable.
  Ravot ne sait plus très bien où il en est. Personne ne s’étonne de la nudité de Nouye, alors, il fait comme si, mais quand même. Et cette histoire de sous-marin nucléaire qui joue les filles de l’air racontée par une belle grande fille debout, impassible, le nichon arrogant et les fesses à l’air… Bon. Ça le déstabilise quand même, Ravot… C’est un homme pondéré Ravot. Père de famille, veuf, grand-père et tout ça. Décoré. Décoré, si.
 
Surtout lorsque Amaïa entre à son tour, tout aussi nue que Nouye, mais avec sa stature de déesse antique, son regard minéral et sa suite de deux gardiennes courtes sur pattes et le front bas, mais tout également à poil et de deux hommes énormes grands, gros et gras, couverts de tuniques grossières en forme de ponchos liées à la taille par une corde, et qui ne cachent rien de leurs très menus avantages. Ce qui porte la population du bureau à onze personnes dont quatre nanas à poil !
  Ravot est déstabilisé.
 
Déstabilisé.
C’est le mot qu’il se répète in petto lorsqu’il tente de définir ses impressions pour les éclaircir, leur échapper, et donc, revenir à l’essentiel des problèmes.
  Déstabilisé.
 
Et, manifestement, tout le monde s’en fout.
  - Amaïa, intervient Rébéquée, le sous-marin de Thulé a disparu. Nouye vient de nous l’apprendre.
 

Un silence.
  Réponse lente d’Amaïa, de sa voix de contralto :
- Je l’ignorais. Cela ne peut être le fait des Numéros. A moins que…
Elle semble réfléchir, hoche la tête, poursuit brusquement :
- Suivez-moi…
Elle traverse le bureau pour sortir par l’autre porte, celle qui rejoint les galeries intérieures. Tout le monde la suit, sauf Nouye qui fait signe qu’elle reste de garde près des téléphones et des écrans… Elle a acquis une vraie compétence en la matière et préfère désormais les modes de transmission modernes à leurs moyens de communication traditionnels via leur réseau de correspondants et les Ôoumlocs.
 
C’est ainsi qu’ils arrivent au « temple » où ont lieu les grandes réunions des Goums.
  Bien sûr, Ravot est préoccupé. Déstabilisé. Bien sûr, la situation est sérieuse. Grave. Très grave. Plus grave que ce que chacun imaginait au départ du journal alors qu’il ne s’agissait « que » d’un meurtre. Même s’il s’agissait d’un meurtre étrange et horrible. Mais quand même, de là à admettre ce qu’il voit, ce lieu incroyable, cette caverne éclairée de deux hautes flammes qui lèchent une résille de pierre éclatante de lumière, derrière trois trônes de pierre, cette vaste salle souterraine dont les limites sont floues, dans la pénombre, dont la voûte elle-même reste indistincte, cette mare d’eau noire et profonde placée entre les trônes et la banquette de pierre semi-circulaire où « tout le monde », enfin, ceux qui l’ont entraîné dans cette histoire, tout le monde trouve naturel de prendre place, comme on pourrait s’asseoir sur le jubé surbaissé d’une église…

  Sur le trône central s’est assise Amaïa, celle qu’ils ont aussi appelée la Mère, et qui semble (mais il n’en jurerait pas) montrer un début de grossesse, Amaïa, si naturellement assise, cuisses écartées devant lui, devant eux, dans une impudeur si absolue qu’elle en devient parfaitement chaste, Amaïa, encadrée de deux femmes aussi nues qu’elle, tandis que les deux hommes en ponchos ont pris une pose figée debout derrière les trônes et devant les flambeaux du gaz qui ronfle en sortant du sol, appuyés sur deux énormes bâtons qui se trouvaient là, derrière les sièges de pierre…

  Parce que c’est cela qu’il voit, Ravot. Et qu’il est trop surpris, incrédule même, pour tout ensemble croire et contester, parce qu’après tout, il le voit, et que ce n’est pas une scène tirée d’un film de Cecil B. de Mil ou de Spielberg, ou d’une BD de Tardi…

  Et pourtant il en a vu des choses au cours de sa carrière, Ravot. Compris, estimé… Et ça lui fait remonter une bulle de Paul Fort qu’il murmure pour lui-même de toute son incrédulité : « J’en ai pourtant compris, estimé, vu des choses, hommes-loups, femmes-chiens, et la neige, et les roses »… Parce qu’il est un peu comme Jules, l’autre, le copain de Rébéquée, celui qu’on appelait whisky-soda, Ravot, il a comme ça des remontées de poésie dans les moments où il se trouve… déstabilisé.
(Et curieusement, Amaïa, qui le regardait à cet instant, se tourne vers Rébéquée, en étrange connivence, avant de ramener son regard vers lui. Rébéquée à son tour le regarde et sourit tristement à Amaïa en baissant la tête devant cette ombre qui est passée).
 
Déstabilisé.
  Et là, il voit… Alors, il admet, il accepte, il écoute, il enregistre, il note dans sa tête de flic habitué à noter : les personnages, leurs attitudes, leurs gestes, leurs paroles, les repères qu’il peut prendre, pour pouvoir reconstituer, retrouver le détail révélateur, pouvoir dessiner « sa » synthèse…
 
Il voudrait questionner, demander, savoir, comprendre… Comprendre…
  D’autant plus qu’il se sent lié par cette promesse qu’il a dû se résoudre à faire et dont maintenant seulement il évalue l’enjeu : c’est tout cela qui devra rester secret ! Tout cet invraisemblable… machin… Il se sent bluffé, comme dirait Lepif. Dépassé par les évènements. Et ce doit être la première fois que ça lui arrive. Ou presque. Ça lui rappelle un peu quand il a vu sa défunte épouse pour la première fois. Ou pour la dernière fois, il ne sait pas trop, mais c’est de cet ordre : une découverte absolue ; une perte absolue… Découverte d’un monde et perte de celui qu’il croyait être définitivement le sien. Avec des hommes et des femmes blancs, noirs rouges ou jaunes, mais semblables… Ces « gens », ces femmes et les quelques hommes qu’il a vus, étranges, déguisés de blanc dans l’usine, depuis la galerie lorsqu’ils se rendaient au bureau, ces gens ne sont pas vraiment comme lui, comme nous, pense-t-il. Et cependant… Quelle confusion dans son esprit…
 
- Je n’oublie rien…
Amaïa, assise sur son trône de pierre, a pris la parole. Sa voix grave résonne sous la voûte élevée de la vaste salle. En personnage habitué à la parole et au lieu, elle joue de ses résonances comme le ferait un organiste qui place ses notes en fonction de la réverbération de la voûte. Sa tessiture large et riche, se déploie avec un naturel absolu et un immense, étrange « charme », qui fascine Ravot. Tiens, il pense aux Kindertotenlieder et à Kathleen Ferrier : une douleur absolue, antique, et calme. Un chagrin sourd…
  - Je n’oublie rien. Ni ma sœur Rébéquée, ni mes amis. Tous mes amis. Tous mes amis (elle fixe Rébéquée) (Rébéquée redresse la tête… le fantôme est toujours là : « Me voici devant tous un homme plein de sens… »)… Ni les menaces qui apparaissent et auxquelles nous devrons faire face (chacun sait bien que ce « nous » dépasse leur petite assemblée). Mais j’ai promis à mes amis d’expliquer qui sont les Goums à ceux qu’ils ont jugés dignes de nous connaître, en dérogation de nos accords de secret.
 
 Elle fixe Ravot de ses immenses yeux fixes. Et Ravot hoche la tête en répondant d’une voix un peu rauque :
- J’ai juré le secret…
  - Je suis heureuse de vous l’entendre confirmer, Monsieur Ravot.
Notre espèce, celle des Goums, est très ancienne. Très, très ancienne. Bien plus ancienne que la vôtre dont elle diffère, Monsieur Ravot, puisque notre mémoire remonte à près de deux cent mille ans. Et partout, vous nous avez supplantés. Nous sommes peut-être, comme me l’a dit un jour Rébéquée, des fossiles vivants. Mais nous sommes bien vivants. 

 Lorsque votre peuple, celui des Goumyôs[1], est apparu, venant du Sud et de l’Est, nous formions quatre grandes tribus et nous occupions toute l’Europe. Il y avait nous, le peuple d’Ôoumloc, la tribu du Crabe, et puis la tribu de l’Oiseau, la tribu du Bélier, et la tribu de l’Ours.
C’était il y a quatre cents siècles. Nous, le peuple Goum d’Ôoumloc, nous vivions ici, mais d’autres clans de notre tribu vivaient ailleurs, sur les côtes du Portugal, de l’Espagne, de la Finlande, et selon les temps, c’était le même clan qui se déplaçait d’un lieu à l’autre, ou bien qui essaimait, pourriez-vous dire. Cela, c’était pendant les périodes d’abondance, lorsque le climat le permettait. Nous vivions de chasses terrestres, et même marines, et nos embarcations de bois et de peau nous permettaient de capturer des dauphins et même parfois des baleines. Bien sûr, nous péchions aussi, mais surtout des crabes, ces crabes noirs que nous recherchons toujours. Et notre pacte avec Ôoumloc était déjà ancien. Nous avions appris à creuser la falaise et nous fournissions des pierres à tailler aux autres tribus qui, en échange, nous apportaient d’autres richesses : de l’ivoire de mammouth, des peaux…

  Nous échangions aussi avec les Goumyôs que nous côtoyions. Mais nos relations avec eux restaient plus distantes : leur comportement devenait facilement celui de prédateurs lorsqu’ils se sentaient en force. Et nous n’aimons pas devoir combattre. Nous sommes des pêcheurs, des chasseurs et des cueilleurs, pas des guerriers. Nous ne nous sommes jamais combattus entre nous : comme nous n’avons jamais cultivé la terre, nous n’avons pas l’instinct de posséder. Ni, donc, celui de voler.
  Tous les clans, lorsqu’ils le pouvaient, nous apportaient les restes de leurs morts. Et ils nous racontaient ce qu’ils avaient vécu, leurs Souvenirs, afin que nous en fassions de la Mémoire. Tous les clans voulaient qu’après leur mort, les leurs retournent à la Mer, à Ôoumloc : tous les animaux sont issus de la mer et des rochers, et Ôoumloc  constitue la synthèse de la mer et des rochers. C’est un Rocher qui vit dans

la Mer, et c’est ainsi qu’est apparue la vie. Ramener les morts à Ôoumloc, c’est les ramener aux sources de la vie… 

  Les plus lointains des Goums, ceux du clan de l’Ours, qui, pour les plus proches d’entre eux, vivaient dans ce que vous appelez maintenant l’Ariège, mais qui étaient allés jusqu’en Russie, et qui chassaient parfois les mammouths, enterraient leurs morts au fond des cavernes, sous la garde de l’Ours, et les déterraient lorsque le printemps leur permettait d’accéder de nouveau aux ossements. Ils nous les amenaient alors en cérémonie et se joignaient à nous pour les offrir aux Grands Crabes lorsque ceux-ci venaient dans cette falaise, en ce lieu même, pour célébrer leurs amours. Ils rentraient ensuite dans leur campement pour se féconder entre eux. Très souvent, nous échangions femmes et hommes d’un clan à l’autre, pour renforcer notre vigueur. Lorsque leur peuple s’est affaibli, lorsque les mammouths ont disparu, leurs survivants se sont joints à notre tribu.

  Ceux de l’Oiseau exposaient les corps au sommet de collines sacrées où les rapaces venaient les nettoyer de la chair de leurs souffrances et de leurs plaisirs. Puis, eux aussi, en rassemblaient les ossements et nous les apportaient. Et eux aussi se sont joints à nous lorsque les Goumyôs les ont repoussés dans des vallées stériles.

 

Ce sont ceux du Bélier qui ont survécu le plus longtemps. Ils vivaient dans cette région, et les Goumyôs les appelaient Cagots, Agotak, Gahetz, ou d’autres noms méprisants. Ils leurs réservaient des taches particulières, exclusivement manuelles, de menuiserie ou de maçonnerie le plus souvent. Ils sont restés auprès des Goumyôs jusqu’à ce qu’un certain Pierre de Lancre[2] réduise en cendres tous ceux d’entre eux qu’il pouvait capturer. Il est vrai qu’au début du dix-deptième de vos siècles, il était mal vu de se retrouver nus dans des grottes et que le Bélier que fêtaient les Goums en le chevauchant était mal interprété… Mais avant de devoir se joindre à notre clandestinité, ils enterraient eux aussi leurs morts, et eux aussi nous en apportaient les ossements pour que nous les offrions à Ôoumloc en les joignant à ceux des nôtres.

C’est donc au sein de notre ultime tribu que s’est rassemblé notre peuple.

  Et notre Mémoire, comme je vous l’ai dit.
 
Monsieur Ravot, si nous exigeons le secret sur notre existence, c’est pour nous préserver doublement, et cela, tous nos amis ici présents l’ont compris : nous sommes peu nombreux, quelques milliers dans le monde, et nous sommes désarmés face à vous. Chacune des confrontations, mais aussi, plus simplement, chacun des contacts qui se sont établis entre nos deux peuples nous a fait régresser. C’est un fait. Notre espèce est physiquement moins adaptable que la vôtre. Les « Boules » que vous voyez derrière moi sont le fruit d’une hybridation qui restera sans suite : ils sont stupides et quoique très forts, ils sont stériles. Il en a toujours été ainsi, et cependant, en quarante mille ans, croyez-moi, les tentatives ont été nombreuses. Nous ne sommes fécondables qu’en deux occasions dans l’année, selon notre cycle physiologique, et donc, nous sommes moins prolifiques encore que vous ne pouvez l’être. Et puis surtout, nous ne possédons pas cet esprit de compétition qui vous amène à vous surpasser dans une lutte incessante pour la vie ou pour le pouvoir. Nous ne connaissons pas ce que vous appelez le sentiment de valeur hiérarchique. C’est pourquoi bien sûr nous ignorions la guerre, jusqu’à ce que vous nous contraigniez à la pratiquer pour nous défendre, mais toujours plus maladroitement que vous. Et les dernières fois où nous avons été mêlés à des conflits, ces conflits vous concernaient d’abord. Nous n’étions qu’alliés de l’une, puis de l’autre des parties. Même si nous savons maintenant à quel point ces conflits nous concernent également. 

  Nous devons donc d’abord préserver notre existence face à vous. Mais aussi, nous voulons préserver notre Mémoire : c’est notre Mémoire qui fonde notre existence. Plus tard, je vous la montrerai cette Mémoire et je vous expliquerai son fonctionnement. Mais il faut que vous le sachiez dès maintenant : si nous ne disposons pas de vos capacités de reproduction, en revanche, nous nous souvenons. Nous avons cultivé une mémoire orale collective telle qu’il nous est possible, sans erreur, de retrouver des faits vieux de plus de cent cinquante mille ans. Nous détenons la Mémoire de l’Espèce, Monsieur Ravot. Nous sommes les archivistes de l’Humanité, de la vôtre autant que de la nôtre. Quelques uns, très rares, parmi vos historiens et préhistoriens ont été admis à visiter cette Mémoire. Je ne pense pas qu’ils l’oublieront jamais, même s’ils ont promis, eux aussi, le silence quant à leurs sources…

Notre survie, et celle de notre Mémoire, voilà les deux raisons qui m’amènent à vous demander de renouveler solennellement votre serment de silence, Monsieur Ravot.

  Amaïa s’est tue. Aucun des assistants, même Rébéquée, n’avait le souvenir d’un discours aussi long de sa part. Jusque là, elle s’en était remise à ses amis pour sermonner les rares candidats visiteurs. D’autant plus rares que, personne ne connaissant leur existence, personne ne demandait à visiter les Goums. 

  Rébéquée avait fait venir deux médecins spécialistes de physiologie de la reproduction qui avaient étudié le fonctionnement génital des Goums pour finir par conclure que l’on avait vraiment affaire à « autre chose », de l’ADN à la pointe des cheveux, et qu’il serait vain de tenter de modifier quoi que ce soit, se bornant à de (judicieux) conseils quant aux rythmes des relations sexuelles et à la préconisation d’aphrodisiaques adaptés. Le secrétaire général de l’ONU avait pour sa part envoyé (et accompagné) un historien et un préhistorien, qui avaient à leur tour demandé à ce que deux de leurs confrères et un paléoanthropologue soient admis.
 
Et c’est tout.

  En fait, c’est la première fois que les amis du groupe initial qui avait découvert les Goums via les Numéros amenaient quelqu’un d’extérieur pour autre chose qu’une aide essentielle à apporter, soit aux Goums, soit aux Goumyôs. Un policier de surcroît.
 
Et Ravot a dû comprendre à quel point cette situation était extraordinaire puisqu’il s’est levé, lui qui d’ordinaire fuit le solennel et la pompe :
- Je n’imaginais pas qu’il pût exister un peuple tel que le vôtre, ni qu’il ait pu jouer un tel rôle. Je conçois encore mal ce que vous me dites de votre Mémoire, même si l’ampleur de ce que je découvre me stupéfie. Je comprends et partage vos craintes. J’espère être capable de me montrer digne de la confiance que vous tous m’avez témoignée en me faisant pénétrer en cet endroit pour rencontrer des gens aussi fabuleusement extraordinaires que vous, Madame… Aussi fabuleusement extraordinaires… Je l’espère. Mais je suis certain de ne jamais révéler quoi que ce soit à qui que ce soit pour quelque raison que ce soit. Je souhaite pouvoir comprendre qui vous êtes et ce que vous représentez. Et à cette fin, je ferai de mon mieux pour tenter de résoudre les énigmes que nous posent les deux drames auxquels nous nous trouvons confrontés : le meurtre de Saint Tignous sur Nivette, qui semble tellement lié à ce qui s’est produit voici deux ans, d’une part, et la fuite, que je comprends encore plus mal, de ce sous-marin. Mais je m’engage surtout à tenter d’éclaircir le crime de Saint Tignous pour lequel je suis ici : l’autre évènement, même s’il est peut-être plus lourd de conséquences, risque de dépasser mes compétences… Vous avez ma parole, Madame. Je la répète et la confirme ici publiquement devant l’ensemble de vos amis que je me sentirais honoré de pouvoir appeler les miens.
  Ravot se rassied dans le silence.
 
Eusèbe se lève et lui tend la main :
- Appelez-moi Eusèbe. Je suis le plus vieux ici, et il paraît que cela compte, même si ça ne me fait pas forcément plaisir.
- Je suis Victor, mais on m’appelle Vic, et même le Boulet…
- Moi, c’est Clèm, dit Clèm en l’embrassant sur les deux joues…
- Et vous ? demande Rébéquée en lui posant la main sur l’épaule (elle est aussi grande que lui).
- Moi, c’est Jules, comme Maigret, lui répond Ravot plus ému qu’il ne le voudrait.
Rébéquée marque un léger recul :
- C’est curieux, mais… ça vous va bien. Et elle l’embrasse à son tour avant de regarder Amaïa, les larmes aux yeux.

Surpris par cette émotion soudaine, Ravot la regarde à son tour alors qu’elle se lève de son siège de pierre :
- Je m’appelle Amaïa. Et vous êtes un homme plein de sens…
 


[1] Les Goumyôs, les « autres hommes », homo sapiens, ne sont arrivés en Europe qu’il y a 40 000 ans. Si ma mémoire est bonne.

[2] Pierre de Lancre : né à Bordeaux en 1553. En 1609 le conseiller au Parlement de Bordeaux de Lancre intervient au Pays basque, à la tête de la commission d’enquête demandée par Henri IV, qui devait “purger le pays de tous les sorciers et sorcières sous l’emprise des démons”. Le conseiller de Lancre instruit les procès en sorcellerie du Labourd et fait “arder et brancher” près de six cents prétendus sorciers. De Lancre envoie au bûcher, après les avoir torturés, des femmes, des enfants, mais aussi des prêtres. Craignant une émeute, le Parlement rappelle de Lancre. Il meurt en 1631.

L’OPÉRATION ÉCOLOCROQUES / P1C1E15

P1C1E15 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 15)

  L’OPÉRATION ÉCOLOCROQUES  / P1C1E15

 
C’est l’histoire où Victor et Clémentine visitent le Hai II, sous-marin nucléaire lanceur d’engins. Ce que le Numéro 1 attend d’eux.

Jeudi 14 avril
Midi
Hai II.

 
Le Numéro Trois leur a fait visiter le vaste engin où une forêt de tuyaux, une floraison de cadrans et d’écrans sont censés leur montrer la puissance d’une énorme machine de cent soixante dix mètres de long. Ils sont passés entre le double alignement des silos de missiles, dix à droite et dix à gauche, dix fusées à droite et dix fusées à gauche. Seize mètres de haut, les fusées, deux mètres quarante de diamètre, leur a complaisamment décrit le Numéro Trois. Dix ogives nucléaires vingt cinq fois plus puissantes qu’Hiroshima chacune par fusée, deux fois dix fusées, deux cents ogives, cinq mille fois Hiroshima à bord. Il leur a expliqué la manœuvre. Toutes les fusées peuvent être lancées d’une profondeur de cinquante mètres. Prêtes à partir, carburant solide. Toutes. Et atteindre leur objectif à plusieurs milliers de kilomètres avec une précision de cinq cents mètres, ce qui, compte tenu de leur puissance, assure une destruction absolue de la cible et si les têtes convergent, la vitrification assurée d’un rayon de trente kilomètres. 

 
Ils n’ont pas très bien compris pourquoi multiplier l’horreur par vingt cinq : déjà, une fois, de toutes façons…
 
Ils ont côtoyé un équipage indifférent ou goguenard. Cent vingt hommes, leur a dit le Numéro Trois. Manifestement, Piotr avait parlé. 

  Et puis ils sont revenus dans ce que le Numéro Trois a appelé

la Résidence, le quartier réservé aux chefs, le quartier lambrissé de bois précieux, le quartier « yacht de luxe », où se trouve le mess, orné de tableaux de maîtres pillés pendant la guerre, comme le bureau d’Agotchilho.

Le Numéro Un les attend dans son état-major aux murs dissimulés sous des tentures de brocard, entre lesquelles apparaît, sur un vaste écran mural, un planisphère ponctué de points lumineux :
- Vous devriez vous sentir honorés de la confiance que je vous porte : je vous montre toute notre organisation ! Voyez : les points rouges constituent nos cibles potentielles les plus directes. Grandes villes, lieux stratégiques, il y en a une centaine en tout comme je vous l’ai déjà dit. Vous avez vu notre armement… Sans commentaires. Les points verts marquent nos quatre bases et le cinquième, plus gros, notre Centre du Groenland. Nous y passerons. Vous avez vu notre base de

la Marée au Port, nous sommes près de celle de Gibraltar, plus au Nord se trouve celle des Lofoten et en Amérique du Sud, celle de Terre de Feu.
Tout au Nord, notre Centre. Je vous en reparlerai plus tard.
Les deux points blancs clignotants marquent la position de nos Typhoons. Tout ceci est bien sûr ultrasecret : nous sommes ici, au large du Portugal, et nous allons faire route vers notre centre du Groenland, que nous appelons

la Nouvelle Thulé, après avoir déposé quelques colis près de Gibraltar. Une halte dans le Golfe de Gascogne où nous retrouverons le U118 permettra de rapatrier quelques Chochos sous la conduite de mon fils, qui doit rejoindre Agotchilho, lui aussi. Un voyage de routine. Ensuite, comme je viens de vous le dire, nous gagnerons le Centre de Thulé pour nous ravitailler : nous risquons d’être à court de caviar (il a un petit rire de connivence gourmande)…
Mais d’ici là, vous prendrez votre repas dans votre cabine, et puis Piotr vous conduira à la bibliothèque que je vais vous montrer de ce pas.
Il se lève et leur indique le chemin d’un geste.

  La coursive traversée, ils retrouvent une pièce tapissée de livres et d’écrans, avec une table de cartes, et deux petites tables de travail…
- Nous sommes bien loin de nos chers U-Boote, n’est-ce pas ? Ach, la nostalgie des odeurs de fioul et d’acide… Et puis nous avons gagné beaucoup de place en simplifiant les procédures d’attaque et en réduisant les campagnes et donc l’équipage.

  Il leur fait signe de s’asseoir et lui-même s’installe face à eux, satisfait de disposer d’un auditoire, fût-il silencieux.
- Nos campagnes ne sont plus que de deux mois et demi, avec quelques coupures pour l’équipage dans l’une ou l’autre de nos bases, et nous restons souvent au Centre, où sont ravitaillés les deux Hai… Mais trêve de bavardages, mes amis. Mettons-nous au travail !!! Piotr !!!
Il a à peine élevé la voix et le serveur, maintenant vêtu d’un uniforme impeccable apparaît de derrière une tenture qui dissimulait un bureau plus petit où il devait se tenir.
- Piotr est mon ordonnance. C’est un brave garçon, très dévoué. Un cosaque dans l’âme et un parfait Aryen, ce qui ne gâte rien même si cela semble paradoxal !!!
- Piotr, reprend-il, du papier, des stylos pour mon ami Victor ! Je peux vous appeler Victor, n’est-ce pas ? Victor… Quel nom somptueux. Un nom de seigneur à n’en pas douter !!! L’avenir est à vous si vous savez me suivre, mon cher ami !!! Piotr, vodka pour mon ami, celle que tu as ramenée de ta dernière expédition à terre et que je t’ai confisquée !!! La vodka est interdite à bord, elle est la perdition des équipages russes !!!  

 
Le Numéro Un pérore joyeusement, et Piotr, plus amusé qu’effrayé, sort une bouteille givrée d’un bar glacière, dispose trois petits verres de cristal sur un plateau d’argent et pose le tout sur la table. Puis il place papier et stylos devant Victor et se retire dans son bureau.

  Victor et Clèm, assis côte à côte, restent impassibles devant ce déferlement d’urbanité et de séduction, attendant, dans l’impuissance la plus absolue.
- Je ne bois pas d’alcool, constate néanmoins Clèm.
- Allons, chère amie, je m’offenserais d’un refus, faites-moi le petit plaisir de partager cet apéritif ! C’est un rite sacré chez les Français et je sais que vous ne voudrez pas me décevoir. Puis nous parlerons affaires.
Et il vide son verre d’un trait :
- A votre bonne santé ! Prosit !!! s’exclame-t-il dans un grand rire.
Victor vide son verre sans faire de commentaires. Clèm grimace un peu en avalant le liquide brûlant et glacé.
- Vous voilà des nôtres, comme dit la chanson…

 
- Que devons-nous faire ? demande Victor qui semble n’avoir rien entendu et dont les moustaches ont repris un petit peu de poil de la bête.
- Ecrire un article. Une série d’articles. Des articles qui présentent les Écolocroques et leurs projets, qui racontent ce qui vous est arrivé, qui racontent ce qui va arriver si nous ne sommes pas pris au sérieux. Un premier article qui se trouvera appuyé par quelques actions de nos amis et de nous-mêmes.
 - Et qui expliquera la manière dont nous avons été « convaincus » ? Qui parlera d’Hector ? Clèm s’est presque levée, regard flamboyant.
- Nous resterons discrets sur ces détails, il ne sera pas question d’Agotchilho dans un premier temps. Disons que vous aurez été contactés directement et que votre curiosité professionnelle aura fait le reste, répond le Numéro Un en souriant. Je laisse à votre talent le soin d’imaginer des circonstances vraisemblables.
Victor pose la main sur celle de Clèm, agrippée au bord de la table, pour la calmer.
- Nous dirons ce que vous voudrez…
- Très bien, votre cabine est en face et le repas est servi, ce sera l’ordinaire de l’équipage, que vous me pardonnerez de ne pas partager, d’autres obligations requièrent ma présence. Vous pourrez ensuite revenir à vos travaux d’écriture : je ramasse les copies à quatorze heures ! Piotr vous apportera toute l’aide dont vous pourrez avoir besoin. Ah, détail technique : votre premier article sera manuscrit, de manière à être authentifiable… Pour la mise au net pratique, Piotr va vous donner votre ordinateur portable, que nous avons récupéré chez vous, j’espère que vous nous le pardonnerez, mais vos clés étaient dans votre voiture. Vous y retrouverez tout le dossier que ce pauvre Hector avait eu l’imprudence de vous communiquer. Mais, je le répète, je veux une première copie définitive manuscrite.
Il salue ironiquement Clèm d’une inclinaison du buste et sort. Piotr le suit, après un regard gourmand à Clèm.

  Vic et Clèm se regardent un temps… L’espèce de stupeur sombre dans laquelle ils ont plongé depuis la fin d’Hector perdure, les faisant osciller entre rage impuissante et désespoir. Leur seul recours réside dans ces échanges silencieux de regards où ils se ressoudent l’un à l’autre. Pour le reste, ils seraient sur la planète Mars au milieu de créatures verdâtres et phosphorescentes équipées de doigts à ventouses qu’ils ne s’en sentiraient pas plus éloignés que des individus qui les entourent.  Ils n’ont pas besoin d’en dire plus. Ils savent que l’autre éprouve le même creux au fond de l’âme, le même vide d’angoisse, et que seule leur présence mutuelle leur donne force et courage.
 
Le repas est morne, à l’image du contenu du plateau qui trône sur la table de leur cabine : patates et saucisses. Ils n’osent parler… Reviennent au plus vite dans la bibliothèque.

  - Trouve-moi un chapeau, Clèm, je ne sais pas par où commencer…
- « Des Nazis se recyclent dans l’écologie »… Tu crois que ça irait ?
- Sûrement pas !
- C’est dommage, on serait dans la réalité… « La pureté de

la Terre après la pureté de

la Race »…
- Tu n’en sors pas, ils aimeraient, mais refuseraient d’avancer aussi à découvert.
- Leur slogan c’est bien « 

La Terre par dessus tout » ? Eh bien on reprend ça et on sous-titre : « Les Écolocroques veulent purifier

la Terre ».
Victor et Clèm sont assis côte à côte devant l’ordinateur portable que Piotr leur a apporté sans un mot. Clèm, au clavier, tape au fur et à mesure alors que Vic griffonne des notes au stylo.
- Oui, c’est ça, c’est bon ça ma cocotte (rire amer) ! Si on survit on sera bien partis pour le Pulitzer ! Si jamais il reste un Pulitzer … Tiens, ressors-moi le dossier d’Edgar. Je te rappelle le code : « MACLEM » (petits sourires timidement échangés) (pardon mon Boulet) (laisse tomber mon Canon, on n’en est plus là). On commence par une mise en situation, ici, pour dire d’où ça vient, comment on a été contactés, et pourquoi on l’a été, mais là, il faudra broder… On peut partir des incidents qu’Edgar nous a signalés et qui étaient en fait destinés à attirer notre attention…
- On restera très vagues sur Edgar…
- Forcément, on n’en dira rien…
- On ajoutera le programme que ces joyeux Numéros vont nous communiquer…
 
Une heure plus tard, Victor recopie à la main, de sa grande écriture nerveuse, la version définitive de l’article que Clèm a saisi sur le petit ordinateur portable.

  - Alors, où en sommes nous ?
Le Numéro Un vient d’entrer, un papier à la main.
Victor lui tend ses feuillets…
- Bien, bien, mais c’est trop long mon cher. Dans un premier temps, nous nous contenterons d’une prise de contact et de la diffusion d’un manifeste. Il suffit que vous donniez une version cohérente de votre venue à bord. Vous avez commencé à raconter votre vie sur le Hai II, pensez-vous que cela intéresse vos lecteurs ? Dans un second temps peut-être… Il s’agit d’une série d’articles, ne l’oubliez pas.
- C’est pour donner de la crédibilité à…
- Soyez tranquilles, nous serons crus. Demain, plus personne ne doutera de la véracité de vos informations. Vous apporterez le plus grand scoop de l’histoire ! Tenez, je vous ai amené le texte du manifeste que vous annexerez à votre article. Rédigez-le, de suite, ma chère Clémentine, élaguez le texte de notre ami comme je l’ai indiqué, et joignez-y ceci…
Sans un mot, Clémentine obéit…

 
Victor, qui s’est levé, lit par-dessus son épaule :
- Oui, comme ça, ça devrait coller… Et ça… C’est votre message ? Bon sang…
On… on l’ajoute ici, comme ça ?
 
Clèm est livide. Elle se tourne vers le Numéro Un :
- Vous n’avez quand même pas l’intention de…
- Mais non ce ne sera pas nécessaire : ils vont céder. Nous ne tenons pas à détruire ce monde qui nous revient…
Il a un rire grinçant et ajoute comme en a parte :
- Mais il sera puni pendant mille ans pour nous avoir une fois échappé…
Et puis, sur un ton sans réplique :
- Ce document sera envoyé à votre rédaction du Petit Matois Subreptice via Internet. Il sera agrémenté des photos que nous prendrons cette nuit sur le pont du Hai II. Vous y figurerez en bonne place. Il ne pourra pas être « sourcé » puisqu’il passera directement par notre satellite… Vous verrez, c’est la pleine lune et la mer sera superbe.
Et, triomphant :
- L’« Opération Écolocroques » est lancée. Ce soir, je vous invite au mess.

UN ALLIÉ ? / P1C1E17

P1C1E17 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 17)

 
UN ALLIÉ ?  / P1C1E17

  
C’est l’histoire où Victor et Clémentine assistent à une inquiétante livraison et se découvrent un mystérieux allié.


Jeudi 14 avril
23 heures
Hai II

 
Cette nuit-là, ils ont découvert la longue et large coque noire étalée au ras des flots noirs animés des reflets froids de la lune. Et puis les étoiles, toutes les étoiles…
On les a fait sortir sur la coque même, curieusement habillée de plaques caoutchoutées. Ils sont sortis par une écoutille, au pied de l’immense kiosque arrondi du sommet, noir et menaçant, en haut duquel des silhouettes se découpent sur la clarté d’un ciel de pleine lune. Plus tard, ils l’ont entendu appeler la « cathédrale » par l’équipage.
On les a placés le dos au kiosque, le navire orienté de manière à ce qu’ils soient bien éclairés, et une photo a été prise par un marin, de près, de plus loin, de plus loin encore pour que la « cathédrale » soit bien identifiable derrière eux.
 
Ici l’air est frais et salé, ici, ils respirent… D’ailleurs une trentaine d’hommes sont sortis et ils les ont entendus plaisanter, sans bien comprendre le sens de ce qui semblait tellement les amuser.

 
- Vous savez que vous constituez un événement pour l’équipage ? La vie à bord est austère, même si nous leur accordons certaines détentes, comme aux officiers qui sont de sortie cette nuit sur le pont (le Numéro Un s’est matérialisé derrière eux sans qu’ils l’entendent approcher). Mais nous évitons autant que possible la surface. Bien sûr, les satellites d’observation nous prendraient pour un sous-marin russe. Bien sûr nous ne serions que l’un des deux cents ou deux cent cinquante sous-marins à naviguer incognito, mais il ne faut pas tenter le diable. Enfin, bientôt, nous n’aurons plus d’inquiétudes ! Grâce à vous mes amis, et aux informations que vous allez contribuer à diffuser. Nous allons émettre photos et message. Votre article manuscrit est prêt à être transmis et demain, si vos journaux sont à la hauteur, ce dont je ne doute pas un instant, le monde entier connaîtra les Écolocroques !

 
Ils ont longuement chuchoté après s’être couchés dans le noir. Et que pourrions-nous faire ? Rien dans l’immédiat. Il faut attendre… Ils ont très mal dormi.

 
La plongée a duré toute la journée du lendemain, qu’ils ont passée entre bibliothèque et couchette, sans oser parler vraiment, de peur d’être écoutés. Après des heures indécises de sommeil trouble, un petit déjeuner leur a été servi dans leur cabine. Et puis ils sont allés lire dans la bibliothèque, où le Numéro Un en personne est venu les chercher pour les conduire sur le pont.

 
Le soleil est au zénith. Une brise légère souffle sans à coups, presque tiède, parfumée.
A droite et à gauche de la longue coque noire et renflée, deux bateaux de pêche assez semblables à celui qu’ils avaient vu dans le port de la Marée au Petit Port et qui pêchait des crabes. Mais qu’est-ce qu’on peut bien pêcher par ici ?
Un ordre a retenti et trois panneaux se sont ouverts devant eux dans la coque.
- Une petite livraison pour nos amis de Gibraltar. Lieu hautement stratégique ! Bien sûr, nous y avons une base. Une base capitale si j’ose dire. Mais pardonnez-moi, quelques ordres à donner.

 
Le Numéro Un s’éloigne pour commander une manœuvre qui semble délicate : du premier panneau s’est élevé un bras de charge télescopique équipé d’une sellette où est assis un matelot. Il amène le crochet au-dessus du second panneau, l’y descend…
Quelques instants plus tard, le câble se tend et remonte lentement. Au bout du crochet massif, soigneusement élingué, un lourd cylindre d’acier de plus de deux mètres de diamètre monte lentement. Sur le cylindre, cinq Chochos sont assis et surveillent le comportement des anneaux où sont fixées les élingues. Ils font signe  au grutier qu’il peut continuer à monter sa charge. Trois mètres de haut, le cylindre. Lourd. Il oscille lentement dans le vide, puis le mât de charge pivote. La charge se balance au-dessus de la mer, le bateau de pêche, ils le voient maintenant, est amarré au flanc du sous-marin. Le cylindre le surplombe, descend lentement, disparaît dans la cale ouverte. Le sommet en est encore visible, au ras du pont. Les Chochos s’affairent, libèrent le croc qui s’élève de nouveau. Ils restent un temps assis sur le cylindre, semblant se congratuler. Puis ils rejoignent le pont du bateau de pêche par une planche qui leur est envoyée, et ils bâchent le chargement dont on ne distingue plus qu’une silhouette affleurante.

 
Et l’opération reprend sur l’autre bord pour un deuxième cylindre.

 
Le Numéro Un revient, satisfait, souriant :
- Eh bien voilà ! Dans six heures le matériel sera livré ! Demain soir, il sera en place. Tant de puissance en si peu de volume. Vous vous rendez compte ? Deux fois vingt mégatonnes dans deux petits bateaux !!! Quelle merveille !

 
Victor enlace silencieusement les épaules de Clèm qu’il sent trembler contre lui.
- Mais vous frissonnez ma chère… La fraîcheur de l’air sans doute. Rentrons… vous pourrez disposer de la journée pour vous reposer et lire si vous le souhaitez. Ah, dans votre cabine, pas de caméras, votre intimité sera respectée. Des plateaux repas vous seront servis. Vous êtes nos hôtes, pas nos prisonniers. Presque nos collaborateurs. Bientôt, j’espère, nos collaborateurs. Vous pouvez dormir en paix. Vladimir que voici (un marin athlétique se détache de l’ombre de la « cathédrale » derrière le Numéro Un et salue d’une courte inclinaison du buste), Vladimir est désormais à votre service. Il vous est détaché comme ordonnance. C’est un marin modèle. Demandez-lui ce que vous voulez, il vous satisfera, dans la mesure du possible bien entendu.
 
Ils ont redescendu l’échelle verticale par laquelle ils avaient accédé au pont. Ils n’ont entendu que le bruit sourd des panneaux qui se referment, puis des bruits qu’ils parviennent maintenant à reconnaître : le Hai II plonge… Mais il ne semble pas se déplacer. Et pourtant… Trente nœuds, a dit le Numéro Un. Et des pointes à trente cinq !  Soixante cinq kilomètres heure sous l’eau… 42000 tonnes, et il peut plonger à plus de 500 mètres…

 
Vladimir, impassible, les reconduit à leur cabine, leur ouvre la porte et s’efface pour les laisser passer, puis, à leur grande surprise, il se glisse derrière eux en tirant la porte sur lui, un doigt sur les lèvres :
- Chuttt, je suis un ami. C’est vrai qu’il n’y a ici ni micros ni caméras. Cette pièce sert de garçonnière au Numéro Trois lorsqu’il veut… s’isoler avec l’un de ses amants ou l’une de ses maîtresses, consentants ou non. Et moi, avant leur désertion, j’étais chargé de la surveillance du commandant et de l’équipage pour les Services Secrets soviétiques. Je suis coincé ici autant que vous et je dois feindre d’obéir et d’approuver comme les autres. Je vous reverrai plus tard, il serait suspect que je m’attarde…
Vladimir ressort silencieusement.

 
- Je me méfie, c’est peut-être une provocation, souffle Victor à l’oreille de Clèm.
Ils se sont assis sur le lit, épuisés.
- Tant pis, je n’en peux plus. Je fais comme si, lui répond Clèm en posant la tête sur son épaule.
Et si c’était vrai pour Vladimir ? 

 
Ils ne l’ont pas revu de la journée.

 
Le lendemain (mais à quelle heure exactement ?) ils se sont levés et ont voulu sortir, pour s’apercevoir que leur porte avait été verrouillée pendant la nuit.
Un peu plus tard, un bruit de clé dans la serrure leur a signifié leur libération.
La porte s’est entrouverte :
- Je peux entrer ?
C’est Vladimir.
Victor a fini d’ouvrir la porte pour lui laisser le passage et Vladimir l’a regardé avec un certain étonnement :
- Vous avez quelque chose de… bizarre…
- De bizarre ?
- Oui, votre moustache…
Clèm le regarde à son tour…
Il faut dire qu’ils ne se sont guère préoccupés de leur mise ces derniers temps.
- Mais oui, elle… Va te voir dans la glace.
Toujours étonné (mais qu’est-ce qu’ils veulent à ma moustache ?), il va se regarder dans le miroir du cabinet de toilette… Bien sûr, Clèm aurait dû refaire sa teinture de la semaine et les racines blanchissent un peu ce qui lui fait une amorce de crocs bicolores.
A circonstances exceptionnelles, décisions exceptionnelles : la paire de ciseaux qui traîne sur la tablette de lavabo claque deux fois, le rasoir électrique (neuf !) qui voisine ronfle quelques secondes, et c’est un Boulet ras du nez qui revient dans la chambre :
- Ça ira comme ça ?
Clèm le regarde ahurie, regarde Vladimir et tous les trois éclatent de rire. Clèm l’embrasse  sur le nez :
- Promets-moi de la faire repousser, après…
Du coup, cela devient un enjeu, un défi, et Victor, fait signe à Vladimir de refermer la porte. Puis, l’air grave, les yeux plantés dans les siens, il lui serre silencieusement la main.
Tous les trois se regardent, émus de la décision prise et en un geste solennel, Victor tend la main devant lui :
- Jurons : Nous délivrerons le monde des Écolocroques !
- Nous le jurons, reprennent-ils en chœur, avec le même geste digne des Horaces.
- Ce moment restera dans l’Histoire comme celui du Serment des Moustaches !
Et il poursuit, avec la gravité de Celui qui Assume l