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RÉSUMÉ DE LA PREMIÈRE PARTIE

RÉSUMÉ DE LA PREMIÈRE PARTIE


  Les Écolocroques menacent le monde depuis leurs sous-marins nucléaires, le Hai I et le Hai II : ils veulent purifier la planète.
 
Ils ont enlevé Victor et Clémentine, journalistes au Petit Matois Subreptice de Saint Tignous sur Nivette.
 
Leurs amis se mettent à leur recherche, aidés par Arthur Malfort, de La Lanterne du Fort, autre canard du coin.

  Il y avait donc deux canards dans le coin.
  Serait-ce un coin-coin ?
 

Drame : le Crabe géant Ôoumloc décapite, chtac, d’un coup de pince le pauvre Jules, dit Whisky-Soda, devant sa consoeur journaliste et québécoise Rébéquée Taritournelle, elle-même violée dans la foulée par tous les Chochos mâles d’Agotchilho, alors que, circonstance aggravante, elle est purement lesbienne, au cours d’une monstrueuse et très primitive cérémonie.
  Béatrace et Arthur, venus à la rescousse, coulent par hasard un U-Boote des Écolocroques en visitant d’étranges souterrains… et découvrent à leur tour la civilisation oubliée. Là. A deux pas de chez vous.
 
Si.

Et ils capturent le Numéro 2 de l’organisation, l’ignoble Oberst Kuhhirt, nazi « recyclé ».
 

L’Eusèbe Malfort, père d’Arthur, parle dans la télévision pour l’ONU. Mais son discours est anormal.

Aurait-il trahi pour les Écolocroques ?
  Non, ils l’ont enlevé et manipulent son image.
 

Comme ils ignorent que leur base a été capturée et que ses habitants, les Goums (que les méchants appellent des Chochos), peuple antique et oublié, en fait, ce sont des Néandertaliens, se sont ralliés aux Bons, ils y refilent Eusèbe.
  Sauvé !
  Mais le complot perdure. Lancés depuis le Hai II, où sont toujours prisonniers Victor et Clémentine, des missiles tombent sur Moscou, Washington et… Lourdes ! Que se produira-t-il après qu’Amaïa,

la Mère des Goums ait lancé le crabe géant Ôoumloc aux trousses des sous-marins des Écolocroques ?
 

  Le faux Eusèbe annonce l’ouverture de boutiques par les Écolocroques, qui recrutent ouvertement.

Ils vont envoyer des fusées dans l’atmosphère pour modifier le climat et atomiser ceux qui n’obéiront pas à leurs exigences.
  Le Numéro 2, l’ex-nazi Oberst Kuhhirt, se libère et capture nos amis…
 

Mais Rébéquée lui règle son compte.
  Là-dessus, Finette ouvre sa boutique à Saint Tignous sur Nivette et le Hai II, commandé par le Numéro Un, arrive à la base de Thulé.
 

Là se trouve l’ignoble Pouacre qui envoie des fusées chargées de poudre d’aluminium dans l’atmosphère.
  Dans quel obscur dessein ?
 

Que vient faire le FROID dont il parle ?
  Mais d’où vient cette attaque monstrueuse que subit le Hai I, l’autre sous-marin nucléaire des Écolocroques ? Oh, my God ! Il est bouffé par les Crabes ! Y’a de l’Ôoumloc là-dessous !
 

Et pendant ce temps-là, à Thulé, les Numéros expliquent à Victor et à Clèm comment ils manipulent le monde et même leur image.
  Éléonore Fentasou fait un p’tit tour et s’évapore… Que s’est-il passé à Gibraltar ?
 

Eh bien oui, « Ils » ont osé ! Des bombes atomiques !
  Et Pouacre explique que c’est pour donner un coup de froid à la planète, et surtout, pour créer la famine : n’ont-ils pas secrètement accaparé les provisions du monde ? Et maintenant va survenir

la GLACIATION ! 

  Victor et Clémentine refusent la « collaboration » qui leur est proposée.
  Ça y est, ils vont y passer !
 

Le viol est imminent !
  C’est à ce moment-là qu’intervient l’envoyée d’Amaïa qui capture tous les méchants.
 

Fichus les Écolocroques.
  Tout au moins les Numéros.
  Mais… Mais la suite, c’est dans la DEUXIÈME PARTIE
 Ça commence deux ans plus tard…

L’INVITATION FAITE À LA MAIRIE / P3C1E20

P3C1E20 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 20)

  N°165 / L’INVITATION FAITE À LA MAIRIE / P3C1E20

  C’est l’histoire où le maire de Saint Tignous sur Nivette est invité à une chaude soirée et évoque ses projets d’avenir. 

  Vendredi 10 juin
10 heures
Mairie de Saint Tignous sur Nivette

 
- Edgar Maupuis ? Voyons… Ah, oui, celui qui remplace Daniel Forpris, qui a disparu, celui qui dirigeait C’est tout naturel, celui qui a remplacé Arnaud Boufigue, qui a disparu… Oui, passez-le moi Grobiane…

  Le maire est très content de son conseiller en communication, qui constitue un filtre parfait contre les emmerdeurs. 

 
Mais là, il pense qu’il vaudrait mieux garder ses distances pendant quelque temps… Boufigue, et maintenant, Forpris ont en effet disparu juste après une mort suspecte (c’est le terme qu’a employé Hilarion-Jovial) à laquelle ils ont bien failli se trouver mêlés. C’est vrai, c’est vrai, ils auraient dû faire preuve d’un peu plus de prudence et de retenue avant de se lancer dans ces manifestations, mais, ça, c’est ce qu’on dit après ! Sur le coup, ils se sont trouvés entraînés… Une sorte de tourbillon… Comme un aveuglement… (une ptite saucisse ?)

  - Allo ? Il est parti, Daniel Forpris ? Une urgence ? Je comprends… Et vous fêtez votre promotion ce soir à 17 heures ? Réservé aux Initiés de marque, bien sûr… Une nouvelle ? Ah ! Merry ? C’est amusant. Arrivée hier ? Non ? Jolie ? Mieux ! Vous m’en direz tant… Grande blonde aux yeux bleus. C’est rare dans la région. C’est vrai, ici, on fait plutôt dans la petite brune aux yeux noirs. Alors, la Merry c’est pour le maire, non ? (rire) Bien sûr ! Avec plaisir. Vous avez invité Hilarion-Jovial ? Rien n’est jamais parfait en ce bas monde, comme disait le Père… Non, pas lui. Je parlais du Père Dupanloup. Vous ne le connaissez pas ? Eh bien cela ne fait que confirmer ma remarque précédente, mon cher… Mais non, je plaisante. TOUT est parfait. Ah, cet accident ? Vous la connaissiez, la Vorme ? Pas très marrante. Presque aussi sèche que la femme d’Hilarion-Jovial. Oui, je comprends qu’il vienne à vos petites sauteries. Mais il m’inquiète. Vous saviez qu’il était allé jouer les bons amis chez Malfort ? Non ? Si. Je l’ai su par l’inspecteur Pélot, un ami fort utile au commissariat : il y est allé juste après la manif. Pas encore refroidie la Vorme, il invitait Malfort à un repas de famille dans son restau. Non, il s’est fait envoyer sur les roses. Mais il y reviendra, s’il pense y trouver un picotin. Oh, il craint un peu : deux morts, deux de vos prédécesseurs « disparus » et recherchés… Notez qu’on peut se poser des questions… A votre place, je serais inquiet… Serein ? Bien sûr, bien sûr, des coïncidences, des… Attendez… Je prends une ptite saucisse. J’ai appelé le Préfet pour qu’il remonte un peu les bretelles à Ravot, oui, le commissaire. Il a osé nous convoquer une fois de plus c’t’enfoiré. Le Préfet m’a dit que le Ministre avait donné des instructions, mais que le Procureur soutenait Ravot. Et comme

la Justice et l’Intérieur se tirent dans les pattes avec les élections… Non, pas grave… Le Président de

la République ne bouge pas : nous commençons à représenter une force, cher ami ! Nous, c’est

la Nouvelle Réna, bien sûr… Circulez, y’a rien à voir, c’est tout ce qu’on va leur servir, comme d’habitude. Au fait, vos devriez penser à ce petit intéressement dont j’étais en train de discuter avec Daniel. Oui, c’est cela même. Non. Pas moins de dix, restez crédible, mon cher… Par mois… Et saucisses gratuites…  Parce qu’à force de les augmenter, ça commence à compter dans le budget des petits ménages… Voilàààààà… Pââârfait… En espèces, et avant… Alors à ce soir, cher ami…

  Le maire adore ces petites séances privées que Daniel Forpris avait instaurées. C’est vrai qu’il n’était pas question de se mélanger aux réunions populaires de la Nouvelle Réna. D’abord parce que, hein, on est mieux entre soi, non ? Les Initiés sont plus Initiés s’ils peuvent parler entre eux des mêmes choses. Allez discuter du coût du rond-point de la laverie Proutonet’ devant Tartempion qui va aussi bien se révéler être un employé de la maison ? Est-ce que ça le regarde ce que lui verse le gérant ?

  Et puis les séances sont moins marrantes quand on n’a que la crémière ou la femme du facteur comme Initiées autour du Putier, c’est vrai, hein ? D’abord, on fait plus court, ensuite, l’ambiance y est moins chaude, faut bien reconnaître. Il y est allé une fois pour se montrer aux administrés, mais c’est un peu comme à la messe : tu ne vas pas mettre la main au cul de la chaisière ! Alors on chante et on danse, youkaïdi, youkaïda, OK, très patronage, mais pas très bandant, on dirait que la fumée d’encens n’est pas aussi bonne au départ. Bien sûr, t’es content de la renifler, et ça te met en forme, mais c’est pas le goumi express géant garanti des séances de notables. Et je ne parle pas des Initiées Spéciales… 

 
Le maire, bien sûr, ne garde pas plus que les autres de souvenir précis de ce qui peut bien se passer (une ptite saucisse ?), mais il le sent bien : c’est de l’incomparable vidage de couilles ! La classe ! Souvenirs de béatitudes qui lui chatouillent les roubignoles avec des guili guilis juteux… 

  Alors, il a beau se dire que ce n’est pas toujours prudent et que certains administrés trouvent bizarre cet engouement de la population et de ses édiles pour la Nouvelle Réna, C’est Tout Naturel et tout le toutim, eh bien, il y retourne, le maire. Sinon, ça lui manque, faut l’avouer, le reconnaître, si, si, le reconnaître. Y’a comme… une accoutumance, entre la fumigation « qui te désinfecte de tes mauvaises pensées en t’élevant l’âme » et la saucisse « qui te réjouit le foie et te donne foi en

la Foi », et des fois, on se dit que si on ne se connaissait pas, on pourrait douter de l’innocuité de la chose, comme dit sa femme, qui trouve que sa queue a pris un goût de saucisse depuis qu’il va à ces réunions. Pas mauvais, d’ailleurs. Dit-elle…

  Bon, enfin, il en parlera à Hilarion-Jovial ce soir, en sortant, parce que avant, hein, il sera nerveux. Il a remarqué que la perspective de la fumigation le rend nerveux. On en parlera après… Et de cette histoire de Malfort. Qu’il les laisse à l’écart ceux-là. Ils ont déjà failli le coincer une fois, faudrait pas qu’ils se mêlent trop de ses affaires… On ne sait pas ce qu’ils tripotent. Tant qu’ils s’occupent de la disparition du fils (bon débarras) ils lui fichent la paix… Inutile d’aller les tirer par la barbe. Oui. Faut absolument mettre en garde cet imbécile d’Hilarion-Jovial. Et qu’il ne cherche pas à lui piquer la Merry ! Ni la mairie ! 

 
Le maire rit…

  Ptite saucisse ?… Allez, encore une… Tu vas voir qu’en inquiétant… comment il s’appelle déjà ? Edgar Maupuis, c’est ça, qu’il a connu second zélé de Daniel Forpris, lequel s’était révélé second zélé d’Arnaud Boufigue, il va faire monter les enchères… Bien sûr, Hilarion-Jovial fait dans l’immobilier et la restauration, mais lui, le maire, c’est son bas de laine qu’il chatouille, qu’il gonflouille, qu’il planquouille dans un petit coin discret des Bahamas ! Encore quelques années, et il pourra se tirer sur son île avec ses cocotiers, avec ses vahinés… Et sa femme bien sûr… 
Pour ses copains.

L’AGRESSION FAITE À MADO / P3C1E25

P3C1E25 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 25)

  N°170 / L’AGRESSION FAITE À MADO / P3C1E25

 
C’est l’histoire où, de retour chez Mado où il tient ses quartiers, le commissaire Ravot assiste à l’agression dont elle fait l’objet de la part de Humevesne et de Suceprout qui tombent sur un os. Où l’on évoque la « méthode Ravot ».

  Vendredi 10 juin
Le soir
Saint Tignous sur Nivette

 
Amaïa leur a dit d’attendre demain pour poser des questions et tenter de comprendre. 

  Ils sont donc repartis, accompagnés par Victor jusqu’au journal. 

 
Et puis ils ont longuement parlé, à trois, tenté de se faire une idée cohérente de ce qu’ils ont vu.

  Lepif et Amélie essaient vainement de hiérarchiser ce qu’ils ont vu de plus invraisemblable. Amélie a « du travail pour au moins un an », avec les prélèvements qu’elle s’est empressée de mettre au frais dans le frigo du commissariat. Ce mucus, en particulier, l’intrigue : si elle a bien compris, il aurait servi de réserve d’oxygène à Arthur pendant près d’une heure d’immersion, selon les dires du commissaire.
 
Et puis ils sont arrivés au commissariat, et là, Ravot a découvert qu’il devait répondre à quelques interpellations de sa hiérarchie, qui lui reproche son zèle excessif à persécuter des notables du lieu, « zèle qui semble s’être terminé par la mort de l’honorable directrice d’une usine de la région »… 

  Les cons, s’est-il contenté de grommeler en expédiant une copie de la mise en demeure, par fax, au Procureur.

 
- Les enfants, je crois que ce soir il serait profitable à tout le monde de faire relâche, finit-il par dire à Lepif et à Amélie. Vous avez besoin que l’on vous fiche la paix pour quelques heures. Et moi aussi, je l’avoue. Tout ça, c’est beaucoup. Martial va prendre la permanence. Je rentre chez moi, vous savez où me trouver. Sauf urgence, on se rejoint ici demain matin à huit heures. Et à neuf heures, nous redescendrons faire le point avec les Malfort, si Arthur a récupéré un peu…

   Et à peine rentré :
- Ah, Mado, vous n’imaginez pas ce qui peut se passer sous les évidences… Donnez-moi un chocolat chaud, j’ai froid…

 
Il n’y a personne à cette heure-ci et la fatigue ouvre la voie aux confidences. Mado vient s’asseoir à la table de Ravot et dépose deux tasses fumantes, une pour lui, une pour elle…

  - Mais, commissaire, j’ai moi aussi quelques idées souterraines…
- C’est vrai, sourit Ravot. Madelin Picaillon, docteur en droit et avocat stagiaire, Zézette pour les intimes du Bois… Mado depuis son arrivée à Saint Tignous sur Nivette, retour du Brésil où elle est devenue Madame Madeleine Picaillon. Mais dites-moi, sans vouloir être indiscret, qu’est-ce qui vous a fait atterrir ici ?
- Je vois que vous êtes encore mieux informé que je ne le pensais, commissaire, je pourrais dire que j’y suis venue parce que vous y étiez et que je connaissais votre… largeur d’esprit, mais non, j’ignorais, et vous aussi, que vous seriez nommé ici il y a cinq ans lorsque je me suis installée…

 
La porte s’ouvre à la volée. Mado se lève, se retourne et se retrouve face au taser que Humevesne lui brandit sous le nez. Suceprout suit, en retrait, un méchant vilain colt pointé droit sur Ravot :
- Bouge pas, fais pas le con ou j’te fume, connard…
  Ravot dans la pénombre se dit qu’avec de la chance ces idiots ne l’ont pas reconnu. Ils portent de beaux costumes tout neufs, mais comment sont-ils dehors ? Il les avait laissés en garde-à-vue au commissariat ce matin… Alibi…Mais il n’a pas dit de les relâcher… Si c’est encore un coup de Pélot, ça va fumer…
 

En attendant, il se tasse dans son coin…

  - Alors ma grosse, la Zézette à son papa Lepif a mouchardé les potes ? J’aimerais bien te les couper…
- Mais c’est déjà fait, enchaîne Mado qui n’a pas l’air aussi inquiète qu’elle le devrait…
 - Tu sais que t’es vraiment une marrante toi, la bite de Lepif au cirage. On en a parlé dans le temps, c’était la légende chez les Hommes. J’imaginais pas que c’était vrai, continue Humevesne en grinçant presque des dents. En attendant, j’ai bien envie de te peler les nichons. Un p’tit coup de ça (il agite son taser sous le nez de Mado) et on sera peinards pour finir tes opérations, non ? Qu’est-ce que t’en penses, morue ?
- Et Monsieur qui se planque là au fond nous refilera son larfeuille à dollars et même le code de sa carte de crédit si on lui demande gentiment, poursuit Suceprout en redressant le museau noir de son pistolet…
- T’as fermé la boutique ? demande Humevesne par-dessus son épaule…
- Natürlich, comme on dit à Pékin… Alors, ton portefeuille, bourgeois…

  Ravot se réjouit, pour une fois, de s’être encombré de son arme de service. En fait, comme il déteste ce poids mort, il se contente, d’un petit pistolet, léger et très plat, pas très puissant, mais qui peut faire très mal dans une bagarre de rue quand il est bien manié.

  Il bredouille des mots sur un ton de fausset, et sort son portefeuille dans lequel, en fouillant dans sa poche, il a glissé son arme. L’autre lui tend la main, et le coup de feu claque. Suceprout surpris par une balle dans l’épaule, sent retomber son bras, inerte. Ravot, sans hésiter, tire sur l’autre rufian qu’il atteint au poignet au moment où lui-même le braquait avec son taser. Humevesne, sous la douleur et l’impact de la balle, lâche son arme, maintenue par le pontet, pivote autour de son index, et la décharge part en l’atteignant au pied. Humevesne se tétanise et tombe d’une masse.

 
- Bande de cons, conclut Ravot, tandis que Mado achève de désarmer Suceprout et va rouvrir sa porte.
- Va appeler Martial qu’il enchriste ces deux balaises… Au fait, connard, c’est Pélot qui vous a relâchés ?
- Vous… Oh merde, on est maudits ! C’est pas humain un tel manque de bol…
- Ce coup-ci vous êtes bons. Tentative de meurtre avec sévices et actes de barbarie, et menace de mort sur un officier de police dans l’exercice de ses fonctions… A moins…
- A moins ?
- Va te faire soigner, on verra ça demain… Ce soir, j’en ai ma claque.
  Le pimpon de la sirène…
- On ne peut pas vous laisser seul deux minutes, commissaire, remarque Martial. Mais qu’est-ce qu’ils fichent dehors ces deux oiseaux ?
- Pélot… dit Ravot…
- Tsss… dit Martial…
- Oui, dit Ravot… Bon vous les embarquez, passage à l’hosto en chambre surveillée. Ce brillant animal a une balle dans l’épaule. Il ne braquait avec ça (il montre le Colt que Mado tient encore et tend à l’inspecteur. Et l’autre se proposait d’assommer Mado avec ça (il montre le taser) avant de lui tailler les nichons en pointe. Mais il est tellement con qu’il s’est envoyé la décharge dans le pied quand il m’a menacé pour défendre l’autre oiseau. Il a une balle dans le poignet…
- Votre petit 6,35 ?
- Oh, c’est bien suffisant pour la chasse aux merles… Mado ? on casse la croûte ?
- Un bourguignon d’hier, avec son Beaujolais, ça vous va ?
- Un Graves, Mado, ce soir. J’aurai besoin d’un peu plus de corps dans mon verre.
 
Ravot s’était installé chez Mado le jour même de son arrivée à Saint Tignous sur Nivette. 

  Bien sûr, elle l’avait immédiatement reconnu.

 
Bien sûr, il avait feint de ne pas la reconnaître.

  Bien sûr, elle avait cru qu’il ne la reconnaissait pas.

 
Et puis, il avait été « sollicité » : le maire, le Conseiller en matière d’économie électorale, dont il connaissait le comportement opportuniste, sinon collaborationniste, vis-à-vis des Numéros qui avaient ici même démarré l’offensive des Écolocroques… Pour avoir la paix, il avait pour de bon pris pension dans le petit studio que Mado lui loue, depuis, au-dessus du bar. Pension complète, Mado est devenue sa logeuse. Il occupe « sa » table au bar, discrète, tout au fond, où il mange le plus souvent, où il petit-déjeune toujours (quand il a le temps de petit-déjeuner), où il dîne parfois le soir, selon l’heure, en salle ou d’un plateau que Mado lui prépare et qu’il monte chez lui. Elle entretient son linge et s’occupe de son ménage, dans la plus grande discrétion, toujours.

  Il a installé sa bibliothèque, ses disques, son écran de télé et son fauteuil, ses films enregistrés et sa table de dessin devant laquelle il passe de longues soirées de réflexion lorsqu’une affaire le préoccupe…

  Il vient justement d’achever un lavis qui lui a demandé beaucoup de travail, où il représente l’assassinat d’Edmonde de la Vorme Séchée. Ce grand dessin fait suite à celui qu’il a déjà réalisé, après l’assassinat de Tomie la Louve, et il tente de mettre en place sur une autre feuille de canson la fin terrible de Birke, coupée en deux par le Crabe. Ça lui rappelle une histoire de Dahlia Noir[1]

  Il a souvent observé que dessiner des évènements auxquels il a assisté lui permet de prendre conscience de détails qu’il avait enregistrés sans s’en rendre compte, et à plusieurs reprises, cela lui a permis de retrouver LE détail crucial à partir duquel une enquête a basculé. Le lavis exige une certaine spontanéité et Ravot le « travaille à l’envers », comme il le dit lui-même lorsque (très rarement) il en parle : plutôt que d’employer ses encres diluées pour, au pinceau, ombrer et modeler un dessin préalable qu’il aurait réalisé à la plume, au crayon ou au feutre, il jette sur sa feuille de larges volumes d’espaces plus ou moins sombres qui mettent en place la scène qu’il veut représenter, et à partir de cette impression générale, il va « descendre dans le détail », en recherchant « ce qui lui manque plutôt que ce qu’il sait », c’est-à-dire, en ignorant les évidences. Avec ce résultat paradoxal d’un portrait d’où le regard sera absent, mais où il aura précisé jusqu’au plus infime détail l’implantation des sourcils ou la position d’une mèche de cheveux, ou même une ride d’expression un peu particulière. Avec plus de netteté que sur la photo qui se trouve dans le dossier correspondant.

  C’est ainsi qu’il a retrouvé, non, qu’il retrouve… ce visage dans la foule, derrière la Vorme… mais oui, c’est bien celui de Humevesne ! Demain, il regardera le film…

[1] Le 15 Janvier 1947, dans un terrain vague de Los Angeles, est découvert le corps nu et mutilé, sectionné en deux au niveau de la taille, d’une jeune fille de vingt-deux ans, Betty Short, surnommée le Dahlia Noir. Son meurtrier ne sera jamais retrouvé.

SUPER TROC ET LES ÉLUS / P2C2E7

P2C2E7 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 7)

  N° 108 / SUPER TROC ET LES ÉLUS / P2C2E7

 
C’est l’histoire où Arnaud Boufigue lance Super Troc et prépare la venue des Élus en instruisant Gertrude de la Nouvelle Réalité Naturelle.

 
Mardi 3 mai
8 heures
Saint Tignous sur Nivette
 

C’est tout naturel


 

Avec son triple « té qui court », le slogan étale le dynamisme cursif de ses « Italiques Rageuses » sur tous les murs de la Salle des Marchés du Super Troc.

  Il le criera dès le lendemain de la voix enthousiaste des mille choristes embauchés pour l’occasion au travers de tous les transistors de la planète sur une ritournelle tirée de la « Petite Musique de Nuit » interprétée  au ralenti et une octave en dessous de la normale (pour lui donner de la gravité) par un pool de guitares électriques tonitruantes sur fond de basse obstinée dont la puissance profonde serait digne d’une batterie de défense côtière. 

  Des clips publicitaires envahiront toutes les chaînes de télé, l’imposant en prime time, accompagné, soutenu des mêmes thèmes, agrémenté de petits zoiseaux et de suavités cosmiques, quoique non dépourvues de cette pointe d’humour qui fait le succès durable des grandes campagnes de pub.

 
Il s’étalera en 3 sur 4 sur tous les panneaux d’affichage de toutes les villes du monde, dans toutes les langues et toutes les écritures, comme il s’affiche déjà sur tous les murs de Saint Tignous sur Nivette où il va jusqu’à se répandre en 7 sur 9 sur d’exceptionnels panneaux montés dans la nuit à toutes les entrées de la ville…

  Fond nu, argent et or, comme des à-plats métalliques, avec variation des deux, caractères noirs ou à l’inverse, ou en mélange de ces trois seules couleurs.

 
Et à côté, ou dessus, en superpositions et transparences partielles ou totales, avec des effets de recouvrement, de chevauchement, d’imbrication variés, tantôt à peine suggérée par une ombre de relief, tantôt lue au travers de la surface d’une eau frémissante, tantôt surgie de la brume, l’image de cet homme très jeune, blond aux yeux bleus accompagné d’une femme aussi jeune que lui et qui lui ressemble étrangement… Leurs regards limpides, parallèles et dominateurs fixent un horizon lointain… Tous deux sont vêtus de tuniques blanches nouées de cordelières d’or, mais leur silhouette, fluide et mince à l’extrême reste vague… Tous les deux sont beaux comme l’Antique…

  Beaux comme l’Antique, ils fixent un Avenir invisible à nos pauvres yeux, mais qu’eux, les Élus, discernent au-delà de toutes les contingences possibles auxquelles se trouvent soumises nos existences fragiles de troqueurs malhabiles… Mépris latent…

 
Et puis la légende : suivez les Élus…
 
Et, comme un logo, le dessin schématisé d’une lyre d’or sur fond de nuit…
 
Ah, aussi, cette autre affiche, plus intime, du visage extatique, aux lèvres entr’ouvertes gonflées de sensualité offerte, d’une femme au front couronné d’une lyre de diamants, renversé sous celui, attentif, concentré de « l’Élu » qui déverse toute la science lumineuse de ses yeux limpides dans le bleu profond de ses regards chavirés…

  Les infographistes et publicitaires de Super Troc ont été convoqués par téléphone dès trois heures du matin : « Campagne mondiale urgente, venir de suite, l’affichage test local est à finaliser, réaliser et mettre en place pour ce matin sept heures au plus tard. Récompenses ou sanctions… »

Ils ne s’y sont pas trompés : récompenses veut dire cinq euros à la fin du mois ; sanction pour retard, la porte…

 
A cinq heures, le plan de campagne était fixé (heureusement, « on » leur avait fourni les slogans et les clichés de base et ils n’avaient eu « qu’à » finaliser).

 
A six heures, grâce aux tables traçantes grand format, les affiches 3 sur 4 et 5 sur 7 étaient imprimées pour les panneaux de la ville et leurs matrices informatiques partaient via Internet vers une imprimerie centrale qui les déclinerait pour le monde entier.
 
Les mêmes documents, adaptés et ajustés, étaient envoyés aux régies publicitaires de tous les journaux et de tous les magasines pour diffusion immédiate en pleine page…

  Par ailleurs, les clips audio et vidéo, préparés on ne sait où arrivaient dans les régies des chaînes de télévision et de radio pour une première diffusion urgente et générale (mais qui donc disposait des fonds et de l’autorité suffisante pour les imposer ainsi ?).

 
A sept heures, l’affichage du magasin (3 sur 4 mais aussi 1,5 sur 2 ou affichettes) et celui de la ville étaient en place.

  A sept heures, Gertrude Pilon s’éveillait, fourbue, auprès de Sri Mardouk Shankara (alias Arnaud Boufigue) qui était rentré excité comme un pou sur le coup de trois heures du matin, était allé la pêcher d’une main ferme au fond du lit où elle rêvait justement de lui, et lui avait expliqué, arguments à l’appui, qu’elle devait désormais mettre toutes ses forces vives au service de l’Élu.
 
Ce qui avait entraîné une certaine confusion, dans la mesure où elle avait cru tout d’abord que c’était lui, l’Élu, vu ce qu’il demandait aux forces vives en question, et que justement elle s’appliquait de toutes lesdites forces à son service et à sa satisfaction. 

  Mais non, il lui avait expliqué qu’il s’agissait d’un personnage sans doute très ancien,  quoique très jeune d’aspect, qui venait de se révéler à l’humanité souffrante pour lui apporter le secours de son aide transcendante, et qu’elle en aurait la révélation sublime au petit matin.
 
Gertrude, qui cependant s’efforçait de satisfaire les exigences immédiates, pressantes, percutantes et obstinées de Sri Mardouk Shankara, ne voyait pas très clair dans cet approfondissement soudain qu’il exigeait de ses chakras et de sa conscience métaphysique : on était en lune rousse et justement, ça tombait bien, la sienne, de lune, était écarlate. Et elle ne voyait pas bien comment elle pourrait faire mieux que ce à quoi elle s’appliquait à l’instant, placée comme elle l’était avec le nez dans l’oreiller et le cul en l’air…

  Bonne fille, elle acquiesçait à tout et au reste, se réservant in petto d’en faire le tri à tête reposée dès la fin de l’assaut. Qui se prolongeait plus que de coutume. Non qu’elle s’en plaignît, bien au contraire, mais qu’elle en fût quelque peu surprise.

 
Bon. Elle s’excusa brièvement auprès de Sri Mardouk Shankara pour le manque momentané d’attention qu’elle portait à ses discours enflammés afin de laisser son in petto s’exprimer librement au travers des hululements qui lui étaient coutumiers en semblable occurrence.

  A huit heures, il lui avait tout réexpliqué trois fois de suite, et tout résumé en quelques points forts à retenir et à appliquer en tout, à savoir :
  Premier point : « C’est tout naturel ». Elle ne doit jamais finir une phrase sans dire « c’est tout naturel », qui constitue le nouveau mantra sur lequel va se fonder la Nouvelle Réalité Naturelle.

 
Deuxième point : « la Nouvelle Réalité Naturelle ». C’est une prise de conscience évoluée du monde qui doit englober toutes les autres et constituer une synthèse harmonieuse du Tout en Un par le Bien Naturel Universel. A savoir par cœur et à servir avant même la demande. Cela se manifeste au cours de réunions. (Genre Tupperware ? demande Gertrude) (Si tu veux, oui, répond Arnaud Boufigue)…

  Troisième point : « les Élus ». Ils sont deux. Un homme et une femme. Jumeaux. Ils incarnent la Nouvelle Réalité Naturelle, en sont les Guides et les Témoins. Ils Savent. Élus de la Nature, ils agissent pour son bien, et donc, pour le Bien Universel. Leur Jugement est de ce fait absolu et sans recours.  Et sans pitié. Leur Force, à la fois simple et infinie, est purement Naturelle. 

  Sa Mission à elle, Gertrude Pilon (Ma Mission !!! Yeah !!), est de relayer cette Parole. Elle devra se charger de la MJC, de Varochaix (aïe), et de Super Troc où elle devrait se trouver dans la matinée pour développer la rumeur selon laquelle tous ceux qui relaieront ce credo en participant aux réunions de la Nouvelle Réalité Naturelle bénéficieront d’une remise de 20 % sur leur compte de commission de troc. Et bien sûr, asséner le credo en question aussi souvent que possible auprès du plus grand nombre de troqueurs possible. Pas de discours, pas de démonstration, mais diffuser des rumeurs. Et des bons de ristourne. Et des invitations à participer aux réunions.

  Elle doit contacter Daniel Forpris, son « bras droit » à Super Troc qui aura reçu le matériel marketing nécessaire et avec qui elle collaborera. Tiens, voici un laissez-passer pour le joindre (un badge argenté décoré d’une lyre noire, au verso duquel il écrit de sa main (mais si !) « Gertrude Pilon »). Ah, tiens, prends ce carnet de bons de ristourne… Compris ?

  Gertrude a compris. Elle n’en peut plus d’amour et de reconnaissance pour Sri Mardouk Shankara, qui, s’il n’est l’Élu, est pour le moins son « bras droit », pense-t-elle du fond de son in petto délicieusement ravagé. 

 
Et quand elle dit son bras droit…

  Ce qui explique le désespoir qui la déchire lorsqu’il lui annonce son « départ en mission » pour quelque temps. Elle ne devra rien dire « à personne, même pas à la police si elle la questionne, et surtout pas aux Malfort même sous la torture » (mon héros, pense son in petto), de ce qu’il lui a fait (ooohhh, rougit  le même…) de ce qu’il lui a dit (croix de bois, croix de fer…), ni de sa Mission à elle (plutôt mourir). Et elle devra soutenir qu’il est rentré à minuit de l’inauguration du Tapas’Embal’. A la limite, elle pourra avouer qu’il a fini la nuit dans son lit, mais sans détailler (évidemment, ce serait trop long, s’enflamme son in petto).  

 
Il conclut par un  « Fais ma valise » sans réplique.

  Puis ce fut un « Allez, c’est l’envoi… », tout ensemble bénisseur et définitif.

 
Et à huit heures et demie, en ce mardi matin qui suivit la mort de Luis, il prit sa valise.

  Et il partit.

  Amen.
 

LA BARBE DE FILOCHARD / P2C2E8

P2C2E8 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 8)

  N° 109 / LA BARBE DE FILOCHARD / P2C2E8

 C’est l’histoire où nous suivons le parcours militant de Gertrude, et où nous apprenons de subtiles informations au sujet du fonctionnement de SUPER TROC, des rites de

la NOUVELLE RÉNA,  et sur la barbe de Filochard.


( J’ai rencontré quelques difficultés à classer dans l’ordre les notes de bas de pages. Toutes mes excuses)

Mardi 3 mai
9 heures
Saint Tignous sur Nivette

  Alors, Gertrude, après quelques larmes versées d’amour et de regrets pour l’Homme ainsi en allé, tel le marin dans l’aube froide, affronter les tempêtes du siècle ingrat, Gertrude, alors, s’est mise au travail, remontée comme la pendule de salon de feu sa tante Henriette, la pendule en biscuit (un Saxe, disait la tante, un vrai Saxe) qui représentait un berger au teint de roses penché sur une « accorte bergère » décolletée jusqu’au ras d’un mutin téton du même rose que les joues roses du berger, celles-ci sans doute empourprées par l’émoi de découvrir celui-là. Et que Gertrude remontait (la pendule, pas le téton, vu qu’à son âge d’alors, de téton elle n’avait point encore) avec  le feu aux joues (les siennes) parce que c’était interdit par la tante qui se réservait l’exclusivité de l’opération sous prétexte que la clé était trop grosse pour le petit ressort. Ce que l’innocente Gertrude en cette prime époque de sa vie n’interprétait pas (pas encore) avec le mauvais esprit métaphorisant de certains lecteurs de ma connaissance. 

 
D’ailleurs, pourquoi pense-t-elle à la pendule de la tante Henriette en remontant la rue du Fort vers le faubourg voisin du quartier des Six Mille ? Ça n’a strictement aucun rapport. Mais Gertrude cultive farouchement ce « don de sans rapports » parce qu’elle sait qu’il lui est naturel, consubstantiel, et qu’il traduit sa relation directe aux zastres zet zaux choses. Elle appelle ce don son « inspiration cosmique ». Et c’est ce qui la rend supérieure à tous les René et Eulalie de tous les Mouvements du 18 août du monde. Même que Sri Mardouk Shankara lui a dit qu’elle a raison de ne pas se laisser faire et de continuer à penser que les revitalisants biotoniques doivent être dynamisés en lune rousse… Alors, hein…

  Elle s’est mise en tenue de ménagère-qui-va-faire-ses-trocs en fin d’hiver : bottes fourrées, jeans, gros pull et parka ; grand panier et bons d’échange visés par le contrôleur du magasin pour ce qui est des machins dont elle cherche à se débarrasser et qu’elle ne peut pas emmener (comme les dix tomes du Larousse universel édition 1960 qui encombrent sa bibliothèque, ou le chauffe-mains électrique pour les pieds qu’elle a hérité de sa maman), des sous pour ce qu’elle achètera à des troqueurs maraîchers ou fabricants de nouilles ou de jambon, réduits à troquer contre de l’argent, les pauvres ; sa carte et son carnet de troc pour valider ses acquisitions et enregistrer les adresses de livraison des fournisseurs et les éventuelles adresses où livrer ses dicos (mais elle a aussi un stock de moufles tricotées de sa main en laine brute bio « naturellement » hypoallergénique (c’est parce qu’elle a la peau fragile qu’elles lui donnent des plaques rouges, comme elle l’a expliqué aux autres membres de l’atelier tricot de
la MJC), douze sculptures en terre cuite (au feu de bois) qu’elle a réalisées à

la MJC l’an dernier avant que le feu de bois ne se communique à l’atelier, et vingt numéros du Burlatrri, le journal des Naris de Varochaix, qu’elle n’a jamais lus (état neuf) puisqu’elle ne parle pas béarnais), et tout ça en fonction du temps qui, ma bonne dame, n’est pas bien terrible allez, on parle encore d’une tempête de neige pour la semaine prochaine…

 Et surtout le carnet de bons de ristourne de 20 % destinés à l’aider à convertir un maximum de troqueurs anonymes au credo de

la Nouvelle Réalité Naturelle.

 Argument majeur que lui a fourni en avant-première Sri Mardouk Shankara en partant : tous ceux qui auront rempli la souche correspondant à ces bons et l’auront remise dans l’urne disposée à cette fin dans

la Salle de Troc recevront « une formation personnalisée » qui leur permettra « en 3 jours et sans effort, de progresser dans le Bien Naturel Universel » et de « transcender les difficultés liées aux malheurs climatiques que l’obstination sournoise de quelques uns ont attirés sur le monde ». Formation rémunérée… Comme les premières réunions qui y sont liées… Parce que, pour cette première fois, ils recevront le bon avant d’aller à la réunion.

  C’est compliqué (a remarqué Gertrude).

  Mais non (a rétorqué Sri Mardouk Shankara).
 

La MJC étant fermée le mardi matin, Gertrude s’est décidée à commencer sa journée par le Super Troc. Bien sûr, « avant », elle n’allait jamais à l’exécrable hypermarché Auclerc (ou Lechan, elle ne sait plus) qui avait précédé sa fondation, mais elle avait apprécié ce concept de relation d’échanges directs entre producteurs et consommateurs qui rejoignait les principes de base de

la Coopérative Bio à laquelle elle avait participé jadis, alors qu’elle était secrétaire du
Mouvement du 18 août. D’autant plus que ce concept était l’œuvre de Sri Mardouk Shankara…

La retraite qu’elle s’était imposée il y a deux ans de cela, après ce qu’elle appelait le « coup d’état des Malfort » qui avait amené la disparition des Écolocroques si évidemment calomniés par une presse « aux ordres » l’avait empêchée de s’y rendre de manière assidue, mais les quelques rares visites qu’elle y avait faites et l’atmosphère de ferveur troquiste qu’elle y avait trouvée l’avaient convaincues de la justesse et de la générosité de l’idée. 

  Elle se souvenait, avec une émotion toute particulière, des larmes de joie de cette pauvre femme, réduite au chômage par la rigueur du climat et l’inadéquation de son emploi (elle travaillait dans une fabrique de maillots de bains qui n’avait pas su se reconvertir au rafraîchissement climatique), et réduite au veuvage par la mort de son mari, gelé avec beaucoup d’autres sur l’autoroute après les premières tempêtes de neige qui avaient suivi les « évènements ». Après tant de souffrances, elle était enfin parvenue, pour chauffer ses cinq enfants, à troquer le joli diamant de sa bague de fiançailles contre un stère de bois. Larmes de joie citoyenne devant le triomphe du chauffage écologique sur la futilité.

 
Mais sa Mission et le départ de Sri Mardouk Shankara la libéraient de sa retraite et la relançaient sur

la Voie Militante qui constituait sa vraie vocation.

Cette Voie s’ouvre sur le parking, à cette heure désert, de Super Troc.
  Ne s’y trouvent que les quelques véhicules des employés chargés d’effacer les tableaux d’offres de la veille et de cirer les sols ou de nettoyer les vitres. Il est impératif que les marbres des halls d’entrée soient impeccables, que les barres de cuivre et de laiton des portes coupe-feu et des passerelles soient rutilantes, que les lustres et les lampes des consoles de transactions soient éclatants, que les pupitres soient comme neufs, que les lustres scintillent…

  Quelques voitures également, celles des cadres et des infographistes qui, cette nuit, ont mis en œuvre la campagne qui s’affiche maintenant en ville (la camionnette des afficheurs chargés de décorer la ville vient de rentrer et celles destinées aux villes voisines sont presque toutes parties).
La grosse Audi de Daniel Forpris bénéficiant du privilège des cadres sup est sagement rentrée à l’abri du hangar des réserves numéro un rendu disponible par le principe du troc. 

 
Le hangar numéro deux a été consacré aux installations d’impression rapide qui permettent de répondre instantanément aux exigences marketing. Les chariots élévateurs y promènent les rouleaux de papier destinés à l’alimentation des tables traçantes et des plieuses immenses qui préparent les affiches.

  L’enseigne géante Super Troc vient d’être descendue des deux structures métalliques qui la supportaient au-dessus de l’entrée principale, et Gertrude doit attendre quelque temps qu’une grue imposante ait mis en place la gigantesque lyre en tôle peinte d’un noir de velours où de multiples lampes à éclat viendront jeter leurs feux dès ce soir : d’abord une séquence d’allumage aléatoire qui la fera scintiller dans la nuit, puis trois allumages simultanés successifs, trois appels comminatoires irrésistibles qui alterneront avec le clignotement ininterrompu de l’enseigne sous-jacente qui affirme, en lettres de néon blanc, que C’est tout naturel .

 

Lorsqu’elle peut enfin entrer, Gertrude doit montrer patte blanche pour être admise dans le saint des saints de la vaste Salle de Troc où se presseront tantôt les troqueurs : le badge que lui a donné Sri Mardouk Shankara (mais ici, elle dit Arnaud Boufigue, bien sûr) fait merveille et elle suit « l’agent » qui la conduit jusqu’au bureau où elle pourra faire la connaissance de Daniel Forpris qu’elle n’a pas encore eu l’occasion de rencontrer, même si Sri Mardouk Shankara lui a à maintes reprises parlé de son adjoint.

  Elle traverse donc cette salle qu’elle connaît pour l’avoir quelque peu pratiquée, avec sa « Corbeille » où s’effectuent les trocs locaux amiables (botte de radis contre moufles tricotées), dans le joyeux brouhaha des courtiers qui gueulent les offres aux afficheurs perchés sur la passerelle métallique où s’affairent deux agents d’enregistrement qui les inscrivent (à la craie, s’il vous plaît !) sur le vaste tableau vert ligné de blanc qu’ils parcourent perchés sur des escabeaux montés sur roulettes ! L’ambiance de Wall Street à Saint Tignous sur Nivette ! Les émotions de Rockefeller offertes aux chomedus de partout moyennant 10% des évaluations. Le Luxe. La Merveille.

  Et puis, bien sûr, les deux cent cinquante consoles de transaction informatique réparties dans la salle pour les courses habituelles, directement reliées aux terminaux des lieux de stockage des fournisseurs sélectionnés, commandes validées par carte de crédit « maison » pour livraison à domicile ou via un stock de proximité où elles seront centralisées et assemblées. Si le temps le permet. Mais ça, sauf mauvaise foi absolue, personne ne pourra le reprocher à Super Troc… L’essentiel est que chaque console se trouve discrètement éclairée par sa lampe de bronze « copie de l’authentique modèle des banquiers américains d’avant 1929 ».

  Gertrude suit son guide dans l’escalier aux rampes de laiton poli qui conduit à la passerelle du tableau d’enregistrement (émotion secrète du profane qui aborde un lieu sacré)…

 
Et elle découvre que, tout au bout de la passerelle, et donc au-dessus des lustres à pendeloques de cristal qui donnent presque à la salle une allure Grand Siècle, l’escalier se poursuit jusqu’à un étage que l’on distingue à peine depuis la salle, tant sa couleur et celle de ses vitres sont choisies pour rester aussi neutres et impersonnelles que possible. 

  La rampe de l’escalier est d’ailleurs en tube d’acier noir très ordinaire : plus de décor,  on entre dans l’Efficience… 

 
Un couloir s’ouvre devant elle. 

  Gertrude se retourne, pour jouir du coup d’œil d’ensemble qu’elle a sur

la Salle de Troc depuis cet observatoire privilégié : les affiches publicitaires des fournisseurs ont été enlevées et on est en train de les remplacer par les trois sur quatre

C’est tout naturel

  Mais ici, une grande place est laissée à cette affiche où… Mais oui, ce visage… C’est Finette !!!

  Et Gertrude s’exclame, le doigt tendu, avec la joie de celle qui vient de retrouver une vieille copine d’école : Finette !!!

 
Elle se dit même que le mec là-dessus est pas mal du tout et qu’elle serait curieuse de voir ce qui se passe en dehors du champ de l’image pour qu’elle soit aussi chavirée, c’est vrai quoi, il doit lui faire un truc pas possible, genre fourchette à huîtres, caviar à moustaches ou pince à escargot baveuse pour qu’elle prenne cet air ravioli[1], mais bon, hein, ça n’empêche qu’elle serait bien contente de la retrouver même si elle les a laissés tomber quand ça a commencé à sentir la friture, son truc des Écolocroques… Finette, ouahhh !!!  

  Enfin, c’est pas tout ça, mais son guide s’impatiente et la tire par la manche en lui montrant la porte du bureau de Daniel Forpris, justement que c’est la première à droite et que les fenêtres dans le mur doivent donner en plein sur

la Salle de Troc.Forcément. Pour surveiller. 

  La porte est marquée d’une plaque « Executive Director, Daniel Forpris ». Ouverte (elle a frappé, quand même), elle donne sur une grande pièce à peu près vide, avec, au fond, un vaste bureau qui porte un petit écriteau « Executive Director », derrière lequel l’accueille, à demi soulevé de son siège par une courtoisie aussi sincère que son sourire est rapidement affiché, un homme jeune dont le jeune front, plissé par les soucis de la responsabilité et de l’efficience semble porter le sceau décidé de l’« Executive Director ». 

  Mais ce front se détend lorsque Gertrude, un peu intimidée par cet étalage d’identité professionnelle forte, lui bredouille qu’elle est envoyée par Sri… pardon, par Arnaud Boufigue au sujet de

la Nouvelle Réalité Naturelle…

  Ce n’est qu’alors que Gertrude aperçoit le badge « Executive Director » qu’il porte à la boutonnière…

  Bon. On cause.

 
Daniel Forpris est efficace. Pardon : efficient.

JCD (Jeune Cadre Dynamique) remarqué pour être tout particulièrement IDE (Intelligent dans l’Efficience) à sa sortie d’HEC (Hautes Etudes Commerciales), il a enrichi son CV (Carte de Visite. Ici, ça veut dire : Carte de Visite. Si.) par un parcours complet autant que rapide et ascendant (et bien sûr sans fautes) au sein des EM (Etats-Majors, encore appelés Centrales) des principales chaînes de GMS (Grandes et Moyennes Surfaces) : adjoint à la DF (Direction Financière) d’Auchan, il est devenu, après un séjour d’un an, adjoint à

la DRH (Direction des Ressources Humaines) de Carrefour, avant de passer à la très recherchée (et très secrète) DM (Direction Marketing) de Leclerc. C’est là qu’il a pressenti l’importante mutation qu’apportait le projet ST (Super Troc) d’Arnaud Boufigue qu’on l’avait chargé « d’étudier avec bienveillance parce que soutenu par de gros investisseurs » et qu’il a rejoint dès qu’il l’a pu, c’est-à-dire tout de suite. Après un stage lourd de six mois auprès d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qui l’a ainsi intégré dans le très secret OSARM (Organisme Spécial d’Action Régulatrice Mondiale)[2].

Comme il se doit pour tout cadre supérieur qui se respecte. Chutttt….
  A part ça, il a trente deux ans, trente deux dents blanches, et il est très mignon. Ainsi qu’en juge Gertrude qui s’est fait refaire quelques quenottes à grands frais l’année précédente.

  Et sur son bureau s’étale le matériel marketing de base que lui a laissé son patron : un Arnaud Boufigue affairé (le Patron n’a pas besoin de démontrer son efficience ; il peut être simplement affairé, voire préoccupé), alors qu’hier soir il partait inaugurer le Tapas’Embal’ de Saint Tignous :
- Tu m’étudies tout ça pour avant-hier. Tu auras carte blanche pour appliquer les consignes incluses dans les dossiers et utiliser les aides qu’on t’enverra, tu sais d’où…

  Mais il n’a pas précisé quelles seraient ces aides :

la Volonté du Patron doit être décryptée pas son Bras droit. C’est cela l’Efficience.

  En l’occurrence, il avait reçu à trois heures du matin les éléments publicitaires de base (ektas, fichiers info, chartes graphiques, docus photos, textes et MP3, formats, amorces de maquettes) à finaliser pour le lendemain, ce qui lui avait permis de convoquer les infographistes et publicitaires d’astreinte (tous, en gros : avec les pompiers c’est eux qui sont toujours d’astreinte à Super Troc).

  Il avait compris qu’il s’agissait d’un gros truc (pub mondiale !) dont l’objectif serait de « régir la pensée du troquiste » en « l’unifiant » de manière « universelle ».

 
Pas moins. 

  Et ça, c’est signé « OSARM »…

Il avait donc également pris connaissance du mail confidentiel qu’Aloïs Guétotrou-Kifumsec lui avait envoyé dans un espace discret d’un serveur particulier, de ceux qui ne laissent pas de traces…

 
Et ce matin Arnaud lui adresse Gertrude pour l’assister… Se fiche de moi, pense Daniel Forpris qui connaît de Gertrude ce qu’il lui a déjà dit de sa « logeuse » : se mène à la braguette, parfait « témoin idéologique » de ce qu’aurait pu être l’Écolocroque de base… 

  Parce que, bien sûr, Arnaud lui a parlé de son engagement chez les Écolocroques. Comme ça, en passant, et sans entrer dans le détail, comme d’une opportunité de carrière qui s’est terminée en impasse mais lui a laissé « quelques contacts intéressants » (en particulier à l’OSARM) sur lesquels « rebondir » et qui lui ont été bien utiles pour créer Super Troc…

  Mais quand même, Gertrude, pour un « gros truc »…


A moins que… Témoin idéologique de base de la Nouvelle Réalité Naturelle… De la Nouvelle Réna… Gertrude peut lui servir à tester les ibdications marketing qu’il est chargé d’appliquer… Me mettre à sa portée…


- Gertrude, voulez-vous incarner la Nouvelle Réna ?
 

Sur le coup, elle en est restée un peu sur le cul, c’est vrai, quoi, elle ne s’attendait pas à ça… Ses chakras se sont un peu mis en vrille et elle a dû faire un gros effort pour se retenir de léviter. Bon ça a tenu : heureusement que Sri Mardouk Shankara a bien rechargé ses batteries cette nuit,  autrement, elle ne sait pas comment elle aurait réagi, surtout quand Daniel Forpris, « Executive Director » a ajouté :
- Sri Mardouk Shankara ne vous a pas prévenue ?
- Sri Mardouk Shankara… Mais alors… Vous êtes… Initié, vous aussi ?
Bien sûr, Arnaud l’a mis au courant des marottes de la donzelle et de la manière de lui faire accepter tout et n’importe quoi…
- Evidemment ! Vous n’imaginez pas que l’on confie un poste de haute responsabilité à un Zdoum ?
- Un Zdoum ?
- Un Zdoum : un profane…
- Ah, un Zdoum… Bien sûr, où avais-je la tête… Mais… qu’est-ce que je vais faire alors ? Et Finette, vous la connaissez ? Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
- Finette ? Non, je ne connais pas de Finette. Mais vous allez me donner votre avis sur tout…

  Et c’est comme ça qu’a été validée la campagne de la Nouvelle Réna :

 ·        Recrutement parmi les clientes et les clients de Super Troc. Facile : tu adhères  en participant aux Réunions et tu gagnes 20 % sur les commissions de troc. Du coup, tu te retrouves fiché comme Réna. Tu peux porter

la Tunique à cordelière blanche et le badge à Lyre Noire quand tu as été Initié…

·        Intronisation : tu as assisté à trois réunions d’initiation (stages rémunérés) qui se déroulent sur trois dimanches dans un hangar aménagé de Super Troc. Par la suite, on tiendra réunion tous les soirs pour satisfaire à la demande, et on ira même jusqu’à plusieurs réunions par jour… Tu as le droit de porter

la Tunique à cordelière noire et le badge à Lyre Rouge. Tu es invité aux Rassemblements Mensuels.


·        Confirmation : tu participes aux actions de recrutement de manière active. Tu bénéficies d’une rémunération régulière d’Actionneur…

 

- Mais pourquoi c’est faire toutes ces réunions, que demande Gertrude, qui a beau être allumée comme un feu d’artifice au 14 juillet, ça n’empêche qu’elle a un minimum d’esprit critique qui lui pousse par bouffées…
- Enfin, Gertrude, lui fait remarquer Daniel, vos chakras, vous n’en avez pas pris conscience du premier coup ? C’est le résultat d’un lent travail sur soi (C’est vrai ça… J’ai fait un lent travail sur moi)… Pour convaincre nos clients, on les fait méditer, on les fait défiler en chantant, on leur sert à bouffer des aliments spéciaux et on les félicite ! C’est comme ça qu’on fabrique les grandes familles, non ? La messe, le gueuleton et la promenade en famille du dimanche… Un retour aux sources… Votre boulot, ce sera de les faire venir à la première messe… Après, « on » s’en occupe…
- Et la MJC, et Varochaix ?

- … ils sont cordialement invités… Et c’est toi qui vas porter l’invitation ! (tiens, il me tutoie…)

Daniel (appelle-moi Daniel, nous sommes une Grande Famille…), Daniel lui a fait donner un bureau avec une rame de papier et la mission de préparer la première méditation de dimanche prochain. Elle dispose (d’une partie) du dossier marketing venu du Centre (le Centre ? Mais Gertrude ne cherche pas plus loin, Daniel lui a expliqué que cela venait d’Arnaud…). D’ailleurs il est venu l’aider à interpréter les documents que, lui, il a déjà lus et qui reprennent ce que Boufigue lui avait expliqué.

  Bon. Costumes fournis : ils seront livrés pour dimanche. On en a déjà quelques uns pour les premières initiations… Des sortes d’aubes de premières communiantes. La Nouvelle Réalité Naturelle ne s’aborde pas vulgairement. Et des cordelières blanches pour commencer. Mais ne pas effaroucher le peuple. On ne va pas les imposer tout de suite. 

 Et Gertrude s’est mise à méditer. Elle aime ça, méditer : le travail sur soi… En faisant le vide. Faire le vide, elle y arrive facilement Gertrude. Comme dit Sri Mardouk Shankara, elle a des dispositions… Et elle se souvient de ce qu’il lui a dit juste après en citant Antonin Artaud (elle ne connaît pas Antonin Artaud, mais, hein, rendons à César. Et comme c’est Sri Mardouk Shankara qui lui a dit que c’était Artaud…) : « Nous n’avons pas besoin de partisans convaincus, mais d’adeptes bouleversés… ».

 

Quand elle a sorti ça, après cinq minutes de regards vides et de doigts en pince à sucre à hauteur des épaules, Daniel Forpris, qui farfouillait dans les papiers, en est resté bouche bée, comme s’il découvrait un embryon de poulet en train de gigoter en disant « maman » dans son œuf coque du petit déjeuner.
 
Et ils ont dévidé un cérémonial possible, entre les inspirations de Gertrude et les docus de marketing que Daniel connaissait presque par coeur :

  Alors… Oui. On se déchausse en entrant. Très bien ça. Prévoir un sol de caoutchouc souple et silencieux. Chaud et moelleux sous les pieds, comme un épais tapis de gymnastique, tu vois ? Noir. D’ailleurs, toute la salle (le hangar numéro 3 a dit Daniel) sera peinte en noir profond (un revêtement de velours, ça serait bien, a dit Gertrude. Un flocage, a répondu Daniel, pragmatique, avec juste une grande lyre comme l’enseigne de Super Troc et ses lampes à éclats sur le mur du fond. Pourquoi une lyre, a demandé Gertrude. Parce que, a répondu Daniel. Ah bon, a répondu Gertrude).

 
Sous la lyre, debout et alignés, les Initiés en toge blanche à cordelière blanche et les Intronisés à cordelière noire (On dit Toge ou Tunique ? demande Gertrude. On s’en fout, c’est pareil, répond Daniel. Alors on dira Tunique et on la fera plus courte pour les femmes, reprend Gertrude. D’accord approuve Daniel qui préfère que ce soit les femmes qui montrent leurs cuisses). C’est eux qui feront l’accueil et distribueront d’abord les badges à Lyre noire des Postulants (On peut pas dire catéchumènes ? demande Gertrude qui a fait son catéchisme jusqu’à la classe supérieure où on l’a virée parce qu’elle y a dépucelé le jeune abbé Nono. C’est déjà pris, répond Daniel. Ah bon, répond Gertrude), et les tuniques et cordelières. 

  Ensuite, musique.

Non, pas tout de suite !

D’abord, il faut qu’ils se présentent : Bonjour, je m’appelle Tartenpion Scoubidou ; et tu réponds en lui serrant les deux mains dans les tiennes et en le regardant avec l’air d’en avoir deux dans le fond des oeils : « C’est tout naturel ». Parce que c’est moi qui… Ben oui, tu es la seule Initiée pour l’instant. Wouahouh… Et c’est quand ils se sont tous présentés et qu’ils ont tous accroché leur badge que tu leur fais faire le tour de la salle en scandant « C’est tout naturel » sur l’air de la musique qu’ils ont entendue en venant faire leurs courses. Comme une ritournelle publicitaire, tu vois ? Ça donne : deux longues trois brèves, comme si tu criais « Ma-chin Pré-si-dent » en insistant sur Ma et chin. C’est important, faut que ça leur rentre dans la tête et que ça n’en sorte plus !

 
Gertrude est éblouie par la compréhension pénétrante des documents marketing dont Daniel fait preuve. L’abbé Nono aurait parlé d’herméneutique. Il lui plaît bien, Daniel… Il ressemble un peu à l’abbé Nono… Sauf la soutane. Excitant la soutane… Ça fait travelo, sauf que quand tu la soulèves, t’es pas déçue… Gertrude frissonne au souvenir des couinements de l’abbé Nono (« Satan l’habite !! » criait le malheureux tandis que Gertrude, plongée sous sa soutane, lui embouchait la trompette de la renommée en comprenant (et en constatant) tout autre chose) et de ses fixe-chaussettes noirs avec des petites croix argentées…

  Mais Daniel n’a pas perdu le fil de sa pensée. Il n’est pas, lui, distrait par de pas racontables souvenirs :
- Ah, mais on a oublié… La fumigation… Très important, la fumigation. Capital, la fumigation ! Pas oublier, quand ils entrent… Une sorte d’encens qui va les placer dans de bonnes dispositions… On va recevoir le stock dès demain, après-demain au plus tard, pour l’instant on n’a que des échantillons : des petits fumigènes à placer dans le narthex… (Le narthex ? demande Gertrude. Oui, une antichambre d’entrée, là où seront les casiers à chaussures. S’ils posent des questions, on dira que c’est pour les odeurs et pour désinfecter. Ah bon, approuve Gertrude qui aime l’hygiène). Et après la fumigation, un vestiaire pour les tuniques.
- Wouahouh, s’émoustille Gertrude. Bon, ensuite ?
- Eh bien ensuite, tu leur raconteras, annonceras, qu’ils font partie de