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LE RETOUR À BIARRITZ / P3C1E12

P3C1E12 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 12)

  N°157 / LE RETOUR À BIARRITZ / P3C1E12

 
C’est l’histoire où nous apprenons qu’Arthur a été libéré à Biarritz. 

  Jeudi 9 juin
22 heures
Capitainerie de La Marée au Grand Port 

 
- J’ai fait placer un émetteur GPS identifié dans chacune des palettes qui vont être chargées à bord. Cela permettra de suivre le Mélanippé par satellite et de repérer facilement sa route. Il est censé partir en Afrique, déposer une première cargaison à Dakhla, et continuer en cabotant tout au long de la côte d’Afrique : Nouakchott, Dakar, Conakry, Freetown, Monrovia, Abidjan, Accra, Lomé, Lagos… Plus de mille palettes à livrer. Mais je voudrais bien savoir où les Amazones et Daniel Forpris vont descendre à terre…

 
Rébéquée reste un temps songeuse…
 
- Ôoumloc va suivre le navire, mais il n’interviendra pas… Pas encore, réaffirme Ouâniahoua…

 
Celle qui a capturé Tomie la Louve a revêtu la combinaison bleue des dockers du port. Depuis le meurtre d’Ouaniahou, sa sœur, Amaïa l’a désignée comme garde du corps de Rébéquée, et elle applique scrupuleusement ses consignes : ne jamais laisser Ouôtâne[1] seule. 

  Bien sûr, c’est agaçant, et Rébéquée aimerait bien un peu plus d’intimité, surtout lorsqu’elle souhaite rejoindre Hélène dans leur appartement au-dessus de la boulangerie, mais elle se résigne à la présence, le plus souvent silencieuse, mais toujours attentive, de sa « gardienne ». 

 
D’ailleurs, elle a fini par convaincre son amie de venir s’installer dans l’une des chambres du Bureau N°1… Par sécurité… Ça n’a pas été facile : elle ne voulait pas laisser sa maman, la Bonne Marie, ou Marie Bon Pain, comme tout le monde l’appelle ici. Mais il faut protéger le futur bébé… Et Marie elle-même a convaincu Hélène d’aller se mettre à l’abri.

Toutes les heures, la gardienne goum appelle Nouye pour prendre et donner des nouvelles, sauf en cas d’urgence où la petite radio grésille…

- Il est tard, Ouâniahoua. On va rentrer. Les gardiennes et les gardiens de service surveillent. Personne ne peut monter ou descendre sans donner l’alerte…

 
C’est alors que Ravot a appelé :
- Pas encore couché commissaire ? répond Rébéquée qui reconnaît instantanément sa voix.
- J’espérais bien que vous seriez encore au port, Rébéquée… Je n’ai pas voulu appeler au bureau N°1 pour éviter les réactions trop impulsives et irréfléchies. Je sais que vous êtes de sang-froid…
- Mais qu’est-ce qui se passe ? Encore une catastrophe ?
- Non, enfin, je ne crois pas… Ecoutez, je viens de recevoir un appel de la PAF,

la Police de l’Air et des Frontières…

- Oui, et que dit votre paf (Rébéquée ne peut s’empêcher de rire) ? Excusez-moi, c’est idiot…

 
Ravot ne relève même pas :
- Arthur Malfort est à l’aéroport de Biarritz !
- QUOI ?
- Vous m’avez bien entendu : ARTHUR EST À BIARRITZ. Mais d’après l’officier que j’ai eu au bout du fil, il semble éveillé, mais inconscient, dans une sorte « d’état second ». Il est très affaibli, ne parle pas, ne bouge pas de lui-même, reste inerte… Ils l’ont trouvé, assez légèrement vêtu, assis par terre derrière un hangar, et il semblait y être depuis un certain temps. Ils l’ont pris pour une sorte de SDF, sauf qu’il est rare qu’on en trouve dans le périmètre fermé et protégé de l’aéroport. Le médecin de garde a parlé de catatonie… Ils l’ont identifié par les papiers qu’il avait sur lui, et ils m’ont appelé au commissariat. Ils vont le ramener en hélico : leur plan des sites accessibles indique une aire d’atterrissage possible sur le toit du journal…
- C’est exact ; il faudra allumer le balisage. Il faut prévenir, y aller… Il arrive dans combien de temps ?
- Il devrait être là dans une petite heure, mais je ne sais pas trop dans quel état il se trouve : il a eu froid et d’après eux, il est certainement drogué. Ils voulaient l’hospitaliser, mais j’ai refusé, en avançant des raisons de sécurité… Je n’ai aucune envie de voir se répandre la nouvelle.  J’ai bien insisté pour qu’ils gardent tout cela strictement secret…

 
Rébéquée réalise petit à petit l’énormité de la nouvelle :
- S’il s’est évadé, c’est extraordinaire, presque incroyable. S’ils l’ont relâché, c’est à coup sûr un piège… Dans tous les cas, il faut d’abord le protéger, ensuite comprendre… Et là, je ne comprends pas… Il faudrait le montrer à Amaïa, j’ai peur des réactions de Béatrace. Elle est facilement excessive… Et la protéger, elle aussi… Comment est-il arrivé là ?
- D’après la PAF, un Falcon 7X, un gros avion d’affaire, s’est posé à Biarritz pour se ravitailler en carburant, et il est reparti tout de suite : il semblait venir de New York et disait être attendu à Stockholm. Il avait l’air d’être très pressé. Le carburant a été payé en espèces. Cela nous rappelle des choses, non ? Je leur ai demandé de vérifier s’il y avait un rapport avec celui qui est aussi parti de Biarritz après le meurtre de Luis, le 3 mai, j’ai vérifié la date, cela fait un peu plus d’un mois. Mais ce n’était pas la même immatriculation. Je leur ai demandé de vérifier et j’attends leur réponse… On a trouvé Arthur une demi-heure après le départ du Falcon : un mécano qui passait par-là.
- Je préviens nos amis. Essayez d’être présent au moment où l’hélico arrivera au journal…

 
Elle raccroche, prise de vertige. Le sang-froid qu’elle a affiché jusque-là en répondant à Ravot s’évapore, et elle a l’impression de nager dans un irréel absolu… Alors, elle prend Ouâniahoua dans ses bras et l’embrasse sur les deux joues :
- Yahooouuuuuuu !!!!!! Arthur est vivant ma vieille ! Tu te rends compte ?

 
Ouâniahoua se dégage doucement de l’étreinte de Rébéquée :
- Et qu’est-ce que tu feras quand tout le monde sera tiré d’affaire si tu étouffes tes amies à la première bonne nouvelle ?

 
- Allez, en route, mon bonhomme…
 
(N’oublie pas… n’oublie pas… n’oublie pas, chuchote la petite voix…)

Arthur éprouve quelque difficulté à redresser la tête. Pourtant, il reconnaît bien Arnaud Boufigue, et il sait pertinemment qu’il n’a rien de bon à attendre de cet individu.

 
- On va faire un petit voyage, on va même rentrer à la maison… On est content ?
 
Boufigue, lui, semble particulièrement ravi, comme s’il préparait une bonne farce. Arthur se trouve toujours englué dans les profondeurs de la camisole chimique qui lui empâte l’esprit et lui interdit tout mouvement. 

 
Sa grande carcasse amaigrie étendue sur le lit d’hôpital de la chambre qu’il occupe en Harpie lui laisse une désespérante sensation d’impuissance. Boufigue approche une seringue de la ligne de perfusion reliée à son bras :
- Un ptit shoot, camarade ? Allez, juste de quoi te faire tenir tranquille pendant le voyage… Et surtout de quoi oublier ce que tu dois oublier… Faudrait pas que tu racontes trop de choses à tes amis, pas vrai ? C’est fou, les progrès de la science ! Il est carrément très fort, hein, le Mentor ? Le Mentor !!! Qu’est-ce qu’ils ne vont pas chercher… Mais c’est vrai que plus c’est gros et mieux ça marche…

 
Arthur se sent couler dans un lac d’eau sombre…

 
Cependant la petite voix chuchote toujours à son oreille : n’oublie pas… n’oublie pas…
 
Arnaud Boufigue est parti.

 
La perfusion est débranchée. On (qui ?) l’aide à se lever. Il était nu, il est maintenant vêtu d’une chemise et du même pantalon blancs qu’il portait à l’arrivée du Hai II (où est-il passé, celui-là ?) et il se trouve conduit dans un ascenseur. Vertige de la montée où ses bras pèsent plus fort sur les épaules qui le soutiennent tandis que ses jambes fléchissent… Dieu qu’il se sent faible… Une lourde porte courbe s’ouvre devant lui… Un hangar semblable à celui d’Omphalie. Un avion… Là-bas, un groupe d’hommes et de femmes. Pouacre… Finette. Ce jeune élégant, ce doit être celui qu’ils appellent l’Élu… Deux ou trois Amazones… L’Élue, la Patronne, n’est pas là, avec ses chiens et son oiseau… Il y voit un peu plus clair. On ne s’occupe pas de lui, comme si on le croyait totalement inconscient…

Seuls, les deux « infirmiers » le soutiennent.

 
Les « officiels » retournent dans l’ascenseur dont la porte se referme. Ne restent là que les Amazones et ses « infirmiers ». Un ronflement : le hangar remonte vers la surface… Le temps est imprécis, sujet à dilatations et à compressions successives et imprévues… n’oublie pas… n’oublie pas… 

 
Un choc : les grandes portes s’ouvrent sur une énorme bouffée d’air marin, toute pleine du souffle profond de la houle…

 
L’avion a été tourné face à la porte et le crochet du treuil attaché à sa roue avant. Il est tiré sur la petite plate-forme qui précède le hangar, au tout début de la longue piste qui surplombe le halètement sourd de la houle. La porte escalier est ouverte. Les Amazones montent à bord. Les pilotes sont déjà à leur poste dans le poste de pilotage, il les voit s’affairer sur leur check-list. Il est installé et sanglé dans un profond fauteuil, les infirmiers face à lui ; les Amazones sont là, il le sent, mais il ne les voit plus. Il ne sait pas comment il est monté, il a vu des panneaux métalliques se dresser derrière l’avion, sans doute pour protéger le hangar et la piste des jets brûlants des réacteurs, et puis, il s’est retrouvé assis…

 
Dans les nuages… Sous les nuages… On est très bas… Une côte, l’avion prend de l’altitude…

 
Il a dû dormir…

 
L’avion est posé… On le fait descendre… Il fait froid… Il est emmené derrière un hangar. Il est à terre… Tout est si vague… 

 
On lui parle… Il est dans un bureau… En France…

  
 Il s’endort, une fois de plus… Se réveille parce qu’il est transporté, soulevé… Non, il est capable de marcher ! Un effort, et le voilà debout. 

 
Des voix admiratives… On l’encourage amicalement… Des lumières… Floues, puis plus nettes : sa vision s’éclaircit… On l’a couvert d’une grande couverture et il sort dans la fraîcheur de la nuit, poussé, guidé, par des mains et des voix amicales. A quelques dizaines de pas, (son pas s’affermit), un hélico attend, turbine en marche :
- Vous rentrez chez vous, Monsieur Malfort, on vous reconduit… Vos amis, votre femme… 

 
Arthur s’est imperceptiblement raidi. 

 
On lui a posé un casque antibruit sur la tête… On l’a sanglé sur son siège. Il est assis à l’arrière et le copilote le regarde et lui sourit en lui faisant signe du pouce. Machinalement, il répond en faisant tourner verticalement son index droit pour dire qu’il peut décoller, ce qui entraîne en réponse un autre geste approbateur du pouce levé du copilote ravi de voir que le passager, qui paraissait si mal en point, se porte mieux. 

  Il n’a pas une notion bien précise du temps : c’est une matière mouvante, fuyante, tantôt épaisse et lourde, tantôt fluide et… gazeuse, voilà, c’est cela : le temps est un gaz compressible et élastique, une… flatulence de l’esprit, qui fuit parfois, indispose, se comprime en malaise, se libère comme un prout incongru lorsqu’on l’attend le moins. Le temps est malséant, déplacé, grotesque. Infantile. Combustible. Obscène…

 
Arthur laisse tourner cette idée dans son esprit, comme une image virtuelle, fascinante dans sa philosophie pétomane…

  Il a dû s’endormir.
 


[1] « 

la Guerrière », surnom goum de Rébéquée

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LE TAPAS’EMBAL’ / P2C1E1

P2C1E1 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 1)

  N°80 / LE TAPAS’EMBAL’ / P2C1E1

C’est l’histoire où Begoña-Conception et sa soeur, Gerañum-Assomption recherchent des saucisses. On découvre le système Super-Troc.



Deux ans ont passé..
.




Lundi 2 mai
Saint Tignous sur Nivette 
Le Tapas’Embal’

- Je ne sais pas si on aura assez de saucisses.


Begoña-Conception s’inquiète toujours pour son approvisionnement.

Au début, c’était facile : sa sœur jumelle
et elle-même avaient repris l’établissement ouvert en franchise depuis quelques années dans l’ancien presbytère, face à l’abbatiale. Leur prédécesseur avait dû quitter Saint Tignous sur Nivette à la suite de sombres histoires avec la Mairie, ou avec le bar de Mado, ou avec les deux.

  Begoña-Conception n’a pas tout compris, mais il devait s’agir de pots de vin qui auraient été versés à contretemps pour évincer Mado, qui n’aurait pas apprécié la méthode, l’aurait fait savoir haut et fort, et… bref, le Maire aurait suggéré discrètement au prédécesseur en question d’aller planter ses vignes ailleurs pour ne pas être éclaboussé. Parce que le Maire n’aime pas les éclaboussures.

  Et la franchise s’est trouvée libre. Les sœurs, déjà insérées dans le circuit Tapas’Embal’, y ont été envoyées par le PDG lui-même, en mission de redressement, en quelque sorte. Elles ont fait amie-amie avec Mado (il y a de la place pour tout le monde, on serait plutôt complémentaires, on n’est pas sur le même créneau, on ne se fait pas concurrence, etc…) et se sont montrées à la fois plus discrètes et plus généreuses avec le Maire, ce qui leur a valu l’estime de tous.
 
Mais maintenant, avec tout ce mauvais temps et toutes ces tensions politiques, on ne sait plus très bien à quoi se raccrocher.
 
Et on manque de saucisses. 
 
Il faut dire que jusqu’aux « évènements », qui ont conduit à la disparition du Gulf Stream et de Tanger, la marchandise leur était fournie quotidiennement depuis l’Espagne. C’était le règne heureux du « flux tendu » où la commande du lendemain partait le soir et où l’essentiel des tapas vendus étaient froids et « à emporter », en préemballé.
 
Le PDG avait conçu son marketing à la façon des distributeurs de pizzas ou de produits asiatiques, avec une salle de restaurant du genre « restauration rapide » et un comptoir de vente. Bien sûr, le cadre était très différent et se trouvait agrémenté d’un coin toros et castagnettes.

Les serveuses (on les appelait comme ça), déclarées et payées au minimum, remboursaient leur salaire officiel sur leurs gains occultes la balayette[1] et se trouvaient ainsi autofinancées. Largement décolletées, elles balançaient d’amples jupes entre les petites tables et se devaient d’être gitanes et complaisantes. Elles versaient à l’établissement qui les recevait un large pourcentage sur ces gains occultes la balayette. Les serveurs, tous à petit cul[2] moulé dans un pantalon noir et en chaussures à talons hauts et larges, devaient savoir danser le flamenco en fin de soirée-guitare-ay-ay-ay-ma-mère-qué-y’ai-mal-à-mon’-corazon’. Le tout noyé de jerez ou de vino tinto selon les moyens du client.
 
Mais maintenant tout est plus compliqué. Les camions d’approvisionnement qui faisaient la tournée des boutiques depuis les entrepôts-relais ou même directement depuis l’usine ne passent plus la barrière enneigée des Pyrénées, les caboteurs qui les ont relayés restent lents et soumis aux intempéries. Certains petits ports ont dû être abandonnés : le niveau de l’Atlantique a baissé de près de trois mètres en deux ans à cause de la glaciation et de tout ça…
 
Alors, il faut se débrouiller avec les moyens du bord. 
 
Et en plus, le PDG a disparu, atomisé avec son yacht en plein détroit de Gibraltar.
 
Begoña-Conception s’est retrouvée à la tête d’une entreprise en perdition. Qu’elle a brillamment sauvée puis développée. Sa solution : fabriquer les tapas, que jusque-là elle se contentait de déballer et de mettre à température. Simple mais fallait y penser. Et oser. Mado l’a aidée. Et bien sûr Gerañum-Assomption, sa sœur jumelle puînée et de ce fait naturellement subordonnée. Là où Begoña-Conception gère, prévoit, conçoit, commande, Gerañum-Assomption exécute avec la grâce le charme et l’enthousiasme de sa tendre jeunesse (elle est née vingt minutes après sa sœur et dès le départ, sa mère l’a trouvée plus facile à vivre). Il a bien sûr fallu embaucher, mais dans le contexte de débandade générale consécutif aux « évènements », ce n’est pas d’une grande difficulté.
 
Dans l’immédiat, le problème est celui de la saucisse. D’autant qu’elles attendent des visiteurs de marque : le Maire a annoncé qu’il « passerait grignoter quelques bricoles » sur les quatre heures, avec la nouvelle pédégette du groupe, qui, en plus, vient de racheter la conserverie Lartigo. Conserverie de saucisses installée depuis deux générations à Saint Tignous sur Nivette et à l’arrêt depuis deux mois pour défaut d’approvisionnement en matière première. D’où le problème.
 
Et Begoña-Conception tient à prouver qu’elle est capable de toujours trouver une solution. Bien sûr, personne, et surtout pas la nouvelle pédégette, ne pourrait lui reprocher de manquer de saucisses pour ses tapas, mais c’est un point d’honneur. Na.
 
Déjà l’appro en canapés est assuré, via la Boulangerie Verte de

la Marée au Grand Port qui dessert toute la région, et pas seulement en pain d’algues, mais aussi en pain ordinaire et en conserves de crabes. Depuis peu, on trouve aussi dans leur gamme des soupes de la mer de toutes sortes fabriquées avec des produits bizarres, mais c’est plutôt bon, et Begoña-Conception les a ajoutées au gaspacho qu’elle proposait déjà sur sa carte. 

Mais ils n’ont pas de saucisses. 
 
Alors elle se décide à décrocher son téléphone. Qui fonctionne, pour une fois.
 
- Allo, Super Troc ? (les enseignes de grande distribution, hier ennemies entre elles, ont eu vite fait de se regrouper dans l’adversité en un seul Super Troc) Oui, bonjour, je suis une cliente-recycleuse fidèle et privilégiée (bien obligée, tout le monde l’est). J’aurais besoin de deux kilos de saucisses du genre chipolatas pour dans une heure. Est-ce que vous avez ça dans vos fichiers ?
 
Ça l’agace Begoña-Conception de devoir recourir au « système » de récup’échange généralisé qui fait la fortune de Super Troc et occupe de manière quasiment forcée les loisirs et l’espace de vie de la majorité des citoyens du monde développé. Surtout les chômeurs, parce que les indemnités suivent une tendance inverse de celle de la météo : elles fondent quand la neige s’installe. Elle, elle serait plutôt restée du genre consommatrice dans l’âme : tu vas au magasin, t’achètes, et basta. 
 
L’idée de devoir stocker tout ce qui lui tombe sous la main d’utile et d’accessoire pour engraisser une centrale de troc qui n’aura rien d’autre à faire que de mettre en relation un fichier d’offre à un fichier de demande lui colle des boutons. Le Tapas’Embal’ dispose bien sûr d’une pièce de réserve (surtout riche en savon d’ailleurs, dont elle a trouvé un lot important dans un entrepôt de la chaîne lorsqu’elles se sont installées. Il était destiné à des « établissements spéciaux » de Tanger, mais après les « évènements », Tanger…), mais elle a autre chose à faire qu’à passer son temps à racler les clapiers de campagne ou les serres de balcon pour chasser le lapin d’élevage à la maison ou le poireau d’occasion. 
 
Alors, elle a créé son réseau de fournisseurs, artisans pour la plupart, et tant pis pour la Grande Redistribution. Bon. La cote des saucisses est au plus haut et la cote du savon au plus bas. Bien sûr. Et Super Troc devient propriétaire de cinquante kilos de son savon contre deux kilos de saucisses qui lui seront livrées dans l’heure. Et le livreur apposera les scellés sur le savon en apportant les saucisses. D’ailleurs, il a un passe pour la réserve. Parce que, bien sûr, Super Troc ne stocke rien. Coût de la transaction et de la livraison : cinq euros… Il viendra chercher le savon sans avoir rien à demander lorsqu’un autre client-recycleur en fera la demande. Begoña-Conception est persuadée qu’à ce moment-là, la cote du savon aura grimpé, et que s’il propose des saucisses, celles-ci seront au plus bas. Comme ça, au hasard. Bon. L’essentiel, c’est qu’elle aura ses chipolatas.

En cuisine, on s’active et les plateaux sont prêts dès trois heures. Pas de coupure d’électricité pour l’instant. Croise les doigts, Begoña-Conception, croise les doigts…
 


[1] Car la balayette est toujours occulte, et réciproquement.

[2] Parce que ce sont des Espagnols. L’ethnologue Pierre Desproges a démontré qu’il s’agit là d’une spécificité ethnique.

LE HAI II A DISPARU / P2C1E13

P2C1E13 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 13)

  N°92 / LE HAI II A DISPARU / P2C1E13

 
C’est l’histoire où Béatrace lange Tijules et apprend la disparition du Hai II 

 
Mardi 3 mai
11 heures 30
Maison Malfort

  - Allo Béatrace ?
Béatrace a décroché le téléphone rouge de la main gauche tout en retenant de la droite un Tijules frénétique, qui cherche à s’échapper de la table à langer où elle tente de le changer. Plaqué sur le dos, il piaule de toutes ses forces en gigotant des pattes comme une tortue dopée au pot belge qu’on aurait renversée dans un virage. Ce qui perturbe la communication et indispose Béatrace :
- Tais-toi loupiot d’enfer ! C’est du sérieux ! C’est toi Rébéquée ?

 
Le téléphone rouge est raccordé directement à l’ancien QG des Numéros, à Agotchilho, dans ce qui fut le bureau du Numéro Un, et il leur sert de lien aussi direct que secret. C’est pour maintenir ce secret qu’il a été branché dans la petite « maison d’artisan » des Malfort où Arthur et Béatrace ont élu domicile. C’est dire l’importance que revêtent les communications qui s’y échangent. Bien sûr, certains jours, Béatrace et Rébéquée l’utilisent longuement pour échanger des recettes (pour ton vin de prunes, tu mets aussi des feuilles ?) ou pour discuter de leurs amours (Arthur me manque… ; ça, c’est Béatrace. Hélène est tellement heureuse d’attendre son bébé… ; ça, c’est Rébéquée. C’est VOTRE bébé… ; ça, c’est Béatrace à Rébéquée. Tu es un amour… ; ça, c’est Rébéquée à Béatrace. Je sais (rire)… ; ça, c’est Béatrace à Rébéquée. Et ça peut durer des heures). Mais comme elles sont (entre autres) préposées à la garde de la ligne qui ne comporte que ces deux postes et aucune autre connexion, ce n’est que tout naturel et sans aucune conséquence que de passer agréablement le temps à papoter entre copines. 

  Il y a aussi les conversations importantes et « officielles » : état des lieux dans telle ou telle ex-base des Écolocroques par l’Itzal de service, cela peut être Mouye par exemple, pour Thulé ou pour Andøya selon l’endroit où elle se trouve ; demande d’intervention de l’un des rares scientifiques habilités auprès de tel ou tel Goum qui tient la mémoire de telle ou telle époque ; demandes relatives aux possibilités de fourniture de tel ou tel approvisionnement pour telle ou telle région… Dans ce cas, « on » utilise parfois les liaisons satellitaires directes de l’ex-réseau des Écolocroques, qui aboutissent au même bureau dit « du Numéro Un », ou plus simplement N°1, mais sans jamais connecter directement au réseau la ligne « rouge » rigoureusement filaire et étroitement surveillée par les Goums tout au long de son parcours dans le tunnel du « métro ». Il faut toujours passer par un opérateur. C’est là la sécurité ultime à laquelle « on » a eu recours, même si cela impose certaines contraintes. 

 
Bref, rien que du très sérieux.

  Et Tijules poursuit sa sérénade. Béatrace connaît les manœuvres d’urgence : elle lui essuie vite fait le popotin (ce qu’il pue l’animal), enfouit la couche sale dans la poubelle ad hoc, ouvre son corsage et plaque le museau de son fils sur son sein qu’il embouche avec la maestria de Josué à Jéricho.

- Oui, allo… excuse-moi, je torchais Tijules…
- C’est Nouye qui parle…
- Oh… Nouye… Je croyais que c’était Rébéquée…
- Rébéquée est occupée à l’usine, mais la nouvelle est urgente et je devais te la faire passer pour que tu la transmettes…

 
Nouye, en bonne Itzal, n’est ni expansive ni émotive. Mais elle est rigoureuse et sa mémoire est sans faille. Elle est capable de répéter mot pour mot un message complexe d’une heure en conservant ses intonations, ou d’en donner un résumé en quelques phrases. L’expérience a même montré qu’elle était capable de répercuter intégralement un message dicté dans une langue qu’elle ne connaît pas. Un véritable enregistreur. Arthur (Tu me manques, pense Béatrace) l’aurait volontiers embauchée comme secrétaire particulière, mais Nouye préfère vivre à poil parmi les siens. Sa fonction de gardienne lui impose d’ailleurs d’y rester pour veiller à la sécurité de tous.

  - Qu’est-ce qui se passe ?
- On a appelé de Thulé : le Hai II a disparu.

  Long silence de part et d’autre…

Et puis Béatrace demande :
- Qu’en pense Rébéquée ?
- On n’a pas réussi à la joindre, elle a quitté la Boulangerie il y a cinq minutes, elle vient ici, à l’usine…
- Dis-lui de m’appeler dès qu’elle sera arrivée, je préviens les autres, mais ils voudront des précisions.
- Je rappelle Thulé par le satellite…

  Béatrace réussit à finir de langer Tijules sans s’en apercevoir, tellement la nouvelle l’a bouleversée. Le loupiot a dû sentir que ce n’est pas le moment de rigoler, parce qu’il se laisse « débrancher » sans protester, même pour la forme, et clic-clac, pile et face essuyé, lavougné au gant humide, emballé avec sa couche propre dans sa grenouillère bleue ptit lapin (avec un gros pompon blanc pour faire la queue) cadeau de tata Clèm, et zouh ! au parc.

  Et puis elle appelle Victor au journal.

Pas là. Clèm non plus. Ni Eusèbe. Sont avec Ravot. Mouchoir, qui a répondu, ne sait pas où ils sont. 

 
Alors elle appelle Jeanne.

Qui lui dit avoir des infos sur l’hybris et reste sans voix à la nouvelle de la disparition du sous-marin… Oui, je passerai le message dès que je pourrai les joindre… 

  Et puis elle s’assied, Béatrace : non, ça ne va pas recommencer… Mon dieu, Arthur, ce que tu es loin…

  Et elle pleure, Béatrace, sous le regard ébahi de Tijules qui décidément se dit que c’est pas de la tarte d’être grand.
 

RAVOT CHEZ LES GOUMS / P2C1E14

P2C1E14 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 14)


 
N° 93 / RAVOT CHEZ LES GOUMS / P1C2E14

 
C’est l’histoire où le commissaire Ravot découvre les Goums et où tout le monde apprend la disparition du Hai II.

  Mardi 3 mai
11 heures 30
Métro

 
En fait, si Nouye n’a pas pu joindre Rébéquée, c’est parce que celle-ci se trouve déjà à l’arrivée du « métro » où Vic l’a prévenue de sa venue, accompagné de Clèm, d’Eusèbe et de Ravot.

Qui avaient quitté le journal sans croiser Mouchoir occupé en salle de rédaction, et donc sans pouvoir le prévenir de leur destination, comme ils le faisaient d’ordinaire lorsqu’ils se rendaient à Agotchilho.
Du journal, ils sont descendus directement par les archives dans la cave de la petite maison (tout cela communique depuis des temps très anciens : Saint Tignous est une très vieille ville), et de là dans le « métro », où attend toujours un locotracteur équipé de quelques sièges. Le confort s’est quelque peu amélioré.

Le feu vert indique que la voie unique est libre jusqu’à Agotchilho.

Vic a démarré en vitesse lente et a rejoint ses compagnons : le système marche tout seul.

  Les quarante minutes du voyage (à cette vitesse, mais en urgence on va deux fois plus vite !) (mais plus on va vite et plus ça secoue) ont été mises à profit par Victor, Clémentine et Eusèbe pour résumer la première partie à l’intention d’un Ravot ébahi qui a tenté de réunir les fils de ce qu’il savait, donc, de la version publique des évènements, et de ce qu’il découvre. Et qui patauge un peu entre les Numéros, les Chochos, les Goums (faut lui expliquer que ce sont les mêmes puisqu’il n’a pas eu le privilège de lire la première partie, lui), dont personne n’a entendu parler, les menaces nucléaires passées, la catastrophe climatique provoquée, la véritable raison de la défaite des Écolocroques, ses modalités, mais surtout, bon sang, qu’est-ce que c’est que ces Goums !

- Vous les connaîtrez bientôt. Rébéquée, qui a conservé, pour des raisons qui lui sont personnelles, des liens très étroits avec Amaïa, la « Mère » des Goums, lui a demandé de vous expliquer directement qui ils sont… Elle l’a prévenue de ce qui se passe et de la raison de votre présence.
 
Le métro est nettement plus confortable maintenant que les Goums ont adapté la voie après l’avoir prolongée jusque dans la cave de la petite maison. Des arrêts (facultatifs) (programmables, si !) sont possibles au bureau des archives secrètes d’Eusèbe, dans l’entrepôt dit des ogives (sous le monument aux morts de Saint Tignous sur Nivette), à l’aiguillage, qui a été remis en état à la bifurcation vers Marinoval (qu’il arrive que l’on utilise pour divers approvisionnements discrets). Le terminus a été rendu plus accueillant, à la base de sous-marins sous les eaux de laquelle gît toujours l’épave de l’U118 que l’on n’a pas pris la peine de renflouer : l’acide qui l’a inondé et les crabes qui l’ont visité, ont dû faire disparaître les restes de son équipage et ceux du Numéro 3 qui s’y trouvaient lorsque Arthur et Béatrace l’ont coulé d’un coup de locotracteur. 

  Un prolongement du tunnel a même été creusé jusque dans l’usine de transformation, où les unités de déshydratation d’algues et de conserve de crabe ont été enrichies par quelques lignes de fabrication de soupes diverses, selon des recettes basées sur celles des Goums. Cela a permis d’introduire « légitimement » un matériel roulant plus moderne et plus confortable (même si Béatrace et Arthur ont voulu, va savoir pourquoi, conserver l’ancien locotracteur survivant de leurs batailles et qui dort dans l’entrepôt des ogives. Il paraît qu’ils lui rendent visite de temps en temps, mais ils s’arrangent toujours pour y aller seuls, main dans la main, en chantant « Une poule sur un mur… »).

  Rébéquée les attend à l’arrêt de la base sous-marine : pour ce dont il sera question, elle préfère s’installer dans le bureau N°1. Pour le travail quotidien de l’usine, elle préfère celui qu’occupait Hector, qui a été agrandi et qui domine le hall d’arrivée des produits de la pêche : elle peut au besoin y recevoir des visiteurs professionnels, fournisseurs pour la plupart, qui n’ont rien à voir avec les secrets de la base. Pour ce qui concerne les clients, ils sont plutôt reçus à la Marée au Grand Port, dans l’ancienne boulangerie Pain d’Algues qui a été adaptée à son nouveau développement, puisqu’elle assume la distribution mondiale des produits d’Agotchilho, mais gère aussi la redistribution des stocks alimentaires des Écolocroques. Hélène semble avoir admis cet usage nouveau des lieux où elle a vécu avec son ami Hector, dont elle a fini par accepter la disparition. Sa tendresse croissante pour Rébéquée a remplacé sa mélancolie et elle retrouve peu à peu son rire. Sa récente grossesse la comble…

  Allez expliquer tout cela en moins d’une heure, vous…

  Rébéquée est seule sur le quai à les attendre, dans sa salopette blanche de travail. Ce n’est pas parce que l’extraterritorialité vous place hors normes qu’il faut saloper le boulot, n’est-ce pas, et devant l’extension prise par leur production, Rébéquée a voulu faire « tout propre » dans « son usine » où même les Goums ont dû s’habiller de blanc. Une vraie révolution pour eux, mais Amaïa a insisté : personne à poil dans les locaux de production…

 
Arrêt impeccable du locotracteur devant Rébéquée souriante.

On s’embrasse, on se congratule.

- Venez, nous serons mieux au bureau N°1.

  Vic met encore à profit le trajet à pied depuis la base jusqu’au bureau pour expliquer, raconter, combler des lacunes du récit, et il y en a : leur arrivée avec Clèm, leur capture, l’exécution atroce d’Hector (il ne l’aurait pas racontée devant Hélène, et il l’explique à Ravot pour prévenir tout impair éventuel de sa part), le fonctionnement de l’usine, avec les premiers Goums entrevus au travers des baies vitrées de la coursive qu’ils ont rejointe, leur enlèvement à bord du Hai II, les menaces, le chantage à l’encontre de Clèm… le retournement décisif d’alliance de la part des Goums…

 
Rébéquée, qui conduit le groupe, soutient discrètement Clèm qui commence à sentir peser son sixième mois de grossesse. Elle lui parle bas, un bras glissé sous le sien. 

  Eusèbe explique à Ravot comment il a pu feindre d’être captif et donc conforter les Numéros dans leur certitude de victoire. Il raconte leur séjour secret dans le bureau N°1, explique comment a pu être montée l’ultime émission, à partir d’éléments enregistrés, et Clèm, qui les entend dire, se joint à eux pour commenter « la tête qu’ils ont faite » quand on a projeté le montage aux « Numéros » capturés, la colère impuissante du Numéro Un, entravé devant l’écran, lorsqu’il a compris qu’ils avaient perdu la partie qu’ils étaient tellement sûrs de gagner, sa frénésie haineuse devant le sourire écrasant de Clèm tendant la clé de ses menottes à Mouye : « ils sont à vous, je crois que c’est ce qui vous a été promis ». Et Mouye qui annonce froidement au même Numéro Un, blême de rage cette fois, que son père a été bouffé par ses crabes préférés, et son fils dissous dans l’acide, avant de les pousser devant elle vers un destin qu’aucun d’eux n’a depuis cherché à connaître. 

 
Même s’ils ne se pressent pas, ils arrivent au bureau N°1 que Rébéquée ouvre en s’effaçant et en remarquant qu’il faudra songer à rechercher les propriétaires des tableaux…

  Nouye se lève à leur entrée et son visage encore plus froid que d’habitude fait taire immédiatement les bavardages et le brouhaha de l’arrivée :

- Le Hai II a disparu…

 

LE MÉTRO / P2C2E16

P2C2E16 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 16)

 
N° 117 / LE MÉTRO / P2C2E16

 
C’est l’histoire où Clèm, Béatrace et Rébéquée se font des confidences. On y parle aussi du métro. Et une flèche fait une nouvelle victime.

 
Mercredi 4 mai
9 heures
Le métro.

  Au retour de Thulé, Clèm autant que Victor avaient souffert de claustrophobie. Les efforts patients de leurs amis, le travail intensif nécessité par la fusion entre

La Lanterne du Fort et le Petit Matois Subreptice, la nouvelle organisation de leur vie, avaient eu raison de la panique irraisonnée qui saisissait Clèm lorsqu’elle entrait dans une pièce obscure et la faisait alors reculer en hurlant, ainsi que des sueurs froides qui inondaient soudain Victor lorsqu’il abordait un sous-sol. La nuit, ils dormaient toutes lumières allumées, serrés l’un contre l’autre et s’épuisaient l’un dans l’autre en étreintes désespérées… Le jour, ils étaient incapables de rester enfermés et de se séparer plus de cinq minutes.

  C’est la nécessité de remplacer Arthur qui les avait fait revenir au travail. 

  Ils savaient quelle urgence représentait son engagement auprès de l’ONU : un mois après leur retour, dès la fin juin, ils avaient pu observer les effets induits par l’arrêt de la circulation du Gulf Stream, entre tempêtes, inondations, et tornades de neige, et puis les premières récoltes gâchées, les communications coupées, les pannes d’électricité à répétition, et les risques de famine qui s’en suivaient.

 
Eusèbe et Arthur leur avaient confié la conduite du journal, leur faisant confiance malgré leur état.

  Et puis il y avait eu Béatrace, qui s’était très vite trouvée enceinte (voilà ce que c’est d’abuser des OGM, lui disait Clèm dans ses moments de forme, et avec une pointe de jalousie rétrospective qui se terminait en fous rires de gamines complices), et qui, souvent seule, avait demandé à sa copine[1] (autres fous rires) de l’aider à décorer la petite maison où Arthur et elle avaient aménagé, et où, le soir, ils se retrouvaient souvent avec Rébéquée et Hélène dont Clèm et Vic avaient fait la connaissance.

 
Et là, ils parlaient longuement des nouvelles du monde torturé par la météo bouleversée. 

  Ils parlaient du journal, qui rencontrait les difficultés de toute la presse écrite confrontée aux problèmes logistiques posés par ce foutu temps et qui, peu à peu, se convertissait aux nécessités d’une « mise en ligne » radicale et exclusive, via un Internet envahissant.

  Ils échafaudaient avec Rébéquée les plans du « nouvel » Agotchilho, entre l’agrandissement de la conserverie des Goums, et ceux du port de la Marée au Grand Port où devraient arriver les bateaux qu’Arthur allait très bientôt faire venir des  réserves retrouvées des Écolocroques, ou de l’usine des Chonos, et qu’il s’agirait de stocker, et transformer, et de redistribuer sur d’autres bateaux à destination des pays en détresse, après que les unités de transformation à concevoir et installer les auraient mise en état d’être consommées agréablement par leurs destinataires.

  Tout cela, vite et bien, hors des pressions sournoises que commençaient à exercer toutes sortes de lobbies et de groupements.

  Un jour, Rébéquée et Clèm étaient seules à

la Marée au Grand Port : Béatrace et Hélène étaient « descendues » à Agotchilho pour voir Amaïa et les Goums avec le petit groupe de biologistes et de gynécologues effarés qui étudiaient la physiologie incroyable de ces fossiles vivants en vue de résoudre les difficultés qu’ils rencontraient à se reproduire.

  Et qui étudiaient aussi les produits qu’ils utilisaient pour lutter contre cette inappétence et leurs autres « poudres de sommeil et de bien-être », qui s’avéraient être aussi efficaces pour les homo sapiens ! Une pharmacopée magnifique à explorer, à découvrir…

  Elles étaient allées en voiture jusqu’au phare du haut, là où Victor et Clémentine s’étaient arrêtés lorsqu’ils étaient venus, la première fois.

 
Au pied de la falaise, trois petits bateaux de pêche au crabe goums attendaient dans le chenal devant l’écluse qu’un cargo ait libéré le sas.

Il faisait presque beau, avec juste un petit vent de mer. Les montagnes, visibles au loin, restaient enneigées, bien que l’on fût au début du mois de juillet…

Elles marchaient, bras dessus, bras dessous sans rien dire depuis quelques minutes, seulement attentives à la paix du moment.

Et Rébéquée avait parlé. 

 
Pour la première fois, elle avait raconté à « sa plus belle amie », comment s’était vraiment passée la disparition de Jules, la libération d’Hélène, leur capture par les Écolocroques qui les avaient livrés aux Goums. 

  Et puis tout avait été dit : comment ils avaient été drogués par les Goums, comment Jules était mort, décapité par Ôoumloc, le crabe géant, mystérieux totem des Goums, et comment Hélène et elle avaient été violées… 

 
Cela s’était terminé par des sanglots partagés, des embrassades, des explications…

  Elles étaient revenues à la vieille DS21 de Rébéquée et c’est dans la tiédeur de ses vieux cuirs qu’elle avait expliqué comment Amaïa lui avait permis de dépasser sa révolte, lui avait promis de protéger Hélène, de faire cesser ces pratiques ancestrales rendues nécessaires par une inappétence sexuelle dégénérative liées à la physiologie particulière de leur espèce, et ces tentatives absurdes d’hybridation cultivées par les Écolocroques qui les utilisaient ainsi pour produire une main d’œuvre facile d’idiots stériles et pour distraire leurs troupes. 

 
Et accessoirement, pour humilier leurs victimes avant de les liquider…

  Clèm à son tour lui avait raconté ce qu’elle pensait devoir rester définitivement irracontable : la mort horrible d’Hector, l’ancien petit ami d’Hélène, leur enlèvement, la menace constante et le chantage ignoble dont elle avait fait l’objet au cours de l’interminable périple du Hai II, le désespoir absolu du commencement de la fin, à Thulé, lorsque les Numéros l’avaient « entreprise », et le coup de théâtre de l’arrivée miraculeuse de Mouye qui avait mis fin au cauchemar…
 

Et curieusement, les confidences et les larmes partagées les avaient libérées de cette oppression des évènements passés, et c’est de ce jour-là que Clèm avait vu régresser sa claustrophobie.

  Peu à peu, par un effet de contagion bien compréhensible, son affranchissement avait libéré Victor de ses propres cauchemars et un jour ils étaient parvenus à « descendre » rencontrer Amaïa, découvrir les Goums, ils avaient pris le « métro », alors en pleins travaux d’aménagement et d’agrandissement, et ils avaient découvert l’incroyable richesse de cette civilisation de

la Mémoire qui vivait sous leurs pieds.

  Rébéquée, qui entretenait des liens privilégiés avec Amaïa et s’était engagée auprès de l’ONU pour rendre le site « efficace », avait fait réaménager le bureau N°1 de manière à ce qu’il devienne utilisable, puisqu’il disposait toujours des moyens de communication des Écolocroques, mais en le dépouillant de tout son caractère odieux de centre de domination et de lieu de complot. Et en gommant les mauvais souvenirs. 

  Il était devenu le Quartier Général mondial de la redistribution alimentaire, en liaison avec Thulé, qui conservait (jusqu’à il y a peu) le Hai II en état de marche pour certaines livraisons d’urgence (Arthur avait estimé qu’il pourrait présenter une certaine utilité si les glaces gagnaient du terrain), et où se trouvaient certaines usines de transformation liées à des pêcheries goums de la base d’Andøya, en Norvège (où Mouye venait d’être tuée).

 
Il était aussi en relation directe avec la base des Chonos où Arthur devait se trouver avant de revenir.

  Il servait, le cas échéant, de salle de réunion, et à cette fin, avait été équipé d’une grande table ovale et d’un système de vidéo conférence qui pouvait servir très simplement de système d’enregistrement, ce qui simplifiait le secrétariat.

 
C’est là, dans l’un des deux grands appartements récemment aménagés, que Vic et Clèm doivent s’installer en attendant que les meurtres de Luis, de Mouye, et maintenant de Daouj, se trouvent tirées au clair.

  A huit heures et demie, encore secoués par l’annonce que Béatrace leur a faite de l’appel d’Arthur qui vient de leur apprendre la mort de son ami Daouj, et de la preuve qu’elle apporte du lien entre le meurtre de Mouye et celui de Luis, Vic et Clèm descendent leurs valises jusqu’au métro par le nouvel ascenseur direct. Plus besoin de pérégriner de cave en tunnel, plus besoin de calbombe… au grand regret d’Eusèbe, qui leur a raconté son « initiation » passée, lorsque son propre grand-père lui avait montré le secret de famille, qu’il avait ensuite si brillamment exploité contre les nazis de l’ancien château de Saint Tignous sur Nivette, en 1945…
 
Mais on n’en est plus là, et il s’agit cette fois de se mettre à l’abri d’agresseurs abominablement pervers.

  Lors de leur première descente, Béatrace leur a raconté l’épopée qu’a constitué la conquête des lieux, avec Arthur : l’emballement du locotracteur lancé à toute vitesse dans le tunnel, leur « distraction », leur bain forcé dans le bassin où ils se sont trouvés projetés « parce qu’on avait la tête ailleurs », tandis que leur petit train fou percutait le sous-marin qui émergeait à ce moment-là ! Touché-coulé net ! Et eux qui sortent de l’eau, main dans la main et fesses à l’air, sous les yeux ahuris d’une troupe de Goums. 

 
Des Goums, qui, les prenant pour des Numéros, les conduisent jusqu’au Numéro Deux qu’Arthur capture « aussi sec ». 

  Au grand plaisir de Clèm qui ne manque pas une occasion de lui faire répéter son récit, jusqu’à en connaître les plus intimes détails (ceux que Béatrace ne raconte pas devant Victor…).

 
Aujourd’hui Béatrace n’est pas descendue : elle reste avec Tijules qu’il faut consoler d’avoir été malheureux de la détresse de mama Béa, et elle ne veut pas quitter le téléphone des yeux pour le cas où Arthur rappellerait.

  C’est Rébéquée qui les attend à l’arrivée de l’ascenseur et qui les fait monter dans le métro qu’elle a conduit jusqu’ici et dont elle programme la destination de retour.

 
Le tunnel est toujours obscur, mais le petit train est éclairé et on s’y tient confortablement assis. Il traverse toujours le grand hall où avaient été stockées les ogives nucléaires et où ne subsiste plus, dans l’ombre, que l’ancien locotracteur de Béa et Arthur, le frère de celui qui a « touché-coulé net » le sous-marin en compagnie duquel il repose encore au fond du bassin d’eau noire où l’on ne s’arrête plus. 

  Maintenant le métro comporte trois lignes et quatre stations fixes agrémentées de quelques arrêts facultatifs (dont un devant le bureau des archives secrètes d’Eusèbe, et un autre dans le hangar aux ogives) : la première ligne va de Saint Tignous au Bureau N°1. C’est celle qu’ils empruntent maintenant. Elle est raccordée « discrètement » à l’usine et fonctionne grâce à un système de rail électrique.

  Une deuxième ligne « diesel » réunit celle-ci à l’extérieur. Elle a été prolongée jusqu’à la Marée au Grand Port et à la boulangerie du Pain d’Algues, avec ses unités de transformation et ses hangars de stockage situés sur le port de mer où viennent s’amarrer les cargos. 

  Une troisième ligne « électrique », comme la première, rejoint l’antique « entrée de secours » du réseau des Goums, à Marinoval, réaménagée en point de livraison discret. Cette entrée se trouve constamment gardée par les trois Itzals qui vivent là en permanence : un artisan ébéniste solitaire et farouche, quoique de bonne réputation, mais qui entretient très peu de contacts avec la population du village pour qui il fabrique, à petits prix, des meubles « typiques » traditionnels, son « épouse » (Itzal elle aussi, et qui dirige l’affaire), et son « apprenti » aussi farouche et bizarre que son « patron », en fait un autre Itzal, encore en formation, et plutôt chargé de l’entretien des installations souterraines du métro et du monte-charge par où transitent les quelques livraisons qui y parviennent. Aucun d’eux ne dépasse jamais le périmètre du village et il y a toujours quelqu’un dans la grande maison accolée de deux vastes granges-ateliers, située au centre d’un terrain isolé de plusieurs hectares bordé de bois et de rochers du côté le plus accidenté de Marinoval, tout près de la pisciculture abandonnée.
 
Les premières et troisièmes lignes se rejoignent dans une salle souterraine, à mi-chemin de la ligne numéro un, récemment creusée, où sont logés les aiguillages nécessaires et leurs mécanismes automatiques. Une voie d’attente y est prévue pour permettre le croisement éventuel de convois. Il faut bien dire qu’elle a rarement l’occasion de servir, la voie la plus employée restant la première, mise à part la voie extérieure utilisée par l’usine.  

  Il faut toujours un moment à Clèm pour s’habituer à l’obscurité du tunnel dans lequel roule le petit locotracteur éclairé, et elle laisse Rébéquée discuter avec Vic des évènements récents :
- C’est quand même bizarre que Luis soit allé se promener à minuit jusqu’au Matois ! Qu’est-ce qu’il pouvait bien y faire ?

Rébéquée n’a jamais apprécié ce garçon qu’elle a rencontré une fois ou deux au journal alors qu’elle allait voir Clèm.

- Ce que je ne comprends pas, moi, poursuit Victor en redressant une pointe de moustache qui a tendance à friser, c’est pourquoi il n’y était pas seul. A la rigueur, qu’il soit passé rédiger son compte rendu de l’inauguration pour l’édition du lendemain, soit. Mais là…

 
Clèm est restée en dehors de la conversation qui s’étire lentement, dans le bruit sourd du roulement, rythmé du tac-tac des rails. Elle regarde le noir extérieur, la roche nue qui défile, éclairée vaguement par la cabine du métro, la perspective des rails au-delà du long capot qui couvre les moteurs à l’avant, dans la lumière des phares.

- Vous savez ce qu’il faudrait ? demande-t-elle à Vic et à Rébéquée, qui du coup se réjouissent de la sentir les rejoindre (ils savent qu’il vaut mieux la laisser tranquille pendant cette période de réadaptation au monde souterrain). Pour qu’on se croie vraiment dans le métro, poursuit-elle, il faudrait écrire « Dubo-Dubon-Dubonnet » sur le mur du tunnel… 

  Vic et Rébéquée se regardent et éclatent de rire :
- Tu as raison, ma Clèm ! Proposition adoptée ! Demain on achètera de la peinture et des pinceaux !
 
C’est à ce moment-là que le téléphone intérieur a sonné (chaque métro est relié à un réseau vocal d’information centralisé au bureau N°1, via les rails).

- Rébéquée ? C’est Nouye. Il faut que vous alliez à Marinoval. L’apprenti a appelé, il semble qu’il se soit passé quelque chose, je n’ai pas très bien compris quoi. Il avait l’air perturbé.
- On y va, tu nous appelles juste à temps, on arrivait à la salle d’aiguillage. On te tiendra au courant.
- Qu’est-ce qui se passe ? demande Clèm, maintenant tout à fait remise de sa petite crise d’adaptation.
- Je n’en sais rien, on verra bien. C’est un jeune Goum, cet Itzal, je le connais un peu. Il est bon électricien mais pas très dégourdi. Ce qui est étonnant c’est que ce soit lui qui ait appelé.

  Vingt minutes plus tard, à neuf heures, le métro s’arrête au terminus de Marinoval, plus vaste que celui de Saint Tignous sur Nivette puisqu’il permet de charger des marchandises.

Sur le quai, le jeune Itzal, au nez épaté et aux bourrelets orbitaires très marqués, leur fait de grands signes :
- Enéené… Yaeuunmaheu… Euagonéué[2]… (cela d’une seule coulée en mouillant bien les syllabes, dans une bouillie de sons incompréhensibles).

- Qu’est-ce qu’il raconte ? demande Vic à Rébéquée.
- J’en sais rien, venez, on le suit…

L’Itzal se précipite vers l’ascenseur resté ouvert derrière lui, en répétant toujours, les yeux écarquillés, l’air affolé :
- Euagonéué, euagonéué…

Dès qu’elle est à portée, il saisit Rébéquée par le bras en répétant toujours :
- Euagonéué, euagonéué…
- Calme-toi, lui dit Rébéquée en prenant dans ses bras le jeune Itzal totalement affolé, nous sommes quatre maintenant, ça va aller !

 
L’ascenseur s’arrête et s’ouvre. Il débouche au fond d’une grange utilisée pour le stockage de la menuiserie, derrière une double porte camouflée par des piles de bois qui coulissent sur des rails noyés dans le ciment du sol.

Les portes sont ouvertes. De plus en plus agité, le jeune homme les attire vers l’extérieur, jusqu’à la maison sur le perron de laquelle la femme Goum est accroupie auprès d’une forme étendue sur le sol.

  C’est le menuisier.

Il est mort.

Sa gorge est transpercée d’une flèche.
 


[1] les copains étant, bien sûr, censés partager le même pain…

[2] Je vous donne une traduction si vous jurez de ne pas la lire avant d’être arrivé à la fin du chapitre. Et puis non. Je la donnerai dans ‘épisode suivant pour le cas où vous auriez l’intention de tricher. On ne sait jamais à qui on a affaire.

LA MISSION DE TIJULES / P2C3E5

P2C3E5 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 5)

  N° 128 / LA MISSION DE TIJULES / P2C3E5

  C’est l’histoire où Tijules fait l’éloge de la boulange et se trouve chargé d’une importante mission par Nouye.

  Dimanche 05 juin
Minuit
Agotchilho.

 
Tijules est très content d’être « descendu » chez tata Maïa avec mama Béa : ici, il a des copains de son âge avec qui jouer autant qu’il veut dans l’eau tiède du grand bain, plein de mamans toutes nues. Il y a tous ses tontons et tatas, sauf tonton Victor qui est rarement là, et ça gazouille tout le temps. Tout le temps, parce qu’ici il ne fait pas souvent jour. 

  Sauf quand il va travailler à la boulangerie, avec tata Lène, avec Marie, la maman de tata Lène, et avec tata Béquée.
 
C’est chouette, la boulangerie. Ça sent bon. Il y a plein de farine et de gens qui s’amusent à en vider des grands sacs dans des pétrins énormes. Après ça, tout le monde est tout blanc avec des yeux qui brillent ! Tijules a essayé une fois de monter dans un pétrin, pour voir comment c’est dedans, mais il n’a pas réussi, et même qu’il s’est fait gronder par tata Béquée ! 

  Il aime bien aussi quand on ouvre les fours pour sortir le pain, dans une grande bouffée de chaleur, sur des grandes pelles en bois : on pose le manche sur des tréteaux en fer, très hauts, et ça fait gzzziiiiii quand on les fait glisser en les lançant dans le four, pour ramener un, ou deux, ou trois pains chauds comme tout, et qui craquent en se refroidissant…

C’est vraiment chouette, la boulangerie…

 
Ce serait parfait si Papatur était là et si tout le monde n’avait pas du chagrin, sans que Tijules sache bien pourquoi…

  Alors Tijules reste discret quand il est très content, comme le jour où Marie lui a donné un croissant tout chaud et que c’était tellement bon, et qu’il a réussi à dire tout seul que c’était « un croissant chaud », même que Marie l’a répété à tata Béquée et qu’elles étaient tellement contentes qu’elles ont pleuré de joie avec tata Lène… Pour une fois que c’était pas du chagrin…
 

Et aujourd’hui, tout le monde dort dans les chambres du N°1, comme ils disent. Sauf Nouye qui surveille les écrans comme elle fait tout le temps, assise toute nue dans le grand fauteuil.

  Comme il ne dort pas, Tijules est venu sans faire de bruit pour ne pas réveiller mama Béa qui dort dans le grand lit à côté du sien.

 
C’est comme ça qu’il a entendu sonner le téléphone et qu’il a dû le donner à Nouye. 

  Il aime bien Nouye, Tijules : elle ne parle pas beaucoup, mais elle le laisse l’aider dans son travail parce qu’elle comprend ce qu’il dit même quand il « articule mal » comme dit pépé Zèbe (qui comprend le tijules aussi bien que Papatur, mais qui fait semblant de ne pas, pour le faire enrager). C’est vrai que pour aller plus vite, il n’arrive pas toujours à dire « un croissant chaud » (une fois, il a même dit « une dynamo ». Il se promenait avec tata Béquée dans un coin de l’usine, derrière l’écluse. Mais personne ne l’a entendu). Ça, c’est surtout quand il y a deux ou trois, ou quatre, ou cinq idées qui arrivent en même temps, et que ça se mélange un peu. Des fois. Enfin, presque tout le temps. Faut reconnaître. Mais Nouye, elle, elle comprend. Même avec cinq idées en même temps. Si, c’est vrai !

Comme tata Maïa d’ailleurs.
 
Mais là, c’est Nouye, et il lui a donné le téléphone après avoir fait « allo » pour le monsieur qui était dans le téléphone et qu’il a bien reconnu même s’il n’a pas réussi à lui dire qu’il l’avait reconnu et que Nouye lui a enlevé le téléphone des mains pendant qu’il essayait de lui expliquer qu’il l’avait bien reconnu.

  Alors Nouye a parlé au monsieur qui est dans le téléphone et elle a demandé à Tijules d’aller chercher pépé Zèbe, même s’il dort et qu’il faut le réveiller.

 
Et Tijules est très fier de travailler avec Nouye et d’aller dire à pépé Zèbe que le monsieur veut lui parler dans le téléphone : il trotte jusqu’à la porte de la chambre de pépé Zèbe et de tata Jeanne et il entre sans même frapper, pas comme lui dit toujours mama Béa, mais là c’est pas pareil parce que c’est Nouye qui lui a dit d’aller le chercher pour parler au monsieur du téléphone, et Tijules ne s’est pas trompé de côté quand il est monté sur le lit (même que c’est pas facile, avec sa couche pour la nuit), le lit où il entend que pépé Zèbe fait du bruit avec sa bouche et son nez en dormant, c’est rigolo, et il lui explique dans son oreille, pour pas réveiller tata Jeanne, que le monsieur dans le téléphone il veut lui parler et que Nouye lui a dit, à lui, Tijules, qu’il doit aller chercher pépé Zèbe, et que c’est pour ça qu’avec ses petites mains il secoue la grosse tête de pépé Zèbe qui grogne plus fort en se réveillant :
- Mais qu’est-ce que tu fais là, toi, mon petit bonhomme ?

  Et Tijules lui dit que c’est Nouye qui…, et il allait lui expliquer encore, parce que pépé Zèbe n’a pas l’air d’avoir tout compris, mais en fait, il a compris « Nouye » et Tijules lui dit que, tu vois, quand tu veux tu comprends, et pépé Zèbe se lève en repoussant délicatement Tijules qui reste assis sur l’oreiller en expliquant à tata Jeanne, que pépé Zèbe a réveillée en parlant, parce que lui, Tijules, il a bien fait attention de pas faire du bruit pour pas la réveiller, qu’il est venu chercher pépé Zèbe parce que Nouye lui a dit que le monsieur dans le téléphone voulait lui parler, mais tata Jeanne l’a fait se coucher sur l’oreiller en le recouvrant avec la couverture et en lui faisant plein de bisatijules, et alors Tijules s’est endormi. 
 
Décidément, Eusèbe ne se fera jamais à cette habitude qu’ont les Goums de se promener à poil, et même s’il sait bien qu’aucun d’entre eux ne se formalisera de le voir adopter la même tenue, il prend le temps d’enfiler sa robe de chambre et d’en nouer la ceinture.
 

Nouye lui tend le combiné :
- Le commissaire Ravot…
- Allo, Ravot ? Bonjour Jules, vous savez quelle heure il est ?
- Minuit, ou à peu près, vous vous couchez avec les poules, mon cher… Je viens de recevoir une information qui pourrait être importante. Il serait bon que nous nous voyions pour en discuter.
- Et ça ne peut pas attendre demain ?
- Si, mais nous devrons nous rencontrer à la première heure : je risque d’avoir besoin de vous. Alors, nous dirons que nous nous rencontrerons par hasard demain matin chez Mado. A sept heures. L’un de nos amis devrait s’y trouver… Je ne vous en dis pas plus…
- J’y serai…

  Ravot a coupé la communication.