P3C1E25 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 25)
N°170 / L’AGRESSION FAITE À MADO / P3C1E25
C’est l’histoire où, de retour chez Mado où il tient ses quartiers, le commissaire Ravot assiste à l’agression dont elle fait l’objet de la part de Humevesne et de Suceprout qui tombent sur un os. Où l’on évoque la « méthode Ravot ».
Vendredi 10 juin
Le soir
Saint Tignous sur Nivette
Amaïa leur a dit d’attendre demain pour poser des questions et tenter de comprendre.
Ils sont donc repartis, accompagnés par Victor jusqu’au journal.
Et puis ils ont longuement parlé, à trois, tenté de se faire une idée cohérente de ce qu’ils ont vu.
Lepif et Amélie essaient vainement de hiérarchiser ce qu’ils ont vu de plus invraisemblable. Amélie a « du travail pour au moins un an », avec les prélèvements qu’elle s’est empressée de mettre au frais dans le frigo du commissariat. Ce mucus, en particulier, l’intrigue : si elle a bien compris, il aurait servi de réserve d’oxygène à Arthur pendant près d’une heure d’immersion, selon les dires du commissaire.
Et puis ils sont arrivés au commissariat, et là, Ravot a découvert qu’il devait répondre à quelques interpellations de sa hiérarchie, qui lui reproche son zèle excessif à persécuter des notables du lieu, « zèle qui semble s’être terminé par la mort de l’honorable directrice d’une usine de la région »…
Les cons, s’est-il contenté de grommeler en expédiant une copie de la mise en demeure, par fax, au Procureur.
- Les enfants, je crois que ce soir il serait profitable à tout le monde de faire relâche, finit-il par dire à Lepif et à Amélie. Vous avez besoin que l’on vous fiche la paix pour quelques heures. Et moi aussi, je l’avoue. Tout ça, c’est beaucoup. Martial va prendre la permanence. Je rentre chez moi, vous savez où me trouver. Sauf urgence, on se rejoint ici demain matin à huit heures. Et à neuf heures, nous redescendrons faire le point avec les Malfort, si Arthur a récupéré un peu…
Et à peine rentré :
- Ah, Mado, vous n’imaginez pas ce qui peut se passer sous les évidences… Donnez-moi un chocolat chaud, j’ai froid…
Il n’y a personne à cette heure-ci et la fatigue ouvre la voie aux confidences. Mado vient s’asseoir à la table de Ravot et dépose deux tasses fumantes, une pour lui, une pour elle…
- Mais, commissaire, j’ai moi aussi quelques idées souterraines…
- C’est vrai, sourit Ravot. Madelin Picaillon, docteur en droit et avocat stagiaire, Zézette pour les intimes du Bois… Mado depuis son arrivée à Saint Tignous sur Nivette, retour du Brésil où elle est devenue Madame Madeleine Picaillon. Mais dites-moi, sans vouloir être indiscret, qu’est-ce qui vous a fait atterrir ici ?
- Je vois que vous êtes encore mieux informé que je ne le pensais, commissaire, je pourrais dire que j’y suis venue parce que vous y étiez et que je connaissais votre… largeur d’esprit, mais non, j’ignorais, et vous aussi, que vous seriez nommé ici il y a cinq ans lorsque je me suis installée…
La porte s’ouvre à la volée. Mado se lève, se retourne et se retrouve face au taser que Humevesne lui brandit sous le nez. Suceprout suit, en retrait, un méchant vilain colt pointé droit sur Ravot :
- Bouge pas, fais pas le con ou j’te fume, connard…
Ravot dans la pénombre se dit qu’avec de la chance ces idiots ne l’ont pas reconnu. Ils portent de beaux costumes tout neufs, mais comment sont-ils dehors ? Il les avait laissés en garde-à-vue au commissariat ce matin… Alibi…Mais il n’a pas dit de les relâcher… Si c’est encore un coup de Pélot, ça va fumer…
En attendant, il se tasse dans son coin…
- Alors ma grosse, la Zézette à son papa Lepif a mouchardé les potes ? J’aimerais bien te les couper…
- Mais c’est déjà fait, enchaîne Mado qui n’a pas l’air aussi inquiète qu’elle le devrait…
- Tu sais que t’es vraiment une marrante toi, la bite de Lepif au cirage. On en a parlé dans le temps, c’était la légende chez les Hommes. J’imaginais pas que c’était vrai, continue Humevesne en grinçant presque des dents. En attendant, j’ai bien envie de te peler les nichons. Un p’tit coup de ça (il agite son taser sous le nez de Mado) et on sera peinards pour finir tes opérations, non ? Qu’est-ce que t’en penses, morue ?
- Et Monsieur qui se planque là au fond nous refilera son larfeuille à dollars et même le code de sa carte de crédit si on lui demande gentiment, poursuit Suceprout en redressant le museau noir de son pistolet…
- T’as fermé la boutique ? demande Humevesne par-dessus son épaule…
- Natürlich, comme on dit à Pékin… Alors, ton portefeuille, bourgeois…
Ravot se réjouit, pour une fois, de s’être encombré de son arme de service. En fait, comme il déteste ce poids mort, il se contente, d’un petit pistolet, léger et très plat, pas très puissant, mais qui peut faire très mal dans une bagarre de rue quand il est bien manié.
Il bredouille des mots sur un ton de fausset, et sort son portefeuille dans lequel, en fouillant dans sa poche, il a glissé son arme. L’autre lui tend la main, et le coup de feu claque. Suceprout surpris par une balle dans l’épaule, sent retomber son bras, inerte. Ravot, sans hésiter, tire sur l’autre rufian qu’il atteint au poignet au moment où lui-même le braquait avec son taser. Humevesne, sous la douleur et l’impact de la balle, lâche son arme, maintenue par le pontet, pivote autour de son index, et la décharge part en l’atteignant au pied. Humevesne se tétanise et tombe d’une masse.
- Bande de cons, conclut Ravot, tandis que Mado achève de désarmer Suceprout et va rouvrir sa porte.
- Va appeler Martial qu’il enchriste ces deux balaises… Au fait, connard, c’est Pélot qui vous a relâchés ?
- Vous… Oh merde, on est maudits ! C’est pas humain un tel manque de bol…
- Ce coup-ci vous êtes bons. Tentative de meurtre avec sévices et actes de barbarie, et menace de mort sur un officier de police dans l’exercice de ses fonctions… A moins…
- A moins ?
- Va te faire soigner, on verra ça demain… Ce soir, j’en ai ma claque.
Le pimpon de la sirène…
- On ne peut pas vous laisser seul deux minutes, commissaire, remarque Martial. Mais qu’est-ce qu’ils fichent dehors ces deux oiseaux ?
- Pélot… dit Ravot…
- Tsss… dit Martial…
- Oui, dit Ravot… Bon vous les embarquez, passage à l’hosto en chambre surveillée. Ce brillant animal a une balle dans l’épaule. Il ne braquait avec ça (il montre le Colt que Mado tient encore et tend à l’inspecteur. Et l’autre se proposait d’assommer Mado avec ça (il montre le taser) avant de lui tailler les nichons en pointe. Mais il est tellement con qu’il s’est envoyé la décharge dans le pied quand il m’a menacé pour défendre l’autre oiseau. Il a une balle dans le poignet…
- Votre petit 6,35 ?
- Oh, c’est bien suffisant pour la chasse aux merles… Mado ? on casse la croûte ?
- Un bourguignon d’hier, avec son Beaujolais, ça vous va ?
- Un Graves, Mado, ce soir. J’aurai besoin d’un peu plus de corps dans mon verre.
Ravot s’était installé chez Mado le jour même de son arrivée à Saint Tignous sur Nivette.
Bien sûr, elle l’avait immédiatement reconnu.
Bien sûr, il avait feint de ne pas la reconnaître.
Bien sûr, elle avait cru qu’il ne la reconnaissait pas.
Et puis, il avait été « sollicité » : le maire, le Conseiller en matière d’économie électorale, dont il connaissait le comportement opportuniste, sinon collaborationniste, vis-à-vis des Numéros qui avaient ici même démarré l’offensive des Écolocroques… Pour avoir la paix, il avait pour de bon pris pension dans le petit studio que Mado lui loue, depuis, au-dessus du bar. Pension complète, Mado est devenue sa logeuse. Il occupe « sa » table au bar, discrète, tout au fond, où il mange le plus souvent, où il petit-déjeune toujours (quand il a le temps de petit-déjeuner), où il dîne parfois le soir, selon l’heure, en salle ou d’un plateau que Mado lui prépare et qu’il monte chez lui. Elle entretient son linge et s’occupe de son ménage, dans la plus grande discrétion, toujours.
Il a installé sa bibliothèque, ses disques, son écran de télé et son fauteuil, ses films enregistrés et sa table de dessin devant laquelle il passe de longues soirées de réflexion lorsqu’une affaire le préoccupe…
Il vient justement d’achever un lavis qui lui a demandé beaucoup de travail, où il représente l’assassinat d’Edmonde de la Vorme Séchée. Ce grand dessin fait suite à celui qu’il a déjà réalisé, après l’assassinat de Tomie la Louve, et il tente de mettre en place sur une autre feuille de canson la fin terrible de Birke, coupée en deux par le Crabe. Ça lui rappelle une histoire de Dahlia Noir…
Il a souvent observé que dessiner des évènements auxquels il a assisté lui permet de prendre conscience de détails qu’il avait enregistrés sans s’en rendre compte, et à plusieurs reprises, cela lui a permis de retrouver LE détail crucial à partir duquel une enquête a basculé. Le lavis exige une certaine spontanéité et Ravot le « travaille à l’envers », comme il le dit lui-même lorsque (très rarement) il en parle : plutôt que d’employer ses encres diluées pour, au pinceau, ombrer et modeler un dessin préalable qu’il aurait réalisé à la plume, au crayon ou au feutre, il jette sur sa feuille de larges volumes d’espaces plus ou moins sombres qui mettent en place la scène qu’il veut représenter, et à partir de cette impression générale, il va « descendre dans le détail », en recherchant « ce qui lui manque plutôt que ce qu’il sait », c’est-à-dire, en ignorant les évidences. Avec ce résultat paradoxal d’un portrait d’où le regard sera absent, mais où il aura précisé jusqu’au plus infime détail l’implantation des sourcils ou la position d’une mèche de cheveux, ou même une ride d’expression un peu particulière. Avec plus de netteté que sur la photo qui se trouve dans le dossier correspondant.
C’est ainsi qu’il a retrouvé, non, qu’il retrouve… ce visage dans la foule, derrière la Vorme… mais oui, c’est bien celui de Humevesne ! Demain, il regardera le film…
Le 15 Janvier 1947, dans un terrain vague de Los Angeles, est découvert le corps nu et mutilé, sectionné en deux au niveau de la taille, d’une jeune fille de vingt-deux ans, Betty Short, surnommée le Dahlia Noir. Son meurtrier ne sera jamais retrouvé.