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LA BASE SECRETE D’AGOTCHILHO / P1C1E8

P1C1E8 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 8)
 
LA BASE
SECRÈTE D’AGOTCHILHO / P1C1E8

  C’est l’histoire dans laquelle nos Héros, fuyant leur hôte inquiétant, découvrent une base sous-marine secrète avant d’être capturés.

  Mardi 12 avril
17 heures
Agotchilho

 
Hier.

Joyeux de l’aventure, lui, ravi de progresser dans son enquête, elle en outre, ravie d’être sortie des Cœurs Fondus, ils avaient été surpris lorsque la porte noire s’était ouverte sur un souffle de cave Concierge, embrumé d’algues et de marée. Etait apparu un nabot assez déplaisant, très cascarot, comme avait dit Victor, avec ce front bas aux arcades sourcilières saillantes, cette bouche batracienne et ces yeux glauques surmontés de bourrelets, cette peau mousseuse et verruqueuse, pas nette, ce poil maigre et gras qui rappelait les sculptures du portail étrange, les visages de la bistrotière et de la femme furtive de la rue. Et vêtu comme ces marins croisés sur le port ou ce vieillard du bistrot avec la même casquette effondrée. Après tout, c’était peut-être le même…
Ils avaient été étonnés tout au plus.

  - On nous a dit qu’Hector Picoriau habitait ici, mais ce doit être une erreur…
L’homme avait ri silencieusement en exhibant une rangée de chicots malsains et rares, avait hoché la tête… Si, si, c’est ici Bichy, si, si… comme s’il se réjouissait des assonances ophidiennes de sa réponse. Son rire se développait en une sorte de gloussement de gorge noyée, tandis qu’il les regardait par-dessous, comme un garnement sournois qui prépare un mauvais coup.
- Entrez, vous allez le voir, Hector Picoriau, Bichy comme on l’appelle ici, ça veut dire « le malin », Bichy !!!
 
Ils avaient tout d’abord suivi une galerie taillée dans l’ardoise, éclairée à intervalles par de malingres loupiotes fixées au plafond sous des hublots grillagés, et escaladé un escalier de béton brut, pour ensuite emprunter un long couloir, de béton brut, lui aussi. Le côté droit de ce couloir était percé d’une série de grands vitrages par lesquels entrait la lumière de néons froids qui surplombaient des halls, que l’on voyait en regardant en contrebas, manifestement destinée à la réception et au traitement des produits du port. Ils y avaient découvert des files de chariots chargés de paniers grouillants de gros crabes noirs semblables à ceux que Clémentine avait vu décharger dans le port, et d’autres, emplis d’algues semblait-il. S’y activait toute une population d’ouvriers d’un aspect proche de celui de leur guide, qui leur montrait complaisamment, avec des glouglous dans la voix, que les pêcheurs apportaient ici des crabes, qui étaient mis en viviers, et des algues, placées dans de grands bassins de décantation, avant de passer en conserverie pour les premiers et d’être séchées pour les secondes.
  Clémentine restait en retrait pour éviter le contact du bonhomme, qui la regardait en biais. Des succions gourmandes aspiraient entre ses chicots la bave qui sourdait à ses commissures…
 
Victor, fidèle à son personnage de curieux appliqué, questionnait, admirait, souriait…
  Et, racontait le guide improvisé, les conserves étaient expédiées en containers, directement depuis le Grand Port, loin, mais il ne savait pas où parce que lui, c’était que le concierge et que lui il ne savait pas tout, forcément, slurp… Alors que la poudre d’algues était mélangée à de la farine et mise en sacs avant de partir à la boulangerie de Grand Port pour le Pain d’Algues. Mais on vendait aussi la farine ainsi préparée par bateaux, en vrac, et Hector, oui, Hector, on l’appelait Bichy ici, ça veut dire « le malin » en basque ! (rire gloussant) lui, il travaillait à la Boulangerie et il avait un bureau ici. Affrètement… On arrivait au bureau où il les conduisait, et là, on leur expliquerait…

  Ils avaient dû parcourir au moins deux cents mètres, en passant devant quatre ou cinq portes disposées sur la gauche du couloir Ils avaient longé trois ou quatre halls successifs. Et ils se disaient qu’il s’enfonçait bien profond dans la falaise, ce couloir, lorsqu’une porte métallique leur avait barré le passage.
  Cette porte. Le gnome avait cogné du doigt avant de l’ouvrir et de se glisser à l’intérieur en leur faisant signe d’attendre, d’un geste impérieux.
Ils s’étaient regardés, sans trop savoir, avec juste un doute dans le regard. Un haussement d’épaules de Victor, l’air de dire « que veux-tu qu’il nous arrive ? », avait dissipé cette inquiétude née de l’aspect malsain du concierge, et de la touffeur épaisse de l’air maintenant oppressant, saturé d’humidité et de l’odeur de la marée, chaud d’une chaleur de mine profonde. Inquiétude…
 
Et puis le concierge, puisque c’est ainsi qu’il s’était lui-même désigné, était revenu, leur avait fait signe d’entrer et il était ressorti en les laissant là et en refermant la porte derrière lui.

  Ce même bureau où ils reviennent maintenant, glacés d’une horreur qui ne les quittera plus de toute leur vie, ils y étaient entrés le sourire aux lèvres…
 
Là, il faisait frais et sec. On revenait dans un espace civilisé, confortable, voire cossu.
Tapis, tableaux aux murs tendus d’un tissu soyeux d’un vert profond, mobilier Empire aux bronzes dorés doucement luisants, lumière tendrement adoucie d’une lampe de bureau tamisée de parchemin armorié. Bibliothèque garnie de riches reliures patinées par le temps et par la caresse de mains attentives… Tapis d’Orient chaudement superposés jusqu’à couvrir toute la pièce… Cela sentait le cuir, la laine tiède, les tissus propres. Un luxe certain …

  Personne.
 
Le Boulet avait regardé de plus près certains des tableaux, hésitant à s’asseoir d’autorité, et Clémentine avait posé la main sur son épaule. Ils s’étaient souri devant un paysage d’Egypte qu’ils hésitaient à attribuer à Delacroix. Le tableau était petit, mais quand même… Et cette sanguine rehaussée de craie ?
- Watteau… avait prononcé derrière eux une voix rauque et froide. Il est aussi authentique que le Delacroix.
L’homme était grand, maigre, et frôlait une cinquantaine noueuse. Cheveux gris, il était confortablement vêtu d’un gros pull à col roulé et d’un pantalon du même bleu marine qui semblait être de rigueur ici. Son visage en lame de couteau restait figé et son regard noir et profond demeurait indéchiffrable. Debout au cœur de la falaise, il en avait le caractère impassible et impavide.

  - J’aime ce qui est beau, avait-il poursuivi en s’asseyant derrière un large bureau couvert de cuir vert tout en leur faisant signe de prendre place devant lui. Mais, trêve de mondanités, vous êtes des gens pressés et sérieux et… moi aussi. Ainsi, vous êtes à la recherche d’Hector Picoriau… (ils avaient hoché la tête de concert en bredouillant de vagues approbations) Vous le rencontrerez… Monsieur Victor Bourriqué et Mademoiselle Clémentine-Esméraldine Kaligourian… (il avait eu un fin sourire des lèvres, juste des lèvres, devant leur surprise d’être si bien connus). Je me suis renseigné, voyez-vous, lorsque j’ai appris l’intérêt que vous nous portiez… Vous rencontrerez Hector Picoriau. Et ensuite, je vous ferai une… offre. Nous dirons pour l’heure, une offre. Je crains toutefois que vous ne deviez attendre quelque temps avant cette rencontre qui ne pourra pas avoir lieu avant demain matin, pour une bête question de marée… D’ici là, vous serez mes hôtes. Le concierge, que vous avez pu rencontrer, vous conduira à votre appartement. Je…
- Pardonnez moi de vous interrompre aussi abruptement… (le Boulet prenait le mors aux dents, il n’allait pas se laisser mener par le bout du nez par un inconnu, aussi autoritaire fût-il), mais nous préférerions dans ce cas revenir plus tard et…
- Je crains que…
- A moins qu’Hélène Miravarre (Le Boulet avait haussé le ton en frémissant des moustaches)…
- Hélène est au Grand Port jusqu’à demain et…
- Nous reviendrons donc… (Le Boulet s’était levé, imité aussitôt par Clémentine)
- Monsieur Bourriqué, (le ton était devenu tranchant et sans réplique) je ne doute pas de l’importance de vos impératifs professionnels de journaliste, mais ici, c’est moi qui décide. Et je tiens absolument à ce que vous rencontriez Hector Picoriau (ils restaient debout). Et comme je vous l’ai dit, il ne sera visible que demain matin. Ensuite, vous verrez Hélène, et nous discuterons alors de ce qui vous préoccupe (il avait eu un léger sourire, flottant, d’ironie), y compris des Écolocroques (le mot, détaché, semblait surnager du discours comme une bulle, et dériver, sans réalité, à la surface des choses), des Écolocroques qui vous préoccupent tant !
- Viens Clémentine, nous partons.
L’homme avait gardé son sourire ironique et les avait laissés se diriger vers la porte, sortir, claquer cette porte derrière eux, non sans insolence, ainsi que l’avait pensé Victor par devers lui…
- Non mais tu te rends compte ! Pour un peu il nous aurait donné des ordres ce dictateur à la petite semaine !
 
Ils couraient presque dans le couloir-coursive, vers la sortie…
Le long couloir-coursive.
Ils avaient ainsi couru un moment, jusqu’à ce qu’ils distinguent devant eux, en haut de l’escalier qui marquait sa fin, deux hommes qui leur barraient la route, chacun armé d’un fusil d’assaut braqué négligemment dans leur direction.

  Clémentine avait poussé un cri et Victor avait ouvert la première porte qu’ils avaient rencontrée sur leur droite. Un couloir sombre s’enfonçait tout droit selon une pente assez forte… Ils s’étaient précipités. Il y avait juste une lueur au fond…
 
La pénombre les avait forcés à réduire la vitesse de leur course. Ils ne semblaient d’ailleurs pas être poursuivis. Et ils s’étaient résignés à marcher lorsque Clémentine s’était tordu la cheville sur une bosse du sol raboteux d’ardoise brute.
« On » semblait les laisser libres de leurs mouvements. Clémentine avait remarqué dans un souffle que c’est certainement parce qu’ « on » n’était pas assez nombreux pour les poursuivre. Et Victor avait douché son enthousiasme en observant qu’ « on » devait savoir que le lieu était sans issue.
- Le portable ! s’était écriée Clémentine et aussitôt dit aussitôt fait. Aussitôt déçus. Pas de réseau. L’épaisseur de la falaise au-dessus d’eux devait bloquer les communications…
  La galerie semblait interminable mais elle courait maintenant à l’horizontale. Bruit de leurs pas, de leur souffle… Lueurs rares de loupiotes grillagées au plafond. Toujours cette omniprésente odeur de marée. Et au bout, une porte étanche en acier. Lourde, mais pas verrouillée.
Et ça avait été leur première surprise.
 
Une grande lumière les avait éblouis au sortir de la lueur de cave dans laquelle ils progressaient depuis un bon moment. Une grande lumière qui les avait fait reculer. Et puis regarder…

  Un quai. Un quai ? Non, ils n’étaient pas sortis. Oui, c’était bien une caverne dans laquelle ils se trouvaient. Et les rochers bruts qui en constituaient les parois et la voûte montraient bien qu’elle avait été creusée de main d’homme. Mais ce qu’elle était vaste ! Le lieu semblait désert et ils avaient fini par sortir de l’ombre de leur couloir pour s’avancer prudemment, en rasant les parois d’ardoise noire…
Un quai. Devant eux. Très long, invraisemblable. Cent cinquante, deux cents mètres peut-être, large d’au moins vingt mètres et parcouru de rails en saillie sur le béton. Bordant un bassin d’eau noire encore plus large. Lumière violente de lampes puissantes suspendues à la voûte.

Et là, amarrée aux bittes en fonte du quai, une longue coque noire, arrondie, fuselée, close. Longue et dangereuse coque, armée d’un canon planté devant le kiosque caractéristique d’un sous-marin, silencieux dans l’eau de son bassin, si calme et si noire qu’elle en semblait prendre le luisant d’une huile épaisse sous les reflets mordorés des lampes et les éclats de mica qui brillaient ici et là entre les feuillets des parois et des voûtes d’ardoise humide de condensation.
 
Victor, au-delà de ses craintes, bouillonnait d’une curiosité enthousiaste :
- Tu te rends compte !! Non mais tu te rends compte !!! ne cessait-il de répéter à Clémentine qui en tremblait d’excitation.
- On tient le plus gros scoop du siècle ! On tient le plus gros scoop du siècle ! On tient le plus gros scoop du siècle ! lui avait-elle répondu, en boucle, fascinée au point de quitter l’ombre très relative de la paroi contre laquelle ils progressaient prudemment pour s’approcher de la passerelle du sous-marin et de lire sur la coque : U118.
- U118 avait-elle répété à Victor !!! C’est impossible ! C’est un U-Boote ! Un sous-marin allemand de la guerre ! On est dans une base secrète allemande !
- Mais si, c’est tout à fait possible !
Ils avaient sursauté au son de cette voix moqueuse.
- Douteriez-vous de vos sens ???
La porte par laquelle ils étaient arrivés s’était ouverte silencieusement derrière eux, et l’homme qui les avait reçus dans son bureau, tout à l’heure, était là, encadré des deux gardes armés qui leur avaient barré le passage.

  Un temps suffoqué, Victor s’était repris en saisissant le bras de Clémentine pour la tirer en arrière dans un réflexe de protection.
- Mais qu’est-ce qui se passe ici ? avait-il agressivement demandé.
Un rictus figé sur ses lèvres minces, son interlocuteur s’était immobilisé à deux pas devant lui tandis que les canons des fusils se redressaient légèrement :
- Demain, mon cher, demain ! Vous saurez tout ce que vous voulez savoir lorsque vous aurez rencontré « notre » ami Hector Picoriau. En attendant, mes… collaborateurs (il désignait les deux gardes armés avec son petit sourire froid) vont vous conduire à vos appartements. Vous me pardonnerez, mais j’ai quelques détails à régler avec le commandant de ce vaisseau.
- Mais vous n’avez pas le droit ! s’était insurgée Clémentine que Victor retenait, la sachant parfaitement capable de braver les armes braquées. Et il ne doutait pas une seconde de la détermination de ceux qui les tenaient.
- Allons ma chère, restons sérieux. Vous croyez-vous en position de refuser mon invitation ?
 
Sur cette menace, appuyée d’un léger mouvement du canon des fusils des gardes, il les avait salués d’une inclinaison de tête et s’était engagé sur la passerelle d’accès au sous-marin. Les deux hommes armés les avaient encadrés, l’un devant, l’autre derrière, pour les guider vers l’extrémité opposée du bassin, bordé d’un côté par le quai,  et fermé par les rochers plongeant verticalement de la voûte des trois autres, à ce qu’on pouvait deviner de l’espace sombre qui formait le fond de la caverne. Le sous-marin accédait manifestement aux lieux par en dessous, avait pensé Victor qui sentait le bras de Clémentine trembler de colère et de peur dans sa main tandis que le canon du fusil s’enfonçait dans son dos pour l’inciter à marcher droit. 

  Leurs pas restaient silencieux, chuintement des semelles de leurs mocassins et des bottes des gardes sur le béton humide. Oppression de la tiédeur humide du lieu, malgré son volume. Oppression de la menace lourde omniprésente. Va falloir sortir d’ici…
Et ça, c’était moins évident.
 
A l’extrémité du bassin, dans ce fond obscur qu’ils distinguaient mal depuis l’entrée, la voûte de la caverne s’abaissait et les parois se rapprochaient en un tunnel plus étroit, quoique de dimensions encore respectables, où couraient des rails qui rendaient la marche difficile.
Ils avaient obliqué, à l’injonction silencieuse de leurs gardes, dans un couloir plus réduit encore qui s’était achevé pour eux devant une série de portes métalliques qui figuraient assez bien des portes de prison.
Qui étaient des portes de prison.
Et on les avait séparés.
Chacun dans sa cellule, même pas mitoyennes. 

  Les pièces minuscules étaient silencieuses, étouffées. Leurs portes étaient pleines et capitonnées de l’intérieur, les murs de béton étaient blanchis à la chaux. Dans chacune, on avait placé une couverture pliée et un oreiller style SNCF sur l’étroite couchette. Coin toilette, coin douche, table et siège scellés au sol. Rien de mobile ni de libre qui puisse leur permettre de seulement envisager quelque tentative que ce soit. Malgré leur rage mêlée de stupéfaction.
 
Comme tous les prisonniers du monde sans doute, ils avaient tempêté en vain, essayé d’ouvrir, d’appeler… Et puis, chacun de leur côté, ils avaient réfléchi, accablés, entre colère et frustration, assis sur le bord de la couchette dure. La porte s’était ouverte après un long moment et les mêmes gardes muets qui les avaient amenés là leur avaient apporté à chacun un plateau repas doté d’une cuiller en plastique, mais sans couteau ni fourchette, et ils avaient mangé sans appétit ce plat de crabe accompagné de pommes de terre et de ce qu’ils avaient estimé être du pain d’algues, verdâtre, au goût un peu iodé, avec la même réflexion chacun de leur côté, qu’il valait sans doute mieux prendre des forces. 

  La lampe du plafond, cachée derrière son treillis métallique avait baissé d’intensité sans s’éteindre. Et chacun de leur côté, moroses, traversés de réflexions décousues, rageuses et sinistres, ils avaient tant bien que mal tenté de dormir…
 
L’eau noire, épaisse, huileuse…
Le ménisque qui se forme au contact de la ligne dure et fuselée de la coque se creuse lorsqu’elle s’enfonce et se brise par à-coups avant de se reformer un peu plus haut contre l’acier noirci.
Qui s’enfonce…
S’engloutit dans l’eau noire sans que les reflets blancs des lampes de la voûte se brisent sous le moindre clapot aussi menu soit-il. S’engloutit lentement en tirant sur les aussières restées fixées aux lourdes bittes de fonte du quai.
S’engloutit…
L’eau noire avance sur le pont et le couvre petit à petit comme un voile lisse et luisant. Silencieux.
S’engloutit…
Les quatre aussières tirent sur les bittes de fonte qui s’inclinent, attirant le quai.
Le quai fléchit sous les pieds de Clémentine, que Victor, debout et impuissant, regarde glisser peu à peu sur le béton, qui cède maintenant comme un bloc de caoutchouc, de plus en plus incliné vers l’eau épaisse, sourde, comme une peau luisante et opaque, qu’il voit glisser sans qu’elle puisse se retenir, sans qu’il puisse atteindre de ses doigts tendus les doigts qu’elle lui tend, tout près, mais hors de toute portée, à cause de cette paralysie qui le fige là, debout, à contempler le lent affaissement qui entraîne Clémentine en arrière…
L’eau qui monte à ses chevilles, l’eau qui monte à sa taille, l’eau qui monte à sa bouche ouverte sur un cri silencieux, l’eau qui monte…
Qui couvre presque le kiosque d’acier noir de l’U118…
Clémentine qui glisse, la main tendue vers lui, de l’eau jusqu’à la taille, l’eau qui emplit sa bouche silencieuse, qui noie ses yeux fous, l’eau sur laquelle flottent ses cheveux roux, ses merveilleux cheveux roux…
Et sa main tendue qui émerge seule… 

  Il s’était éveillé brusquement trempé d’une sueur malade… S’était redressé. La porte s’était ouverte et l’un des gardes d’hier, l’arme braquée, l’avait regardé narquois, lui avait fait signe, du canon de son arme, de se lever et de se tourner avant de lui menotter les poignets derrière le dos.
Puis le garde était ressorti et avait refermé la porte, le laissant là planté, encore tout moite de son cauchemar.
 
Victor, dérouté, s’était assis sur le bord de sa couchette.
Très peu de temps plus tard, la porte s’était ouverte de nouveau et le garde, sans entrer, lui avait fait signe de le suivre. Dans le couloir l’attendait Clémentine, les poignets entravés comme les siens, auprès d’un autre garde armé.

  Leur regard avait été intense, mais l’œil goguenard des gardes les avait dissuadés de parler et ils s’étaient trouvés ainsi poussés en avant jusqu’à cette petite salle où Victor le premier avait été assis puis attaché, poignets et chevilles, aux pieds d’un curieux tabouret métallique. Le même sort avait été réservé à Clémentine, et on leur ait imposé un ignoble bâillon, quoique par dignité ils n’aient rien dit devant ces sbires, avant que le Vieux Borgne ait fait son entrée…

  Et il leur avait « présenté » Hector Picoriau, dit « Bichy »…

LA POURSUITE DANS LE LABYRINTHE / P1C1E12

P1C1E12 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 12)

 

LA POURSUITE DANS LE LABYRINTHE  / P1C1E12



C’est l’histoire où Rébéquée et Jules retrouvent Hélène et échappent momentanément aux Chochos.


Mercredi 13 avril
20 heures
Agotchilho

 
Le couloir est plus large, plus éclairé.
De grossières portes de bois, du même noir goudron que toutes les portes d’ici, sont incrustées dans la paroi de gauche. Un tabouret dans un coin. Une porte au fond. Métallique celle-là, comme une porte étanche.
Un silence lourd.
- On dirait des caves, remarque à voix basse Jules qui en connaît un rayon en la matière.
- Ou des cellules de prison, observe Rébéquée en montrant les gros verrous qui les ferment de l’extérieur.
- Y’a quelqu’un ? Une voix derrière une porte, une voix de fille, étouffée par l’épaisseur du bois.
Ils se regardent, la même idée leur vient, Rébéquée répond :
- Hélène ?
- Ouiiii !!!!!! C’est un cri de joie, d’angoisse et d’espoir mêlés, de peur aussi, qui jaillit de derrière la première porte.
- Oui, c’est moi, libérez-moi, je vous en prie…
Trois verrous mais pas de serrure, vite, Rébéquée les tire, fait pivoter le lourd battant et découvre Hélène prostrée au fond d’un réduit sommaire, dans le coin d’une paillasse, entre espoir et effroi.
- Vous n’êtes pas des Chochos, libérez-moi et fuyons, vite, ils vont revenir, vite !!! Par où êtes-vous venus ?
- Par là… Mais les Chochos comme vous dites sont derrière nous.
- Alors fuyons de l’autre côté, ils vont revenir…
Affolée, elle les bouscule presque.
- Mais attendez, expliquez-nous… s’inquiète Jules.
- Pas le temps, venez…
Et elle se précipite vers la porte de fer, qui ressemble tout à fait à une porte de coursive de bateau, avec un volant en son centre.
Lourde, la porte, mais pas verrouillée. Elle s’ouvre lorsqu’ils ont manœuvré le volant.
- Attends, souffle Rébéquée qui d’un bond va refermer et verrouiller la porte de la cellule que dans sa précipitation Hélène avait laissée ouverte.
 
La porte d’acier franchie est à son tour refermée. Et ils se précipitent dans une sorte de couloir coursive, étroit et rugueux, suintant d’eau, à peine éclairé de loupiotes étanches dans des globes épais. Le couloir remonte et aboutit dans une petite rotonde d’où partent quatre autres couloirs semblables à celui d’où ils viennent. Silence, pénombre. L’un des couloirs est totalement noir. Rébéquée le désigne :
- Tu sais où on est, demande-t-elle à Hélène qui lui répond en hochant négativement la tête, les yeux toujours éperdus d’effroi.
- Bon. Alors on s’arrête pour souffler et tu nous expliques ce qui t’est arrivé.
- On ferait mieux de sortir, remarque Jules.
- Oui, mais pour sortir, il faut savoir où on est. Et ça, c’est autre chose !

  - Je ne sais pas ce qui s’est passé, raconte Hélène qui reprend peu à peu haleine. J’étais dans le bureau d’Hector, à l’usine. Les Chochos m’avaient dit qu’il arrivait…
- Quels Chochos ? demande Rébéquée
- Les Chochos qui y travaillent, le concierge, ceux qui sont là, quoi. Et puis ils m’ont apporté une tasse de café pour me faire attendre, et je me suis réveillée ici, dans le noir. J’ai crié, appelé. Une vieille femme toute nue est venue, une Chocho, affreuse, qui baragouinait dans leur patois, avec deux hommes. Les hommes m’ont tenue pendant qu’elle me… touchait… Je n’ai jamais eu aussi peur ni aussi honte. Surtout que j’avais mes… enfin…
- Oui, je comprends, continue, souffle Rébéquée en lui caressant la joue dans l’obscurité. Joue mouillée de larmes.
- Et puis ils sont repartis en me laissant la lumière allumée Juste une veilleuse. Eux, ils voient presque aussi bien dans le noir qu’en plein jour et ces veilleuses leur suffisent. J’ai dû me débrouiller, je ne sais pas combien de temps, avec un seau, une écuelle de soupe de temps en temps et les grognements du gardien de l’autre côté de la porte. Et aucune nouvelle de rien, ni d’Hector ni de personne. Mon dieu qu’est-ce qui se passe ? Où est-il ?
Les sanglots la secouent et elle s’effondre en tas, soutenue par Rébéquée qui s’accroupit contre elle :
- Chuuutttt… Il faut sortir d’ici, trouver une sortie…
- Mais je ne sais pas où on est ! Je ne suis jamais venue ailleurs qu’au bureau d’Hector ! Il doit me chercher, et ce journaliste que j’avais rencontré à

la MJC ?
- Nous sommes des collègues de Victor, le journaliste. Nous le recherchons. Lui aussi a disparu, avec son amie Clèm. Ils étaient partis à ta recherche. C’est pour ça que nous sommes ici. Il est venu ici, c’est sûr, on a vu sa voiture sur le quai. On a exploré les environs, et on est entrés dans cette espèce de temple…
- C’est toujours fermé, l’interrompt Hélène. Ils ne laissent entrer personne. Ils vous ont piégés…
- Moi j’ai l’impression qu’ils ne nous ont pas vus entrer, affirme Jules.
- Ils ont des yeux partout à Agotchilho, c’est leur fief. Ce n’est pas pour rien que les anciens l’avaient appelé comme ça : ça veut dire le Trou des Cagots. C’est eux les Cagots. Ils sont à part. Ils me font peur maintenant gémit Hélène qui se remet à pleurer. Il paraît qu’ils ont collaboré avec les Allemands pendant la guerre, mais en fait, personne ne sait ce qui se passe ici et tout le monde se tait au Grand Port. Ceux qui parlent disparaissent… C’est ce qui est arrivé à mon père il y a dix ans… Oh, mon Bichy, pourquoi es-tu allé fourrer ton nez là-dedans…
- Faut se sortir d’ici et prévenir Arthur, affirme Rébéquée, pragmatique, en se relevant…

  Le bruit de la porte métallique par où ils sont arrivés les fait sursauter…
- Les Chochos souffle Hélène d’une voix blanche… Elle se relève dans le noir.
- S’ils voient mieux que nous la nuit, vaut mieux suivre un couloir éclairé observe Jules avec bon sens. Faut dire qu’il n’a pas trop envie de se péter la gueule sur un caillou du toit. Ça fait mal et Jules est douillet. Et quand le bon sens rejoint le confort, faut pas hésiter.
Rébéquée a pris la tête et s’engage dans le premier couloir à droite, comme ça, au pif.
Tout le monde suit. Hélène, affaiblie, trébuche sur le sol raboteux, Jules ferme la marche que chacun s’efforce de rendre silencieuse. Silencieuse. 

  D’autant que derrière, les poursuivants ont débouché dans la rotonde. On les entend discuter. Baragouiner dans leur langue gutturale. Chasseurs. Proies. Rébéquée s’est arrêtée dès qu’elle les a entendus, et le doigt sur les lèvres leur a fait signe de retenir leur souffle. Silence suspendu, respiration retenue. Attente. Les parois gluantes, humides, la pénombre, entre deux lumignons. Protégés par deux ou trois courbes du couloir ils ne peuvent être vus. Juste sentis peut-être… SENTIS ! Hélène crève de peur et cinq jours sans soins, la pauvre, dans son trou noir… Des cris… Ils ont pris la piste et le couloir comme un tuyau acoustique leur porte les cris des chasseurs qui se lancent sur la piste ! Un signe de Rébéquée : on court !
  Et vlan, une autre porte métallique. Fallait s’y attendre. Rébéquée fait signe à Jules d’ouvrir et tandis qu’il s’escrime sur le volant, elle se place en défense devant Hélène épuisée qui tente de reprendre son souffle. Après tout, elle est bien troisième dan de karatruc, non ?

  Ça remue dans la galerie, on approche en courant et en grognant. Jules déploie des efforts héroïques pour ouvrir cette foutue porte, mais le volant semble rouillé et il ne bouge que très difficilement.
Deux Chochos, non trois, débouchent avec de grands gestes des bras, s’arrêtent, se regardent avec un sourire luisant de bave, tendent des bras massifs. Le couloir est étroit et les empêche de charger de front…
 
Le premier est accueilli d’un vigoureux coup de pied entre les jambes, ce qui fait voler les pans de sa tunique et le laisse sans voix, sans mouvements et sans doute sans autre chose pour un bon moment. Bouche ouverte et les yeux au ras des orbites, juste retenus par les nerfs, il tombe à genoux et se mange un somptueux coup de savate qui lui explose le nez et l’étale sur le dos bras en croix. Pour un peu on le plaindrait.
Le second lui jette un premier regard effaré, ce qui donne à Rébéquée le temps de s’approcher d’un bond qui se termine poings tendus en percussions rapides au cœur. Il n’a pas de second regard et tombe plié en deux sur ses genoux, ce qui est normal, et sur celui de Rébéquée, ce qui est douloureux. KO.
Le troisième fait demi-tour avec des kaï-kaï de chien battu, se cogne au premier virage dans sa précipitation et repart en titubant comme celui qui a reçu le ciel sur la tête au lieu d’un premier prix de clarinette.

  Vrouf. Rébéquée souffle en revenant vers Jules et Hélène qui reste baba d’avoir une héroïne aussi percutante dans ses relations. Jules, lui, qui connaît les ressources sportives de sa collègue la félicite sobrement d’un geste du pouce et reprend son travail.
- Ce que vous êtes costaud s’extasie Hélène
- Bof, vingt ans de karaté, ceinture noire troisième dan, faut ça pour se défendre dans la vie, y’a tant de malfaisants ! Allez, viens, on avance, les autres vont rappliquer.
Elle lui entoure les épaules (l’est mignonne cette petite, pas si maigre qu’elle en a l’air mais elle a besoin d’un brin de toilette) et la pousse doucement par la porte que Jules vient d’ouvrir et qu’il s’emploie à refermer après leur passage.
Pile quand les autres arrivent et qu’ils cognent au panneau avec de grands coups de poings et de grands éclats de voix rauques.

 
Devant, la voie est plus large, plus régulière, plus sèche.
Mieux éclairée.

  D’ailleurs ils voient très bien les trois hommes devant eux, à cinq mètres, deux grands blonds tondus et le concierge Chocho, qu’Hélène découvre avec un gémissement désespéré.
Et ils voient très bien les deux fusils d’assaut que les tondus braquent négligemment dans leur direction et qui rendent dérisoire le troisième dan de karaté de Rébéquée.