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LE RETOUR D’ARTHUR / P3C1E24

P3C1E24 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 24)

  N°169 /  LE RETOUR D’ARTHUR / P3C1E24

  C’est l’histoire où Lepif et Amélie repêchent le corps d’Arthur Malfort dans l’avant-port de

la Marée aux Ports et où ils le suivent dans la grande salle du Temple qu’ils découvrent avec effarement. C’est aussi le moment où il s’avère qu’Arthur est toujours vivant.

  Vendredi 10 juin
16 heures
Agotchilho, avant-port.

  Debout en haut du quai, Ravot scrute l’eau de l’avant-port avec les vieilles jumelles Zeiss que lui a données Victor avant de le quitter pour suivre Amaïa.
 Dans leur bateau de pêche, Lepif et Amélie, assis contre la proue, regardent la surface du bassin en parlant à mi-voix, sous le regard absent de leur pilote goum qui reste à la barre et fait décrire des cercles à son embarcation.
 

A distance, les autres petits bateaux de pêche, immobiles, guettent on ne sait quoi.
  La marée redescend : un espace plus sombre est nettement visible sur les portes d’écluse, marquant le niveau de la marée haute.

On regarde. On attend… 

  La surface luisante, très calme, est presque lisse, et Ravot se demande ce qu’il doit surveiller : le Crabe ? Ce monstre énorme qu’il a vu une fois dans le « temple » archaïque où il est arrivé à l’appel d’Amaïa ? C’était invraisemblable, impossible, incroyable… Et pourtant…

 
Et puis… Mais… Qu’est-ce que c’est ? Une épave ? Il règle ses jumelles… Un gros paquet remonte, flotte plus ou moins bien, là… Entre le bateau qui se trouve au plus près de la falaise et celui de Lepif et d’Amélie (leur tête, lorsque Victor leur a expliqué ce qu’il allait leur montrer, alors qu’ils se trouvaient au journal !!! leur tête, quand il les a fait descendre dans le « métro » !!! leur tête, quand ils ont rencontré Amaïa !!!) un paquet flottant, dans une sorte de sac en plastique, semble-t-il… Il crie, agite les bras… Ces imbéciles sont en train de roucouler, il les voit bien, la main dans la main à l’avant du bateau. Je te vais me leur passer un de ces savons :
- Eh Lepif !!! Oh !!! Oh, oh….!!!!

  Ils ne sont pas très loin, et le moteur du bateau tourne au ralenti, si bien que Lepif finit par entendre… Par lever les yeux, par voir le commissaire et par réagir : Ravot tend le bras, désigne, là… Oui, d’accord, un paquet… Bof, sans doute un sac poubelle qui remonte… Il fait signe au Goum qui les pilote, lui montre le paquet flottant, tandis qu’Amélie lui explique le plaisir de trouver « la » bonne molécule, ou d’extraire l’ADN de la molaire d’un cadavre… 

 
Le moteur accélère ses pout-pouts somnolents, l’embarcation manœuvre, s’approche, met en panne, un coup en arrière brise l’erre, et le bateau dérive bord à bord contre le paquet flottant. 

  Merde, on dirait un corps… 

 
Lepif saisit une gaffe accrochée au plat-bord, croche dans le paquet… Un bras… Tire… Amélie et le Goum sont venus en renfort. Il est lourd l’animal, et englué d’une sorte de mucus bulleux, comme ces feuilles de plastique d’emballage que les gamins s’amusent à faire claquer sous leurs doigts. Celui-ci est glissant, les bulles sont plus grosses, et grasses… 

  Lepif le reconnaît immédiatement lorsque le corps bascule sur le pont : c’est bien Arthur Malfort.

 
Il est inerte. Il est resté longtemps dans l’eau à ce qu’il semble, et il a dû absorber ce mélange d’air et de mucus qui l’enveloppe comme un manteau gluant (prélèvements, vite, prélèvements, dit Amélie). La bouche et le nez en sont remplis. Colmatés. Son pouls est imperceptible, et le mucus empêche tout contact direct avec sa peau. 

  Ravot, du haut du quai, téléphone au journal où il sait que Mouchoir assure une veille active et pourra relayer l’information au bureau N°1 : ils ont trouvé le corps d’Arthur et ils le ramènent.
 
A peine se sont-ils amarrés au quai du port, que des Goums en combinaisons blanches, hommes et femmes, entourés de gardiennes et de gardes, se pressent  en troupe silencieuse, comme s’ils les attendaient.

  Le corps d’Arthur Malfort est chargé sur une civière. Non, « on » refuse de le déshabiller. Il reste donc couvert de ses vêtements mouillés, englués de mucus, et la civière part, portée par quatre Goums, des femmes, en uniforme de gardiennes, pèlerine et bâton, qui descendent la rue en tournant le dos à l’usine, la rue de La Marée au Petit Port qui longe la falaise, ses maisons troglodytes. 

  Ravot arrive derrière eux, fait signe à Lepif et à Amélie…

Ils sautent à quai, suivent, incrédules… 

  Un perron de hautes marches au pied d’une façade monumentale, deux grandes portes, épaisses, noires, lourdement sculptées de figures grotesques, à la Lovecraft, portail grand ouvert. 

  On escalade les marches pour entrer dans la pénombre d’une salle hypostyle assez basse, piliers taillés en réserve dans la pierre, on s’y enfonce… Lueur au fond, autre portail grand ouvert. Bruit sourd : il se referme derrière eux… Sol de dalles d’ardoise… Il fait chaud… Amélie vient placer sa main dans celle de Lepif… Salle, non, nef immense, immenses torchères blanches, flammes vives qui ronflent derrière la silhouette de trois trônes de pierre taillés dans un seul bloc, et là… oh, nom de dieu !!! Tous les Malfort à poil encadrent Amaïa ! S’ils s’attendaient à ça ! Lepif et Amélie se regardent, effarés de se sentir « déplacés », non pas d’être ici, mais bien d’être habillés !

 
Quatre Goums, des gardiennes, sont entrées, portant une civière, suivies d’une petite troupe, au milieu de laquelle sont les trois policiers. 

  Béa, sans un mot, s’est dressée. Elle a tendu Tijules à Amaïa, et elle s’est levée…
 
Les porteuses franchissent le jubé de pierres basses et posent la civière là où voici une heure… une heure, sous l’eau, une heure… Une heure !!!

  Elle s’approche, livide, vacillante… 

 
Elle est tout près d’Arthur, de son visage inerte barbouillé de mucus… 

  Elle tente de voir, dans le flou de ses larmes… 

 
Elle tombe à genoux, et s’effondre sur lui avec un hurlement…

  C’est alors qu’il frémit…

  … et qu’il ouvre les yeux…
 

L’AGRESSION FAITE À MADO / P3C1E25

P3C1E25 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 25)

  N°170 / L’AGRESSION FAITE À MADO / P3C1E25

 
C’est l’histoire où, de retour chez Mado où il tient ses quartiers, le commissaire Ravot assiste à l’agression dont elle fait l’objet de la part de Humevesne et de Suceprout qui tombent sur un os. Où l’on évoque la « méthode Ravot ».

  Vendredi 10 juin
Le soir
Saint Tignous sur Nivette

 
Amaïa leur a dit d’attendre demain pour poser des questions et tenter de comprendre. 

  Ils sont donc repartis, accompagnés par Victor jusqu’au journal. 

 
Et puis ils ont longuement parlé, à trois, tenté de se faire une idée cohérente de ce qu’ils ont vu.

  Lepif et Amélie essaient vainement de hiérarchiser ce qu’ils ont vu de plus invraisemblable. Amélie a « du travail pour au moins un an », avec les prélèvements qu’elle s’est empressée de mettre au frais dans le frigo du commissariat. Ce mucus, en particulier, l’intrigue : si elle a bien compris, il aurait servi de réserve d’oxygène à Arthur pendant près d’une heure d’immersion, selon les dires du commissaire.
 
Et puis ils sont arrivés au commissariat, et là, Ravot a découvert qu’il devait répondre à quelques interpellations de sa hiérarchie, qui lui reproche son zèle excessif à persécuter des notables du lieu, « zèle qui semble s’être terminé par la mort de l’honorable directrice d’une usine de la région »… 

  Les cons, s’est-il contenté de grommeler en expédiant une copie de la mise en demeure, par fax, au Procureur.

 
- Les enfants, je crois que ce soir il serait profitable à tout le monde de faire relâche, finit-il par dire à Lepif et à Amélie. Vous avez besoin que l’on vous fiche la paix pour quelques heures. Et moi aussi, je l’avoue. Tout ça, c’est beaucoup. Martial va prendre la permanence. Je rentre chez moi, vous savez où me trouver. Sauf urgence, on se rejoint ici demain matin à huit heures. Et à neuf heures, nous redescendrons faire le point avec les Malfort, si Arthur a récupéré un peu…

   Et à peine rentré :
- Ah, Mado, vous n’imaginez pas ce qui peut se passer sous les évidences… Donnez-moi un chocolat chaud, j’ai froid…

 
Il n’y a personne à cette heure-ci et la fatigue ouvre la voie aux confidences. Mado vient s’asseoir à la table de Ravot et dépose deux tasses fumantes, une pour lui, une pour elle…

  - Mais, commissaire, j’ai moi aussi quelques idées souterraines…
- C’est vrai, sourit Ravot. Madelin Picaillon, docteur en droit et avocat stagiaire, Zézette pour les intimes du Bois… Mado depuis son arrivée à Saint Tignous sur Nivette, retour du Brésil où elle est devenue Madame Madeleine Picaillon. Mais dites-moi, sans vouloir être indiscret, qu’est-ce qui vous a fait atterrir ici ?
- Je vois que vous êtes encore mieux informé que je ne le pensais, commissaire, je pourrais dire que j’y suis venue parce que vous y étiez et que je connaissais votre… largeur d’esprit, mais non, j’ignorais, et vous aussi, que vous seriez nommé ici il y a cinq ans lorsque je me suis installée…

 
La porte s’ouvre à la volée. Mado se lève, se retourne et se retrouve face au taser que Humevesne lui brandit sous le nez. Suceprout suit, en retrait, un méchant vilain colt pointé droit sur Ravot :
- Bouge pas, fais pas le con ou j’te fume, connard…
  Ravot dans la pénombre se dit qu’avec de la chance ces idiots ne l’ont pas reconnu. Ils portent de beaux costumes tout neufs, mais comment sont-ils dehors ? Il les avait laissés en garde-à-vue au commissariat ce matin… Alibi…Mais il n’a pas dit de les relâcher… Si c’est encore un coup de Pélot, ça va fumer…
 

En attendant, il se tasse dans son coin…

  - Alors ma grosse, la Zézette à son papa Lepif a mouchardé les potes ? J’aimerais bien te les couper…
- Mais c’est déjà fait, enchaîne Mado qui n’a pas l’air aussi inquiète qu’elle le devrait…
 - Tu sais que t’es vraiment une marrante toi, la bite de Lepif au cirage. On en a parlé dans le temps, c’était la légende chez les Hommes. J’imaginais pas que c’était vrai, continue Humevesne en grinçant presque des dents. En attendant, j’ai bien envie de te peler les nichons. Un p’tit coup de ça (il agite son taser sous le nez de Mado) et on sera peinards pour finir tes opérations, non ? Qu’est-ce que t’en penses, morue ?
- Et Monsieur qui se planque là au fond nous refilera son larfeuille à dollars et même le code de sa carte de crédit si on lui demande gentiment, poursuit Suceprout en redressant le museau noir de son pistolet…
- T’as fermé la boutique ? demande Humevesne par-dessus son épaule…
- Natürlich, comme on dit à Pékin… Alors, ton portefeuille, bourgeois…

  Ravot se réjouit, pour une fois, de s’être encombré de son arme de service. En fait, comme il déteste ce poids mort, il se contente, d’un petit pistolet, léger et très plat, pas très puissant, mais qui peut faire très mal dans une bagarre de rue quand il est bien manié.

  Il bredouille des mots sur un ton de fausset, et sort son portefeuille dans lequel, en fouillant dans sa poche, il a glissé son arme. L’autre lui tend la main, et le coup de feu claque. Suceprout surpris par une balle dans l’épaule, sent retomber son bras, inerte. Ravot, sans hésiter, tire sur l’autre rufian qu’il atteint au poignet au moment où lui-même le braquait avec son taser. Humevesne, sous la douleur et l’impact de la balle, lâche son arme, maintenue par le pontet, pivote autour de son index, et la décharge part en l’atteignant au pied. Humevesne se tétanise et tombe d’une masse.

 
- Bande de cons, conclut Ravot, tandis que Mado achève de désarmer Suceprout et va rouvrir sa porte.
- Va appeler Martial qu’il enchriste ces deux balaises… Au fait, connard, c’est Pélot qui vous a relâchés ?
- Vous… Oh merde, on est maudits ! C’est pas humain un tel manque de bol…
- Ce coup-ci vous êtes bons. Tentative de meurtre avec sévices et actes de barbarie, et menace de mort sur un officier de police dans l’exercice de ses fonctions… A moins…
- A moins ?
- Va te faire soigner, on verra ça demain… Ce soir, j’en ai ma claque.
  Le pimpon de la sirène…
- On ne peut pas vous laisser seul deux minutes, commissaire, remarque Martial. Mais qu’est-ce qu’ils fichent dehors ces deux oiseaux ?
- Pélot… dit Ravot…
- Tsss… dit Martial…
- Oui, dit Ravot… Bon vous les embarquez, passage à l’hosto en chambre surveillée. Ce brillant animal a une balle dans l’épaule. Il ne braquait avec ça (il montre le Colt que Mado tient encore et tend à l’inspecteur. Et l’autre se proposait d’assommer Mado avec ça (il montre le taser) avant de lui tailler les nichons en pointe. Mais il est tellement con qu’il s’est envoyé la décharge dans le pied quand il m’a menacé pour défendre l’autre oiseau. Il a une balle dans le poignet…
- Votre petit 6,35 ?
- Oh, c’est bien suffisant pour la chasse aux merles… Mado ? on casse la croûte ?
- Un bourguignon d’hier, avec son Beaujolais, ça vous va ?
- Un Graves, Mado, ce soir. J’aurai besoin d’un peu plus de corps dans mon verre.
 
Ravot s’était installé chez Mado le jour même de son arrivée à Saint Tignous sur Nivette. 

  Bien sûr, elle l’avait immédiatement reconnu.

 
Bien sûr, il avait feint de ne pas la reconnaître.

  Bien sûr, elle avait cru qu’il ne la reconnaissait pas.

 
Et puis, il avait été « sollicité » : le maire, le Conseiller en matière d’économie électorale, dont il connaissait le comportement opportuniste, sinon collaborationniste, vis-à-vis des Numéros qui avaient ici même démarré l’offensive des Écolocroques… Pour avoir la paix, il avait pour de bon pris pension dans le petit studio que Mado lui loue, depuis, au-dessus du bar. Pension complète, Mado est devenue sa logeuse. Il occupe « sa » table au bar, discrète, tout au fond, où il mange le plus souvent, où il petit-déjeune toujours (quand il a le temps de petit-déjeuner), où il dîne parfois le soir, selon l’heure, en salle ou d’un plateau que Mado lui prépare et qu’il monte chez lui. Elle entretient son linge et s’occupe de son ménage, dans la plus grande discrétion, toujours.

  Il a installé sa bibliothèque, ses disques, son écran de télé et son fauteuil, ses films enregistrés et sa table de dessin devant laquelle il passe de longues soirées de réflexion lorsqu’une affaire le préoccupe…

  Il vient justement d’achever un lavis qui lui a demandé beaucoup de travail, où il représente l’assassinat d’Edmonde de la Vorme Séchée. Ce grand dessin fait suite à celui qu’il a déjà réalisé, après l’assassinat de Tomie la Louve, et il tente de mettre en place sur une autre feuille de canson la fin terrible de Birke, coupée en deux par le Crabe. Ça lui rappelle une histoire de Dahlia Noir[1]

  Il a souvent observé que dessiner des évènements auxquels il a assisté lui permet de prendre conscience de détails qu’il avait enregistrés sans s’en rendre compte, et à plusieurs reprises, cela lui a permis de retrouver LE détail crucial à partir duquel une enquête a basculé. Le lavis exige une certaine spontanéité et Ravot le « travaille à l’envers », comme il le dit lui-même lorsque (très rarement) il en parle : plutôt que d’employer ses encres diluées pour, au pinceau, ombrer et modeler un dessin préalable qu’il aurait réalisé à la plume, au crayon ou au feutre, il jette sur sa feuille de larges volumes d’espaces plus ou moins sombres qui mettent en place la scène qu’il veut représenter, et à partir de cette impression générale, il va « descendre dans le détail », en recherchant « ce qui lui manque plutôt que ce qu’il sait », c’est-à-dire, en ignorant les évidences. Avec ce résultat paradoxal d’un portrait d’où le regard sera absent, mais où il aura précisé jusqu’au plus infime détail l’implantation des sourcils ou la position d’une mèche de cheveux, ou même une ride d’expression un peu particulière. Avec plus de netteté que sur la photo qui se trouve dans le dossier correspondant.

  C’est ainsi qu’il a retrouvé, non, qu’il retrouve… ce visage dans la foule, derrière la Vorme… mais oui, c’est bien celui de Humevesne ! Demain, il regardera le film…

[1] Le 15 Janvier 1947, dans un terrain vague de Los Angeles, est découvert le corps nu et mutilé, sectionné en deux au niveau de la taille, d’une jeune fille de vingt-deux ans, Betty Short, surnommée le Dahlia Noir. Son meurtrier ne sera jamais retrouvé.

LES CADAVRES / P3C1E26

P3C1E26 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 26)

  N°171 / LES CADAVRES / P3C1E26

 
C’est l’histoire où l’on découvre les deux cadavres, du maire et du conseiller en matière d’économie électorale.

  Vendredi 10 juin
Le soir, juste après ce qui a précédé.
Saint Tignous sur Nivette

 
La sonnerie de son portable arrache le commissaire à ses réflexions :
- Ravot, j’écoute ? Oui, Martial ? Qu’est-ce qui vous prend ? J’avais demandé qu’on me fiche la paix ce soir… QUOI ???? J’arrive…

 
Le premier corps est celui d’Hilarion-Jovial, qui semble sortir de la petite cour sur l’un des côtés de laquelle est garée sa voiture. 

 
Couché face contre terre, il venait manifestement de s’engager sur le chemin discret qui passe derrière l’hôtel Marengro et conduit à l’un des quartiers du lotissement des Six Mille qui se trouve là au bout, en impasse.
 
C’est d’ailleurs l’un des habitants de cet endroit qui a découvert le cadavre et alerté la police. 

  Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse a l’air de se diriger vers la route qui passe devant l’hôtel.

  Les bras étendus devant lui, comme s’il était tombé en pleine course, il a été frappé de deux flèches, l’une au creux des reins, tirée par derrière, et l’autre dans la bouche, tirée de face, et qui ressort par la nuque, comme celle qui a tué la Vorme. 

  Il y avait donc deux archers (deux Amazones, pense aussitôt Ravot).

  - Appelez Lepif, Martial, et dites-lui de faire venir Amélie Fouad. Prévenez aussi le Procureur et le légiste, et…
- … et c’est pas tout, Patron, y’en a un autre à l’intérieur…
 
L’air consterné de Martial laisse à penser qu’effectivement, « c’est pas tout, Patron ». 

  La chambre se trouve au bout d’un petit couloir. Assez vaste, elle renferme, outre un vaste lit, deux fauteuils, un ample divan et une table basse qui constituent un coin salon. Le tout dans une atmosphère de bonbonnière tendue de satin rose sur fond de moquette bleue. Un petit nid d’amour. La salle de bains, presque aussi grande que la chambre, résume à elle seule ce qui se fait de mieux en matière d’art balnéosanitaire. Ne manque que la piscine. Mais la baignoire est au moins à six places…
 
Le maire est allongé entre la porte et le lit, tourné vers le lit. Il est nu. Sur son dos est étalée une peau, ou quelque chose qui ressemble à une peau… Tannée ? Curieux aspect… Poil noir dispersé… 

 
Couché la face contre le sol, la tête couverte de sang, il a les bras étendus devant lui et les jambes écartées. Près de lui, l’arme du crime, une batte de base-ball à l’extrémité tachée de sang sur laquelle subsistent quelques cheveux. 

  En s’approchant avec précautions pour ne pas brouiller les traces, Ravot observe que l’occiput a été arraché par un coup donné à la volée, comme le swing d’un golfeur. Quelques débris d’os et de cuir chevelu ont été projetés contre le lit… 

 
Le coup a dû être porté avec une extrême violence.

  Le maire et le Conseiller en matière d’économie électorale… C’est beaucoup le même soir… Sans parler du retour d’Arthur Malfort, qui pour sa part, devra rester discret…

 
Ravot appelle le Procureur Kératine, que Martial a déjà prévenu. Lui expose la situation (sans parler d’Arthur, évidemment : comment pourrait-on expliquer à un magistrat du Parquet que ce Monsieur, délégué officiel à l’ONU, a été enlevé par un Crabe géant, repêché mort, et qu’il a ressuscité entre les bras de son épouse qui l’attendait, à poil au milieu de la famille Malfort au grand complet et dans le même costume, en compagnie d’une tribu néandertalienne secrète cachée depuis cent mille ans dans un temple souterrain dédié audit Crabe géant ? Même si on connaît le magistrat en question depuis trente ans, cela relève de l’impossible). 

  Il lui demande de réquisitionner d’urgence Catachrèse, son équipe et un hélico pour rappliquer vite fait sur les lieux, avec le juge Foutral, s’il te plaît. J’ai deux cadavres de notables sur les bras, le maire et le Conseiller en matière d’économie électorale. Situation équivoque, le maire à poil, et le Conseiller en matière d’économie électorale, tués par flèche comme Edmonde de la Vorme Séchée… D’accord, on boucle le quartier, on ne touche à rien et on attend…

  - Martial, Pélot est au commissariat ?
- Il y est patron, je lui ai laissé les clés.
- Faites-le venir, on a besoin de monde. Qu’il ne laisse qu’un planton. Je crois que Pourticol est de service. Il fait ça très bien.
- Pourticol est à l’hôpital, Patron, il garde Humevesne et Suceprout.
- Alors faites-le remplacer à l’hôpital. Je préfère que Pourticol reste au commissariat, les autres sont assez nuls pour s’entretuer si une porte claque…

  - Commissaire, commissaire !!!
Ravot sursaute. Il s’assoupissait sur le siège de sa voiture. Martial revient en courant, la radio à la main :
- Commissaire… (tiens, il ne m’appelle pas « Patron »…) Pélot est injoignable : une grande fille blonde est passée le demander au commissariat et il est parti avec elle… Et l’hôpital a appelé : Pourticol a été assommé et les deux prisonniers se sont enfuis…

 
Ravot passe une main lasse sur son visage :
- Et merde…
 

IL EST INDESTRUCTIBLE, PUISQU’IL EST DÉJÀ MORT / P3C1E30

P3C1E30 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 30)

 
N°175 / IL EST INDESTRUCTIBLE, PUISQU’IL EST DÉJÀ  MORT / P3C1E30

 
C’est l’histoire où Arthur s’éveille. C’est aussi l’histoire où l’on commence à deviner où se trouve la base des Méchants, « en Harpie ». C’est enfin l’histoire où la fille de Clèm, Amaïa, naît, sur le trône de pierre.

  Lundi 13 juin
8 heures
Agotchilho

  Il s’éveille dans une eau chaude, épaisse, soyeuse, où la peau glisse sans efforts, coule sans clapots, dans une odeur d’herbe foulée et d’algues, un bruissement d’envol de papillons sous la fraîcheur d’un rideau de peupliers, l’été, dans des glissements onctueux de gomme arabique sous la pulpe des doigts… Dans une eau bucolique où il flotte, léger, une eau moelleuse où il somnole, une eau bruissante, à peine, où il sombre dans la paix…

 
Il entrouvre les yeux dans une pénombre de pierres rouges où vacillent des flammes d’or chaud, découvre la surface mordorée de cette eau qui le baigne, le porte, léger, tendrement complice de ses lassitudes qu’elle absorbe, dissout, efface, souffle léger et tiède à la surface de son esprit. 

  Peu à peu se dénouent les douleurs de ses muscles, les aigreurs de sa gorge, les crispations de ses angoisses…
 
Il entrouvre les yeux… 

  Une cuve de pierre où sourd cette eau si chaude qui le porte si bien, et qui, en débordant sans cesse, produit ce bruissement paisible et berceur… 

 
Il flotte entre deux eaux, la nuque reposée sur un coussin de mousse et les bras écartés sur des pierres du fond que l’on a disposées juste à la bonne hauteur…

  Il est bien…

 
Il sourit…

  Un mouvement, au bout de la cuve, l’eau en frémit à peine, on s’approche de lui, dans l’eau, tout doucement :
- Tu t’éveilles… Bonjour…

 
Béatrace sourit, le visage près du sien, se colle contre lui, se presse tendrement, se niche, se love, l’enserre, l’embrasse…

  - Bonjour Arthur revenu, mon homme grand et fort… Bonjour… Je suis heureuse…
 

Arthur referme les bras sur toute sa tendresse, porté par l’eau complice, il referme les yeux, de plaisir cette fois, se dresse légèrement (ces petits seins durcis sur sa poitrine creuse)… Du coup il se lève pour de bon, sans relâcher Béa, pousse un cocorico sonore et triomphant… et retombe en riant, parce que le fond glisse, en buvant une tasse de l’eau suave de sa baignoire…

  - Pfff… Toi, ici ? Et moi ? Mais qu’est-ce qui se passe ? 

 
Il embrasse Béa qui émerge à son tour, la moustache en bataille, cherche à la soulever… et tombe de nouveau, de faiblesse, cette fois…

  - J’ai faim ! Explique-moi ! 

 
Il a fallu deux heures et quatre bols de soupe pour le sortir de l’eau bienfaisante du bain.

  Tijules est accouru en entendant les cris (il était dans la pièce voisine et pataugeait avec les autres enfants).

 
Amaïa, sobrement triomphante, est venue expliquer ce qui s’est passé. 

  Eusèbe, Clèm, Jeanne, tous, sauf Rébéquée, retenue au port, et Vic, resté au journal, tous sont accourus aux appels de Béatrace !
 
Arthur, corps (affaibli) et âme (vigoureuse), se trouve enfin réintégré tout entier au giron chaleureux de leurs forces regroupées.

  - Vic a prévenu Ravot, dit Clèm, qui s’essouffle vite (demain ou après-demain, lui a dit Amaïa, tu t’assiéras au siège où naissent les enfants !)…
- Ravot ? demande Arthur…
- Le commissaire. Tu l’as rencontré à Saint Tignous, mais Amaïa l’a admis « en bas ». Il est devenu un ami. Il va falloir que l’on t’explique ce qui s’est passé ici, et que toi aussi, tu nous racontes ce dont tu te souviens…
- Il ne faut pas trop le fatiguer, s’interpose Amaïa, il est encore très faible…
- Mais non, je…
- Mais si, tu ! insiste Béa en lui tendant un cinquième bol de soupe.
- Il est fort le bougre, grommelle Eusèbe ému.

Amaïa confirme :
- Il est indestructible, puisqu’il est déjà mort…


 
- Et avec tout ça, on en est où ?

  Arthur est revenu avec tout le monde au bureau N°1.
 
Complètement perdu, il essaie de comprendre, de renouer les fils… Lui, il en est encore à la mort de Daouj et à l’écorché de l’île Guamblin… Et à cette immense faiblesse…

  Alors on essaie de lui expliquer, de résumer les évènements, et surtout, de lui faire comprendre l’importance qu’a prise la Nouvelle Réna…

  Bien sûr, il perçoit immédiatement et en miroir, l’importance de tout ce qu’il a vécu, et de ce qu’il a retenu. Qu’il était censé oublier. Qu’il aurait oublié si… SI. 

  Il ne sait pas pourquoi, par quel miracle il n’a justement pas oublié.

 
Tout cela va lui revenir sans doute. Il faut qu’il sorte, qu’il parle, comprenne. 

  - Attention, objecte Rébéquée. Il ne faut pas sortir… Il y a encore au moins deux Amazones dans la nature, sinon trois. J’ai dû laisser partir le Mélanippé vendredi soir sans le fouiller. Et il navigue vite, d’après ce que j’ai pu relever… 

  On explique à Arthur que c’est le bateau sur lequel se sont embarqués Daniel Forpris et peut-être une Amazone, celle qui a tué la Vorme. 

  Encore des flèches marquées Hybris, comme celle qui a tué Daouj.
 
On lui explique qui était Edmonde de la Vorme Séchée, et ce que l’on sait des tenants et aboutissants de la chose, ce qui mène à Ted et Jo, et…

  Arthur interrompt les explications :
- Mais alors, le Mélanippé va en Harpie !
- En Harpie ?
- Oui, là d’où je viens, là où j’ai vu Pouacre, l’Élu et Boufigue. Et… quelqu’un d’autre aussi, qui m’a permis de me souvenir… Mais je ne sais plus…
- On doit aussi y trouver le laboratoire où ils produisent leurs saloperies, souvenez-vous des « matières précieuses » dont parlait Tomie avant d’être tuée, remarque Victor…
- Il est suivi par satellite, précise Rébéquée, et…
- … et par Ôoumloc, ajoute Amaïa qui veut assister à la renaissance d’Arthur et surveiller ses efforts pour, au besoin, les limiter.
- Il y a autre chose. Comme je le disais quelqu’un est intervenu pour que je me souvienne, mais, comme pour tout ce qui précède cette intervention, j’ai oublié… Je me souviens de ma capture dans l’avion que l’Élue a appelé la Flèche d’Argent, de mon arrivée en Omphalie… Oui, de tout cela, je me souviens…

 
Ravot, depuis son arrivée, est resté silencieux, assis dans un coin. Il faut dire que depuis trois jours, il n’est pas à la fête… Mais là, il réagit :
- Attendez, il n’y a pas que le Mélanippé. Vous vous souvenez sans doute des voitures qui ont disparu le soir du meurtre de Luis ? Une Rolls entre autres. Embarquées sur l’Hippolyte qui était propriété d’un armement russe : « Стрелка деньг. Stryélk Dyéng »… La Flèche d’Argent. Les voitures ont été débarquées en Mauritanie, à Nouakchott. Avec un chargement de matériel mécanique… Des pièces pour moteurs de bateaux, paraît-il… On a soupçonné un trafic de voitures…

Rébéquée intervient :
- Et le Mélanippé se rend à Dakhla, au nord de Nouakchott, sur la côte du Sahara occidental… C’est dans le même secteur, non ?
- L’Hippolyte doit se trouver sur sa route de retour, en direction de Mourmansk, où il arrivera s’il réussit à passer les glaces, ajoute Ravot, pensif…
- D’où venait le Falcon qui m’a déposé à Biarritz ? demande Arthur…
- En principe de New York, mais c’est peu probable : ses réservoirs contenaient encore trop de carburant pour qu’il vienne de New York, d’après l’enquête de Lepif. Il n’avait pas dû parcourir plus de 3500 km. Il n’avait d’ailleurs nul besoin de s’arrêter à Biarritz pour faire le plein de carburant. Or l’équipage a présenté son arrêt comme une escale technique. En fait, il s’est posé pour « livrer » Arthur et les deux Amazones qui ont tué le maire et le Conseiller en matière d’économie électorale. Autre chose : j’ai reçu confirmation ce matin de ce que la peau qui couvrait le cadavre du maire est bien celle de Luis et je dois revoir Amélie qui m’a annoncé d’autres découvertes…

  Un court silence…

  - Le cadavre du maire ? demande Arthur qui est resté en arrêt devant cette information…
- Il a été tué vendredi dernier, et le Conseiller en matière d’économie électorale aussi, mais lui, de deux flèches, explique brièvement Ravot, Cela fait partie des évènements importants de ces derniers jours… Pour en revenir à ce que je disais, il est possible que l’avion vienne de Harpie, reprend-il…
- Si le Mélanippé semble s’arrêter en pleine mer et si la signature satellite de quelques palettes reste marquée à l’endroit où il s’est arrêté après son départ, nous saurons exactement où est leur base principale, affirme Rébéquée.
 
- C’est vrai, approuve Arthur, un peu perdu dans cette avalanche d’informations, mais il n’en reste pas moins que le Hai II ne s’y trouve certainement plus et que nous ignorons où il est allé ! Or sa base de repli ne se trouve ni en Omphalie ni en Harpie… Et qu’en Harpie subsiste le mystère de ma mémoire. Si « on » ne l’avait pas préservée, et je ne sais ni qui a pu le faire, ni comment, le plan de Pouacre aurait fonctionné et… je préfère ne pas penser à ce qui se serait produit…

  Béa, assise près de lui penche la tête sur son épaule :
- Il ne s’est rien passé, tu es sauvé, et nous aussi…
- Grâce à Ôoumloc, murmure Amaïa. Mais aussi grâce aux forces qu’il a mises en œuvre et qui ont réussi à contrecarrer celles qu’avait détournées Pouacre. Peut-être pourrons-nous les réutiliser…
- Grâce à toi, à ton peuple, et à sa Mémoire, Amaïa, mais il se passe trop de choses en même temps, murmure Arthur en secouant la tête… La solution est là, quelque part… Mais quel bordel !!!
- Il faut que tu te reposes, intervient Amaïa. Que tu retournes au bain de guérison et que tu laisses les évènements reprendre leur place dans ton esprit. Béa va t’accompagner et…
- Ahhhh, gémit Clèm avec un regard de détresse… Je crois que…

 
Amaïa se lève et vient auprès d’elle, puis elle fait un signe et un instant plus tard, deux Boules se présentent à l’entrée du bureau, portant une civière :
- Je m’y attendais et j’ai demandé à ce que notre peuple t’accompagne. Viens, laisse-nous t’aider. Vous pouvez nous suivre, ajoute-t-elle à l’intention des autres, mais Arthur doit se reposer…

  C’est ainsi qu’est née Amaïa, fille de Clèm et de Victor, sa mère étant assise sur le trône de pierre aux côtés de Rébéquée et d’Amaïa la Grande, Mère des Goums, devant les Malfort qui forment sa famille et l’assemblée des Goums qui dansent d’un pied sur l’autre, tandis qu’un frémissement de l’eau de la mare laisse percevoir la présence du Grand Crabe à qui la Mère offrira le placenta de la délivrance, cependant que, plus loin, dans le bain de guérison, Béatrace réapprend à Arthur les gestes tendres de l’amour.
 

POLICE SCIENTIFIQUE / P3C1E30

P3C1E31 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 31)

 
N°176 / POLICE SCIENTIFIQUE / P3C1E30

 
C’est l’histoire où l’inspecteur Lepif et le commissaire Ravot tentent de comprendre les résultats des investigations qui ont été faites sur les cadavres d’Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse et de Félicien Belcoucou.


  Lundi 13 juin
11 heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

 
Ravot n’est pas resté pour « assister » à la naissance. Un peu gêné par cette proximité amicale-amoureuse extrême, il a rejoint son commissariat où le travail s’accumule, et il reprend les journaux dispersés sur son bureau dans le désordre où il les a laissés hier.

 
D’abord, la Lanterne.

Victor a donné des indications à Mouchoir qui a rédigé le parfait petit article de convenance, publié samedi :


  Saint Tignous sur Nivette en deuil

  Nous apprenons la mort de deux des personnalités les plus importantes de notre cité : les corps de Monsieur Félicien Belcoucou, notre maire, et de Monsieur Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, Conseiller en matière d’économie électorale, ont été retrouvés hier près de l’hôtel Marengro. Les circonstances dans lesquelles ces deux élus ont été assassinés, car il s’agit d’assassinats, n’ont pas encore été révélées par le Commissaire Ravot, qui dirige sur place l’enquête, sous l’autorité du juge Foutral, de Pau, à qui l’instruction a été confiée. Mais cette tragédie semble présenter des points communs avec celle que nous avons connue mercredi dernier, lorsque Madame de la Vorme Séchée, directrice de l’usine « Lartigo » a été tuée d’une flèche tirée par un mystérieux archer, pendant une manifestation de membres de

la Nouvelle Réna dont les élus soutenaient l’action. 

  Suit une série de photos dont certaines, classiques, d’Hilarion-Jovial et du maire serrant des mains, et d’autres, plus récentes, extraites du film enregistré par Mouchoir au cours de la manifestation, en particulier, une photo montrant la Vorme juste avant qu’elle ne reçoive la « flèche fatale », la pudeur médiatique interdisant de la montrer épinglée comme un vulgaire caporal, et une autre montrant Hilarion-Jovial et le maire frappant à coups de manches à balai les cinq malheureux policiers isolés au milieu de la foule en furie (P3C1E3). Une autre photo montre le maire en train d’inaugurer la boutique toute neuve des Écolocroques, aux côtés d’une Finette radieuse. Finette… L’Élue !

  Suit un appel à témoins, agrémenté du signalement des Amazones (grandes, blondes aux yeux bleus, parfois vêtues d’une courte tunique leur laissant les bras nus), et des photos anthropométriques de Suceprout et Humevesne, qui sont signalés comme « disparus, évadés de l’hôpital où ils étaient détenus pour des faits qui pourraient être reliés à ce drame qui frappe tragiquement notre cité ».
Suit enfin un rappel des carrières privées et publiques des deux victimes, et des « condoléances aux familles éplorées, durement éprouvées par la perte cruelle de deux hommes d’exception, dont l’un au moins était père de famille et l’autre pourrait ou aurait pu l’être s’il ne s’était pas sacrifié au Bien Public avec une abnégation devant laquelle nous ne pouvons que nous incliner. Etc… »

  Les autres journaux brodent là-dessus sans rien ajouter qu’une sauce plus ou moins faisandée.
 
Et Ravot récapitule sur un morceau de papier, pour sortir de la morosité où il se sent couler, comme souvent lorsqu’il reste impuissant devant des évènements qui se précipitent :

  1.    Six meurtres avérés en cinq semaines et les cinq derniers au cours des trois derniers jours, à savoir :
1.1.                   Luis, dans la nuit du 2 au 3 mai. Ecorché vif. Hybris.
1.2.                   Ted et Jo, enlevés le 7 juin et retrouvés carbonisés après avoir été poignardés au cœur. Coupables probables : Suceprout et Humevesne qui les ont enlevés chez Mado.
1.3.                   Edmonde de la Vorme Séchée tuée le 8 juin. Flèche. Hybris.
1.4.                   Découverte des corps d’Hilarion-Jovial (flèches, Hybris) et du maire (« énuqué » à la batte de base-ball et couvert de la peau de Luis !) le vendredi 10.

2.    Trois « enlèvements » ou disparitions :
2.1.                   Pélot, disparu depuis vendredi et qui n’est pas réapparu.
2.2.                   Humevesne et Suceprout, disparus de leur hôpital et plus que soupçonnés des meurtres de Ted et Jo.

  Si j’ajoute à « ces méfaits officiels », les assassinats « officieux » du gardien goum de Marinoval, sans parler des meurtres plus lointains de Daouj, le guide goum d’Arthur en Patagonie, de l’écorché de Guamblin, de la gardienne goum tuée à Agotchilho, de Tomie, l’Amazone capturée et tuée à son tour par Birke, sa « consoeur », elle-même coupée en deux par le Crabe !

C’est une hécatombe, en un peu plus d’un mois, et cela semble s’accélérer.

Sans compter les six flèches sanglantes de Guamblin, nous en sommes à 3 assassinats Hybris officiels et à 5 non déclarés puisque liés aux Goums d’une manière ou d’une autre. Se détachent du lot les assassinats de Ted et Jo et celui, étrange, du maire. 

 
Et puis les disparitions. A commencer par celle d’Arthur (toujours officiellement disparu), et puis celle de Gertrude Pilon, sans doute transformée en saucisses, mais sans preuve vraiment décisive (et qu’il faudrait alors comptabiliser dans les meurtres), et les disparitions d’Arnaud Boufigue et de Daniel Forpris, même si le problème est différent, et qu’il s’agit plutôt de cavales !
 
On est toujours sans nouvelles de Pélot. Le fait que ce soit une « grande blonde » qui soit venue le chercher ne laisse pas d’être inquiétant.

   Enfin, les « enlèvements » de Humevesne et Suceprout ressemblent plutôt à des évasions « assistées » très bien organisées, samedi, à l’hôpital.
 
A propos de Humevesne et Suceprout, il faut que je vérifie s’ils étaient bien présents à la manifestation, ce qui éclairerait leurs interventions sous un autre jour. Ils ne seraient plus les joyeux imbéciles, les Laurel et Hardy du crime, les porte-flingues de Messieurs les Hommes, sbires de macs cogneurs de putes dont ils ont la courte et peu reluisante réputation, mais… Mais quoi ???

 
Et Ravot trébuche dans une forêt de points d’interrogation où chaque pas en avant ajoute à l’ombre une ombre plus épaisse…

 
Et merde…

 
- Ça ne va pas, patron ?
 
Ravot relève le front qu’il avait, en un hugolien accablement, placé entre ses deux mains levées. 

 
Lepif le regarde, souriant, tout content, léger et frétillant.

 
- Ah vous voilà, vous. C’est à cette heure-ci que vous arrivez ?
- Là vous êtes injuste, patron. Je suis allé collationner les produits des investigations savantes des experts de tout poil qui ont grouillé comme des mouches sur les cadavres des édiles depuis vendredi soir.
- Et surtout d’une experte à poil roux, je présume…
Lepif prend l’air rêveur :
- J’ai même pu l’assister dans ses oeuvres, c’est vrai qu’elle est experte… D’ailleurs, elle va venir.
Il se reprend :
- Mais pas seulement celle-la… Tenez, je vais vous dire. Ce sera plus rapide que les rapports officiels, et on a besoin d’aller vite, et puis, tout ne figurera pas dans les rapports…
- Ah bon ? Et en quel honneur ?
- Mais… Parce que les Goums n’existent pas, si j’ai bien compris…

Du coup, Ravot semble s’éveiller :
- Allez-y, mon petit. Je vous écoute.

 
- D’abord, les autopsies. J’y étais, avec Amélie, qui prélevait les échantillons nécessaires avec beaucoup de soin et de délicatesse. Elles ont été réalisées dans la nuit de vendredi à samedi par le docteur Marnier, de Saint Tignous, et Milou Panosier, spécialiste de l’équipe de Catachrèse. Les analyses complémentaires ont été effectuées en ma présence (soupir) par Amélie (soupir) de samedi à dimanche dans son laboratoire d’où « on n’a pas pu s’décoller, tant il y avait d’travailleuuu »…
 
Ravot lève les yeux au ciel devant le rose qui monte aux joues de l’inspecteur à cette évocation pédiculo-arachnoïdale[1]

 
Lepif enchaîne, après avoir, lui, fermé les yeux quelques secondes sur un souvenir attendri de paillasses, de becs Bunsen et de chromatographies en phase gazeuse aux rousses courbes échevelées sur l’écran noir de sa nuit blanche.

 
Et puis il se reprend et il enchaîne :
- Je vous fais grâce des détails techniques (Ravot ricane), chromatographie en phase gazeuse et tout ça (Ravot ricane derechef)… Pour ce qui est du contenu de l’estomac, on n’a trouvé de saucisses récentes que chez Hilarion-Jovial (Lepif aime bien appeler le Conseiller en matière d’économie électorale par son prénom depuis qu’il s’est fait snober par celui-ci). Félicien (c’est le maire, que tout le monde appelle le maire, mais comme il a appelé l’autre Hilarion-Jovial, par souci d’égalité républicaine, il ne peut pas faire moins que de l’appeler Félicien), Félicien en avait absorbé, mais au moins deux heures plus tôt. Je ne sais pas encore comment interpréter ce fait. D’ailleurs, je n’interprète point encore, je constate.
- Très bien, Lepif, très bien.
- C’est ce que vous m’avez toujours enseigné, patron, rend-homagise Lepif.
- Vous êtes très bien, poursuivez…
- Second point…
- Ce sera donc le dernier ?
- Non, j’en prévois un troisième…
- Alors c’est le deuxième point, et non pas le second…
- Deuxième point (m’emmerde) : tous les deux ont eu des relations sexuelles très peu de temps avant leur mort, et des traces de sécrétions féminines ont été retrouvées dans les zones copulatoires des deux. Leur analyse a prouvé que ces traces provenaient de la même partenaire. Par ailleurs, les deux charcutiers à l’œuvre…
- Charcuterie fine, Lepif, charcuterie fine, fait remarquer Ravot un peu gêné par la désinvolture de son inspecteur qui déborde d’énergie…
- Ben on voit que vous n’étiez pas là, réplique celui-ci…
- J’ai déjà assisté à une autopsie, mon ami…
- Evidemment, évidemment… les deux spécialistes à l’œuvre donc, si vous m’interrompez tout le temps, on n’en sortira jamais…
- Si vous disiez moins de conneries…
- Z’êtes dur, mauvaise humeur du lundi matin ?
- Poursuivez, mon vieux, vous m’emmerdez avec vos incises à la con…
- On n’est pas plus aimable, vous devriez…
- Je devrais ?
- Rien, rien… (grommellement où il est question de « poireau » et de « dégorgement d’urgence »)… à l’œuvre (soupir), ont prouvé que si l’un avait éjaculé, l’autre était « resté au bord » comme à dit le docteur Marnier, « s’était fait couper les effets », comme a dit Milou Panosier, qui a ajouté « qu’il avait les couilles plus pleines qu’un jeune marié puceau qui a piqué le Viagra de son grand-père », et qu’à son âge, c’était assez surprenant. Il aurait, d’après lui, pu être assassiné en plein coït, juste au moment où il allait se satisfaire.
Autre remarque surprenante : les traces de sécrétion féminine relevées sur Hilarion-Jovial l’ont été plutôt dans les poils pubiens que sur la verge, où l’on n’a relevé que des traces de sperme. D’après les toubibs, ce serait la preuve qu’Hilarion-Jovial portait un préservatif.
Troisième point : surprise finale, le maire aurait été sodomisé. Chose très surprenante, son anus semble avoir été lubrifié par une application de vaseline, mais n’est que très peu dilaté, comme s’il avait été pénétré par un objet de petite taille. Toutefois, du sperme a été retrouvé dans son rectum. Et c’est celui d’Hilarion-Jovial.
- Pffff… fait Ravot.
- Oui, fait Lepif.

Il y a un temps de silence, où l’on essaie conjointement, dans une méditation commune, de mettre A avec B et d’analyser le résultat obtenu.

 
- La scène de crime aussi a parlé, reprend Lepif lorsqu’il pense que les informations ont bien fait leur nid dans l’arbre vigoureux des pensées de son chef, lequel hoche légèrement le chef de haut en bas, pour agiter, mais point trop, juste ce qu’il faut pour la mise en place des pensées en question : un pocco agitato ma non troppo…
 
Après un autre temps, Lepif poursuit :
- D’abord, la batte de base-ball est bien l’arme du crime. Chose curieuse, personne, ni dans l’entourage de l’un ni dans l’entourage de l’autre, ne possède d’objet de ce genre, plutôt étranger à la culture sportive du lieu. D’ailleurs, aucun des deux n’était sportif. Cependant, ce sont bien les empreintes d’Hilarion-Jovial qui figurent sur la batte, d’origine inconnue, et les traces de sang et de cheveux appartiennent formellement au maire.
Ensuite, les « éclaboussures », débris d’os, de cheveux, de sang et de cervelle mêlés qui se trouvent devant le cadavre n’ont pas pu être produites in situ. Catachrèse l’a démontré en calculant la force de l’impact qui a été nécessaire pour arracher l’arrière du crâne de la victime : si les débris avaient giclé sur place, on les aurait retrouvés un bon mètre devant le corps, c’est-à-dire sur les pans du dessus-de-lit, et non pas à trente centimètres devant le cadavre, sur la descente de lit en peau de bique, où ils étaient situés. Et il y aurait eu beaucoup plus de sang par terre que ce qu’il y avait.
Enfin, le cadavre a manifestement été tiré, glissé sur le sol, sans doute extrait d’une housse, d’après les traces que porte l’épaisse moquette, écrasée à côté du corps.
Et on n’a pas trouvé d’empreintes d’Hilarion-Jovial dans la chambre ! Le ménage normal a été fait soigneusement avant-hier, aux dires des employés de l’hôtel, ce qui explique que les seules empreintes relevées soient celles du personnel de service. Rien n’a été dérangé, ni le lit, ni dans la salle de bains. Le cadavre semble avoir poussé là, sur place, par une étrange opération du Saint-Esprit, ses vêtements… Ah oui, j’oubliais : ses vêtements : jetés en désordre, comme par une sorte d’impatience amoureuse… Mais pas de traces féminines sur le sol, pas d’empreintes, pas de sécrétions ailleurs que sur la bite du monsieur : il a baisé un ange féminin et s’est fait enculer par un angelot tombé du plafond que serait devenu Hilarion-Jovial, avant de se faire assommer à mort par ce dernier. D’après les experts et leurs évaluations et mesures, si Hilarion-Jovial avait réellement sodomisé le maire, il aurait laissé des traces nettement plus conséquentes : sans être monté comme un âne, il était cependant normalement constitué. Or, le maire, qui souffrait semble-t-il d’hémorroïdes internes bénignes, n’était pas, d’après eux, coutumier de ces pratiques, susceptibles de provoquer dans son cas de petites hémorragies. Ils pensent que le sperme a été injecté à la seringue, ce qui expliquerait le manque de « traces intrusives conséquentes », comme ils disent. La vaseline devait constituer un camouflage ou être destinée à attirer notre attention.
Hilarion-Jovial : Il a d’abord été paralysé par une flèche logée entre les vertèbres lombaires qui lui a, à proprement parler, coupé les pattes, mais sans atteindre l’aorte placée derrière. Il a ensuite reçu une autre flèche dans la bouche alors qu’il se soulevait sur les mains pour appeler. Il est probable qu’il a reconnu la personne qui lui a tiré cette seconde flèche, de face, puisqu’il n’a pas tenté de s’en cacher en se plaquant au sol. Il n’a pas été tué là où il a été trouvé : manque de recul pour lui tirer dans les reins puisqu’il tournait le dos au bâtiment, placé comme il l’était à la sortie de la petite cour où était garée sa voiture. On a retrouvé une tâche de sang sur le chemin, à l’extérieur. C’est là qu’il est mort, face contre terre, ou plutôt, la tête appuyée sur la hampe de la flèche qui lui sort de la bouche. C’est par là qu’il a saigné un peu. Il a été porté par deux personnes : il est lourd, l’animal, or ni les flèches ni ses vêtements n’ont été déplacés, donc on l’a porté par les bras et les jambes. Il a sans doute été disposé à l’entrée de la cour pour qu’on ne le trouve pas trop vite…

 
Il faut ajouter C et D aux précédents A et B, et cela mouline beaucoup sous les calottes crâniennes des deux limiers qui se regardent en hochant la tête, comme des petits chiens en carton sur la plage arrière d’une voiture familiale qui part en week-end.

 
- Va falloir que je fasse un dessin, conclut Ravot.
 
- Reste une chose, ajoute Lepif conscient d’ajouter une goutte au vase déjà plein de la patience de son chef.
- La peau de Luis, approuve celui-ci, passant outre aux craintes de son subordonné.
- Vous le saviez ? demande Lepif tout près à basculer de l’admiration dans la dévotion.
- J’ai appelé Catachrèse ce matin avant de passer au bureau N°1 d’Agotchilho…
- Vous y êtes déjà passé ?
- Eh oui, Arthur Malfort reprend des forces, je voulais le voir à son réveil… Lui aussi va nous apprendre beaucoup de choses. Mais pour la peau je manque de détails : raconte…
- Eh bien, l’ADN rend son identité indiscutable. La peau a été conservée dans de l’alcool. En boule, manifestement. On n’a pas cherché à la nettoyer ni même à l’écharner. En revanche, elle a dû être remplie, comme un sac, à un certain moment, et elle a certainement reçu des coups, de bâton ou de quelque chose comme ça : elle porte des marques, bien sûr post mortem, qui n’ont pas été trouvées sur le cadavre de Luis et qui ne sont pas non plus présentes sur celui du maire. Elle a été disposée vraiment comme une couverture, sur ses fesses. Face interne contre lui, poils dehors, mais… Les gars de Catachrèse sont très forts, ils ont fait une découverte étonnante : quatre cheveux blonds à l’intérieur de la peau, à la hauteur de la nuque, comme si la peau avait été disposée sur le dos d’un homme aux cheveux blonds. Parce qu’ils ont pu prouver qu’il s’agit bien de cheveux d’homme. Mais après un séjour de cinq semaines dans l’alcool, l’ADN risque de s’être trop dégradé pour être identifiable avec certitude…
- Tout cela est resté secret ? demande Ravot par acquis de conscience…
- Evidemment, patron, évidemment… Personne n’a rien révélé, et le juge ne sera mis au courant que par vous.
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