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LES OURS BAISAIENT LES CRABES / P3C2E35

 P3C2E35 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 35)

  N°224 / LES OURS BAISAIENT LES CRABES / P3C2E35

 
C’est l’histoire où, tandis que le foutage exalte les jeunes, la Vieille (qui connaît son Alcofibras) explique l’histoire du clan des Ours.

 
Jeudi 16 juin
19 heures 30
Agotchilho
Bureau N°1


  C’est la suite de P3C2E33 et de P3C2E34 (liens).
 

Il y a un temps de repos où l’on suppose que les partenaires reprennent des forces.
 
Cloclo, la tendre hôtesse, remarque comme en passant que ça l’étonnerait qu’ils s’arrêtent pour si peu. 

  Elle dit ça sans regrets, sans aucune amertume, sans ombre de jalousie, contente pour les autres du bonheur qui advient, avec le doux sourire de souvenirs tout frais.

 
Béa est un peu rouge, Arthur, un peu tendu… C’est vrai, c’est contagieux ce foutage exalté !

  La Vieille s’est lancée dans un éloge, en goum, de ce qui leur arrive, et elle leur explique l’histoire de ces croisements, que leur traduit la Mère en rythmant bien ses mots :

  « Les Glaces sont parties, voici quarante mille ans, emportant les Mammouths et leur clan loin vers l’Est où ils se sont dissous. 

  «  Nous pensions qu’il n’en restait que la Mémoire que nous avons conservée, comme les voix gelées des antiques batailles ressortent au printemps dans les cris des oiseaux, en sifflements de flèches, dans le choc des rochers, descellés de leurs glaces, qui roulent et dévalent, et cognent en chocs sourds, ainsi que des massues de gros chêne noueux…

  « Et puis les clans des Ours ont dû se séparer, les uns partant vers l’Est, où ils ont disparu sans laisser de nouvelles, c’était le clan des « Ber », les autres vers le Nord, c’était le clan des « Ardhsz », et le dernier restant, tout près, était un clan mêlé qui procédait des deux, à la fois « Ber » et « Ardhsz ».

  « Deux fois l’an, au début de l’hiver, lorsque les grands ours noirs s’enfonçaient dans leurs grottes pour y dormir en paix, et lors de leur éveil, au retour des beaux jours, les clans s’entrecroisaient pour échanger leurs sangs, pour féconder leurs femmes, avec de grandes fêtes de chaleur et de rut. Car ils n’étaient féconds qu’en ces seules occasions. Les Ours baisaient les Crabes qui le leur rendaient bien, dans l’extase et la joie, la vigueur et la force du Désir du Printemps ou l’abondance d’Automne, riche en fruits savoureux.

 
« C’était longtemps après que les Mammouths pesants aient déjà disparu. Ceux-là, auparavant, se mêlaient à la fête. Je ne vous dis pas le travail ! Mais ils étaient partis.

  « Sont venus les Goumyôs (lien vers PERSONNAGES), qui se sont développés au milieu de tout ça, interrompant les communications, s’interposant, récupérant les échanges commerciaux qui se faisaient à l’occasion de ces grandes fêtes, pour leur seul profit. 

 
« Eux, qui restaient féconds toute l’année, n’éprouvaient nul besoin de ces rencontres annuelles où tantôt l’un retrouvait l’autre, tantôt l’autre retrouvait l’un : ils baisaient toute l’année. Ils ont ainsi accru l’effet de la distance que le recul des Glaces avait interposée entre les groupes des Goums.
 
« Peu à peu, ceux de l’Est ont cessé de venir, bloqués derrière le Rhin et derrière les Alpes. Ils n’ont plus existé qu’au sein de la Mémoire des Goums d’Agotchilho…

  - … et en Syldardurie, ajoute Eusèbe qui suit de près la conversation.
  Amaïa approuve du chef et poursuit sa traduction :
 
« … mais on ne le savait pas. Ceux du Nord ont péri en grand nombre dans le Grand Cataclysme d’il y a huit mille ans, quand la mer a rasé les côtes et tué les vivants…
 
- Le tsunami de Storegga, remarque Arthur à mi-voix…
- Oui, approuve Amaïa, c’est cela… C’est celui-là même que tu as reproduit pour détruire Omphalie…
 
- … volontairement cette fois… ajoute Jeanne…
 
Mais la Vieille ne se laisse pas interrompre et poursuit son discours, relayée par Amaïa :

 
« Le peuple des Ardhsz a survécu en deux lieux où foisonnaient les ours, l’un au Nord, que les Goumyôs ont plus tard appelé les Ardennes, et l’autre en Ardèche, qu’ils ont ensuite quittée pour rejoindre l’Ariège, plus proche de notre peuple côtier, avant de disparaître. Les Bers, eux, ont laissé quelques traces ici, dans le Béarn, où ils ont un temps constitué un groupe où se mêlaient quelques Ardhsz oubliés, mais d’où les Goumyôs les ont férocement chassés, des forêts et des vallées, en même temps que les ours, en les réduisant enfin à la marginalité des « cagots ». 
 
« Pendant plus de mille ans on les a chassés, avec les ours. 

 
« Et maintenant, si l’on entend encore les abois des meutes sous les antiques futaies du vent, elles ne traquent plus que les cochons sauvages… 

  « Les Goums en ont gardé des traces : on y parle toujours de

la Gueule de l’Ours en plein joyeux combat sur un champ couvert d’Or, qui précède le Sable profond où nous agonisons, dans la nuit du silence, semée de l’Argent des étoiles de

la Mémoire… 

  Un hurlement aigu jaillit de derrière les trônes (P3C2E34) :

- Je savais bien qu’ils n’en resteraient pas là, observe doucement la gentille Cloclo…

  La vieille pousse à son tour un cri et se met à psalmodier une invocation cyclique.

 
Amaïa traduit :

  « Mâle est qui mêle dame-ours ! » C’est une vieille devise dont nous avions oublié l’usage et qui redevient d’actualité. Plaise à Ôoumloc que celui-là soit vraiment un Ours !

 
- Venez, laissons-les faire, j’ai envie de… rentrer, dit Béa essoufflée, qui serre spasmodiquement la main d’Arthur…

  - Oui, approuve Eusèbe. On ne peut pas les aider. Je crois que nous serons plus utiles au bureau…
 

Et c’est ainsi qu’Eusèbe et Jeanne prennent la veille du poste de transmission, tandis qu’Arthur frise du bout du doigt la moustache de Béa (qui se sent ourse en diable, et toute horripilée) et que Cloclo résume (avec un talent fou) tous ces évènements à l’usage de Rébéquée qui avait assumé la garde précédente, qui a des curiosités et qui trouve que la gentille hôtesse a, en effet, beaucoup de talents. 

AMAÏA PRÉSENTE LES GOUMS À RAVOT / P2C1E15

P2C1E15 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 15)

 
N° 94 / AMAÏA PRÉSENTE LES GOUMS À RAVOT / P2C1E15


C’est l’histoire où l’on cherche à comprendre la disparition du sous-marin nucléaire, et où Amaïa présente les Goums au commissaire Ravot. 

  Mardi 3 mai
12 heures 30
Agotchilho

 
- Mais… Vladimir…
 
C’est Victor qui brise le premier le silence.
  Clèm est tombée assise sur un siège. Instinctivement, Vic se place derrière elle et lui entoure les épaules de ses bras. C’est eux qui ont le plus clairement conscience de ce qu’est vraiment le Hai II. Ils ont vécu dans le silence de ses entrailles de titane et d’acier, au milieu du souffle contenu de son équipage, sous la menace railleuse du Numéro Un.


Ils ont vu l’énormité de sa masse affleurant les vagues argentées qui glissent sur sa peau de caoutchouc noir, la nuit, sous la lune. Ils ont parcouru les immenses silos de missiles…
 
Non. Il a été désarmé. Toutes ses armes nucléaires ont été déchargées avant d’être acheminées vers la base américaine réoccupée de Thulé, l’autre Thulé… Et tous les missiles nucléaires de toutes les bases des Écolocroques ont de même été enlevés. Sans que personne soit autorisé à pénétrer dans ces bases.
  Seule a pu y entrer la « Commission de Désarmement » : Arthur et le secrétaire général de l’ONU, en tête, accompagnés de dix techniciens des grandes puissances qui ont été menacées. Les bases étaient vides de toute population. Ils n’ont pas vu les Goums. Juste quelques Itzals, vêtus pour la circonstance, et soigneusement sélectionnés pour leur aspect « ordinaire ». Après leur départ, « on » a sorti ce que la Commission a dit de sortir. Sur la banquise, pour Thulé. Aux « points convenus » pour les autres. Les bases sont propriété exclusive des Goums. Qui n’existent pas. Officiellement. Parce qu’ils ne veulent pas être connus. Voilà. C’est comme ça. L’extraterritorialité a donc été accordée à chacun de ces lieux, sous couvert d’une vague attribution à l’ONU. Qui la garantit.

  Outre les Goums, sont restés la plupart des techniciens qui travaillaient pour les Numéros, comme les marins russes mercenaires qui composaient l’équipage du Hai II, par exemple. Qui ont juré le silence et accepté, moyennant amnistie, pardon, amnésie, et un confortable pécule, de ne sortir qu’à certaines conditions. Et pas avant cinq ans au moins. Les autres, criminels avérés, ont été laissés « à la discrétion des Goums »…
  Mais le Hai II a disparu.
 

Somptueusement nue, Nouye les regarde, debout près du bureau de l’ex Numéro 1 :
- Thulé a appelé par le satellite de liaison directe. Ils confirment : cette nuit, l’équipage était à bord. Et le commandant Vladimir était à son poste. Il semblerait que l’un des trois techniciens des transmissions, un certain Joseph Larigot, ait disparu, lui aussi. Vers minuit, le sous-marin a plongé sans un bruit et a pris le large. Les témoins ont pensé à un exercice programmé, comme il s’en fait périodiquement pour entretenir le matériel et l’équipage, mais ce matin, le Hai II n’était pas de retour et il ne répond pas aux appels radios. Il est en plongée, et le système de détection télémagnétomètrique de la base a été saboté de manière irréversible. Il n’est donc pas localisable.
  Ravot ne sait plus très bien où il en est. Personne ne s’étonne de la nudité de Nouye, alors, il fait comme si, mais quand même. Et cette histoire de sous-marin nucléaire qui joue les filles de l’air racontée par une belle grande fille debout, impassible, le nichon arrogant et les fesses à l’air… Bon. Ça le déstabilise quand même, Ravot… C’est un homme pondéré Ravot. Père de famille, veuf, grand-père et tout ça. Décoré. Décoré, si.
 
Surtout lorsque Amaïa entre à son tour, tout aussi nue que Nouye, mais avec sa stature de déesse antique, son regard minéral et sa suite de deux gardiennes courtes sur pattes et le front bas, mais tout également à poil et de deux hommes énormes grands, gros et gras, couverts de tuniques grossières en forme de ponchos liées à la taille par une corde, et qui ne cachent rien de leurs très menus avantages. Ce qui porte la population du bureau à onze personnes dont quatre nanas à poil !
  Ravot est déstabilisé.
 
Déstabilisé.
C’est le mot qu’il se répète in petto lorsqu’il tente de définir ses impressions pour les éclaircir, leur échapper, et donc, revenir à l’essentiel des problèmes.
  Déstabilisé.
 
Et, manifestement, tout le monde s’en fout.
  - Amaïa, intervient Rébéquée, le sous-marin de Thulé a disparu. Nouye vient de nous l’apprendre.
 

Un silence.
  Réponse lente d’Amaïa, de sa voix de contralto :
- Je l’ignorais. Cela ne peut être le fait des Numéros. A moins que…
Elle semble réfléchir, hoche la tête, poursuit brusquement :
- Suivez-moi…
Elle traverse le bureau pour sortir par l’autre porte, celle qui rejoint les galeries intérieures. Tout le monde la suit, sauf Nouye qui fait signe qu’elle reste de garde près des téléphones et des écrans… Elle a acquis une vraie compétence en la matière et préfère désormais les modes de transmission modernes à leurs moyens de communication traditionnels via leur réseau de correspondants et les Ôoumlocs.
 
C’est ainsi qu’ils arrivent au « temple » où ont lieu les grandes réunions des Goums.
  Bien sûr, Ravot est préoccupé. Déstabilisé. Bien sûr, la situation est sérieuse. Grave. Très grave. Plus grave que ce que chacun imaginait au départ du journal alors qu’il ne s’agissait « que » d’un meurtre. Même s’il s’agissait d’un meurtre étrange et horrible. Mais quand même, de là à admettre ce qu’il voit, ce lieu incroyable, cette caverne éclairée de deux hautes flammes qui lèchent une résille de pierre éclatante de lumière, derrière trois trônes de pierre, cette vaste salle souterraine dont les limites sont floues, dans la pénombre, dont la voûte elle-même reste indistincte, cette mare d’eau noire et profonde placée entre les trônes et la banquette de pierre semi-circulaire où « tout le monde », enfin, ceux qui l’ont entraîné dans cette histoire, tout le monde trouve naturel de prendre place, comme on pourrait s’asseoir sur le jubé surbaissé d’une église…

  Sur le trône central s’est assise Amaïa, celle qu’ils ont aussi appelée la Mère, et qui semble (mais il n’en jurerait pas) montrer un début de grossesse, Amaïa, si naturellement assise, cuisses écartées devant lui, devant eux, dans une impudeur si absolue qu’elle en devient parfaitement chaste, Amaïa, encadrée de deux femmes aussi nues qu’elle, tandis que les deux hommes en ponchos ont pris une pose figée debout derrière les trônes et devant les flambeaux du gaz qui ronfle en sortant du sol, appuyés sur deux énormes bâtons qui se trouvaient là, derrière les sièges de pierre…

  Parce que c’est cela qu’il voit, Ravot. Et qu’il est trop surpris, incrédule même, pour tout ensemble croire et contester, parce qu’après tout, il le voit, et que ce n’est pas une scène tirée d’un film de Cecil B. de Mil ou de Spielberg, ou d’une BD de Tardi…

  Et pourtant il en a vu des choses au cours de sa carrière, Ravot. Compris, estimé… Et ça lui fait remonter une bulle de Paul Fort qu’il murmure pour lui-même de toute son incrédulité : « J’en ai pourtant compris, estimé, vu des choses, hommes-loups, femmes-chiens, et la neige, et les roses »… Parce qu’il est un peu comme Jules, l’autre, le copain de Rébéquée, celui qu’on appelait whisky-soda, Ravot, il a comme ça des remontées de poésie dans les moments où il se trouve… déstabilisé.
(Et curieusement, Amaïa, qui le regardait à cet instant, se tourne vers Rébéquée, en étrange connivence, avant de ramener son regard vers lui. Rébéquée à son tour le regarde et sourit tristement à Amaïa en baissant la tête devant cette ombre qui est passée).
 
Déstabilisé.
  Et là, il voit… Alors, il admet, il accepte, il écoute, il enregistre, il note dans sa tête de flic habitué à noter : les personnages, leurs attitudes, leurs gestes, leurs paroles, les repères qu’il peut prendre, pour pouvoir reconstituer, retrouver le détail révélateur, pouvoir dessiner « sa » synthèse…
 
Il voudrait questionner, demander, savoir, comprendre… Comprendre…
  D’autant plus qu’il se sent lié par cette promesse qu’il a dû se résoudre à faire et dont maintenant seulement il évalue l’enjeu : c’est tout cela qui devra rester secret ! Tout cet invraisemblable… machin… Il se sent bluffé, comme dirait Lepif. Dépassé par les évènements. Et ce doit être la première fois que ça lui arrive. Ou presque. Ça lui rappelle un peu quand il a vu sa défunte épouse pour la première fois. Ou pour la dernière fois, il ne sait pas trop, mais c’est de cet ordre : une découverte absolue ; une perte absolue… Découverte d’un monde et perte de celui qu’il croyait être définitivement le sien. Avec des hommes et des femmes blancs, noirs rouges ou jaunes, mais semblables… Ces « gens », ces femmes et les quelques hommes qu’il a vus, étranges, déguisés de blanc dans l’usine, depuis la galerie lorsqu’ils se rendaient au bureau, ces gens ne sont pas vraiment comme lui, comme nous, pense-t-il. Et cependant… Quelle confusion dans son esprit…
 
- Je n’oublie rien…
Amaïa, assise sur son trône de pierre, a pris la parole. Sa voix grave résonne sous la voûte élevée de la vaste salle. En personnage habitué à la parole et au lieu, elle joue de ses résonances comme le ferait un organiste qui place ses notes en fonction de la réverbération de la voûte. Sa tessiture large et riche, se déploie avec un naturel absolu et un immense, étrange « charme », qui fascine Ravot. Tiens, il pense aux Kindertotenlieder et à Kathleen Ferrier : une douleur absolue, antique, et calme. Un chagrin sourd…
  - Je n’oublie rien. Ni ma sœur Rébéquée, ni mes amis. Tous mes amis. Tous mes amis (elle fixe Rébéquée) (Rébéquée redresse la tête… le fantôme est toujours là : « Me voici devant tous un homme plein de sens… »)… Ni les menaces qui apparaissent et auxquelles nous devrons faire face (chacun sait bien que ce « nous » dépasse leur petite assemblée). Mais j’ai promis à mes amis d’expliquer qui sont les Goums à ceux qu’ils ont jugés dignes de nous connaître, en dérogation de nos accords de secret.
 
 Elle fixe Ravot de ses immenses yeux fixes. Et Ravot hoche la tête en répondant d’une voix un peu rauque :
- J’ai juré le secret…
  - Je suis heureuse de vous l’entendre confirmer, Monsieur Ravot.
Notre espèce, celle des Goums, est très ancienne. Très, très ancienne. Bien plus ancienne que la vôtre dont elle diffère, Monsieur Ravot, puisque notre mémoire remonte à près de deux cent mille ans. Et partout, vous nous avez supplantés. Nous sommes peut-être, comme me l’a dit un jour Rébéquée, des fossiles vivants. Mais nous sommes bien vivants. 

 Lorsque votre peuple, celui des Goumyôs[1], est apparu, venant du Sud et de l’Est, nous formions quatre grandes tribus et nous occupions toute l’Europe. Il y avait nous, le peuple d’Ôoumloc, la tribu du Crabe, et puis la tribu de l’Oiseau, la tribu du Bélier, et la tribu de l’Ours.
C’était il y a quatre cents siècles. Nous, le peuple Goum d’Ôoumloc, nous vivions ici, mais d’autres clans de notre tribu vivaient ailleurs, sur les côtes du Portugal, de l’Espagne, de la Finlande, et selon les temps, c’était le même clan qui se déplaçait d’un lieu à l’autre, ou bien qui essaimait, pourriez-vous dire. Cela, c’était pendant les périodes d’abondance, lorsque le climat le permettait. Nous vivions de chasses terrestres, et même marines, et nos embarcations de bois et de peau nous permettaient de capturer des dauphins et même parfois des baleines. Bien sûr, nous péchions aussi, mais surtout des crabes, ces crabes noirs que nous recherchons toujours. Et notre pacte avec Ôoumloc était déjà ancien. Nous avions appris à creuser la falaise et nous fournissions des pierres à tailler aux autres tribus qui, en échange, nous apportaient d’autres richesses : de l’ivoire de mammouth, des peaux…

  Nous échangions aussi avec les Goumyôs que nous côtoyions. Mais nos relations avec eux restaient plus distantes : leur comportement devenait facilement celui de prédateurs lorsqu’ils se sentaient en force. Et nous n’aimons pas devoir combattre. Nous sommes des pêcheurs, des chasseurs et des cueilleurs, pas des guerriers. Nous ne nous sommes jamais combattus entre nous : comme nous n’avons jamais cultivé la terre, nous n’avons pas l’instinct de posséder. Ni, donc, celui de voler.
  Tous les clans, lorsqu’ils le pouvaient, nous apportaient les restes de leurs morts. Et ils nous racontaient ce qu’ils avaient vécu, leurs Souvenirs, afin que nous en fassions de la Mémoire. Tous les clans voulaient qu’après leur mort, les leurs retournent à la Mer, à Ôoumloc : tous les animaux sont issus de la mer et des rochers, et Ôoumloc  constitue la synthèse de la mer et des rochers. C’est un Rocher qui vit dans

la Mer, et c’est ainsi qu’est apparue la vie. Ramener les morts à Ôoumloc, c’est les ramener aux sources de la vie… 

  Les plus lointains des Goums, ceux du clan de l’Ours, qui, pour les plus proches d’entre eux, vivaient dans ce que vous appelez maintenant l’Ariège, mais qui étaient allés jusqu’en Russie, et qui chassaient parfois les mammouths, enterraient leurs morts au fond des cavernes, sous la garde de l’Ours, et les déterraient lorsque le printemps leur permettait d’accéder de nouveau aux ossements. Ils nous les amenaient alors en cérémonie et se joignaient à nous pour les offrir aux Grands Crabes lorsque ceux-ci venaient dans cette falaise, en ce lieu même, pour célébrer leurs amours. Ils rentraient ensuite dans leur campement pour se féconder entre eux. Très souvent, nous échangions femmes et hommes d’un clan à l’autre, pour renforcer notre vigueur. Lorsque leur peuple s’est affaibli, lorsque les mammouths ont disparu, leurs survivants se sont joints à notre tribu.

  Ceux de l’Oiseau exposaient les corps au sommet de collines sacrées où les rapaces venaient les nettoyer de la chair de leurs souffrances et de leurs plaisirs. Puis, eux aussi, en rassemblaient les ossements et nous les apportaient. Et eux aussi se sont joints à nous lorsque les Goumyôs les ont repoussés dans des vallées stériles.

 

Ce sont ceux du Bélier qui ont survécu le plus longtemps. Ils vivaient dans cette région, et les Goumyôs les appelaient Cagots, Agotak, Gahetz, ou d’autres noms méprisants. Ils leurs réservaient des taches particulières, exclusivement manuelles, de menuiserie ou de maçonnerie le plus souvent. Ils sont restés auprès des Goumyôs jusqu’à ce qu’un certain Pierre de Lancre[2] réduise en cendres tous ceux d’entre eux qu’il pouvait capturer. Il est vrai qu’au début du dix-deptième de vos siècles, il était mal vu de se retrouver nus dans des grottes et que le Bélier que fêtaient les Goums en le chevauchant était mal interprété… Mais avant de devoir se joindre à notre clandestinité, ils enterraient eux aussi leurs morts, et eux aussi nous en apportaient les ossements pour que nous les offrions à Ôoumloc en les joignant à ceux des nôtres.

C’est donc au sein de notre ultime tribu que s’est rassemblé notre peuple.

  Et notre Mémoire, comme je vous l’ai dit.
 
Monsieur Ravot, si nous exigeons le secret sur notre existence, c’est pour nous préserver doublement, et cela, tous nos amis ici présents l’ont compris : nous sommes peu nombreux, quelques milliers dans le monde, et nous sommes désarmés face à vous. Chacune des confrontations, mais aussi, plus simplement, chacun des contacts qui se sont établis entre nos deux peuples nous a fait régresser. C’est un fait. Notre espèce est physiquement moins adaptable que la vôtre. Les « Boules » que vous voyez derrière moi sont le fruit d’une hybridation qui restera sans suite : ils sont stupides et quoique très forts, ils sont stériles. Il en a toujours été ainsi, et cependant, en quarante mille ans, croyez-moi, les tentatives ont été nombreuses. Nous ne sommes fécondables qu’en deux occasions dans l’année, selon notre cycle physiologique, et donc, nous sommes moins prolifiques encore que vous ne pouvez l’être. Et puis surtout, nous ne possédons pas cet esprit de compétition qui vous amène à vous surpasser dans une lutte incessante pour la vie ou pour le pouvoir. Nous ne connaissons pas ce que vous appelez le sentiment de valeur hiérarchique. C’est pourquoi bien sûr nous ignorions la guerre, jusqu’à ce que vous nous contraigniez à la pratiquer pour nous défendre, mais toujours plus maladroitement que vous. Et les dernières fois où nous avons été mêlés à des conflits, ces conflits vous concernaient d’abord. Nous n’étions qu’alliés de l’une, puis de l’autre des parties. Même si nous savons maintenant à quel point ces conflits nous concernent également. 

  Nous devons donc d’abord préserver notre existence face à vous. Mais aussi, nous voulons préserver notre Mémoire : c’est notre Mémoire qui fonde notre existence. Plus tard, je vous la montrerai cette Mémoire et je vous expliquerai son fonctionnement. Mais il faut que vous le sachiez dès maintenant : si nous ne disposons pas de vos capacités de reproduction, en revanche, nous nous souvenons. Nous avons cultivé une mémoire orale collective telle qu’il nous est possible, sans erreur, de retrouver des faits vieux de plus de cent cinquante mille ans. Nous détenons la Mémoire de l’Espèce, Monsieur Ravot. Nous sommes les archivistes de l’Humanité, de la vôtre autant que de la nôtre. Quelques uns, très rares, parmi vos historiens et préhistoriens ont été admis à visiter cette Mémoire. Je ne pense pas qu’ils l’oublieront jamais, même s’ils ont promis, eux aussi, le silence quant à leurs sources…

Notre survie, et celle de notre Mémoire, voilà les deux raisons qui m’amènent à vous demander de renouveler solennellement votre serment de silence, Monsieur Ravot.

  Amaïa s’est tue. Aucun des assistants, même Rébéquée, n’avait le souvenir d’un discours aussi long de sa part. Jusque là, elle s’en était remise à ses amis pour sermonner les rares candidats visiteurs. D’autant plus rares que, personne ne connaissant leur existence, personne ne demandait à visiter les Goums. 

  Rébéquée avait fait venir deux médecins spécialistes de physiologie de la reproduction qui avaient étudié le fonctionnement génital des Goums pour finir par conclure que l’on avait vraiment affaire à « autre chose », de l’ADN à la pointe des cheveux, et qu’il serait vain de tenter de modifier quoi que ce soit, se bornant à de (judicieux) conseils quant aux rythmes des relations sexuelles et à la préconisation d’aphrodisiaques adaptés. Le secrétaire général de l’ONU avait pour sa part envoyé (et accompagné) un historien et un préhistorien, qui avaient à leur tour demandé à ce que deux de leurs confrères et un paléoanthropologue soient admis.
 
Et c’est tout.

  En fait, c’est la première fois que les amis du groupe initial qui avait découvert les Goums via les Numéros amenaient quelqu’un d’extérieur pour autre chose qu’une aide essentielle à apporter, soit aux Goums, soit aux Goumyôs. Un policier de surcroît.
 
Et Ravot a dû comprendre à quel point cette situation était extraordinaire puisqu’il s’est levé, lui qui d’ordinaire fuit le solennel et la pompe :
- Je n’imaginais pas qu’il pût exister un peuple tel que le vôtre, ni qu’il ait pu jouer un tel rôle. Je conçois encore mal ce que vous me dites de votre Mémoire, même si l’ampleur de ce que je découvre me stupéfie. Je comprends et partage vos craintes. J’espère être capable de me montrer digne de la confiance que vous tous m’avez témoignée en me faisant pénétrer en cet endroit pour rencontrer des gens aussi fabuleusement extraordinaires que vous, Madame… Aussi fabuleusement extraordinaires… Je l’espère. Mais je suis certain de ne jamais révéler quoi que ce soit à qui que ce soit pour quelque raison que ce soit. Je souhaite pouvoir comprendre qui vous êtes et ce que vous représentez. Et à cette fin, je ferai de mon mieux pour tenter de résoudre les énigmes que nous posent les deux drames auxquels nous nous trouvons confrontés : le meurtre de Saint Tignous sur Nivette, qui semble tellement lié à ce qui s’est produit voici deux ans, d’une part, et la fuite, que je comprends encore plus mal, de ce sous-marin. Mais je m’engage surtout à tenter d’éclaircir le crime de Saint Tignous pour lequel je suis ici : l’autre évènement, même s’il est peut-être plus lourd de conséquences, risque de dépasser mes compétences… Vous avez ma parole, Madame. Je la répète et la confirme ici publiquement devant l’ensemble de vos amis que je me sentirais honoré de pouvoir appeler les miens.
  Ravot se rassied dans le silence.
 
Eusèbe se lève et lui tend la main :
- Appelez-moi Eusèbe. Je suis le plus vieux ici, et il paraît que cela compte, même si ça ne me fait pas forcément plaisir.
- Je suis Victor, mais on m’appelle Vic, et même le Boulet…
- Moi, c’est Clèm, dit Clèm en l’embrassant sur les deux joues…
- Et vous ? demande Rébéquée en lui posant la main sur l’épaule (elle est aussi grande que lui).
- Moi, c’est Jules, comme Maigret, lui répond Ravot plus ému qu’il ne le voudrait.
Rébéquée marque un léger recul :
- C’est curieux, mais… ça vous va bien. Et elle l’embrasse à son tour avant de regarder Amaïa, les larmes aux yeux.

Surpris par cette émotion soudaine, Ravot la regarde à son tour alors qu’elle se lève de son siège de pierre :
- Je m’appelle Amaïa. Et vous êtes un homme plein de sens…
 


[1] Les Goumyôs, les « autres hommes », homo sapiens, ne sont arrivés en Europe qu’il y a 40 000 ans. Si ma mémoire est bonne.

[2] Pierre de Lancre : né à Bordeaux en 1553. En 1609 le conseiller au Parlement de Bordeaux de Lancre intervient au Pays basque, à la tête de la commission d’enquête demandée par Henri IV, qui devait “purger le pays de tous les sorciers et sorcières sous l’emprise des démons”. Le conseiller de Lancre instruit les procès en sorcellerie du Labourd et fait “arder et brancher” près de six cents prétendus sorciers. De Lancre envoie au bûcher, après les avoir torturés, des femmes, des enfants, mais aussi des prêtres. Craignant une émeute, le Parlement rappelle de Lancre. Il meurt en 1631.

HISTOIRES DE VILLAGE / P2C2E20

P2C2E20 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 20)

  N° 121 / HISTOIRES DE VILLAGE / P2C2E20


C’est l’histoire où le Commissaire Ravot discute avec le maire de Marinoval à propos du meurtre du menuisier.


Mercredi 4 mai
15 heures
Marinoval

  Le vent s’est mis à souffler. Le 4×4 de la gendarmerie de Marinoval cahote sur le chemin défoncé qui monte dans les bois. Des paquets de neige sale subsistent sous les châtaigniers, écrasent les ronciers, chargent les haies de noisetiers à l’abandon qui bordent le talus.

Lorsque le véhicule accroche l’un d’eux, plié sous le poids, il se dégage de la masse molle et grise qui l’oppresse et se redresse d’un mouvement fatigué, en abandonnant un paquet humide et froid sur la carrosserie bleue.
 
- Et on est le quatre mai ! grommelle le maire de Marinoval, assis à l’arrière à côté de Ravot.

  Le chauffeur reste concentré sur sa conduite, et son voisin, Buchmol, l’adjudant de la brigade, fait remarquer que l’an dernier, il s’était remis à neiger au début du mois de juillet, et qu’il faut maintenant compter avec deux mois d’hiver en plus.

- Normalement, les saules commencent à fleurir en février ou mars. Et les noisetiers devraient déjà être passés, poursuit le maire. J’avais l’habitude d’emmener mes élèves en ballade dans les bois pour leur montrer l’éveil du printemps…
- Vous êtes instituteur, monsieur le maire ? demande Ravot.
- Je voulais être maître d’école, monsieur le commissaire. Et je me suis retrouvé instituteur, et puis professeur des écoles, maire de surcroît, après une grève qu’on a faite il y a dix ans pour maintenir la classe unique de Marinoval… Pas que ça me tente, mais les habitants ont pensé que je pourrais être utile.
- Et ça n’a pas été facile ! enchaîne l’adjudant Buchmol : je venais d’être nommé à Marinoval et deux gendarmes avaient des enfants en classe ici. Il aurait fallu les envoyer à dix kilomètres tous les jours. Mais le maire de l’époque s’en moquait éperdument, pourvu qu’il ait les aides de l’Europe pour ses brebis et qu’il garde la mairie dans la famille… Ils s’échangeaient la place entre les trois familles de paysans du village ! Bien sûr, je ne prenais pas parti, avec mes fonctions, mais on est entre nous… Je pensais à mes deux gendarmes… C’était une vraie ploucocratie ! 

 
Le maire éclate de rire avant d’être bousculé contre Ravot par un cahot plus brutal :
- Du calme, Le Dentec !
- Pardon, m’n adjudant, ce foutu chemin…
- On va les refaire l’an prochain, si je peux avoir la subvention… Mais, vous savez, l’accès à la maison Chrestia n’a jamais été entretenu. C’était comme ça avec les cagots. Enfin, c’est le chemin du haut, celui qui vient tout droit du village. Comme la pisciculture n’est pas loin et que ce sont ses cousins, l’ancien maire lui a ouvert un accès depuis la départementale de la vallée, et comme ce chemin passe forcément devant la maison Chrestia, ça l’a aussi désenclavée… Mais au fait, commissaire, d’où vient cet intérêt soudain pour la maison Chrestia ?
  - On nous a signalé des mouvements bizarres dans les bois, en particulier, des menaces sur le menuisier qui y habite. Et ce serait en liaison avec l’assassinat d’un jeune journaliste de Saint Tignous…
- Luis ? demande l’adjudant…
- Oui, vous le connaissez ?
- Un peu, mon fils est allé au lycée avec lui. Ils ont fait du sport ensemble. Ça a dû être terrible pour ses parents…
- Et pour lui aussi, croyez-moi…
 
Et puis, va savoir pourquoi, mais aussi bien le maire que le gendarme inspirent confiance à Ravot :
- Je vous en reparlerai plus tard… Secret de l’instruction, mais vous pouvez peut-être m’aider… Comment le menuisier était… est-il perçu au village ? (Ravot a failli oublier qu’il n’y a pas de cadavre, pas de crime, pas d’enquête à proprement parler à son sujet, et que pour tout le monde, le menuisier est toujours vivant).
- Une famille étrange, mais c’est comme ça depuis toujours, et même du temps du père et du grand-père. Ils disent être originaires d’Europe centrale, des sortes de bohémiens sédentaires, peut-être des Roms, peut-être d’authentiques cagots après tout, et un beau jour le vieux s’en va, et c’est un autre qui le remplace. Jamais d’enfants, ils n’ont pas de liens avec la population, vous savez, dans un village, c’est à l’école que les générations se soudent… Dans le temps, les alliances entre familles se jouaient là, et, pour en revenir aux maires, c’étaient des clans qui se partageaient le « pouvoir », des petites baronnies, presque. On avait cinq, dix enfants par famille, le premier né gardait la ferme et les autres se débrouillaient, aidaient, partaient, épousaient une héritière (parce qu’ici le premier pouvait être une première : les filles héritent aussi bien que les gars). Ils partaient jusqu’en Amérique pour faire le berger… Ça a commencé à changer après la guerre de 39-45, où la ferme est devenue trop petite même pour survivre et où elle est restée souvent au moins dégourdi, quand ce n’était pas au plus débile, à force de consanguinité…

- Vous ne les aimez pas beaucoup vos administrés, remarque Ravot avec un sourire…
  - Détrompez-vous. Vous savez, commissaire, pour vivre ici au début du vingtième siècle, et jusque dans les années trente, il fallait vraiment en vouloir ! On y vivait en autarcie ! Imaginez : pour faire son pain, il fallait cultiver son blé sur des pentes à trente pour cent, labourées avec une petite charrue tirée par une vache, et remonter la terre poussée vers le bas par le versoir, dans des paniers, tous les cinq ans… Et ce n’est pas par hasard que les Américains sont venus ici chercher des bergers pour apprendre à élever des moutons… Non, c’étaient des gens extraordinaires… Malheureusement, beaucoup de ceux qui sont restés ont conservé cet état d’esprit qui veut que leur bétail est le maître d’un monde qui tourne autour de lui… Et, comme je vous disais, ce ne sont pas forcément les plus malins qui sont restés… Alors qu’ils sont devenus très minoritaires, ils veulent imposer leur mode de vie fermé sur lui-même… Les habitants travaillent maintenant pour la plupart en ville ou aux environs… Même ceux qui sont d’ici depuis toujours… Il ne reste pas beaucoup de jeunes paysans, et ils sont bien obligés d’aménager leurs exploitations pour s’adapter, moderniser… Quant aux vieux… Tenez, l’histoire de la pisciculture…

- On arrive sur le plateau… interrompt le conducteur.
- Oui, arrêtez un moment, je voudrais voir à quoi ressemble le paysage, demande Ravot… 

 
Ils se sont arrêtés sur un plateau pelé, une sorte de crâne bosselé de rochers gris qui affleurent, tâchés de lichens noirs, avec quelques touffes de ronces et d’ajoncs. La maigre prairie descend dans toutes les directions, sous un vent âpre qui les accueille de ses bourrasques quand ils sortent du 4×4.

- Brrr… frissonne Ravot.
- Le mai, le joli mai… ironise le maire.

  L’adjudant, suivi du gendarme, s’engage dans un petit chemin à peine discernable au milieu de l’herbe rase :
- Par ici, on arrive derrière la maison Chrestia, mais surtout, on découvre tout le secteur.
Ils lui emboîtent le pas…  

  La pente s’accentue : on se trouve au sommet d’un vaste pré, très abrupt, qui couvre tout le flanc de la colline. Les parties vraiment trop pentues sont couvertes de bois et de broussailles, comme les lignes des ravins où s’écoulent trois sources différentes, ainsi que l’explique le maire en les désignant du doigt :
- Il y a beaucoup d’eau dans cette petite montagne… La maison Chrestia se trouve à gauche, et elle possède aussi les prairies du milieu, qui sont depuis toujours louées à la pisciculture dont vous voyez les bassins à droite. Jusqu’à ces dernières années, tout se passait bien, mais quand le fils de l’ancien maire a repris la pisciculture, il a voulu récupérer l’eau qui, paraît-il, se trouve en abondance sous la prairie du milieu. Refus du menuisier à qui le maire d’alors a fait toutes les misères possibles, relayé, quand j’ai pris la mairie, par le Conseiller en matière d’économie électorale, qui assurait que « grâce à lui », tout allait s’arranger. Résultat, le pisciculteur est tombé dans son bassin et y a laissé les deux oreilles, bouffées par les truites… Il avait besoin de développer son exploitation, le Conseiller en matière d’économie électorale avait besoin de faire mousser un dossier de « jeune agriculteur dynamique faisant face à l’immobilisme des structures » et c’en est resté là, puisqu’il n’y avait pas de solution…
- Et vous, qu’est-ce que vous en pensez ? lui demande Ravot…
Le maire a un petit rire :
- De toutes façons, la pisciculture n’est pas économiquement viable, même avec toute l’eau du monde, elle serait restée archaïque dans sa conception, et n’aurait pas disposé d’assez d’espace pour se moderniser vraiment. Je suis allé voir de la famille que j’ai au Canada, et on m’en a montré, des piscicultures !!! C’est autre chose, croyez-moi !!! De plus les sondages qui ont été réalisés « à titre exploratoire aux frais de la Communauté Européenne » n’ont trouvé qu’une eau tiède, très minéralisée, et impropre à la consommation, j’ai vu les rapports d’expertise. Non, c’était un moyen de s’accaparer les terres de la maison Chrestia… Comme le dit l’adjudant, une ploucocratie… Ils sont sur le point de recommencer avec une porcherie industrielle… Mais le Conseiller en matière d’économie électorale vise la députation, alors, il lui faut des dossiers, et selon le vent politique du moment, il sera pour ou contre, je sais qu’il a déjà développé les deux argumentaires…

  Tout en écoutant les explications du maire, Ravot regarde, cherche… Voyons, la maison est là, le menuisier goum a été tué pratiquement sur le seuil, la lisière des bois se trouve… disons à cinquante mètres… L’archer devait se trouver à l’entrée de ce petit chemin que l’on voit déboucher, sous le grand chêne noir. Même sans feuilles, avec ses paquets de neige, le taillis, vu d’en haut semble être suffisamment épais pour le dissimuler… La route n’est pas loin… Il a pu arriver et repartir sans être aperçu… Il faudra suggérer à Victor de placer une sentinelle à cet endroit…

  - Je voulais vous dire, reprend Ravot, à propos de Luis… je soupçonne la patte des Écolocroques. Mais il est impératif que vous gardiez cette information secrète. Il semblerait qu’ils tentent un retour, sous une forme que j’ignore encore… Mais à coup sûr, il va se passer quelque chose. Et cet endroit est pour eux un point sensible, même si je ne sais pas pourquoi. Ce dont je suis certain, c’est que le menuisier n’a rien à voir avec eux, mais qu’il pourrait leur servir de cible : souvenez-vous, au tout début de l’affaire, de l’incident de la pisciculture, dont vous avez parlé, Monsieur le maire. Cette histoire du pisciculteur tombé dans son bassin a été revendiquée par les Écolocroques comme constituant l’une de leurs « actions ». En lisant le dossier, j’ai eu l’impression que le Conseiller en matière d’économie électorale aurait pu jouer un double jeu dans l’affaire… Pourquoi ? Mystère… Mais je vous demanderai de rester vigilant et de me signaler tout va-et-vient qui vous semblera anormal… J’ai vu ce que je voulais voir, il est inutile de déranger ces braves gens. Je sais que je peux compter sur vous et c’est ce que j’ai appris de plus important… Je vous remercie, faisons demi-tour…

- Alors, une surveillance discrète des abords… Une patrouille sur la route et dans les bois ? demande l’adjudant.
- Ce sera parfait. Mais ne les dérangez pas. Et vous, Monsieur le maire, si vous entendez des rumeurs anormales…
- Je n’y manquerai pas…
- Quant à vous, Le Dentec, je pense qu’il est inutile de vous confirmer la consigne de secret absolu vis-à-vis de vos collègues, que j’avertirai personnellement du cadre de leur mission bien sûr, mais, aussi, et j’en suis désolé, vis-à-vis de votre famille elle-même, reprend l’adjudant à l’intention du chauffeur.
- Entendu, compris, m’n’ adjudant ! Botus et mouche cousue ! confirme Le Dentec, qui, en fervent tintinolâtre ne manquerait pour rien au monde le plaisir de placer cette citation fondamentale.
 

LE PEUPLE GOUM

Les Goums : les ”Humains”. Habitants de la Marée au Petit Port anciennement appelée Agotchilho. C’est le nom qu’ils se donnent. Ils sont appelés Chochos ou Cascarots par les ”étrangers”. Ce surnom moqueur vient de chochoa (basque) = le merle, l’imbécile, le sot. C’est probablement eux qui étaient appelés les ”cagots” au Moyen-Age. Ils parlent une langue très particulière, à coup sûr non indo-européenne. C’est pourquoi quelques racines basques (ou hongroises, ou finnoises) peuvent surgir ici ou là.

Nous les découvrons dans leur vie étrange, d’abord tels qu’ils ont été exploités par les Pouyagoumyôs, ce qui en goum veut dire ”Ceux qui sont derrière la porte de fer”, les Numéros et leurs sbires, qui ont utilisé leurs talents de mineurs pour construire leurs bases secrètes.

Amaïa, la “NOUVELLE MERE“, va s’allier aux héros de cette histoire jusqu’à en devenir elle-même l’une des héroïnes (épisode 36) (lien).

Dans l’épisode 40 “NEANDERTAL” (lien), elle révèle bon nombre de leurs particularités, spécialement LE problème de stérilité qui les frappe, mais aussi l’incroyable richesse de leur Mémoire traditionnelle et leur science des drogues diverses :

Dans l’épisode 43 “LE MONDE DES GOUMS” (lien), nous apprenons d’où ils tirent l’énergie qui fait leur force et comment ils ont été manipulés par les nazis. Nous faisons la connaissance des Itzals, des Gardiennes et de leur arme redoutable, et nous commençons à comprendre les liens étranges qui les attachent au Grand Crabe Ôoumloc, que nous voyons à l’oeuvre dans l’épisode 65 : LA MALEDICTION D’ÔOUMLOC
.
 

Dans l’épisode 93 “RAVOT CHEZ LES GOUMS“(lien), nous apprenons, avec le commissaire Ravot, quelques éléments intéressants de l’histoire des autres peuples néandertaliens qui ont vécu en Europe.


Dans l’épisode 97, nous assistons à d’émouvantes FUNÉRAILLES GOUMS.
Nous y découvrons également une étonnante photo de Rébéquée, fille d’Amaïa, que Tijules appelle « Isœu »

Dans l’épisode 131 « LE JUGEMENT D’ÔOUMLOC » (lien), nous voyons le Grand Crabe épargner une Amazone meurtrière.

Ce qui n’est plus le cas dans l’épisode 164 « ENLEVÉ PAR LE CRABE », où Arthur est « enlevé ». Nous apprenons comment Ôoumloc a montré aux Goums la manière d’exploiter les clathrates de méthane d’où ils tirent leurs ressources énergétiques.

Le clan des Goums que l’on croyait perdu, celui des Ours, sera miraculeusement retrouvé (P3C2E35). Ce qui sauvera peut-être l’espèce ?

Le Rut du Moine semble le confirmer (P3C2E49, P3C2E50, P3C2E51)

DE LA COMPTINE À LA SOURCE DU RADON / P1C2E9

P1C2E9 (Partie 1 / Chapitre 2 / Episode 9)

 
DE LA COMPTINE À LA SOURCE DU RADON  / P1C2E9

  C’est l’histoire où Béatrace accompagne Arthur et Eusèbe Malfort dans leur expédition souterraine et où ils découvrent le plaisir des comptines et la source du radon.


Mardi 19 avril
5 heures
Saint Tignous sur Nivette

  Béatrace est levée depuis quatre heures du matin. Elle a très mal dormi. Elle est excitée comme une puce. Elle a pris quatre cafés. Elle est passée au Matois où elle a repris un café.

En sortant du Matois, elle fait ronfler la Deuche, traverse la ville comme un éclair tintinnabulant, se faufile entre les fourgons de livraison qui encombrent la cour de

la Lanterne et se précipite dans l’escalier. Pas possible, ils ont dormi là ! Sont tous dans le bureau. D’ailleurs, la porte est ouverte.
- Je suis en retard ? s’inquiète-t-elle ?
- Pas plus qu’hier répond le Dragon qu’il va falloir rebaptiser s’il continue de sourire à chaque apparition de Béatrace.
Bon, c’est vrai qu’elle a la frisure particulièrement vaillante pour ce petit matin, mais elle a fait dans la tenue de combat plutôt sobre, droit venue des surplus américains. Juste un ceinturon vert fluo à la taille sur la veste camouflée pour faire ressortir ses avantages, quoi, faut rester femme, n’est-ce pas ?

  - Allez, on y va, enchaîne Arthur pour dissiper un moment de perplexité. Mon père m’a montré vos informations relatives au monument aux morts. Il se pourrait qu’on trouve la raison de tout cela dans nos archives…

  N’empêche, Eusèbe reste un peu bougon, malgré les clins d’œil de Jeanne. C’est vrai que de partager LE secret de la famille avec cette fille mal dégrossie ne l’enchante pas.

 

De son côté, bien sûr, Béatrace bave des ronds de chapeau dans l’aventure (Ah dis donc quand je raconterai ça à Rébéquée, à Jules et à Victor !!!) et elle bout d’impatience.
  - Jeanne, tu assures la permanence, la ligne est rétablie.

Eusèbe Malfort part en tête du groupe et tout le monde prend l’ascenseur : premier sous-sol, l’imprimerie, deuxième sous-sol, archives, locaux techniques, suivez le guide !
Au fond, la porte de communication entre les caves de l’immeuble et celle de la petite maison.
  Avant de l’ouvrir, pour dire ce qu’il a sur le coeur, et parce qu’un pet retenu fait un abcès au trou du cul, Eusèbe a regardé Béatrace bien en face :
- Toi, ma fille, si tu racontes à qui que ce soit ce que tu vas voir, je te fais brouter tes poils de moustache jusqu’aux racines de tes poils de cul. Vu ? C’est du secret de famille, personnel et tout. (C’est vrai qu’il a pas l’air commode quand il la fait Gabin, se dit Béatrace du coup un peu pâle, encore qu’excitée comme la jument que le taon pique sous la queue.)
- Elle ne dira rien, papa, je lui fais confiance : il y va de la vie de ses amis. Et peut-être bien du salut du monde. On n’en est plus aux secrets de famille…
- Tu as raison, mais vaut mieux qu’elle sache où elle met les pieds.
- Je vous le jure !!! Je ne dirai rien ! Je serai muette comme un tombereau.
Et elle crache par terre un GGG (gros glaviot gras) censé sceller un pacte à la vie à la mort, si j’mens j’vais en enfer, et sur lequel elle tend la main avec le geste solennel qu’elle assimile au serment de la
 Victoire de Samothrace, avant de l’écraser d’une semelle décidée autant qu’hygiénique.

Ce qui sidèrerait le père autant que le fils s’ils n’avaient pas d’autres préoccupations et s’ils n’avaient pas déjà tourné le dos.

  Ils ont franchi la porte de la cave, louvoyé entre les déblais accumulés par Arthur, et sont entrés dans le souterrain, lampe de poche en main.
Béatrace suit comme elle peut.

Eusèbe soulève le caillou qui cache l’interrupteur, au dixième mètre après l’éboulement, et ouvre la porte camouflée qu’il a ménagée dans un recoin. La lumière de la pièce où il a rangé ses archives inonde alors la galerie.

  Pièce sombre dont la voûte est taillée dans la masse du rocher brun jaune, aux murs couverts de casiers chargés de dossiers. Des caisses ici et là. Une table de bois blanc. Quatre chaises. Au fond, sur un chevalet, un plan de la ville et de ses environs punaisé sur un contre-plaqué.
C’est ce plan qu’Eusèbe est venu voir.
- Donne-moi le calque, demande-t-il à Arthur.
Celui-ci sort un rouleau d’un casier et déroule un calque tracé à la main.
- C’est le relevé que nous avons effectué des galeries souterraines. Regardez, dit-il à Béatrace et à Arthur en montrant l’emplacement du monument aux morts, il y a une salle juste dessous. J’en étais sûr, je voulais juste vérifier. Prenez des torches, on va aller voir !

- Pourtant ils ont fait des sondages, remarque Béatrace. Ils n’ont pas trouvé de cavité…
- Les galeries sont profondes à cet endroit. Ils n’ont pas dû forer très loin, explique Arthur qui ajoute qu’ils feraient bien de prendre quelques précautions avant de s’aventurer là-dedans.
Et il ouvre l’une des caisses : mitraillettes Sten de la dernière guerre avec leurs chargeurs, grenades, pistolets Luger « pris sur l’ennemi »… Des souvenirs, quoi.
- Vous savez vous en servir ? demande-t-il à Béatrace
- Ben, pas trop, à part à la fête foraine…
- Alors vous porterez la musette.
Et il lui tend une musette de toile kaki (d’époque !) qu’il remplit d’ « ananas », de paquets rectangulaires, et de rouleaux qui ressemblent à de la corde…
- C’est quoi ça ? demande Béatrace
- Grenades, plastic, détonateurs, mèches lentes… répond Eusèbe, comme si cela allait de soi.
- Mais vous voulez nous faire sauter ? s’inquiète Béatrace.
- Nous, non. Mais si une galerie est murée, ça pourra servir, enchaîne Arthur.
Décidément, Béatrace est à la fête ! Elle cambre un buste martial (et rebondi, quoique pas assez à son goût), musette à l’épaule et en avant, marche petit soldat ! Tout juste si elle ne salue pas !
 
La galerie est sombre et s’enfonce selon une pente régulière. Son étroitesse les force à progresser en file indienne, les deux Malfort, Eusèbe devant, encadrent Béatrace. La voûte est basse. Ils doivent se pencher alors qu’elle reste droite, ce qui fait qu’elle sent avec des frissons le souffle d’Arthur tout près de son cou. 

  Mais. Bon. On n’est pas là pour rigoler.
 
Deux bifurcations. Eusèbe se dirige sans hésitation. Un rond-point, petite salle où débouchent cinq ou six galeries. Là encore, pas d’hésitation.
- C’est un labyrinthe ! s’étonne Béatrace.
- En effet, répond Eusèbe sans interrompre sa marche éclairée par une puissante torche électrique. Notre famille l’explore depuis quatre générations et personne ne sait qui l’a creusé. On dit que ce serait le travail des cagots. Vous êtes la première étrangère à la famille à y pénétrer : officiellement, c’est effondré… Mais… On devrait arriver dans cette salle sous le monument…

  Impasse. Un mur. Comme si la galerie s’interrompait.

- Une impasse? demande Béatrace.
Arthur est passé devant elle et examine la paroi avec son père dans le faisceau rapproché de la lampe :
- Non, ce n’est pas une impasse…
- Vous êtes sûrs de ne pas vous être trompés de galerie ?
- Oui, répondent-ils en chœur.
- Et la salle est derrière ce mur. Elle a été murée, enchaîne Eusèbe sans l’ombre d’une hésitation.
- Mais ce n’est pas un mur…
- Si, reprend Arthur. Un mur camouflé en paroi brute d’origine. Et c’est très bien fait. Si on ne connaissait pas aussi bien les lieux, on y croirait,  mais là, il n’y a pas de doute.

Il pose la mitraillette qu’il tenait sous son bras et sort un canif de sa poche, gratte la paroi tandis que son père l’éclaire en hochant la tête… Des écailles de poussière : le même schiste argileux marron clair, aussi tendre que celui de la paroi à laquelle il se raccorde par un joint infime. Des pierres ajustées avec précision, aux joints invisibles, camouflés dans les lignes des feuillets du schiste et qui laissent une impression de continuité. Comme si la galerie s’était arrêtée là, avec des effets d’arrondi.
- C’est récent. Je dirais que ça date de quelques années. Ils ont dû s’apercevoir que l’on venait ici de temps en temps et fermer les lieux. C’est sans doute pour ça qu’ils ont fait tomber l’entrée du passage.
- Heureusement qu’ils n’ont pas trouvé mes archives ! s’écrie Eusèbe
- S’ils les avaient trouvées, qu’auraient-ils fait ? lui demande Arthur.
- Mais de qui parlez-vous ?
- De ceux qui ont bâti ce mur, et qui ne tiennent pas à ce que nous les trouvions. Ils ont dû s’arrêter à l’éboulement de l’entrée… doivent pas être très malins… répond Eusèbe comme pour lui-même. Je me demande…
- On le pétarde ? l’interrompt Arthur.
- On le pétarde ! enchaîne son père. Donne-moi le plastic.
- Attends, je vais essayer de creuser, la pierre est tendre…
Avec son canif il creuse entre la paroi et la pierre qui s’y appuie. Une cavité vite dégagée vite élargie, car derrière le parement de la première pierre, soigneusement disposée mais pas très épaisse, le blocage est facile à démonter.
 - On pourrait presque passer comme ça…
Mais derrière le blocage apparaît une paroi de béton…
- Le plastic, vite…
Eusèbe s’est tourné vers Béatrace qui tient toujours sa musette…
- Oui, voilà…
Du coup, elle réalise qu’elle transporte des explosifs et elle tend le sac avec un retrait craintif de tout le corps.
- N’ayez pas peur, ça n’explose pas tout seul.
- N’empêche… (elle en frémit des genoux dans son pantalon léopard étroit).
Rapidement, le pain de plastic est mis en place au fond du trou qu’Arthur a creusé dans le mur. Un détonateur, une mèche.
- Tu as du feu ? demande Arthur à son père.
- Tu m’as fait arrêter de fumer bougre de fils de… !
- Moi j’en ai…
Et elle extrait son briquet de secours de la petite poche adéquate du pantalon. Le briquet qu’elle gardait pour les pétards de l’amant secret (l’ex-amant secret… au fait comment c’était son nom ?) qui fume, lui, pas elle, et qui pour une fois sert à quelque chose (le briquet).

Arthur allume la mèche.
- Aux abris ! s’écrie le père en repartant vers la salle rond-point.
- Mais… ça va exploser !!! s’écrie Béatrace affolée.
- Oui, vite ! Et Arthur la pousse à la suite d’Eusèbe qui a pris de l’avance.
Elle couine un peu alors qu’il la pousse entre les épaules, derrière la lumière que tient Eusèbe.
- Venez, dans l’autre galerie !

Eusèbe a pris la première à droite dans la salle du rond point pour échapper au souffle de l’explosion et il s’est accroupi, les mains sur les oreilles. Arthur reste debout et Béatrace toujours affolée, se glisse derrière son dos.
(Ce type est un vrai mur, pense-t-elle in petto en se collant à lui, ce qui lui fait prendre conscience de son excitation parce que ses petits seins pointus sont tout durs et qu’elle les frotte contre son dos musclé par un réflexe qui la rend (presque) confuse en pensant à la comptine …)

Boum ! Ça pète. Très gros bruit, nuage de poussière en rafale qui les aveugle, rend presque imperceptible la lumière de la torche, fait reculer un peu Arthur qui du coup presse plus fort son dos sur Béatrace qui couine derechef…

(… la comptine : Une poule contre un mur qui s’y frotte ses seins durs… (par réflexe, elle referme ses bras autour de la taille d’Arthur qui, par réflexe lui prend les poignets et lui descend les mains un poil plus bas où par réflexe elle referme les mains…) tifroti, tifrota, le gros bâton que voilà !) … et se serre, ou serre, s’accroche à ce qu’elle peut pour se protéger et de toutes façons il fait si sombre que personne ne peut la voir rougir, impressionnée par ses découvertes mais en même temps, l’idée de la comptine et la commotion de l’explosion font qu’elle se met à rire en disant :
- Une poule contre un mur…
et puis elle tousse à cause de la poussière, mais la toux les a séparés et Arthur lui fait face, éclairé du dessous par la torche posée à terre et dont la lumière émerge de la grisaille, ce qui fait que le relief, éclairé du dessous…

Mais déjà Eusèbe se relève et repart vers l’autre galerie avec un cri de Sioux parce que lui, il retrouve les émotions de sa jeunesse alors qu’Arthur est tout surpris (et amusé) d’avoir du mal à marcher, (vu son réflexe qui ne se détend que progressivement) face à Béatrace qui le regarde en rigolant pour finir sa comptine :
- … contre un mur, qui s’y frotte ses seins durs, tifroti, tifrota, le gros bâton que voilà !
Ce qui génère un double éclat de rire avant qu’ils ne partent sur les traces d’Eusèbe, Arthur qui n’y comprend rien sinon que cette fille à moustaches est invraisemblable et qu’elle l’a bel et bien fait bander illico presto comme un âne, et Béatrace, toute allumée, qui court derrière, essuie ses moustaches poussiéreuses et les larmes de rire qui coulent sur ses joues.
 
Le mur est tombé.

Derrière, l’endroit où Eusèbe promène le faisceau de sa lampe semble vide de prime abord.
Arthur et Béatrace ont repris leur sérieux. 

  C’est vrai quoi, on n’est pas là pour rigoler.
 
Ils pénètrent par la brèche : le lieu est vaste, formé de plusieurs voûtes accolées avec des piliers ici et là, réservés dans la pierre. Plutôt un entrepôt. Le fond reste dans l’obscurité.
- Ça a été agrandi, remarque Eusèbe. Si je me souviens bien, c’était à peine plus grand que mes archives. Il n’y avait qu’une travée.
- Et c’est la première fois que j’y vois des rails, observe Arthur qui bien sûr avait déjà accompagné son père dans les lieux.
- Regardez, ils vont à ce portail… et là, au fond… appelle Béatrace qui caracole en montrant une forme, un engin dans la pénombre…
- Un locotracteur à voie étroite. Comme dans les mines…
Arthur saute à bord de l’engin, sorte de parallélépipède métallique sans siège, avec seulement un emplacement libre pour un conducteur debout derrière un pupitre équipé de quelques manettes. Pas de cabine bien sûr. L’engin est attelé, juste derrière le poste de conduite, d’un bras de charge télescopique monté sur une plate-forme destinée à recevoir des objets longs et lourds, certainement cylindriques, à en juger par les supports en berceaux qui s’y trouvent.

- On dirait un tramway, comme ceux que je prenais pour aller à l’école ! Ce que je pouvais admirer le wattman !
Debout au poste de conduite, il tripote un moment les boutons et manettes de commande, bascule un interrupteur. Un ronflement indique que l’engin répond à ses sollicitations :
- Ça marche sur batteries, il est prêt à partir !

Il coupe le contact et descend rejoindre son père et Béatrace.
- Les rails sont brillants, ils ont servi il n’y a pas longtemps. Regardez, il est branché ! remarque-t-elle en faisant le tour et en se glissant entre le mur et l’engin, reliés par un gros câble électrique.
- C’est sûrement pour recharger les batteries, ajoute Arthur.
  Ils suivent les rails et se retrouvent tous les trois devant le large portail de fer, hermétique, épais, lourd, monté sur des glissières massives et fermé d’une grosse serrure.
- En tout cas, ça ne date pas de la guerre, observe Eusèbe qui lève la tête et dirige le faisceau de sa lampe vers le plafond, et cet éclairage non plus, ni ces conduits de ventilation… (il montre des tubes fluorescents et des ouvertures grillagées manifestement très récents). On a stocké ici des choses bizarres. Et sous le monument aux morts. Si ça tombe… mais c’est facile à vérifier…
- Vérifier quoi, demande Arthur qui connaît les réflexions à haute voix de son père.
- J’ai des fumigènes dans mes archives. Il faudrait quelqu’un là haut près du monument aux morts : on percute un fumigène ici en bas et la fumée doit sortir par là…
- Génial !! enchaîne Béatrace que ses nouvelles découvertes ont dopée. Y’a qu’à remonter, et…
- Moi je vais chercher les fumigènes, tranche Eusèbe. Vous deux, vous remontez et Arthur envoie quelqu’un au monument aux morts. Les portables ne passeront pas ici, mais je peux appeler Jeanne depuis les archives. Lorsque tu auras envoyé quelqu’un au monument, tu redescendras m’aider et Béatrace… c’est bien ça, Béatrace ? (Comme si tu l’avais oublié, se pense-t-elle en confirmant d’un hochement de tête) Béatrace restera là haut pour faire la liaison …
- Pas d’accord ! s’écrie Béatrace (qui après coup n’en revient pas de son audace, pas plus d’ailleurs qu’Eusèbe qui, depuis trente ans n’a pas entendu une telle insolence et qui en reste baba au point de ne pas réagir). Pas d’accord : le Dragon, pardon, M’me Marty, Jeanne, enfin, vous voyez qui, sera bien plus capable que moi de faire la liaison, moi, je reste en bas. Pour vous aider… !
- Mais… objecte Arthur …
- Mais ? elle le regarde en face, l’oeil flamboyant, moustache en bataille et buste brandi, ce qui lui arrache un rire qui laisse pour le coup le papa pantois.
- D’accord, je me rends !!
- Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
- T’inquiète papa, c’est vrai que M’me Marty sera plus efficace. On l’appelle des archives pour qu’elle envoie quelqu’un au monument aux morts. Pendant ce temps là, on revient ici pour percuter le fumigène, et puis on retourne aux archives pour attendre son appel. Il vaut mieux rester ensemble, des fois qu’on ait de la visite…
- Au fait, reprend Béatrace, vous trouvez normal que personne ne nous ait entendus ? Entre le plastic et nos discussions, on n’a pas fait dans la dentelle…
Ça a jeté un froid, et le nez des mitraillettes s’est redressé du coup, et puis comme par un haussement d’épaules collectif, ils sont ressortis par la brèche du mur.
 
Le chemin du retour vers la salle des archives, c’est le même, sauf que ça monte.
Béatrace s’essouffle un peu derrière Arthur dont les grandes jambes suivent celles non moins grandes d’Eusèbe qui a retrouvé la pêche de ses vingt ans et qui aussitôt arrivé aux archives replonge dans ses coffres d’où il extrait quelques fumigènes.
- Allez-y, enjoint-il à Arthur et Béatrace en leur tendant deux petits cylindres métalliques, Je reste ici pour prévenir Jeanne et pour attendre le résultat. Tu as raison, Arthur, il vaut mieux que vous soyez deux au cas où…

Le retour vers la caverne, ça descend de nouveau… Mais ils ne sont plus que deux… Comment dire ? Une certaine gène ?
- Je… Excusez-moi … pour tout à l’heure… souffle Béatrace.
C’est si incongru qu’Arthur éclate de nouveau de rire, la prend dans ses bras d’autorité et lui roule la pelle du siècle. Quand il la relâche, essoufflée et suffoquée, il lui glisse à l’oreille :
- On règlera ça plus tard.
Et il retire un poil de moustache qui est resté coincé entre deux de ses incisives.

  Quelques instants plus tard, le téléphone sonne dans la salle des archives secrètes où ils sont de nouveau réunis : le correspondant envoyé au monument aux morts voit nettement de la fumée sortir par la bouche du Poilu qui, avec un cri silencieux, tend vers le ciel la palme de bronze du martyre de 14-18.