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DANS LE SILENCE ET LE RESPECT / P3C1E18

P3C1E18 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 18)

  N°163 / DANS LE SILENCE ET LE RESPECT / P3C1E18

 
C’est l’histoire où Amaïa convoque Ôoumloc et où il se prépare quelque chose de terrible.  

 
Vendredi 10 juin
15 heures
Agotchilho

  Le battement, plus lent qu’à l’ordinaire, lorsqu’il se passe quelque chose…

  Après le départ des policiers et d’Amaïa, qui les a suivis de près, les Malfort se sont retrouvés entre eux. Nouye, à qui la Mère les a confiés, les a conduits vers la grande salle que Rébéquée appelle le Temple : c’est bien sûr de là que provient le battement sourd qui résonne depuis le matin, lent et obstiné.

  En s’en approchant, ils ont distingué sur le fond grave des notes profondes, une sorte de grattement rythmique plus aigu, qu’ils n’avaient encore jamais entendu et qui ne portait pas jusqu’au bureau N°1 où ils se trouvaient.

  Avant d’entrer dans la salle, Nouye leur a demandé de « prendre le vêtement goum ». Sans discuter, les femmes se sont déshabillées, et les hommes ont revêtu les sacs-ponchos, de rigueur, qu’elle leur a tendus.

 
Béatrace, très pâle, porte Tijules sur sa poitrine. Amaïa lui a longuement parlé lorsqu’elle s’est éveillée, dans le secret de sa chambre, en la serrant longuement dans ses bras nus, accompagnée des gazouillis légers et tendres de Tijules, heureux de cette exceptionnelle double tendresse. 

  Elle ne dit rien à personne, répond par des gestes vagues, des baisers distraits, aux caresses de ses amis, concentrée semble-t-il sur une tâche intime et grave, qu’elle ne peut partager.
 
Amaïa leur a fait signe de la laisser seule, et personne ne lui a parlé. 

  Chacun s’est contenté d’une caresse, d’une étreinte rapide et discrète, pour ne pas risquer d’ébranler le fragile équilibre dans lequel elle se maintient au prix d’un énorme effort de volonté.

  La salle est différente de ce qu’ils ont déjà vu : pas de foule. Des groupes de femmes assises en tailleur, silencieux et disposés en cercle, où Rébéquée retrouve avec quelque surprise, la disposition des Mains de la Mémoire (P1C2E14). Chacun des groupes est centré sur une femme, âgée le plus souvent, qui frotte sur le sol une pierre sonore, en une note claire, sur un mode rythmique décalé de celui des tambours.
 
Il fait plus sombre aussi. Les torchères de gaz fument dans la dentelle lumineuse des pierres que leur manque de force ne porte pas au blanc, mais laisse rougeoyer avec des tons de braise. 

  La pénombre leur cache les participants dispersés sous la voûte. Et Rébéquée observe que les lourds madriers qui font sonner la pierre contre laquelle ils cognent sont entourés de peaux qui en matent les coups…

  Sur le trône du centre, assise devant la mare, Amaïa, impassible, attend. Sur ses genoux serrés est assise sa fille. 

 
Elle tient à la main une longue pierre noire,  comme un croissant de lune en lumière inversée, luisante, et polie avec soin, comme on tiendrait un sceptre.

  Sur un signe de Nouye, Clèm est allée s’asseoir à gauche de la Mère, qui lui a tendu sa fille. Clèm l’a prise dans ses bras, et en s’asseyant, l’a calée contre son ventre rebondi et sur ses seins gonflés.

  Puis, Nouye a montré l’autre siège à Béatrace qui, le regard perdu, s’est assise à son tour.

  Sans un mot, les enfants se regardent. Ils se connaissent bien. La fille d’Amaïa est plus âgée d’un an et commence à apprendre la Mémoire de son siècle. Sa mère enceinte de nouveau, ne peut plus la nourrir de son lait, mais elle tête encore une ou l’autre nourrice, et par tendre habitude, elle essaie de sucer les seins de Clèm qui sourit en lui caressant les frisettes. De son côté Tijules « se branche » avec sérieux et s’endort de bonheur.

  Les autres, dont Rébéquée qui soutient son Hélène, Victor, Eusèbe et Jeanne, restent auprès de Nouye, debout et en retrait à l’arrière des trônes.

  Amaïa s’est levée.

 
Les tambours voilés se sont tus et les pierres sonores ont cessé de frotter sur les dalles du sol.

  Elle a posé la longue pierre brillante sur le siège où elle était assise et y a ramassé une plaque d’ardoise percée fixée au bout d’un fil.

« Le rhombe », a pensé Rébéquée… L’image de la Vieille Mère… Jules… Sa gorge se noue : « Me voici devant tous… » (P1C1E18).

  Mais la pierre tournoie… Le ronflement rythmique se déploie sous les voûtes, dans le geste aérien d’Amaïa au-dessus de sa tête. À chacun de ses tours, le ronflement s’éclaire, un bref instant… Un lourd vrombissement, sourd, épais, lointain, issu de l’air opaque où rouillent les torchères…

  La mare a frissonné… Une seconde durant, Rébéquée a fermé les yeux, pour, les rouvrant, ne plus voir que les reflets sombres aux irisations rouges de la carapace en train d’émerger lentement et les deux pédoncules où veillent des yeux minéraux… 

 
Les pinces rampent sur le sable noir, ouvertes au bout de leurs bras écartés, en un geste d’attente, ou d’accueil, mais sans menace, tout simplement posées, avec abandon, sur la pente douce de l’arène, face aux trônes de pierre, face à la Mère dont l’ample geste maintient dans la conque du Temple, le ronflement d’accueil. 

  Elle a lâché le rhombe, et la pierre a filé, dans l’ombre de la voûte, avec un sifflement… 

  Un claquement lointain témoigne de sa chute.

 
Le silence…

  Une très vieille femme, qui se trouvait assise au centre de la Main la plus proche, s’est levée, brandissant la pierre sonore qu’elle frottait sur le sol. Nue, flétrie, mais le regard brûlant au fond creusé de ses orbites épaisses, elle est venue debout derrière la murette qui sépare la salle de l’espace de la mare, derrière le Crabe. Elle porte au cou la plaque d’ardoise gravée que Rébéquée a vue à celles qui siègent dans la Salle de Mémoire (P1C2E14). La femme s’est lancée dans une longue phrase modulée à l’extrême, en mouillant les syllabes, tout en levant les bras, dans un geste d’offrande, puis elle s’est inclinée mais sans lâcher sa pierre. Elle a articulé deux mots, nettement, clairement, et puis elle s’est tue et a croisé les bras.

  Une autre alors s’est levée. A son tour, elle a déclamé une phrase de présentation, solennelle et grave, puis elle s’est inclinée et a dit : « Goum Onoruame ».

  Une autre l’a suivie, et Nouye a traduit, chuchoté, à l’oreille de Jeanne :
- « Je porte la Mémoire de la Quinzième Main. En mon temps a vécu Guüéniou, qui fut Mère lorsque les Grands Mammouths nous donnèrent leur peau, conduits par ceux du clan des Goums qui sont venus de l’Est »… Et puis elle salue « Goum Onoruame », qui a créé le monde aux dires des premiers hommes… 

 
Et les femmes se succèdent, énumérant ainsi les titres des deux cent mille ans de la Mémoire des Goums…

  Et lorsque les vingt Mains se trouvent ainsi debout, Jeanne, qui ne s’était dévêtue qu’avec la réticence pudique de son âge, sent Nouye derrière elle, qui la pousse dans le dos :
- Il faut que tu présentes qui tu es, qui vous êtes…

  Affolée, elle sent les regards de toute cette Mémoire chargée de tout son poids qui se tendent vers elle, sent les yeux d’Amaïa, confiants, qui la soutiennent, se surprend à marcher, nue, flétrie, elle aussi, certes, mais guère plus que les deux cent mille ans dressés, là, devant elle, et elle se présente, à côté des vingt autres. 

 
Comme les autres, elle lève les bras, sa gorge se dénoue :
- Je porte ma mémoire avec celle des Hommes et je ne suis que Jeanne cependant. Et de toute ma vie, j’aurai aimé un homme.

  Et puis elle s’incline :
 - « Goum Onoruame ».

  Elle reste là, dans le silence et le respect.
 

LES DISTRACTIONS DES PRISONNIERS / P1C1E16

P1C1E16 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 16)

 
LES DISTRACTIONS DES PRISONNIERS  / P1C1E16

  
C’est l’histoire où Jules expose sa théorie saoûlométrique à Rébéquée, très occupée par Hélène.


Jeudi 14 avril
Depuis 10 heures
Agotchilho

 
Etrange journée que celle-là.

Après un éveil un peu lourd, chacun a fait une toilette machinale et on s’est assis autour de la table.
Un Chocho baragouinant leur a fait passer des écuelles par le guichet resté ouvert. Ils ont mangé. Machinalement… Rébéquée a bien trouvé anormale cette torpeur où ils semblent avoir sombré si facilement. 

 
Jules y voit une vague ressemblance avec un début de ce qu’il appelle la « cuite lucide ». Et d’étaler une typologie savante de la cuite, depuis la cuite noire qui vous allonge dans les caniveaux de l’inconscience, jusqu’à la cuite féroce qui vous rend agressif et violent, en passant par la cuite dépressive, la cuite bavarde, la cuite lyrique, qui prolonge la précédente et au cours de laquelle ressurgissent tous les poèmes jamais lus en une interminable logorrhée déclamatoire, la cuite prostrée, la cuite larmoyante, la cuite errante, la cuite sensuelle ou bandante, la cuite crapuleuse, la cuite dégueulante, la cuite dégueulasse, où on se fait dessus, la cuite rigolote, la cuite que je m’en fous, la cuite du siècle, la cuite marécageuse, la cuite ravie, la cuite paumée, la cuite flageolante, etc.… typologie que les filles suivent avec l’intérêt profond d’élèves de douze ans pour une conférence « Connaissance du Monde » sur le Jütland danois au 18ème siècle.

La cuite lucide, donc est celle au cours de laquelle vous êtes certain de savoir et d’avoir raison. Elle peut être consécutive, bien sûr, à une absorption massive de whisky (Jules pense toujours en termes d’UW, soit Unité Whisky, qui constitue sa boisson de base ; pour lui la cuite lucide débute à quatre UW soit quatre verres bien tassés), mais il affirme l’avoir rencontrée chez de sobres curés de tout poil et de toute obédience, chez divers hommes politiques en démarchage professionnel, chez les militants desdits, Naris et écolos en particulier, quand ils se mettent à croire au discours professionnel des précédents, chez des commerçants pressés de se remplir les poches, maquignons divers au sourire large et aux doigts crochus, mais toujours liée à une suffisance dangereuse pour celui qui y succombe comme pour celui qui s’y trouve confronté…

  Rébéquée, tout en l’approuvant de manière systématique, de la voix, de la mimique et du sourire, expose de son côté sa vie et ses malheurs à Hélène, depuis l’abandon de son amie Michelle, au Canada (c’était bien le Canada, mais tu sais, les souvenirs, c’est dur) (oui, tu sais), jusqu’à la recette du vin de prunes qu’elle se promet de lui faire goûter lorsqu’elle viendra la voir dans son petit appartement de Saint Tignous sur Nivette (mais si, tu verras, on va s’en sortir, je t’aiderai, non, ce n’est pas fini, tu sais, Hector, il t’a peut-être larguée après tout ; une fille mignonne comme toi, si c’est pas malheureux, non, je ne dis pas du mal d’Hector, ne pleure pas, viens dans mes bras ma douce, comme ça, oui… Oui, Jules, tu as bien raison, tous des salauds… Oui, bien sûr, je parle des hommes en général et des Chochos en particulier, pas d’Hector… Attends, je vais faire pipi, regardez pas)…

  Hélène, entre deux crises de larmes se blottit contre Rébéquée (qui trouve tout naturel de caresser gentiment ses jolis petits seins ronds sous la tunique commodément ouverte sur les côtés), en lui racontant sa vie à la boulangerie, son papa qui travaille dur, sa douce maman, (c’est vrai qu’elle a l’air douce, lui dit Rébéquée fort préoccupée par les petits frisons de son mignon triangle), son papa qui cherche à comprendre les Chochos, surpris parce qu’ils refusent de travailler en dehors de la Marée au Petit Port, qui cherche à comprendre, et le jour où il part à la pêche sur un bateau Chocho, tout content de faire un peu mieux connaissance, et puis le soir où il ne revient pas, le drame terrible (une vague, il est passé par-dessus bord, coulé à pic, pas retrouvé, les courants), la maman qui reprend le travail pour l’élever, elle, Hélène, sa maman qui embauche Hector comme mitron, Hector si gentil, si tendre avec elle, qui travaille dur aussi, et maintenant… et maintenant…

  Toute la journée dans cette torpeur étrange entretenue, ils s’en rendent presque  compte, mais pas assez pour réagir, par ces repas de bouillie qu’on leur apporte régulièrement… Pas mauvaise la bouillie… Le temps ne veut pas dire grand-chose, il n’y a pas de jour ici, dans cette cave tiède, le temps ne veut rien dire… Jules parle de cuites et trouve que ces écuelles sont à classer en UW quatre, un saoulomètre précis restant à établir, qu’il aimerait bien pouvoir étalonner avec un vrai whisky, peu importe, pur malt ou blended, Jules est moins gourmet que gourmand, après tout c’est le résultat qui compte… Rébéquée caresse lentement, doucement, précisément la peau tiède d’Hélène dont la douleur se trouve apaisée et qui somnole sur ses genoux en évoquant Hector et sa tendresse, tandis que Rébéquée chantonne à voix basse…

  Le Chocho de garde glougloute de la glotte derrière son guichet glauque.

  S’embête pas

la Rébéquée, se dit Jules qui parle tout seul sans s’en rendre compte, et qui se lève en titubant un peu, jambes molles, pour aller pisser lui aussi, gêné bien sûr d’aller aussi à grosse commission par devers les dames (même emmêlées comme elles le sont et se souciant peu de lui en l’occurrence), parce qu’il est fort loquace du cul et doté d’un fondement à la toux grasse et abondante qui le gêne même dans cette circonstance où pourtant la bouillie Chocho lui a délayé la conscience à un niveau d’au moins quatre UW. Bref, c’est en pestant contre lui-même et ses boyaux, en façon de camouflage sonore, qu’il s’installe sur la cuvette, contraint et forcé de céder à ses intimes surpressions, conscient de la vacuité d’un destin qui nous réduit périodiquement à ce rôle d’alambic à merde devant lequel s’efface toute envolée métaphysique. Et réduit à consommer ensuite une bonne part de la réserve du papier rose dont le parcimonieux rouleau se trouve déjà fort entamé, il médite un temps sur l’ironie qu’il peut y avoir à colorer de rose bébé ou de blanc virginal un aussi trivial accessoire. Et d’aucuns, se souvient-il, poussent le mauvais goût jusqu’à être parfumés à la fraise. Se balançant dans ses propres effluves, il médite sur ce qu’enfin il identifie comme étant une ironie des fabricants de papier, voire une sorte d’antiphrase du destin, assez proche de la légèreté de cet instant où il chie devant deux filles qui se caressent sans penser à lui, dans une cellule secrète où, va savoir pourquoi, miraculeusement, il se sent bien. 

  Et puis il regagne sa place à la table, dos au guichet où luit vaguement un œil Chocho.

  C’est bizarre quand même, cette sensation. Nous ont drogués avec leur soupe. Sont enchnoufés, leurs crabes. Elle devrait y aller mollo,

la Rébéquée, la petite est en pleins brouillard. Elle aussi d’ailleurs, sacrée nana, et puis c’est comme ça, qu’est-ce qu’on y peut, ça me rappelle ma jeunesse, eh, oh, faudrait pas croire que je suis vieux, mais c’est vrai que la bouteille ça fatigue… Enfin… Tiens qu’est-ce que c’est que ça, pas un tremblement de terre quand même. Ben c’est sûrement pas le RER qui passe, alors quoi t’est-ce ? Et boum et boum… C’est pas fort ou bien c’est loin, mais on l’entend… Oh !!! Rébéquée, réveille-toi !!!
- Mmmhhh ?
Les deux mains sous la tunique d’Hélène qui sourit aux anges, perdue dans ses vaporeux nuages, Rébéquée lève un sourcil.
- T’entends pas ?
- J’entends pas quoi ?
- Boum boum….
- Boum boum ?
Elle ouvre un œil un peu plus vif.
- Boum boum ? Mais t’es encore dans le cirage mon pauvre. Boum boum… !! Tu régresses du langage ? C’est pour quand les visions ? T’es sûr que tu ne nous prépares pas un bon vieux delirium ?
- Dis pas de bêtises, lâche ta copine, que tu profites de sa misère et que ça c’est pas bien, et écoute !!
- Je profite de rien du tout, je la déstresse, monsieur, c’est un massage tantro-thérapeutique destiné à lui rendre sa sérénité première…
- Et moi je peux la masser tantro comme tu dis ?
- Vieux satyre !!!
- Ah, tu vois, moi je serais un vieux satyre, mais toi, tu es la sainte bénédiction des vierges et des orphelines… Je vois bien que les gouines sont aussi hypocrites que les mecs… N’empêche, t’entends pas ?
C’est vrai qu’il s’en moque des amours compliquées de Rébéquée et que depuis qu’il a noyé sa libido dans le Johnny Walker, il ne se choque plus des voracités charnelles de ses contemporains (et raines), ainsi qu’il se plaît à se le dire in petto lorsqu’il se trouve confronté à une situation scabreuse.
- Alors, t’entends pas ?

  Eh si, justement, elle entend, Rébéquée, du fond de sa torpeur bercée des langueurs d’Hélène, elle entend, comme un martèlement sourd et lointain, souterrain, profond, avec, rythmiquement disposés, deux coups plus accentués qui en marquent la cadence.
Elle entend, au travers des soupirs légers d’Hélène dont l’haleine fraîche vient fondre dans son cou, ces cognements lents dont les intervalles s’emplissent d’un bourdon régulier et sourd.
Et qui se rapprochent.

  On dirait des pas, loin sous terre, d’une foule nombreuse et précipitée avec un gros tambour voilé, comme ceux des funérailles d’antan, ou des temples japonais, assourdi, mais profond et puissant. Boum boum… C’est étrange ce gros tambour, on dirait qu’il vous cogne du dedans et que le son ressort vers l’extérieur. Comme si c’était vous le tambour. Il cogne, au plexus, au milieu du diaphragme, sous le cœur. Boum boum, accompagne Jules en se balançant sur sa chaise, un sourire ravi aux lèvres. Ravi. Ça lui plaît à Jules ce tambour qui l’habite : il a l’impression d’entrer en résonance avec toute la terre, avec les murs d’ardoise brute de la cellule, avec la table, tiens, avec Rébéquée et Hélène même, qui se balancent aussi en mesure, les yeux fermés, et c’est pour ça qu’il se balance, dans le chaud et la lumière douce.
 

Et c’est ça qui fait se marrer le Chocho glougloutant derrière le guichet. 

  Boum boum… 

 
Hélène enserre le cou de Rébéquée de ses bras blancs, enfonce son minois dans son cou et se cambre avec un léger hoquet sous les mains expertes que cache la tunique.
Puis elle retombe avec un léger sourire et s’endort instantanément.

  Boum boum…

 
Rébéquée sourit de ce joli tour joué au destin.

  Boum boum…

 
Jules grommelle, le front entre les mains, les coudes sur la table, noyé dans ses pensées, bercé par le rythme.

  Boum boum…

  La porte s’est ouverte.

Tiens, se dit Jules. Tiens donc… De la visite…

LA NOUVELLE MÈRE / P1C2E10

P1C2E10 (Partie 1 / Chapitre 2 / Episode 10)

 

LA NOUVELLE MÈRE / P1C2E10

 C’est l’histoire où Rébéquée fait la connaissance d’Amaïa, la Nouvelle Mère.


Lundi 18 avril

8 heures
Agotchilho

  Rébéquée s’éveille dans la tiédeur de l’eau, la nuque posée sur le rebord poli de la cuve de pierre, bras et jambes écartés et détendus, toute douleur enfuie. 

  Près d’elle, le souffle léger d’Hélène qui dort, paupières closes, un sourire paisible aux lèvres.

 
Mais le souvenir est là, présent, précis, obsédant. Ses mains liées devant elle sur la margelle noire, Jules, Jules…
Et ses larmes de couler de nouveau devant la vision insupportable du crabe qui se dresse, du sang qui jaillit…

Et puis, c’est le souvenir des mains crispées sur ses hanches tandis que….

Ses larmes coulent, chaudes sur son visage, mais son corps est lavé des meurtrissures, sa vigueur est revenue. 

  Elle attire Hélène contre son épaule, se jure bien qu’elle ne lui dira pas, qu’elle ne lui dira rien. Jamais.

Dans son sommeil, son amie lui sourit, bredouille, la tête, là, dans le creux de son cou, membres déliés, à l’abandon, et Rébéquée caresse tendrement son visage.

  Un bruit lui fait tourner la tête vers la porte qui s’est ouverte. 

Deux « Boules » sont entrés précédant celle qui était assise sur le fauteuil de pierre, celle qui a accouché devant eux, celle qui a poussé d’un geste presque tendre la tête sanglante de Jules dans le gouffre du crabe… Celle que la Vieille, qui se nommait elle-même comment déjà ? ah oui, Ônyà, la
Mère, appelait la Nouvelle Mère, et dont Rébéquée n’a rien à faire parce qu’elle continue de caresser doucement le visage d’Hélène en se désintéressant des nouveaux arrivés qu’elle entend vaguement grogner autour du cadavre du concierge Chocho.
Tiens, c’est vrai, elle l’avait oublié celui-là.

Du coup elle tourne machinalement la tête et voit que les deux Boules le tirent dehors par les pieds, sa tête désarticulée ballottant et rabotant sa face sur le sol entre ses bras mous qui traînent derrière lui. 

  La « Nouvelle Mère » s’est assise sur la couche et allaite son bébé qui tête goulûment un sein plantureux.

Cette fois encore, et malgré la distance de sa rancoeur, Rébéquée est frappée par son aspect hiératique, son front bas barré des bourrelets qui sous-tendent d’épais sourcils, son crâne fuyant dont la ligne est accentuée par les cheveux, coiffés en petites nattes tressées chacune au centre d’un carré de cheveux tirés qui lui dessinent comme un damier jusqu’en haut du crâne, les nattes se rejoignant en une suite de lignes raides collées par de la graisse sur la nuque, et surtout par ces yeux noirs, immenses, au luisant opaque d’obsidienne, si sombres, si profonds qu’on les croirait dépourvus de pupille, ou constitués d’une seule immense pupille dont la profondeur aurait avalé tout l’iris jusqu’au blanc d’ivoire de la cornée. Des yeux de statue. De ces statuettes incroyables de la Mésopotamie ancienne qu’elle a vues à dieu sait quelle exposition et devant lesquelles elle était restée, fascinée, un temps qu’elle n’avait même pas cherché à mesurer, si bien qu’un gardien avait dû lui demander de sortir : on ferme ! Un visage presque rond, à la peau ocre, sans doute enduite de quelque substance argileuse, tendue sur des pommettes hautes, une bouche large et modelée dans un rectangle rigide. Fermée sur un silence patient.

Assise genoux écartés, sans pudeur ni provocation, avec une habitude de la nudité qui en rendait les détails, aussi précis et aussi crus qu’ils fussent, aussi naturels et aussi… purs (c’était l’idée qui s’imposait à l’esprit de Rébéquée, même si elle lui semblait incongrue, mais justement…) oui, aussi purs, que ceux d’une statue.

Rébéquée pouvait contempler ces seins lourds où roulait la tête du bébé, gonflés de leur lait, ce ventre épanoui entre les hanches larges, ces cuisses lourdes entre lesquelles se devinaient les ombres d’une toison profonde, et ces chevilles puissantes, avec le même détachement sensuel et le même plaisir esthétique que les lignes fortes d’un Maillol, pouvait se perdre dans ce regard minéral avec le même bonheur inconscient que dans celui des statuettes mésopotamiennes. Alors qu’un regard d’Hélène ou le frôlement de son sein, elle le pressentait faute de l’avoir éprouvé consciemment (leurs caresses avaient été jusqu’ici volées à l’ivresse), lui couperaient le souffle.

  - Tu as bien fait de le tuer, il avait été perverti par les Pouyagoumyôs …
Un peu surprise, Rébéquée tourne la tête cette fois franchement vers la nouvelle venue.
- Les Pouyagoumyôs ?
- Ceux qu’Ônyà a appelés devant toi les Pouyagoumyôs : « Ceux qui sont derrière la porte de fer ». Ceux qui vous ont capturés, toi et tes amis, et qui vous ont livrés à nous, puisque c’est eux qui ont dit à leur « concierge », que tu as puni, de vous piéger dans notre cité, puis qui vous ont capturés lorsque vous nous avez échappé.
Je m’appelle Amaïa, et tu es Rébéquée, même si Ônyà t’a nommée Ouôtâne.
Ônyà a accompli son destin et a rejoint Ôoumloc comme elle le souhaitait avant qu’il ne regagne ses abysses, ses amours achevées. Elle était très âgée et a vécu pour son peuple. Tu ne dois pas la haïr : elle t’estimait beaucoup. 

  Rébéquée hausse les épaules et détourne la tête pour regarder en souriant le visage endormi d’Hélène.
- Tu sais ce que je lui ai dit à ta vieillarde ?
- Oui. Elle me l’a répété. Je te comprends. Nous nous reverrons lorsque tu auras repris toutes tes forces et reconquis la paix de ton esprit. D’ici là, mange sans crainte, soigne ton amie qui dormira encore longtemps, et réfléchis. 

 Somptueusement nue et l’enfant endormi sur son sein, elle se lève et elle sort.