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LA RENCONTRE / P3C2E33

 P3C2E33 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 33)

  N°222 / LA RENCONTRE / P3C2E33

 
C’est l’histoire où Frère Jean des Entonnoirs est conduit à Agotchilho et où il rencontre Amaïa, ce qui lui fait un drôle d’effet. 
 
Jeudi 16 juin
19 heures
Agotchilho
Bureau N°1

  On a commencé par les entendre marcher dans la coursive qui mène au bureau, avec des éclats d’une voix ironique et moqueuse : celle du moine.

 
Et puis Jeanne est entrée, suivie d’Eusèbe, qui porte un cubitainer à la main : il avait promis de faire goûter son Jurançon. 

  C’est l’occasion.
 
Dans le bureau, on se tait. 

  Les deux Amazones sont toujours effondrées dans leurs liens et Amélie leur regarde la pupille avec une lampe stylo.

 
Béa et Arthur sont assis côte à côte, auprès de Rébéquée, du même côté de la table que l’on a placée au centre de la pièce pour y remplacer le noble bureau derrière lequel trônait jadis le Numéro Un. 

  Amaïa est assise face à la porte et l’on distingue la silhouette de Nouye dans la lueur des écrans de veille de son poste de liaison. 

 
Leurs peaux nues luisent doucement.

  - Je n’y crois pas à votre histoire, tonne Frère Jean des Entonnoirs lorsque, galant, il s’efface pour laisser passer Cloclo Chatapus.

 
Et puis il entre à son tour en la poussant un peu parce qu’elle s’est brusquement arrêtée.

  Amaïa s’est levée et le regarde en face.
 
- Jésus, Marie, Joseph, eh bien merde alors… murmure le moine scié à la base de ses certitudes.

  Cloclo ne dit rien, mais elle oscille d’incrédulité effarée et elle se serre contre les plis rêches de la bure de son amant monastique dont elle tente de saisir la main (oui, la main) au creux de la sienne.

 
- Aïe, laisse-t-elle échapper : il lui écrase la menotte dans un réflexe incontrôlé.
- Pardon, réagit-il en la relâchant : il a senti craquer les cartilages fluets au creux de sa pogne.
- Ce n’est rien, excuse-t-elle dans un réflexe d’effacement professionnel démenti par une grimace persistante et des gestes convulsifs du poignet qui tentent de remettre de l’ordre dans ses phalanges.

  Eusèbe, qui comprend la surprise du saint homme, lui tend le cubi de dix litres qu’il se félicite d’avoir pris la précaution d’emmener. 

 
Sans quitter Amaïa des yeux, le moine dévisse de la main gauche le bouchon du récipient qu’il élève jusqu’à ses lèvres et qu’il entreprend d’assécher d’un gosier machinal (ce qui dénote une longue expérience : essayez de boire directement à un cubi de dix kilos en regardant droit devant vous, pour juger de la vigueur de l’exploit).

  Eusèbe lui tapote la manche pour sauver un peu de son Jurançon. 

 
Le moine, rappelé à la bienséance et à ses réflexes de courtoisie, s’interrompt pour permettre, pense-t-il, à son amphitryon de profiter un peu du nectar.

  Mais Eusèbe ne boit pas : il voulait seulement sauver les meubles pour plus tard.
 
Il récupère donc le bouchon du cubi dans la main libre et passive du moine (qu’il sent agitée d’un léger tremblement), rebouche sa réserve entamée plus que de moitié, et la pose à ses pieds.

  Le moine semble alors émerger de sa stupeur. 

 
Il rote vigoureusement pour purger sa boyasse de l’air ingurgité simultanément aux cinq litres de vin moelleux qui lui ont dévalé l’œsophage, et il déclare d’une voix blanche :

- Bonjour Madame.

  - Attendez, s’interpose Amélie, ce qui amène une ombre de détente, je pense à quelque chose…

 
Elle se détourne des Amazones qu’elle était en train d’examiner et s’approche du moine béant. 

  Puis elle sort un petit tube de verre de sa mallette et en extrait, de ses mains soigneusement gantées de latex, un petit écouvillon de coton monté sur une baguette ad hoc.

 
- … restez comme ça, ne bougez pas.

  Elle se soulève sur la pointe des pieds et enfonce le petit bout de bois, non pas dans les oneilles, mais dans la bouche ouverte du moine qui ne s’en aperçoit pas, tant la vue d’Amaïa le bouleverse.

 
- Merci, mon Père, vous pouvez refermer la bouche.

  Toujours ce vieux fond catho chez Amélie…

 
Mais Frère Jean n’en reste pas moins béant. 

  Tout comme Amaïa, d’ailleurs, mais ça, Amélie n’y a pas prêté attention.

15 juin 2008 - Aucun commentaire
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RETROUVAILLES / P3C2E34

 P3C2E34 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 34)

  N°223 / RETROUVAILLES / P3C2E34

 
C’est l’histoire où la fin de 40 000 ans de chasteté forcée se concrétise de manière forcenée.

  Jeudi 16 juin
19 heures
Agotchilho
Bureau N°1

  C’est la suite de P3C2E33 (lien).
 

C’est alors que Nouye se lève et annonce :
- Il se passe quelque chose : les dix palettes parties de Dakhla sont stoppées au milieu de l’Atlantique.

  Le moine n’avait pas dû la remarquer, fasciné qu’il était par Amaïa.
 
Choc : lorsqu’il la voit, il ouvre encore plus grand la bouche, en boxeur suffoqué qui s’est pris un direct au plexus. 

  Les yeux globuleux (un peu comme le loup de Tex Avery quand il voit sa chanteuse. Mais il sait tenir sa langue, quand même). 

 
Avec un soupir rauque.

  Elle aussi, jusque-là concentrée sur sa tâche, indifférente au monde, à son habitude, se redresse, comme piquée au cul. 

 
Avec un soupir rauque.

  Ce que voyant, Amaïa déclare, en toute solennité :
- Allons en un lieu plus digne.
 
Surpris, Arthur et les autres se questionnent l’un l’autre :
- Mais ils se connaissaient ? Quelle est donc cette histoire ?

  Et d’emboîter les pas de la Mère que suivent le moine, et Nouye, entrelacés des yeux…

  … sauf Rébéquée qui se doit de rester au poste de veille et qui râle de ne pas savoir la suite des évènements. 

  Mais la guerre est la guerre et il lui faut veiller.
 

Surtout que ces palettes…

  … et Amélie, qui a du boulot, avec les Amazones à garder (ce sera le boulot des Boules, mais faut tout leur dire), et l’ADN du moine qui doit pouvoir raconter des choses…

 
Amaïa sans ralentir sa marche, parle brièvement à l’oreille d’un Boule qui se précipite en avant, dans son galop ballotté, et lorsqu’ils arrivent au temple, trois vieilles sont déjà là, leur pendentif d’ardoise au cou, qui discutent entre elles dans leur langue embrouillée, tout excitées.

  Les torches brûlent à petit feu, comme quand il n’y a personne, et par un geste efficace, les Boules revenus, les relancent et les font gronder soudain, dans un aveuglant éclat.

 
Les vieilles entourent le moine, le regardent sous le nez tandis qu’il fixe Nouye d’un œil peu catholique, et même pas orthodoxe du tout. 

  Il en est fasciné, le noble Frère Jean. 

 
Fasciné. 

  Il ne sent même pas que la vieille baveuse qui est là, devant lui, dénoue la cordelière qui lui sert de ceinture.
 
Il grogne parce qu’en passant sa robe par-dessus sa tonsure, elle occulte (la balayette) un temps la vue de Nouye qui grogne au même instant de se trouver privée de ses regards de feu. 

  Il ne se rend pas compte qu’elles le foutent à poil. 

 
C’est le cas de le dire, parce que poilu, il l’est plus que l’on ne peut l’être, d’un poil brun et très long, soigneusement rasé. Du cou jusques au front et des poignets aux mains, tout ce qui est montré est proprement rasé. Le moine se doit d’être glabre. C’est ainsi. Le poil, d’essence maligne, est honni par les Ordres, sur les ordres du Ciel. C’est ainsi. Alors, faut raser.

  La vieille devant lui se recule et déclame une longue tirade qu’Amaïa leur traduit :
- « Voici sortir un Goum, tout velu comme un ours, de qui sa mère a dit lorsqu’il est né ainsi : « Il est né à tout le poil, il fera choses merveilleuses, et, s’il vit, il aura de l’eage ».[1] »
- Ce serait donc un Goum ? demande Arthur surpris (mais qui commence à comprendre l’intérêt scientifique qu’il a éveillé chez la petite Amélie : futée, la fille)…
- Un Goum de clan de l’Ours, ce clan que nous croyions disparu, et comme tel, il sait éveiller les désirs de nos femmes quand elles sont « disposées »…

 
Amaïa a pris place sur son trône de pierre, les vieilles ont reculé, Nouye a pris la main du moine pour franchir le jubé. Ils longent la mare d’eau noire et elle le conduit, fasciné, aveugle à tout sauf à sa partenaire. 

  Ils tombent hors de vue derrière les trônes dont les dossiers épais servent de paravent, épargnant nos pudeurs déjà bien mises à mal par la proue de drakkar dévoilée sous la robe, qui se révèle être une longue bite, raide et grosse, couverte d’un poil épais et court, tourné dans le sens de la marche et qui donc, gratte au retrait, ce qui est fort appréciable en ce qu’elle produit un très fort chatouillis, comme l’explique la petite Cloclo qui s’exclame, béate, enthousiaste, généreuse :
- Il est pas beau, mon moine ? J’en avais jamais vues, des comme ça. Jamais.

 
Mais si le dossier du trône de pierre épargne à nos chastes yeux le spectacle du choc ardu des cultures anciennes qui se joignent ainsi très au-delà des âges et par-delà le temps, et fusionnent, voraces, nous ne pouvons éviter que les corps concernés s’écroulent sur la dalle sonore où les Boules, d’ordinaire, frappent de leur bâton le rythme cérémoniel des réunions des Goums. 

  Et qu’ainsi l’on entende y cogner des rotules, des épaules, des coudes et des fesses, et sonner, comme sur un tambour accordé à leur son, des essoufflements rauques ou des cris martelés. 

 
Car ça y va très fort là-derrière ! Pensez, quarante mille ans d’attente avant les retrouvailles ! De chastetés forcées de s’écarter les cuisses, parce qu’y faut bien c’qu’y faut, mais qu’on n’a guère envie. De frustrations niées, ignorées, oubliées… Pendant quarante mille ans… Vous qui tirez la langue après huit jours sans elle ou bien huit jours sans lui…

  C’est ce qu’explique, calme, Amaïa, qui dialogue ainsi sur ce fond besognant, déclarant que, bien sûr, elle aurait dû monter la première à l’assaut, mais que, déjà enceinte, elle ne pouvait plus requérir cet honneur.
  C’est donc à sa plus proche, dans l’art d’être la Mère, à Nouye, d’être prise par l’Ours, ainsi qu’au temps jadis, lorsque les Glaces recouvraient le pays. 

 
Et s’échangeaient alors la Puissance du foutre des grands Ours très poilus, maintenant dispersés, pensait-on disparus, et la Force cachée, mais glabre et prolifique, de la Mémoire obscure que recèlent les Crabes. 

  Cette Fusion, si elle s’avère féconde, signera le renouveau possible de leur espèce, qui pourra renaître au monde. 

  Si les Goumyôs leur en laissent la faculté…

 
Un grand cri fusionnel signe un commun orgasme, avec des cognements plus forts que des bâtons de Boules : si la nuque de Nouye résiste aux chocs des spasmes sur la pierre sonore, elle aura des triplés ! 

  Au moins.

  C’est la vieille qui l’a dit.


[1] « Il est né poilu, il fera des merveilles, et s’il vit, il vivra vieux » Pantagruel (Deuxième livre, Chapitre 2). La vieille cite Rabelais dans le texte. Normal : Rabelais savait Tout, et réciproquement.

LES ÉLUS VONT PARLER / P3C2E42

 P3C2E42 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 42)

  N°231 / LES ÉLUS VONT PARLER / P3C2E42

 
C’est l’histoire où l’on annonce une émission de télévision au cours de laquelle les Élus vont dire des choses


  Jeudi 16 juin
20 heures

La Lanterne du Fort


  - Ah c’est vous ? Je pensais que c’était Nouye…

 
Mouchoir semble un peu déçu d’entendre la voix de Jeanne lorsque depuis « en haut », il appelle « en bas ». 

  - Nouye est très occupée, mon cher Jules… Et Rébéquée et Arthur, et Béa aussi, tous très… occupés. Je les remplace, avec Eusèbe…
 
Mais l’urgence de sa tâche lui a vite fait oublier sa déception :
  - Prenez la télé, vite, n’importe quel programme. Il se passe des choses ! J’enregistre. Ah, aussi, Madame Mado est arrivée il y a dix minutes. Elle dit que le commissaire Ravot lui a « ordonné » (c’est le mot qu’elle a employé) de se « réfugier ici » (c’est ce qu’elle a dit) s’il ne lui donnait pas de nouvelles. Et de nous mettre « en état de nous défendre ». Je reprends ses mots…
 
- C’est bien, je branche la télé, je te rappellerai…

  « … diffusons cette émission spéciale : les Élus vont vous parler. Que chacun d’entre nous s’y montre attentif, « C’est tout naturel » !

 
« Pour la première fois, nous sommes en mesure de vous mettre en relation avec la demeure secrète des Élus d’où, pour la première fois, je dis bien, pour la première, ils vont s’adresser à vous, directement. 

  « Ecoutez, ils vont vous parler…

  Le visage ému du présentateur vedette de la chaîne d’infos française (tout comme celui du présentateur de la chaîne de jeux qui, à cet instant rediffuse un historique d’Intervilles, ou de celui de la chaîne de sports qui refait le match de demain, en coupe du monde de domino, celui de la chaîne de cinéma qui a interrompu la diffusion des « Bidasses en Folie », de l’autre chaîne de cinéma qui a commencé la diffusion de « Charlotte aux Fraises Sauvages », de la grande chaîne généraliste qui a interrompu le générique des Infos de 20 heures, de la BBC, de CNN, de Bloomberg, de la RAI Uno, d’Al-Jézira, de la chaîne Catho qui diffuse une homélie de Monseigneur Zeeman…) s’efface de l’écran dans une neige électronique où il semble se dissoudre.

 Une image se reconstitue peu à peu dans le silence, et puis, montent des notes solennelles recomposées sur un mix parfait de l’Adagio d’Albinoni, d’Il était une fois dans l’Ouest et d’un machin à

la Maurice Jarre, pimenté d’un chouïa de reggae… 

  Et puis on entend les guitares basses qui préludent solennellement à  l’hymne des Élus :

  Nous célébrons l’Élu,
Nous célébrons l’Élue
 
C’est-tout na-tu-rel…


  … mais en entier (je vous fais grâce des couplets), interprété par la chorale imprécise des enfants du village. Lequel, me direz-vous ? Peu importe, puisque dans chaque pays, chacun l’entend dans la langue de la chaîne qu’il a choisie.