logo

LE RETOUR À BIARRITZ / P3C1E12

P3C1E12 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 12)

  N°157 / LE RETOUR À BIARRITZ / P3C1E12

 
C’est l’histoire où nous apprenons qu’Arthur a été libéré à Biarritz. 

  Jeudi 9 juin
22 heures
Capitainerie de La Marée au Grand Port 

 
- J’ai fait placer un émetteur GPS identifié dans chacune des palettes qui vont être chargées à bord. Cela permettra de suivre le Mélanippé par satellite et de repérer facilement sa route. Il est censé partir en Afrique, déposer une première cargaison à Dakhla, et continuer en cabotant tout au long de la côte d’Afrique : Nouakchott, Dakar, Conakry, Freetown, Monrovia, Abidjan, Accra, Lomé, Lagos… Plus de mille palettes à livrer. Mais je voudrais bien savoir où les Amazones et Daniel Forpris vont descendre à terre…

 
Rébéquée reste un temps songeuse…
 
- Ôoumloc va suivre le navire, mais il n’interviendra pas… Pas encore, réaffirme Ouâniahoua…

 
Celle qui a capturé Tomie la Louve a revêtu la combinaison bleue des dockers du port. Depuis le meurtre d’Ouaniahou, sa sœur, Amaïa l’a désignée comme garde du corps de Rébéquée, et elle applique scrupuleusement ses consignes : ne jamais laisser Ouôtâne[1] seule. 

  Bien sûr, c’est agaçant, et Rébéquée aimerait bien un peu plus d’intimité, surtout lorsqu’elle souhaite rejoindre Hélène dans leur appartement au-dessus de la boulangerie, mais elle se résigne à la présence, le plus souvent silencieuse, mais toujours attentive, de sa « gardienne ». 

 
D’ailleurs, elle a fini par convaincre son amie de venir s’installer dans l’une des chambres du Bureau N°1… Par sécurité… Ça n’a pas été facile : elle ne voulait pas laisser sa maman, la Bonne Marie, ou Marie Bon Pain, comme tout le monde l’appelle ici. Mais il faut protéger le futur bébé… Et Marie elle-même a convaincu Hélène d’aller se mettre à l’abri.

Toutes les heures, la gardienne goum appelle Nouye pour prendre et donner des nouvelles, sauf en cas d’urgence où la petite radio grésille…

- Il est tard, Ouâniahoua. On va rentrer. Les gardiennes et les gardiens de service surveillent. Personne ne peut monter ou descendre sans donner l’alerte…

 
C’est alors que Ravot a appelé :
- Pas encore couché commissaire ? répond Rébéquée qui reconnaît instantanément sa voix.
- J’espérais bien que vous seriez encore au port, Rébéquée… Je n’ai pas voulu appeler au bureau N°1 pour éviter les réactions trop impulsives et irréfléchies. Je sais que vous êtes de sang-froid…
- Mais qu’est-ce qui se passe ? Encore une catastrophe ?
- Non, enfin, je ne crois pas… Ecoutez, je viens de recevoir un appel de la PAF,

la Police de l’Air et des Frontières…

- Oui, et que dit votre paf (Rébéquée ne peut s’empêcher de rire) ? Excusez-moi, c’est idiot…

 
Ravot ne relève même pas :
- Arthur Malfort est à l’aéroport de Biarritz !
- QUOI ?
- Vous m’avez bien entendu : ARTHUR EST À BIARRITZ. Mais d’après l’officier que j’ai eu au bout du fil, il semble éveillé, mais inconscient, dans une sorte « d’état second ». Il est très affaibli, ne parle pas, ne bouge pas de lui-même, reste inerte… Ils l’ont trouvé, assez légèrement vêtu, assis par terre derrière un hangar, et il semblait y être depuis un certain temps. Ils l’ont pris pour une sorte de SDF, sauf qu’il est rare qu’on en trouve dans le périmètre fermé et protégé de l’aéroport. Le médecin de garde a parlé de catatonie… Ils l’ont identifié par les papiers qu’il avait sur lui, et ils m’ont appelé au commissariat. Ils vont le ramener en hélico : leur plan des sites accessibles indique une aire d’atterrissage possible sur le toit du journal…
- C’est exact ; il faudra allumer le balisage. Il faut prévenir, y aller… Il arrive dans combien de temps ?
- Il devrait être là dans une petite heure, mais je ne sais pas trop dans quel état il se trouve : il a eu froid et d’après eux, il est certainement drogué. Ils voulaient l’hospitaliser, mais j’ai refusé, en avançant des raisons de sécurité… Je n’ai aucune envie de voir se répandre la nouvelle.  J’ai bien insisté pour qu’ils gardent tout cela strictement secret…

 
Rébéquée réalise petit à petit l’énormité de la nouvelle :
- S’il s’est évadé, c’est extraordinaire, presque incroyable. S’ils l’ont relâché, c’est à coup sûr un piège… Dans tous les cas, il faut d’abord le protéger, ensuite comprendre… Et là, je ne comprends pas… Il faudrait le montrer à Amaïa, j’ai peur des réactions de Béatrace. Elle est facilement excessive… Et la protéger, elle aussi… Comment est-il arrivé là ?
- D’après la PAF, un Falcon 7X, un gros avion d’affaire, s’est posé à Biarritz pour se ravitailler en carburant, et il est reparti tout de suite : il semblait venir de New York et disait être attendu à Stockholm. Il avait l’air d’être très pressé. Le carburant a été payé en espèces. Cela nous rappelle des choses, non ? Je leur ai demandé de vérifier s’il y avait un rapport avec celui qui est aussi parti de Biarritz après le meurtre de Luis, le 3 mai, j’ai vérifié la date, cela fait un peu plus d’un mois. Mais ce n’était pas la même immatriculation. Je leur ai demandé de vérifier et j’attends leur réponse… On a trouvé Arthur une demi-heure après le départ du Falcon : un mécano qui passait par-là.
- Je préviens nos amis. Essayez d’être présent au moment où l’hélico arrivera au journal…

 
Elle raccroche, prise de vertige. Le sang-froid qu’elle a affiché jusque-là en répondant à Ravot s’évapore, et elle a l’impression de nager dans un irréel absolu… Alors, elle prend Ouâniahoua dans ses bras et l’embrasse sur les deux joues :
- Yahooouuuuuuu !!!!!! Arthur est vivant ma vieille ! Tu te rends compte ?

 
Ouâniahoua se dégage doucement de l’étreinte de Rébéquée :
- Et qu’est-ce que tu feras quand tout le monde sera tiré d’affaire si tu étouffes tes amies à la première bonne nouvelle ?

 
- Allez, en route, mon bonhomme…
 
(N’oublie pas… n’oublie pas… n’oublie pas, chuchote la petite voix…)

Arthur éprouve quelque difficulté à redresser la tête. Pourtant, il reconnaît bien Arnaud Boufigue, et il sait pertinemment qu’il n’a rien de bon à attendre de cet individu.

 
- On va faire un petit voyage, on va même rentrer à la maison… On est content ?
 
Boufigue, lui, semble particulièrement ravi, comme s’il préparait une bonne farce. Arthur se trouve toujours englué dans les profondeurs de la camisole chimique qui lui empâte l’esprit et lui interdit tout mouvement. 

 
Sa grande carcasse amaigrie étendue sur le lit d’hôpital de la chambre qu’il occupe en Harpie lui laisse une désespérante sensation d’impuissance. Boufigue approche une seringue de la ligne de perfusion reliée à son bras :
- Un ptit shoot, camarade ? Allez, juste de quoi te faire tenir tranquille pendant le voyage… Et surtout de quoi oublier ce que tu dois oublier… Faudrait pas que tu racontes trop de choses à tes amis, pas vrai ? C’est fou, les progrès de la science ! Il est carrément très fort, hein, le Mentor ? Le Mentor !!! Qu’est-ce qu’ils ne vont pas chercher… Mais c’est vrai que plus c’est gros et mieux ça marche…

 
Arthur se sent couler dans un lac d’eau sombre…

 
Cependant la petite voix chuchote toujours à son oreille : n’oublie pas… n’oublie pas…
 
Arnaud Boufigue est parti.

 
La perfusion est débranchée. On (qui ?) l’aide à se lever. Il était nu, il est maintenant vêtu d’une chemise et du même pantalon blancs qu’il portait à l’arrivée du Hai II (où est-il passé, celui-là ?) et il se trouve conduit dans un ascenseur. Vertige de la montée où ses bras pèsent plus fort sur les épaules qui le soutiennent tandis que ses jambes fléchissent… Dieu qu’il se sent faible… Une lourde porte courbe s’ouvre devant lui… Un hangar semblable à celui d’Omphalie. Un avion… Là-bas, un groupe d’hommes et de femmes. Pouacre… Finette. Ce jeune élégant, ce doit être celui qu’ils appellent l’Élu… Deux ou trois Amazones… L’Élue, la Patronne, n’est pas là, avec ses chiens et son oiseau… Il y voit un peu plus clair. On ne s’occupe pas de lui, comme si on le croyait totalement inconscient…

Seuls, les deux « infirmiers » le soutiennent.

 
Les « officiels » retournent dans l’ascenseur dont la porte se referme. Ne restent là que les Amazones et ses « infirmiers ». Un ronflement : le hangar remonte vers la surface… Le temps est imprécis, sujet à dilatations et à compressions successives et imprévues… n’oublie pas… n’oublie pas… 

 
Un choc : les grandes portes s’ouvrent sur une énorme bouffée d’air marin, toute pleine du souffle profond de la houle…

 
L’avion a été tourné face à la porte et le crochet du treuil attaché à sa roue avant. Il est tiré sur la petite plate-forme qui précède le hangar, au tout début de la longue piste qui surplombe le halètement sourd de la houle. La porte escalier est ouverte. Les Amazones montent à bord. Les pilotes sont déjà à leur poste dans le poste de pilotage, il les voit s’affairer sur leur check-list. Il est installé et sanglé dans un profond fauteuil, les infirmiers face à lui ; les Amazones sont là, il le sent, mais il ne les voit plus. Il ne sait pas comment il est monté, il a vu des panneaux métalliques se dresser derrière l’avion, sans doute pour protéger le hangar et la piste des jets brûlants des réacteurs, et puis, il s’est retrouvé assis…

 
Dans les nuages… Sous les nuages… On est très bas… Une côte, l’avion prend de l’altitude…

 
Il a dû dormir…

 
L’avion est posé… On le fait descendre… Il fait froid… Il est emmené derrière un hangar. Il est à terre… Tout est si vague… 

 
On lui parle… Il est dans un bureau… En France…

  
 Il s’endort, une fois de plus… Se réveille parce qu’il est transporté, soulevé… Non, il est capable de marcher ! Un effort, et le voilà debout. 

 
Des voix admiratives… On l’encourage amicalement… Des lumières… Floues, puis plus nettes : sa vision s’éclaircit… On l’a couvert d’une grande couverture et il sort dans la fraîcheur de la nuit, poussé, guidé, par des mains et des voix amicales. A quelques dizaines de pas, (son pas s’affermit), un hélico attend, turbine en marche :
- Vous rentrez chez vous, Monsieur Malfort, on vous reconduit… Vos amis, votre femme… 

 
Arthur s’est imperceptiblement raidi. 

 
On lui a posé un casque antibruit sur la tête… On l’a sanglé sur son siège. Il est assis à l’arrière et le copilote le regarde et lui sourit en lui faisant signe du pouce. Machinalement, il répond en faisant tourner verticalement son index droit pour dire qu’il peut décoller, ce qui entraîne en réponse un autre geste approbateur du pouce levé du copilote ravi de voir que le passager, qui paraissait si mal en point, se porte mieux. 

  Il n’a pas une notion bien précise du temps : c’est une matière mouvante, fuyante, tantôt épaisse et lourde, tantôt fluide et… gazeuse, voilà, c’est cela : le temps est un gaz compressible et élastique, une… flatulence de l’esprit, qui fuit parfois, indispose, se comprime en malaise, se libère comme un prout incongru lorsqu’on l’attend le moins. Le temps est malséant, déplacé, grotesque. Infantile. Combustible. Obscène…

 
Arthur laisse tourner cette idée dans son esprit, comme une image virtuelle, fascinante dans sa philosophie pétomane…

  Il a dû s’endormir.
 


[1] « 

la Guerrière », surnom goum de Rébéquée

.

POLICE SCIENTIFIQUE / P3C1E30

P3C1E31 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 31)

 
N°176 / POLICE SCIENTIFIQUE / P3C1E30

 
C’est l’histoire où l’inspecteur Lepif et le commissaire Ravot tentent de comprendre les résultats des investigations qui ont été faites sur les cadavres d’Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse et de Félicien Belcoucou.


  Lundi 13 juin
11 heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

 
Ravot n’est pas resté pour « assister » à la naissance. Un peu gêné par cette proximité amicale-amoureuse extrême, il a rejoint son commissariat où le travail s’accumule, et il reprend les journaux dispersés sur son bureau dans le désordre où il les a laissés hier.

 
D’abord, la Lanterne.

Victor a donné des indications à Mouchoir qui a rédigé le parfait petit article de convenance, publié samedi :


  Saint Tignous sur Nivette en deuil

  Nous apprenons la mort de deux des personnalités les plus importantes de notre cité : les corps de Monsieur Félicien Belcoucou, notre maire, et de Monsieur Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, Conseiller en matière d’économie électorale, ont été retrouvés hier près de l’hôtel Marengro. Les circonstances dans lesquelles ces deux élus ont été assassinés, car il s’agit d’assassinats, n’ont pas encore été révélées par le Commissaire Ravot, qui dirige sur place l’enquête, sous l’autorité du juge Foutral, de Pau, à qui l’instruction a été confiée. Mais cette tragédie semble présenter des points communs avec celle que nous avons connue mercredi dernier, lorsque Madame de la Vorme Séchée, directrice de l’usine « Lartigo » a été tuée d’une flèche tirée par un mystérieux archer, pendant une manifestation de membres de

la Nouvelle Réna dont les élus soutenaient l’action. 

  Suit une série de photos dont certaines, classiques, d’Hilarion-Jovial et du maire serrant des mains, et d’autres, plus récentes, extraites du film enregistré par Mouchoir au cours de la manifestation, en particulier, une photo montrant la Vorme juste avant qu’elle ne reçoive la « flèche fatale », la pudeur médiatique interdisant de la montrer épinglée comme un vulgaire caporal, et une autre montrant Hilarion-Jovial et le maire frappant à coups de manches à balai les cinq malheureux policiers isolés au milieu de la foule en furie (P3C1E3). Une autre photo montre le maire en train d’inaugurer la boutique toute neuve des Écolocroques, aux côtés d’une Finette radieuse. Finette… L’Élue !

  Suit un appel à témoins, agrémenté du signalement des Amazones (grandes, blondes aux yeux bleus, parfois vêtues d’une courte tunique leur laissant les bras nus), et des photos anthropométriques de Suceprout et Humevesne, qui sont signalés comme « disparus, évadés de l’hôpital où ils étaient détenus pour des faits qui pourraient être reliés à ce drame qui frappe tragiquement notre cité ».
Suit enfin un rappel des carrières privées et publiques des deux victimes, et des « condoléances aux familles éplorées, durement éprouvées par la perte cruelle de deux hommes d’exception, dont l’un au moins était père de famille et l’autre pourrait ou aurait pu l’être s’il ne s’était pas sacrifié au Bien Public avec une abnégation devant laquelle nous ne pouvons que nous incliner. Etc… »

  Les autres journaux brodent là-dessus sans rien ajouter qu’une sauce plus ou moins faisandée.
 
Et Ravot récapitule sur un morceau de papier, pour sortir de la morosité où il se sent couler, comme souvent lorsqu’il reste impuissant devant des évènements qui se précipitent :

  1.    Six meurtres avérés en cinq semaines et les cinq derniers au cours des trois derniers jours, à savoir :
1.1.                   Luis, dans la nuit du 2 au 3 mai. Ecorché vif. Hybris.
1.2.                   Ted et Jo, enlevés le 7 juin et retrouvés carbonisés après avoir été poignardés au cœur. Coupables probables : Suceprout et Humevesne qui les ont enlevés chez Mado.
1.3.                   Edmonde de la Vorme Séchée tuée le 8 juin. Flèche. Hybris.
1.4.                   Découverte des corps d’Hilarion-Jovial (flèches, Hybris) et du maire (« énuqué » à la batte de base-ball et couvert de la peau de Luis !) le vendredi 10.

2.    Trois « enlèvements » ou disparitions :
2.1.                   Pélot, disparu depuis vendredi et qui n’est pas réapparu.
2.2.                   Humevesne et Suceprout, disparus de leur hôpital et plus que soupçonnés des meurtres de Ted et Jo.

  Si j’ajoute à « ces méfaits officiels », les assassinats « officieux » du gardien goum de Marinoval, sans parler des meurtres plus lointains de Daouj, le guide goum d’Arthur en Patagonie, de l’écorché de Guamblin, de la gardienne goum tuée à Agotchilho, de Tomie, l’Amazone capturée et tuée à son tour par Birke, sa « consoeur », elle-même coupée en deux par le Crabe !

C’est une hécatombe, en un peu plus d’un mois, et cela semble s’accélérer.

Sans compter les six flèches sanglantes de Guamblin, nous en sommes à 3 assassinats Hybris officiels et à 5 non déclarés puisque liés aux Goums d’une manière ou d’une autre. Se détachent du lot les assassinats de Ted et Jo et celui, étrange, du maire. 

 
Et puis les disparitions. A commencer par celle d’Arthur (toujours officiellement disparu), et puis celle de Gertrude Pilon, sans doute transformée en saucisses, mais sans preuve vraiment décisive (et qu’il faudrait alors comptabiliser dans les meurtres), et les disparitions d’Arnaud Boufigue et de Daniel Forpris, même si le problème est différent, et qu’il s’agit plutôt de cavales !
 
On est toujours sans nouvelles de Pélot. Le fait que ce soit une « grande blonde » qui soit venue le chercher ne laisse pas d’être inquiétant.

   Enfin, les « enlèvements » de Humevesne et Suceprout ressemblent plutôt à des évasions « assistées » très bien organisées, samedi, à l’hôpital.
 
A propos de Humevesne et Suceprout, il faut que je vérifie s’ils étaient bien présents à la manifestation, ce qui éclairerait leurs interventions sous un autre jour. Ils ne seraient plus les joyeux imbéciles, les Laurel et Hardy du crime, les porte-flingues de Messieurs les Hommes, sbires de macs cogneurs de putes dont ils ont la courte et peu reluisante réputation, mais… Mais quoi ???

 
Et Ravot trébuche dans une forêt de points d’interrogation où chaque pas en avant ajoute à l’ombre une ombre plus épaisse…

 
Et merde…

 
- Ça ne va pas, patron ?
 
Ravot relève le front qu’il avait, en un hugolien accablement, placé entre ses deux mains levées. 

 
Lepif le regarde, souriant, tout content, léger et frétillant.

 
- Ah vous voilà, vous. C’est à cette heure-ci que vous arrivez ?
- Là vous êtes injuste, patron. Je suis allé collationner les produits des investigations savantes des experts de tout poil qui ont grouillé comme des mouches sur les cadavres des édiles depuis vendredi soir.
- Et surtout d’une experte à poil roux, je présume…
Lepif prend l’air rêveur :
- J’ai même pu l’assister dans ses oeuvres, c’est vrai qu’elle est experte… D’ailleurs, elle va venir.
Il se reprend :
- Mais pas seulement celle-la… Tenez, je vais vous dire. Ce sera plus rapide que les rapports officiels, et on a besoin d’aller vite, et puis, tout ne figurera pas dans les rapports…
- Ah bon ? Et en quel honneur ?
- Mais… Parce que les Goums n’existent pas, si j’ai bien compris…

Du coup, Ravot semble s’éveiller :
- Allez-y, mon petit. Je vous écoute.

 
- D’abord, les autopsies. J’y étais, avec Amélie, qui prélevait les échantillons nécessaires avec beaucoup de soin et de délicatesse. Elles ont été réalisées dans la nuit de vendredi à samedi par le docteur Marnier, de Saint Tignous, et Milou Panosier, spécialiste de l’équipe de Catachrèse. Les analyses complémentaires ont été effectuées en ma présence (soupir) par Amélie (soupir) de samedi à dimanche dans son laboratoire d’où « on n’a pas pu s’décoller, tant il y avait d’travailleuuu »…
 
Ravot lève les yeux au ciel devant le rose qui monte aux joues de l’inspecteur à cette évocation pédiculo-arachnoïdale[1]

 
Lepif enchaîne, après avoir, lui, fermé les yeux quelques secondes sur un souvenir attendri de paillasses, de becs Bunsen et de chromatographies en phase gazeuse aux rousses courbes échevelées sur l’écran noir de sa nuit blanche.

 
Et puis il se reprend et il enchaîne :
- Je vous fais grâce des détails techniques (Ravot ricane), chromatographie en phase gazeuse et tout ça (Ravot ricane derechef)… Pour ce qui est du contenu de l’estomac, on n’a trouvé de saucisses récentes que chez Hilarion-Jovial (Lepif aime bien appeler le Conseiller en matière d’économie électorale par son prénom depuis qu’il s’est fait snober par celui-ci). Félicien (c’est le maire, que tout le monde appelle le maire, mais comme il a appelé l’autre Hilarion-Jovial, par souci d’égalité républicaine, il ne peut pas faire moins que de l’appeler Félicien), Félicien en avait absorbé, mais au moins deux heures plus tôt. Je ne sais pas encore comment interpréter ce fait. D’ailleurs, je n’interprète point encore, je constate.
- Très bien, Lepif, très bien.
- C’est ce que vous m’avez toujours enseigné, patron, rend-homagise Lepif.
- Vous êtes très bien, poursuivez…
- Second point…
- Ce sera donc le dernier ?
- Non, j’en prévois un troisième…
- Alors c’est le deuxième point, et non pas le second…
- Deuxième point (m’emmerde) : tous les deux ont eu des relations sexuelles très peu de temps avant leur mort, et des traces de sécrétions féminines ont été retrouvées dans les zones copulatoires des deux. Leur analyse a prouvé que ces traces provenaient de la même partenaire. Par ailleurs, les deux charcutiers à l’œuvre…
- Charcuterie fine, Lepif, charcuterie fine, fait remarquer Ravot un peu gêné par la désinvolture de son inspecteur qui déborde d’énergie…
- Ben on voit que vous n’étiez pas là, réplique celui-ci…
- J’ai déjà assisté à une autopsie, mon ami…
- Evidemment, évidemment… les deux spécialistes à l’œuvre donc, si vous m’interrompez tout le temps, on n’en sortira jamais…
- Si vous disiez moins de conneries…
- Z’êtes dur, mauvaise humeur du lundi matin ?
- Poursuivez, mon vieux, vous m’emmerdez avec vos incises à la con…
- On n’est pas plus aimable, vous devriez…
- Je devrais ?
- Rien, rien… (grommellement où il est question de « poireau » et de « dégorgement d’urgence »)… à l’œuvre (soupir), ont prouvé que si l’un avait éjaculé, l’autre était « resté au bord » comme à dit le docteur Marnier, « s’était fait couper les effets », comme a dit Milou Panosier, qui a ajouté « qu’il avait les couilles plus pleines qu’un jeune marié puceau qui a piqué le Viagra de son grand-père », et qu’à son âge, c’était assez surprenant. Il aurait, d’après lui, pu être assassiné en plein coït, juste au moment où il allait se satisfaire.
Autre remarque surprenante : les traces de sécrétion féminine relevées sur Hilarion-Jovial l’ont été plutôt dans les poils pubiens que sur la verge, où l’on n’a relevé que des traces de sperme. D’après les toubibs, ce serait la preuve qu’Hilarion-Jovial portait un préservatif.
Troisième point : surprise finale, le maire aurait été sodomisé. Chose très surprenante, son anus semble avoir été lubrifié par une application de vaseline, mais n’est que très peu dilaté, comme s’il avait été pénétré par un objet de petite taille. Toutefois, du sperme a été retrouvé dans son rectum. Et c’est celui d’Hilarion-Jovial.
- Pffff… fait Ravot.
- Oui, fait Lepif.

Il y a un temps de silence, où l’on essaie conjointement, dans une méditation commune, de mettre A avec B et d’analyser le résultat obtenu.

 
- La scène de crime aussi a parlé, reprend Lepif lorsqu’il pense que les informations ont bien fait leur nid dans l’arbre vigoureux des pensées de son chef, lequel hoche légèrement le chef de haut en bas, pour agiter, mais point trop, juste ce qu’il faut pour la mise en place des pensées en question : un pocco agitato ma non troppo…
 
Après un autre temps, Lepif poursuit :
- D’abord, la batte de base-ball est bien l’arme du crime. Chose curieuse, personne, ni dans l’entourage de l’un ni dans l’entourage de l’autre, ne possède d’objet de ce genre, plutôt étranger à la culture sportive du lieu. D’ailleurs, aucun des deux n’était sportif. Cependant, ce sont bien les empreintes d’Hilarion-Jovial qui figurent sur la batte, d’origine inconnue, et les traces de sang et de cheveux appartiennent formellement au maire.
Ensuite, les « éclaboussures », débris d’os, de cheveux, de sang et de cervelle mêlés qui se trouvent devant le cadavre n’ont pas pu être produites in situ. Catachrèse l’a démontré en calculant la force de l’impact qui a été nécessaire pour arracher l’arrière du crâne de la victime : si les débris avaient giclé sur place, on les aurait retrouvés un bon mètre devant le corps, c’est-à-dire sur les pans du dessus-de-lit, et non pas à trente centimètres devant le cadavre, sur la descente de lit en peau de bique, où ils étaient situés. Et il y aurait eu beaucoup plus de sang par terre que ce qu’il y avait.
Enfin, le cadavre a manifestement été tiré, glissé sur le sol, sans doute extrait d’une housse, d’après les traces que porte l’épaisse moquette, écrasée à côté du corps.
Et on n’a pas trouvé d’empreintes d’Hilarion-Jovial dans la chambre ! Le ménage normal a été fait soigneusement avant-hier, aux dires des employés de l’hôtel, ce qui explique que les seules empreintes relevées soient celles du personnel de service. Rien n’a été dérangé, ni le lit, ni dans la salle de bains. Le cadavre semble avoir poussé là, sur place, par une étrange opération du Saint-Esprit, ses vêtements… Ah oui, j’oubliais : ses vêtements : jetés en désordre, comme par une sorte d’impatience amoureuse… Mais pas de traces féminines sur le sol, pas d’empreintes, pas de sécrétions ailleurs que sur la bite du monsieur : il a baisé un ange féminin et s’est fait enculer par un angelot tombé du plafond que serait devenu Hilarion-Jovial, avant de se faire assommer à mort par ce dernier. D’après les experts et leurs évaluations et mesures, si Hilarion-Jovial avait réellement sodomisé le maire, il aurait laissé des traces nettement plus conséquentes : sans être monté comme un âne, il était cependant normalement constitué. Or, le maire, qui souffrait semble-t-il d’hémorroïdes internes bénignes, n’était pas, d’après eux, coutumier de ces pratiques, susceptibles de provoquer dans son cas de petites hémorragies. Ils pensent que le sperme a été injecté à la seringue, ce qui expliquerait le manque de « traces intrusives conséquentes », comme ils disent. La vaseline devait constituer un camouflage ou être destinée à attirer notre attention.
Hilarion-Jovial : Il a d’abord été paralysé par une flèche logée entre les vertèbres lombaires qui lui a, à proprement parler, coupé les pattes, mais sans atteindre l’aorte placée derrière. Il a ensuite reçu une autre flèche dans la bouche alors qu’il se soulevait sur les mains pour appeler. Il est probable qu’il a reconnu la personne qui lui a tiré cette seconde flèche, de face, puisqu’il n’a pas tenté de s’en cacher en se plaquant au sol. Il n’a pas été tué là où il a été trouvé : manque de recul pour lui tirer dans les reins puisqu’il tournait le dos au bâtiment, placé comme il l’était à la sortie de la petite cour où était garée sa voiture. On a retrouvé une tâche de sang sur le chemin, à l’extérieur. C’est là qu’il est mort, face contre terre, ou plutôt, la tête appuyée sur la hampe de la flèche qui lui sort de la bouche. C’est par là qu’il a saigné un peu. Il a été porté par deux personnes : il est lourd, l’animal, or ni les flèches ni ses vêtements n’ont été déplacés, donc on l’a porté par les bras et les jambes. Il a sans doute été disposé à l’entrée de la cour pour qu’on ne le trouve pas trop vite…

 
Il faut ajouter C et D aux précédents A et B, et cela mouline beaucoup sous les calottes crâniennes des deux limiers qui se regardent en hochant la tête, comme des petits chiens en carton sur la plage arrière d’une voiture familiale qui part en week-end.

 
- Va falloir que je fasse un dessin, conclut Ravot.
 
- Reste une chose, ajoute Lepif conscient d’ajouter une goutte au vase déjà plein de la patience de son chef.
- La peau de Luis, approuve celui-ci, passant outre aux craintes de son subordonné.
- Vous le saviez ? demande Lepif tout près à basculer de l’admiration dans la dévotion.
- J’ai appelé Catachrèse ce matin avant de passer au bureau N°1 d’Agotchilho…
- Vous y êtes déjà passé ?
- Eh oui, Arthur Malfort reprend des forces, je voulais le voir à son réveil… Lui aussi va nous apprendre beaucoup de choses. Mais pour la peau je manque de détails : raconte…
- Eh bien, l’ADN rend son identité indiscutable. La peau a été conservée dans de l’alcool. En boule, manifestement. On n’a pas cherché à la nettoyer ni même à l’écharner. En revanche, elle a dû être remplie, comme un sac, à un certain moment, et elle a certainement reçu des coups, de bâton ou de quelque chose comme ça : elle porte des marques, bien sûr post mortem, qui n’ont pas été trouvées sur le cadavre de Luis et qui ne sont pas non plus présentes sur celui du maire. Elle a été disposée vraiment comme une couverture, sur ses fesses. Face interne contre lui, poils dehors, mais… Les gars de Catachrèse sont très forts, ils ont fait une découverte étonnante : quatre cheveux blonds à l’intérieur de la peau, à la hauteur de la nuque, comme si la peau avait été disposée sur le dos d’un homme aux cheveux blonds. Parce qu’ils ont pu prouver qu’il s’agit bien de cheveux d’homme. Mais après un séjour de cinq semaines dans l’alcool, l’ADN risque de s’être trop dégradé pour être identifiable avec certitude…
- Tout cela est resté secret ? demande Ravot par acquis de conscience…
- Evidemment, patron, évidemment… Personne n’a rien révélé, et le juge ne sera mis au courant que par vous.
- C’est très bien, Lepif… Je ne sais pas où nous allons, mais je sais qu’on progresse…

 
C’est alors qu’Amélie est entrée.
 



[1] « Un jour, un pou dans la rueuue
Rencontra chemin faisant
Chemin faisant,
Une araignée bon enfant
Elle était toute veluuuue »

BONNES NOUVELLES / P3C2E7

P3C2E7 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 7)

  N°196 / BONNES NOUVELLES / P3C2E7
 
C’est l’histoire où le météorologue donne de bonnes nouvelles, où Arthur raconte une histoire à Tijules, et où tout cela s’avère crevant.
 

Mercredi 15 juin
9 heures
Bureau N°1

  Le météorologue ronfle sur son divan comme cyclone aux Caraïbes.
 
Chaque expiration chuintante soulève des touffes de la barbe qu’il a laissée par-dessus la couverture sous laquelle il s’est endormi[1], épuisé par vingt heures de recherches et de calculs effectués sur le terminal d’ordinateur qu’Arthur à mis à sa disposition dans un coin du Bureau N°1 et par lequel il a piraté ceux de sa station météo.

  Une seule distraction : lorsque Nouye a annoncé, hier soir, vers 20 heures, que le Mélanippé était arrivé à Dakhla, après un voyage direct qui a déjoué toutes leurs prévisions. Ainsi, il « faisait » bien la Côte d’Afrique…

  Avant de s’endormir, vers 3 heures du matin, il a prévenu Arthur…

  (Arthur venait, lui, de s’endormir entre les bras de Béatrace après avoir raconté à Tijules l’histoire de Daouj, le chasseur de guanacos, une histoire pleine de bruit et de fureur, où Daouj le Grand sort vainqueur de combats épiques contre le Démon des Neiges et ses méchantes Amazones : tu sais, elles tirent des rafales de flèches empoisonnées avec leurs arcs mitrailleuses et elles chassent les Goums en compagnie de grands chiens silencieux et de grands oiseaux blancs au bec crochu qui volent dans un silence de ventouse.
- Et il a gagné Daouj ? a demandé Tijules dans un tijules assez clair pour que Papatur le comprenne…
- Non, mon Tijules… Non… Pas encore…

Et puis il a dû raconter une autre histoire à Béatrace, pour lui prouver que longtemps, longtemps, longtemps après que les baisers sont revenus, leurs sourires courent encore sur les nues… Alors, ils ont souri en chœur. En cœur. Chanté aussi.
 

Et ça, c’est crevant.)

  … il (le météorologue, faut suivre) a prévenu Arthur que c’était tout bon, qu’il (Arthur, je ne le répèterai plus) pouvait expédier quelques milliers de tonnes de méthane dans l’atmosphère sans trop risquer de faire péter la planète, et même que ça pouvait arranger la situation climatique en donnant un coup de chaud : le méthane se dégradera assez vite en CO², beaucoup moins actif en matière d’effet de serre. Comme on circule moins en auto qu’avant, la production humaine a diminué et ça compensera. On a même une chance de réamorcer les courants marins, le Gulf Stream, qui sait ?
 
Là-dessus, il s’est endormi.

  Arthur, lui, ne s’est pas rendormi.

Il a d’abord fouillé dans les documents qu’il a ramenés des Chonos quand il y est allé pour la première fois, ces « Notes » que les Numéros s’adressaient et qu’il a saisies… Pour vérifier des trucs… Il en garde une sous la main, parce qu’il en a justement repéré un, de « Truc » ! Et puis il est entré en communication avec Mnouay, la « Mère » de Guamblin.
 

A quatre heures, il lui parle, à côté de Nouye, via le satellite. 

  A cinq heures, le plan est établi.
 
On confirmera lorsque les dispositions définitives seront prises, mais les Goums doivent se préparer… 

  Selon le Plan. Il a ensuite appelé la base de l’ONU, à Puerto Cisnès…
 
Et puis il est retourné se coucher. Béatrace lui a raconté l’histoire de la fourrure à fleurs et de pan dans la flûte, et il s’est rendormi. 

  Crevé. 

  Positivement crevé.


[1] Le météorologue a ainsi, pour ce qui le concerne, tranché le terrible dilemme haddokien.

INTUITION / P3C2E21

P3C2E21 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 21)
 
N°210 / INTUITION / P3C2E21
 
C’est l’histoire où Amaïa, la Mère des Goums, a une intuition.
 
Jeudi 16 juin
16 heures
Bureau N°1
 
- Je veux le connaître ! déclare Amaïa, lorsque, l’après-midi de ce même jour, on fait le point de la situation autour de la grande table du bureau N°1.
 
Jeanne et Eusèbe viennent tout juste de faire entendre l’enregistrement de l’étrange discussion qu’ils ont eue avec Frère Jean des Entonnoirs.
 
Et maintenant, Amaïa, les narines dilatées, comme un chien flairant une trace dans l’air, « veut le connaître ». 
 
Il s’agissait simplement pour eux, d’observer les résultats d’une brusque désintoxication avant de lancer une opération massive, et voilà que surgit cette réaction imprévue…
 
- Tout de suite ! ajoute-t-elle, avec une impatience surprenante…
- Mais nous ne lui avons rien dit au sujet de ce qui se passe ici, il n’était préoccupé que des bouleversements métaphysiques de sa vie, précise Eusèbe…
- Tout de suite !
- Elle t’a donné son numéro de portable ? demande Arthur à Eusèbe…
- Oui, tiens, je l’ai noté…
- Appelle-la…
 
Trois minutes plus tard, la voix essoufflée et défaillante de Cloclo répond à Jeanne que, oui, on arrive, oui, ouiiii, je viens, oh ouiiii, on viennnnt !!! 
 
Sur un fond de grognements de fauve.
 
Et la communication est coupée.  

 
- Ils ont une heure de route. Nouye, il faudrait que tu préviennes Mouchoir de les faire attendre, s’ils arrivent au journal avant nous, et toi, Amaïa, il faudrait nous dire pourquoi tu es tellement pressée…
- C’est… une intuition… Ce qu’il a raconté au sujet des ours… Mais je n’ai pas de certitudes… C’est très vague… Il faut que vous remontiez et que vous lui expliquiez rapidement qui nous sommes pour qu’il ne soit pas trop surpris. Celle que vous appelez Cloclo peut venir aussi, cela pourra l’aider…
  - En attendant, reprend Arthur, y a-t-il des nouvelles de Ravot ?
- Rien du tout, ni de Maupuis, répond Nouye qui vient de terminer sa communication avec Mouchoir…
 - Il faudrait tenter de joindre Ravot, appuie Rébéquée…
- J’ai essayé toutes les heures depuis ce matin. Il est injoignable. Et Mado ne l’a pas vu non plus…

LA FLÈCHE D’ARGENT/ P2C2E4

P2C2E4 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 4)

 
N° 105 / LA FLÈCHE D’ARGENT/ P2C2E4

  C’est l’histoire où Arthur part pour l’Europe et se retrouve à bord de

la Flèche d’Argent en compagnie de

la Patronne.

 
Mercredi 4 mai
3 heures 30 (heure locale)
10 heures (heure française)
Guamblin (carte du voyage)


De ses explorations en Terre de Feu, Arthur a conservé l’habitude de ne jamais se séparer d’un petit appareil photo numérique qui lui tient lieu de bloc notes. Ce qui amenait inévitablement les plaisanteries de Daouj sur la « mémoire numérique » des Goumyôs…


  Et c’est ce souvenir qui parvient à l’arracher à la contemplation fascinée du visage tragique de l’écorché.

 
Il revient, courbé contre le vent des pales, jusqu’à la cabine de l’hélico pour y récupérer son boîtier, et retourne flasher les restes de Yann Marbeuf.

  Le temps presse et il ne peut plus rien pour le malheureux. Il se sangle sur son siège et fait signe au pilote de décoller pour Puerto Cisnès où le Cessna devrait être prêt.

 
Et puis il contacte Mnouay par radio :
- Une mauvaise nouvelle, Mnouay, j’ai retrouvé notre gars… Oui, il est mort. Et dans un sale état. Il se trouve au sommet de l’île, écartelé entre deux poteaux… Non, pas de flèche. Il est écorché. Je ne peux rien faire et toi non plus. Il faudrait le décrocher et lui donner une sépulture… Tu accepterais cela ? Je pense que ce serait un honneur pour lui… Comme pour un Goum… Merci, Mnouay… Mais il faudra faire attention : le coupable doit se trouver à Guamblin et peut-être même dans la base… Non, je ne peux vraiment pas revenir tout de suite. C’est toi qui mèneras l’enquête en liaison avec Agotchilho. Il faudra que tu les préviennes par le satellite. J’ai pris des photos que je leur ferai parvenir depuis Puerto Cisnès pour qu’ils en disposent plus vite… Oui, ils connaissent mon itinéraire et mes escales… Santiago, puis Londres et Biarritz. Je pense arriver demain soir… Mais je n’ai pas réussi à les joindre depuis l’hélico : le temps se couvre et brouille les liaisons. J’espère seulement que la météo permettra de voler sans trop de risques jusqu’à Puerto Cisnès… Je compte sur toi pour leur transmettre les informations. Je ferai passer les photos par le réseau intranet de l’ONU. Oui, c’est plus sûr… Je te quitte, l’hélico est un peu chahuté, mais ça ira, le pilote me fait signe qu’il est confiant et moi j’ai confiance en lui… Je te contacterai à mon arrivée. Si tu as de nouvelles informations, envoie-les par le satellite direct à Agotchilho… Terminé.

  Et puis il se laisse bercer par la vibration profonde de l’hélico qui le pénètre par tout le corps, comme une trépidation intérieure, étouffée, contenue en lui par le casque et les sangles du harnais de sécurité… Il sent sa peau se décoller de sa chair, gonfler, se soulever, énorme cloque, vêtement trop lâche pour lui, ou bien, est-ce lui qui là-dedans se rabougrit ? Il est si petit au-dedans, il le sait, l’a toujours su : son intérieur ne correspond pas à son extérieur de grand bonhomme tellement responsable, il était fatal qu’un jour sa peau le quitte, prise entre ces deux foyers du dedans et du dehors… Oh, Béatrace, tu me manques… Toi, tu saurais calmer cette fâcherie de poupées russes qui se découvrent incompatibles au plus profond, au plus intime de leur emboîtement… Toi seule, avec ton sourire incroyable de moustaches soyeuses et les raconte-à-papa de Tijules… Et…

 
Mais un choc le réveille en sursaut, suivi du decrescendo rapide de la turbine qui s’arrête.

  - Bien dormi ? demande le pilote qui a retrouvé le sourire. Faut dire que lui n’a guère eu le temps de somnoler.
- On est allé vite, bafouille Arthur encore empêtré dans l’angoisse de son mauvais sommeil.
- Le vent dans le dos, ça aide ! Mais il était temps d’arriver, la neige revient. Ne tardez pas trop à partir sinon le Cessna ne pourra plus décoller. Il paraît que c’est clair au-dessus de 10 000 pieds…
- Le temps de transmettre mes photos et on part… Vous prévenez la tour ?
- OK patron ! Je m’en occupe… Vous dormirez dans l’avion, vous en avez besoin après toutes ces secousses… Et moi, je vais rentrer au chaud… Eh, Pedro, tu mets l’hélico à l’abri, ça va souffler et neiger…

 
Le mécano lève le pouce pour montrer qu’il a compris, fait un signe à l’un de ses collègues et chacun arc-bouté d’un côté de la cabine de plexiglas, ils poussent le léger appareil jusque dans le hangar près duquel il s’est posé et dont les portes sont restées grandes ouvertes sur un espace de lumière vive.

  L’air froid de la nuit réveille Arthur qui se dirige d’un pas nerveux vers la tour de contrôle éclairée, en bas de laquelle il sait trouver une permanence.

 
Un technicien y somnole sur une banquette, auprès d’un bureau où trône un poste informatique en veille.

  L’intrusion d’Arthur le réveille en sursaut :
- Oui, c’est qui ? C’est pourquoi ? Comment vous êtes entré ? C’est…
- Laisse tomber mon vieux. J’ai des photos à transmettre à la base d’Agotchilho.
- Agotchilho, ah oui, ah c’est vous… Excusez-moi je ne vous avais pas reconnu, oui, en effet…
- Eh bien camarade, je vois qu’on n’est pas plus frais l’un que l’autre… Tiens, expédie le contenu de l’appareil. Et vite, mon coucou va décoller…

 
Du coup le technicien se lève en se frottant les yeux, saisit la carte mémoire qu’Arthur vient d’extraire de son appareil et la place dans le lecteur qui équipe son ordinateur.

- C’est quoi ces photos ?
- C’est top secret. Et tu les adresses à Victor Bourriqué, Clémentine Kaligourian, Eusèbe Malfort, Rébéquée Taritournelle et Amaïa de ma part. Les commentaires viendront par Guamblin.
- Bien, Monsieur Malfort, mais vous savez, ici, tout est top secret. Alors…
Arthur a un sourire amer :
- Je sais, mais ça, je te conseille de l’envoyer sans le regarder, si tu tiens à continuer le beau rêve que tu faisais quand je suis arrivé…
- Je rêvais de ma fiancée, Maria-Dolorès…
Arthur lui tape amicalement sur l’épaule tandis que le (très) jeune gars lui rend la carte mémoire :
- Ne regarde pas : ici, il n’y a pas de Maria-Dolorès, il n’y a que « dolorès », si tu vois ce que je veux dire… Et préviens le Cessna : j’arrive. Décollage dans dix minutes.
- Oh, vous savez, j’en ai vu passer de drôles, ici…
Cette fanfaronnade de jeune garçon fait sourire Arthur :
- Le problème, vois-tu, c’est que ça (il montre son appareil qu’il vient de replacer dans sa housse), ça n’est vraiment pas drôle… Appelle ton pote là-haut qu’il nous donne la piste…

  Le Cessna est garé loin de la tour et Arthur se fait conduire en voiture par un mécano qui semble bien content de vivre : son service se termine et dès demain il va rentrer chez lui, à Oakland, non, pas la ville de Californie, c’est un petit bled près de Memphis, dans le Tennessee, pour une permission de deux mois. Juste pour le printemps. Bien sûr, il y aura encore de la neige, mais, hein, faut faire avec. Et puis ses parents ont une ferme dans le coin (une petite ferme, pas plus de mille hectares) et il faut commencer à travailler la terre. Non, la neige n’est pas trop un problème, puisqu’ils sont dans le centre des Etats-Unis et que l’an dernier ils ont été moins touchés que la côte Est. Oui, à Boston et surtout à New York ils ont eu des gros problèmes… Voilà le Cessna, vous voyez, il était tout au bout de la piste !

 
Deux mécanos s’affairent auprès du moteur à brancher les batteries de lancement installées à l’arrière de leur camionnette et ils lui crient à la cantonade (le vent, de nouveau…) que le plein est fait et qu’il peut monter à bord, le pilote est allé pisser…

  Cinq heures de vol, six, si la météo est mauvaise. A cette heure-ci, on n’a mobilisé qu’un seul pilote pour relayer celui qui l’a conduit depuis Punta Arénas et qui est parti dormir.

  Arthur monte sur le siège arrière : la cabine est aménagée pour quatre passagers et deux pilotes, avec de la place pour une petite cargaison derrière la cloison, à l’arrière du fuselage. C’est un avion postal qui a été reconverti et le confort n’y est pas fameux, mais il est sûr et robuste, et c’est ce qu’il faut dans cette région tourmentée : il est capable de franchir une tempête ou la Cordillère si le besoin s’en fait sentir, il vole par tous temps, pas très vite, et en secouant ses passagers, mais si le pilote connaît son métier, il arrive toujours à bon port et il se pose dans un mouchoir de poche, avec un turbopropulseur increvable.

  Il se sangle sur son siège et ferme les yeux, mais il n’a pas le temps de s’endormir : le pilote s’installe à son poste, se tourne vers lui sans qu’il puisse le reconnaître sous son casque (mais il est vrai qu’il ne connaît pas tout le personnel de la base), et il commence à dialoguer avec la tour de contrôle. Un signe du pouce à l’intention des mécaniciens qui ont branché les batteries et il lance le moteur.

  Arthur s’adosse à son siège et ferme les yeux.

  
 L’appareil se met à rouler en cahotant sur la piste, prend le vent, s’arrête dans le rugissement du moteur lancé à fond, et Arthur se trouve plaqué au dossier de son siège par l’accélération du décollage. Il ne peut retenir un sourire en songeant à l’impression de vitesse qu’il éprouvait dans la 2CV de sa jeunesse lorsqu’il dévalait une côte à quatre-vingts kilomètres heure dans le vent de la capote relevée ! Yaouuuhhhh !!!!

  Il s’est endormi immédiatement, lorsqu’aux secousses du décollage a succédé le calme du vol.

 
Il est réveillé par le lever du soleil, et un coup d’œil jeté à l’extérieur lui montre qu’ils survolent une mer de nuages d’où émerge une ligne de crêtes, du côté droit.

  L’appareil plonge soudain, disparaît dans les nuages…

 
Arthur a perdu la notion de temps, mais il ne lui semble pas avoir dormi bien longtemps… Et sa mauvaise habitude de ne jamais porter de montre. 

  Le pilote semble très absorbé par son travail et Arthur l’entend parler avec beaucoup d’animation à un interlocuteur radiophonique qu’il serait d’autant plus incapable d’identifier que son anglais aéronautique est des plus réduits, et que celui du pilote s’agrémente d’un fort accent hispanique.
 
Il lui semble bien que l’on continue de descendre…
  - Qu’est-ce qui se passe ? se décide-t-il à demander…
 
Mais le pilote poursuit ses discours véhéments… pour finir par lui crier, comme on lance une information destinée à calmer une foule qui n’en demande pas tant :
- Perte de puissance…
- Quoi ?
  Mais il a repris son discours radiophonique et il ignore ostensiblement son passager.
 
Et puis il se retourne :
- On va se poser, aérodrome de secours… et il montre le sol d’un geste sans équivoque.
- Eh merde… On est loin de Santiago ?
- Cinq ou six cents kilomètres, je préfère poser avant le pépin et tant que le temps reste à peu près correct… Il doit y avoir un avion comme celui-ci disponible. On n’est pas loin de Temuco, c’est une grande ville…
- D’accord, on n’a pas le choix… J’appellerai pour retarder le départ de l’avion de Santiago si c’est nécessaire.
- Oh, vous devriez pouvoir repartir vers 9 ou 10 heures, je leur ai déjà demandé de prévoir un vol de secours…
  Le plafond nuageux percé, le Cessna débouche dans la pénombre d’une plaine grise marquée de traces de neige éparses. 

 
Le moteur tousse…

  Les lumières d’une ville.
 
Le pilote guide l’appareil vers la ligne lumineuse d’une piste d’atterrissage, un choc…

  Ils roulent vers un hangar. Aéroport régional… Pas de foule. Une voiture s’approche.

 
Le pilote descend, suivi d’Arthur. 

  Un mécanicien rejoint le pilote et ils se lancent dans une grande discussion…
 
- Monsieur Malfort ? Vous pouvez me suivre ? Nous avons été prévenus de l’incident qui vous retarde… L’aéroport de Temuco est heureux de mettre un appareil à votre disposition…
- Je vous suis très reconnaissant…
L’employé de l’aéroport lui sourit :
- Mais c’est tout naturel, Monsieur Malfort, nous vous sommes tous redevables… Suivez-moi, je vais vous conduire pour éviter que vous ne perdiez de temps…

  Arthur, surpris de tant d’égards, monte dans la voiture dont l’employé lui tient la portière ouverte.
 
C’est ainsi qu’après avoir roulé quelques minutes ils parviennent auprès d’un autre appareil, un peu plus important semble-t-il à Arthur qui n’y connaît pas grand-chose en la matière. Un avion d’affaires semble-t-il. Le turbopropulseur à hélice du Cessna est remplacé par trois réacteurs accolés à l’arrière du fuselage, déjà rugissants. La porte, qui tient lieu de passerelle est ouverte…

- Vous pourrez rattraper le temps perdu, cet appareil est plus rapide que celui que vous utilisiez.
- C’est vraiment très aimable… Et qui dois-je remercier pour cette faveur ?
- La propriétaire est à bord. Vous pourrez la remercier directement. Vous serez à Santiago dans une heure …

  L’appareil est luxueux. A peine est-il monté que la porte passerelle est relevée et verrouillée dans son dos, réduisant d’un coup le bruit des réacteurs qui pourtant montent en régime tandis que l’avion se met à rouler.
 
Un fauteuil pivote devant lui…

  La jeune fille éblouissante qui l’occupe lui désigne un siège…

 
Mais où donc l’ai-je croisée ? Arthur, après les remerciements, congratulations et explications d’usage, ne peut retenir une certaine… gène, préoccupation, retenue… Et qui dépasse l’évidente discrétion qu’il se doit de maintenir quant aux véritables raisons de son voyage. Oui, il rentre en Europe. Oh, vous savez, ce que nous avons fait, chacun l’aurait fait dans la même situation, après tout, je ne suis qu’un journaliste qui s’est trouvé là où il fallait quand il le fallait pour faire pencher la balance. C’est surtout mon ami Victor Bourriqué avec sa femme, et mon père qui ont agi lors de cette crise, et bla-bla-bla, Arthur est habitué à cet habillage mondain des « évènements »… 

  Et cependant…

 
La fille est très jeune. Blonde, des yeux bleu pâle, lointains, nets, distants, glacés. Très belle, mondaine, un peu, mais seulement pour la circonstance… Son regard… C’est son âge peut-être qui le gène : elle ne doit pas avoir vingt ans. Il lui en fait la remarque, ce qui la fait rire :
- Cet avion appartenait à mon père qui nous l’a laissé à sa mort, à mon frère et à moi. Avec de multiples affaires de tous ordres, et nous avons repris le flambeau (elle a un sourire rayonnant)… Mais vous en saurez bientôt beaucoup plus sur nous, Monsieur Malfort…

  Elle s’est levée de son siège, l’un des quatre fauteuils pivotants qui occupent la luxueuse cabine et qu’elle avait tourné pour faire face à Arthur.

 
L’avion roule sur la piste…

  Elle porte une courte mais somptueuse tunique de lourde soie blanche brodée d’argent, serrée à la taille par une cordelière d’argent, elle aussi, qui découvre à mi-cuisses ses jambes nerveuses.

Elle est pieds nus.

 
Sans quitter Arthur des yeux, elle ouvre derrière elle la porte qui isole la cabine du poste de pilotage ; la porte qui lui fait face, et qui doit isoler la soute, s’ouvre simultanément.

  Sortent deux grands chiens noirs silencieux, l’un de l’avant, l’autre de l’arrière, qui s’assoient aussitôt, les yeux durement fixés sur Arthur. Les deux dobermans qu’il a déjà aperçus, en Terre de Feu… 

 
Les portes se referment avec un bruit sourd.

  - Mon harfang préféré vous prie de l’excuser, mais l’espace est trop réduit pour qu’il puisse y voler, il est resté en soute… Bienvenue à bord de la Flèche d’Argent, Arthur Malfort…