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LA PRISE DE LA MAIRIE / P3C1E27

P3C1E27 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 27)

  N°172 / LA PRISE DE LA MAIRIE / P3C1E27

  C’est l’histoire où Varochaix, du Nari (parti National Régionaliste) (voir sa biographie succinte en suivant ce lien) profite de la vacance du Pouvoir pour s’en emparer. 

  Samedi 11 juin
9 heures
Garage Varochaix

 
Varochaix s’éveille, détendu, satisfait, léger, oui, léger… C’est toujours comme ça les lendemains de séance à la Nouvelle Réna, et en son temps, Arnaud Boufigue lui avait expliqué que c’était le propre (c’est le cas de le dire) des âmes pures. 

  Il baille largement, pète bruyamment et abondamment, agite le drap pour répartir dans la chambre ses flaveurs puissantes, et reste ainsi un temps, satisfait, heureux du bonheur simple et organique de se sentir bien dans sa peau, bien dans ses draps, bien dans son pieu, dans ses propriétés, dans ses œuvres… Bien, quoi.

  De son appartement, logé au-dessus du garage, il peut entendre, très étouffée, l’activité des quelques employés, qui, le samedi matin, travaillent hâtivement pour achever quelques réparations, préparer quelques véhicules, régler quelques moteurs… Terminer avant midi. On ne bosse pas l’après-midi.

 
La femme de ménage vient à dix heures (une Espagnole poil aux pattes intouchable mais efficace, discrète et de toute confiance). Elle travaille une heure ou deux et dégage le plancher, comme tous les matins de la semaine. Elle occupe un pavillon minuscule à l’entrée de la cour du garage, où elle vit avec son mari invalide et leurs deux enfants silencieux. Concierge, quoi. Et tellement heureuse d’être ainsi logée « gratuitement » qu’elle se ferait couper en rondelles pour « el Patronn’ ». Dévouée…

  A cette heure-là, Varochaix est descendu depuis un bon moment dans son bureau, juste dessous, et il prend quelques rendez-vous, ou bien il lit le journal, surtout le samedi.

 
Ce samedi là, il lit le journal, les pieds sur le bureau. 

  Bordel !!!

 
Et puis il repose le journal.

  Et puis il réfléchit…

 
Dix heures. 

  Il a réfléchi.

Il se lève, arpente une seconde le bureau et appelle :
- Hémi !!

La secrétaire translucide entre en serrant son bloc-notes sur la veste de son élégant tailleur fuchsia à boutonnage controversé (un bouton à droite et un à gauche. Un effet inventé par son amie Clara, dite Clarinette, des Créations Gigounette, qu’elle essaie pour le « roder » avant le défilé de demain soir à

la MJC, que sa calotine de copine écrit : «

J-C »). Ça tombe bien, la jupe est largement ouverte par-derrière, avec un effet de panty jaune vif et des mi-bas verts.

  Docile, elle s’accoude sur le bureau et prend la pose, croupe tendue.

  - Mais non, conne, prends mon répertoire et note d’appeler tous les adhérents disponibles du Parti. Rendez-vous dans un quart d’heure à la mairie.

 
Le Parti, et cela, Hémi le sait, c’est bien sûr le Nari. La liste se trouve dans le répertoire personnel de Varochaix, tiroir de droite de son bureau, auquel elle ne peut accéder qu’avec l’autorisation expresse du Patron. C’est le cas. 

  Elle se redresse. Ça craque un peu. Faut dire qu’elle a encore perdu deux kilos. Elle est descendue à 250 calories. Elle est contente : elle tend vers l’idéal. Elle a enfin mis sa photo en maillot sur son blog proana et elle reçoit des félicitations. Et on l’a rassurée : on lui a assuré que ce qu’elle « prend par là » n’apporte pas de calories en plus. Donc, elle peut travailler sans s’inquiéter. Un stress en moins. C’est bien : on dit que le stress fait grossir.

 
« Gardarem lou Mairie », déclare Varochaix à l’employée municipale qui se trouve à la réception. « Le Maire est mort, vive le Maire ! », ajoute-t-il pour expliquer à l’ignare le contenu implicite de sa déclamation liminaire. Encore une colonialiste planquée dans le système. Il va falloir un grand coup de balai de purification ethnique dans tout ça, dès que les choses seront calmées.

  Calmées, parce qu’ici, c’est un peu le soir après Waterloo, lorsque le petit caporal a capoté et que les chevaux démontés tournent en rond sur le champ couvert de morts sur qui tombe la nuit.

 
C’est tout à fait ça, se dit Varochaix : des bourrins qui hennissent en tournant en rond. Secrétaires de ceci, agents de cela, déboussolés, avec des phrases qui ressortent du brouhaha général, comme des étincelles sortiraient de la braise au vent de la déroute : « et il paraît que ceci », « et il paraît que cela », « tout nu », « avec le Conseiller en matière d’économie électorale », « vous auriez pu penser ça d’un homme aussi sérieux, vous ? », « de lui, sûrement pas, de sa femme, peut-être »… Et cetera.

  Et surtout, des guichets mal fermés qui battent au vent de la panique, et des portes qui claquent…

 
Un fayot a noué un crêpe noir à la poignée de la porte principale, on crie : « t’as trouvé le drapeau ? », et puis : « comment on fait pour le mettre en berne ? »…

  Varochaix a réuni les cinq affidés disponibles qui l’ont rejoint et les a disposés en fer de lance. Et il fonce dans la tempête, direction, le bureau du Maire.

 
Une petite secrétaire pâlichonne aux yeux bouffis de larmes tente de le retenir :
- Vous ne pouvez pas…

  Mais elle est écartée d’un revers de la main qui l’envoie se rasseoir sur son siège à roulettes, lequel, dépourvu de moyens de freinage, court sur son erre jusque dans la vitrine qui protège un drapeau broché d’or, témoin fameux d’une lointaine bataille gagnée on ne sait quand contre on ne sait qui par une confrérie dont le nom inconnu se perd dans ses plis glorieux, et une large et longue épée, certainement très lourde, quoique bouffée de rouille, et qui fut en usage pendant, dit-on, des siècles, à fin de justice décollatoire.

 
La chaise et son contenu secrétarial s’arrête là avec un léger bing, sans toutefois briser la glace, épaisse et verrouillée. Toutefois, le mouvement de pivot induit par la dissymétrie du choc précipite la petite secrétaire pâlichonne aux yeux bouffis de larmes les quatre fers en l’air, le coccyx sur la moquette bouclée de l’antichambre. 

  Elle couine parce qu’elle a mal.

 
Le fer de lance se consulte du regard, hésitant un instant entre l’ignorer, la passer par les armes (l’épée est là, incitatrice en diable) ou lui passer dessus (le champ se trouve libre, la pose, incitatrice), ainsi qu’il sied aux occupantes colonisatrices vaincues par les armées du peuple. 

  Varochaix remet de l’ordre dans leurs pensées en leur rappelant que la Nation ne saurait se comporter comme une bande sans feu ni lieu ni foi ni loi ni Dieu ni Diable ni maître ni ressources ni morale, enfin, comme une bande de soudards avinés débourrant un couvent de jeunes filles sans dessus ni dessous ni devant ni derrière. Comme un vulgaire Raspoutine !

  D’ailleurs, Dieu est avec Nous.

  Et puis on n’a rien bu.

 
P’tite saucisse ?

  On se fait une pyxide entre amis. Ça réconcilie tout le monde avec la pureté des grands vainqueurs. 

 
Vive le Béarn libre !

  La fille a filé sous son bureau, regrettant d’avoir mis sa mini bleue pour venir bosser. Et sa petite culotte rouge avec ses bas blancs. C’est vrai qu’avec le défunt maire (mon dieu… le défunt maire, quelle tristesse), elle ne risquait pas grand’chose. Juste une félicitation pour son patriotisme foncier. Mais là, elle a senti passer le vent de l’histoire et le souffle corrompu des hordes barbares remontées de la nuit des temps pour égorger nos filles et nos compagnes. Ça lui donne des frissons frisottants dans les frisous.

  Et puis, coach coachant son équipe avant l’épreuve et l’effort, Varochaix regroupe ses Hommes et leur souffle l’Ambition de la Victoire (en français, parce qu’ils n’ont pas tous dépassé les premières leçons de la Langue) :
  - Istrégoud ! Istrégoud ! s’exclame-t-il, lançant ainsi leur farouche cri de guerre, comme un défi au monde entier…
  - Istrégoud ! Istrégoud ! reprennent-ils en chœur, positivés à bloc…
 
- C’est notre chance ! J’étais le Numéro 3 de la cité et nous en souffrions tous, rabaissés par l’Etat français et sa domination humiliante, taillés et corvéés à merci par le monstre fiscalo-totalitaire qui nous brimait à quia jusqu’au fond de nos campagnes, traqués par ses hordes soldatesques et policières, niés par son école sournoise, dont les noirs hussards enrôlés sous la bannière de l’oppression linguistique arrachaient la langue de nos aïeux de la gorge de nos enfants innocents, pantelants, sanglotants, ruisselants…

  Un silence. L’émotion est palpable, On renifle virilement. Y cause bien, y’a pas.

 
Varochaix enchaîne, la main sur le cœur :
- Mais les Numéros 2 et le Numéro 1 de cet Etat dans l’Etat qu’est notre belle et antique ville se sont entre-tués, dans un spasme obscène où leur infamie se révèle à tous ! Le podium est libre ! Nous en occuperons, de plein droit, la plus haute marche. J’y monte, j’y suis, j’y règne !

  Et dans un geste large, il ouvre en grand la porte du bureau du Maire :
- Pas de vacance du Pouvoir. Nous veillons, nous gagnons !

APPEL DE L’ÉLYSÉE / P3C1E35

P3C1E35 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 35)

 
N°180 / APPEL DE L’ÉLYSÉE / P3C1E35

 
C’est l’histoire où Eusèbe Malfort reçoit une invitation du Prédlarép. 

  Lundi 13 juin
11 heures 60
Bureau N°1

 
- Eusèbe Malfort, mon cher, ce que je suis heureux de vous entendre !

  - Moi aussi, Président, j’ai essayé de vous joindre à plusieurs reprises depuis quelque temps, mais…

 
- Ah, ce téléphone, une plaie ! On pourrait croire que l’Elysée… Mais non, mon vieux, non ! Tenez, l’autre jour, je disais à Nixon… 

  - Nixon ?
 

- Oui, enfin son remplaçant, Bill ou Dubeliou ou je ne sais plus qui, ces Américains changent tout le temps… Comment voulez-vous être efficace si vous changez tout le temps ? Moi au moins, hein, je reste ! Bref, je lui disais qu’il devrait faire l’effort de remplacer son vieux Èrforsouane Boeing par un A 380 français, comme ça, pour lui montrer où est le prestige, qu’il pourrait y loger plus facilement sa famille et s’entraîner au golf sans devoir descendre, et clac, coupés ! La standardiste s’était gourée de fiche ! Je lui ai passé un savon de première, mais elle m’a dit que si je continuais elle allait m’attaquer pour harcèlement… Bref, on a perdu le fil de la conversation, et quand je l’ai eu de nouveau au téléphone, le cow-boy m’a demandé si tous mes produits fonctionnaient aussi bien et a fini par déclarer qu’il ne voulait pas d’avion à pédales. On a perdu un marché. Mais ce n’est pas pour vous décliner mes misères domestiques que je vous appelle : on meurt beaucoup chez vous…

  - Chez moi, directement, non, merci, ça va, répond Eusèbe, que Nouye est allé chercher dans le « temple » où Clèm vient de mettre au monde la petite Amaïa. 

  Le téléphone direct, relayé par Mouchoir avait sonné, très impératif : « Ici le Président de

la République, je veux parler à Eusèbe Malfort »…

  - Et j’ai d’ailleurs appris que votre fils était revenu au bercail ? Tant mieux, tant mieux, comment va-t-il ? C’est que voyez-vous, les élections approchent et il vaut mieux rester prudent, éviter les remous inutiles… 

  Il éclate d’un rire tonitruant.
 
Eusèbe, qui n’a toujours pas compris ce que lui veut celui que Béa appelle le Prédlarép, écarte le combiné de son oreille, de plus en plus surpris par ce monologue décousu et loufoque dans la bouche d’un tel personnage. 

  Lequel enchaîne, après avoir repris son souffle :

- Ça me rappelle… Vous savez à quel point le Ministre du Confort peut me… casser les roubignoles, entre nous, bien sûr, « off », comme on dit entre professionnels, vous de la presse, et moi de la politique, non, de
la Politique, avec un grand P, car je ne suis pas de ces… Bref… Oui, je disais, le Ministre du Confort… que j’ai bien été obligé de nommer à ce poste, mais vous savez cela aussi bien que moi… Bref… Qu’est-ce que je lis, la semaine dernière dans les colonnes de France Boire et de Paris Vache ? Vous le savez ? Vous avez dû le lire, vous aussi ?

  - Je suis à la retraite, Président, je ne suis plus l’actualité d’aussi près, c’est mon fils, Arthur, qui s’occupe de…

  - Arthur ! Voilà, c’est Arthur. Je me souviens qu’on vous l’a enlevé, non ? J’ai donné des instructions à mes services, toute priorité, toutes affaires cessantes…

 
- Il est revenu, je vous remercie, il a été libéré hier, comme je vous le disais…

  - Oui, bien sûr, où avais-je la tête, je le savais, bien sûr… Nos services se sont montrés très efficaces… Et il va bien ??

 
- Il…

  - En fait (rire étouffé), en fait c’est cette histoire du Ministre du Confort… Vous savez ce que disaient les journaux ? Il est cocu ! Cocu, le pou nerveux du gouvernement ! Il est vrai qu’il passe tellement de temps à m’emmerder, hein, que pendant ce temps-là bobonne a du temps libre pour le vague à l’âme et la chasse au matou… Aux matous… Et c’est lui qui me parlait de remous inutiles. A votre endroit, mon cher, à votre endroit ! Et à celui d’un certain… Je prends mes notes… Un certain Pavot…
 
- … Ravot…

  - … Ravot, j’écris mal, une graphie précipitée, mon astro-graphologue en déduit que je travaille trop… Ravot, commissaire de police, je crois ? Notez que moi aussi, moi aussi, je suis cocu, bien sûr, comme tout le monde (non, pas vous, hein, puisque vous êtes veuf, grand fou), mais Emmanuelle, mon épouse, avait au moins la discrétion de ne pas convoquer la presse à ses jeux d’écarte-figue ! D’écarte-figue ! Je pouffe ! Du Pagnol, mon cher, du Pagnol… Je me demande où je vais les chercher… Avait, parce que maintenant, hein, elle est rangée des voitures… Pièce de collection… Classée Art Premier ! Mais l’autre, là, dans Paris Vache, en pleine page, sa mousmé roulant galoche un noirpiot de paltoquet méditerranéen… Et il me parle de remous inutiles… C’est vrai qu’on vous a tué un Maire et un Conseiller en matière d’économie électorale ? Inadmissible, bien sûr, mais ils ne faisaient pas preuve d’une grande tenue morale, si je m’en réfère au compte-rendu confidentiel de mes indicateurs des RG : qu’un Maire de droite (de Droite, mon cher, de Droite !) se fasse enculer dans la garçonnière d’un Conseiller en matière d’économie électorale de gauche (de gauche ! je pouffe !) par ledit Conseiller en matière d’économie électorale, c’est inadmissible… Je compte sur votre discrétion… 

 
Pause très courte, et il reprend, nostalgique :

  - Le temps n’est plus où une telle histoire se serait réglée en expédiant le tourtereau au bat’d’af pour finir par jouer les trous à ratons chez les crouillats de Tanger, non, maintenant, on fait profil bas en attendant que la gueuse vous revienne. Elle sait où la gamelle a le plus d’avenir, non ? C’est pas avec un gamin au poil gommeux qu’elle aura une loge présidentielle à l’Opéra ! Et puis Tanger, hein ! Boum ! A pu !!! C’est ce que je lui ai dit au ministre : de nos jours, le cocu fait vendre, Dugenou s’y reconnaît et compatit. Et il vous met le bulletin dans l’urne à hauteur de ce que M’âme Dugenou se fait mettre le popotin par les burnes du voisin. La compassion ! Vous serez le premier cocu électoral, que je lui ai dit… Histoire de lui rendre des couleurs à c’pauv’homme… Je pouffe ! La vie est… rose ! Croyez-moi, mon cher ! Rose ! Positivement. Rose saucisse. Vous devriez vous y mettre, je vous sens tendu… En fait, c’est lui, le ministre, qui me les a fait goûter. Pas un si mauvais bougre que ça, au fond… Mais alors, au fond ! En grattant loin… Sous les croûtes ! Alors pensez à vos amis qui n’ont pas envie d’être emmerdés par des affaires en forme de boules puantes au moment des élections : vous avez récupéré votre fils, le ministre a récupéré sa femme (j’ai fait paraître une petite annonce à mes frais, je la connais bien, hé, hé, et je sais où elle se cache pour ses galipettes : une bonbonnière vers Passy, c’est moi qui lui avais donné la clé du temps où…), et elle a compris : le sens de l’Etat, mon cher… Ah ! Ces filles de France !!! Alors je compte sur vous. Ah, oui, on me tend une fiche… Non, pas téléphonique… Oui, bien sûr… Une nouvelle secrétaire. Blonde. Lointaine origine allemande. Glace et feu. Un bijou à réveiller un mort. Au poil… Alors vous vous êtes enfin décidé à vous remarier ? Faut fêter ça, mon ami, mais oui, bien sûr, toutes mes félicitations ! Emma et moi serons ravis de vous recevoir à l’Elysée, ça nous changera des pisse-froid. Emma ? Non, ce n’est pas la secrétaire… Est-il drôle… Non, elle, c’est une certaine Weide, mais vous ne pouvez pas la connaître… Lointaine origine allemande… Oui. Déjà dit. Surmenage. Emma c’est Emmanuelle, bien sûr, mon épouse, en protocole privé, c’est Emma, et c’est Manu pour son nouveau coiffeur. Il n’y a plus que le Canard pour l’appeler Emmanuelle 5… Et j’ai un nouveau cuisinier qui vous mitonne une tête de veau sauce gribiche ! Tendre, croquante et juteuse comme une pucelle… Alors c’est entendu, nous disons mercredi 15, après-demain sur le coup de midi, après le conseil des ministres, et sans protocole, en famille, vous nous présenterez votre nouvelle épouse… Jeune ? Votre âge ? Il est fou… Je vous aime bien Malfort. A mercredi.

 
Clic, il a raccroché.

  Eusèbe regarde le combiné silencieux, puis Nouye, restée impassible :
- Il est devenu fou, lui demande-t-il ?
- Non, bien sûr, répond-elle, il est intoxiqué !
- Tu as enregistré ?
- J’ai enregistré.
- Appelle Ravot, qu’il vienne d’urgence avec Lepif et Amélie s’ils sont dans le coin. Et vois si Arthur est en forme… Je crois que Clèm aura besoin des autres…
- Oui. Et je préviens aussi Amaïa.
 

LE TRAÎTRE VLADIMIR / P2C3E16

P2C3E16 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 16)

  N° 140 / LE TRAÎTRE VLADIMIR / P2C3E16

 
C’est l’histoire où Arthur reçoit les confidences du traître Vladimir qui lui dévoile les plans secrets du professeur Pouacre.
 
Mardi 7 juin
Sans doute à midi
Hai II

  D’un repas l’autre…

 
Beaucoup plus roborative se trouve être la cuisine de bord du Hai II. Russo-prussienne d’esprit, elle se fonde sur une déclinaison intensive de la pétote[1] et de la charcuterie, précédée d’un bortsch épais et odorant trempé de pain noir, et suivie de pâtisseries gluantes ou de laitages fluides. De quoi soutenir de robustes guerriers. De quoi retaper Arthur.

Qui justement partage la table de Vladimir.

  - Eh bien, mon cher Arthur, on récupère ? Vous avez eu beaucoup de chance… Et j’admire vraiment votre robustesse. Notre Patronne se montre parfois un peu… radicale dans l’application de ses sentences, lorsqu’elle s’estime offensée par un regard insolent, surtout lorsque ses filles deviennent nerveuses et qu’elle pense qu’une bonne détente leur assouplira le caractère ! On a beau être de race supérieure, il faut les tenir ces sauvageonnes ! Vous avez dû la regarder d’un peu trop près ou vous montrer un peu trop galant ! Ah, ces Français… Nous autres Slaves sommes beaucoup plus discrets à ce sujet. Bien sûr, nous violons à tour de queue lorsque la possibilité s’en fait jouir, mais notre romantisme foncier ajouté à des siècles de totalitarisme aristocratique, puis soviétique, nous a rendus prudents : nous troussons la servante, mais ne levons jamais les yeux sur la barinia ou la commissaire politique !
 
Arthur fixe tristement son assiette de patates à la crème de harengs.

- Vous ne dites rien ? Allons, mon cher, ne me laissez pas croire à une bouderie ? Nous arrivons demain et n’aurons peut-être plus d’autres occasions de nous parler. Vous m’êtes sympathique, et…
- Cette sympathie n’est pas partagée, Vladimir. Vous ne l’avez pas compris ? Vous incarnez pour moi le traître absolu, celui qui s’apprête à livrer à son pire ennemi l’univers pour lequel il a feint de combattre… Non, vous ne m’êtes vraiment pas sympathique…
- Allons, allons, voilà bien de ces jugements à l’emporte-pièce qui trahissent le simplisme politique de leurs auteurs. Je ne vous ai pas trahis, je vous ai utilisés. Ce n’est pas de la trahison, c’est de la stratégie.
- De la stratégie ! C’est le genre de sophisme que développent tous les politicaillons de la terre pour justifier leur ambition imbécile, quand elle n’est pas simplement criminelle !
- Mais non… Voyons, examinez calmement les faits : nous nous trouvions en face d’une sorte de pouvoir népotique qui tendait à se verrouiller en dynastie : les Numéros. Ils vous l’ont exposé eux-mêmes, non ? Et vous trouviez cela préférable à…
- … à quoi ? Le savez-vous seulement vous-même ? Nous avions réduit cette emprise monstrueuse et nous étions en train de tenter de réparer les dégâts que sa folie avait réalisés sur la planète lorsque…
- … lorsque nous sommes intervenus : n’alliez-vous pas retomber dans les impuissances politiques de votre « démocratie » molle ?
- Parce que ce que vous préparez sera préférable ? Et que préparez-vous, d’ailleurs ? Une « démocratie dure » ? Le savez-vous vous-même ?

  Un serveur apporte à Arthur une énorme jatte d’un flan rose tremblotant et se retire.

  - Mangez votre dessert, mon cher, vous avez encore besoin de forces. Je vais vous raconter le début d’une histoire…
Il était une fois un savant docteur comme seule semble-t-il
la Prusse peut en générer. A la fois physicien, biologiste et chimiste (mais les Allemands sont tous Doktor et chimistes), il cherchait vainement à trouver le moyen de réaliser quelques unes de ses idées, dans le monde circum-soviétique finissant, lorsque l’une de ses étudiantes retint son attention. Certes, elle était un peu plus âgée que ses consœurs, mais elle avait « quelque chose », une sorte de rigueur, de distance. Elle semblait vraiment appartenir à un autre monde. Rien de sentimental ni de sexuel dans cet attrait, non, mais une… reconnaissance.
De son côté, elle semblait s’intéresser de très près à ce que son professeur avait de meilleur : ses travaux.
Un jour, il fut invité dans sa famille. Il s’y plut. Leurs intérêts convergeant, ils s’épousèrent. Ils n’eurent pas d’enfants. Enfin, pas dans le sens où vous l’attendez, et où, peut-être vous-même…

  Arthur redresse la tête et le regard qu’il lance à Vladimir le fait battre en retraite :
- Oui, mes félicitations, je suis désolé pour votre famille, votre enlèvement est une épreuve, et tout ça, mais c’est la guerre… Bon. J’en reviens à notre histoire : vous n’avez pas rencontré cet homme. Vos amis Clémentine et Victor, eux, ont pu faire sa connaissance. Devenu le Numéro Cinq, le Professeur Pouacre s’est trouvé pris dans la même nasse que les autres Numéros. Mais pas par hasard : il trouvait tout à fait anormal qu’une telle puissance soit laissée entre les mains d’individus incapables de concevoir autre chose qu’une petite dictature familiale. D’autant que c’est grâce à ses travaux que cette dictature avait pu se mettre en place : c’est lui qui a conçu le plan de conquête météorologique de la planète, c’est grâce à ses relations qu’ont été « récupérés » les stocks d’armements atomiques et les sous-marins nucléaires soviétiques qui ont permis le coup de force que vous avez vécu. C’est lui qui a étudié les drogues subtiles des Chochos, dont vous avez pu apprécier les effets, cher ami, et enfin, c’est lui qui a assumé l’éducation des derniers enfants du Numéro Un, ces Élus, jumeaux destinés à une existence subalterne par les visées dynastiques absurdes de leur père et de leur grand-père ! C’est le Docteur Pouacre. Dont j’étais l’assistant et le correspondant russe…

  Arthur a reposé sa cuiller :
- Et donc, vous avez profité de notre action pour…
- … pour prendre le pouvoir, parfaitement. Nous attendions l’occasion et vous nous l’avez fournie. Nous savions que les Chochos réagiraient. Il y avait eu des mouvements précurseurs du séisme, des refus, des révoltes. Nous savions, nous, qu’ils n’étaient pas stupides et qu’ils disposaient de ces armes traditionnelles redoutables que sont leurs potions, élaborées au cours des millénaires, contrairement à ce que pensaient les Numéros du fond de leur racisme imbécile. Nous avons poussé à la roue, si je puis dire, lorsque le Numéro Deux s’est attaqué à vous, sachant quelles ressources vous pouviez mettre en œuvre. Je disposais de moyens de communication spécifiques, via le satellite « Réseau » lancé à l’insu des Numéros, et des bases ultra secrètes d’Omphalie et de Harpie, simples lieux de repli, dans l’esprit des Numéros, mais en fait, bases stratégiques équipées et noyautées par nos soins…
Maintenant, nous développons le concept parareligieux des Élus au travers du circuit commercial des Super Trocs en nous alliant à des spécialistes du commerce et de la finance, mais il y a plus de dix ans que le Professeur Pouacre éduque les Élus et les prépare dans ce sens : il a compris qu’il est plus facile de séduire que de combattre, et il séduit le Monde…
- Et donc, vous me dites que le professeur Pouacre s’est laissé capturer volontairement par les Goums ? Mais c’était suicidaire !
- Un risque calculé : il connaissait suffisamment les Chochos pour savoir où s’arrêterait leur vindicte.
- Et si les Goums n’avaient pas réagi à temps et n’étaient pas intervenus, à Thulé ?
- Ce n’était que partie remise…
- … et tant pis pour nous…
- Tout au moins, tant pis pour Victor et Clémentine. A mon grand regret… Mais je suis sûr que maîtrisant Agotchilho comme vous le faisiez, la rage d’avoir perdu vos amis vous aurait inspiré une solution de secours pour venir à bout de Thulé : j’étais prêt à vous informer de la situation, avec l’appui du Professeur, via le satellite « Réseau ». Mais nous ne tenions pas à ce que vous ayez connaissance de son existence…
- Votre objectif reste donc inchangé : conquérir le monde. Mais au profit de Pouacre !
- Oh, Pouacre n’est pas seul, il est aidé d’associés… Mais cela restera un pouvoir discret, qui unira la planète sous une houlette unique. Plus de guerres, mon ami, plus de désastres humanitaires. Réfléchissez à la chose : un pouvoir mondial. Unique. Incarné mystiquement par deux beaux jeunes gens partout célébrés, peoples absolus et indiscutables à l’instar des dieux antiques qu’ils incarnent et devant qui chaque adepte initié se prosterne d’ores et déjà…
- Ce que je ne comprends pas, c’est comment vous pouvez imaginer une seconde que le monde va se précipiter aux genoux de vos Élus de carnaval…

  Vladimir éclate de rire :
- Ecoutez moi bien, Arthur : nous sommes le 7 juin. Vous avez « disparu » le 6 mai. L’« offensive de séduction » a été lancée  à Saint Tignous sur Nivette le 3 mai. En France, nous comptons aujourd’hui officiellement huit millions d’initiés qui, selon leurs moyens, rendent hommage entre deux et trois fois par semaine aux Élus ; dans le monde, après que nous ayons lancé la même campagne, adaptée à chaque pays, et ce depuis une quinzaine de jours en moyenne, nous comptons cinquante millions d’adeptes. Dans un mois, la France comptera douze millions d’initiés, et le monde, un milliard… Dans deux mois, nous serons les maîtres… A moins que nous ne précipitions les choses…

  Arthur repousse les restes du flan qui tremblotent devant lui :
- C’est impossible !

Vladimir lui sourit :
- Demain, nous serons en Harpie. Vous verrez par vous-même…
 


[1] Localisme picardisant de « patate ».

CITATIONS

CITATIONS


  Pour montrer comme c’est des gens sérieux, les Hauteurs sérieux ils mettent toujours une belle citation en salutation distinguée avant de commencer.
Ça montre que c’est pas des cons, parce qu’il y a des grands hommes qui pensent comme eux ils pensent, même si faut gratter un peu pour trouver le rapport, et que donc ceux qui sont pas d’accord avec eux, eh bien, tiens, fume, ils ont qu’à s’en prendre aux grands maîtres qui sont déjà morts mais qui sont très sérieux.

Si zosent.

 
C’est un bon truc.

C’est pour ça que je vous en donne une louche.
Juré, je n’ai rien piqué dans un dico ad hoc.
Même si j’adore les dicos.


  Les mythes sont les âmes de nos actions et de nos amours. Nous ne pouvons agir qu’en nous mouvant vers un fantôme. Nous ne pouvons aimer que ce que nous créons.
 

Paul Valéry

  Bu Said, ce visionnaire, aperçut un jour des latrines aménagées sur le passage public. Il s’appuya sur sa canne et  se tint là, un long moment, à regarder. Seul celui qui était pris d’un besoin naturel s’arrêtait en ce lieu inavouable ; d’autant plus que l’endroit était sale et repoussant. Finalement un de ses disciples l’interrogea : au prince de la vision, il demanda le dévoilement de ce mystère.
Le shaykh lui répondit : « Les excréments, comme j’étais là à considérer, m’ont confié cet étrange secret : ‘ Nous étions cent richesses variées, à la fois nutrition et énergie spirituelle. Nous étions issus de la Cour divine et attestions de Son unicité. Nous détenions à profusion éclats, saveurs et parfums délicieux ; chacun nous recherchait ! Un instant avec toi nous nous sommes entretenus ; par ce fait, toute cette belle souveraineté nous a été retirée ! Nous avons manqué, à cause de toi, à cent adorations ; en une heure de temps, nous avons été transformés en ceci ! Ah vrai, ton commerce nous a embellis ! Nous voici à présent infâmes, néfastes et rejetés. Notre sort est fait ! Mais à toi qui uses de la manne divine, malheur ! ».
 

Le Livre de l’Epreuve
Farridoddin Attar (… vers 1220)

  Vivre, c’est éternellement se survivre en remâchant son moi d’excrément, sans nulle peur de son âme fécale, force affamante d’enterrement. Car toute humanité veut vivre, mais elle ne veut pas payer le prix et ce prix est le prix de la peur. Il y a pour être une peur à vaincre et cela consiste à emporter la peur, le coffre sexuel entier de la ténèbre de la peur, en soi, comme le corps intégral de l’âme, toute l’âme depuis l’infini, sans recours à aucun dieu derrière soi. Et sans rien oublier de soi. 
 

Antonin Artaud


Seul peut devenir un homme, celui

qui est orphelin de coeur et de corps,
qui sait que la vie déposée en lui
est un simple supplément à la mort.
 

Attila Jòzsef


  Mais, concluent, je dys et maintiens qu’il n’y a tel torchecul que d’un oyson bien dumeté, pourveu qu’on luy tienne la teste entre les jambes. Et m’en croyez sus mon honneur. Car vous sentez au trou du cul une volupté mirificque tant par la doulceur d’icelluy dumet que par la chaleur tempérée de l’oison, laquelle facilement est communiquée au boyau culier et autres intestines, jusques à venir à la région du cueur et du cerveau. Et ne pensez que la béatitude des heroes et semi-dieux, qui sont par les Champs Élyséens, soit en leur asphodèle, ou ambroisie, ou nectar, comme disent ces vieilles ycy. Elle est (scelon mon opinion) en ce qu’ilz se torchent le cul d’un oyson, et telle est l’opinion de Maistre Jehan d’Ecosse.
 

Chapitre 13 de

La Vie très horrificque du Grand Gargantua, père de Pantagruel,
jadis composée par
Maistre Alcofibras, abstracteur de Quinte Essence.


  La bataille fut gigantesque
Tous les morpions périrent ou presque
A l’exception des plus trapus
Qui s’accrochèrent aux poils du cul
 

De Profondis Morpionibus
Théophile Gautier

  Je peux rarement voir quelqu’un sans le battre.
D’autres préfèrent le monologue intérieur. Moi, non. J’aime mieux battre.
 

Mes propriétés
Mes occupations
Henri Michaux

(depuis)…
Doukipudonktan ?         
(jusqu’à)…
J’ai vieilli.
 

Zazie dans le métro
Raymond Queneau


 

C’est vous la chanteuse, Madame ?
Enchanté !
  Dupont,
Les Bijoux de
la Castafiore
Hergé

  - Maquette, quesse tu fais avec une banane dans l’oreille droite ?
- J’écoute la forêt vierge
 
… (elle se met une banane dans l’oreille gauche)

  - Mé quesstu fais encore ?
- Tu vois… Je me mets la stéréo !
 

F’murr
Le génie des alpages n°5
« Les Intondables »


  Mouginot - Qu’étiez-vous, il y a trois mille ans ?
La momie - Ce que j’étais ? Ingénieur en physique nucléaire…
 

Tardi
Adèle Blanc-Sec.
Tome 4 : Momies en folie.

 

Une chose n’est pas honteuse, qui le devient quand elle est admise par le plus grand nombre.
 

Caractères

La Bruyère


… pour répondre aux angoisses pilophobes de la Chérie :

  Chez les femmes, le cœur est sous le poil, c’est comme les artichauts.
 

San Antonio

Et pour conclure dans la dignité :
 

God save the Queen !


 

Blake et Mortimer

La Marque Jaune.

19 avril 2008 - Aucun commentaire
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