P2C3E4 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 4)
N° 127 / ENQUÊTES ET EXPERTISES / P2C3E4
C’est l’histoire où le commissaire Ravot fait le point sur ce qui a été découvert à propos du meurtre de Luis et sur ce qui s’y rattache.
Lundi 30 mai
9 heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette
On a laissé les trois chaises qui ont servi, un mois plus tôt, lors de l’interrogatoire des notables.
Ravot trône derrière son bureau, encastré dans son fauteuil « chef de bureau » piètement en hêtre, dossier et accoudoir cintrés, fond en contre-plaqué, modèle administratif réglementaire années cinquante, fabrication Baumann, qu’il avait emporté avec lui lorsqu’il avait quitté son cher bureau parisien, où, avant les siennes, il avait supporté les fesses d’un commissaire, qui aurait pu s’appeler Maigret s’il ne s’était pas appelé Dupont (avec un T, comme il se plaisait à le souligner lui-même), et dont il avait été le disciple.
Face à lui, ses trois « sbires » : Lepif, bien sûr, et Martial, qu’il a « emmenés dans ses bagages » avec le fauteuil, et Pélot, « trouvé sur place », qu’il regarde avec une certaine méfiance, mais qu’il est bien obligé de conserver.
Lepif au centre, Martial à droite, Pélot à gauche…
C’est « le point du lundi matin ».
- Pélot, ce jet mystérieux ?
- Des infos, commissaire. Interpol nous a fait savoir que l’immatriculation est bidon. Et puis, l’info vient du mécano de Temuco qui l’a contrôlé avant le décollage : c’est un Falcon X7, triréacteur d’affaires. Un long courrier.
- Un appareil privé. Pas de location. On a tenté de remonter les lignes comptables de ses approvisionnements en carburant, mais à Punta Arénas et à Temuco, le kérosène a été payé en espèces. Dollars américains.
- Et, patron, interrompt Lepif, si c’est un Falcon, il ne doit pas y avoir des centaines de triréacteurs de ce modèle dans la région, ni même dans le monde… Par la maintenance…
- Excellent. Pélot, vous fouillerez dans le secteur, contactez Interpol… Il faut que nous sachions d’où sort cet avion. Alors au boulot. Je ne veux plus vous voir avant que vous ayez trouvé une réponse. Et changez de cravate. Les canaris je ne les supporte qu’en cage…
- Mais patron…
- Inutile de me dire que c’est pour qu’on ne voie pas les taches de jaune d’œuf. Changez de cravate ! Cela dit, je répète que vous avez fait du bon boulot…
Pélot se lève en bougonnant et en soufflant sous les rires de ses collègues. Pélot souffle toujours parce qu’il est trop gros et que cela lui cause une gène respiratoire. Et aussi parce qu’il a mauvais caractère. Et qu’il n’aime pas Ravot.
- Non, ne partez pas, attendez que toutes les informations soient données. A vous, Martial : les conclusions d’expertises…
Martial remonte son écharpe tricotée bleu marine (on dit que c’est sa maman qui lui tricote ses écharpes, mais, chutt…), qui a tendance à glisser et il sort un papier de la poche de son inamovible imperméable :
- Surtout des confirmations de ce qui apparaissait déjà… Concernant Luis d’abord. Il a bien été écorché vif… On a trouvé dans son sang des quantités importantes d’anticoagulant et des éléments qui tendraient à prouver qu’il a été « refroidi » par un système de circulation extracorporelle, comme l’avait laissé entendre le légiste. On a aussi trouvé des traces de (il consulte ses notes) tétrodotoxine, qui est un poison extrait d’un poisson (un poison de poisson, ça c’est rigolo, se pense Martial) et qui serait utilisé par les sorciers vaudous pour « fabriquer » les zombies… Des traces également de saponine, de solanine, de scopolamine, et de multiples autres substances en « - ine », souvent à la limite de la détection (je reprends les termes du rapport)… Et aussi, comme sur les petits papiers à messages qui emballaient les tapas, qui devaient en contenir, des traces de psilocybine et de mescaline. En fait, il était drogué jusqu’à l’os, d’abord euphorisé en sortant du Tapas’Embal’, où il a été décrit « en pleine forme », mais il semblerait, d’après Amélie Fouad, la mignonne petite chimiste qui était venue avec Catachrèse (Lepif approuve du chef sans même s’en rendre compte), que le cocktail de complément qu’il a dû recevoir par la suite aurait pu avoir pour conséquence de le rendre totalement docile, et même incapable d’agir par lui-même, de manifester la moindre initiative, incapable de bouger, de parler, de manifester quelque réaction que ce soit. Réduit à l’état de zombie. Simultanément, il serait devenu hypersensible à toutes les stimulations possibles, physiques autant que psychologiques… Elle a parlé d’hyperesthésie… Mais privé de toute possibilité d’expression. D’après elle, il aurait pu mourir de douleur sous l’effet d’une simple caresse, si parallèlement, sa résistance physiologique n’avait pas été renforcée temporairement par l’abaissement de sa température centrale et le ralentissement des défenses naturelles qu’il a induit, avec l’appui de quelques drogues. Par exemple, m’a-t-elle dit, ses muscles auraient « claqué » (c’est le terme qu’elle a employé) en arrachant leurs ligaments, et son cœur aurait « implosé »… On l’a fait souffrir, et on a fait en sorte qu’il souffre longtemps et le plus possible…
- Un délire de sadique absolu, remarque Lepif effaré…
- Augmenter la souffrance au-delà du supportable… enchaîne Ravot…
Pélot ne dit rien. Il tripote sa cravate. Il est très rouge.
- Et il semblerait qu’il soit resté conscient jusqu’au bout, d’après le légiste : son thalamus était saturé de ce qu’Amélie Fouad a appelé je ne sais plus comment, d’une substance, qui serait la trace d’une douleur subie consciemment… Mais là, je les cite, « ce ne sont que des hypothèses, parce que personne n’a jusqu’ici vécu un tel cauchemar, et personne n’aurait pu y survivre pour en témoigner »…
Silence…
Les coudes sur son bureau, les mains à plat devant lui, les yeux baissés, Ravot grogne :
- La suite, Martial, la suite…
- Il a bien éjaculé avant d’être saigné, mais c’est tout ce que l’on a pu constater, et son sperme a été retrouvé sur le sol devant lui, sous une couche de sang qui a dû être versée avant qu’il ne soit soumis au refroidissement, puisque ce sang ne contenait pas d’anticoagulant. On y a aussi retrouvé un cheveu féminin blond, impossible à identifier parce qu’il a été imbibé du sang de Luis et que son ADN est donc contaminé. Mais on a pu établir que Finette de Sainte Fouillouse a participé à la fête : l’une de ses empreintes a été retrouvée sur la porte d’entrée et identifiée à partir de traces relevées chez sa mère, qui recoupent celles du Tapas’Embal’. Une seule empreinte. Cependant, on n’a pas essayé d’effacer les autres, dispersées un peu partout, et parmi les autres, on a trouvé celles d’Arnaud Boufigue, aussi bien sur le projecteur que sur le miroir, où l’on a également reconnu les empreintes de ceux que l’on a désignés comme « les notaires », et qui figuraient aussi dans la collection des traces relevées au Tapas’Embal’, et sans doute celles d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qui était présent au même endroit. Mais aucune de ces empreintes n’a pu être identifiée dans quelque fichier que ce soit. Ces trois noms sont inconnus.
Des avis de recherche et des mandats d’amener ont été lancés… Mais tous ces gens, Arnaud, Finette et les trois autres, ont disparu.
Dernière chose, la petite flûte que Luis portait au cou n’était pas en bois mais en ivoire de mammouth. Elle serait vieille de près de quarante mille ans… Ce serait l’un des objets de ce type parmi les plus anciens que l’on ait jamais trouvé. Et elle semble avoir été utilisée récemment, à preuve, des traces d’ADN sur son embouchure. ADN qui a surpris les spécialistes de la chose : il ne correspond à aucun type humain connu… En revanche, il ressemble au sang retrouvé sur la flèche à pointe d’argent que vous avez confiée à Catachrèse. A ce propos, l’argent de la pointe est renforcé par un tranchant en acier. Il proviendrait de mines d’Amérique du Sud abandonnées depuis des siècles. Le bois de la hampe est celui d’un arbuste de la famille du sureau qui pousse en Terre de Feu… Et l’empennage est fait de plumes de condor… Mais ces informations m’ont été transmises sous réserve de vérification, et verbalement.
Silence.
Pélot regarde sa cravate.
Lepif, les coudes posés sur ses genoux, se tient le front entre les mains.
Ravot fixe le dos des siennes, toujours posées à plat sur son bureau.
Martial a croisé les jambes et se balance silencieusement sur sa chaise, les yeux au plafond, le papier de ses notes froissé entre ses doigts.
Personne ne regarde personne.
Silence.
Les informations relatives à Luis étaient plus ou moins connues de tous. Plutôt moins que plus. Et le plus en renforce l’horreur et le caractère incompréhensible.
- Lepif, à vous…
Lepif tousse pour s’éclaircir la voix, se racle la gorge :
- Eh bien moi, j’ai essayé de me renseigner sur ce qui se passe au Super Troc…
J’ai commencé par demander à Daniel Forpris de m’expliquer ce qu’il entendait par marketing, ce qu’il comptait obtenir en remplaçant Super Troc par Nouvelle Réna, qui étaient ces fameux « Élus » qui envahissent les espaces publicitaires, ce qu’il savait de Finette, ce qu’était devenu son patron, qui après tout, fait l’objet d’un mandat d’amener pour complicité de meurtre avec barbarie, ce qu’il connaissait d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec, qui nous a été présenté comme un « partenaire financier capital » par Arnaud Boufigue…
- Et… ? relance Ravot qui connaît la réponse.
- Et je me suis fait jeter. Tout comme je me suis fait jeter de chez Lartigo lorsque je suis allé poser les mêmes questions à la directrice du lieu, une certaine Madame Edmonde de la Vorme Séchée, nouvellement arrivée en remplacement du directeur précédent, dans les bagages de Finette de Sainte Fouillouse « qu’elle connaît bien mais dont elle ignore tout ». Bien reçu, c’est vrai. On m’a fait tout visiter, mais j’ai eu l’impression très nette que ma visite, qui n’a pu avoir lieu qu’après que j’aie obtenu un rendez-vous, était attendue et préparée. Même chose pour les locaux du Super Troc : on m’a montré qu’il n’y avait rien à voir. Des prélèvements sans suite, des saucisses pur porc d’un côté comme de l’autre, des assauts d’amabilités, des explications vertueuses et l’étalage de normes d’hygiène drastiques comme d’objectifs dégoulinants de bonnes intentions. On va sauver le monde par des circuits commerciaux courts qui suppriment les profits intermédiaires, en créant une Bourse Généralisée de tout où chacun agira en propriétaire sur un marché intégralement libre : le propriétaire d’un radis y sera l’égal du propriétaire de la Tour Eiffel. Les Élus symbolisent une humanité accomplie rayonnante de santé et de joie, tout le monde il est beau tout le monde il est gentil, youkaïdi. Je cite : « C’est la fin de la décadence, le redressement de la civilisation, le retour à une conscience vraie de la nature régénérée »… Les réunions de
la Nouvelle Réna sont des clubs de bon voisinage façon boy-scout pour grandes personnes épanouies où l’on danse toute l’année autour de l’arbre de la vie, et l’on y proclame que « c’est tout naturel », ce qui ne fait de tort à personne, mais renforce les solidarités sociales, n’est-ce pas ?
- Et le lendemain, je recevais une note du Ministre du Confort soi-même m’enjoignant de ne pas harceler des citoyens innocents… enchaîne Ravot. Parce qu’il se passe quelque chose d’étrange : en un mois, cette histoire de Nouvelle Réna est passée d’une anecdote plus ou moins sectaire greffée sur le meurtre atroce et vaguement ritualisé d’un pauvre garçon qui a sans doute mis son nez où il ne fallait pas, à une affaire d’état, liée au développement foudroyant de ce qu’il faut bien reconnaître comme une entreprise d’envergure internationale… On nous signale des centres de Nouvelle Réna partout où sont apparues des amorces de Super Trocs, c’est-à-dire, grosso modo, dans tous les hyper et super marchés de France et de Navarre !
- Et on y bouffe des saucisses… reprend Lepif. On a analysé ces saucisses sans rien y trouver de spécial, mais…
- Mais le fait est qu’on y bouffe des saucisses. Avec une voracité d’accros. La question que je me pose, c’est de savoir ce que le Ministre du Confort vient faire là-dedans ?
Ravot se lève et poursuit :
- Messieurs, vous allez poursuivre vos investigations : Pélot va trouver à qui appartient cet avion, Martial va tenter d’en savoir plus sur ce que sont devenus les cinq disparus, Lepif va continuer à fouiller du côté de Super Troc et de Lartigo… Moi, je vais essayer d’obtenir quelques éclaircissements sur ce qui se passe chez nos politiciens…
- Méfiez-vous commissaire, on approche des élections…
- Je sais, Lepif, je sais…