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L’ATTENTE / P3C1E23

P3C1E23 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 23)

  N°168 / L’ATTENTE / P3C1E23

 
C’est l’histoire où, après que le Grand Crabe a enlevé Arthur, nous apprenons qu’il n’en est pas à son coup d’essai, et que c’est sans doute ainsi que les premiers Goums ont pu extraire les premiers clathrates de méthane. 

  Vendredi 10 juin
15 heures trente
Agotchilho, « Le Temple »

 
Livide, Béa regarde avec une stupeur absolue la surface de l’eau où tremblent des reflets. Ses ongles griffent la pierre du siège dans un geste inconscient de retrait devant l’horreur. Elle est tétanisée, livide, et les muscles noués à un point tel que Tijules s’éveille. 

  Sans que se mère en ait conscience, il se redresse en baillant, regarde autour de lui en se demandant bien pourquoi ils sont tous immobiles comme des cailloux, même Amaïa, mais elle, il a l’habitude : quand elle pense, et surtout ici, elle tire les volets, comme dit tonton Vic, et elle s’enferme au-dedans de sa tête. Mais pas mama Béa, ni tata Clèm, qu’il voit de l’autre côté d’Amaïa, avec Isœu sur les genoux. Isœu, c’est le nom qu’il a donné à la fille d’Amaïa, qui s’appelle aussi Rébéquée, même que ça pourrait faire des confusions et des mélanges avec Tatabéquée, alors, il l’appelle Isœu, en fait, ça veut dire Ptite-Sœur, mais avec son accent tijules, ça donne Isœu, et il l’appelle, alors elle le regarde et elle lui répond en goum qu’Ôoumloc vient de repartir et qu’elle non plus n’a pas eu le temps de le voir mais qu’elle aurait bien aimé, et que Clèm a l’air d’être drôlement embêtée et qu’elle est peut-être en train d’accoucher, comme elle a entendu dire par sa maman que c’était pour bientôt…

 
… et les deux marmots gazouillent au-dessus des accoudoirs des trônes de pierre sans que personne ait l’air de s’en occuper, et surtout pas Clèm ni Béa, qui restent pétrifiées.

  De l’autre côté du jubé de pierres basses qui sépare la salle de la mare dont les eaux ont repris leur aspect luisant de miroir d’obsidienne, les femmes aux pierres sonores se détournent et rejoignent leur Main, qui chacune se lève et repart, par petits groupes discrets et silencieux. 

 
Ne restent plus que Jeanne, et l’une des plus vieilles des vingt femmes qui étaient là, qui regarde son groupe, tout proche, échange quelques mots avec plusieurs d’entre elles, en se balançant sur place, comme des Juifs dévots, dans un goum particulièrement gras…

Béa semble s’effondrer, se tasser dans son siège, elle incline la tête et referme ses bras sur Tijules, qui proteste d’abord (il parlait à Isœu du bain de tout à l’heure) et s’aperçoit alors que mama Béa pleure. Il prend entre ses mains son visage ravagé et lui fait des baisers tout partout, comme elle aime, du front à la moustache, des oreilles jusqu’aux joues, en lui disant que tout ça c’est des histoires, mama Béa, qu’il est là et qu’il va tout faire pour qu’elle soit presque aussi contente que quand c’est Papatur qui la prend dans ses bras, parce qu’il est encore tout petit mais qu’il va grandir pour qu’elle soit très contente et que…

  … mais mama Béa pleure, et Amaïa lui prend la main et la force à redresser la tête qu’elle cachait contre Tijules :

- Ecoute.

Ecoute ce que dit Noumâou (la vieille femme s’adresse maintenant à la Mère, qui traduit à mesure)…

Au temps des premières Mains (voir P1C2E14), un accord a été passé entre notre peuple et Ôoumloc.

C’est lui qui nous a donné la force de « l’air solide qui dort au fond des mers et qui brûle ».

Mais il fallait aller le chercher, et aucun d’entre nous ne pouvait travailler enfoncé dans les flots (la vieille s’est tue et dialogue un temps avec les autres femmes, assises en rond).

Cela se passait il y a cent mille ans, précise Amaïa (mais la femme reprend et elle poursuit sa traduction approximative)…

Un jour, un jour précis qu’elle donne avec une grande exactitude, et c’était à la fin du printemps, Ôoumloc leur a montré comment plonger sous l’eau.
Il les a enfermés dans un manteau de bulles et les a entraînés sous les eaux de la mer.

C’est ainsi que les Goums ont pu creuser le fond, trouver les premiers gisements de « l’air solide qui dort au fond des mers et qui brûle » et chauffer leur domaine, dans lequel ils étaient en train de mourir de froid.
Elle dit que depuis, Ôoumloc n’a jamais plus montré le chemin du fond des eaux aux Goums, et que dans les Rubriques sacrées des Mains de l’Avenir, à l’égal de Noumâou, Amaïa restera la Mère qui a su convaincre le Grand Crabe, Ôoumloc, d’aider les Goums contre leurs ennemis, qui sont aussi les siens.

  La vieille femme s’incline, rejoint sa Main et sort…

  Amaïa tient maintenant la main de Béa dans la sienne, et aussi celle de Clèm, qui pleure sur son ventre.

Lorsque toutes les Mains sont ainsi reparties, Jeanne à son tour rejoint ses compagnons derrière le jubé de pierres basses et Amaïa leur dit :

- J’ai aussi peur que vous, mes amis, plus peut-être, car je connais la force terrible du Grand Crabe. Mais il a bien compris qu’en nous aidant, il s’aide. Il sait, je lui ai dit, que l’homme qui était là était manipulé par ceux qui ont voulu arrêter les courants qui le rendaient heureux, lui et tous ses semblables qui vivent aux grands fonds des océans du monde. Je lui ai expliqué que nos ennemis ont détourné les poudres qu’il nous a indiquées, et que nous fabriquons à partir d’éléments qu’il nous a apportés… Attendons… S’il vous plaît… Attendons…

 
Béa penche la tête, l’appuie sur son épaule, comme Clèm, chacune de son côté.

  Et les enfants, sur leurs genoux, discutent d’un nouveau jeu qu’ils viennent d’inventer.

 
Les Malfort se regroupent, assis sur le jubé, et ils attendent aussi…
 

MÉTÉO / P3C1E44

P3C1E44 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 44)

  N°189 / MÉTÉO / P3C1E44
 

C’est l’histoire où l’on fait appel à Elasque-Jean Kronobian, météorologue.


Mardi 14 juin
8 heures
Bureau N°1

 
Elasque-Jean Kronobian dodeline du chef sous le casque orange qui protège ses pauvres oreilles du bruit infernal de l’hélico.

  Il y a deux ans, Arthur Malfort l’avait appelé en lui demandant de se tenir prêt à une « entrée en résistance clandestine » (P1C3E19). 

  Et puis il y avait eu les « évènements », et, bien qu’il ait continué à collaborer à la rubrique météo de la Lanterne du Fort, il n’avait plus été question de clandestinité, puisque le problème semblait  avoir été résolu par la chute des Numéros, même si la catastrophe écologique due au refroidissement terrestre continuait de sévir.

  Et voilà que le même Arthur Malfort le rappelait, pratiquement dans les mêmes termes, lui enjoignant la même discrétion, mais cette fois-ci dans une urgence telle qu’il envoyait un hélico à sa recherche !

  A Saint Tignous sur Nivette, l’hélico « ONU » se pose sur le toit du journal et Arthur Malfort, accompagné d’une jeune femme à l’air dynamique lui tend la main :
- Je vous présente Rébéquée Taritournelle. Ici, nous travaillons tous dans le même but et sans hiérarchie particulière. Je sais pouvoir compter sur votre discrétion, quoi qu’il arrive, mais je vous demande cependant, solennellement, le secret le plus absolu sur tout ce que vous verrez, entendrez ou apprendrez, aussi étrange, invraisemblable ou anormal que cela puisse vous paraître.
 
Elasque-Jean Kronobian, encore abruti par une heure d’hélico qui lui laisse l’impression d’être passé dans un moulin à café, confirme sa confiance, sa discrétion et sa disponibilité pour toute action nécessaire. Encore faudra-t-il lui expliquer ce que l’on attend de lui et pourquoi : sa barbe de prophète grisonnant ne s’engage pas dans des machins douteux.

  Il avait bien compris ce qui s’était produit lorsque les Numéros avaient tenté de conquérir la Terre, comment ils s’y étaient pris, et ce qu’ils avaient vraiment recherché : issu d’une famille arménienne qui avait fui le génocide turc de 1915, il connaissait le poids de l’histoire et savait par expérience vers où allaient ceux qui tentaient de la confisquer à leur profit. 

  Le météorologue était déjà venu au journal, mais sa surprise est sans bornes lorsqu’il est conduit dans le « métro » et qu’ils arrivent ainsi à Agotchilho, dont Arthur et Rébéquée lui montrent les activités.

  Il découvre avec effarement le peuple secret des Goums et lorsqu’il est placé en face d’Amaïa, il a le sentiment que « la boucle de son destin s’est refermée ».

 
Même si l’expression (c’est celle qui lui vient à l’esprit) est à la fois pompeuse et stéréotypée, c’est elle qui s’impose à lui : sa famille avait fui vers l’Ouest, clandestinement, dans l’Europe en Guerre, traversant à grands risques la Turquie pour rejoindre la Grèce, l’Italie, toujours vers l’Ouest, poursuivant le soleil et les étoiles dans leur course, plus loin, plus outre. 

  Il était bien fatal que lui, Elasque-Jean, après deux générations, arrive à la station météo du Pic du Midi, au cœur d’un champ d’étoiles, par-delà les nuages… 

  Il concevait cela comme un aboutissement logique. 

 
Mais depuis que ceux qu’il appelait les Voraces avaient tenté de mettre la main sur le Monde, ses hauteurs s’étaient glacées. Et les mêmes Voraces, lui explique Arthur Malfort, renouvellent leur tentative… 

  En lui faisant quitter son île stellaire pour descendre sous la terre, Arthur Malfort referme la boucle de son destin. 

 
On lui avait dit un jour que « les peuples qui n’ont pas d’histoire sont condamnés à périr de froid ». 

  Et maintenant, on lui demande comment réchauffer la planète…
 
A l’évidence, il faut rendre du sens à l’histoire. 

  Il faut raviver sa Mémoire… 

  Or, « les Goums vivent sous la terre, a dit Amaïa en lui présentant son peuple, et ils y cultivent la Mémoire »…

  Il est donc arrivé à destination.

  Ils se sont assis, tous les quatre autour de la grande table du Bureau N°1.
 
 
Il a suffi de deux heures pour exposer la situation et montrer un peu les lieux au météorologue : l’usine de production de soupe, le métro, la ville souterraine, et tous les lieux alimentés en énergie, la centrale électrique, et les cuisines aux feux éternels. 

  Mais, pour faire vite, ils ne l’ont pas conduit au « temple » et à ses grandes torchères…
 
Amaïa reprend :
- Jadis, la libération accidentelle d’une grande quantité du gaz sous-marin que nous employons, comme tu l’as vu, a accéléré, sinon provoqué, un réchauffement. Ce gaz est présent sur beaucoup de régions littorales. Il peut générer, nous a-t-on dit, un effet de serre important. Nous sommes en mesure de provoquer de nouveau cette libération rapide en certains lieux… Nous voudrions savoir quelles conséquences cela pourrait entraîner…

  Le météorologue hésite devant cette femme aussi impressionnante par sa stature que par sa nudité :
- Vous êtes certaine de ce que vous avancez ? Il s’agit de clathrates ?
- Il s’agit de clathrates. Il y a… environ huit mille ans, mais je pourrais le dater à dix ans près si vous le voulez, il faudra seulement que j’interroge celle qui se souvient plus précisément de ce chapitre de notre Mémoire, certaines de nos dernières tribus, déjà clandestines, ont voulu mettre en exploitation un tel gisement, sur la côte de Norvège. Ils  n’étaient pas assez nombreux pour maîtriser un tel chantier. Ils ont fait preuve d’imprudence et ont provoqué la brusque libération de tout le gisement, et un gigantesque glissement de terrain sous-marin s’en est suivi, qui a ravagé toutes les côtes occidentales de l’Europe, l’Islande et le Groenland, et qui les a détruits, eux, avec beaucoup d’autres hommes…
- Le glissement de terrain de Storegga… murmure Kronobian incrédule.
- C’est cela.

 
Le météorologue réfléchit un moment, en hochant la tête…
  - Et vous pourriez renouveler cet… exploit ?
- Nous le pouvons, d’une manière plus ou moins régulée…
- Il est toujours dangereux de tenter de manipuler l’atmosphère… Vous proposez rien moins que déclencher ce que l’un de mes correspondants, James P. Kennett, de l’Université de Santa-Barbara, en Californie, a appelé « l’hydrate gun », capable selon lui et en substance, de flinguer l’atmosphère… Il faudrait que je puisse calculer… Mais je n’ai pas mes ordinateurs…
- Nous pouvons nous y connecter à distance, intervient Arthur.
- Vous pouvez…
- Mais oui, soit d’ici, soit du journal. Vos stations doivent être interconnectées, il suffira de pénétrer votre réseau, vous devez en connaître les codes d’accès…

 
Kronobian hoche la tête :
  - C’est faisable…
  - Alors, au boulot !
 

L’EXPLOSION / P3C2E13

P3C2E13 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 13)

 
N°202 / L’EXPLOSION / P3C2E13

C’est l’histoire où l’île de Guamblin explose. Avec un plan du réseau d’exploitation de clathrates qui alimente la base de Guamblin, et des explications techniques.

  Jeudi 16 juin
8 heures
Île de Guamblin
(13 heures 30 en France)

  (Suite directe de P3C2E11 et de P3C2E12 : liens)

 
C’est alors qu’il y a eu l’explosion…

 
Evidemment, pour l’indicateur, c’était fichu.

  Pour les Amazones aussi…
 
Mais elles ne le savent pas encore.

  Et lui ne le sait plus…

  V
ous, si, parce que je vous le dis. 

  Mais faut quand même que j’explique.
 

Tout au fond de la base se trouvent les salles de détente des gaz issus des deux réseaux de captage, là où le méthane se sépare de l’eau qu’il entraîne dans la décomposition des clathrates[1] d’où il provient. C’est de là que ces eaux de décantation sont pompées vers l’extérieur pour être éliminées.

  Les Goums (entre nous, on dit les Goums ; ce sont les Méchants qui disent les Chochos) se sont repliés dans la « gare » qui a été installée derrière les portes massives qui fermaient jadis la base du Hai I (celui qu’a coulé Ôoumloc en P1C3E24), et ils sont partis, Mnouay en tête, sur un convoi à destination de la base ONU de Puerto Cisnès qu’Arthur a prévenue d’avoir à leur faire de la place. Les responsables de la base connaissent l’existence des Goums, mais pas le « petit personnel » qui a été éloigné. Les « prisonniers », soigneusement encadrés sont du voyage. Et pour ne pas perdre de temps, on a laissé ceux qui voulaient jouer à cache-cache se dissimuler comme ils le veulent. Tant pis pour eux. Si c’est pour un besoin pressant, ils n’avaient qu’à prendre leurs précautions plus tôt. Voilà.

 
C’est pour cela qu’il n’y a personne dans la base où tous les feux ont été éteints. N’y reste en fait que le « correspondant » des Élus qui s’était planqué dans les toilettes… 

  Mais non, il n’avait pas prévenu de l’attaque des Amazones. Pas lui…

Ça s’est trouvé comme ça. Et il est vrai qu’il n’a pas trahi les Amazones ! N’empêche que le type s’est fait égorger vite fait. On ne plaisante pas en Omphalie. Et surtout pas avec les lampistes.
 
En fait, ça marche comme ça :

  De l’île Guamblin à l’île Tenquehuén, au Sud, se dessine un vaste arc de cercle, une baie sous-marine qui creuse le large plateau continental sous lequel sont accumulées les ressources de clathrates qui alimentent en méthane la base des Goums et leur usine de fabrication de soupe. Un bassin symétrique se retrouve au Nord. 

 
Le méthane circule dans deux réseaux de captage séparés, formés de galeries sous-marines interconnectées qui passent sous les gisements de clathrates dans lesquels elles débouchent. Le réseau Nord (environ 300 kilomètres de galeries) n’est utilisé que lorsque la production du réseau Sud (même extension, mais captages plus proches) est interrompue pour des opérations de maintenance ou de vérification. Le débit du gaz est réglé par la dépression qu’implique la demande dans le collecteur principal (de dix mètres de diamètre) lorsqu’il débouche dans la base.

Dans les bases d’Europe, plus anciennes (Agotchilho a près de cent mille ans), ce réglage est déterminé par la dimension des petits conduits qui partent de l’arrivée du collecteur jusqu’à chacun des points d’utilisation. Et le collecteur principal y est, bien sûr, moins important et permet juste le passage d’un mineur à genoux. Mais la base de Guamblin est très récente et lorsqu’elle a été réaménagée et agrandie pour recevoir les sous-marins nucléaires, tout cela a été démesurément développé[2] sous les ordres du Professeur Pouacre, avec le même objectif et le même matériel tunnelier qu’à Thulé. Et c’est ce même matériel qui sera réutilisé pour creuser les mines sous le détroit de Gibraltar…

  Une carte permet de mieux comprendre :



carte Guamblin

Où les lignes rouges représentent les galeries d’exploitation du gisement de clathrates de méthane, les points rouges les puits d’extraction verticaux, et le tracé bleu la ligne de chemin de fer qui relie la base de Guamblin à Puerto Cisnès et à la base de l’ONU.

 

Ici, ce sont des vannes qui règlent l’alimentation des chaudières de la centrale électrique et les divers points d’utilisation du méthane. Les gaz brûlés sont refoulés sous pression sous l’eau à une profondeur suffisante pour s’y dissoudre en grande partie et pour que le bouillonnement que produit ceux qui remontent en surface passe inaperçu.

  A cinquante kilomètres au large, juste en face de l’ouverture de la baie Sud, se trouvent l’Omphalie et l’îlot volcanique sur lequel elle s’appuie.
 
C’est au sortir de la salle de détente du réseau Sud qu’a eu lieu l’explosion programmée de pains de plastic collés autour de la vanne principale…

  Dans un premier temps, la plaque d’acier sur laquelle la vanne est montée a volé d’un seul morceau, arrachée de son logement. C’est une grosse plaque de blindage en acier au manganèse, un acier très dur, de celui dont on fait les tourelles des fortifications et les rails de chemin de fer. Deux mètres de diamètre. C’est une forte explosion.
 
Le résultat, c’est que la salle de détente du méthane (dont la pression n’est qu’à peine inférieure à celle de son gisement, soit deux cents mètres d’eau (20 bars) plus cent mètres de sédiments (22 bars) et autant de clathrates (disons 10 bars), tout cela en moyenne, ce qui fait au total une grosse cinquantaine de bars) s’est trouvée d’un seul coup d’un seul ramenée à la pression atmosphérique, et que le gaz en quantité et en pression énormes a jailli, d’un seul coup d’un seul, boum, dans la base. 

  À la louche, pour un trou de deux mètres de diamètre, donc de 31 400 cm² en ne comptant que 50 bars, ça fait un coup de bélier de 1 600 tonnes, augmenté de la brutale expansion du gaz ramené à la pression atmosphérique, que je suis infoutu de calculer. J’offre une prime d’un Carambar à qui donnera la bonne réponse…

 
Et pschitt ! 

  Comme un bouchon de champagne, tout le sommet de l’île s’est retrouvé projeté dans l’atmosphère avec une partie des installations. 

  Faut quand même reconnaître que la Mémoire Goum a du bon : depuis qu’un accident du même genre a fait sauter tout un secteur de la côte de Finlande, à Storegga, 8000 ans avant notre ère, ils se méfient. Et donc, la vanne principale est placée juste dans le prolongement du « toit » qui est prévu pour jouer le rôle de soupape. Les installations « sensibles », comme leur salle de Mémoire, leurs locaux d’hébergement ou l’usine, c’est-à-dire l’ex-base sous-marine, sont à l’abri du coup du champagne. En revanche, ils n’ont pas hésité à placer la salle de communication en plein courant d’air… ou plutôt, de méthane ! Faut reconnaître que la communication n’est pas le fort d’une civilisation qui se dissimule depuis tellement de millénaires… 

  C’est pour ça que les Amazones et leur agonisant acolyte se sont trouvés expédiés dans la nature lorsque, vroum, tout a pété… 

  Même pas eu mal. Pas eu le temps : pulvérisées les minettes !
 
Sauf une, la chef justement, celle qui venait d’égorger le correspondant. C’est d’ailleurs lui qui l’a protégée du souffle : il était gros et mou et il a absorbé l’impact. La voilà expédiée en l’air comme une balle de ping-pong sur un jet d’eau dans un stand de tir à la carabine ! Et roulez jeunesse !  

  L’Amazone volante s’agite dans l’espace, dénudée par le souffle qui la porte et la soutient.

 
- Tiens, une Amazone ! remarque le condor qui passe, l’œil indifférent… 

  Car si le concerto en sol mineur, le condor en sol andin[3], comme dit la Sagesse des Nations.

  Il est vrai que les condors ne sont pas très malins. Ils ne s’étonnent pas facilement : vous trouveriez ça normal, vous, en regagnant votre aire, de voir danser une Amazone à poil sur un jet d’eau et de méthane, à quatre cents mètres d’altitude ? Et le pire c’est que le geyser est de plus en plus fort, rendu opaque par l’eau pulvérisée que le gaz entraîne dans son rugissant jaillissement, avec des pierres et tout ! C’est que le mur de contention dans lequel est installée la vanne a été emporté et que la galerie de dix mètres de diamètre crache plein pot ! Un sacré gazoduc…

  Le gisement se vide depuis les multiples points de captages percés du fond de l’océan jusqu’au cœur de la couche des clathrates qui se déstructurent en bouillonnant et se ruent dans les larges conduits, fondus en eau et en gaz mêlés, précipités vers l’extérieur par la pression de l’eau et des sédiments de la plate-forme continentale qui les contient et les écrase du poids des résidus de l’érosion millénaire de toute la Cordillère des Andes, chassés dans les tuyaux soigneusement ouverts dans la roche par l’art tunnelier des Goums que le puissant matériel des Numéros avait mis en oeuvre… 

  Le gisement se VIDE !

  Et l’Amazone furieuse danse là-dessus, en engueulant le condor qui passe et qui, entre nous, n’en a strictement rien à faire…

 
C’est un ahurissant volcan d’eau et de gaz qui monte très haut dans le soleil de l’aube qui perce au-dessus de l’horizon andin, un volcan froid, si froid que l’eau s’y transforme en glace pour retomber en geyser de neige sur toute la région, un volcan qui monte d’un seul élan, de plus en plus volumineux, de plus en plus violent, incontrôlable, de plus en plus haut, et le condor perd de vue l’Amazone qui monte toujours, poussée par la vidange de 1300 kilomètres carrés de gisement, par les dizaines de milliers de kilomètres cubes de gaz et d’eau gelée issus de la détente de quelques cent trente kilomètres cubes de clathrates sous haute pression qui partent vers le ciel dans le grondement volcanique de leur détente brutale, c’est un nuage rougi par le soleil levant qui s’étale en une vaste flaque de sang céleste…

  Et le condor ricane, le mépris au bec, lorsqu’en passant la fille lui montre le poing, puis les fesses, menaces en l’air d’une chatte enragée à l’oiseau qui rentre, lui, à l’aire, tout peinard, au petit matin, après une nuit sur laquelle nous tirerons un voile pudique, car le condor, mais pas toujours.

  C’est ainsi qu’échoua la conquête de l’île Guamblin par les Amazones.


[1] Je rappelle, pour ceux qui ne suivent pas, que les clathrates de méthane (il s’agit toujours ici de clathrates de méthane) sont un assemblage chimique solide d’eau et de méthane qui se forme dans certaines conditions de température et de pression. Un peu de sérieux au fond de la classe, SVP ! Interro à la fin du chapitre.

[2] Voir « Le creusement des galeries », la note des Numéros, qui sera bientôt reproduite. C’est le souvenir de cette note qui a donné à Arthur l’idée de cette opération.

[3] Il est à noter qu’il existe des sols mineurs dans les Andes, mais cette convergence brusquée s’y est révélée historiquement dramatique, comme au Potosi par exemple… Il ne fait pas bon éveiller le con qui dort.

EL CÓNDOR PASA / P3C2E14

P3C2E14 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 14)

 
N°203 / EL CÓNDOR PASA / P3C2E14

 
C’est l’histoire où un condor associal se trouve bien puni de sa gourmandise tandis que l’Omphalie est rayée de la carte.
 
Jeudi 16 juin
9 heures et quelques
Île de Guamblin
(14 heures et quelques en France)

 
(Suite directe de P3C2E11, de P3C2E12 et de P3C2E13 : liens)
 
Mais ce n’est pas fini.

 
Une heure après l’explosion initiale, le condor est revenu se poser sur l’aire secondaire qu’il a installée, comme une garçonnière, dans un creux de la minuscule île volcanique sous laquelle s’amorce l’Omphalie.
 
C’est un condor asocial qui pratique un art de vivre basé sur la discrétion et qui aime l’air marin réchauffé d’étrange façon par les émanations souterraines qui remontent de la cité des Amazones. 

 
C’est aussi un pervers qui entretient une liaison contre nature, mais passionnée, avec un grand oiseau blanc nocturne qui n’est pas toujours là, mais que quand il y est, ça vaut son coup, nom d’un petit condor. Un harfang :
- C’est comment, toi ?
- Moi, c’est condor.
- Moi c’est harfang.
- Ah oui ? C’est pas une blague ?
- J’te jure, tu veux voir ?
- Montre… 
 
Et puis il est nourri par les Amazones que ça amuse de le voir frissonner des caroncules devant l’Oiseau de l’Élue qui le fixe de ses grands yeux d’or impassibles… 

 
C’est peut-être pour ça que d’avoir croisé une Amazone volante ne l’a pas surpris ? 

 
Qui sait à quoi rêvent les condors le soir au fond des aires ? 

 
Bref, il s’est posé et regarde le soleil levant. 
 
Un ample nuage rouge se déploie à l’Est, d’où il vient. C’est ce geyser qu’il a croisé. Il se demande ce qu’ils ont encore pu inventer et il fait un peu de ménage, déçu d’avoir trouvé le nid désert : le harfang serait-il parti, comme cela lui arrive parfois, pour l’un de ces lointains voyages d’où il revient l’œil farouche et la plume ébouriffée ??

 
Et puis il se repose, comme tous les condors lorsqu’ils n’ont pas à chasser pour survivre.
 
Un bruit l’attire au bord du nid. 

 
La porte du fond du cratère vient de s’ouvrir et on lui apporte sa nourriture du jour, un cadavre de prisonnier qui n’a pas tenu la distance… C’était pas Bitenor, celui-là ! 
 
Le condor est charognard. Son vol depuis la côte (il y entretient une aire principale où sa partenaire légitime finit d’élever les deux petits de l’année) l’a fatigué. Il va casser la croûte et portera un bras ou une cuisse aux petits. Ils sont très moignons lorsqu’ils s’attaquent à un joli cuissot…

Le condor s’attendrit. 

 
N’empêche, le harfang, c’est une autre classe ! 

 
Deux heures après l’explosion initiale, des vibrations sismiques sont ressenties à Puerto Cisnès. On n’y prête pas une grande attention : c’est un phénomène courant dans cette région volcanique.

Les Goums sont arrivés dans le camp de l’ONU depuis une heure déjà, et ils suivent ces manifestations avec une grande attention dans les mobile homes où ils sont hébergés. Ils savent qu’ils vont peut-être devoir y rester quelques jours avant de regagner leur lieu de vie normal. Ils se sont habillés pour sortir, ce qui les met mal à l’aise, mais lorsque Mnouay leur a expliqué pourquoi il le fallait, tout le monde a compris et s’est de bonne grâce plié à la mascarade. 

 
Trois heures plus tard…
 
Un grondement sourd ébranle la baie au Sud de Guamblin… Il semble qu’une vague se soulève, qui ne serait visible que depuis les îles qui bordent la baie, à l’Est…

 
Quelques bateaux de pêcheurs se trouvent soulevés par le tsunami qui monte et s’accroît…
 
Les vagues s’élèvent, plus hautes, plus fortes, au fur et à mesure que la masse des sédiments glisse au fond sur la couche déstabilisée des clathrates en ébullition. 

 
Et puis, brutalement, ce couvercle se brise et libère le reste du gaz en bulles monstrueuses qui engloutissent tout et envoient un gigantesque coup de bélier en direction du large… 
 
Les vagues, en trains successifs, poussées par les effondrements et les glissements de terrain autant que par l’éruption des gaz, se déplacent à sept cents kilomètres heure…

 
Le condor, le premier, remarque quelque chose d’anormal.
 
Il vient tout juste de finir de détacher une épaule et serre le bras entre ses serres serrées. C’est un grand condor et l’idée de parcourir une centaine de kilomètres, même avec un bras, ne l’effraie pas. Mais il voudrait bien casser la croûte et digérer un peu avant de partir. Il adore les yeux et les couilles, même s’il n’en reste pas grand-chose après le passage des Amazones… Alors il délaisse le bras et revient à son bonhomme.

 
Cependant, il se passe quelque chose d’anormal, il l’a remarqué. 
 
Il est de nouveau distrait par les Amazones qui ouvrent la porte et s’esclaffent bruyamment en le voyant grignoter les roubignoles fripées de leur bonhomme.

 
Il se dit que la gourmandise est un vilain défaut… Qu’il faut partir, vite…
 
L’instinct…

 
Mais la gourmandise…
 
C’est ça qui l’a perdu. 

 
Elles aussi, d’ailleurs.

 
Quand les vagues sont arrivées, imprévisibles, seulement précédées d’un ronflement sourd, hautes de trente mètres, l’onde de choc a pulvérisé la petite île, arraché les installations d’Omphalie et anéanti tout ce qui pouvait s’y trouver.

 
Mauvaise opération, pour le condor.
 
A Guamblin, le geyser est retombé, laissant un large trou là où se trouvait l’entrée de la cité souterraine. 

 
Avec, au fond, le cadavre disloqué d’une Amazone, le visage tourné vers le ciel.
 


DOCUMENT / P3C2E15

P3C2E15 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 15)

 
N°204 / DOCUMENT / P3C2E15

 
C’est l’histoire où le Docteur Pouacre expose la manière dont ont été creusées les galeries d’exploitation des clathrates, et le fonctionnement de son tunnelier.
 

  Document en annexe

  Ce document, retrouvé à Thulé après la chute des Numéros permet de comprendre comment a été construite la base des Chonos.


 

Du Numéro 5 au Numéro I
 

Le Creusement des Galeries

  Note sur l’agrandissement de la base des Chonos et le développement de l’exploitation des ressources en clathrates de méthane.


 

Le développement de notre base et les nouveaux besoins qui sont apparus après l’acquisition des Hai I et II nous ont amenés à renforcer nos ressources énergétiques et donc à creuser de nouvelles galeries d’exploitation de clathrates de méthane.

 
La méthode manuelle utilisée par les Chochos est trop lente et trop limitée. J’ai donc pris l’initiative de développer un nouveau tunnelier autonome qui permettra de mettre en exploitation la totalité du gisement actuellement situé au Sud de la base, et de le doubler d’un nouveau réseau, au Nord où se trouve un autre gisement, jusqu’ici inexploité.

  Le gisement 

 
Des campagnes d’exploration géosismiques du plancher sous-marin nous ont permis de définir à la fois l’étendue de ces ressources et les profils de la structure du plancher de la plate-forme continentale qui les couvre, situé à une profondeur moyenne de 200 mètres (entre 150 et 300) sous les eaux. 

  Le gisement est composé d’une couche récente alluvionnaire d’une centaine de mètres d’épaisseur, puis d’une couche de clathrates d’une épaisseur équivalente, le tout reposant sur une structure sous-jacente également alluvionnaire. 

 
Des carottages prudents effectués en bordure de gisement ont confirmé les déclarations des Chochos qui ont mis en route la première exploitation : ces terrains sous-jacents sont composés

·  de conglomérats sédimentaires détritiques, renfermant une proportion assez faible de gros galets et de cailloux et une part plus importante de fines consolidées ;

·  de structures gréseuses tendres à ciment glauconieux ;

·  de schistes parfois marneux, que leur pendage vertical ne rend pas très glissants.

  Il sera donc facile de creuser un réseau important de galeries sous la couche de clathrates, pour multiplier les points de captage et éviter de déstabiliser l’ensemble, ce qui pourrait, disent nos géologues, présenter certains risques, surtout liés au manque de solidité de la couche plafond.
 
Cependant, étant donnés la température des eaux et leur profondeur, le risque de « fuite explosive » est nul.

  A partir de ces observations, nous avons fait construire à Rybachiy un tunnelier autonome surpuissant. 

 
Le tunnelier  

  C’est un engin de quarante mètres de long pour un diamètre de sept mètres. 

 
Mû par deux réacteurs nucléaires récupérés sur des SNA abandonnés et désarmés, il sera capable de creuser des galeries de 10 mètres de diamètre à raison de trois à cinq kilomètres par jour dans les terrains auxquels nous sommes confrontés. 

  L’outil de forage est constitué par un disque tournant ajouré de dix mètres de diamètre équipé classiquement d’une denture au carbure de tungstène. Simultanément une batterie de torches à plasma disposées en couronne rotative autour et sous l’engin vitrifie les parois et les déblais, ce qui constitue un cuvelage très efficace. Le volume des déblais se trouve ainsi réduit au point de ne plus former qu’une chaussée continue sous la machine. Les gaz produits sont aspirés en continu vers l’extérieur. Ces torches consomment l’essentiel de l’énergie fournie par les deux réacteurs.
 
Les parois extérieures de blindage du tunnelier, sont doublées de cuivre refroidi en continu, ce qui permet d’y maintenir un habitacle et un opérateur malgré la proximité des torches et une température ambiante à proximité de la machine qui dépasse les 600°. 

  La progression est assurée par huit « pattes d’araignée », vérins articulés placés à l’arrière, qui poussent l’engin vers l’avant quatre par quatre et dont la synchronisation permet également de diriger la machine selon la direction et la profondeur voulues, à partir d’une centrale inertielle.
 
Les galeries sont creusées vingt mètres sous le plancher du gisement, tel qu’il a été défini précisément par l’exploration géosismiques, pour y éviter toute intrusion accidentelle du forage. Elles sont tracées de manière à maintenir une pente très légère qui fait de la chambre de détente finale le point bas du circuit où les eaux de déstructuration des clathrates sont recueillies pour y être pompées. On utilise à cette fin la pente naturelle du plateau continental sur lequel se situent les couches exploitées.

  Lorsque le creusement des galeries est achevé, on place des charges explosives creuses aux endroits choisis, dans des cuves métalliques résistantes de deux mètres de diamètre, coniques, étançonnées contre le sol et les parois par des madriers.

 
Leur explosion simultanée perfore le plafond vitrifié et ébranle le plancher du gisement. Les étançons, brisés, s’effondrent et libèrent les cuves que l’explosion a par ailleurs fractionnées selon des lignes de rupture déterminées. Le fond du gisement se trouve donc exposé à une très forte dépression, puisqu’il est ramené brutalement, mais de manière très ponctuelle, à la pression atmosphérique. En ces points, le gaz fuse, entraînant dans la galerie les terrains qui le gênent. La chambre de détente est bien sûr fermée, et très rapidement, les pressions s’équilibrent.

L’effusion du gaz cesse alors et l’exploitation peut commencer. 

  Les eaux de déstructuration des clathrates entraînent les déblais vers la chambre de détente qui peut être fermée par une porte d’isolement du côté des galeries. Périodiquement, les déblais, minimes puisque répartis sur des dizaines de kilomètres, sont évacués pour éviter le colmatage des pompes. 

 
Les deux circuits seront ainsi achevés en l’espace d’un an et demi.

  Le tunnelier peut être transporté par cargo et mis en oeuvre depuis le fond marin pour peu qu’un sas y ait été préalablement aménagé. Il pourra être utilisé, après l’achèvement des travaux des Chonos, sur le chantier de Gibraltar.

 
Pour approbation

 
Professeur Pouacre
Numéro 5

 
Accepté avec enthousiasme. (Mention manuscrite)

Signé
Numéro I
 

LA MORT DE DAOUJ / P2C2E1

Chapitre 2


  P2C2E1 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 1)

 
N° 102 / LA MORT DE DAOUJ / P2C2E1

C’est l’histoire où Arthur et Daouj sont interrompus dans leur travail de recherche, en Terre de Feu, et où Daouj est tué d’une flèche.

  Mardi 3 mai
14 heures (heure locale)
18 heures (heure française)
Terre de Feu (lien Carte Terre de Feu)
   
Arthur et son guide Daouj venaient de casser la croûte (une succulente ration goum du type soupe au crabe, complétée d’un demi gigot). Ils étaient repartis depuis moins d’une heure lorsqu’ils avaient reçu l’appel de Béatrace.


Ils circulaient au milieu de nulle part : la Terre de Feu en mai, au début de l’automne, c’est, en pire, et au Sud, comme le Cap Nord en octobre : on circule encore, mais jamais par plaisir. On a beau se trouver à peu près à la latitude de l’Ecosse, le refroidissement global y est nettement plus sensible. Et le vent atroce.

  Arthur travaillait à repérer, avec son ami Daouj, l’un des rares Itzals masculins qu’il ait rencontré, toute une série d’entrepôts que les Écolocroques avaient installés le long des côtes désolées de l’Atlantique et du Pacifique, entre la Patagonie,

la Terre de Feu et les multiples îles du Sud de la côte chilienne, dans d’anciennes bases nazies jamais utilisées et pratiquement oubliées de tous dès qu’elles avaient été construites. Reconverties en silos, elles regorgeaient de centaines de milliers de tonnes de céréales accumulées au cours des cinq dernières années avant les « Évènements », soigneusement conservées, au début, par un personnel local à qui on avait fait croire qu’il s’agissait de « stocks du gouvernement ». Quelques pots de vin pour l’administration et des salaires corrects pour l’endroit, c’est-à-dire dérisoires, avaient suffi à entretenir la machine. 

  Bien sûr, Arthur disposait de toute la force logistique de l’ONU, et si besoin en était, de navires et d’hélicos, mais le plus efficace des moyens de recherche restait l’exploration patiente et terrestre dans leur petit véhicule à chenilles, calfeutré et chauffé : le weasel[1], piloté par Daouj, qui les conduisait d’un site à l’autre en tirant un traîneau-remorque chargé de carburant et de provisions. Ils avaient déjà mis au jour une douzaine de ces bases, dont les deux tiers étaient fermées et désertes, mais dont les silos étaient pleins. Les autres restaient gardées par quelques couples autochtones de chasseurs qui y survivaient l’hiver sur les provisions accumulées dans les silos qu’ils étaient censés surveiller. Ils en revendaient discrètement ce qu’ils pouvaient pour leur compte lorsque l’occasion se présentait…
 
C’est donc en plein désert que l’appel de Béatrace les avait joints sur le téléphone satellite. 

  Elle appelait souvent Arthur lorsqu’elle se trouvait en état « d’abisaminose aiguë[2] », comme elle le disait de la petite voix navrée qui le faisait fondre. Et sa fusion se trouvait accentuée par les gazouillis de Tijules qui lui « racontait sa vie » dans d’interminables « raconte-à-papa ». Et à son petit âge, la densité de la vie, qui se jauge au passé, est foisonnante.

 
Mais là, entre le meurtre de Luis, la fuite du Hai II, et maintenant le meurtre de Mouye, la conversation avait pris un autre tour…
  - Daouj, on laisse tomber les recherches et on rentre directement à San Pablo ! Je me charge de les appeler pour qu’ils nous préparent un hélico : je dois être de retour chez moi au plus vite, il se passe des choses graves…
- Et que se passe-t-il donc pour que nous interrompions notre travail ? Nous avons encore un site à visiter et nous devions y passer la nuit…

 
Daouj est un Itzal. Il comprend mal que l’on puisse interrompre une tâche commencée, pour quelque raison que ce soit. Surtout pour une raison personnelle.

  Alors Arthur lui explique : l’assassinat de Luis, qu’il ne connaît pas, bien sûr, mais dont les « modalités » le surprennent, la fuite du Hai II, et surtout l’assassinat de Mouye.

- Je ne connaissais pas Mouye, mais je sais qu’il y a eu d’autres meurtres comme celui-là à Chonos…
- A Chonos ? (carte Chonos)

 

La base de l’Archipel des îles Chonos (globalement appelée Chonos ou Guamblin, parce qu’elle se situe précisément sur l’île Guamblin) avait été la dernière à être « reconquise ». C’était le port d’attache du Hai I. Personne ne savait exactement ce qu’il était advenu de ce sous-marin, lors de la chute des Écolocroques. Il avait donc fallu convaincre les occupants mercenaires de Chonos, très éloignés des bases européennes et dotés d’une solide autonomie, que les Numéros avaient été vaincus.

  En fin de compte, ce sont les Goums qui en étaient venus à bout en leur « coupant » le gaz, puisque les installations fixes fonctionnaient, là comme ailleurs, avec le méthane des clathrates que les Goums exploitent depuis la nuit des temps et dont ils maîtrisent empiriquement l’extraction.

 
Et cela ne s’était pas passé sans quelques accrochages.

  En particulier, précise Daouj, plusieurs Goums avaient été tués à coups de flèches « par la patronne ».
 
Arthur avait bien entendu parler de cette « patronne » qu’il pensait mythique, puisque personne n’en avait retrouvé la trace. On lui avait décrite lors de sa première visite ici comme une jeune sauvageonne qui aurait vécu dans les environs de la base, et dont la renommée n’était pas allée jusqu’en Europe. 

  Elle constituait une sorte d’épouvantail dont les mercenaires auraient effrayé les Goums devenus rétifs. On disait qu’elle rôdait la nuit, comme un oiseau de malheur en quête de proie. 

 
Les mercenaires interrogés étaient restés muets à son sujet et les Goums l’évoquaient avec crainte. Aucun ne l’avait approchée.

  Le seul à en savoir quelque chose semblait être l’un des anciens responsables de la base, technicien électricien, très soucieux de minimiser tout ce qui risquait de constituer le moindre fait susceptible de le compromettre : oui, on avait bien reçu la visite d’une fille plutôt jeune, amenée jadis par le Numéro Un, mais vous savez, c’est si loin, les vrais responsables sont partis avec le Hai I, ils ont disparu…
 
A cette époque, Arthur y avait d’autant moins prêté attention que l’affaire semblait avoir été « traitée » par les Goums qui ne lui en avaient pas parlé directement. Une sorte d’affaire interne, des « dégâts collatéraux » liés à la capture de la base. 

  Les îles Chonos ne constituaient pas des peuplements goums anciens, à l’inverse de ce qui se passait en Europe : les Allemands les avaient seulement emmenés pour aménager leur base. En Europe, l’inverse s’était produit et les Allemands s’étaient installés dans des lieux depuis très longtemps occupés et adaptés à leur usage par des Goums. Si les Goums des Chonos se montraient assez confus dans le récit des évènements, c’est qu’ils les comprenaient mal. Il y avait à l’époque très peu d’Itzals parmi eux pour les interpréter à leur intention et ils ne savaient plus très bien où ils en étaient.

 
Et maintenant, Daouj lui parle de Goums tués à coups de flèches dans la gorge.

  Il lui parle aussi de ce même « responsable », reconverti à l’entretien de la centrale électrique comme beaucoup de mercenaires à qui l’on avait laissé le choix d’un séjour probatoire de cinq ans sur les lieux, contrôlé par les Goums, ou de vingt cinq ans de travaux forcés dans un camp spécial.
 
Au-dehors, il neige de plus en plus fort et Arthur se dit qu’à ce train-là, ils ne sont pas prêts d’arriver.
  Le weasel cahote entre les congères accumulées par le vent sur la piste qui longe la côte. Les puissants essuie-glaces raclent la neige qui se presse sur les étroites glaces chauffantes du pare-brise tandis que les phares s’efforcent de percer le mur de flocons qui se presse devant eux.
Il faut tout le flair de Daouj pour ne pas perdre la piste à peine distincte sur laquelle le véhicule avance, plein pot, à onze kilomètres/heure…

 
- Je vais appeler San Pablo pour les prévenir de préparer l’hélico, et un avion à Punta Arenas, pour Puerto Cisnes, en espérant que les conditions météo seront convenables…  Et puis un hélico jusqu’à la base des Chonos… Je suis pressé de rentrer, mais ce que tu me dis me pousse à mener au moins une petite enquête sur ces assassinats d’il y a deux ans….
- Oh, mais tu sais, l’an dernier encore il y a eu un meurtre du même genre…
- Raison de plus… Et peut-être que cet électricien sait quelque chose…
  Ils étaient vraiment partis du Bout du Monde, celui de Magellan et du phare de Jules Vernes, et ils remontaient la côte atlantique, depuis le cap San Diego, à l’extrême pointe du continent, où ils avaient été déposés avec le weasel et sa remorque par l’hélico parti d’Ushuaia.

  C’est, entre autres, sur cette portion de côte désolée, perdue, basse, tourbeuse, infiniment moins déchiquetée que la côte pacifique, que la Mémoire des Goums qui avaient dû collaborer à leur construction avait situé les bâtiments susceptibles d’avoir été transformés en silos. 

  Et San Pablo, bourgade argentine et ancien campement d’hivernage de chasseurs fuégiens, constituait leur objectif, à cent vingt kilomètres de leur point de départ. 

  Quelques trappeurs vivaient encore l’hiver sur ce territoire, jadis parcouru l’été par de petits groupes d’indiens Ona, exterminés au début du vingtième siècle par les éleveurs qui avaient entrepris d’accaparer le monopole des ultimes plaines de l’Amérique du Sud et dont les troupeaux de moutons remontaient vers le Nord dès que la neige faisait son apparition.
 
Un hélico de ravitaillement et de secours était basé à San Pablo, capable de les ramener au besoin jusqu’à Ushuaia, ou plus haut, à Punta Arenas, d’où il était plus facile de faire décoller un avion vers le Nord.

  Leur mission, de repérage et d’inventaire, devait définir un plan de récupération des vivres retrouvés, et déterminer quels moyens logistiques seraient les mieux adaptés à leur situation géographique extrême. 

 
Il reste une soixantaine de kilomètres à parcourir avant d’arriver à destination, et la piste est de plus en plus accidentée. Et pas question de faire venir un hélico par ce temps. Il faut donc avancer, dans le ronron monotone du weasel…

  Même les communications radio sont perturbées… Pas question de satellite…
 
19 heures.

  Plus que trente kilomètres. Le temps s’améliore, la neige s’est presque arrêtée…
 
Arthur tente une fois de plus d’établir la communication radio, lorsque Daouj freine brusquement en poussant un grognement de mécontentement :
- Un guanaco[3]

  Arthur, qui tripotait les boutons de la radio, relève la tête, et découvre une vague silhouette entre les flocons qui tombent nettement moins dru de l’autre côté du pare-brise. C’est plutôt une ombre couchée en travers de la blancheur de la piste… Il faut les yeux sensibles d’un Goum pour l’avoir vu…
 
- Qu’est-ce qu’il fait au milieu de la piste ? demande Arthur
- Et ça arrive justement dans un endroit où on ne peut pas le contourner, regarde, la piste passe entre des rochers…

En effet, de grandes silhouettes blanches bordent les côtés du chemin à peine dessiné que suit le weasel. Quelques arbustes aussi, couverts de neige épaisse… On traverse une sorte de bosquet de buissons.

Le terrain était resté plat jusque là, et c’est justement au moment où des rochers erratiques s’y égarent que… Arthur se souvient d’en avoir vu d’autres, pendant la journée. Des rochers gros comme des maisons, transportés depuis les montagnes de l’Ouest par des glaciers disparus depuis des millénaires…

Mais un guanaco couché là… C’est trop de malchance.

  Le weasel arrêté ronronne comme un gros chat, éclairant de la lueur de ses phares la neige qui couvre de plus en plus la masse brune en travers de la piste.
 
- Et il n’est pas là depuis longtemps, remarque Daouj, il aurait été recouvert et on serait passés dessus sans s’en rendre compte. Juste un cahot sous les chenilles…
- Il ne bouge pas…
- Je vais voir…

  Daouj coupe le moteur et le silence retombe… Et puis il ouvre sa portière et descend…
- Attends, l’interrompt Arthur, prends la carabine, c’est peut-être un puma[4]. Je sais bien qu’ils sont rares, mais à part eux, dans ce désert…