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C’EST GRAVE / P3C1E36

P3C1E36 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 36)

N°181 / C’EST GRAVE / P3C1E36

C’est l’histoire où chacun prend conscience de la gravité de la situation et où Amélie s’étonne des rapports entre drogue et soupe.

Tijules compare les nichons des dames.

Lundi 13 juin

12 heures 30

Bureau N°1

- C’est grave, dit Arthur.

- C’est grave, dit Eusèbe.

- C’est grave, dit Béa.

- C’est grave, dit Ravot.

- C’est grave, dit Jeanne.


- Excusez-moi un instant, dit Rébéquée en se rendant à la voisine salle de bren parce qu’elle a envie de faire pipi.

On l’attend.

- C’est grave, dit Rébéquée, de retour.

- C’est grave, dit Lepif.

- C’est grave, dit Amélie, qui s’enhardit.

Amaïa ne dit rien.

Nouye non plus.

Victor et Hélène sont restés dans la salle de baignades où ils s’affairent à réconforter Clèm qui récupère de son accouchement en barbotant dans l’eau tiède et bénéfique, tout en faisant gouzigouzi à son bébé téteur tout neuf, avec Tijules qui goûte le téton libre pour faire des comparaisons.

Il trouve Tima très marrante avec ses petits pieds qui battent dans l’eau. Tima. C’est comme ça qu’il a tout de suite appelé la petite Amaïa. Et ça devait lui rester. Mais pour l’heure, il pense surtout à faire des comparaisons nichonneuses. Déjà. Mais pour l’instant, il s’intéresse moins à l’aspect et à la texture qu’au goût du contenu.

On n’a pas encore cru bon de mettre les adultes présents en ce lieu au courant de la situation et ils se contentent de béer devant l’attendrissant tableau.

Pour les autres, informés réciproquement des détails du délire présidentiel et des activités sournoises de la Nouvelle Réna telles que les a éclaircies Amélie, ils en sont parvenus à cette conclusion unanime : c’est grave.

Arthur, retapé, résume :

De un, toute la hiérarchie sociale est intoxiquée, droguée à la saucisse, accro et dépendante.

De deux, non seulement on se retrouve isolés, mais on risque même d’être saisis dans l’engrenage sournois de la dite intoxication. Car aujourd’hui la saucisse, mais demain le pâté, le pain de campagne ou le bonbon à la menthe, voire la glace au chocolat ou le lapin chasseur des champs[1]. Et pour la fumée, un échappement baladeur en ville ou un fumigène de stade…

- … ou une cassolette d’encens dans l’église du village, ajoute Rébéquée du fond de son anticléricalisme primaire…

- …ou un filtre de cigarette correctement traité, achève Amélie qui a travaillé une partie de sa thèse de doctorat, justement sur l’aromaticité des alcaloïdes à la Société d’Exploitation Industrielle des Tabacs et Allumettes et qui sait ce que filtre veut gauloisement dire…

- C’est grave, conclut Arthur.

On pense.

- Il faut manger de la soupe, dit Amaïa qui jusqu’ici n’a pas fait de commentaires.

- C’est vrai que j’ai faim, confirme Arthur.

- C’est vrai qu’elle est bonne, opine Amélie (ce qui fait rougir Lepif va savoir pourquoi) qui se souvient d’en avoir mangé un bol juste avant de monter sur le bateau dans lequel ils ont repêché Arthur.

- Mais pas seulement, poursuit Amaïa mystérieuse autant que laconique.

- Pas seulement ? s’enquiert Eusèbe.

- Pas seulement, confirme Nouye qui semble bien être au jus de la chose.

- Explique, demande Arthur qui pressent le plus sous le moins.

- Eh bien voilà…

Mais Nouye a déjà fait signe à un garde goum resté à la porte, qui a relayé son appel, et deux Boules de service apportent la grosse marmite fumante qui semble circuler en permanence dans les couloirs d’Agotchilho, suivie de deux porteur et porteuse de bols, en cortège, et on se tape avec des soupirs de satisfaction une petite soupe bien chaude mais pas trop, pas brûlante surtout, ni tiédasse, parfaite, odorante et fumante, rabibochante et roborative en diable, de celles qui vous descendent en velours jusqu’au fond de la gueule pour se tendrement tartiner puis lover au creux tout chaud d’un estomac réjoui.

- Eh bien voilà, reprend Amaïa. Vous savez que notre peuple utilise les poudres et drogues depuis des dizaines de millénaires. Je me propose d’ailleurs de faire prendre à Arthur reconstitué une poudre de mémoire qui devrait l’aider à se souvenir de la totalité de ce qu’il a vécu. Mais vous devez deviner que de telles manipulations ne sont pas sans danger. Et ce danger, nous l’avons découvert voici bien longtemps. Et combattu. Et vaincu. Chacune et chacun de nous a plus d’une fois été exposé aux effets de la poudre d’amour, ou de la poudre de pouvoir, ou de la poudre de mémoire, ou d’autres encore, comme la poudre de repos. Vous n’avez pas vu de drogués chez nous, ni d’accrocs à quelque drogue que ce soit…

- Sauf le concierge, rappelle Rébéquée qui entend encore craquer le cou du répugnant personnage entre ses cuisses musclées.

- C’est exact, reprend Amaïa, et je t’expliquerai pourquoi. Mais vous-mêmes, après avoir subi les effets bénéfiques souhaités de ces poudres, n’avez pas souffert de séquelles ni de manifestation d’accoutumance. C’est que nous avons appris, non seulement à induire les effets que nous désirions produire et recevoir, mais aussi à en effacer les conséquences secondaires. Dont, et surtout, évidemment, bien sûr, l’accoutumance.

Elle se tourne face à Rébéquée qui se trouve à sa gauche :

- Le concierge s’était tellement inféodé aux Numéros qu’il ne mangeait plus que des kartofeulnes ount’ zauzizes. Plus de soupe…

- … et cet élément qui neutralise les effets indésirables de vos drogues se trouverait dans votre soupe ? demande Amélie, une lueur d’espoir dans la malachite de son œil gauche.

- Très justement. Nous y mettons une algue particulière qui…

- … attendez, dites-moi si je me trompe : vos « poudres », vos drogues, dirai-je agissent sur une base d’améline, un alcaloïde qui renferme des structures aromatiques dissociables et/ou associables (P3C1E32, P3C1E33, P3C1E34)). La synthèse efficace des alcaloïdes actifs est obtenue par greffage d’une molécule azotée du type amine…

- … le garum, approuve Rébéquée qui sait ce qu’à minette veut dire et qui connaît les recettes de fabrication de la soupe, une sauce dégueulasse quand on la goûte seule, obtenue par la fermentation de la chair de têtes de poisson ou de carapaces de crabes, comme le nuoc-mâm vietnamien…

- … les Romains l’utilisaient déjà, ajoute Jeanne, rêveuse…

- … et le contrepoison substitue une molécule quelconque à l’azote de l’amine, en rompant la liaison et donc en supprimant tout effet toxicologique… poursuit Amélie, excitée comme un pou rouge.

- Je ne connais pas bien votre chimie, reprend Amaïa, et c’est pour cela que j’ai demandé à Jules d’inviter quelqu’un qui soit capable de traduire nos connaissances anciennes avec la force d’analyse et de synthèse de votre science. Je disais que notre soupe contient une algue à laquelle vous attribuez un goût de chou, qui supprime bien l’effet de manque et même, selon son dosage, tout effet à la poudre. Vous avez compris comment fonctionnent les drogues qu’ils ont tirées des poudres que nous préparons, nous, pour qu’elles soient utilisées en une seule prise. Eux les ont dissociées en une base et un révélateur, si je puis dire.

- … comme une colle époxy, intervient Lepif, bricoleur à l’occasion…

Amaïa poursuit :

- Ils dédoublent ainsi les effets de manque et s’ils ne prennent pas de notre soupe, ce qui est bien sûr le cas, ils éprouvent un manque à court terme, qui vise à rajouter du révélateur…

- … les saucisses, opine Ravot…

- … et un manque à moyen terme, plus violent, qui vise à renouveler la base même de la drogue…

- … la fumée que j’ai retrouvée dans les poumons du maire… Elle est sans aucun doute diffusée au cours des séances de la nouvelle Réna, triomphe Amélie…

- On sait comment les coincer, reprend Lepif, flic jusqu’au bout des dents, suffit de perquisitionner au Super Troc, et on trouvera certainement des systèmes fumigènes…

- … et on aura bien du mal à prouver qu’il s’agit de drogues, poursuit Ravot sceptique. Légalement, elles ne sont pas répertoriées en tant que telles. Et n’oublie pas que notre hiérarchie est contaminée. Qui sait où en est le juge ?

- Vous avez parlé d’une algue à l’odeur de chou ? demande Amélie à Amaïa …

- Ici tout le monde se tutoie, lui répond la Mère…

- C’est que vous m’impressionnez (à poil, comme ça)…

- Mais non, mais non (et puis t’as qu’à t’y mettre)…

- Mais si, mais si (j’oserais jamais) (ohhhhh !!!)…

- Bon, tu fais comme tu veux, il n’y a pas d’obligation. J’apprécie et j’admire beaucoup ton travail. Dois-je aussi en être impressionnée ? Vous autres Goumyôs compliquez beaucoup de choses avec votre individualisme hypertrophié qui vous rend aussi timides qu’agressivement pudibonds…

Amélie a bien l’impression que la mère des Goums se moque d’elle, mais n’en est pas assez certaine pour réagir.

Et puis, c’est vrai que cette immense femme à poil l’intimide, avec son regard insondable.

La suite, c’est ici : P3C1E37



[1] Qu’il mâcha, maqué et ef… fervescent…

LA FLÈCHE D’ARGENT/ P2C2E4

P2C2E4 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 4)

 
N° 105 / LA FLÈCHE D’ARGENT/ P2C2E4

  C’est l’histoire où Arthur part pour l’Europe et se retrouve à bord de

la Flèche d’Argent en compagnie de

la Patronne.

 
Mercredi 4 mai
3 heures 30 (heure locale)
10 heures (heure française)
Guamblin (carte du voyage)


De ses explorations en Terre de Feu, Arthur a conservé l’habitude de ne jamais se séparer d’un petit appareil photo numérique qui lui tient lieu de bloc notes. Ce qui amenait inévitablement les plaisanteries de Daouj sur la « mémoire numérique » des Goumyôs…


  Et c’est ce souvenir qui parvient à l’arracher à la contemplation fascinée du visage tragique de l’écorché.

 
Il revient, courbé contre le vent des pales, jusqu’à la cabine de l’hélico pour y récupérer son boîtier, et retourne flasher les restes de Yann Marbeuf.

  Le temps presse et il ne peut plus rien pour le malheureux. Il se sangle sur son siège et fait signe au pilote de décoller pour Puerto Cisnès où le Cessna devrait être prêt.

 
Et puis il contacte Mnouay par radio :
- Une mauvaise nouvelle, Mnouay, j’ai retrouvé notre gars… Oui, il est mort. Et dans un sale état. Il se trouve au sommet de l’île, écartelé entre deux poteaux… Non, pas de flèche. Il est écorché. Je ne peux rien faire et toi non plus. Il faudrait le décrocher et lui donner une sépulture… Tu accepterais cela ? Je pense que ce serait un honneur pour lui… Comme pour un Goum… Merci, Mnouay… Mais il faudra faire attention : le coupable doit se trouver à Guamblin et peut-être même dans la base… Non, je ne peux vraiment pas revenir tout de suite. C’est toi qui mèneras l’enquête en liaison avec Agotchilho. Il faudra que tu les préviennes par le satellite. J’ai pris des photos que je leur ferai parvenir depuis Puerto Cisnès pour qu’ils en disposent plus vite… Oui, ils connaissent mon itinéraire et mes escales… Santiago, puis Londres et Biarritz. Je pense arriver demain soir… Mais je n’ai pas réussi à les joindre depuis l’hélico : le temps se couvre et brouille les liaisons. J’espère seulement que la météo permettra de voler sans trop de risques jusqu’à Puerto Cisnès… Je compte sur toi pour leur transmettre les informations. Je ferai passer les photos par le réseau intranet de l’ONU. Oui, c’est plus sûr… Je te quitte, l’hélico est un peu chahuté, mais ça ira, le pilote me fait signe qu’il est confiant et moi j’ai confiance en lui… Je te contacterai à mon arrivée. Si tu as de nouvelles informations, envoie-les par le satellite direct à Agotchilho… Terminé.

  Et puis il se laisse bercer par la vibration profonde de l’hélico qui le pénètre par tout le corps, comme une trépidation intérieure, étouffée, contenue en lui par le casque et les sangles du harnais de sécurité… Il sent sa peau se décoller de sa chair, gonfler, se soulever, énorme cloque, vêtement trop lâche pour lui, ou bien, est-ce lui qui là-dedans se rabougrit ? Il est si petit au-dedans, il le sait, l’a toujours su : son intérieur ne correspond pas à son extérieur de grand bonhomme tellement responsable, il était fatal qu’un jour sa peau le quitte, prise entre ces deux foyers du dedans et du dehors… Oh, Béatrace, tu me manques… Toi, tu saurais calmer cette fâcherie de poupées russes qui se découvrent incompatibles au plus profond, au plus intime de leur emboîtement… Toi seule, avec ton sourire incroyable de moustaches soyeuses et les raconte-à-papa de Tijules… Et…

 
Mais un choc le réveille en sursaut, suivi du decrescendo rapide de la turbine qui s’arrête.

  - Bien dormi ? demande le pilote qui a retrouvé le sourire. Faut dire que lui n’a guère eu le temps de somnoler.
- On est allé vite, bafouille Arthur encore empêtré dans l’angoisse de son mauvais sommeil.
- Le vent dans le dos, ça aide ! Mais il était temps d’arriver, la neige revient. Ne tardez pas trop à partir sinon le Cessna ne pourra plus décoller. Il paraît que c’est clair au-dessus de 10 000 pieds…
- Le temps de transmettre mes photos et on part… Vous prévenez la tour ?
- OK patron ! Je m’en occupe… Vous dormirez dans l’avion, vous en avez besoin après toutes ces secousses… Et moi, je vais rentrer au chaud… Eh, Pedro, tu mets l’hélico à l’abri, ça va souffler et neiger…

 
Le mécano lève le pouce pour montrer qu’il a compris, fait un signe à l’un de ses collègues et chacun arc-bouté d’un côté de la cabine de plexiglas, ils poussent le léger appareil jusque dans le hangar près duquel il s’est posé et dont les portes sont restées grandes ouvertes sur un espace de lumière vive.

  L’air froid de la nuit réveille Arthur qui se dirige d’un pas nerveux vers la tour de contrôle éclairée, en bas de laquelle il sait trouver une permanence.

 
Un technicien y somnole sur une banquette, auprès d’un bureau où trône un poste informatique en veille.

  L’intrusion d’Arthur le réveille en sursaut :
- Oui, c’est qui ? C’est pourquoi ? Comment vous êtes entré ? C’est…
- Laisse tomber mon vieux. J’ai des photos à transmettre à la base d’Agotchilho.
- Agotchilho, ah oui, ah c’est vous… Excusez-moi je ne vous avais pas reconnu, oui, en effet…
- Eh bien camarade, je vois qu’on n’est pas plus frais l’un que l’autre… Tiens, expédie le contenu de l’appareil. Et vite, mon coucou va décoller…

 
Du coup le technicien se lève en se frottant les yeux, saisit la carte mémoire qu’Arthur vient d’extraire de son appareil et la place dans le lecteur qui équipe son ordinateur.

- C’est quoi ces photos ?
- C’est top secret. Et tu les adresses à Victor Bourriqué, Clémentine Kaligourian, Eusèbe Malfort, Rébéquée Taritournelle et Amaïa de ma part. Les commentaires viendront par Guamblin.
- Bien, Monsieur Malfort, mais vous savez, ici, tout est top secret. Alors…
Arthur a un sourire amer :
- Je sais, mais ça, je te conseille de l’envoyer sans le regarder, si tu tiens à continuer le beau rêve que tu faisais quand je suis arrivé…
- Je rêvais de ma fiancée, Maria-Dolorès…
Arthur lui tape amicalement sur l’épaule tandis que le (très) jeune gars lui rend la carte mémoire :
- Ne regarde pas : ici, il n’y a pas de Maria-Dolorès, il n’y a que « dolorès », si tu vois ce que je veux dire… Et préviens le Cessna : j’arrive. Décollage dans dix minutes.
- Oh, vous savez, j’en ai vu passer de drôles, ici…
Cette fanfaronnade de jeune garçon fait sourire Arthur :
- Le problème, vois-tu, c’est que ça (il montre son appareil qu’il vient de replacer dans sa housse), ça n’est vraiment pas drôle… Appelle ton pote là-haut qu’il nous donne la piste…

  Le Cessna est garé loin de la tour et Arthur se fait conduire en voiture par un mécano qui semble bien content de vivre : son service se termine et dès demain il va rentrer chez lui, à Oakland, non, pas la ville de Californie, c’est un petit bled près de Memphis, dans le Tennessee, pour une permission de deux mois. Juste pour le printemps. Bien sûr, il y aura encore de la neige, mais, hein, faut faire avec. Et puis ses parents ont une ferme dans le coin (une petite ferme, pas plus de mille hectares) et il faut commencer à travailler la terre. Non, la neige n’est pas trop un problème, puisqu’ils sont dans le centre des Etats-Unis et que l’an dernier ils ont été moins touchés que la côte Est. Oui, à Boston et surtout à New York ils ont eu des gros problèmes… Voilà le Cessna, vous voyez, il était tout au bout de la piste !

 
Deux mécanos s’affairent auprès du moteur à brancher les batteries de lancement installées à l’arrière de leur camionnette et ils lui crient à la cantonade (le vent, de nouveau…) que le plein est fait et qu’il peut monter à bord, le pilote est allé pisser…

  Cinq heures de vol, six, si la météo est mauvaise. A cette heure-ci, on n’a mobilisé qu’un seul pilote pour relayer celui qui l’a conduit depuis Punta Arénas et qui est parti dormir.

  Arthur monte sur le siège arrière : la cabine est aménagée pour quatre passagers et deux pilotes, avec de la place pour une petite cargaison derrière la cloison, à l’arrière du fuselage. C’est un avion postal qui a été reconverti et le confort n’y est pas fameux, mais il est sûr et robuste, et c’est ce qu’il faut dans cette région tourmentée : il est capable de franchir une tempête ou la Cordillère si le besoin s’en fait sentir, il vole par tous temps, pas très vite, et en secouant ses passagers, mais si le pilote connaît son métier, il arrive toujours à bon port et il se pose dans un mouchoir de poche, avec un turbopropulseur increvable.

  Il se sangle sur son siège et ferme les yeux, mais il n’a pas le temps de s’endormir : le pilote s’installe à son poste, se tourne vers lui sans qu’il puisse le reconnaître sous son casque (mais il est vrai qu’il ne connaît pas tout le personnel de la base), et il commence à dialoguer avec la tour de contrôle. Un signe du pouce à l’intention des mécaniciens qui ont branché les batteries et il lance le moteur.

  Arthur s’adosse à son siège et ferme les yeux.

  
 L’appareil se met à rouler en cahotant sur la piste, prend le vent, s’arrête dans le rugissement du moteur lancé à fond, et Arthur se trouve plaqué au dossier de son siège par l’accélération du décollage. Il ne peut retenir un sourire en songeant à l’impression de vitesse qu’il éprouvait dans la 2CV de sa jeunesse lorsqu’il dévalait une côte à quatre-vingts kilomètres heure dans le vent de la capote relevée ! Yaouuuhhhh !!!!

  Il s’est endormi immédiatement, lorsqu’aux secousses du décollage a succédé le calme du vol.

 
Il est réveillé par le lever du soleil, et un coup d’œil jeté à l’extérieur lui montre qu’ils survolent une mer de nuages d’où émerge une ligne de crêtes, du côté droit.

  L’appareil plonge soudain, disparaît dans les nuages…

 
Arthur a perdu la notion de temps, mais il ne lui semble pas avoir dormi bien longtemps… Et sa mauvaise habitude de ne jamais porter de montre. 

  Le pilote semble très absorbé par son travail et Arthur l’entend parler avec beaucoup d’animation à un interlocuteur radiophonique qu’il serait d’autant plus incapable d’identifier que son anglais aéronautique est des plus réduits, et que celui du pilote s’agrémente d’un fort accent hispanique.
 
Il lui semble bien que l’on continue de descendre…
  - Qu’est-ce qui se passe ? se décide-t-il à demander…
 
Mais le pilote poursuit ses discours véhéments… pour finir par lui crier, comme on lance une information destinée à calmer une foule qui n’en demande pas tant :
- Perte de puissance…
- Quoi ?
  Mais il a repris son discours radiophonique et il ignore ostensiblement son passager.
 
Et puis il se retourne :
- On va se poser, aérodrome de secours… et il montre le sol d’un geste sans équivoque.
- Eh merde… On est loin de Santiago ?
- Cinq ou six cents kilomètres, je préfère poser avant le pépin et tant que le temps reste à peu près correct… Il doit y avoir un avion comme celui-ci disponible. On n’est pas loin de Temuco, c’est une grande ville…
- D’accord, on n’a pas le choix… J’appellerai pour retarder le départ de l’avion de Santiago si c’est nécessaire.
- Oh, vous devriez pouvoir repartir vers 9 ou 10 heures, je leur ai déjà demandé de prévoir un vol de secours…
  Le plafond nuageux percé, le Cessna débouche dans la pénombre d’une plaine grise marquée de traces de neige éparses. 

 
Le moteur tousse…

  Les lumières d’une ville.
 
Le pilote guide l’appareil vers la ligne lumineuse d’une piste d’atterrissage, un choc…

  Ils roulent vers un hangar. Aéroport régional… Pas de foule. Une voiture s’approche.

 
Le pilote descend, suivi d’Arthur. 

  Un mécanicien rejoint le pilote et ils se lancent dans une grande discussion…
 
- Monsieur Malfort ? Vous pouvez me suivre ? Nous avons été prévenus de l’incident qui vous retarde… L’aéroport de Temuco est heureux de mettre un appareil à votre disposition…
- Je vous suis très reconnaissant…
L’employé de l’aéroport lui sourit :
- Mais c’est tout naturel, Monsieur Malfort, nous vous sommes tous redevables… Suivez-moi, je vais vous conduire pour éviter que vous ne perdiez de temps…

  Arthur, surpris de tant d’égards, monte dans la voiture dont l’employé lui tient la portière ouverte.
 
C’est ainsi qu’après avoir roulé quelques minutes ils parviennent auprès d’un autre appareil, un peu plus important semble-t-il à Arthur qui n’y connaît pas grand-chose en la matière. Un avion d’affaires semble-t-il. Le turbopropulseur à hélice du Cessna est remplacé par trois réacteurs accolés à l’arrière du fuselage, déjà rugissants. La porte, qui tient lieu de passerelle est ouverte…

- Vous pourrez rattraper le temps perdu, cet appareil est plus rapide que celui que vous utilisiez.
- C’est vraiment très aimable… Et qui dois-je remercier pour cette faveur ?
- La propriétaire est à bord. Vous pourrez la remercier directement. Vous serez à Santiago dans une heure …

  L’appareil est luxueux. A peine est-il monté que la porte passerelle est relevée et verrouillée dans son dos, réduisant d’un coup le bruit des réacteurs qui pourtant montent en régime tandis que l’avion se met à rouler.
 
Un fauteuil pivote devant lui…

  La jeune fille éblouissante qui l’occupe lui désigne un siège…

 
Mais où donc l’ai-je croisée ? Arthur, après les remerciements, congratulations et explications d’usage, ne peut retenir une certaine… gène, préoccupation, retenue… Et qui dépasse l’évidente discrétion qu’il se doit de maintenir quant aux véritables raisons de son voyage. Oui, il rentre en Europe. Oh, vous savez, ce que nous avons fait, chacun l’aurait fait dans la même situation, après tout, je ne suis qu’un journaliste qui s’est trouvé là où il fallait quand il le fallait pour faire pencher la balance. C’est surtout mon ami Victor Bourriqué avec sa femme, et mon père qui ont agi lors de cette crise, et bla-bla-bla, Arthur est habitué à cet habillage mondain des « évènements »… 

  Et cependant…

 
La fille est très jeune. Blonde, des yeux bleu pâle, lointains, nets, distants, glacés. Très belle, mondaine, un peu, mais seulement pour la circonstance… Son regard… C’est son âge peut-être qui le gène : elle ne doit pas avoir vingt ans. Il lui en fait la remarque, ce qui la fait rire :
- Cet avion appartenait à mon père qui nous l’a laissé à sa mort, à mon frère et à moi. Avec de multiples affaires de tous ordres, et nous avons repris le flambeau (elle a un sourire rayonnant)… Mais vous en saurez bientôt beaucoup plus sur nous, Monsieur Malfort…

  Elle s’est levée de son siège, l’un des quatre fauteuils pivotants qui occupent la luxueuse cabine et qu’elle avait tourné pour faire face à Arthur.

 
L’avion roule sur la piste…

  Elle porte une courte mais somptueuse tunique de lourde soie blanche brodée d’argent, serrée à la taille par une cordelière d’argent, elle aussi, qui découvre à mi-cuisses ses jambes nerveuses.

Elle est pieds nus.

 
Sans quitter Arthur des yeux, elle ouvre derrière elle la porte qui isole la cabine du poste de pilotage ; la porte qui lui fait face, et qui doit isoler la soute, s’ouvre simultanément.

  Sortent deux grands chiens noirs silencieux, l’un de l’avant, l’autre de l’arrière, qui s’assoient aussitôt, les yeux durement fixés sur Arthur. Les deux dobermans qu’il a déjà aperçus, en Terre de Feu… 

 
Les portes se referment avec un bruit sourd.

  - Mon harfang préféré vous prie de l’excuser, mais l’espace est trop réduit pour qu’il puisse y voler, il est resté en soute… Bienvenue à bord de la Flèche d’Argent, Arthur Malfort…

LES NOTABLES AU COMMISSARIAT / P2C2E14

P2C2E14 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 14)

 
N° 115 / LES NOTABLES AU COMMISSARIAT / P2C2E14

C’est l’histoire où le Chanoine Onésiphore Biroton, le Maire, Félicien Belcoucou, et le Conseiller en matière d’économie électorale Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, se retrouvent au Commissariat de Saint Tignous sur Nivette pour y être interrogés par le Commissaire Ravot.

  Mercredi 4 mai.
Huit heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette.

 
Le commissaire Ravot occupe le vieux bureau du premier étage, avec son mobilier années 50 (plancher de sapin usé qui grince, bureau en bois avec taches d’encre et ronds de chopes de bière, piles de papiers, dossiers sur la tablette de la cheminée murée, classeurs à rideaux brunis sous les mains grasses de saucisson-beurre, chaises en hêtre verni, à fond de contre-plaqué, peinture brun vert d’époque sur les murs, lampe de bureau surpuissante du style « Tu vas parler, dis, tu vas parler ? », radiateur en fonte avec tuyaux où accrocher les menottes des suspects)… Sur le côté du bureau principal, un autre, plus petit, années soixante, en tôle laquée grise où trône un ordinateur à la queue de souris aussi annelée que celle d’un raton laveur tellement il est déplacé en ces lieux voués à la muséologie policière (la vieille Remington à touches rondes « tic, tic, tic, tic, drinnn, chtac, tic, tic, tic, tic… », qui ne fonctionnait qu’avec deux doigts fonctionnaires, un original et trois pelures : « tu relis et tu signes ! », a été logée sur une étagère derrière Ravot, à côté d’un encrier Waterman et d’un porte-plume sergent-major, collection de tampons  : ne manquent que la vitrine et l’étiquette). Le petit bureau avec l’ordinateur à écran plat, c’est celui de Lepif qui tient lieu de greffier dans les grandes occasions.
 
On a logé trois chaises à la place du tabouret à suspect ordinaire pour loger les culs des notables qui ont été « invités » fermement à venir témoigner : le Maire, le Conseiller en matière d’économie électorale et le Curé.

 
Un peu pâles, les notables : après quelques protestations indignées restées sans réponses, (vous n’imaginez quand même pas que nous n’avons que cela à faire ?) ils se sont assis en bougonnant sur les sièges que leur a désignés un Ravot toujours imperturbablement silencieux, derrière son bureau.
 
Et c’est Lepif qui s’est levé de derrière la lueur de son écran pour leur tendre une série de photos 21 x 27 en couleur sur papier glacé : Luis tel qu’il a été trouvé…

 
- Qu’est-ce que c’est que cette horreur ? a demandé le chanoine Onésiphore Biroton en serrant entre les doigts de sa main gauche sa belle croix pectorale en argent, comme l’alpiniste qui dévisse se raccroche à la corde de rappel, tandis que sa main droite semble repousser vers l’impossible le cliché qu’elle tient et qui semble animé d’un tremblement autonome…
- Mais c’est Luis ! a reconnu Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse dont l’estomac s’est soudainement noué sur une envie de saucisses spéciales Réna.
- C’est ce jeune journaliste de

la Lanterne… a confirmé le maire qui ne voulait surtout pas l’avoir reconnu le premier (et qui se serait bien fait une petite saucisse spéciale, lui aussi).
  - En effet, Messieurs, c’est, ou plutôt, c’était Luis. Et vous comprenez que nous traitions cette affaire avec autant de vigueur que de discrétion…
 
Les trois notables, qui n’ont retenu que le mot de « discrétion », hochent la tête avec un air d’approbation convaincue…
 
- Mais qui a bien pu… commence le curé…
- Et pourquoi… poursuit le Conseiller en matière d’économie électorale.
- Qu’avons-nous à voir… conclut le Maire…
  - Eh bien Messieurs, il semblerait que vous ayez été parmi les dernières personnes à voir le jeune Luis Ottouadla vivant, n’est-ce pas…
 
- C’est impossible… commence le curé…
- Comment cela ? poursuit le Conseiller en matière d’économie électorale…
- Cette soirée, sans doute… conclut le Maire.
  - Très justement au cours de cette soirée d’inauguration du Tapas’Embal’… Vous y étiez bien, Monsieur le Curé ?
- Chanoine, Monsieur le Commissaire. Chanoine…
- Pardon, Monsieur le Chanoine, je ne connais pas bien la subtilité des grades ecclésiastiques…
- Il n’y a pas de mal mon fils (geste bénisseur), de la part d’un laïc présent depuis peu dans notre communauté, c’est encore admissible…
- Bref, vous y étiez, ou vous n’y étiez pas ?
- Je… Monseigneur Zeeman, qui gère notre patrimoine, m’avait chargé de le représenter, n’est-ce pas, et j’ai dû y faire une apparition rapide… Le bâtiment, voyez-vous, nous appartient, ou plus exactement appartient à
la Congrégation dont Monseigneur Zeeman est l’un des responsables…
- Et vous êtes venu participer à l’inauguration, tout naturellement…
- A la demande de…
- Monseigneur Zeeman, j’ai bien compris… Lepif, vous me convoquerez Monseigneur Zeeman… Est-ce à dire que vous n’auriez pas assisté à cette inauguration de votre propre chef, Monsieur le Chanoine, que vous auriez pu la désapprouver ?
- Oh, non, Monsieur le Commissaire, Begoña-Conception et Gerañum-Assomption, les deux patronnes du lieu sont de mes ouailles et elles participent… matériellement… à la vie de notre communauté religieuse, ainsi que beaucoup des membres de leur personnel d’ailleurs, mais enfin, un lieu de plaisir n’est pas forcément des plus indiqués pour un homme d’Eglise, et… 
- Participent matériellement… Cela signifie ?
- Qu’elles assistent régulièrement aux offices et qu’elles versent leur obole au Denier du Culte. Mais je n’étais pas là pour bénir les lieux. Seulement pour y représenter Monseigneur Zeeman que d’autres obligations retenaient en Espagne. Je vous l’ai dit : je n’étais que le représentant du propriétaire. Je pense d’ailleurs avoir été le premier à quitter la soirée…
- Vous dites que Monseigneur Zeeman était retenu en Espagne ? Mais par quelles obligations ? demande Lepif qui jusque là s’est contenté de taper sur son clavier sans faire de commentaires, tandis que les deux autres convoqués suivent attentivement l’échange entre le Chanoine et le Commissaire, essayant de deviner en quoi consistera leur propre interrogatoire.
- Je crois qu’il participait à un Congrès de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X, mais je n’ai aucune certitude à ce sujet…
- Voyons, Monsieur le Chanoine, reprend Ravot, pouvez-vous nous dire si vous avez rencontré des personnes que vous connaissiez déjà parmi les notables présents à cette soirée ?
- Mon Dieu, à part les deux patronnes du lieu, j’y ai croisé plusieurs de mes ouailles, ainsi que je vous l’ai dit, mais pour le reste, je n’ai reconnu que le patron du magasin Super Troc, que j’ai eu l’occasion de rencontrer, sans plus, et je dois avouer que tous les autres m’étaient inconnus, aussi bien cette jeune dame fort élégante, que les trois autres Messieurs qui l’accompagnaient et dont je crains d’avoir oublié les noms… Monsieur le Maire semblait la connaître et l’apprécier, mais il est vrai qu’elle est charmante… Monsieur le Conseiller en matière d’économie électorale devrait pouvoir vous éclairer sur cette dame qui, je m’en souviens maintenant, s’est prévalue d’une certaine parenté avec sa famille…
- Elle serait une vague cousine, intervient Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse…
- Nous verrons cela plus tard, interrompt Ravot. Pour ce qui vous concerne, donc, Monsieur le Chanoine, il n’y a rien d’autre qui vous ait frappé ?
- Non (une hésitation)… Je me souviens de l’empressement juvénile du jeune Luis auprès de cette dame, mais il prenait son métier à cœur et interviewait tout le monde… Moi-même…
- Vous-même… ?
- Moi-même, il m’a questionné… Oh, en gros, il m’a demandé pourquoi j’étais là, et je lui ai dit la même chose qu’à vous. Il semblait content de vivre, comme si cette soirée constituait… comment dire… un évènement qui lui aurait été personnellement favorable, une sorte de… d’aboutissement heureux… Mon Dieu, quelle tragédie… Mais quels monstres ont pu commettre une telle horreur…Je…
- Et vous êtes rentré directement chez vous ? le coupe Ravot impassible.
- Oui, j’ai rejoint la cure et notre petite communauté : nous vivons depuis peu à trois prêtres dans une maison qui nous a été léguée par une sainte femme décédée sans descendance. Je suis responsable de la ville, et mes commensaux sont deux jeunes prêtres chargés, l’un, des paroisses de l’Ouest, et l’autre, des paroisses de l’Est. Nos ministères sont lourds et de nous retrouver à trois nous facilite la vie et limite nos frais. Une dame d’œuvres s’occupe bénévolement de notre ménage dans la journée…
- Et vos confrères pourraient bien sûr témoigner de l’heure de votre retour… Vous n’avez pas fait de détour ?
- Oh non, j’ai quitté la soirée vers vingt heures et je suis rentré directement pour préparer mon homélie du dimanche… Mais je pense que les évènements vont m’amener à en changer le thème…
- Attention, Monsieur le Chanoine, tout ceci est confidentiel : personne ne doit savoir comment est mort Luis ! (le commissaire a lourdement appuyé sur le « comment », en le faisant suivre d’un silence menaçant) Je vous prierai donc de ne pas en parler. Tant que nos investigations ne sont pas achevées, vous devrez respecter le secret le plus absolu. Et vous serez tous trois solidaires, en l’occurrence, et tenus pour responsables des fuites dans la presse… ou des rumeurs qui pourraient circuler dans l’opinion…
- J’espère que ce ne sont pas des menaces ? s’insurge Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse.
- Je ne vous ai pas encore interrogé, Monsieur le Conseiller en matière d’économie électorale… sourit Ravot qui semble se pourlécher les babines à cette perspective… Pour ce qui vous concerne, Monsieur le Chanoine, je n’ai plus de questions à vous poser dans l’immédiat. Je vous demanderai seulement de rester à notre disposition s’il s’avérait que nous ayons besoin d’autres informations qui pourraient se trouver en votre possession, et de nous contacter si vous vous souveniez de quelque évènement, aussi minime soit-il, dont vous penseriez qu’il pourrait nous aider à découvrir les auteurs de cette monstruosité…
- Croyez bien que je n’y manquerai pas et que je soutiendrai vos recherches de mes plus ferventes prières…
- Je vous en remercie, Monsieur le Chanoine. Toutes les aides sont les bienvenues… Pouvez-vous signer votre déposition ? Voilà… Merci, Monsieur le Chanoine, au revoir Monsieur le Chanoine… Lepif, pouvez-vous reconduire Monsieur le Chanoine, je vous prie ?

  Et au retour de Lepif :
- N’oubliez pas de convoquer Monseigneur Zeeman… Ah, voyons, maintenant, Monsieur de Sainte Fouillouse… Ainsi vous seriez apparenté à cette… (il consulte une fiche) Finette ?
- Il paraît. Mais j’avoue ne l’avoir jamais rencontrée avant hier soir. Charmante d’ailleurs, beaucoup de classe, beaucoup de charme…
- Et des antécédents, Monsieur le Conseiller en matière d’économie électorale, des antécédents dont nous parlera tout à l’heure Monsieur le Maire…
- Je… commence le maire
- Tout à l’heure, cher Monsieur, tout à l’heure… Pour l’instant, je m’adresse à Monsieur de Sainte Fouillouse. En fait, je voulais vous poser les mêmes questions que j’ai posées au chanoine, puisque chanoine il y a, et si possible, obtenir des réponses un peu plus complètes…
- Je crains de vous décevoir…

Ravot le regarde de nouveau avec ce sourire de gros chat qui l’avait fait surnommer Chestershire (« Ô, Chester, je vous vois venir »…) par sa défunte épouse Alice (qu’il appelait « Ma Merveille »), et que Lepif adore pour ce qu’il annonce de férocité sournoise (il annonçait tout autre chose pour Alice)…

- Allons, Monsieur le Conseiller en matière d’économie électorale, ne vous sous-estimez pas… Qui connaissiez-vous lors de cette soirée ? A part Monsieur le Maire ici présent et le chanoine, bien sûr…
- Comme je n’étais jamais allé dans cet endroit, en fait, je n’y connaissais personne, à part peut-être Arnaud Boufigue, avec qui j’avais dû traiter quelques affaires lors de la transformation des supermarchés de la ville en Super Troc. Mais il s’agissait de demandes de subventions liées à des mouvements de personnel, de cession de terrains divers dans le lotissement des Six Mille…
- Dont vous êtes le promoteur…
- A titre privé, seulement à titre privé, et c’est pour l’essentiel mon homme d’affaires, Monsieur Le Vacher, qui se charge de ces transactions…
- Sauf lorsqu’il s’agit de reclassifier certaines zones d’urbanisme…
- C’est du ressort de la Mairie…
- Pas seulement… Mais ce n’est pas notre affaire, revenons à cette soirée je vous prie, et à ses participants : cette Finette, donc, vous ne l’aviez jamais rencontrée auparavant ? Même pas lors de la cession des actifs de l’usine Lartigo ?
- Je n’ai pas eu à intervenir sur ce dossier qui a été traité par une autre commission, mais j’ai cru comprendre que l’affaire avait été reprise l’an dernier par une entreprise basée en Espagne et pilotée, cela m’avait frappé à l’époque, par un autre membre lointain de ma famille, mort depuis, un certain Déodat de Sainte Fouillouse. Je me souviens que ma sœur, Ordegale-Junie, avait voulu le rencontrer en Espagne, par curiosité, mais qu’elle avait été assez mal reçue, j’ignore pourquoi. Nous n’avons d’ailleurs plus eu de contacts depuis lors. Et comme j’avais bien d’autres préoccupations à l’époque, avec les problèmes liés à l’implantation de la pisciculture de Marinoval où je tentais de lever l’opposition, économiquement absurde, de la Mairie du lieu, je n’ai pas cherché plus avant…
- Donc vous ne connaissiez strictement personne. Mais Luis…
- Je connaissais Luis, bien sûr. Il amorçait une carrière prometteuse et effectuait un stage très intéressant à

la Lanterne. Ce que disait le chanoine est assez juste : il avait l’air d’être « sur un coup », et c’est auprès de Finette qu’il paraissait rechercher des informations… Mais je suis parti très tôt, moi aussi, en fait, juste après le chanoine…
- Saviez-vous que Finette et Arnaud Boufigue avaient été les délégués des Écolocroques à Saint Tignous sur Nivette ? intervient Lepif…
- Ah… non (hésitation) pas aussi clairement que vous le dites… Je savais qu’Arnaud Boufigue était arrivé à cette époque et qu’il avait eu une activité douteuse, mais…
- Monsieur Le Vacher est bien votre homme d’affaires ? reprend Ravot…
- Oui, pourquoi cela ?
- Vous n’ignorez pas qu’il était en possession du passeport Écolocroque international numéro quatre délivré à Saint Tignous sur Nivette par Finette de Sainte Fouillouse… par l’entremise de Gertrude Pilon que vous devez aussi connaître, et qui héberge toujours Arnaud Boufigue dont elle est également la maîtresse…
- Gertrude est connue pour être la maîtresse de tout le monde, monsieur le Commissaire. Et pour être « connue » de tout le monde, et pas seulement des hommes. Gertrude est largement et généreusement éclectique… (souvenir confus d’hier soir, dans lequel il voit Gertrude danser, nue, et se faire sauter par Daniel Forpris, devant lui, présent mais détaché, lointain, comme dédoublé, dans une sorte de brouillard… Souvenir inquiétant d’un mauvais rêve récurrent…)

  Silence…

  - Vous ignoriez que votre homme d’affaires… enchaîne Ravot
- Je ne connais pas vraiment ce Monsieur Le Vacher, vous savez, sorti des affaires…
- Enfin, Monsieur de Sainte Fouillouse, vous n’allez pas me dire que vous traitez des affaires, que vous accordez votre confiance, que vous déléguez votre signature (et réciproquement qu’il vous donne pouvoir sur certaines opérations, nous le savons), et qu’il vous est inconnu…
- Cela reste très marginal…
- Mais c’est bien ce Monsieur Le Vacher – Lepif, notez de le convoquer dès que possible je vous prie - ce Monsieur Le Vacher, donc, qui est venu me proposer un logement « très avantageux »…
- J’ignorais ce détail…
- Il est vrai que c’était de la part de Monsieur le Maire, mais dans votre lotissement, et certainement avec votre accord…
- Mais… interrompt le Maire
- Plus tard, Monsieur le Maire, plus tard… Monsieur de Sainte Fouillouse, je ne mène pas une enquête financière ni une enquête sur les dérives des adhérents plus ou moins repentis aux thèses des Écolocroques qui ont bénéficié de la mansuétude d’une amnistie tacite, ou d’une amnésie avouée, j’enquête sur un meurtre barbare. Je peux vous promettre que rien de ce qui sera dit ici et qui me permettra de progresser dans l’élucidation de ce meurtre ne sera utilisé contre vous, à moins qu’il ne s’avère que vous n’y soyez directement impliqué (mouvement de protestation indignée d’Hilarion-Jovial, geste d’apaisement de Ravot), ce que pour l’heure je ne crois pas. Je répète donc ma question : saviez-vous qu’il existait un lien entre Arnaud Boufigue et Finette de Sainte Fouillouse, et que ce lien s’appelait les Écolocroques ?
- Eh bien… dans la mesure où je ne connaissais pas Finette de Sainte Fouillouse, je peux vous confirmer que j’ignorais ce lien. Mais, bien sûr, je me doutais qu’Arnaud Boufigue… Toutefois, il me semble que son action économique s’est depuis montrée plutôt favorable au développement de l’économie et de l’emploi dans la circonscription et que…
- Bref. Aviez-vous connaissance de ce sur quoi enquêtait Luis Ottouadla ?
- Non, absolument pas. Il travaillait pour les Malfort avec qui j’ai peu de contacts…
- Et vous êtes donc rentré directement chez vous ?
- Directement. Ma famille peut en témoigner, j’ai travaillé à préparer une intervention pour une réunion de parti…
- Eh bien ce sera tout pour l’instant, Monsieur le Conseiller en matière d’économie électorale, je vous remercie pour cette collaboration et vous prie de nous pardonner d’avoir ainsi disposé de votre temps précieux… Vous devrez comprendre l’importance du secret que nous vous demandons… En homme d’affaires avisé et prudent, vous y êtes habitué… Je ne peux que répéter ce que j’ai dit au chanoine : si un souvenir vous revenait à l’esprit…
- Je vous en ferai part au plus tôt, croyez-le bien, Monsieur le Commissaire, ce meurtre abominable devra être puni comme il le mérite…
- Et il le sera, soyez-en sûr, Monsieur le Conseiller en matière d’économie électorale, il le sera… Lepif, reconduisez Monsieur le Conseiller en matière d’économie électorale…

 
Le sourire de Ravot flotte dans le silence comme un œil graisseux sur le bouillon dans lequel marine le maire…

  - Monsieur le Maire, je vais vous faire une révélation…
 
Le bouillon s’épaissit et le maire s’y enfonce…
  Le retour de Lepif semble apporter une bouffée d’air mais :
- Laissez-nous seuls, Lepif, Monsieur le Maire préfère l’intimité…
 
Lepif s’efface avec un léger sourire.

  Le maire s’enfonce un peu plus. Ce n’est plus un bouillon, ce sont des sables mouvants…

 
Ravot reprend :
- Je préférais faire en votre présence le point des connaissances que les autres notables présents à cette soirée ont pu avoir de ce que faute d’autre terme j’appellerai les « dessous » de l’histoire. Il paraît évident qu’ils n’en savent pas grand-chose (silence, sourire).
Je suis en revanche persuadé que vous, Monsieur le Maire, connaissez bien mieux le… dossier (silence, sourire… le Maire s’agite légèrement sur sa chaise, mais en affectant un air aussi lointain et indifférent que possible).
Et cela pour une bonne raison : vous êtes bien, je ne vous l’apprends pas mais je vous le confirme, le fils biologique de l’Oberst Kuhhirt, qui a fondé les Écolocroques et qui se trouvait être l’amant de votre mère, avec la complaisance de votre… père légitime dirons-nous (geste de protestation indignée du maire qui se soulève de son siège)… Non, ne protestez pas. C’est l’Oberst Kuhhirt lui-même qui l’a déclaré devant témoins avant de mourir. En outre, des prélèvements d’ADN ont été effectués sur votre demi-frère, le Numéro Un des Écolocroques, sur sa fille, votre nièce, donc, et sur vous-même, à votre insu bien sûr, au moment de la… liquidation de cette affaire. Comme vous le savez, et comme je l’ai déjà évoqué devant vous, la brièveté de la crise a permis une amnésie tacite. Il a été estimé à l’époque qu’il serait plus nuisible qu’autre chose de se lancer dans une stérile chasse aux sorcières. L’opinion mondiale était suffisamment informée du caractère nuisible de l’engeance représentée par ceux que l’on a appelés les Numéros pour que leurs émules n’aient qu’une envie, celle de se fondre aussi discrètement que possible dans la masse… 

  Le maire reste figé sur sa chaise, un peu pâle, mais pas très inquiet au fond : cela, il le savait déjà, et il se doutait que Ravot tenait ses informations de Malfort. Lui-même avait appris par Boufigue ses liens de sang avec Kuhhirt et n’y attachait aucune importance :
- En admettant la vérité de ces… allégations, je ne vois pas en quoi je pourrais être tenu pour responsable d’un écart de conduite de ma mère, d’une part, ni d’autre part en quoi cette prétendue relation biologique me rendrait coupable de quoi que ce soit…
Ravot accentue son sourire :
- Sans doute, Monsieur le Maire, sans doute, si nous jugeons des choses selon nos critères. Mais je vais vous communiquer une autre information que vous ignorez très certainement. Moi-même, je n’en ai eu connaissance que très récemment. J’ai d’ailleurs promis de garder le silence, et je ne lèverai qu’un tout petit coin du voile, disons… par sympathie… pour vous…
 
(« Ô, Chester, je vous vois venir »…)

  Silence… Le maire, semble s’incruster dans le dossier de sa chaise…

  - Ce que vous ignorez, Monsieur le Maire, c’est que vos… parents, si vous me pardonnez ce qualificatif, et j’insiste sur le fait que votre parenté biologique est avérée, vos parents donc, ne se sont pas suicidés, contrairement à ce qui a été dit. Vous êtes bien placé pour savoir que des images peuvent être trafiquées, puisque vous avez participé à la manipulation de celles d’Eusèbe Malfort dans votre studio de télévision de la Mairie (mouvement de protestation du maire, Ravot hausse la voix), alors que vous collaboriez avec un certain Arnaud Boufigue ! Ne protestez pas, nous détenons les enregistrements originaux et chacun a pu voir comment ils ont été transformés !
- Mais je ne suis pour rien dans l’usage qui a pu être fait du studio…
- … que les Écolocroques vous ont fourni, nous en possédons la preuve, et où nous savons également que vous avez assisté à ces enregistrements… Ce n’est pas la question.

  Le maire, qui s’était soulevé une fois de plus de son siège, porté par une indignation parfaitement feinte (quarante ans d’entraînement et de stratégie politique), se rassied.

- Les autres membres de votre « famille naturelle », Monsieur le Maire, et eux-mêmes, auraient dit de votre « race », ou de votre « lignée », croyez bien que je déplore cette conception d’un héritage biologique qui tenait tellement à cœur à ces « bons aryens », ces autres membres donc ne se sont pas suicidés, comme on l’a proclamé officiellement. Ils ont été exterminés (il détache les syllabes pour répéter : ex-ter-mi-nés !). Et puisque ceux qui les ont ainsi ex-ter-mi-nés ont retourné contre eux leur concept de responsabilité « biologique », vous vous trouvez potentiellement sur leur liste…
- Les Malfort ! grince le maire en se dressant d’un bond.
- Asseyez-vous, Monsieur le Maire, et tenez-vous tranquille. Ces chaises sont anciennes et avec votre gymnastique, votre âge et votre poids, vous risquez de vous retrouver par terre, ce qui manquerait de dignité ! Non, les Malfort ne sont pour rien dans l’exécution de vos parents. Ils n’ont fait que les abandonner à leurs alliés, selon la promesse qu’ils leur avaient faite pour obtenir leur assistance. Des alliés que vous ne connaissez pas et que je vous souhaite de ne jamais connaître…
- Des Juifs ! Ce sont des Juifs !!!
- Ne soyez pas grotesque. Laissez votre racisme primaire au placard, voulez-vous ? Ce ne sont pas des Juifs, ni des Arabes, ni des Nègres. Tout ce que je peux vous dire, c’est que ces membres de votre famille ont certainement été bouffés par des crabes. Et peut-être même ont-ils été bouffés vivants…
- Mais… je ne comprends pas (tout pâle)… Et votre insistance à parler de ma « famille » à propos de gens que je ne connaissais pas…
- Eh bien, si vous ne comprenez pas, je vais vous expliquer pourquoi je vous en parle : nous avons de bonnes raisons de penser que ce joli « travail » (il désigne les clichés sanglants de Luis) et quelques autres meurtres du même ordre qui se sont récemment produits dans le monde, se trouvent liés à l’activité de vos anciennes relations, si vous préférez ce terme, de vos anciens amis…
- Ce ne sont pas mes amis !
- Allons donc, Monsieur le Maire, ne me dites pas que vous ne connaissez plus Arnaud Boufigue et ne tentez pas de me faire croire que vous avez oublié Finette de Sainte Fouillouse : vous lui aviez prêté un local municipal pour ouvrir le bureau de recrutement des Écolocroques à Saint Tignous sur Nivette et vous l’avez vue à la soirée d’inauguration du Tapas’Embal’, comme l’a remarqué le chanoine ! Jolie fille, n’est-ce pas ? Il paraît, d’après ce que nous ont dit d’autres personnes présentes à cette soirée, qu’elle vous y a explicitement reconnu, elle aussi, et même, que vous vous êtes montré empressé auprès d’elle…
- Mais que reprochez-vous à ces gens ? Ils peuvent avoir commis des erreurs et avoir changé : Arnaud Boufigue s’est brillamment inséré dans la région, et Finette de Sainte Fouillouse semble devenue une femme d’affaires importante…
Ravot élude d’un geste de la main :
- Et vous êtes rentré directement chez vous après l’inauguration du Tapas’Embal’ tandis que ce pauvre Luis se faisait écorcher vif, bien sûr…
- Evidemment, vous n’allez tout de même pas imaginer que…
- Ecoutez, Monsieur le Maire, je ne vais pas jouer au plus fin avec vous mais vous mettre un marché en mains : ou bien vous nous dites tout ce que vous savez sur ce que trament Boufigue, Finette et cette Gertrude qui apparaît ici et là et dont on m’a dit qu’elle est trop cinglée pour constituer un témoin crédible, même si je l’ai convoquée pour tout à l’heure, ou bien je communique vos coordonnées aux alliés des Malfort dont je vous ai parlé et qui ont donné votre papa aux crabes… Lepif !!!

  Lepif devait attendre cet appel dans le bureau voisin, parce qu’il entre immédiatement :
- Voilà, voilà, Monsieur le Commissaire…
- Lepif, vous allez noter la déposition spontanée de Monsieur le Maire. Je vous laisse, j’ai rendez-vous avec Catachrèse…
 
Et le maire se trouve tout aussi perdu par la sortie de Ravot que par ses exigences :
- Mais, que voulez-vous savoir ?

  Lepif lui aussi, trouve que le patron est un peu gonflé de lui refiler le gros bébé sans instructions plus précises. Il fait confiance à son intuition, d’accord, mais là…
 
- Bon. Reprenons : cette fameuse soirée du Tapas’Embal’… Qui vous y a invité ?

  Le maire s’est tourné face au bureau de Lepif pour lui répondre, un peu égaré par toute cette histoire, disons le mot : déstabilisé. Menacé, même de manière lointaine et indirecte, d’être jeté tout vivant aux crabes par de mystérieux alliés des Malfort, dénoncé comme fils bâtard d’un officier nazi (ce qui lui est bien égal, mais pourrait se révéler électoralement négatif), sommé de dénoncer un « complot » meurtrier dont il n’a pas la moindre idée, assimilé à des « amis » qu’il ne connaît pas plus que ça… Mais qu’est-ce qu’il a à faire de tout ça ?

- Qui m’a invité ? Je ne sais pas, sans doute les patronnes du Tapas’Embal’, oui, ce doit être elles, vous savez, je participe à toutes les inaugurations de la ville. Comme Hilarion-Jovial d’ailleurs, qui me colle aux basques à chaque fois pour essayer de piquer ma place, c’est bien connu. Et puis le service « communication » de la mairie organise mon agenda et m’informe de ce qui se passe et prépare même mes allocutions… Vous comprenez que je ne suis pas au fait de tous ces petits évènements, de qui les organise, de ce que font tous ces gens que je suis censé connaître et féliciter pour leurs brillantes initiatives, qu’ils soient cafetiers, libraires ou joueurs de pétanque… Contactez Grobiane, à la mairie, c’est lui qui s’en charge. Il vous le dira exactement.

 
Imperturbable, Lepif tape sur son clavier ce qu’il retient de la réponse du maire.

  - Nous convoquerons Grobiane… Qui avez-vous rencontré à cette soirée, mis à part ceux dont il a déjà été question ou qui se trouvaient tout à l’heure dans ce bureau en votre compagnie ?
- Eh bien, outre Arnaud Boufigue, Finette de Sainte Fouillouse et les patronnes de l’endroit, plus le personnel, naturellement, il y avait trois autres messieurs que je ne connaissais pas, deux notaires parisiens, si je me souviens bien, et un certain Aloïs Guétotrou-Kifumsec. J’ai retenu son nom, que j’ai trouvé pittoresque, mais je répète que je ne le connaissais pas. J’ai surtout retenu l’espèce de… déférence que semblaient lui manifester Finette et Arnaud. Mais je ne le connais pas (il martèle les syllabes), je n’avais jamais entendu parler de lui.
 
Intéressant, se dit Lepif. Un « supérieur » de Boufigue et de Finette ?

  Il enchaîne :
- Vous lui avez parlé ?
- Non, et il n’a pas non plus pris la parole. Je ne connais pas le son de sa voix. Pas plus que de celle des notaires.
  - Quand avez-vous connu Arnaud Boufigue ?
Le maire se souvient de cette première visite de Boufigue, où il lui a annoncé sa parenté avec le Numéro Un, et où il lui a expliqué le rôle que devait remplir le studio de télévision…
- La première fois que je l’ai rencontré, il s’est présenté comme un technicien de télévision spécialiste du type de matériel que nous venions d’installer…
- Grâce aux Écolocroques…
- A ce moment, on ne parlait pas d’Écolocroques. L’Opération Écolocroques a débuté, je m’en souviens, le 15 avril, il y a deux ans, avec la publication d’une édition spéciale de

la Lanterne, qui diffusait un communiqué rédigé à bord du sous-marin Hai II par Victor Bourriqué et sa collègue, Clémentine je ne sais plus quoi… Ils avaient l’air de bien s’entendre avec les Écolocroques, à l’époque, non ? Bref. En tout cas, si les conditions qui nous ont été faites pour l’installation du studio étaient, c’est vrai extrêmement favorables, je défie quiconque d’y voir une collusion avec ceux qui se sont par la suite révélés pour ce qu’ils étaient, c’est-à-dire des criminels…
- Votre mémoire est remarquable, Monsieur le Maire, mais revenons à Boufigue…
- Boufigue… Oui… 
- C’est bien lui qui, ce jour-là vous a présenté les avantages qu’il pourrait y avoir à vous mettre au service des Écolocroques…
- Je proteste ! Tout ce qu’il m’a dit c’est qu’il serait bon que nous apparaissions comme le point de rencontre avec ceux qui, à l’époque, semblaient défendre un idéal écologique…
- De manière quelque peu radicale, Monsieur le Maire, vous ne croyez pas ? Ils menaçaient de raser la planète…
- Sans doute, sans doute, mais cela pouvait n’être qu’une dérive idéologique momentanée, amendable, voire un « argument stratégique de campagne »… Je disais donc que nous pourrions apparaître comme le lieu de convergence… diplomatique et médiatique, entre ces gens et les autres, représentés par Eusèbe Malfort et son équipe, dont je vous rappelle qu’à l’époque il ne remplissait aucune fonction officielle et se trouvait en quelque sorte autoproclamé et pourvu d’une seule légitimité médiatique !!!
- Et que vous avez contribué à faire enlever…
- Il a été pris de malaise, au cours de l’enregistrement et Boufigue l’a fait soigner, j’ignore comment… Mais c’est un passé révolu…
- Sans doute, et ce n’est pas là-dessus que je vous interroge, c’est simplement sur vos rapports avec ce Boufigue…
- Boufigue, oui… Eh bien Boufigue a disparu après les « évènements » qui ont marqué la disparition des Écolocroques. En fait, il s’est réfugié chez Gertrude Pilon, si mes informations sont exactes, après avoir collaboré quelque temps à la Lanterne du Fort d’où il s’est trouvé brutalement évincé, j’ignore dans quelles circonstances…
  Lepif se permet un léger ricanement :
- … chez Gertrude Pilon, répète-t-il en finissant de taper sa phrase.
Le maire feint de ne pas avoir remarqué l’ironie :
- Et puis il a développé le principe du Super Troc lorsque le changement climatique a commencé à poser des problèmes de transport à la grande distribution…
- Il a dû disposer d’appuis pour cela. J’imagine que n’importe quel Tartempion, aussi doué soit-il, ne parviendrait pas à convaincre des enseignes d’importance mondiale à fusionner sans disposer d’arguments… financièrement solides !
- Je l’ignore… Demandez à Hilarion-Jovial, il dit connaître l’économie, moi, je me contente de gérer ma petite ville (le faux-cul, pense Lepif)…
- Et Finette ?
- Une jeune femme charmante, dotée de beaucoup de talent. Recommandée par Arnaud Boufigue dans un premier temps, mais qui a disparu très vite. Je n’avais pas eu de ses nouvelles avant cette inauguration. J’ai d’ailleurs été surpris de la voir sur ces affiches…
- Ces affiches ? (Lepif est arrivé très tôt au commissariat et il n’est pas encore sorti. Il n’a donc pas vu les affiches de la campagne « C’est tout naturel »).
- Oui, les affiches de la campagne publicitaire de Super Troc… Vous n’avez pas vu ?
- Non, mais je pense que cela m’intéressera beaucoup… Voilà, relisez votre déposition, signez-la et je vous remercierai pour votre collaboration. Mais restez en ville, nous risquons d’avoir très, très bientôt besoin de vous…