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LE COMMISSAIRE À SA TOILETTE / P3C1E1

CHAPITRE 1


  P3C1E1 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 1)

 
N°146 / LE COMMISSAIRE À SA TOILETTE / P3C1E1

 
C’est l’histoire où le commissaire Ravot, à sa toilette, écoute, aux infos du matin, une interviouve de Bricolat Mulot. On commence à parler d’élections.

 
Mercredi 8 Juin
7 heures
Chez Mado

S’il est un moment de la journée que Ravot déteste voir perturber, c’est celui où il achève de faire sa toilette en écoutant les infos à la radio. Pas toujours drôles, les infos en question, mais il a vraiment l’impression de « reprendre le collier » en douceur, de se « remettre sur les rails ». Un peu avant sept heures, en général, sauf lorsqu’une opération urgente exige une présence encore plus matinale.

  « Chers Auditeurs, j’ai ce matin le plaisir de recevoir notre ami Bricolat Mulot, bien connu pour ses expéditions lointaines et les somptueuses images qu’il en rapporte pour notre plaisir à tous.
Mon cher Bricolat Mulot, vous venez de publier « Au fond des Yeux,
la Nature », aux éditions Plein Air Pur, un ouvrage imprimé sur un papier pur chiffon de Calcutta recyclé qui va sortir en librairie dès demain matin, et qui reprend certaines des images les plus extraordinaires que vos téléspectateurs ont pu découvrir au cours de l’hiver dernier dans l’émission que vous présentez, avec le soutien de notre partenaire Distribeau, sur une chaîne amie. Pensez-vous qu’une telle publication puisse servir la cause de ceux qui défendent

la Nature, ceux-là mêmes que vous souhaitez représenter en vous portant candidat aux prochaines élections ?

- Mon cher Maurice, permettez-moi cette familiarité, nous nous connaissons depuis si longtemps, mon cher Maurice donc, je vous remercie tout d’abord de m’avoir invité et de me donner l’occasion de dire publiquement l’inquiétude profonde que j’ai voulue exprimer au travers de ce petit ouvrage que vous avez la gentillesse d’évoquer, publié aux éditions Plein Air Pur, imprimé sur un papier pur chiffon de Calcutta recyclé, je ne le répèterai plus, c’est un moyen de soutenir l’action de Sœur Emmanuelle, et dont la sortie en librairie est prévue pour demain matin.
Je n’ai fait qu’y traduire un constat d’évidence : la Terre a atteint un point de vulnérabilité sans précédent, et comme le phénomène de dégradation empire sans cesse, les dégâts sont désormais visibles à l’œil nu. La vérité est terrible : désolidarisés de

la Nature, nous refusons d’admettre que seuls, nous ne pouvons tirer notre épingle du jeu, et que nous courons droit à un abîme sans fond que nous avons nous-mêmes creusé des pieds et des mains !

- Et cependant, il semble que vous distinguiez dans cette perspective tragique, des lignes d’espoir, des potentiels de ressources…

- Il y a deux ans, nous avons vécu un drame, lorsqu’une terrible erreur a fait basculer notre monde dans un refroidissement catastrophique, alors que tout prouvait qu’il se dirigeait, à l’inverse, vers un réchauffement mortel causé par l’imprudence irresponsable de nos comportements. Cela doit nous rendre prudents. Et modestes. Ce sont les solidarités qui nous sauveront, les solidarités proches, voisines, terre à terre, comme celles des chiffonniers de Calcutta, qui sauvent de vieux chiffons pour en faire du papier recyclé, celui-là même que j’ai utilisé symboliquement pour y faire imprimer mon ouvrage « Au fond des Yeux, la Nature », aux éditions Plein Air Pur. Abattus par

la Mondialisation de

la Catastrophe, nous vivrons par

la Proximité et par

la Fusion. Regardez sur cette photo prise du ciel, que vous trouvez à la page 107 de mon ouvrage « Au Fond des Yeux,

la Nature », qui sort demain matin en librairie, aux éditions Plein Air Pur, regardez la mosaïque, le damier, qu’est devenu notre pays, ses routes bloquées, ses canaux gelés, ses lignes électriques tombées à terre… Pensez-vous que l’espoir pourra venir d’en-haut, d’un état providence amoindri, impuissant, frappé de stupeur, privé de ses organes de communication ?

- Et cependant, mon cher Bricolat, malgré toutes ces difficultés, vous vous portez candidat…

- Mais bien sûr, voyons, il n’est pas possible de laisser se poursuivre le cirque habituel des candidatures où Pierre reprend le pouvoir à Paul qui lui avait ravi aux élections précédentes ! Le monde, c’est cette fois flagrant, a changé. Il faut une Rupture. J’incarne cette Rupture !

- Mais quelle Rupture ?

- Une Rupture dans

la Conscience que l’on peut avoir de notre Environnement. D’abord. L’Etat est moribond, c’est un fait. Notre Conscience se doit d’y suppléer.

- Pourquoi ?

- Parce que je le dis ! Ça se voit, non ? C’est un fait d’évidence manifeste ! Il faut en revenir à une Conscience de Proximité, comme je l’ai dit, comme je l’écris dans « Au Fond des Yeux,

la Nature », qui sort demain matin en librairie, aux éditions Plein Air Pur, sur pur chiffon de Calcutta, sauver Ses Meubles, nettoyer Sa Poubelle en toute conscience, la trier jusque dans le détail, et correctement, le jaune avec le jaune, le verre avec le verre, développer son Environnement immédiat, en sachant bien que chaque goutte d’eau épargnée par chacun représentera un Océan pour

la Nature, que chaque Kilowatt économisé par chacun représentera une somme d’énergie considérable au bout du compte, et qu’il ne faut plus compter sur une Centrale qui continuera de délivrer l’énergie pour tous. Nous sommes reclus dans la cellule de notre Environnement proche : il nous faut le gérer. Au plus près. Le froid contracte ! Contractons-nous. Mais contractons-nous en Harmonie. Mon Travail, si je suis élu, consistera à donner à chacun la claire Conscience de ses limites et à l’aider à s’y épanouir, tel le poussin qui peu à peu remplit son œuf de manière à laisser au monde la possibilité d’accueillir son éclosion ultérieure. Plus tard.

Nous Savons, de Marseille à Dunkerque et de Strasbourg à Brest, de Bordeaux à Lyon, de Sedan à Hendaye, nous savons, peu importe comment, peu importe pourquoi, nous savons que Nous avons raison et que Nous sauverons le monde… »


Ravot range sa brosse à dents, crache dans le lavabo et se rince la bouche.

  « - Mon cher Bricolat, je pense que nos auditeurs auront compris avec quelle passion vous avez entrepris cette véritable croisade dans laquelle vous vous engagez. Et la passion, y’a qu’ça d’bon ! Par ailleurs, à votre arrivée dans notre studio, vous m’avez fait part de votre indignation concernant un fait divers dont vous avez eu connaissance…

- Oui, et je vous remercie de me donner l’occasion de l’évoquer : votre confrère «

La Lanterne du Fort », qui s’est particulièrement distingué voici deux ans lors de cette obscure histoire des Écolocroques, fait état d’étranges disparitions qu’il semble implicitement imputer à

la Nouvelle Réna, ce mouvement de convivialité proche, né au sein du système d’échanges Super Troc, devenu « 
C’est tout naturel
 », qui a si heureusement su pallier aux défaillances d’une Grande Distribution centralisée, et de ce fait, paralysée par un peu de neige.
Autant j’ai pu estimer l’action de votre confrère lors de ces évènements, qui n’ont toutefois pas encore été totalement élucidés (ce que je m’engage à faire si j’ai l’honneur d’être élu, et quoi qu’il en coûte à qui il en coûtera, et ce sera cher), autant je réprouve les méthodes d’amalgame dont Eusèbe Malfort a fait preuve dans cet article où il établit des rapprochements entre une louable convivialité de proximité et les Numéros des Écolocroques qu’il a contraints, peut-être un peu hâtivement, au suicide.

- En deux mots, et pour nos auditeurs qui n’auraient pas lu la presse de ce matin, pardonnez-moi de vous interrompre, Bricolat…

- Je vous en prie mon cher Maurice…

- Eusèbe Malfort insinue que certaines saucisses distribuées par cet organisme pourraient contenir de la chair humaine et il intitule son article « les Élus cannibales »…

- Voilà. Ce qui m’indigne dans cet article, c’est le fait qu’il tend à jeter l’opprobre sur un mouvement, encore une fois, destiné à rapprocher les gens, dans cet esprit de solidarité qu’a fait naître l’entreprise Super Troc, au travers de symboles simples, comme celui des Élus, symboles gentiment ritualisés au cours de réunions amicales et conviviales, d’ailleurs rémunérées, si mes informations sont justes et qui donc procèderaient de l’une de ces Solidarité de Proximité que je souhaite solidairement encourager de façon solidaire.
Tous ensemble.
J’y vois une tentative de blocage d’un mouvement qui leur échappe, de la part des relais occultes d’un Etat incapable de gérer les vrais problèmes de la vie quotidienne ! Il est plus facile de mettre à l’index un fabricant de saucisses que de rétablir l’électricité sur l’Hexagone ! C’est pour moi tout simplement honteux. Cela revient à bafouer tous ces braves gens, de plus en plus nombreux, qui se trouvent ainsi, sans vouloir faire de mauvaise plaisanterie, mais avec le sourire d’autodérision modeste qu’ils y mettent si bien eux-mêmes, liés par la saucisse, plus que par le lien conjugal. Ne se définissent-ils pas eux-mêmes, avec ce même humour modeste, délicat et juvénile qui les caractérise, commecomme « les Cénobites[1] Tranquilles, paisiblement plantés dans les faits, s’épanouissant, riant du gras confit, l’emplissant de leurs saucisses moelleuses [2] » ? Et cette persécution se manifeste au travers de ce que l’Etat peut faire de pire : l’acharnement policier. D’ailleurs, il semble que les élus locaux en ont pris conscience et se sont insurgés contre le procédé…

- Et bien mon cher Bricolat Mulot, je vous remercie pour votre visite matinale à notre antenne, et je rappelle à nos auditeurs que vous venez de publier « Au fond des Yeux,

la Nature », aux éditions Plein Air Pur, un ouvrage qui reprend certaines des images les plus extraordinaires que vos téléspectateurs ont pu découvrir au cours de vos émissions de l’hiver dernier. Encore merci.

- Merci de m’avoir invité, je rappelle que le livre sort demain en librairie, encore merci mon cher Maurice… »

 Jingle de l’émission, et tout au fond, un micro ayant été mal coupé, on entend : « Une ptite saucisse, Maurice ? », avant le « cloc » du contact que l’on coupe d’urgence.

 
Ravot soupire, hausse les épaules et descend prendre son petit déjeuner.
 

[1] Religieux qui vivent en communauté. Des moine, quoi…

[2] On retrouve ici l’ambivalence de propos caractéristique de la Nouvelle Réna : cette invocation, proclamée par le Maître de Cérémonie à la fin de la circumambulation axée sur le Putier, et noyée des fumigations rituelles, se traduit de manière subliminale pour les Initiés du second grade par : « Laissez nos bites tranquilles, paisiblement plantées dans les fesses épanouies, en riant du gros con filant,plissant de leurs saucisses moelleuses ». Où fesses et cons sont ceux des Initié(e)s du premier grade…Ce qui nous permet de deviner que Bricolat Mulot est pour le moins un Initié du Second Grade…

RETOURNEMENT DE VESTE

P3C1E5 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 5)

  N°150 / RETOURNEMENT DE VESTE / P3C1E5

 
C’est l’histoire où Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, conseiller en matière d’économie électorale, tente de se concilier les bonnes grâces d’Eusèbe Malfort.

  Mercredi 8 juin
13 heures

La Lanterne

  Le téléphone…

Victor décroche :
- Oui, Toto ? Qui ? Ah bon ! Manque pas d’air !!! D’accord je le préviens. Fais le patienter, je te rappelle… (il repose le combiné) Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse voudrait rencontrer Monsieur Malfort en tête à tête…

Eusèbe commence par hausser les épaules et puis :
- Dis à Toto de l’envoyer dans cinq minutes dans la salle de téléconférence, et toi, Mouchoir, tu enregistres ce qu’il aura à dire et tu le transmets ici sur l’écran…

  La salle de téléconférence a été aménagée dans le petit bureau où quelques lignes « discrètes » étaient reliées à Agotchilho et à divers points chauds, voici deux ans. L’évolution de la situation a renvoyé ces lignes dans le bureau directorial d’Arthur et de Victor, lui-même transformé en salle de conférence permanente. Trois caméras et trois écrans permettent maintenant à six interlocuteurs, trois ici et trois ailleurs, de discuter ensemble depuis tous les points du monde qui se trouvent couverts par un satellite de communication (et, ajoute Jeanne lorsqu’elle doit utiliser le système, lorsqu’il y a du courant et que les lignes locales ne sont pas coupées par le neige) (ce à quoi Eusèbe rétorque qu’elle fait preuve de mauvais esprit et de nostalgie déplacée pour son standard à fiches) (ça se termine le plus souvent en bataille (simulée) (doucement quand même, on n’a plus vingt ans (parce qu’à vingt ans c’était « à quatre pattes d’ici je te la ferai voir ! »), et en rires).

  - Ah ! Monsieur Malfort ! Quel bonheur de vous voir après tous ces évènements… contrariants. Mon dieu, comme j’étais inquiet, si vous saviez…
- Que voulez-vous ?
- Vous avez de beaux écrans… Une belle installation…
- Je vous ai demandé ce que vous vouliez.
- Je voulais … Comment dire… Vous assurer de tout mon soutien, si, si… Je sais que cette période est difficile pour vous, la disparition d’Arthur, cette campagne menée contre vous… Mais je vous assure qu’aussi bien ici que dans mes fonctions de Conseiller, j’ai toujours pris votre défense et souligné votre rôle exemplaire, votre grande probité intellectuelle, votre talent pour créer l’évènement…
- Bref ?
- Je… je m’étonnais de ne vous avoir jamais vu au restaurant du Marengro et je me proposais de vous y inviter, pour un repas en famille, avec mon épouse et mes enfants… qui vous admirent tant… avec ma sœur Ordegale-Junie, de si bon conseil… et même son mari, ce pauvre Lebièvre…Une légende, je leur dis toujours : Monsieur Malfort est une légende…
- Attendez, attendez… Je crois me souvenir de vous avoir rencontré… N’était-ce pas hier ? Ou bien avant-hier ? C’était avant-hier, lors de la première perquisition du commissaire Ravot chez Lartigo, Monsieur de Sainte Fouillouse, et il me semble qu’alors j’incarnais une presse qui ne correspondait pas à l’idée que vous vous en faisiez, le Maire et vous. Vous désiriez tirer au clair cette « vindicte » qui frappait une entreprise exemplaire exposée, voyons si je me souviens…
- Oh, Monsieur Malfort, c’est un malentendu !!!
- … exposée à la collusion d’un groupe de presse et d’intérêt pour le moins louche… Je pense avoir conservé un souvenir très précis de votre indignation d’alors, tout comme je me souviens de ce manche à balai entre vos mains, dont vous frappiez ou tentiez de frapper ces malheureux policiers venus défendre nos locaux…
- C’est un malentendu, je le répète et croyez-le bien, dans les deux cas, j’étais venu en défenseur du droit, m’interposer entre des manifestants inconscients ou manipulés par je ne sais qui, et vous, pour défendre la liberté absolue qui doit être laissée à la presse, dont vous êtes l’honneur même (à propos, avez-vous reçu la Légion d’Honneur ? Je peux…) dont vous êtes l’Honneur même, Monsieur Malfort, je le jure sur la tête de mes gosses et sur celle de ma sainte femme de mère, et sur celle de mon épouse respectée, et pourtant elle n’est pas toujours très rigolote, hein, et aussi de ma sœur, Ordegale-Junie, de si bon conseil, et même de ce pauvre Lebièvre, tenez, mais je n’avais pour objectif que de m’interposer, et chez Lartigo, de m’informer sur ce qui se passait au sein de cette entreprise, si cruellement frappée en ce jour de deuil qui d’ailleurs nous frappe tous, Monsieur Malfort, et cette pauvre Madame de

la Vorme Séchée, la pauvre femme, si bonne, si fraîche… frappée, elle aussi, injustement, oh combien ! Si morte maintenant, mon dieu, quelle horreur, ce que c’est que de nous, alors, demain soir au Marengro ? J’ai prévenu le chef et fait frapper le champagne.
- Dehors !
- Mais Monsieur Malfort !
- Dehors !
- Vous êtes très occupé, je le comprends fort bien, mais soyez assuré de ma haute considération et de mes sentiments respectueux pour la presse, que dis-je,

la Presse, dont, comme le dirait ma sœur, Ordegale-Junie, de si bon conseil,

la Presse dont, donc, tel l’ongle sur le doigt, vous incarnez la part tout à la fois la plus dure et la plus incorruptible, Eliot Ness et Citizen Kane réunis en un seul homme, un seul Homme, que dis-je, la part la plus sensible, la plus juste, la plus émouvante, la plus délicate ; et l’on m’arracherait le cœur plutôt que de me faire dire le contraire…

  Une main plaquée sur le cœur, depuis le moment crucial de son évocation tragique, et l’autre levée vers le ciel, en pleine déclamation, les yeux remplis de larmes, bouleversé par sa péroraison, Hilarion-Jovial de Sainte Fouillouse, au comble de l’émotion, s’octroie un silence dramatique, puis tend les deux mains vers Eusèbe muet qui recule d’un pas, stupéfait…

  - Vous serez toujours le bienvenu à la maison, soyons amis, oublions ces malentendus (il traîne sur le « u », flûtant du museau, les paupières mi-closes)…

Mais il va me rouler un patin, ma parole, se dit Eusèbe qui fronce le sourcil en continuant de reculer, et ouvre la porte derrière lui :
- Toto ? 

 
Toto, qui était resté dans le secteur, s’approche :
- Oui Patron ?
- Raccompagne Monsieur. 

  Lorsqu’Eusèbe rejoint le bureau directorial, il est salué par un vaste éclat de rire. Lui-même doit reprendre son souffle :
- Le guignol cherche à bouffer à tous les râteliers, et il doit commencer à voir que celui des saucisses est un peu faisandé… 

  Ravot cependant semble moins réjoui :
- Tout prudent et ficelle qu’il peut vouloir se montrer, il n’en a pas moins cogné du bâton sur des policiers en service, ce qui constitue un délit sérieux, et il le sait… Il y a là quelque chose qui m’échappe. On en revient toujours à cette idée : ils étaient en manque et ils ont agi poussés par le manque ! C’est ce que me disait « cette pauvre Madame de

la Vorme Séchée » avant de succomber.

  Téléphone.

Mouchoir décroche :
- On demande le commissaire, de la part de Martial…
- Oui, Martial ?
- Commissaire, Daniel Forpris n’est nulle part. J’ai fait lancer un avis de recherche. Sa voiture est garée à deux rues d’ici mais il n’est pas rentré à C’est tout naturel. Mieux, il y est remplacé depuis ce matin par un certain  Edgar Maupuis, qui était paraît-il son second depuis un mois, lorsqu’il a lui-même remplacé Arnaud Boufigue.
- Lance un mandat Interpol… Deux directeurs du même magasin en un mois, ça commence à faire beaucoup… Et vois si quelqu’un a remarqué quelque chose à l’endroit où la voiture…
- C’est fait, patron, enquête de voisinage : une mémé qui regardait par la fenêtre l’a vu se garer. Mais ce qui l’a surtout frappée, c’est la fille qui est sortie de l’arrière de la voiture, en petite tunique à jupette avec des espadrilles et un gros tube en bandoulière… Ils se sont précipités tous les deux, la fille et le conducteur, dans une camionnette garée tout près, et ils ont démarré tout de suite… La fille est montée à l’arrière…
- Sans doute pour se changer, observe Ravot…
- C’est ça qui l’a fait remarquer par la mémé : une tenue pour la plage ou le tennis, qu’elle a dit. Mais elle a pu décrire une fille blonde et jolie, bien foutue, grande, l’air sportif…
- Plan Epervier ! Une camionnette avec Forpris et une blonde. Préviens les gendarmes, tiens, appelle directement Buchmol, à Marinoval, de ma part, qu’il lance le bazar de son côté, procure-toi un portrait de Forpris et relève les empreintes de la fille dans la voiture, s’il y en a, parce qu’elle a tiré avec des gants. Au boulot, moi je suis occupé ici…
- Patron, intervient Lepif, j’ai une idée, pour la drogue…
- Oui ? Confisquer toutes celles qui sont en circulation chez les gusses qu’on a identifiés dans la manif, Varochaix et les autres, et demander à Amélie de rechercher s’il y a des différences avec ce qu’elle a déjà analysé. Ils les ont peut-être trafiquées différemment pour les rendre enragés !
- OK. Tu t’en occupes. 

  Rébéquée tapote l’épaule d’Hélène :
- Et si on retournait voir notre amie Birke ? (P2C3E12)
 

MADO RETROUVE LES TUEURS / P3C1E8

P3C1E8 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 8)

  N°153 / MADO RETROUVE LES TUEURS / P3C1E8

 
C’est l’histoire où Mado retrouve les tueurs de Jo et de Ted. 

 
Jeudi 9 juin
8 heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette

 
Ravot tourne en rond dans son bureau. On ne peut même pas dire qu’il est de mauvais poil, il est carrément porc-épic. Pélot n’a pas osé l’approcher et il reste enfermé dans le bureau des inspecteurs, Lepif s’est fait engueuler deux fois parce qu’il n’est parvenu à joindre ni Buchmol ni Amélie Fouad (et pourtant, il a essayé), et Martial n’est pas encore apparu…

 
Rien de neuf du côté des Malfort, sauf l’article qui relate, de manière très modérée d’ailleurs, la manifestation d’hier et sa conclusion tragique : « Le Commissaire Ravot enquête »…

 
Les accès routiers à Agotchilho sont bouclés par la gendarmerie, mais comme toutes les routes sont quadrillées par le plan Epervier, cela ne surprend personne, après tout, c’est une enclave extraterritoriale un peu sulfureuse…

 
Une impression d’attente lourde…

  A Bordeaux, les produits débarqués du Mélanippé, reparti la veille dans le courant de l’après-midi, ont été saisis « pour contrôle douanier », et dirigés vers le labo d’analyse. Dix palettes de gros bidons en plastique d’huile de sésame destinée à l’usine de saucisses Tapas’Embal’, celle-là même que dirigent Paul Dupont et Lemol, par ailleurs convoqués comme témoins dans le cadre du meurtre de Madame Edmonde de
la Vorme Séchée.

  Et Ravot tourne en rond parce que tout est en suspens et que rien ne se passe.

  C’est Mado qui « bouge » la première :
- Allo, Commissaire ?
- Oui, Mado ?
- Oh, là !! quelle rogne !!!
- Excusez-moi, c’est vrai que je suis assez furax ce matin : rien ne va, et je déteste ces attentes…
- J’ai une bonne nouvelle : vos tueurs déguisés…
- Oui !!! dites-moi !!!
 - Je les ai…
- Vous les « avez » ?
- Logés, capturés, emballés. « On » me les amène…
- Quoi ?
- « On » les a retrouvés facilement, dans une boîte un peu… spéciale… de Bordeaux, fin saouls et se ventant d’un méchoui… « On » les a un peu… chatouillés…
- Oh, Mado…
- Juste un peu, ils avaient l’air d’aimer l’électricité, non ? J’en sais quelque chose… Pas méchamment, bien sûr… Mais après tout, c’est un peu une spécialité de la boîte où ils se trouvaient, le sado-maso… Ils étaient venus pour le sado parce que ça fait moins mal. On leur a montré le maso, c’est vrai quoi… Faut tout essayer dans la vie, pas vrai commissaire ?
- Bref Mado, bref…
- Ben ils ont tout raconté sans faire d’histoires, comme une bonne blague… Je dois dire qu’ils sont assez gratinés, dans leur genre. Même les copines qui me les ramènent les ont trouvés aux petits pois. Mais comme je ne veux pas les voir dans mon établissement…
- Je reconnais bien là votre souci de respectabilité, Mado…
- … elles vont les ramener au Tapas’Embal’ de Saint Tignous où vous n’aurez plus qu’à les cueillir d’ici une heure. Ils se croient toujours « dans le jeu ». Ça leur fera une petite surprise en plus ! Les copines les lâcheront devant la porte. Ils ont changé de look : ce n’est plus « prohibition années trente » mais Drag Queens, blonde pour la première, et rose pour la deuxième… Bas résille et talons haut toutes les deux…
- ‘Tendez… Vous parlez de vos copines, ou…
- Non, vos tueurs… On les a laissés tels quels, bruts de déboîtage. Juste des menottes pour faire couleur locale et pas être emmerdés…
- Mado, vous m’impressionnez…
- C’est peu de choses, commissaire… Amenez-les-moi pour identification, mais lavez-les d’abord : je déteste les caricatures peinturlurées… Et mettez-moi les menottes de côté, que je les rende aux copines…

 
Et Mado raccroche sur le rire du commissaire, détendu, pour le coup…

  - Pélot !!!
- Co… commissaire ?
- Vous prenez quatre hommes et le fourgon : deux travelos vont venir faire du scandale à la porte du Tapas’Embal d’ici une heure. Il y a des chances pour qu’on leur refuse l’entrée. Vous les arrêtez et vous les ramenez ici ! Départ immédiat ! Rompez ! Ah, aussi, Lepif !
- Commissaire ?
- Trouvez-moi deux gabardines à

la Humphrey Bogart.
- Pardon ?
- Discutez pas scrogneugneu !!!

  Lepif a rarement entendu « scrogneugneu » dans la bouche du commissaire. 

  Aïe…

 

- Tout de suite, tout de suite… Et je rappelle Amélie !
- C’est ça. Et ne vous contentez pas de promesses…
- De promesses ?
- Oui, on sait ce que valent les promesses de la petite Amélie !!!
- … bien commissaire… (il fatigue, se dit Lepif).

  A Agotchilho, le tambour a résonné toute la nuit : Amaïa a « convoqué » Ôoumloc, mais seule, enfin, en petit comité. Les Goums sont restés à leurs occupations habituelles, et les Malfort n’ont pas été invités : « Je ne veux pas vous faire prendre de risques », leur a dit

la Mère. Elle n’est pas encore revenue au bureau N°1.

  Rébéquée a fait accoster le Mélanippé et elle est restée sur place. Le chargement va commencer.
Une surveillance discrète est exercée, mais à part le pilote, personne n’est monté à bord et personne n’est descendu. Les communications se sont faites par radio entre la capitainerie du port (en fait, Rébéquée), et la passerelle.

  - Commissaire Ravot ? Adjudant Buchmol…
- Ah !!! Buchmol ! Alors ?
- Alors, on a retrouvé la camionnette de Daniel Forpris. Tenez-vous bien… On l’a retrouvée à Saint Tignous même, derrière l’église.
- Mais alors…
- Alors, on est roulés, mon pauvre : ils l’ont utilisée comme vestiaire et puis ils sont partis dans un autre véhicule et comme la fille s’est changée entre temps, ils ont passé tous les barrages qu’ils ont rencontrés. Quelques faux papiers, éventuellement, une perruque élémentaire, et la messe est dite. On a retrouvé un petit 4×4 abandonné sur la plage de Biscarosse juste avant qu’il ne soit emporté par la marée montante. Ça a paru bizarre aux collègues. J’avais fait faire des relevés d’empreintes dans la voiture de Daniel Forpris. On les a retrouvées dans le fourgon. Et je les avais diffusées en urgence, priorité haute, à l’intention de toutes les brigades qui participaient au plan Epervier. Le collègue qui a trouvé le 4×4 a fait le rapprochement. Dans le mille ! Mais qu’est-ce qu’il faisait là ce tout-terrain ?
- … Le cargo…
- Le cargo ?
- Le… comment déjà ? J’ai une idée formidable, Buchmol… Si c’est ça, on les tient !!! Je vous expliquerai… Excusez-moi, ça urge…
 
Il raccroche, appelle Victor au journal ; Mouchoir lui passe de suite…

  - Victor ? Peux-tu me dire où est le cargo ? le… le Mélanippé, voilà, ça me revient…
- Il est au port, sous contrôle de Rébéquée…
- Personne n’est monté ni descendu ?
- Pas à ma connaissance, mais il faudrait appeler… Je peux m’informer…
- Oui… Et dis-lui de me rappeler au commissariat, tout de suite…
  Cinq minutes plus tard, Pourticol lui passe la ligne :
- Commissaire,
la Marée au Grand Port pour vous…
- Rébéquée ?
- Jules ? Le Mélanippé est amarré devant moi…
- Surtout, qu’il ne parte pas. Daniel Forpris et l’Amazone doivent être à bord. Je pense qu’ils ont été embarqués par un zodiac depuis la plage de Biscarosse, où on a retrouvé leurs empreintes dans un 4×4 abandonné…
- Oui, mais si on investit le cargo…
- Non, surtout pas, on attend… Quand doit-il repartir ?
- Demain ou après-demain…
- Tu peux le retenir un peu ?
- Je peux arranger ça, mais il faudra que je voie ce que fait Amaïa, les tambours ont battu toute la nuit…
- Le Crabe ? s’effare Ravot à mi-voix…
- Oui, mais elle n’a pas voulu de nous. Je ne sais pas ce qu’elle prépare… Elle avait l’air très fâchée d’être prise pour cible, elle et son peuple comme l’Amazone capturée l’a répété hier soir à Hélène. Ils auraient prévu un plan d’anéantissement des Goums en représailles de leur collaboration avec nous…
- Tiens-moi au courant, Mado pense avoir retrouvé les tueurs de Jo et de Ted, ça peut se précipiter…
- Je peux les retenir un jour de plus avec une panne de grue…

L’INVITATION FAITE À LA MAIRIE / P3C1E20

P3C1E20 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 20)

  N°165 / L’INVITATION FAITE À LA MAIRIE / P3C1E20

  C’est l’histoire où le maire de Saint Tignous sur Nivette est invité à une chaude soirée et évoque ses projets d’avenir. 

  Vendredi 10 juin
10 heures
Mairie de Saint Tignous sur Nivette

 
- Edgar Maupuis ? Voyons… Ah, oui, celui qui remplace Daniel Forpris, qui a disparu, celui qui dirigeait C’est tout naturel, celui qui a remplacé Arnaud Boufigue, qui a disparu… Oui, passez-le moi Grobiane…

  Le maire est très content de son conseiller en communication, qui constitue un filtre parfait contre les emmerdeurs. 

 
Mais là, il pense qu’il vaudrait mieux garder ses distances pendant quelque temps… Boufigue, et maintenant, Forpris ont en effet disparu juste après une mort suspecte (c’est le terme qu’a employé Hilarion-Jovial) à laquelle ils ont bien failli se trouver mêlés. C’est vrai, c’est vrai, ils auraient dû faire preuve d’un peu plus de prudence et de retenue avant de se lancer dans ces manifestations, mais, ça, c’est ce qu’on dit après ! Sur le coup, ils se sont trouvés entraînés… Une sorte de tourbillon… Comme un aveuglement… (une ptite saucisse ?)

  - Allo ? Il est parti, Daniel Forpris ? Une urgence ? Je comprends… Et vous fêtez votre promotion ce soir à 17 heures ? Réservé aux Initiés de marque, bien sûr… Une nouvelle ? Ah ! Merry ? C’est amusant. Arrivée hier ? Non ? Jolie ? Mieux ! Vous m’en direz tant… Grande blonde aux yeux bleus. C’est rare dans la région. C’est vrai, ici, on fait plutôt dans la petite brune aux yeux noirs. Alors, la Merry c’est pour le maire, non ? (rire) Bien sûr ! Avec plaisir. Vous avez invité Hilarion-Jovial ? Rien n’est jamais parfait en ce bas monde, comme disait le Père… Non, pas lui. Je parlais du Père Dupanloup. Vous ne le connaissez pas ? Eh bien cela ne fait que confirmer ma remarque précédente, mon cher… Mais non, je plaisante. TOUT est parfait. Ah, cet accident ? Vous la connaissiez, la Vorme ? Pas très marrante. Presque aussi sèche que la femme d’Hilarion-Jovial. Oui, je comprends qu’il vienne à vos petites sauteries. Mais il m’inquiète. Vous saviez qu’il était allé jouer les bons amis chez Malfort ? Non ? Si. Je l’ai su par l’inspecteur Pélot, un ami fort utile au commissariat : il y est allé juste après la manif. Pas encore refroidie la Vorme, il invitait Malfort à un repas de famille dans son restau. Non, il s’est fait envoyer sur les roses. Mais il y reviendra, s’il pense y trouver un picotin. Oh, il craint un peu : deux morts, deux de vos prédécesseurs « disparus » et recherchés… Notez qu’on peut se poser des questions… A votre place, je serais inquiet… Serein ? Bien sûr, bien sûr, des coïncidences, des… Attendez… Je prends une ptite saucisse. J’ai appelé le Préfet pour qu’il remonte un peu les bretelles à Ravot, oui, le commissaire. Il a osé nous convoquer une fois de plus c’t’enfoiré. Le Préfet m’a dit que le Ministre avait donné des instructions, mais que le Procureur soutenait Ravot. Et comme

la Justice et l’Intérieur se tirent dans les pattes avec les élections… Non, pas grave… Le Président de

la République ne bouge pas : nous commençons à représenter une force, cher ami ! Nous, c’est

la Nouvelle Réna, bien sûr… Circulez, y’a rien à voir, c’est tout ce qu’on va leur servir, comme d’habitude. Au fait, vos devriez penser à ce petit intéressement dont j’étais en train de discuter avec Daniel. Oui, c’est cela même. Non. Pas moins de dix, restez crédible, mon cher… Par mois… Et saucisses gratuites…  Parce qu’à force de les augmenter, ça commence à compter dans le budget des petits ménages… Voilàààààà… Pââârfait… En espèces, et avant… Alors à ce soir, cher ami…

  Le maire adore ces petites séances privées que Daniel Forpris avait instaurées. C’est vrai qu’il n’était pas question de se mélanger aux réunions populaires de la Nouvelle Réna. D’abord parce que, hein, on est mieux entre soi, non ? Les Initiés sont plus Initiés s’ils peuvent parler entre eux des mêmes choses. Allez discuter du coût du rond-point de la laverie Proutonet’ devant Tartempion qui va aussi bien se révéler être un employé de la maison ? Est-ce que ça le regarde ce que lui verse le gérant ?

  Et puis les séances sont moins marrantes quand on n’a que la crémière ou la femme du facteur comme Initiées autour du Putier, c’est vrai, hein ? D’abord, on fait plus court, ensuite, l’ambiance y est moins chaude, faut bien reconnaître. Il y est allé une fois pour se montrer aux administrés, mais c’est un peu comme à la messe : tu ne vas pas mettre la main au cul de la chaisière ! Alors on chante et on danse, youkaïdi, youkaïda, OK, très patronage, mais pas très bandant, on dirait que la fumée d’encens n’est pas aussi bonne au départ. Bien sûr, t’es content de la renifler, et ça te met en forme, mais c’est pas le goumi express géant garanti des séances de notables. Et je ne parle pas des Initiées Spéciales… 

 
Le maire, bien sûr, ne garde pas plus que les autres de souvenir précis de ce qui peut bien se passer (une ptite saucisse ?), mais il le sent bien : c’est de l’incomparable vidage de couilles ! La classe ! Souvenirs de béatitudes qui lui chatouillent les roubignoles avec des guili guilis juteux… 

  Alors, il a beau se dire que ce n’est pas toujours prudent et que certains administrés trouvent bizarre cet engouement de la population et de ses édiles pour la Nouvelle Réna, C’est Tout Naturel et tout le toutim, eh bien, il y retourne, le maire. Sinon, ça lui manque, faut l’avouer, le reconnaître, si, si, le reconnaître. Y’a comme… une accoutumance, entre la fumigation « qui te désinfecte de tes mauvaises pensées en t’élevant l’âme » et la saucisse « qui te réjouit le foie et te donne foi en

la Foi », et des fois, on se dit que si on ne se connaissait pas, on pourrait douter de l’innocuité de la chose, comme dit sa femme, qui trouve que sa queue a pris un goût de saucisse depuis qu’il va à ces réunions. Pas mauvais, d’ailleurs. Dit-elle…

  Bon, enfin, il en parlera à Hilarion-Jovial ce soir, en sortant, parce que avant, hein, il sera nerveux. Il a remarqué que la perspective de la fumigation le rend nerveux. On en parlera après… Et de cette histoire de Malfort. Qu’il les laisse à l’écart ceux-là. Ils ont déjà failli le coincer une fois, faudrait pas qu’ils se mêlent trop de ses affaires… On ne sait pas ce qu’ils tripotent. Tant qu’ils s’occupent de la disparition du fils (bon débarras) ils lui fichent la paix… Inutile d’aller les tirer par la barbe. Oui. Faut absolument mettre en garde cet imbécile d’Hilarion-Jovial. Et qu’il ne cherche pas à lui piquer la Merry ! Ni la mairie ! 

 
Le maire rit…

  Ptite saucisse ?… Allez, encore une… Tu vas voir qu’en inquiétant… comment il s’appelle déjà ? Edgar Maupuis, c’est ça, qu’il a connu second zélé de Daniel Forpris, lequel s’était révélé second zélé d’Arnaud Boufigue, il va faire monter les enchères… Bien sûr, Hilarion-Jovial fait dans l’immobilier et la restauration, mais lui, le maire, c’est son bas de laine qu’il chatouille, qu’il gonflouille, qu’il planquouille dans un petit coin discret des Bahamas ! Encore quelques années, et il pourra se tirer sur son île avec ses cocotiers, avec ses vahinés… Et sa femme bien sûr… 
Pour ses copains.

BONNES NOUVELLES / P3C2E7

P3C2E7 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 7)

  N°196 / BONNES NOUVELLES / P3C2E7
 
C’est l’histoire où le météorologue donne de bonnes nouvelles, où Arthur raconte une histoire à Tijules, et où tout cela s’avère crevant.
 

Mercredi 15 juin
9 heures
Bureau N°1

  Le météorologue ronfle sur son divan comme cyclone aux Caraïbes.
 
Chaque expiration chuintante soulève des touffes de la barbe qu’il a laissée par-dessus la couverture sous laquelle il s’est endormi[1], épuisé par vingt heures de recherches et de calculs effectués sur le terminal d’ordinateur qu’Arthur à mis à sa disposition dans un coin du Bureau N°1 et par lequel il a piraté ceux de sa station météo.

  Une seule distraction : lorsque Nouye a annoncé, hier soir, vers 20 heures, que le Mélanippé était arrivé à Dakhla, après un voyage direct qui a déjoué toutes leurs prévisions. Ainsi, il « faisait » bien la Côte d’Afrique…

  Avant de s’endormir, vers 3 heures du matin, il a prévenu Arthur…

  (Arthur venait, lui, de s’endormir entre les bras de Béatrace après avoir raconté à Tijules l’histoire de Daouj, le chasseur de guanacos, une histoire pleine de bruit et de fureur, où Daouj le Grand sort vainqueur de combats épiques contre le Démon des Neiges et ses méchantes Amazones : tu sais, elles tirent des rafales de flèches empoisonnées avec leurs arcs mitrailleuses et elles chassent les Goums en compagnie de grands chiens silencieux et de grands oiseaux blancs au bec crochu qui volent dans un silence de ventouse.
- Et il a gagné Daouj ? a demandé Tijules dans un tijules assez clair pour que Papatur le comprenne…
- Non, mon Tijules… Non… Pas encore…

Et puis il a dû raconter une autre histoire à Béatrace, pour lui prouver que longtemps, longtemps, longtemps après que les baisers sont revenus, leurs sourires courent encore sur les nues… Alors, ils ont souri en chœur. En cœur. Chanté aussi.
 

Et ça, c’est crevant.)

  … il (le météorologue, faut suivre) a prévenu Arthur que c’était tout bon, qu’il (Arthur, je ne le répèterai plus) pouvait expédier quelques milliers de tonnes de méthane dans l’atmosphère sans trop risquer de faire péter la planète, et même que ça pouvait arranger la situation climatique en donnant un coup de chaud : le méthane se dégradera assez vite en CO², beaucoup moins actif en matière d’effet de serre. Comme on circule moins en auto qu’avant, la production humaine a diminué et ça compensera. On a même une chance de réamorcer les courants marins, le Gulf Stream, qui sait ?
 
Là-dessus, il s’est endormi.

  Arthur, lui, ne s’est pas rendormi.

Il a d’abord fouillé dans les documents qu’il a ramenés des Chonos quand il y est allé pour la première fois, ces « Notes » que les Numéros s’adressaient et qu’il a saisies… Pour vérifier des trucs… Il en garde une sous la main, parce qu’il en a justement repéré un, de « Truc » ! Et puis il est entré en communication avec Mnouay, la « Mère » de Guamblin.
 

A quatre heures, il lui parle, à côté de Nouye, via le satellite. 

  A cinq heures, le plan est établi.
 
On confirmera lorsque les dispositions définitives seront prises, mais les Goums doivent se préparer… 

  Selon le Plan. Il a ensuite appelé la base de l’ONU, à Puerto Cisnès…
 
Et puis il est retourné se coucher. Béatrace lui a raconté l’histoire de la fourrure à fleurs et de pan dans la flûte, et il s’est rendormi. 

  Crevé. 

  Positivement crevé.


[1] Le météorologue a ainsi, pour ce qui le concerne, tranché le terrible dilemme haddokien.

COUIC L’INDIC / P3C2E12

P3C2E12 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 12)

 
N°201 / COUIC L’INDIC / P3C2E12

 
C’est l’histoire où les Amazones investissent la base de Guamblin et égorgent leur indicateur.

 Jeudi 16 juin
7 heures
Île de Guamblin
(12 heures 30 en France)

(Suite directe de P3C2E11 : lien)


Les trois filles se séparent, deux d’entre elles longent la côte, chacune dans une direction, pour « nettoyer » les environs, tandis que la troisième reste sur place pour le cas où quelqu’un sortirait par la porte métallique qui aurait dû être gardée.

 
C’est inquiétant, mais, bon…

  L’affaire n’a pas pris plus d’une heure. C’est ce qui était prévu.
 

Alors tant pis pour les anomalies, elle détache le petit émetteur qu’elle porte à la ceinture, près de son poignard, et, en deux phrases brèves, elle confirme le succès de leur commando : la surface de l’île est dégagée.

  Un quart d’heure plus tard, les deux autres reviennent : elle n’ont trouvé personne. Des postes de garde vides.

 
Les trois acolytes se gaussent de ces foutus Chochos qui n’ont pas de suite dans les idées. C’est vrai, quoi… Avec un front et un nez pareils, faut pas s’attendre à des génies… Sans parler de leur gros cul !

  Rapidement, elles balisent un terrain plat à l’aide de lampes torches, car la nuit est encore profonde.
 
Un bourdonnement : leur hélico revient, dépose cinq nouvelles Amazones et repart.

  S’il l’avait pu, leur contact serait venu leur ouvrir la porte, mais il a dû être retenu. Il travaille aux transmissions. A l’entretien, bien sûr : les prisonniers (c’est comme cela que se définissent les anciens occupants de la base qui s’y sont trouvés « coincés » après la défaite des Numéros) ne travaillent pas comme opérateurs ! Les Chochos sont cons, mais quand même pas à ce point. Enfin, de temps en temps, il peut passer un message. Mais là, pas un mot depuis mardi minuit. 

 
Heureusement qu’il a pu transmettre les informations utiles dimanche dernier…

  Encore deux rotations… Dix Amazones de plus.
 

Elles sont dix huit en tout.

  Celle qui commande ouvre la porte métallique. 

 
Elle s’attendait à trouver une certaine résistance, une serrure verrouillée, des gardes là-derrière… 

  Rien, tout est ouvert ! La porte était simplement poussée contre son chambranle. Entr’ouverte, en fait.
 
L’obscurité est totale et le silence complet. On n’entend même pas le bourdonnement de l’usine, qui pourtant reste toujours présent, aux dires des correspondants.

  Le désert.

 
On allume des torches électriques et on s’enfonce dans la galerie obscure…

  Tout est donc éteint dans ce monde souterrain ? Inerte ? Mort ?

Voilà qui arrangerait bien le commando, où l’une éclaire l’autre qui garde l’arc à-demi tendu… Ce n’est certes pas l’arme idéale pour cet endroit clos et renfermé, sauf dans ces vastes salles où l’on débouche au milieu de machines silencieuses…

  Elles ont même pu prendre le temps d’ôter les combinaisons de plongée qui les protégeaient du froid et de l’eau, et de remettre leurs tuniques, pour retrouver leur apparence de chasseresses sacrées, confortées d’ainsi redevenir la Première Garde de l’Élue…

  …de l’Élue dont le Falcon a décollé juste avant le dernier retour de l’hélico, après que toute la piste a été déployée et orientée : elle part en Harpie rejoindre son Frère. 

  Il y a de grandes chasses dans l’air !
 

À Guamblin, les nerfs sont tendus comme les cordes des arcs… Celles qui tiennent les puissantes torches électriques et qui éclairent la progression ont gardé le leur en bandoulière et sorti leur poignard, mais les autres sont prêtes à tirer…

  Un mouvement… Les faisceaux convergent vers une silhouette furtive…

- Rendez-vous ! s’écrie celle qui dirige le commando, rendez-vous ou bien nous irons vous chercher et vous le paierez de votre peau !
- C’est vous ? répond une voix dans l’ombre, ne tirez pas, je suis celui qui vous a envoyé les messages… Votre indicateur… Votre allié…

 
Un homme sort de la pénombre, en combinaison bleue, les bras levés.

Ébloui par les torches, il avance prudemment, lentement…

  Une Amazone se détache du groupe et passe derrière lui, profitant de son éblouissement pour rester invisible dans la vaste salle encombrée d’écrans et d’ordinateurs éteints où ils se trouvent, la salle de communication, manifestement.
 
Elle lui tire les bras en arrière et lui plante un genou au creux des reins, le forçant à s’agenouiller. Et puis, tandis qu’il couine un peu, affolé d’être ainsi surpris, elle lui lie les coudes derrière le dos, à l’ancienne…

  La troupe entoure le prisonnier :
- Que se passe-t-il ?
- Je ne sais pas. Depuis hier matin, plus rien ne fonctionne et les Chochos ne se parlent plus que dans leur langue. Tous les moyens de communication ont été débranchés. Je n’ai donc pas pu vous prévenir. Et puis ils ont arrêté les machines et les autres prisonniers ont été attachés et emmenés vers la gare. J’ai pu me dissimuler pour vous attendre, et d’un seul coup, tout s’est éteint, la centrale électrique s’est arrêtée et les portes étanches de la gare ont été fermées. Comme s’ils avaient tout abandonné…
- Tu nous racontes des histoires, l’interrompt celle qui commande. Si la centrale est coupée, ils ne peuvent pas fermer les portes et le train ne roule pas…
- Si : le train peut être alimenté par la base ONU de Puerto Cisnès… Mais je ne sais pas s’ils sont partis… Quand je vous ai entendues, j’ai eu peur que ce soit les Chochos, qui peuvent avoir remarqué mon absence… Il faut me prendre avec vous…
- Ils n’ont pas abandonné leur usine comme ça… Tu nous as trahis, c’est cela la vérité !!

 
Le groupe des Amazones qui l’entoure s’est de lui-même mis en défense, formant un cercle hérissé de flèches prêtes à partir…

  - Tu seras écorché vif pour ça ! Tu n’as pas compris quand on a liquidé le traître précédent ?
- Non, je vous en supplie ! Je n’ai pas trahi, je dis la vérité !
 
Un coup de botte le pousse à terre et un poignard se lève au-dessus de son visage révulsé dans la lumière brutale des torches…

  - Noonnn !!!

 
Trop tard : couic…

  Il est exactement 8 heures.

L’EXPLOSION / P3C2E13

P3C2E13 (Partie 3 / Chapitre 2 / Episode 13)

 
N°202 / L’EXPLOSION / P3C2E13

C’est l’histoire où l’île de Guamblin explose. Avec un plan du réseau d’exploitation de clathrates qui alimente la base de Guamblin, et des explications techniques.

  Jeudi 16 juin
8 heures
Île de Guamblin
(13 heures 30 en France)

  (Suite directe de P3C2E11 et de P3C2E12 : liens)

 
C’est alors qu’il y a eu l’explosion…

 
Evidemment, pour l’indicateur, c’était fichu.

  Pour les Amazones aussi…
 
Mais elles ne le savent pas encore.

  Et lui ne le sait plus…

  V
ous, si, parce que je vous le dis. 

  Mais faut quand même que j’explique.
 

Tout au fond de la base se trouvent les salles de détente des gaz issus des deux réseaux de captage, là où le méthane se sépare de l’eau qu’il entraîne dans la décomposition des clathrates[1] d’où il provient. C’est de là que ces eaux de décantation sont pompées vers l’extérieur pour être éliminées.

  Les Goums (entre nous, on dit les Goums ; ce sont les Méchants qui disent les Chochos) se sont repliés dans la « gare » qui a été installée derrière les portes massives qui fermaient jadis la base du Hai I (celui qu’a coulé Ôoumloc en P1C3E24), et ils sont partis, Mnouay en tête, sur un convoi à destination de la base ONU de Puerto Cisnès qu’Arthur a prévenue d’avoir à leur faire de la place. Les responsables de la base connaissent l’existence des Goums, mais pas le « petit personnel » qui a été éloigné. Les « prisonniers », soigneusement encadrés sont du voyage. Et pour ne pas perdre de temps, on a laissé ceux qui voulaient jouer à cache-cache se dissimuler comme ils le veulent. Tant pis pour eux. Si c’est pour un besoin pressant, ils n’avaient qu’à prendre leurs précautions plus tôt. Voilà.

 
C’est pour cela qu’il n’y a personne dans la base où tous les feux ont été éteints. N’y reste en fait que le « correspondant » des Élus qui s’était planqué dans les toilettes… 

  Mais non, il n’avait pas prévenu de l’attaque des Amazones. Pas lui…

Ça s’est trouvé comme ça. Et il est vrai qu’il n’a pas trahi les Amazones ! N’empêche que le type s’est fait égorger vite fait. On ne plaisante pas en Omphalie. Et surtout pas avec les lampistes.
 
En fait, ça marche comme ça :

  De l’île Guamblin à l’île Tenquehuén, au Sud, se dessine un vaste arc de cercle, une baie sous-marine qui creuse le large plateau continental sous lequel sont accumulées les ressources de clathrates qui alimentent en méthane la base des Goums et leur usine de fabrication de soupe. Un bassin symétrique se retrouve au Nord. 

 
Le méthane circule dans deux réseaux de captage séparés, formés de galeries sous-marines interconnectées qui passent sous les gisements de clathrates dans lesquels elles débouchent. Le réseau Nord (environ 300 kilomètres de galeries) n’est utilisé que lorsque la production du réseau Sud (même extension, mais captages plus proches) est interrompue pour des opérations de maintenance ou de vérification. Le débit du gaz est réglé par la dépression qu’implique la demande dans le collecteur principal (de dix mètres de diamètre) lorsqu’il débouche dans la base.

Dans les bases d’Europe, plus anciennes (Agotchilho a près de cent mille ans), ce réglage est déterminé par la dimension des petits conduits qui partent de l’arrivée du collecteur jusqu’à chacun des points d’utilisation. Et le collecteur principal y est, bien sûr, moins important et permet juste le passage d’un mineur à genoux. Mais la base de Guamblin est très récente et lorsqu’elle a été réaménagée et agrandie pour recevoir les sous-marins nucléaires, tout cela a été démesurément développé[2] sous les ordres du Professeur Pouacre, avec le même objectif et le même matériel tunnelier qu’à Thulé. Et c’est ce même matériel qui sera réutilisé pour creuser les mines sous le détroit de Gibraltar…

  Une carte permet de mieux comprendre :



carte Guamblin

Où les lignes rouges représentent les galeries d’exploitation du gisement de clathrates de méthane, les points rouges les puits d’extraction verticaux, et le tracé bleu la ligne de chemin de fer qui relie la base de Guamblin à Puerto Cisnès et à la base de l’ONU.

 

Ici, ce sont des vannes qui règlent l’alimentation des chaudières de la centrale électrique et les divers points d’utilisation du méthane. Les gaz brûlés sont refoulés sous pression sous l’eau à une profondeur suffisante pour s’y dissoudre en grande partie et pour que le bouillonnement que produit ceux qui remontent en surface passe inaperçu.

  A cinquante kilomètres au large, juste en face de l’ouverture de la baie Sud, se trouvent l’Omphalie et l’îlot volcanique sur lequel elle s’appuie.
 
C’est au sortir de la salle de détente du réseau Sud qu’a eu lieu l’explosion programmée de pains de plastic collés autour de la vanne principale…

  Dans un premier temps, la plaque d’acier sur laquelle la vanne est montée a volé d’un seul morceau, arrachée de son logement. C’est une grosse plaque de blindage en acier au manganèse, un acier très dur, de celui dont on fait les tourelles des fortifications et les rails de chemin de fer. Deux mètres de diamètre. C’est une forte explosion.
 
Le résultat, c’est que la salle de détente du méthane (dont la pression n’est qu’à peine inférieure à celle de son gisement, soit deux cents mètres d’eau (20 bars) plus cent mètres de sédiments (22 bars) et autant de clathrates (disons 10 bars), tout cela en moyenne, ce qui fait au total une grosse cinquantaine de bars) s’est trouvée d’un seul coup d’un seul ramenée à la pression atmosphérique, et que le gaz en quantité et en pression énormes a jailli, d’un seul coup d’un seul, boum, dans la base. 

  À la louche, pour un trou de deux mètres de diamètre, donc de 31 400 cm² en ne comptant que 50 bars, ça fait un coup de bélier de 1 600 tonnes, augmenté de la brutale expansion du gaz ramené à la pression atmosphérique, que je suis infoutu de calculer. J’offre une prime d’un Carambar à qui donnera la bonne réponse…

 
Et pschitt ! 

  Comme un bouchon de champagne, tout le sommet de l’île s’est retrouvé projeté dans l’atmosphère avec une partie des installations. 

  Faut quand même reconnaître que la Mémoire Goum a du bon : depuis qu’un accident du même genre a fait sauter tout un secteur de la côte de Finlande, à Storegga, 8000 ans avant notre ère, ils se méfient. Et donc, la vanne principale est placée juste dans le prolongement du « toit » qui est prévu pour jouer le rôle de soupape. Les installations « sensibles », comme leur salle de Mémoire, leurs locaux d’hébergement ou l’usine, c’est-à-dire l’ex-base sous-marine, sont à l’abri du coup du champagne. En revanche, ils n’ont pas hésité à placer la salle de communication en plein courant d’air… ou plutôt, de méthane ! Faut reconnaître que la communication n’est pas le fort d’une civilisation qui se dissimule depuis tellement de millénaires… 

  C’est pour ça que les Amazones et leur agonisant acolyte se sont trouvés expédiés dans la nature lorsque, vroum, tout a pété…